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CHAPITRE XXI

SUITE DU SÉJOUR DE MGR TACHÉ A SAINT-BONIFACE. PROGRÈS DE LA FOI DANS LE NORD.

En 1859 et en 1860, les travaux de l'Evêque de Saint-Boniface Retraite de

. . l’archidiacre

et de ses missionnaires ressemblent a ceux de 1858 et les con- Hunter.

Le maître

tinuent. d’écoie

Rirby.

Dans le MacKenzie, le fameux archidiacre Hunter ne s’était engagé à prêcher l’Evangile protestant que pour une année.

Quand le ternie de son engagement fut arrivé, il songea à la retraite. “Après avoir poussé jusqu’au fort Norman, où son ministère échoua aussi, il partit emportant avec lui, comme fiche de consolation, une supplique adressée à l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson, et signée par des noms illustres, à l’effet d’éloigner à jamais les prêtres catholiques des lieux qui avaient vu sa défaite, au lieu du triomphe éclatant qu’il s’était promis (1). ” Mais les hauts chefs de la Compagnie étaient tolérants, sinon toujours sympathiques, pour les missionnaires catholiques, soit par équité naturelle, soit par intérêt. La supplique n’eut aucun effet. Cependant, quelque temps après, l’archidiacre fut remplacé au fort Simpson par un maître d’école protestant “ devenu le Rév. M. Kirby, ” qui n’était “ ni un colosse, ni un gentilhomme, mais un bien petit être, doué pourtant d’une énergie de fer, d’une constance à toute épreuve, capable de tout oser (2). ”

Au commencement du mois de mars 1859, “le P. G-rollier Fondation de foulait aux pieds la surface glacée du Grand Lac des Esclaves g®MicheI pour se rendre au fort Rae, qui n’avait jamais reçu la visite pa Gainer, d’aucun missionnaire. Cet excellent Père voulait assurer l’avan-

(1) Vingt années de Missions

(2) Ibid.

Fondation de la mission de Good-Hope.

tage toujours bien grand de prévenir les ministres de l’erreur. Tout préoccupé de la lutte qui venait de s’engager, et désireux » d’assurer un triomphe complet à la cause sacrée qui lui était si chère, il confia c-ette mission à la protection du chef de la milice sainte. L’archange saint Michel écouta assurément les prières ardentes que lui adressait une foi si pleine d’espérance et d'amour. Jusqu’à ce jour, la mission du Fort Eae n'a été visitée par aucun ministre protestant. Puisse saint Michel les en éloigner à jamais (1) ! ”

Mgr Taché écrivait ces lignes en 1865. Depuis, les ministres de l’erreur sont allés au fort Eae et y ont même bâti une maison; mais ils ont dû l’abandonner, “vaincus par la fidélité inébranlable des sauvages à la religion catholique. ”

Au mois d’août, le P. Grollier partit une seconde fois du Grand' Lac des Esclaves et alla annoncer l’Evangile jusqu’à Good-Hope, situé au 67e degré de latitude, au delà du cercle Arctique. “ Une supplique avait demandé au gouverneur de la Compagnie, l’expulsion des prêtres catholiques du district de la rivière Maclvenzie. L’Evêque de Saint-Boniface avait obtenu que, bien loin que ses prêtres fussent expulsés de ce district, l’un d’eux irait, cette année-là même, passer l’hiver dans un des établissements de la Compagnie. Le P. Grollier avait été choisi pour cette mission. Ceux mêmes qui avaient signé contre lui et ses confrères cette supplique expulsive, étaient forcés de le recevoir à bord de leurs embarcations, honorées pourtant du ministre anglican, et de le conduire poliment jusqu’au terme de son voyage. Il s’embarqua au fort Bésolution, vit en passant ses chères missions du Saint-Cœur de Marie et du Sacré-Cœur de Jésus, y procura le triomphe de la cause divine qu’il servait avec tant de force et d’énergie. Puis, descendant le grand fleuve, comme pour en prendre possession, il vit en passant, le fort Norman, qu'il ne fit que saluer, en le confiant à la protection de sainte Thérèse, et arriva heureusement au fort Good-Hope, désigné pour ses quartiers d’hiver. L*a tra-

(1) Vingt années de Missions . , p. 106.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

duction littérale du nom angdais de ce poste le lui fit consacrer à la T. Sainte Vierge sous son aimable titre de N.-D. de Bonne- Espérance. Oli ! oui, elle était bonne l’espérance que nourrissait cet enfant dévoué de Marie, de voir établi bientôt dans tout ce pays le culte de J ésus-Christ : bonne espérance à la recherche des âmes, à la découverte des voies qui doivent les conduire au ciel, là où quelques années auparavant une espérance légitime dans des recherches et des découvertes d’un autre genre avaient fait donner à ce poste le nom de Good-Hope ( 1 ) . ”

Partout, dans ce voyage, comme dans celui de l’année précédente, écrit Mgr Taché à son vénérable père de Marseille, le P. Grollier “ a procuré un triomphe complet à notre sainte religion contre les ministres de l’erreur. Les nombreuses tribus de cet immense district ont refusé d’entendre le ministre ” de l’hérésie “et se sont rangées du côté du prêtre de Jésus-Christ avec une spontanéité et un zèle qui ont comblé d’allégresse le plus éloignée de vos enfants (2). ” “Voilà donc la bonne nouvelle de l’Evangile, écrit-il à sa mère, rendue à peu près à 800 lieues d’ici, jusqu’à l’extrémité nord-ouest de mon diocèse : jugez de ma joie (3).” “Les nombreux sauvages de ces parages, dit-il dans une autre lettre, sont on ne peut mieux disposés : prions le bon Dieu de lêur venir en aide en multipliant le nombre des ouvriers évangéliques pour travailler à leur conversion (4). ”

L’apôtre du Mord vit quelques Esquimaux, et, sans savoir encore leur langue, “ commença à leur expliquer les mystères de notre sainte religion (5). ” “ Il veut absolument, s’écrie avec

transport l’Evêque de Saint-Boniface, accomplir en Amérique la

(1) Vingt années de Missions . , p- 113.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, Saint-Boniface , 26 avril 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Rivière-Rouge, 22 octobre 1859.

(4) Lettre de Mgr Taché à son oncle de la Broquerie, 25 mars 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(5) Ibid.

Envoi du P. Gascon dans les missions du MacKenzle.

prophétie : In fines orbis terrœ verba eorurn (1). Le voilà bientôt rendu sur le-s bords de la mer Glaciale (2). ”

Cependant il lui fallait du renfort pour qu’il pût établir un nouveau poste dans ces régions qu’il évangélisait le premier. Mgr Taché avait d’abord résolu de lui envoyer le P. Lestanc, tout trempé d’héroïsme comme le P. Grollier. “Je voyais venir le moment du départ avec un profond sentiment de peine, écrit le prélat le 12 mai 1859:” car “j’ai ici besoin du P. Lestanc, pour moi surtout;” cependant “je l’avais sacrifié et m’étais sacrifié moi-même aux exigences des circonstances (3). ” Mais le P. Lestanc lui-même et le P. Le Floch voyant les inconvénients qui allaient résulter de ce départ, ” l’engagèrent à revenir sur son premier dessein. Mgr Taché se rendit aux raisons de ses conseillers.

Le jeune prêtre que nous avons vu amené de Montréal pan Mgr Taché, M. Gascon, avait passé deux mois et demi de l’année précédente à accompagner les chasseurs à la prairie (4). Depuis longtemps il sollicitait la faveur d’entrer dans la Congrégation des Oblats ; Mgr Taché se rendit à ses vœux : le P. Gascon commença les exercices du noviciat le 9 mars 1859, à Saint- ISTorbert, sous la direction du pieux et suave P. Lestanc (5).

C’est ce novice de quelques semaines que Mgr de Saint-Boniface prend le parti d’envoyer, à la place du P. Lestanc, dans les missions du Maclvenzie. “ Envoyer un novice à une pareille distance, observe Mgr Taché, c’esf sans' doute un grave inconvénient; mais, comme me l’ont fait observer mes conseillers, le P.

(1) Leur parole a retenti jusqu’aux extrémitésde laterre. Ps. XVIII, 5.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 avril 1860.

(3) Lettre au R. P. Aubert, Saint-Boniface, 12 mai 1859. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Rivière-Rouge , 25 août 1859. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(5) A la suite de l’entrée du P. Gascon au noviciat, il n’y eut plus dans l’immense diocèse de Saint-Boniface qu’un prêtre séculier, M. Thibault. “ Tout le clergé, à une exception près, estoblat.”— Lettre de Mgr Taché à Mgr Grand in, Saint-Boniface, 25 janvier 1860.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

Gascon n’est pas novice en vertu : on peut compter sur lui mieux que sur certains profès (1). ”

Le novice se rendit en 1859 au Grand Lac des Esclaves, auprès Rencontre au

P Gascon

du P. Eynard, et, l’année suivante, poussa jusqu’au fort Simp- et au ^ son, ou il rencontra le P. Grollier. au fort.

Simpson.

Celui-ci n’avait pas vu de prêtre depuis plus d’un an. “ Les deux Pères ne passèrent ensemble qu’un jour et une nuit; mais c’en fut assez pour se consoler (2). ”

Consolé et fortifié par cette rencontre, le P. Grollier descendit v p^onier le fleuve MacKenzie sur une longueur de soixante lieues au-des- *jLfê°rret Peeîa sous de Good-Hope et se rendit au fort de la rivière Peel, où se réunissent les Loucheux et ceux des Esquimaux qui fréquentent le grand fleuve. “ C’était pour la première fois, raconte-t-il luimême, que je voyais ces deux peuples. Ils ont chacun leur langage, et sont loin de s’aimer; bien des fois, ils se sont fait la guerre déjà, et le désir de la vengeance était encore violent dans tous les cœurs, tant chez les Esquimaux que chez les Loucheux, lors de mon arrivée. Le jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix, les ayant réunis autour de ce signe de réconciliation, je fis approcher les deux chefs, et leur ayant fait croiser les mains au bas de la croix, je la leur fis baiser comme le signe de l’alliance et de la paix entre eux et avec Dieu. Mes mains pressant les leurs sur le pied du crucifix, je leur fis promettre de s’entr’aimer à l’avenir; ainsi la croix était le trait d’union entre moi, enfant des bords de la Méditerranée et l’habitant des plages glaciales de la mer Polaire ; la croix avait franchi toute distance, elle dominait “ a mari usque ad mare. ” De plus, je donnais au chef des Esquimaux une image du Sauveur en croix, au bas de laquelle j’écrivis ces paroles de la prophétie qui s’accomplissait :

“ Viderunt omnes termini terrœ salutare Dei nostri ; et je fis présent d’une autre image représentant la Mère de Notre Sauveur avec cette autre si vraie: “ B eatam me dicent omnes génération es. ” C’est en ce beau jour de l’Exaltation de la Sainte

(] ) Lettre au R. P. Aubert, 12 mai 1859. (2) Vingt années de Missions . , p- 120.

Fondation do la mission de St-Raphaël par le P. Gascon.

Visite du P. Clut à N. -P. des Sept- Douleurs.

Croix que la grande nation des Esquimaux offrit ses prémices à l’Eglise, et plusieurs d’entre eux devinrent enfants de Dieu en recevant le baptême. Je n’essayerai pas de vous dire mon émotion au moment où, pour la première fois, je versai l’eau régénératrice sur ces jeunes fronts esquimaux (1).”

De son côté, le P. Gascon portait l’Evangile à d’autres sauvages.

Dans ces temps héroïques, les novices font leurs preuves en allant, comme saint Paul, “ là où la foi n’a pas encore été annoncée, ” afin de “ ne pas bâtir sur le fondement jeté par un autre. ” Le P. Gascon, après avoir consolé le P. Grollier par sa visite, se rendit au fort du Liard. 11 y arriva le 4 septembre et confia la mission à l’archange Raphaël, “ l’ange du bon voyage, cette véritable médecine de Dieu à laquelle il demandait la guérison de la cécité spirituelle cle la nouvelle tribu qu’il venait évangéliser (2). ” Un ministre protestant y arriva quelques jours après; mais il était trop tard; il ne vint que pour contempler le triomphe de la vérité; les sauvages ne l’écoutèrent point et donnèrent toute leur confiance au véritable homme de la prière. “ Une belle croix fut plantée pour encourager les sauvages et dire à l’iconoclaste: Ubi est Victoria tua ? Où est ta victoire ( 3 ) ?”

Le P. Clut visita, en 1859, la mission de N.-D. des Sept-Douleurs, fondée et desservie par le P. Grollier avant son départ pour le Grand Lac des Esclaves. Il alla “ y balbutier ce qu’il avait appris de la langue chippeweyan pendant l’hiver. . . Les bons Mangeurs de caribou écoutèrent avec attention celui qui, pour les instruire, surmontait volontiers les répugnances et les difficultés que l’on éprouve toujours à exercer le saint ministère au milieu d’un peuple dont on ne parle que très imparfaitement la langue. Et cette chère langue montagnaise, ajoute Mgr

(1) Vingt années de Missions . pp. 121-122.

(2) Ibid., p. 120.

(3) Ibid., p. 121.

ARCHEVÊQUE UE SAINT-BONIFACE

Taché, Dieu sait pourquoi il l’a faite si difficile; les missionnaires, sans comprendre la raison de ce secret divin, connaissent parfaitement le fait de cette difficulté, presque insurmontable à un étranger et si généreusement combattue par nos chers Pères. Le P. Clut revint triomphant et consolé” à la Nativité (1).

L’année suivante, il retourna à Notre-Dame des Sept-Douleurs, avec une plus parfaite connaissance de la langue et trouva les mêmes consolations et les mêmes douceurs.

En 1859 et en 1860, le P. Faraud retourna visiter ses bons Vi*it® du . Castors. En 1859, “il ne put se rendre qu’au fort Vermillon, aux castors, d’où il revint à Athabaska, avec toute la facilité qu’offrent nos pittoresques voyages d’hiver (2).” En 1860, il alla plus haut dans la rivière à la Paix. “ Ce voyage fut utile, non seulement aux sauvages en faveur desquels il était entrepris, mais même à celui qui le fit. Le P. Faraud souffrait du mal de jambe: il s’est guéri en dix-sept jours de marche à la raquette. Les médecins, observe Mgr Taché, pourraient ajouter ce remède à la longue nomenclature de leurs drogues (3). ”

Le P. Végreville se rendit de nouveau, pendant l’été de 1859, TIp*V^ieau Portage la Loche. “Dieu lui a donné, écrit Mgr Taché, t»gefauP°l 2 3 4 d’être l’instrument d’un beau triomphe pour notre sainte foi. Loclie'

Il y avait là plusieurs centaines de sauvages. Deux ministres protestants s’y trouvaient aussi ; mais pas un sauvage n’a voulu les voir, tandis qu’ils n’ont laissé de repos au prêtre ni jour ni nuit (4). ?’

“Les ministres de l’erreur, ajoute-t-il, se multiplient; mais jusqu’à présent ils n’ont rien gagné du côté du fleuve Maelvenzie, où sont les meilleurs sauvages. Prions Notre-Dame des A ic-

(1) Vingt années de Missions . , p. 107.

(2) Ibid., p. 114.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 avril 18(10.

(4) Lettre à son oncle de la Broquerie, Rivière -Rouge, 25 mars 1860. Collection de AL de la Bioquerie-Taché, n° 74.

Ministère du P. Mestre et du P. Rémas dans

les grandes chasses.

toires de triompher des ennemis de son Fils et de ce redoublement d’effort de l’enfer (1). ”

Depuis dix ans les Oblats n’avaient pas accompagné les chasseurs dans leurs grandes expéditions contre les troupeaux de buffles. Des prêtres séculiers les avaient quelquefois suivis à la prairie, comme M. Gascon avant de commencer son noviciat. Or en 1859, les chasseurs vinrent supplier Mgr Taché de leur donner un Père. L’Evêque désigna le P. Mestre. Celui-ci passa les mois de juin et de juillet avec les chasseurs. “ L’ascendant du “petit Père mauvais ” fut prodigieux sur tout le camp. Non seulement il exerça avec zèle et fruit le ministère ecclésiastique, mais il contribua puissamment, en outre, à maintenir le bon ordre. Il rendit aussi un bien important service à cette population ambulante, en la déterminant à s’en tenir au but projeté pour ces sortes d’expéditions, et en la faisant se départir des allures guerrières qu’elle voulait se donner. On proposait de faire la chasse aux Sioux, qui, à la vérité, méritaient de se “ faire savonner, ” mais qui ne valaient pas le savon de sang qui aurait été dépensé à cette opération. Le plus heureux résultat a démontré la sagesse des conseils du missionnaire; c’est précisément cette année et par suite de cette tactique, que les Sioux ont compris que les métis de la Eivière-Kouge ne sont point des ennemis, et qu'ils ont conclu avec eux une paix qui dure encore. La cessation des hostilités avec ces rudes voisins nous offre une sécurité que nous n’avions jamais goûtée si complètement, soit en allant à la prairie, soit en voyageant du côté des Etats- Unis (2).”

L’année suivante, le P. Kémas accompagna à la prairie les chasseurs qui partirent des bords de la Saskatchewan. “ Il eut l’immense consolation d’arrêter une guerre désastreuse, ou mieux, le massacre d’une petite tribu rivale et nombreuse. Quoique infidèles, les Pieds-Noirs, par bette docilité à la voix du

(1) Ibid.

(2) Vingt années de Missions

, pp. 10S-109.

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prêtre, s’attirèrent la grâce de conversion ” qui leur fut offerte ensuite (1).

Nous avons vu Mgr Taché négocier l’établissement des Sœurs Etablissement Grises dans les missions du Nord-Ouest. Ce fut au lac Sainte- sœurs anses

à Ste-Anne.

Anne que fut établi le premier couvent. Le 3 août 1859, un essaim de vierges consacrées s’envola de Saint-Boniface vers cette mission sauvage : il était composé des Sœurs Emery, supérieure, Lamy et Alphonse. Elles étaient arrivées de Montréal l’année précédente et avaient passé l’hiver à Saint-Boniface,

“ pour y étudier un peu le genre et la tournure de ceux au bonheur desquels elles vouaient leur existence (2).” Le P. Rémas vint les chercher à Saint-Boniface et leur servit de guide. On les emmena avec leurs bagages dans de grosses charrettes. Mgr Taché, qui connaissait assez par expérience les fatigues et les embarras des longs voyages de ce genre, recommanda avec une touchante bonté aux gens de la caravane, de prendre grand soin des Sœurs. Elles arrivèrent à Sainte-Anne le 24 septembre, et logèrent dans un bâtiment voisin de l’église jusqu’à leur transfert à Saint-Albert en 1863. “L’arrivée des Sœurs” à Sainte-Anne, écrit Mgr de Saint-Boniface au fondateur des Oblats, “ en apportant un grand soulagement à la position de nos Pères, va aussi procurer un très heureux résultat, soit pour les enfants, soit pour les femmes qui, dans une multitude de petits détails, ont besoin d’autres femmes pour les former (3). ”

Nous pouvons bien dire que “ les déserts fleurissent (4) ” quand les fleurs les plus exquises du jardin de l’Eglise vont s’y épanouir parmi ses sauvages habitants.

Mgr Taché écrivait au vénérable évêque de Marseille le 10 Ministère de

. J Mgr Grandln

mars 1858 : “ Il est à propos que le P. Grandin, puisqu’il doit ^,r1 2 3 4^1see'a‘la' commander, prouve à tout le monde qu’il est en état de le faire :

(1) Vingt années de Missions

(2) Ibid., p. 104.

(3) Lettre du 26 avril 1860.

(4) Is. XXXV, 1.

Il est informé de sa

nomination

de

coadjuteur.

ce qu’il démontrera jusqu’à l’évidence, si, comme je n’en ai pas le moindre doute, il réussit à faire voir que la mission de l’Ileà-la-Crosse n’est point perdue sans ressource, et que de plus je n’y suis point nécessaire (1). ”

Et en effet, comme nous l’avons déjà dit, le jeune et saint missionnaire sut conquérir en peu de temps l’affection et la vénération de tout le monde et ramena les esprits à l’amour des missionnaires et au respect de la religion : l’Ile-à-la-Crosse redevint ce qu’elle était dans ses beaux jours.

Mgr Taché avait d’abord l’intention, comme nous l’avons vu, d’aller prendre la place du P. Grandin à l’Ile-à-la-Crosse, pendant que celui-ci se rendrait en France pour être sacré. . Mais il craignit ensuite que l’exécution de ce plan ne retardât trop longtemps la consécration de son coadjuteur. Sans plus tarder, il prit le parti de lui annoncer, en 1858, par le courrier d’été, la volonté de ses supérieurs.

“ Le Pape, lui écrivait-il, vous fait dire par notre bienaimé Père Général et par moi : Il a semblé bon à l’Esprit- Saint et à nous de vous choisir et de vous nommer évêque de Satala in partibns infidelium et coadjuteur de Saint-Boniface avec future succession. Mgr de Mazenod vous demande immédiatement. Je prends sur moi de remettre votre départ au printemps prochain (2). ” De son côté, le Supérieur Général lui écrivait : “ L’épiscopat, vous venant par la voie de l’obéissance, sera pour vous le bonum opns dont parle saint Paul : la couronne épiscopale que vous recevrez ressemblera plus à la couronne d’épines du Sauveur qu’au diadème des empereurs. N’essayez pas de faire des réclamations: elles seraient inutiles. Vous êtes préconisé depuis longtemps, et le Pape n’a pas l’habitude de revenir après cela sur une décision de cette importance. Voilà pour ce qui vous regarde ; mais moi, je réclame autre chose. Bien que Mgr Taché serait heureux de vous imposer les mains, il fait

(1 ) Archives de la Maison générale de^Oblats,

(2) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. 1.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

volontiers le sacrifice à ma vieillesse de cette consolation. Profitez donc de la première occasion et mettez-vous en route pour venir près de moi. Vous devez d’autant plus vous hâter, qu’ayant bientôt soixante-dix-sept ans, je ne puis compter raisonnablement sur quelques années de vie (1). ”

Le P. Grandin reçut ces deux lettres au mois de juillet 1858.

“ Nous n’essayerons pas, écrit Mgr Taché,- de dépeindre le trouble, l’embarras, la juste crainte du jeune et nouvel élu. Il faut avok goûté à cette position, pour en comprendre toutes les difficultés. Heureux dans ces moments quand, comme le P. Grandin, on est habitué à voir la volonté de Dieu dans celle de ses supérieurs; L'ancre de la confiance fixe et protège, au milieu de l’agitation qui le ballotte, le cœur si souvent menacé par le découragement. Le coadjuteur élu n’avait qu’un parti à prendre, c’était de se rendre auprès de ceux qui l’appelaient, et qui, pour lui éviter la peine d’une. tergiversation quelconque, lui en avaient fait un commandement exprès (2). ”

Mais il plut à la Providence de faire passer le jeune évêque élu, avant son départ, par une épreuve aussi pénible qu’extraordinaire.

Laissons-en le récit à l’historien que nous nous plaisons tant Les extrava-

N . n 1 2 . gances du

a citer, a celui-là même, qui avec M. Lafièche, a fondé la mission prétendu de Saint- Jean-Baptiste, et en a senti vivement toutes les épreuves. “ La mission de l’Ile-à-la-Crosse fut un instant menacée d’un bouleversement général, peut-être même d’une ruine complète, si Dieu lui-même ne se chargeait point du soin de ses œuvres. Hélas ! que de mystères dans l’esprit comme dans le. cœur de l’homme ! que de contradictions dans cette intelligence

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Taché, O. M. I.

(2) Vingt années de Missions . , p. 109.

Mgr Taché, en même temps qu’il annonçait au P. Grandin le choix de ses supérieurs, écrivait au F. Du hé : “ Bien cher Frère, une fois dans ma vie je pourrai vous faire plaisir : vous m’avez demandé par le courrier d’hiver une mitre pour le P. Grandin, je la lui envoie.” Et le bon Frère, tout heureux, montrait sa lettre à qui voulait la voir, afin de prouver qu’il était pour quelque chose dans l’élection d’un Père qu’il vénérait.

qui a tant cle peine à saisir la vérité, et qui se passionne si facilement pour l’erreur ! Le monde païen illustre a vu ses grands hommes briguer les honneurs de l’apothéose; il leur a élevé des autels à l’ombre desquels il oubliait celui du vrai Dieu. Le monde illustre d’aujourd’hui voit proclamer, sous divers noms, la déification de la raison humaine s’élevant des autels à ellemême et s’efforçant de renverser l’autel chrétien, seul digne de la raison éternelle et ineréée. Ces aberrations devaient avoir leur reflet jusqu’au milieu des forêts glacées, et parmi les sauvages grossiers et ignorants. Il ne faut certes pas beaucoup de science pour nier ce que Dieu affirme, ou pour aimer ce qu’il condamne. Un peu d'orgueil suffit pour conduire à ce profond abîme. Donc, un beau matin, un jeune sauvage de l’Ile-à-la- Crosse se trouva sous la pression d’une forte inspiration. Dès lors, il n’était plus un homme comme un autre; dès qu’il n’est plus un homme, comme le progrès ne permet pas de descendre, il devait être un Dieu. Oui, ni plus ni moins, “le Fils de Dieu” était sur la terre. Cette nouvelle déification de l’homme, comme toutes les autres, conduisait au rejet de la prière, de l’Evangile, en un mot, de tout ce qui peut nous faire souvenir de notre propre humiliation et de la grandeur du Créateur de toutes choses. Mais c’était un fou ! Oui, sans doute, comme le sont tous ceux qui poussent leur pauvre raison vers des sphères où Celui qui l’a créée ne lui permet pas d’atteindre. Cependant, comme maints fous font école, il ne faut pas s’étonner que le nôtre trouvât des adeptes. On le crut sur parole, séduit par un certain verbiage qu’il avait adopté, et que ni lui ni les autres ne comprenaient. Il fit des prodiges; du moins, il en fit un bien étonnant pour nous qui connaissons les Montagnais : il détermina ses partisans à se défaire de tout ce qu'ils possédaient, pour être plus dignes de marcher en la compagnie du “Fils de Dieu ;’” on détruisit, on brûla tout ce que l’on avait, et vofla bientôt toute la nation à l’envers. Le succès enhardit; à l’enseignement, aux exhortations de la nouvelle école, succédèrent les menaces, et, comme toutes les erreurs ont une source commune, dans cette nouvelle

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philosophie, on en voulait aussi au prêtre, on le menaçait. Le mal prenait des proportions alarmantes; un certain nombre de sauvages ne voulaient plus venir à la mission. La surprise, la confiance, la crainte, et le diable aussi y poussant, l'église allait être déserte. Ceux qui croient trop à leur propre excellence, qu'ils se disent dieux ou hommes, ne sont pas les assidus de la maison du Seigneur. Pour les instruire, il ne faut pas les attendre au catéchisme; le P. Grandin prit donc la détermination de se rendre auprès du “ Fils de Dieu, ” malgré les menaces qui lui étaient faites de toutes parts (1). ”

Les adeptes du nouveau dieu lui disaient : “ Tu nous dis que ce n’est pas le Fils de Dieu; mais tu ne Pas pas même vu. Va le voir et nous te croirons ensuite.” Il alla donc au camp de l’imposteur. Il y trouva un grand nombre de sauvages réunis ; mais, raconte le P. ‘Grandin, malgré leur grand nombre, il n’y avait qu’une loge; toutes les autres avaient été brûlées, les chiens avaient été tués. A mon arrivée, on alluma un grand feu sur la grève; on entretenait ce feu non seulement avec du bois, mais avec des fourrures, avec des vêtements neufs achetés au magasin de la Compagnie. Ce prétendu dieu régnait sur toute sa bande, qui le redoutait, convaincue qu’il était possédé d’un esprit supérieur à celui de l’homme. Suivant les dires de ses adeptes, il parlait toutes les langues et faisait des merveilles. Je n’eus pas de peine à reconnaître un fou et une espèce d’halluciné vaniteux. Il me cria, dès que je fus à sa portée: “ Viens, mon fils, je te ferai voir des merveilles, tu verras les tables de Moyse. ” A chaque instant, il répétait ce mot: Tlieos , Theos ; je me demandais où il avait pu apprendre un mot grec. Il avait entre les mains des morceaux d’écorce de tremble longs de six pieds et larges comme la main. Voilà bien qu’il se met à m’assommer avec cette écorce, me frappe sur la tête et partout où il peut m’attraper, si bien que je dois me jeter dans mon canot avec deux de mes hommes, pour m’éloigner. La mère du nouveau dieu,

(1) Vingt années de Missions

pp. 109-110.

aussi folle que Iè dieu lui-même, se jette dans l’eau glacée jusqu’à la ceinture pour retenir mon canot: “ Pourquoi as-tu peur? “ me crie-t-elle : ce n’est pas pour te faire mal qu’il t’a frappé, “ c’est pour te faire participer à son esprit. C’est ainsi que nous “ avons tous été traités par lui. ” Un pauvre vieillard me disait quelque temps après : “ On m’avait demandé pour venir voir le “ Fils de Dieu, et en arrivant au camp, je reconnus le fils de la “ Patte d’Ours (Soske). Comme toi, il me frappa et m’obligea “ à brûler ma loge et mes effets. Alors tout bas, pour ne pas “ être entendu, je disais : “ Si vraiment tu es le Fils de Dieu, “ retourne donc au ciel et laisse-nous en paix sur la terre. ” Lui me faisait des instances pour me faire retourner au camp, car il avait une foule de choses à me dire. Comme un de mes compagnons n’avait pu embarquer avec moi, je crus devoir retourner de nouveau. Une fois débarqué, j’adressai ces mots publiquement au nouveau dieu: “Je sais que tu te proposes de me tuer; tu peux le faire, je n’ai pas peur: tu m’enverras plus vite au ciel ; mais, sache-le bien, le Dieu que je sers me vengera et te fera voir que tu n’es rien. On me dit que tu parles toutes les langues, parle-moi donc français. Il esquivait ma demande : “A quoi bon parler français devant ces Montagnais?” “Je puis lire le livre de Dieu (la Bible), dit-il.” Je lui présente mon bréviaire. “Eh bien, lis.” Il se garde bien d’essayer. “Je puis lire en anglais. ” Je fouille dans mon sac et lui présente nos saintes règles écrites en anglais : “ Eh bien, lis donc en anglais, “lui dis-je. — Non, répond-il, tu vois bien que ce monde-là ne comprend rien que le montagnais. ” Il avait sur lui un pantalon de drap carrotté; il me fit admirer la beauté de son pantalon. Voyant le gazon verdir et les feuilles pousser sur les arbres: “ C’est moi, dit-il, qui fais verdir ce gazon et pousser ces feuilles ; c’est moi qui guéris les majades. ” Je venais de voir la femme de ce vieillard dont j’ai parlé plus haut; elle venait de me dire que ses yeux étaient absolument perdus, qu’elle ne pouvait même plus se conduire. Alors je prie le nouveau dieu de me suivre et je le conduis vers cette femme : “Eh bien, lui dis-je, ne t’arrête pas à faire pousser les feuilles aux arbres, fais revenir

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

la vue à cette femme. “ Il y a longtemps que c’est fait, répondil en riant aux éclats: “ Ma grand’mère, dis-je à la vieille, est-ce “vrai que tu vois clair? — Oui, reprend-elle, depuis que je suis “ ici, je puis distinguer les arbres de l’autre côté de la rivière. ” Je fus bien déconcerté, car elle m’avait dit deux minutes auparavant, qu’elle n’y voyait plus du tout. Dès que je fus éloigné avec le prétendu dieu, elle dit à sa voisine : “ Ma sœur, je mens en disant que je vois; je parle ainsi parce que j’ai peur du Fils de Dieu. ” Le Fils de Dieu me demande à se confesser et à passer pour cela dans l’unique loge qui avait échappé à la destruction générale. Je me gardai bien d’aller ainsi seul avec lui. “ Alors, dit-il, dis-moi ce que tu penses de moi. “ Tout à l’heure, lui réponds-je, je te le dirai. ” J’embarque dans mon canot avec mes trois hommes. A une certaine distance, j’arrête mon canot et je m’adresse à tous les sauvages présents : “ On m’avait dit “ que le Fils de Dieu était descendu parmi vous; je n’en croyais “ rien, parce que je sais qu’il ne doit revenir sur la terre qu’à la “fin du monde. On me disait que si ce n’était pas le Fils de “ Dieu, c’était un personnage puissant, faisant des merveilles et “ parlant toutes les langues. J’ai eu beau le questionner devant “ vous, il n’a pu parler aucune langue que la vôtre et n’a pu lire “aucun de mes 'livres. L’avez-vous entendu, votre dieu, vous “faire admirer la beauté de sa culotte? Que sont devenues vos “ loges ? Que sont devenus vos chiens ? On dirait que la folie qui “ le possède s’est aussi emparée de vous. Que signifie ce feu que “ vous entretenez avec des fourrures qui vous ont coûté si cher, “ avec des coupons de drap et des vêtements que vous n'avez pas “encore payés? Comment allez-vous vivre maintenant? Com- “ ment allez-vous faire sans chiens et sans avances ? Hâtez-vous “ de revenir prier à la mission et de rentrer en grâce avec Dieu “ que vous avez abandonné. ”

“ Puis nous partîmes et pûmes rentrer à la maison le lendemain dimanche un peu après midi. Ceux qui avaient caché leur canot au lieu de les détruire, nous rejoignirent, si bien que nous arrivâmes en grand nombre à la mission. Ceux qui étaient alentour de la mission nous avaient reconnus sur le lac; tous,

Voyage et sacre de Mgr Grandi ni.

métis, sauvages, Cris et Montagnais, accoururent à l’église er assistèrent à ma messe. Quand j’eus fini, je fis connaître à la population .le résultat de mon enquête (1). ”

Le P. Grandin “ réussit, conclut Mgr Taché, sinon à faire tomber de l’Olympe cette nouvelle divinité, du moins, à déchirer le bandeau de fascination dont elle avait couvert la figure d’un si grand nombre. Le mal était étouffé dans ses sources, mais non dans ses conséquences. Par un égarement qui nous afflige autant qu’il nous étonne, ce dieu conserva ses convictions et quelques dupes (2). ” Son père, sa sœur, sa tante, finirent par rentrer en eux-mêmes et se convertirent, mais après six ans d'égarement. Le “ Fils de Dieu, ” à son tour, “ descendit des hauteurs où l’avait placé son orgueil pour redevenir simple mortel et croire lui-même à sa folie (3). ”

Ces conversions devaient se faire attendre plusieurs années, mais en peu de temps le P. Grandin parvint à démasquer l’imposture, et à arrêter l’effervescence. Il partit alors de l'Ile-à-la- Crosse et arriva à Saint-Boniface le 23 juillet 1859. Son arrivée causa une grande joie à Mgr Taché et à toute la population de Saint-Boniface (4). Mais lui demeurait inquiet. “ Il avait sans doute vu diminuer le prestige du nouveau dieu; mais les coups de bâton qu'il avait reçus, n’avaient pas donné à son cœur tout le calme désirable. Aussi, comme il était agité, préoccupé, ce cher seigneur quand il nous arriva à Saint-Boniface! 11 pensait beaucoup plus au “Fils de Dieu qu’à l’évêque de Satala. Comme nous lui ,en faisions la remarque, il nous répondit qu’il croyait tout naturellement que les évêques sont moins importants que “le Fils de Dieu (5).”

11 avait une soutane faite avec l'étoffe des Sœurs Grises. “Le 1*. Bermond n'ayant pu recevoir à temps ses commandes, eut

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Taché, O. M. I.

(2) Ibid., pp. 111-112.

(3) Ibid., p. 109.

(4) Ibid , p. 112.

(5) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BONIFACE

recours aux Sœurs qui passèrent leurs étoffes à la teinture et en firent clés soutanes aux missionnaires; mais la pluie et le soleil avaient fait disparaître la teinture, remarque Mgr Cfrandin, et ma soutane n'avait plus aucune couleur ( 1 ) . ”

Il séjourna plus d'un mois à Saint -Bonif ace, voyant Mgr Taché dans la plus grande intimité, “bien réjoui de le voir entouré d’Oblats qui avaient pour lui tout le respect et la vénération qu’il méritait {2).” Il partit de Saint-Boniface le 25 août. Mgr Taché raccompagna jusqu’à Pembina. “ Notre cher et digne seigneur Grandin, écrit-il, après l’avoir quitté, à Mgr de Mazenod, est en route pour se rendre jusqu’auprès de vous. Que je vous remercie, mon bien tendre Père, de m’avoir donné un pareil coadjuteur! Le ciel vous a vraiment inspiré. Tout le monde en est on ne peut plus content, et moi encore plus que tout le monde (3). ”

Mgr Grandin arriva à Marseille le 3 novembre, auprès de ce père vénéré dont il était un des fils les plus chers et le supplia /d’écarter de ses épaules le lourd fardeau de l’épiscopat. “ Toutes ses objections furent considérées comme un poids trop léger pour faire équilibre aux graves raisons qui avaient déterminé le choix de sa personne (4).” Comme à Mgr Taché, quelques années auparavant, le saint fondateur lui dit : “ Tu seras évêque, je le veux; mais tu n’en seras que plus oblat, et la Congrégation te ■considérera toujours comme tel (5).”

Il fut sacré évêque le 30 novembre 1859, dans l’église de la Trinité, par Mgr de Mazenod, qui, fait bien remarquable, lui avait déjà donné la tonsure, les quatre ordres moindres, le sousdiaconat, le diaconat et la prêtrise. Le fondateur des Oblats était assisté de son coadjuteur, Mgr Jeancarcl, évêque de Cérame, et de Mgr Jordany, évêque de Fréjus. L épiscopat de Mgr

(1) Mgr Grandin. Notes .

(2) Ibid.

(3) Pembina , 31 août 1859. Archives de la Maison générale des Oblats.

(4) Vingt années de Missions . , p. 113.

(5) Ibid.

Retour de Mgr Grandin.

Grandin, comme celui de Mgr Taché, se rattache ainsi à l’Eglise de France. La France d’Amérique est une expansion de la France d’Europe: il convenait que les deux évêques oblats appelés à étendre si efficacement la religion et la vie de la Fille aînée de l’Eglise dans l’Ouest canadien, allassent puiser, dans la source même, le caractère et les divins pouvoirs qui les établissent pères et princes de la multitude.

L’Evêque de Saint-Boniface suivait de l’esprit et du cœur, à travers l’Océan, son cher Coadjuteur dans les gloires et les espérances de sa consécration épiscopale. “ Laissez-moi d’abord, lui écrit-il, dès qu’il apprend l’heureux événement, vous féliciter et me féliciter moi-même de votre sacre. C’en est fait, malgré vos réclamations, vous êtes bien et dûment évêque; et moi j’ai la douce consolation de vous avoir pour Coadjuteur. Je n’ai pas besoin d’insister, vous connaissez mon cœur, je vous y ai fait lire à loisir. Remercions le bon Dieu, et pour lui témoigner notre reconnaissance, redoublons d’efforts et de zèle pour lui gagner des âmes (1). ”

“ Les émotions, les craintes, les préoccupations de sa nouvelle dignité avaient trop fortement éprouvé les forces de Mgr Grandin. Fne maladie assez sérieuse et beaucoup trop longue cloua pendant plusieurs semaines le jeune prélat à un lit de souffrance et d’inquiétudes. Il craignait de voir tous ses plans déjoués; il craignait surtout de manquer au rendez-vous, de ne pouvoir porter à ses frères dans le Ford, un secours qu’ils attendaient avec une si sainte impatience, de retarder ainsi l’extension des missions. Dieu entendit les accents chaleureux qui s’exhalaient de ce cœur si ambitieux de procurer sa gloire. A l’époque fixée pour le départ, Mgr Grandin éprouva un peu de mieux. Il fit ses adieux à la belle France qu’il ajme toujours tant (2) ” le 28 avril, s’embarqua à Liverpool le 2 mai avec sept compagnons

(1) Rivière-Rouge, 25 janvier 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Vingt années de Missions . . p. 116.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

pleins de zèle : les Pères Séguin, Caër, G as té, le P. Grouard, scolastique, les Frères convers Boisramé et Godard. Il séjourna quelques jours à Montréal, faisant des courses pendant le jour pour les intérêts des missions, corrigeant des épreuves pendant la nuit, car il fit imprimer des cantiques montagnais (1).

Il laissa à Québec le F. Grouard, pour y achever ses études, mais reçut à Montréal M. O ram, protestant converti, que lui donna l’évêque de cette ville. Trois Sœurs Grises et deux de leurs auxiliaires se joignirent au cortège.

Mgr Grandin, avec sa petite troupe, partit de Montréal le 4 juin, par le chemin de fer, arriva le 9 à Saint-Paul, continua sa route jusqu’à Crowing avec des wagons à deux chevaux, et depuis Crowing, avec dix charrettes et quatorze bœufs eûvoyés à sa rencontre par Mgr Taché (2).

Celui-ci attendait avec impatience son Coadjuteur. “Je suis un peu inquiet pour lui et pour ses compagnons de voyage, écritil le 24 juin à sa mère: les pluies abondantes que nous avons eues ont bien gâté les chemins; les petites rivières sont très hautes, ce qui suscite de grandes difficultés. Mais vos prières et celles de tant d’autres âmes pieuses qui s’intéressent à Mgr Grandin obtiendront la protection pour ce cher seigneur (3). ”

Le 8 juillet, l’Evêque de Saint-Boniface expédie un cavalier à la rencontre de son Coadjuteur pour avoir de ses nouvelles. L’exprès est de retour au bout de quelques heures et annonce que le din obtiendront la protection pour ce cher seigneur (3). ”

Le 9 au matin, Mgr Taché part pour Saint-lSTorbert. De son côté, Mgr Grandin, pressé de revoir son Evêque, avait pris les devants sur sa petite caravane, avec le P. Séguin, et était venu

(1) Lettre de Mgr Grandin à Mgr de Mazenod, Montréal, 1er juin 1860. — Missions de la Congrégation, p. 54.

(2) Lettre de Mgr Grandin à MM. les Directeurs de V Œlivre de la Propagation de la Foi. — Annales de l’établissement des Sœurs Grises à 1’lie-àda-Crosse, dans les Annales de la Propagation de la Foi de Québec,

t. IV, p. 167.

(3) Rivière- Rouge 22 juin 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taché.

Rencontre des deux prélats il St-Norbert

surprendre, à Saint-Norbert, le P. Lestanc, qui travaillait au jardin; puis apercevant Mgr de Saint-Bonifaee qui arrivait de l’autre côté de la rivière Rouge, il marcha à lui. “ Les deux évêques s’avancèrent à la rencontre l’un de l’autre sur les rives opposées. Ils se saluèrent d’abord d’une rive à l’autre; la nacelle du batelier écarta bientôt cet obstacle. Les deux prélats dans les bras l’un de l’autre, sentirent que leurs cœurs battaient bien à l’unisson. Des larmes de bonheur coulaient en abondance; une de ces joies comme Dieu en accorde peu sur terre animait ces deux âmes qui sentaient le besoin de s’appuyer l’une sur l’autre, ou mieux de se confondre dans une même pensée de zèle, dans un même désir de la gloire de Dieu (1). ”

Le P. Lestanc, presque toujours seul à son presbytère de Saint-Norbert, fut heureux d’y recevoir ce jour-là les visiteurs que la Providence lui envoyait du nord et du midi. “ Quelle fête, disait-il, pour un pauvre missionnaire depuis longtemps habitué à être seul, quelle fête de loger sous son toit deux évêques, ses frères, avec tant de confrères (2) ! ” Les religieuses furent reçues avec le même bonheur par leurs Sœurs de Saint- Norbert.

Le 10 juillet, on se remit en route. C’était un mardi. Mgr Orandin était singulièrement aimé et vénéré à Saint-Boniface. ■“ Une foule nombreuse se porta à sa rencontre .avec un affectueux empressement : tout ce qui a vie et intelligence partagea la vive allégresse ressentie en ce beau jour (3).”

“Je laissai mon bœuf et ma charrette, raconte le Coadjuteur, pour m’asseoir à côté de Mgr Taché, dans une voiture plus épiscopale. Nous ouvrions la marche; d’autres véhicules portaient.

(1) Vingt années de Missions . , pj.116.

“ Les deux seigneurs, écrivait le P. Lestanc à Mgr de Mazenod quelques jours après, se sont donné une accolade comme on ne s’en donne pas deux fois dans la vie, un peu comme celle que l’on reçoit de notre Lon Père qui est à Marseille le jour du départ.” — Saint- Norbert, 27 juillet 1860. — Lettre publiée dans les Missions de la Congrégation . . p. 56.

(2) Lettre citée dans la note précédente.

(3) Vingt années de Missions . , p. 117.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

après nous, les missionnaires, les Frères et les Sœurs ; nos cavaliers entouraient et fermaient le cortège (1). ”

“A une certaine distance” de Saint-Boniface, les cavaliers métis déchargèrent une vigoureuse et joyeuse fusillade à laquelle le canon de l’hon. Compagnie répondit pendant un quart d'heure (2). Les cloches sonnaient à toute volée, tandis que les femmes et les enfants se dirigeaient en toute hâte à la cathédrale. A la porte, les ornements sacerdotaux étaient préparés ; les deux prélats s’en revêtirent et allèrent s’agenouiller auprès du Dieu consolateur et soutien des missionnaires. Il y eut salut et chant du Te Deum (3). ”

Le dimanche suivant, Mgr Taché voulut que son Coadjuteur officiât -pontificalement. Mgr Grandin prêcha sur les épreuves de l’Eglise, particulièrement sur celles de son grand Pontife Pie IX, alors en hutte à toutes les attaques de la révolution déchaînée. Puis il voulut adresser quelques mots à son Evêque ; mais sa voix se .perdit dans ses larmes. Mgr Taché entreprit de répondre; mais il ne sut que pleurer; tout l’auditoire imita l’exemple des deux évêques : ceux-ci, la voix toute émue bénirent ensemble ce peuple qui répandait des larmes. Puisse l’Eglise de Saint-Boniface être à jamais unie à son Pontife et unie en elle-même comme elle le fut en ce jour de sainte émotion (4) !

(1) Lettre de Mgr Grandin . , Annales de la Propagation delà Foi,

t. XXXVI, p. 345.

(2) “Ces canons étaient tout simplement deux enclumes renversées l’une fur Pautie, que l’on chargeait de pondre.” — Lettre citée du P. Lestane.

(3) Annales de rétablissement des Sœurs Grises à l’Ile-à la-Crosse, dans les Annales delà Propagation de la Foi pour la province de Québec,

t. IV, p. 167.

(4 Ceux qui n’ont pas connu intimement Mgr Taché et Mgr Grandin et qui n’ont pu voir tous les trésors de sensibilité renfermés dans leurs cœurs, seront peut-être tentés de croire qu’il y a quelque exagération dans le récit de la scène que nous venons de rapporter et des autres du même genre. Nous devons à la vérité de dire que notre narration est de tous points conforme à la vérité; elle repose sur l’attestation de témoins oculaires, absolument véridiques, qui ont gardé un souvenir très vif de ces scènes émouvantes. Le P. Le Flocli, -témoin de la scène

Arrivée à St-Boniface.

Les larmes des deux

orateurs et de tout l’auditoire.

Contestation entre les deux prélats.

Mgr Grandin avait été malade en France, il fut malade durant tout -son séjour à SainF-Bonifaee ; les émotions et le sentiment de la responsabilité étaient un poids trop lourd pour sa frêle santé. La maladie du jeune évêque ne fit que rendre plus manifestes les trésors de grâce que le Saint-Esprit avait mis dans son âme. “ On ne savait qui plus admirer ou du chrétien supportant avec une sainte résignation la souffrance et la douleur, ou de Fa nôtre montrant davantage l'ardeur de son zèle (1). ”

Tout le monde admirait Mgr Grandin. Lui admirait la charité de son Evêque : “ Mgr Taché, écrivait-il quelque temps après au vénérable fondateur des oblats, “ est devenu mon coadjuteur , c’est à 1a, lettre. Lui seul, pendant que je m’occupais à me reposer et à me guérir, prévoyait tout ce qu’il fallait pour le voyage. Je ne saurais vous donner une idée des fatigues que je lui ai occasionnées. ” Bien plus, “ il a voulu me laisser à Saint- Boniface et partir pour le Mord (2). ”

En effet, Mgr Taché pressa beaucoup son Coadjuteur de demeurer à Saint-Boniface, au moins durant l’hiver. “Vous referez, lui disait-il, vos forces épuisées; vous pourrez ensuite, si vous y tenez, me remplacer dans les missions du Mord. ”

“Mgr Grandin n’avait pas quitté le lit depuis dix jours, et malgré tous les soins des bonnes Sœurs de Saint-Boniface, il n’allait guère mieux le jour du départ que les jours précédents. Il monta néanmoins ce jour-là à l’autel pour offrir le saint sacrifice; mais il fut obligé de se reposer deux ou trois fois, et, la messe achevée, il put à peine, aidé de deux Oblats, regagner le lit, tant il était faible. Mgr Taché le pressa encore de le laisser partir à sa place (3). ”

que nous venons de raconter, disait ensuite aux deux évêques : “ Il manquait notre Père général : avec les larmes que tous les trois auriez répandues et celles que vous auriez fait répandre, on aurait pu faire marcher un moulin.” — Mgr Grandin f Notes sur Mgr Taché , O. M. I.

(1) Vingt années de Missions . , p. 117.

(2) Sur le lac Winnipcg, 3 août 1S60. - — Publiée dans les Missions de la

Congrégation . , p. 58.

(3) Lettre du P. Séguin à Mgr de Mazenod, Ile -à-la- Crosse, Mission de

Saint- Jean ^Baptiste, 20 décembre 1800. — Dans les Missions de. la Congrégation . , t. I, p. ü0.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

Mais toutes ses instances furent inutiles (1). Mgr Grondin “ finit par persuader tout le monde de ce dont il était convaincu lui-même, que le retenir, c’était le tuer. Il avait foi dans l’efficacité de nos voyages comme remède; il avait surtout foi dans la bonté de Dieu qu’il voulait -servir à tout prix, en la protection de cette Mère bénie, sous. la bannière immaculée de laquelle il s’est enrôlé et qu’il aime si tendrement (2).”

Enfin, le 30 juillet, après vingt jours passés à Saint-Boniface, l’Evêque de Satala “ était porté de son lit à la voiture, ” pour se rendre à l’Ile-à-la-Crosse. Mgr Taché voulut l’accompagner jusqu’au Fort de Pierre, où il devait s’embarquer. “ Là, encore, il fit de nouvelles instances ” pour engager son Coadjuteur à retourner à Saint-Boniface, et à le laisser partir à sa place; n’ayant rencontré qu’un refus obstiné, il recommanda avec toutes sortes de prières, à ses compagnons de voyage et aux hommes de la barge, “ de le ramener à Saint-Boniface si le mal continuait (3). ” Puis “il fit à son Coadjuteur malade de ces adieux qui navrent le cœur et y laissent de longs souvenirs. Il remonta ensuite la côte, jetant à son Coadjuteur et à ses compagnons un dernier regard, le cœur gros et les yeux humides (4). ”

Mgr Grandin emmenait avec lui le P. Séguin, qui, digne émule du P. Grollier, passera sa vie à évangéliser les sauvages de l’extrême nord, le F. Boisramé, l’un des plus précieux auxiliaires des missions, avec trois Sœurs destinées à fonder un couvent à l’Ile-à-la-Crosse, les Sœurs Agnès, supérieure. Pépin et Boucher.

La caravane suivit la voie des lacs et des rivières, que nous connaissons déjà par deux voyages de Mgr Taché. “ Le voyage dura soixante-sept jours, et fut un enchaînement bien exceptionnel de contretemps, de difficultés, d’accidents de tous genres ;

(1) Lettre du T. Séguin à Mgr de Mazenod, 20 décembre 18C0.

(2) Vingt années de missions . , p. 117.

(3) Lettre de Mgr Grandin à Mgr de Mazenod, 3 août 1860.

(4) Ibid.

Voyage du coadjuteur de St-Bouiface fl rile-â-la- Crosse.

Fondation du couvent de l’Ile-a-la- Crosse.

Dégel tardif en 1859.

mais il fut aussi l'objet d’une protection visible et spéciale de Dieu (1). ” “ Mon mal a disparu, écrivait Mgr Grandin dès les premiers jours; l’appétit et les forces reviennent chaque jour, et cela si rapidement que j’en suis étonné moi-même (2). ”

“ Enfin, le 4 octobre, la généreuse troupe débarqua à la mission de Saint- Jean-Baptiste (3). ”

De ce jour, les missions du Nord possédaient un évêque à demeure. De ce jour aussi, l’Ile-à-la-Crosse avait la singulière grâce d’être sanctifiée par “ les femmes de la prière. ”

Nous allons voir Mgr Taché arriver à l’improviste avant la fin du mois et causer à son Coadjuteur la plus heureuse surprise. Mais revenons en arrière, et retournons à Saint-Boniface.

En 1859, “ l’hiver ” qui n’avait pas été “ rigoureux, ” écrit Mgr Taché à sa mère, “ veut être langoureux ; ” le dégel ne commence, pour ainsi dire, que le 11 avril. “Nous attendons avec impatience le printemps, pour voir la nature sortir de son long engourdissement. Pour nous dédommager de son long sommeil, nous lui avons fait produire quelque chose. Ainsi le mois de mars a vu une belle tulipe ; je vous en envoie une pétale; mais elle n’est pas assez sèche, elle se gâtera en route. C’est égal, elle vous dira tout de même à sa façon qu’ Alexandre pense à sa mère et que tout ce qui vient d’elle peut prendre racine dans le sol de la Rivière-Rouge (4). ”

“Cette circonstance” cTun dégel si tardif, ajoute le prélat, n’est pas favorable à bien des gens qui avaient fait leur calcul sur l’année dernière, et cette fois la saison est plus tardive d'un mois et demi, en sorte que les fourrages sont excessivement

. (I) On peut en lire le récit dans la Lettre de Mgr Grandin à MM. les Directeurs de VŒuvre de lu Propagation de la Foi. — Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVI, pp. 3 17-353, et dans les Annales de rétablissement des Sœurs Grises à lTle-à-la-Crosse : Annales de la Propagation de la Foi pour la province de Québec, t. IV, pp. 75 et suivantes.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 3 août 1860.

(3) Vingt années de missions . . p. 11S.

(4) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 12 avril 1859. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 68.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

rares." Aussi “beaucoup cl'animaux sont déjà morts de faim, et pour peu que le printemps tarde encore, nombre de gens perdront leurs troupeaux (1).” Le prélat se félicite d’avoir “assez de foin pour nourrir les soixante bêtes, que je suis obligé, dit-il, d’entretenir (2). ” Heureusement, pour les habitants, le dégel ne se fit pas attendre davantage. Mgr de Saint-Bonifaee écrivait un mois après à sa mère: “Vous cultivons à force: l’eau est très haute; mais comme elle cesse de. monter, j’espère que nous n’aurons pas de déluge (3). ”

Les Sœurs Grises avaient perdu, depuis un an, dix de leurs chevaux : “ quatre étaient de bien beaux chevaux, les autres, des poulains. Ces bonnes religieuses ont dit, dans la sincérité de leur âme: Le Seigneur nous les avait donnés, le Seigneur nous les a ôtés, que le nom du Seigneur soit béni (4). ”

Lui mois plus tard, le 10 juin 1859, le premier bateau à vapeur fit son apparition à Saint-Boniface. Mgr Taché raconte l’événement avec un lyrisme affecté qui peint l’émoi universel. “ Grande nouvelle, dit-il à sa mère, tout le monde de la Rivière- Bouge est en mouvement. Jeunes, vieux, vieilles, tous veulent voir : c’est que tous ont entendu hier au matin un sifflement inaccoutumé : les eaux si blanches de notre rivière Rouge ont éprouvé une commotion à laquelle elles étaient prêtes depuis près de six mille ans et qu’après tout, nous n’attendions pas si vite. Voyez-vous ce drapeau aux étoiles indépendantes qui s’avance au milieu de la rivière Rouge? Il cache à demi une cheminée, de laquelle s’échappe avec effort une épaisse fumée. Mais c’est bien cela! Mais c’est un steamboat! Oui, oui: c’est un steamboat qui nous est arrivé hier au matin, au milieu des cris de joie qui retentissaient de toutes parts. ” “ Mon cœur lui a

fait entendre une réflexion, ajoute-t-il délicatement: Que Maman

(1) Lettre citée du 12 avril 1859.

(3) Lettre à sa mère, Riviève-Rouge , 12 mai 1S69. — Ibid., n° 69.

(4) Lettre citée du 12 avril 1859.

Arrivée du premier bateau à vapeur à St-Boniface.

Service postal en 1859.

va être contente de recevoir cette nouvelle ! Réjouissez-vous donc, bonne Mère, la distance qui nous sépare semble diminuer chaque jour (1)."

Le bâteau se nommait Anson Northup; il avait été amené, à grands frais, par ses propriétaires de la rivière Saint-Pierre, à la faveur des grandes eaux du printemps. Son arrivée n’avait été annoncée par personne : de là, la surprise universelle. “ Le canon gronda et les cloches carillonèrent en signe d’allégresse, écrit ailleurs Mgr Taché. Le sifflement de la vapeur, se promenant sur les eaux de notre rivière, disait aux échos du désert qu’une ère nouvelle allait luire pour ce pays. Les troupeaux d’animaux domestiques, peu habitués à ce bruit, prenaient la fuite, se croyant, je suppose, poursuivis par une bête plus grosse qu’eux-mêmes, et les gens de beaucoup comme de peu d’esprit accouraient en foule pour voir le nouveau venu, qui n’était pourtant pas un chef-d’œuvre du genre. Les enfants, pour exprimer leur surprise, disaient qu’ils avaient vu passer une grosse barge ayant un moulin à son arrière (2). ”

L’arrivée du premier bâteau à la Rivière-Rouge marque le commencement d’une ère nouvelle pour le commerce de la colonie. La Compagnie de la Baie d’Hudson se détermine à se servir de cette voie pour une partie de ses importations. Elle fait l’acquisition de terres considérables à l’embouchure de la rivière au Bœuf, à deux cents milles- au sud du fort Garry, là où elle pense que le bâteau pourra remonter tout l’été. Un établissement se forme en ce lieu; on lui donne le nom de Georgetown, en l’honneur de Sir George Simpson, gouverneur de la Terre de Rupert.

“ Avec le système postal ” en vigueur à cette époque, les correspondances “ partent de Pembina le 2 de chaque mois ” et

arrivent à Montréal “ dans les derniers jours du même mois ou

les premiers jours du mois suivant; ” celles qui sont pour la Rivière-Rouge partent de Montréal le 15 du mois et arrivent à

(1) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 11 juin 1859. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, nQ 70.

12) Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, chap. I.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

Saint-Boniface “ le 16 ou le 17 du mois suivant. ” C’est ce que nous apprennent plusieurs lettres de Mgr Taché (1). “Pour que vos lettres ne soient pas retardées inutilement, dit-il à sa mère, il faut les écrire vers le 15 de chaque mois; ainsi votre lettre du 26 novembre n’est arrivée ici que le 17 janvier, avec d'autres écrites du Canada le 15 décembre. ”

Ainsi, il y a quelques années, deux courriers réguliers arrivaient du monde civilisé à la Rivière-Bouge, en été et en hiver ; chacun d’eux mettait soixante jours à aller de Montréal à Saint- Boniface. A la fin de 1859, douze courriers unissent le Canada et la Rivière-Rouge et franchissent la distance en trente jours.

C’est du progrès.

Le progrès fit un nouveau pas en 1860. service de vot

“ Les MM. Burbank et Cie, de Saint-Paul, établirent une ligne w™ux en de diligences entre Georgetown et Saint-Cloud, pour la relier à celle qu’ils avaient déjà entre Saint-Cloud et Saint-Paul (2). ”

“ Les diligences, écrit alors le prélat, viennent de Saint-Paul , à Georgetown, à l’embouchure de la Rivière au Bœuf, en cinq jours; de là, le bâteau vient en trois jours et retourne en quatre, en sorte que nous ne sommes plus qu’à huit ou neuf jours de Saint-Paul. Le prix du voilage est de $35 (environ 180 fr.), sans compter la nourriture et le logement dans la partie parcourue par les diligences (3). ” Avec ces nouveaux perfectionnements, les correspondances arrivaient du Canada toutes les semaines et en moins de quinze jours. “ Kous ne sommes plus qu’à treize jours de Québec! s’écrie Mgr Taché. O temporal ô mores (4) ! ”

Les voies ferrées arriveront bientôt à Saint-Cloud; mais elles mettront encore près de vingt ans pour parvenir jusqu’à Saint-

(1) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 25 janvier 1860, 25 avril 1860, etc.

— Collection de M. de la Broquerie-Taché, nos71, 76, etc.

(2) Esquisse sur le Nord-Ouest de l’ Amérique, chap. I.

(3) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 24 juin 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taclié, n° 78.

(4) Lettre à M. Cazeau, Rivière- Rouge, 21 juin 1860. Archives de 1 archevêché de Québec.

Boniface, amenant avec elles “ la civilisation, cette civilisation du moins que traîne la vapeur (1). ” Ces changements, écrit l’Evêque à sa mère, “ sont très consolants au point de vue de l’affection si vive que je vous porte et qui me fait désirer de voir diminuer le plus possible la distance qui nous sépare; mais, comme à toutes les jouissances de ]a terre il faut une compensation, je 1a. trouve dans la crainte que m’inspire l’arrivée possible d’une foule d’étrangers qui nous apporteront tous les vices de la civilisation (2). ”

Lettres a sa A mesure que les communications devienent plus fréquentes et plus rapides, Mgr Taché écrit plus souvent à celle dont il s’est séparé pour l’amour de Dieu et à laquelle il est toujours demeuré si étroitement uni d’esprit et de cœur. Ainsi, en 1S60, il ne lui écrit pas moins de onze fois, c’est-à-dire à peu près à chaque courrier (3). Ses lettres en devenant plus fréquentes, demeurent aussi affectueuses.

Il lui écrit le 25 mars: “C’est le jour où la meilleure des mères apprit qu’elle donnerait naissance au meilleur des fils. Ministre, quoique indigne, de ce Fils divin, pourquoi ne profiterais-je pas de ce jour pour saluer ma mère, qui m’a si bien enseigné à aimer la Mère de Jésus? Sans comparaison , va sans dire, cette lettre sera mon petit Gabriel et dira le vœu de mon cœur: Salut, tonne Maman; salut, vous si pleine de tendresse pour votre fils et si aimée de lui ; et j’ajouterai aussi volontiers: Priez pour moi, maintenant et toujours (4). ”

Il lui écrit le 24 juin: “ 11 y a aujourd’hui quinze ans, l’heure du départ sonnait et pendant que mes compatriotes s’apprêtaient à célébrer la fête nationale, votre pauvre Alexandre offrait au Seigneur le sacrifice de tout ce qu’il avait de cher et quittait sa

(1) Esquisse .

(2) Rivière- Rouge, 21 septembre 185 S.

(3) Rivière-Rouge, 25 janvier, 27 février, 25 mars, 25 avril, 27 mai, 24 juin, 27 juillet, 27 septembre ; Fort Ellice, 10 octobre ; Fort de la Montaqne de Tondre, 15 octobre; Carleton, 21 octobre. — Collection de M. delà 13 roquerie-Taché.

(4) Collection de M. de la Broquerie-Taehé, n° 73.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 41 T

patrie. . . Que la pensée de ne plus vous revoir, — telle était alorsma conviction, — me fut cruelle ! Cette désolation, cette espècede prostration de tout sentiment, dans laquelle je me trouvai, fut depuis la source de bien des jouissances. Je vous ai revue, bonne Mère, et je vous reverrai encore. Que le ciel soit béni de cette faveur ! Il a eu pitié de ma faiblesse, il a consolé votre tendresse maternelle et satisfait ma piété filiale (1). ”

Quelquefois le fils ajoutait à sa lettre un menu présent, dont tout le prix venait de l’affection de celui qui l’envoyait. Ainsi, le 25 avril, il lui envoie une pensée qu’il accompagne de cette gracieuse dédicace : “ Comme le froid d’hiver n’étouffe pas les pensées de Maman, les premiers rayons du soleil de printemps les font épanouir : je vous en offre les prémices (2). ”

Le 27 septembre de cette même année, il lui envoie “ un cœur de ses cheveux, ” avec “ une vignette que ” lui “ avait envoyée la baronne Durand (3). ”

Le dirons-nous? hJous ne voyons dans Mgr Taché, rien de plus grand, de plus poétique et de plus surnaturel que son affection - pour sa mère.

En 1860, parut le premier journal imprimé à la Eivière- premier jour- Eouge^ le Nor-Wester , rédigé par des Anglais protestants. Je mv.-Rouge. pense, écrit Mgr Taché à sa mère le 25 janvier, que vous avez déjà reçu le premier numéro du IV dr-W ester et que vous recevrez les autres. Le second numéro, qui est le dernier sorti, est saturé de productions ministérielles (des ministres protestants). Le Bishop (l'évêque anglican), dans un immense speech à son clergé, avoue et leur faiblesse et leurs insuccès. Il prédit même la fin du monde pour 1864 ou 1866. Ces sottises font rire tout le monde (4). ”

Mgr Taché fut indisposé trois semaines au printemps de Courte ma,adIe 1860, à la fin de mars et au commencement d’avril. “J’ai

l'évêché.

(1) Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 78.

(2) Lettre du 25 avril 1860. — Ibid., n° 76.

(3) Ibid., n° 80.

r (4) Rivière-Rouge, 25 janvier 1860. — Collection de M/de la Broquerie- Taché, n" 71.

souffert clans la tête, écrit-il à Mgr de Mazenod ; les dents, une oreille et le reste de mon vénérable chef ont été tour à tour le siège du mal: je crois que c’est un rhumatisme qui s’est ainsi amusé à mes dépens (1).” “Je fus saisi, écrit-il à sa mère, d’un mal de dent, qui le lendemain se convertit en mal d’oreille. Plusieurs petits abcès se formèrent dans cet organe. Puis la douleur se promena dans à peu près la moitié de la tête (2). ” “ Docile aux avis que vous m’aviez

donnés, ajoute-t-il, je me suis laissé moucher , emplâtrer , cataplasmer , vomit if er , purger , etc., etc., avec une docilité admirable, au point que nos bonnes Sœurs disaient : “ C’est un plaisir de soigner un malade “ si obéissant. ” Les bonnes créatures avaient l’habitude de me traiter, (avec respect pourtant) de tête dure , en maladie s’entend; mais cette fois elles ont réparé leurs fausses accusations. Si je n'espérais pas être cru sur parole, je vous enverrais leurs certificats à cet égard, et vous verriez que je vous ai obéi; si bien obéi que plusieurs fois je leur ai répété qu’il n’y avait que votre souvenir qui pût me rendre si docile (3). ”

Auparavant, le 21 février, jour du mardi gras, il avait été en danger de perdre la vie. “ Des sauvages faisaient sécher de la poudre près du feu, dans un appartement au-dessus duquel Monseigneur se trouvait. Le feu prit à la poudre; le plancher sauta, la maison tout entière fut ébranlée (4). ” “ Heureuse¬

ment personne n’a eu même une égratignure, ” ce que l’on attribua à une sorte de miracle. “ Kemercions le bon Dieu, conclut l’Evêque, de sa protection (5). ”

(1) Saint-Boniface , 26 avril 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Rivière-Rouge, 25 avril 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taclié, n° 76.

(3) Ibid.

(4) Lettre de Mgr Grandin à Mgr de Mazenod, Montréal, 1er mars 1860. — Missions de la Congrégation des Missionnaires Oblats de M. I.,t. 1, p. 53.

(5) Lettre à sa mère, Rivière -Rouge, 27 février 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 72.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

Quelque temps après, l'Evêque fit une perte qui lui coûta peut-être autant que la vie.

Les Frères des Ecoles chrétiennes, nous l’avons vu, étaient venus à la Rivière-Rouge en 1854; “leur école était de plus en plus fréquentée; ils y faisaient beaucoup de bien. Mais leur supérieur ne comprit pas le pays, se butta contre des difficultés toutes ordinaires, se découragea et fit partager son découragement à ses confrères (1). Il en résulta le départ des Frères. “Le 27 juillet 1860, au soir” les trois Frères prirent le bateau à vapeur pour retourner à Montréal et de là en France. Le même jour, Mgr Taché signa “ trois traites de cent piastres chacune à être payées ” par M. Cazeau (2), à chacun des trois Frères, afin de fournir à leurs frais de voyage.

Par suite de ce départ, les missionnaires se trouvèrent chargés de l’instruction des garçons de Saint-Boniface, comme avant l’arrivée des Frères, comme au temps de Mgr Provencher. Depuis lors et pendant plus de vingt ans, Mgr Taché nourrit le projet de donner le collège de Saint-Boniface à sa famille religieuse, les Oblats de Marie Immaculée. Le P. Le Floch fut nommé directeur et maître principal du collège et eut M. Oram pour maître adjoint; celui-ci était spécialement chargé de l’enseignement de l’anglais.

Ces deux maîtres suffirent pendant quelque temps à faire le cours d’instruction primaire aux commençants, le cours commercial à ceux qui étaient plus avancés et le cours classique au petit nombre de ceux qui faisaient des études complètes. L’Evêque put s’applaudir de leur dévouement et de leurs succès. “ L’une de mes grandes consolations, écrit-il quelques mois plus tard, c’est la prospérité de nos écoles et la bonne conduite des chers élèves qui les fréquentent. Dans un pays comme celui-ci, le bien coûte assez cher, et tout est à faire par ceux qui se con-

(1) "Il est malheureux que le vieux Frère, avec toutes ses bonnes intentions, n’ait pas plus de bon sens, il est pire que jamais.”

(2) Lettre à M. Cazeau, Rivière -Rouge, 27 juillet 1860.

Départ des Frères des Ecoles chrétiennes.

Collège de St-Boniface.

Adresse des évêques de la province de Québec au Saint-Père.

Lampe du sanctuaire dans les églises du diocèse.

sacrent à Dieu. Aussi, j’admire le zèle et le désintéressement de nos missionnaires, comme de nos bonnes Sœurs (1).”

L’univers catholique était douloureusement ému, en 1859 et en 1860, par les attentats commis contre la souveraineté temporelle du Chef de l’Eglise. Les évêques de la province ecclésiastique de Québec envoyèrent, en 1860, à l’immortel Pie IX une adresse de condoléance et de dévouement ; mais ils ne prirent pas le temps ou la peine de demander leur signature à l’Evêque de Saint-Boniface et à son Coadjuteur. Mgr Taché se plaint de cette omission dans plusieurs lettres à son économe de Québec. “ Il m’eût été bien doux, lui écrit-il le 21 juin 1860, de joindre le nom de ma pauvre personne à ceux des autres évêques si recommandables de la province de Québec. Les journaux, en exaltant l'unanimité de tous les évêques de cette province, m’ont fait sentir mon isolement. J’emprunterai volontiers à cet égard un des bons mots de Mgr Provencher : “ Pourquoi faut-il que l’é- “ vêque de la Bivière-Rouge ne soit pas un évêque comme les “ autres ? C’est peut-être que le brave est évêque d’une rivi- “ ère (2). ’’ “ J’ai été mortifié, lui écrit-il le 14 septembre, de me voir mis de côté, ainsi que mon digne coadjuteur, par nos propres collègues. . . Qu’il ne soit pas question de moi en faisant la révérence ” aux princes de la terre, “ j’y consens; mais quand il s’agit du Père commun des fidèles, c’est autre chose (3). ”

Les missions et les missionnaires de la Rivière-Rouge avaient toujours été si pauvres qu’aucune église, pas même la cathédrale, ne possédait une lampe devant le Saint-Sacrement. Le Saint-Père avait donné de vive voix, les dispenses nécessaires. Mgr Taché souffrait de cette pénible nécessité; car il avait une. grande dévotion pour le mystère de la présence réelle du Sauveur dans son sacrement d’amour. En 1860, il décida qu’il y

(1) Lettre à sa mûre, Saint-Boniface, 16 avril 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Lettre à M. Cazeau, Rivière- Bouge, 21 juin 1860. — Archives de l’archevêché de Québec.

(3) Rivière -Rouge, 14 septembre 1860. — Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

aurait désormais une lampe toujours allumée dans tous les sanctuaires où se conservait l’adorable Eucharistie: dans la cathédrale d'abord, mais aussi dans toutes les autres églises ou chapelles. Il prit à sa charge l’entretien de toutes ces lampes. La somme m'était pas bien élevée, car on ne brûlait que du pétrole; mais cependant elle était appréciable pour un évêque qui, chaque année, devait s’interdire beaucoup de dépenses des plus nécessaires.

Il y avait depuis longtemps un certain nombre de métis groupés à six milles environ au sud de Saint-Boniface, sur les bords de la rivière Bouge. On demanda à Mgr Taché qu’il lui plût d’appeler cette localité Saint- Alexandre, en l’honneur du patron de l’Evêque de Saint-Boniface; on lui faisait cette demande, par affection pour l’Evêque lui-même. Mais il voulut qu’elle portât le nom du patron de son Coadjuteur et il l’appela Saint-Vital. Il y plaça, le 20 septembre 1860, deux de ses chères Sœurs Grises, Sœur L’Espérance-D’ Youville et Sœur Cornolly, pour y ouvrir une école en faveur des pauvres enfants métis; il leur bénit une chapelle et leur permit, pour leur consolation, d’y avoir constamment le Saint- Sacrement. Lui-même voulut se faire le chapelain de ces humbles servantes des petits enfants. “ Quelque temps qu’il fît, l’Evêque missionnaire se rendait à Saint-Vital entre 6 et 7 heures du matin, pour y dire la messe et faire une petite instruction aux gens du voisinage, qui venaient en grand nombre à l’école afin de jouir et de profiter de la présence de leur si bon évêque (1).” Les Sœurs Grises continuèrent de faire l’école à Saint-Vital jusqu’en 1886.

Durant le séjour que Mgr Grandin fit à Saint-Boniface avant de partir pour être sacré en France, il remarqua “que l'Ordinaire du diocèse était trop souvent à l’écurie et promenait trop Sa Grandeur au milieu des fermes et jusque dans les moindres détails du matériel considérable qu’il doit entretenir pour sub-

Fondation de St-Vital.

Arrivée du F.

Jean Glénat et du

P. Simonet.

(1) Notes recueillies par les Sœurs Grises de leur Chronique.

venir aux besoin des différentes missions (1). ” Il fit part au vénérable fondateur des Oblats de ces occupations de l’Evêque de Saint-Boniface. Mgr de Mazenod choisit un Frère convers sur lequel celui-ci pût se reposer du soin de sa ferme, le F. Jean Glénat, de Yinay en Dauphiné, aussi entendu dans la science des saints que dans l’administration d’une étable et l’exploitation d’une terre, pieux, actif, toujours gracieux et souriant. Le suave et intelligent Frère arriva à Saint-Boniface le 8 octobre 1860 (2). Il avait l’ordre de demeurer à l’évêché pour décharger le prélat “ d’une partie de sa besogne, écrit Mgr Taché luimême, je ne dirai pas indigne, mais bien pénible, en ce sens du moins qu’elle absorbe un temps considérable et précieux (3).”

Personnel ecclésiastique du diocèse à la fin de

Et il ajoute humblement: “Qu’on veuille donc bien ne pas trop s’étonner si nous sommes si peu évêque; nous avons été trop longtemps fermier, pour ne pas dire le reste (4). ” Non, saint Paul était parfait évêque quand il fabriquait des tentes pour subvenir à sa subsistance et à celle de ses compagnons ; l’Evêque de Saint-Boniface ne perdait rien de sa dignité quand il surveillait et soignait les chevaux, les vaches, les porcs et les poules de l’évêché. “Nous serons vraiment religieux, dit saint Benoît, lorsque nous vivrons du travail de nos mains, à l’exemple des apôtres et de nos pères. ” Avec le F. J ean, arriva le P. Laurent Simonet. Tous les deux s’embarquèrent le 9 juillet à Strowness, dans les Orcades, et venant par la Baie d’Hudson, débarquèrent le 17 août à York- Factory, et arrivèrent à Saint-Boniface le 8 octobre (5). Mais quelques mois auparavant, un bâtiment, qui arrivait d’Europe par la même voie, fit naufrage, “ avec tous les approvisionne-

(1) Vingt années de missions . ,p. 123.

(2) Lettre du P. Simonet à Mgr de Mazenod, 24 novembre 1860. — Missions de la Congrégation . , t. I, p. 77.

(3) Vingt années de Missions . , p. 123.

(4) Ibid.

(6) Voir les lettres du P. Simonet à Mgr de Mazenod, Leitli, 3 juin 1860 ;

Saint-Boniface, 24 novembre 1860; Missions de la Congrégation . , t. I,

pp. 77 et suivantes.

1er Vol. — p. 423.

ments des missions du Nord-Ouest ” dont il était chargé, pour une valeur de £700 (1).

A la fin de Tannée 1860, il y Rivait, dans le diocèse de Saint- Boniface, deux évêques, deux prêtres séculiers, dix-neuf oblats prêtres, deux novices oblats et huit Frères convers; en tout, trente-trois personnes consacrées à Dieu et travaillant à l’avancement du règne de Dieu. “ Des consolations que Dieu nous accorde quelquefois, observe le chef de cette troupe héroïque, une des plus sensibles est sans doute l’accroissement des ouvriers évangéliques et les assurance que cette augmentation donne aux âmes infortunées confiées à notre sollicitude (2). ”

(1) Lettre à M. Cazeau, Rivière-Bouge, 26 janvier 1860. — Archives de l’archevêché de Québec.

(2) Vingt années de Missions . , pp. 129-130.

1er Vol. — p. 425.

Vue de la Mission de Saint-Jean-Baptiste de l’Ile-à-la- Crosse, à l’arrivée des Sœurs Grises, octobre 1860.

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