III. — La vocation
Au Canada, les jeunes gens qui font leurs études classiques, ne choisissent le plus souvent de carrière particulière qu’à la fin du cours. La vie du collège canadien, en effet, prépare à peu près également et indifféremment les jeunes gens à la vocation ecclésiastique et aux carrières libérales ; ils ne se trouvent point, comme en d’autres pays, dans la nécessité de choisir de bonne heure leur carrière, pour aller s’y préparer dans des maisons spéciales. Sans doute, ils reçoivent peu à peu ces touches extérieures et ces illuminations intérieures qui vont déterminer le choix définitif; mais le plus souvent la décision est comme suspendue pendant des années et n’arrive qu’à la fin de la rhétorique ou de la philosophie.
La vocation d’Alexandre Taché fut plus précoce. Il avait senti dès l’enfance les appels de la grâce à la plus sublime des vocations. Xous l’avons entendu lui -même attribuer les premiers germes de sa vocation à l’influence des souvenirs au milieu desquels s’était écoulée son enfance. A mesure qu’il avança dans les études, il éprouva un attrait plus vif pour se dévouer au salut des âmes; il s'ouvrit de ses appels intérieurs à son directeur de conscience, M. Désaulniers, qui y vit les signes d’une vocation d’en haut et confirma le jeune homme dans sa
(1) L’hon. sénateur Bernier, Préface à la 2e édition des Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de V Amérique, p. 5.
Choix de la vocation ecclésiastique.
Commencement de sa préparation à l’état •ecclésiastique.
résolution de se donner tout à Dieu. Sur le point de prendre sa décision dernière, plein de tendresse pour sa mère, il voulut sonder ses dispositions. u Mon fils, lui répondit-elle, sois libre ! Je prie pour que Dieu t’éclaire. Sois docile au directeur de ta conscience ( 1 ) . ”
Il pria encore, réfléchit et consulta. Puis il vint annoncer à sa mère sa détermination “ de prendre le Seigneur pour la part de son héritage et de son calice,” en embrassant l’état ecclésiastique.
La vertueuse mère en éprouva une immense joie et “ alla, devant son crucifix, s’agenouiller dans une longue prière d’action de grâces (2). ”
Le jeune homme entra au séminaire de Montréal le 1er septembre 1841, y prit la soutane et se mit à travailler avec ardeur à acquérir la science et la vertu de l’état qu’il voulait embrasser, sous la direction des maîtres vénérés de Saint-Sulpice. 11 y passa deux années, dans l’abondance des lumières divines et des nobles joies de la piété (3). Il reçut la tonsure, le 21 mai 1842, dans l’église de Notre-Dame des mains de Mgr Powers, évêque de Toronto, et les quatre ordres moindres, le 17 décembre de la même année, dans la chapelle du collège, des mains de Mgr Bourget, évêque de Montréal.
Il interrompit son cours de théologie pour aller comme régent au collège de Chambly, plus tard transformé en collège commercial, et tenu par les Frères de l’Instruction chrétienne, où la discipline était alors très relâchée.
Le 2 janvier 1844, il retourna au séminaire de Saint-Hyacinthe, où il fut chargé d’enseigner les mathématiques aux élèves de philosophie. Tout en remplissant cet emploi, il continua l’étude de la théologie.
(1) R. R. L. Lalande, One vieille Seigneurie, Boucherville, p. 331.
(2) Une vieille Seigneurie. . . ., p. 331.
(3' Le collège de Montréal, fondé en 1766, avait été établi en 1806 dans la rue du Col ège ; c’est là que Alex indre Taché passa les deux années. Le grand séminaire, c’est-à-dire le cours de théologie, y avait été ouvert le 7 novembre 1840. Plus tard, en 1857, le grand séminaire, et eu 1862, le collège ou petit séminaire, a été transféré au site actuel, au pied de la montagne ! Le 3 octobre 1842, le grand séminaire comptait 23 éléves. — Lettre du jeune séminariste à sa tante, Mme de la Bruère.
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Un de ses élèves racontait le trait suivant. “ Un jour je me mis à discuter avec mon jeune professeur. La discussion s’anima. Le maître coupa court en m’ordonant de me taire. J’obéis, mais après lui avoir dit: Auctoritas pro ratione stat (1). Il n’oublia jamais ma réplique: chaque fois que j’eus le bonheur de le rencontrer par la suite, après 20 ans, après 30 ans, il me cita toujours, avec son gracieux sourire, ma protestation d’écolier mécontent (2) . ”
Mais le séminariste avait entendu déjà un autre appel. Le divin Sauveur lui disait depuis deux ans comme au jeune homme de l’Evangile : “ Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez et venez, suivez-moi (3).”
Après les sombres jours de la révolution française, lorsque les autels se relevaient et que la piété refleurissait au sein de la nation très chrétienne, un grand serviteur de Dieu, Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, avait fondé, sous le nom d 'Oblats de Marie Immaculée , une congrégation de missionnaires remplis de l’esprit apostolique le plus pur, dont la devise était : Evangelizare pauperïbus misit me Deus: Dieu m’a envoyé évangéliser les pauvres (4).”
L’un des évêques les plus saints que le Canada ait eus au XIXe siècle, Mgr Bourget, que nous avons nommé plus haut, fit exprès le voyage de France pour en ramener des missionnaires.
Le 2 décembre 1841, arrivaient à Montréal les premiers Oblats, les Pères Honorât, Telmon, Beaudrand, Lagier, et les Frères convers, Louis et Basile. C’étaient les premiers religieux que l’on revoyait au Canada depuis la conquête du pays par l’Angleterre. Aussi leur arrivée prit les proportions d’un événement.
Quand les six premiers Oblats se présentèrent à la résidence épiscopale, “ le jeune abbé Dandurand, nouvellement ordonné
(]) “ Vous mettez l’autorité à la place de la raison.
(2) Rév J. -B. Campeau, curé de Bertbier, L<ttre à M. Dumesnif, supérieur du Séminaire de Saint- Hyacinthe.
(3) Ma tt h , XVIII, 21.
(4) Lue, IV, 18.
Appel à la vocation d’Oblat.
Arrivée des premiers Oblats à Montréal.
2e Le premier regard.
prêtre, leur ouvrit la porte, les introduisit et alla prévenir Mgr Bourget de l’arrivée des missionnaires. “ Venez avec moi, dit le prélat à M. Dandurand. Après avoir béni et embrassé les Oblats, qu’il recevait avec tant de bonheur, Mgr de Montréal leur dit : “ Mes révérends Pères, il vous faut des novices pour augmenter votre nombre et faire, sur la terre canadienne, tout le bien que j’attends de vous ; je veux moi-même vous présenter un novice et vous le donner tout de suite; ce novice, le voici: c’est M. Dandurand, qui n’y a peut-être pas songé lui-même, mais Dieu y a pensé pour lui. ” De fait, l’abbé Dandurand n avait jamais eu conscience de cette vocation; il reconnut néanmoins, dans les paroles de son évêque, l’expression de la volonté divine. Le soir même, il disait l’office canonique avec les nouveaux venus, (1) ” prenait l’habit de novice, partait en mission et commençait cette vie admirable de sainteté et de bonnes œuvres qu’il continue de mener encore au moment où nous écrivons ces lignes et qui lui ont acquis un nom si illustre au Canada et dans sa famille religieuse.
Les six premiers Oblats, nous venons de le dire, étaient arrivés à l’évêché de Montréal le 2 décembre. Le 3, au matin, ils étaient encore dans la résidence épiscopale; ce jour-là était la fête de saint François Xavier, patron des missions et des missionnaires. Les séminaristes furent conduits par leurs directeurs à la cathédrale; pour s’y rendre, ils passèrent par l’évêché; Alexandre Taché, le plus jeune des élèves du Séminaire, était du nombre. Pour la première fois, il vit les Oblats arrivés la veille. Ses regards, ainsi qu’il l’a raconté plus tard, s’arrêtèrent “ avec une attention particulière sur leurs figures et leurs croix de missionnaires. ”
“ Il est des regards, dira-t-il, qui ont une influence marquée sur toute une existence, celui que j’arrêtai alors sur les Pères Honorât et Telmon n’a pas peu contribué à toute la direction de ma vie (2). ”
(1) Discours de Mgr Taché à Montréal, le 7 décembre 1891. — Dans les Missions de la Congrégation des Missionnaires Oblats, t. XXX, p. 46.
(2) Même discours de Mgr Taché. — Ibid. , p. 48.
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Le Saint-Esprit, qui incline à ses fins toutes miséricordieuses les cœurs qui s’abandonnent à sa direction, éveilla, à cette première rencontre, des émotions et des attraits qui étaient le prélude surnaturel d’une grande vocation.
Quelques semaines après, les nouveaux apôtres prêchaient à 3e La deuxième
.. , rencontre.
Boucherville une mission dont les vieillards parlent encore après 60 ans. Mgr Bourget voulut venir la clore lui-même. Il amena avec lui le jeune séminariste du château Sab revois. Celui-ci, durant les heures qu’il passa à Boucherville, ne put détacher ses regards des hommes de Dieu; il les entendit, et sentit, comme les disciples d’Emmaüs, son cœur brûler dans sa poitrine à leur parole (1).
De ce jour, le genre de vie, l’esprit et les œuvres des Oblats 4e Résolution
■ v v . a , , • définitive.
captivèrent tout à fait l’âme d’Alexandre Taché. Dieu se plut à fortifier sa résolution par un grand nombre de circonstances extérieures et de lumières intérieures. L’indiscipline dont il fut témoin au collège de Chambly, ainsi que nous l’avons dit. lui “fit comprendre qu’il trouverait beaucoup plus de dangers pour son salut et de difficultés pour son ministère dans les rangs du clergé séculier, et lui fit voir dans l’état religieux la voie, royale pour aller à Dieu et lui conduire les âmes (2).” Il entendait souvent le Sauveur du monde frapper à la porte de son cœur et lui demander d’en exclure les biens de la terre pour qu’il pût y entrer et faire un festin avec lui (3). Il l’entendait l’inviter à sa suite pour évangéliser avec lui les humbles et les abandonnés.
“ Ecce ego , mitte me: (4) Me voici, envoyez-moi, ” lui répondait-il généreusement.
Il fallait annoncer la nouvelle détermination à cette mère si Co^<jate^èreî: tendrement aimée. Cette fois, le cœur de Madame Taché eut à
(1) Nonne cor nostrum ardens erat in nobix dtim loqueretur nobis inviâ? —
Luc, XXIV, 32.
(2) Lettre de Mgr Lafiéche au T. R. P. Lange vin, Leu Troix- Rivières, 27 août 189Jf. — Archives de l’archevêché de Saint-Boniface.
(3) Ap., III, 20.
(4) Is., VI, 8.
Entrée au noTiclat (Je
Longueuil.
Troisième appel de Dieu.
faire un sacrifice. Car si c’était pour elle une consolation plutôt qu’une peine de voir son cher fils se consacrer au service de Dieu et de l’Eglise, elle aurait été désireuse de le voir souvent et de le posséder encore en quelque manière : la vocation religieuse allait mettre, lui semblait-il, comme un mur de séparation entre elle et lui. Mais, pleine de l’esprit de foi, nourrie des grandes pensées de l’immolation chrétienne, elle acquiesça aussitôt à la volonté divine, et bénissant son fils et l’embrassant, elle lui dit: “ Va, mon fils, où Dieu t'appelle. ”
D’autres lui firent une opposition plus longue et plus forte. Des amis, des parents mêmes vinrent lui représenter qu’il ferait plus de bien dans le clergé séculier; qu'en entrant chez les Oblats, il allait se trouver dans la nécessité de vivre avec des Français, c’est-à-dire avec des hommes d’un autre esprit et d’autres habitudes (1). Mais comme les Mages, le jeune homme voyait une étoile briller devant lui et le solliciter à se mettre en marche; les oppositions ne servirent qu’à rendre son choix plus ferme et plus surnaturel.
Le noviciat des Oblats était alors à Longueuil. Alexandre Taché s’y présenta dans les derniers mois de 1844, y fut reçu avec empressement et s’appliqua de toute son ardeur à se rendre digne de la vocation qu'il avait embrassée. Il eut pour maître de noviciat le R. P. Allard, plus tard Vicaire apostolique du Natal.
Dieu fit bientôt entendre au fervent novice un troisième appel.
“ Appelé par Dieu à la vie religieuse, écrivait-il plus tard à sa mère, je sentis naître en moi un grand désir de me consacrer aux missions sauvages, à la prédication de l’Evangile parmi les tribus sauvages de l'Ouest, que le P. Marquette, parti de Boucherville, avait commencé de découvrir, que les La Vérandrye, partis des mêmes lieux, avaient continué de faire con-
(1) Mgr Taché parle de ces oppositions dans plusieurs lettres, à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1853, h Mgr Guignes, 26 juillet 1853, etc.
(2) Saint-Boniface, 25 août 1845.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONTE ACE
naître, dont un si grand nombre n’avaient encore jamais vu de missionnaire catholique.
Ces attraits, inspirés par le Saint-Esprit lui-même, occupaient son cœur, quand un événement imprévu vint les transformer en résolution définitive et presque en engagement sacré.
Un jour, au sortir d’un exercice de piété, il apprend que sa mère est gravement malade. La vie religieuse ne tue pas la nature, mais la purifie, l’élève et souvent la rend plus sensible: le novice entre dans de grandes tristesses et de sinistres appréhensions. Il prie pour sa mère, il offre pour elle des communions et des pénitences. Mais le mal empire; on lui annonce que la mort est imminente. “ La mort ! se dit-il, en sentant les larmes monter de son cœur. Eh quoi ! Je n’obtiendrai pas de Dieu la guérison de ma mère, en faisant un sacrifice pour celle qui en a tant fait pour moi ! ” Il se rend à l’oratoire, se prosterne devant le Sauveur présent sous les espèces eucharistiques, et avec un cœur débordant d’ardeur et de confiance, répand ses prières avec ses larmes : “ Pour la guérison de ma mère, lui ditil, je me donne aux sauvages de l’Ouest: guérissez ma mère, et acceptez-moi, malgré ma faiblesse et mon indignité, pour aller annoncer l’Evangile aux brebis perdues des missions de la Rivière-Rouge. ”
• Le Dieu des miséricordes ne pouvait repousser une prière si fervente accompagnée d’un don si généreux: la mort lâche la proie qu’elle croyait déjà tenir : la maladie fait tout à coup volteface, et' quelques jours après la mère est guérie. Les larmes et le sacrifice de son fils lui obtiennent vingt-six ans de vie ; sa maladie vaut à l’Ouest canadien son plus grand apôtre.
Mais avant de suivre ce nouveau fils de l’éclair dans sa course vers l’occident, faisons connaître par quelques traits généraux ces immenses pays, à l’évangélisation desquels il vient de se consacrer par une offrande reçue du ciel, sanctionnée par une faveur insigne.