Dernières lettres
Nous avons souvent cité ces lettres pleines d’abandon et de filiale tendresse. Nous trouvons dans les archives de la Maison générale des Pères Oblats, trois lettres écrites par Mgr Taché au vénérable fondateur, dans le cours de la dernière année, 1860, le 25 janvier, le 26 avril et le 28 septembre. Ces trois lettres, comme toutes les précédentes, se recommandent par l’expression toute naïve d'une confiance et cPune affection sans bornes. Dans celle du 25 janvier, il félicite son père d’une nouvelle marque d’estime que venait de lui donner le Souverain Pontife, en le nommant Assistant au trône pontifical. “Le Vicaire de .Jésus- Christ, dit-il, paye les detfes de l’Eglise. Vos enfants jusqu’aux extrémités de la terre, applaudissent à l’honneur qui, conféré à leur père commun, rejaillit sur toute la famille. ”
Dans la lettre du 26 avril, il rend un compte sommaire, mais cependant bien complet, des principales missions de son immense diocèse, de l’état de santé et des dispositions intérieures des Pères qui sont attachés à chacune d’elles.
Voici une grande partie de la dernière lettre écrite par l'Evêque missionnaire au moment où il se mettait en route pour visiter l’Ile-à-la-Crosse et les missions du Nord-Ouest:
“Je viens de recevoir votre si bonne lettre du mois de juillet, dit-il, je vous remercie du plaisir qu’elle m’a procuré, de la tendre affection que vous voulez bien m’y témoigner. Je dois partir après demain pour un voyage de cinq mois. J’irai visiter nomissions du lac la Biche et du lac Sainte-Anne. J’aurai tout le loisir d’essayer encore une fois nos élégants escarpins du Nord , puisque j’aurai plus de quatre cent lieues à faire sur 1a. neige. Nous attendons le P. Simonet et son compagnon d’heure en heure; nous avons la nouvelle de leur heureuse traversée jusqu’à York. Mgr Grandin parti malade, a de suite recouvré la santé et les forces; nos pénibles voyages dut une vertu particulière. . . Je joins ma voix à celle de Mgr Grandin pour vous remercier, pour remercier tous nos Pères de Marseille en particulier, de 1 accueil fait à mon Coadjuteur et de la satisfaction que cet accueil nous a procurée à tous les deux ainsi qu’à nos Pères
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 453
d’ici... Nos Pères du Nord étaient bien aux dernières nouvelles. Le P. Lestanc me remplacera ici pendant mon absence. Le P. Mestre remplacera le P. Lestanc à Saint-Norbert. . . Le P. Le Floch est à la tête de notre petit collège, les Frères des écoles chrétiennes nous ayant abandonnés. C’est là toute une affaire. . . Il nous faut des écoles. Je prends la liberté de vous faire à cet égard une demande de 1a. plus grande importance pour l’honneur de la religion en ce pays : c’est de nous faire préparer de nos Frères pour l’enseignement, surtout de l’anglais; il doit y en avoir en Angleterre, il en faudrait un au moins bien instruit, non pas pour tenir simplement une petite école, mais bien pour un assez haut enseignement, joenissez-nous tous. Monseigneur, bénissez en particulier le voyage que je vais entreprendre; je vous promets pour mon retour un long et, si c’est possible, un intéressant journal avec le détail de ce que j’aurai fait ou vu ( 1 ) . ”
Hélas ! l’Evêque de Saint-Boniface devait non point envoyer à son père le journal promis, mais traverser la mer pour prendre part à l’élection de son successeur.
En effet, “dès le commencement de l'année” 1861, “un cris d’alarme avait été poussé à Marseille, et son écho solennellement douloureux avait redit jusqu’aux extrémités du monde les vives inquiétudes des enfants dévoués de Mgr de Mazenod. En vain des prières aussi ardentes que nombreuses s’étaient élevées ver? le ciel. La couronne du grand. serviteur de Dieu était ornée de tous ses fleurons, la mesure des mérites était pleine. Dieu, si fidèlement et si généreusement servi pendant une longue et noble carrière, ne voulait plus différer la récompense. Le 21 mai compte parmi nos jours les .plus tristes. Nous étions orphelins (2). ”
Mgr Taché apprit la mort de son père le 25 juin. Il faut, connaître la profondeur des liens que le Saint-Esprit crée dans
Mort de Mgr de Mazenod.
(1) Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Vingt années de Missions dans l’Amérique du Nord, p. 113.
Tordre spirituel entre un fondateur d'ordre et ses fils pour comprendre la douleur qui affligea le cœur de l’Evêque de Saint- Boniface. “ Je ne chercherai pas à vous peindre ma peine, écritil quelque temps après au P. Fabre : celle que vous éprouvez vous dira quelle est la mienne. Le vide immense fait par cette perte laisse nos âmes en proie à un malaise indéfinissable . . . Cependant nous bénissons la main qui nous frappe. Notre Père est au ciel, il nous protégera, il veillera sur cette famille si nombreuse et si dévouée qui pleure sa perte. Son cœur, qui a aimé les siens jusqu’à la fin, les aime encore plus par delà la tombe, et du séjour de la gloire, où j’ai la douce confiance qu’il règne, il verra nos combats, les soutiendra et nous procurera la victoire (1). ”
(1) Montréal, 23 juillet 1861. — Archives de la Maison générale des Oblats.