‹ Vie de mgr Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 2)Chapitre 49 sur 86 · I. — Les vingt aimées de missions dans le Nord-Ouest de · texte numérisé non relu

I. — Les vingt aimées de missions dans le Nord-Ouest de

V Amérique.

Les adieux à Mgr Faraud terminent l’ouvrage si célèbre connu Epilogue, sous le nom de Vingt années de missions dans le Nord-Ouest de l’Amérique.

“ Les vingt années de missions dans le Xord-Ouest de T Amérique, dit l’auteur, sont écoulées, puisque le jour auquel Mgr Faraud arrivait au chef-lieu de son Vicariat apostolique est précisément le vingtième anniversaire du jour ou le Rév. P. Aubert débarquait à Saint-Boniface, pour offrir au nom de notre bienaimé Fondateur, les services de la Congrégation au premier évêque de la Rivière-Rouge. Pendant ce laps de temps, notre chère famille a envoyé trente-neuf oblats profès dans nos missions. Elle en a rappelé cinq que l’on peut considérer comme remplacés par cinq autres qui ont fait profession ici. Le ciel en a pris un pour prouver son droit et encourager nos espérances. Xos missions possèdent encore les trente-huit autres. Pas une défection n’est venue affaiblir les rangs de la petite, mais généreuse phalange qui combat les combats du Seigneur dans ce coin reculé du monde. Ce seul fait, nous le savons, console votre cœur paternel (1); puisse-t-il contribuer à nous assurer quelques nouveaux renforts ! Mes fautes et mes misères ne me permettent pas de me glorifier de ce résultat. La grâce de Dieu et la générosité de mes frères qui seules l’ont amené, procurent à mon cœur la vive allégresse qu’il éprouve en disant à la Congréga-

(I) C’est au deuxième Supérieur général des Oblats, le Eme P. labre, que ces paroles sont adressées.

Circonstances de la composition et objet du livre.

tion : “Quos dedisti mïhi, non per-didi ex eis quemquam. Ego servabam eos in nomine tuo (1). ”

L’occasion et l’objet du livre sont indiqués par l’auteur dans la première page. “ Depuis longtemps, vous me demandez avec instance, dit-il au Révérendissime Père Fabre, quelque chose qui puisse édifier et faire connaître un peu les travaux de ceux de vos généreux enfants que vous m’avez confiés.

“Je suis confus du retard que j'ai apporté à me rendre à vos vœux; je sens moi-même que les raisons qui m’ont retenu ne peuvent avoir le poids que je leur ai supposé jusqu’à ce jour; je ne différerai donc pas davantage; je laisse de côté toutes mes répugnances. Pour vous dédommager de mes retards, au lieu d’un rapport annuel, j’entreprends de vous écrire un rapport général de ce que la Congrégation a fait dans ce pays depuis qu’elle y est. Vingt années de dévouement et de sacrifice feront le sujet de cette communication (2). ”

Il écrit donc pour “ la famille, ” ainsi qu’il le dit un peu plus loin, les gestes de cette même “ famille ” dans le Nord-Ouest de l’Amérique; c’est, comme le dit si bien l’hon. sénateur Bernier. “ un tableau tracé à grandes lignes des travaux les plus saillants des missionnaires oblats dans le Nord-Ouest (3). ”

L’auteur s’excuse et même s’accuse de se mettre lui-même si souvent en scène. “ L’égoïsme èst si naturel au cœur de l’homme, dit-il humblement, que, même sans s'en apercevoir, on parle de soi, de ce que l’on fait, et que l’on oublie facilement les autres. Je me vois d’autant plus exposé à cet inconvénient que l’incendie de mon évêché a détruit nos archives, toutes mes lettres, et m’a privé par là de renseignements importants. Il ne me reste guère que ma mémoire pour me dicter ce qui va suivre (4).”

(1) Epilogue des Vingt années de .Vissions . , pp. 204-205.

(2) Vingt années de Missions . , p. 19.

(3) Préface à la 2e édition , p. 7.

(4) Vingt années de Missions . p. 19.

ARCHEVÊQUE DE SAIN T-BONIFACE

La mémoire de Mgr Taché était un écrin fidèle qui conservait tout ce qui lui avait été confié. D'une part, elle ne le trompait pas; c'est à peine si de loin en loin on trouve une date ou un léger détail inexacts; d’autre part, elle n’oubliait rien d'important: aussi ses récits sont complets. S’il paraît au premier rang, s’il a partout la place de général d'armée,' c’est qu’il conduisait tous les mouvements et que continuellement il supportait plus que tout autre “le poids du jour et de la chaleur.” Mais il n’oubliait aucun de ses frères, ni les missionnaires faibles de santé ou moins richement doués des dons de la nature et de la grâce, ni les plus humbles frères convers : Dieu n’a pas envoyé seulement des hommes de génie ou d’une vertu extraordinaire à l’œuvre de l’évangélisation des sauvages de l’Amérique du nord; l’historien de ce travail remarque la part de chacun dans l’œuvre de Dieu.

Il n’oublie pas non plus le clergé séculier. Quoiqu’il ne fasse pas l’histoire générale des missions de la Rivière-Rouge, mais seulement l’histoire particulière des vingt années des missions de sa famille religieuse, quoiqu’à certains moments il y ait dix Oblats, vingt même contre un prêtre séculier, l’écrivain publie hautement que les premiers héros de l’Evangile dans les Pays d’en Haut ont été les prêtres séculiers; qu’ils y ont travaillé avant les Oblats pendant près de trente ans; que l’un d’eux est devenu le premier évêque de la Rivière-Rouge et a planté cette vigne spirituelle par un apostolat aussi fécond que laborieux. L’historien consacre à Mgr Provencher, à il. Thibault et aux autres missionnaires du clergé séculier, des pages émouvantes où il parle de leur héroïsme avec une admiration et une recomnaissance dignes de sa grande âme.

Etant destiné à “ la famille ” des Oblats, l’ouvrage fut publié dans les Annales de la Congrégation (1). Mais tous ceux qui, en dehors de “ la famille ”, en eurent connaissance, jugèrent que jamais rien de plus intéressant et de plus pieux n avait été

(]) Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, t. Y, pages 73-108; 145-214 ; 342-375 ; 532-568.

Publication do l’ouvrage.

publié dans les Lettres édifiantes ou dans les autres recueils des lettres des missions, et demandèrent qu’il fût livré au public en un volume séparé. “Je me permettrai, écrit à l’auteur M. Edm. Moreau, au nom de l’Evêque de Montréal, de vous exprimer un sentiment de peine que j'ai éprouvé après la lecture de votre travail, sentiment qui est partagé par tous ceux qui ont eu connaissance de l’écrit : on regrette que ce que vous avez écrit sur l’histoire de vos missions n’ait été imprimé que pour votre Communauté et que le public ne puisse ni en jouir ni en tirer son profit. Vous savez. Monseigneur, combien nos bons catholiques du Canada s'intéressent aux missions de la Rivière-Rouge et avec quelle avidité ne liraient-ils pas vos “ Vingt années de missions ! ” Combien n’en est-il pas qui regarderaient comme un véritable avantage de posséder dans un volume, presque toute l’histoire des missions de cette grande partie de notre continent ! ”

Quelques observations sur le livre.

Mgr Taché se rendit à des demandes si affectueuses et venant de si haut: il permit la publication de l’ouvrage en un volume séparé, offert à tout le public, en remarquant de nouveau que c’étaient “ des notes ” sur les travaux de sa famille religieuse, nullement “l’histoire générale des missions de la Rivière- Rouge. ”

L’ouvrage fût publié à Montréal en 1866 (1). L’édition fut rapidement écoulée. Une nouvelle édition a été faite depuis, en 1888, dans la même ville, par les soins de M. T. -A. Bernier, alors surintendant des écoles catholiques dans le Manitoba, depuis sénateur. Cette édition est depuis longtemps épuisée comme la première.

“ Ce livre, observe M. Bernier, est le fruit de quelques heures arrachées au sommeil, à des récréations légitimes, tracé ligne par ligne tantôt sur le tronc d’un arbre renversé, tantôt sur un amas d’objets jetés pêle-mêle au milieu d’un wigwam, toujours au milieu de pensées et d’occupations absorbantes. La lecture

(1) Vingt aimées de Missions dans le Nord-Ouest de J’ Amérique, par Mgr Alex. Taché, évêque de Saint-Boniface ; X 1 1-245, Montréal, Eusèbe Senécal, imprimeur-éditeur, rue Saint- Vincent, nos H, 8, 10 — 1866.

ABCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

de ce livre nous fait assister à l’éclosion de tous ces postes, d’où comme d’autant de foyers ardents, la lumière évangélique s’élance en rayons multiples jusqu’aux régions arctiques, d’abord par les soins de Mgr Provencher et de ses généreux auxiliaires. . . puis, par le dévouement des Oblats qui pénétrèrent en 1845 dans ce champ ouvert à leur apostolat. On court à la hâte avec l’auteur par tout le Nord-Ouest, si bien qu’on finit par sillonner en tous sens ces vastes régions, et par se rendre avec le P. Grollier, jusqu’au delà du cercle polaire, chez les Esquimaux et plus tard avec le Père Séguin, dans l’Alaska, alors dépendant de la Russie. Sur la route se croisent les membres de cette petite phalange de missionnaires, jetés ainsi au milieu du désert et de ses solitudes, sans cesse à la recherche de la brebis perdue et franchissant, pour la secourir, ou la ramener au bercail, des milliers de milles, des espaces sans fin, entrecoupés de lacs, de rivières, de marais ou de forêts, la plupart du temps à pied, les chiens transportant les bagages et les provisions, jusqu’à épuisement de celles-ci, alors qu’il faut ou manger les chiens eux-mêmes, ou les abandonner !...

“ Ah ! on chante le coureur des bois ! Au spectacle de cet homme fantastique, héros très souvent par caprice, qui s’élance à la poursuite des aventures ou des richesses et traverse, à l’heure qu’il lui plaît, la plaine verdoyante ou la sombre forêt, vogue sur le fleuve, en jetant aux rives sonores ses notes parfois empreintes de tristesse, mais le plus souvent éclatantes d’audace et de provocation, la lyre du poète vibre et s’émeut. Mais quelles seront donc les harmonies assez sublimes pour redire la vie du missionnaire, volant de jour ou de nuit, à travers les tourbillons de neige soulevés par les vents d’hiver, comme sous le ciel ardent de l’été, au secours des âmes et des intelligences, se dépouillant des biens de ce monde, franchissant solitaire les espaces, couchant en plein air, souffrant de la faim, de la soif et du froid, exposant sa vie pour ses semblables sans aucune pensée de gloire, sans autre ambition que d’ouvrir, par la croix et la prière, le ciel au prochain et de le gagner pour lui-même (1) !

(1) M. T.-A. Bernier, Préface à la 2e édition, pp. 7-9.

But de l’ouvrage.

IL — Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique.

M. Edm. Moreau, en demandant à Mgr Taché au nom des évêques et des fidèles du Canada, la publication des Vingt années de missions , lui disait : “Nos hommes qui s’occupent de la chose publique portent une grande attention à ce qui touche l’histoire du territoire du Nord-Ouest; quelquesuns ont publié des études sur le pays. Or, à ceux-ci aussi, votre ouvrage serait utile, précieux, puisqu’aucune source plus sûre ni plus féconde n’a encore été offerte à leurs recherches. Et en effet, comme l’observait M. Bernier en publiant la seconde édition, les hommes politiques mêmes s’intéressèrent à l’ouvrage, parce que déjà, à cette époque, le Canada formait des projets à l’endroit de ces territoires, alors peu connus et peu appréciés, mais qui commençaient à éveiller l’attention des hommes d’Etat (1). ”

Mgr Taché connaissait ces tendances; il en entrevoyait et en redoutait même les conséquences. Il voulut éclairer tout le Canada sur sa patrie d’adoption, son histoire, son état actuel, afin de montrer à tous ce qu’il fallait désirer et ce qu’il fallait éviter. Ce fut l’objet d’un second ouvrage auquel il travailla après avoir publié ses Vingt années de missions. Dès le 31 décembre 1867, il annonce à son ami, Mgr Laflèche, qu’il “ veut travailler à l’histoire ” du Nord-Ouest, et lui demande des ouvrages qui en ont traité, s’il en connaît quelqu’un (2).

Ce nouvel ouvrage a pour titre Esquisse sur le Nord-Ouest de Y Amérique. Il fut publié en 1869 dans les Annales de la Congrégation des Oblats (3). Il fut traduit en anglais par Cameron en 1870. Mgr Langevin, successeur de l’auteur sur le siège de Saint-Boniface, en a donné une seconde édition en 1901 (4).

. (1) Préface à la 2e édition, p. 7.

(2) Postscriptum de la lettre. — Archives de l’archevêché des Trois- Rivières.

(3) Mimons de la Congréga tion des Oblats de Marie Immaculée, t. Y T 1 1 > pages 6-93; 113-154; 217-2S5; 329-410,

(4) Montréal, C.-O. Beauchemin & Fils, libraires-éditeurs, pp. 1-172.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

“En écrivant Vingt années de missions, dit Mgr Taché clans la Préface, nous avions compris combien ce travail était incomplet, et que pour être intéressant, il demandait entre autres choses, des explications sur la nature et l’histoire du pays qui a été le théâtre des travaux apostoliques que nous avons décrits. Nous avions même promis des notes explicatives à ce sujet. Plusieurs longs voyages et d’autres occupations nous ont empêché de réaliser ce projet, auquel nous voulons pourtant travailler aujourd’hui...

“ Si l’on compare cette immensité de terrain à l’exiguïté de celui qu’occupent quelques-unes des puissantes nations du monde, on est frappé du contraste, et l’on se demande tout naturellement si ces vastes solitudes doivent toujours rester dans l’état où la Providence les a tenues jusqu’à ce jour. Isolé dans ces déserts sans bornes, on se prend souvent à écouter si le bruit et l’agitation du monde d’outre-mer, si l’agitation plus fébrile, si l’ambition plus hardie de la grande république voisine ne produiront pas ici un écho puissant. Nos belles et grandes rivières, nos lacs immenses ne porteront-ils jamais que le léger canot d’écorce du sauvage ou la barge aux lourdes rames du commerçant de fourrures? Les richesses agricoles de ce pays, ses richesses minérales, les trésors que renferment ses forêts ou ses eaux, quels qu’ils soient, sont-ils destinés à n'être jamais connus ou appréciés à leur juste valeur?. . .

“Je voudrais pouvoir satisfaire la légitime curiosité des hommes sérieux qui pensent à ce pays ; je voudrais surtout fournir quelques informations à ceux qui s’intéressent a nous. Pour tout dire, il faudrait des volumes et je ne puis offrir que quelques renseignements, donner quelques vues d’ensemble sur un pays dont on a dit des choses si contradictoires . . . Puisse au moins cette petite esquisse aider à faire connaître ma patrie adoptive (1) ! . . - ”

L’auteur examine successivement 1° l utilité ou l avenit du département du nord, d’après l’étude de ses conditions clima-

Division de l’ouvrage.

(1) Montréal, C. O. Beauchemin & Fils, libraires-éditeurs, pp. 6-9.

Prévisions et craintes des changements politiques Se ce pays.

tériques et géologiques (1); 2° son hydrographie , c’est-à-dire les différents bassins qui le composent (2) ; 3° la condition politique de la colonie d’Assiniboïa, du territoire de la Baie d’Hudson, du territoire du MacKenzie (3) ; 40, l’organisation commerciale du pays (4); 5° son état religieux (5); 6° sa population sauvage, métisse, étrangère (6); 7° sa faune (7).

Ces sept chapitres sur “ la condition du département du nord, ” devaient, dans le plan de l’auteur, former la première partie de l’ouvrage. Dans une seconde partie , il se proposait de faire “l’histoire- abrégée du Nord-Ouest;” mais il ne fit point cette histoire, se contentant des aperçus généraux qu'il avait donnés dans la première partie.

Au point de vue de la condition politique, le Nord-Ouest comprenait trois parties bien distinctes: 1° la Colonie d’Assiniboïa ou de la Rivière-Bouge , rachetée des héritiers de lord Selkirk par la Compagnie de la Baie d’Hudson, ayant un Gouverneur et un Conseil nommés par cette Compagnie; 2° la Terre de Rupert , cédée en 1670 par Charles II à son cousin Rupert et à ses compagnons d’aventure, et devenue la seigneurie de la Compagnie de la Baie d’Hudson, où celle-ci exerce en droit ou en fait les pouvoirs politiques et le commerce exclusif des pelleteries; 3° le bassin du MacKenzie, où la Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest se firent longtemps une concurrence haineuse et violente, où la Compagnie de la Baie d’Hudson, à la suite de la fusion de la Compagnie du Nord- Ouest avec elle, exerça le monopole des pelleteries jusqu'en 1859, et où depuis elle n’a et ne prétend avoir aucun privilège exclusif.

(1) Montréal, C. O. Beauchemîn & Fils, libraires-éditeurs, pp. 10-40.

(2) Ibid., pp. 40-S5.

(3) Ibid., pp. 113-124.

(4) Ibid., pp. 124-150.

(5) Ibid., pp. 150-154.

(6) Ibid., pp. 217-286.

(7) Ibid., pp. 329-411.

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“ L’existence politique de cette dernière “ portion du domaine de l’Angleterre, observe Mgr Taché, est fort singulière; le gouvernement de la métropole ne s’en occupe nullement; aucune colonie n’y a ou ne peut y avoir d’action; personne n’y possède de droits ou de privilèges, et ce pays est là sans loi, sans gouvernement, sans administration, sans juridiction civile ou judiciaire. Qui va changer la position politique de ce pays ? Sera-ce l’Angleterre? sera-ce le Canada? Les Etats-Unis vont-ils se mettre en tête de l’acquérir, par la raison toute simple que c’est la route la plus facile pour atteindre leur Amérique Eusse?

“ Voilà autant de questions que l’on se fait naturellement et dont la réponse est renfermée dans les replis mystérieux de l’avenir. Pour ma part, comme il y a des difficultés énormes à coloniser les quelques points arables de ce vaste territoire, j’avouerai tout naïvement que j’aimerais autant et peut-être mieux le voir rester ce qu’il est que de le voir changer, si les changements doivent être ce qu’il me semble impossible qu’ils ne soient pas (1). ”

Quant à la Terre de Rupert et à la Colonie d3 Assiniboia , elles sont sous le gouvernement de la Compagnie de la Baie d’Hudson, assistée, pour la Colonie d’Assiniboïa, d’un Conseil pris d’entre les habitants et dont Mgr Taché est l’un des membres les plus illustres et les plus influents.

“ A part les difficultés matérielles que l’on rencontre en voyageant, dit l’auteur de l’Esquisse au sujet de la Terre de Rupert , il n’y a pas sous le soleil un pays où l’on jouisse de plus de liberté, et cela malgré l’impression répandue au loin que la Compagnie tient le pays dans un demi-état d’esclavage. La Compagnie conserve pourtant encore ses titres et exerce sa juridiction civile. Cette situation doit être prise en considération quand on examine la condition politique à faire à Ce paj^s, quand on parle des changements à y introduire. Ces changements s elaborent, quels seront -ils? Les Etats-Unis, qui croient avoir droit

(1) Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, Missions . . pp. 115-116.

à tout ce qui leur convient, regardent comme naturel de venir prendre possession de ce pays. La nouvelle Confédération des Possessions Britanniques ne nous perd pas de vue. Que va faire l’Angleterre? Quel parti va prendre la Compagnie? Quelques années de plus auront résolu, je suppose, ce problème que je ne me charge pas d’examiner (1). ”

Quant à la Colonie d’Assimboïa , enfant de la Terre de Rupert, elle suivra sans doute le sort de sa mère, et sera entraînée par les combinaisons qui régleront le sort de cette dernière. . . Dans la Colonie elle-même, il règne une certaine agitation et inquiétude au sujet de son avenir. Les uns, en très petit nombre, qui espèrent gagner par un changement quelconque, le demandent à grands cris; d’autres, considérant plus les systèmes que leur application, voudraient pouvoir tenter un changement, ne se doutant pas qu’on ne revient plus à l’état primitif d’où ils se veulent écarter ; la majorité, le plus grand nombre, redoutent ce changement. Ceux-ci ont bien raison, le pays pourra gagner à ces modifications, il acquerra sans doute bien des avantages qui lui manquent, mais la population actuelle perdra certainement. Comme nous aimons plus le peuple que la terre qu’il occupe, comme nous préférons le bonheur du premier à la splendeur de l’autre, nous en sommes à répéter ce que nous avons déjà dit: que nous redoutons beaucoup pour notre population quelquesuns des changements qu’on lui promet. On croira d’autant plus facilement à la sincérité de cette conviction que personnellement nous aurions bien des raisons de désirer ces changements (2). ”

“ Jusqu’à présent, ajoute plus loin l’écrivain, l'élément américain n’a pas eu d’action marquante dans le pays. Quelques individus de la grande république voisine sont ici ; s’ils forment un parti, ce n’est que pour faire quelques réjouissances au 4 juillet; sourire à la pensée, plus pu moins sérieuse, qu’un jour nous serons des leurs ; faire fortune, s’il y a moyen, sans trop se

(1 ) Esquisse . , p. 119.

(2) Esquisse . , pp. 123-124.

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gêner pourtant, et dans quelques cas exceptionnels, se joindre à quelques mécontents de la province d'Ontario, pour se plaindre ensemble de la position du pays, tout en laissant voir clairement que, même dans les convictions de ces messieurs, les choses iraient à merveille si seulement elles favorisaient davantage leurs intérêts (1). ”

Nous allons voir bientôt la patrie adoptive du grand Evêque unie, en dépit des espérances contraires de ces Yankees, à sa patrie naturelle et emportée dans les mêmes destinées; le prélat en recevra des joies, mais aussi des tristesses qui expliqueront les craintes que nous venons de lui entendre manifester.

En écrivant l’Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique , observations Mgr Taché se demandait et demandait à son intime ami, vrage- Mgr Laflèche, si cet écrit était utile : “ Vous êtes bien bon de me féliciter du travail que j'ai commencé sur le pays, lui dit-il.

Le sujet, je le sais, ne manque pas d’intérêt, dans les circonstances actuelles surtout, mais. . . il y manque bien des choses. Paresseux par nature, fatigué habituellement, absorbé par la lutte journalière qu’il faut opposer à la famine qui nous menace, je suis peu propre à remplir la tâche que je me suis imposée. Vous m’obligeriez beaucoup, en me disant, bien franchement , votre opinion sur les premiers chapitres de ce travail qui sont peut-être déjà publiés. Je vous avoue que j'ai presque besoin d’encouragement pour continuer, et si la chose ne vaut pas la peine qu’elle me cause, je serais heureux qu'on eût la charité de me le dire, afin que je ne me morfondisse pas à pure perte. C’est si rare qu’on veuille vous dire la vérité vraie (2). '

Certes la réponse ne pouvait être douteuse. Mgr Taché a mis dans son œuvre l’empreinte du génie. “ C’est, écrivait en 1880 un éminent critique, le recueil le plus complet et le plus exact de renseignements hydrographiques, ethnologiques, botaniques, zoologiques, sur cette vaste région, qui ait jamais été publié dans

(1) Esquisse . , pp. 219-220.

(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèche, 11 sept. 1S68. — Archives de l’évêché des Trois-Rivières.

Circonstances de cette lettre.

notre langue (1). ’’ Tout c-e qu’il dit de Fimmense pays qu'il décrit, de ses bassins divers, de leur place dans le système général des vallées et des montagnes du Canada, des terres fertiles et des terres stériles du Nord-Ouest, de ses habitants, de sa flore et de sa faune, est d’une exactitude telle qu’on croirait que l’Evêque avait passé toute sa vie dans l’étude de ces questions. Aujourd’hui encore, après toutes les nouvelles études faites de ces territoires, après tous les écrits qui ont été publiés sur eux, on ne trouvera pas de résumé à la fois plus court et plus complet, où en si peu de pages, on apprenne plus de connaissances et des connaissances plus sûres.

Cependant la brochure a rencontré quelques critiques, lorsque les pays qu’elle décrit se sont trouvés ouverts à l’émigration et qu’ils ont été ou estimés ou dépréciés avec exagération. Mais on peut dire que les auteurs de ces critiques, “ au lieu de lire cet intéressant travail, ou bien ont imaginé des choses que l’auteur ne dit pas, ou bien ont méconnu ce qu’il a dit (2). ” Ou encore, prévenus par la passion, ils n’ont pu comprendre un travail qui exprimant l’exacte vérité, “ n’a ni l’enthousiasme des partisans ni la répulsion de l’adversaire (3). ” “ Tous ceux qui ont pris la peine d’étudier cet opuscule, écrivait en 1880 un publiciste de l’Ouest, regardent la brochure comme une des sources les plus certaines d’informations sur le pays décrit. Des rapports officiels ont emprunté à cette brochure des renseignements dont ils ne lui ont pas donné le crédit, mais qui prouvent qu’ils savaient l’apprécier (4). ”

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