LES ANNÉES
Le 12 mars 1865, Mgr Taché consacra les trois cloches arrivées l’année précédente pendant son long voyage dans les missions du Hord. L’Evêque parle de cette cérémonie dans une lettre à sa mère: “Votre filleule, lui dit-il, a été bien sage, aussi elle est l’aînée de la famille. Elle a pour noms: Norbert, Joseph, Florent, Henriette, Sophie, et compte parmi ses parrains J. Boucher de La Broquerie, représenté par M. Ritchot, et pour marraine Mme Veuve Ch. Taché représentée par la Rév. Sœur Gosselin (1). ”
Les cloches de Saint-Boniface, le lendemain même de leur bénédiction, sonnaient le glas funèbre d’un bienfaiteur des missions et des missionnaires, M. George Roward, dont nous avons rencontré plus haut l’éloge sur les lèvres de l’Evêque. “ J’ai été assez heureux, raconte le prélat à sa mère, pour préparer ce monsieur à une mort chrétienne et édifiante. J’ai été près de lui tous les jours de la dernière semaine; je l’ai veillé pendant trois nuits. Il m’a nommé l’un des tuteurs de ses enfants, bien exposés pour leur foi. Priez bien pour cette famille, vis-à-vis de laquelle j’ai contracté une si grande responsabilité (2). ”
Pendant vingt-six années consécutives, les sauterelles firent de terribles ravages à la Rivière-Rouge. En 1864, nous l’avons vu, elles détruisirent une partie de la récolte. Les habitants souffrirent de la faim pendant l’hiver suivant ; mais au mois de mars, consacré par la piété des fidèles au patron principal du Canada, ils reçurent un secours extraordinaire, qui parut à tous,
(1) Saint-Boniface, 27 mars 1865. — Collection de M. de la Broquerie- Taclié, n° 119.
(2) Ibid.
Bénédiction des trois cloches de la cathédrale.
Mort de
M. Roward.
Ravages des sauterelles en 1864 et pêche abondante en mars 1865.
K ou veaux ravages des sauterelles en 1865.
Misère générale.
spécialement à l’Evêque, l’effet d’une intervention spéciale du grand saint. “ La misère de notre peuple semblait à son comble, écrit Monseigneur de Saint-Boniface dans la lettre que nous venons de citer, lorsque le bon saint Joseph nous a obtenu du ciel et mis dans la rivière une quantité prodigieuse de poissons contre toutes les habitudes de la gent écaillée à cette époque de l’année. Nos malheureux affamés mangent un peu plus (1).”
L’Evêque ajoute : “ Priez bien pour que le ciel désarme sa colère et que la moisson soit bonne l’été prochain ; autrement, nous sommes exposés à bien des souffrances; le peuple souffrira la faim et le pasteur souffrira de ne pouvoir pas l’apaiser (2).”
Les sauterelles revinrent en 1865 et firent plus de ravages encore que l’année précédente. “ Les sauterelles, écrit le prélat à son ami, M. Laflèche, le 18 juillet, ont déjà détruit complètement toute la récolte des Ecossais e t une partie de celle des autres. Nos catholiques ont été plus épargnés, mais ils avaient peu semé. Je crois que la misère sera affreuse l’hiver prochain. Il nous faut envoyer chercher la farine aux Etats-Unis (3).”
Les ravages des sauterelles coïncidèrent avec une nouvelle aussi affligeante : le Conseil général de l’Œuvre de la Propagation de la Foi retrancha à l’Evêque la moitié de l’allocation qu’il lui avait accordée jusqu’alors et ajouta “la promesse de ne plus rien donner à l’avenir. ” “ Si cette détermination est maintenue, observe le prélat, je vais prendre la besace et le bâton (4).”
Hélas! ajoute-t-il tristement, “toutes les misères viennent à la fois: aussi le pays s’abandonne: on va aux Etats-Unis, où 1 on est plus mal encore; on va au Fort des Prairies, où l’on n’est pas mieux. Notre population se disperse, elle était pourtant assez éparse. Tout notre monde souffre de la faim, à peu d’exceptions près (5).”
(1) Saint-Boniface, 27 mars 18(55.
(2) Ibid.
(3) Archives de l’évêché des Trois-Rivières.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
ARCHEVÊQUE UE SAINT-BONIFACE
A l'extrémité du diocèse, un autre fléau fit en 1865 de nombreuses victimes. La vérole s’abattit sur les Pieds-lSToirs et les autres sauvages de l'Ouest; elle sévit sur les Pieds-Noirs avec une violence extrême. Ces sauvages féroces, qui avaient toujours montré la plus opiniâtre résistance à l’Evangile, se voyant désolés par le fléau, envoyèrent à Saint-Albert une députation au P. Lacombe pour solliciter les bénédictions et les consolations de sa visite. L’héroïque missionnaire n’hésite pas ; malgré les difficultés et les dangers qui l’attendent, il part. Il baptise près de 400 de ces sauvages, qui presque tous succombent à l’épidémie (1) ” et s’en vont au ciel remercier la miséricorde divine d’avoir frappé leurs corps pour sauver leurs âmes. ” Douze cents Pieds-Noirs moururent de la vérole; “l’épreuve était rude; mais ce fut un coup de la Providence: les Pieds-Noirs comprirent le dévouement du missionnaire et en reçurent une impression ineffaçable (2).” “ Epuisé de fatigues, le P. Lacombe rentre à Saint- Albert et, sans prendre de repos, court au Fort de la Montagne porter le secours de son ministère aux chrétiens que le fléau vient d’atteindre. Vers les premiers jours du mois de mai, ” il va commencer sur les bords de la Siskatchiwan, un établissement destiné à un grand avenir, Saint-Paul-des-Cris. Les Cris s’étaient réunis en grand nombre au rendez-vous que le missionnaire leur avait désigné pendant l’hiver. “ Eux aussi étaient la proie de la maladie et de la mort. Le P. Lacombe ne se contente pas de les consoler et de les instruire; il saisit les manches- de la charrue, que lui seul peut conduire, il ouvre les sillons où les pauvres sauvages vont déposer la semence qu’ils confient à la terre pour la première fois (3).” Le missionnaire fut pris de la dysenterie et fut si mal qu'il pensa en mourir; il écrivait malade, à son Evêque, le 17 mai, pour se recommander à ses prières (4). Il guérit, l'appétit lui revint, et “le
(1) Lettre de M»r Taché citée dans les Annules de la Propagation de
la Foi, t. XL, p. 243.
(2) Ibid.
( 3 j Ibid.
(4) Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèeli e, Saint- Bonif ace, 18 juillet 1S65.
La petite vérolo parmi les Pieds- Noirs et les autres sauvages de l’ouest.
Fondation de- St-Paul-des— Cris.
Fondation de la mission de
Qu’Appelle.
pauvre Père n'avait à manger qu’une soupe faite de courroies de cuir non tanné et de parchemin pulvérisé (1). ”
“ Ainsi fut fondée la mission de Saint-Paul; ainsi ont été fondées les autres chrétientés de Pimmense diocèse de Saint-Boniface, ” avec un zèle et par des travaux héroïques (2).
Pendant que le P. Lacombe fondait Saint-Paul-des-Cris, l’Evêque établissait une mission destinée à devenir l’un des centres les plus importants de l’évangélisation des sauvages.
“ Entre le Lac des Bois et les Montagnes Rocheuses, il n’y a rien de comparable à la vallée de Qu’Appelle (3). ” “ Mgr
Provencher, dès son arrivée dans le pays, avait visité la vallée de Qu’Appelle, y avait dit la sainte messe et administré les sacrements : c’était une semence de foi, elle ne devait pas périr (4).” Nous avons vu, en 1864, Mgr Taché parcourir avec admiration la pittoresque vallée et prendre, dans son cœur, la résolution d’y établir une mission. “ J’ai songé, écrit-il à sa mère le 8 août 1865, à établir une mission dans ce délicieux endroit, et je pense partir vers le 15 septembre pour aller en jeter les fondements. Je serai absent jusqu’au milieu de novembre (5).”
En effet, le 15, il quitte Saint-Boniface, d’abord pour se retirer à Saint-François-Xavier, et trouver un peu de tranquillité afin d’écrire. Le 24, il écrit- à sa mère de Saint-François-Xavier: “Je pars demain matin pour le lac Qu’Appelle (6). ” Le 1er octobre, il lui écrit du Fort Ellice : u Je vous ai laissée dimanche dernier à Saint-François-Xavier; aujourd’hui c’est du Fort Ellice
(1) Lettre île Mgr Grandin. Annales de lu Propagation de la Foi, t. XLI, p. 292.
(2) Notice sur le diocèse de Saint-Boni face — Annales de la Propagation de la Foi, t. XL, p. 245.
(3) Mgr Taché, Rapport au Ch api t régénérai de 1887.
(4) Mgr Taché, Lettre à MM les Directeurs de l’Œuvre de la Propagation de la Foi, 16 juillet 1888.
(5) Saint-Boniface , S août 1865. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 120 bis.
(6) Saint-François-Xavier , 24 sept. 1865. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 121.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
que je vous salue, toujours sur les bords de la rivière Assiuiboine. Demain je laisserai cette importante branche de la rivière Rouge pour traverser et longer l'un de ses affluents, la Qu'Appelle ou Qui Appelle jusqu'à ses lacs poissonneux. C’est là que je veux passer de trois à quatre semaines pour un peu purifier quelques familles qui s'y trouvent et en entretenir d’autres dans leurs bonnes dispositions (1), ” et plus encore pour choisir le site de la mission projetée.
3Igr Taché demeura, la plus grande partie du mois d’octobre, dans la vallée de Qu’Appelle : tout en donnant ses soins aux sauvages et aux autres catholiques qui s’y trouvaient, il en étudia les site- et arrêta son choix sur un fertile plateau qui s’étend entre deux lacs. Durant les semaines qu’il passa le long de la rivière Qu’Appelle et auprès de ses lacs, comme autrefois dans son long voyage à la Rivière-Rouge, il fut au dedans, inondé de lumières, d’espérances et de joies divines : son âme fut dans une sorte de contemplation continuelle. Dieu lui montrait l’Evangile rayonnant dans les immenses pays confiés à sa sollicitude d’Evêque et lui donnait comme un pressentiment surnaturel que l’établissement dont il fixait alors l’emplacement, aurait, dans cette évangélisation, une influence des plus efficaces.
“ Au printemps de 1866, le zélé M. Ritchot, voyant que l’Evêque n’avait personne à sa disposition, s’offrit -pour aller commencer l’établissement projeté : ses services furent acceptés avec reconnaissance (3) ce printemps-là et le printemps suivant, le vaillant curé de Saint-Norbert “éleva les premières constructions du nouvel établissement (3). En 1868, pendant l’été, le P. Decorby, arrivé récemment de France, y fixa sa résidence (4). Depuis, les Oblats n’ont cessé d’en faire un des principaux centres de leurs travaux apostoliques. La nouvelle mission fut d a-
(1) Fort Ellice, RiviPre aux Castors, hr octobre lSüô. Ibid., nç 122.
(2) Rapport de 1887.
(3) Ibid.
Epidt'mgk' il la Riv. Koi:ge.
Ressources
provi¬
dentielles.
bord mise sous le patronage de saint Florian; elle fut ensuite placée sous le vocable du Sacré-Cœur..
Pendant que Mgr de Saint-Boniface était à Qu’Appelle, en octobre 1865, la rougeole faisait de nombreuses victimes dans son peuple. “ Cette maladie, écrivait-il de Qu’Appelle à sa mère, . prend dans ces pays un caractère particulier de gravité, qui la rend redoutable : elle moissonne un grand nombre d’enfants et est suivie de rechutes dangeureuses, même pour les adolescents (1). ” Monseigneur fut “absent 57 jours:” pendant ce temps “ on enterra 57 cadavres dans le cimetière de Saint- Boniface (2). ” Cinquante-sept décès en deux mois, ce m'est pas beaucoup pour une ville de cent mille habitants; mais c’était “ une cruelle épreuve pour la population catholique de la Bivière- Bouge : toutes les familles se trouvaient dans le deuil ; l’Evêque souffrit de l’affliction de tout son peuple.
Par contre, la misère fut moins grande à la Bivière-Bouge qu’on ne l’avait craint. Nous avons dit que dans l’été de 1865 les sauterelles s’étaient abattues sur le pays. Mais, écrivait-il à sa mère le 8 août, “ les sauterelles elles-mêmes deviennent raisonnables. Il y en a eu une multitude innombrable tout l’été, et pourtant les récoltes, du moins parmi nos catholiques, ont une apparence magnifique. Malheureusement les semailles n’avaient pas été abondantes. La chasse de la prairie a été considérable (3).” Il lui écrit le 13 novembre: “La récolte a été meilleure qu’on ne pouvait l’espérer. Celle des pommes de terre a été prodigieuse. Sur les terres de la mission, ici, on a recueilli 4200 minots de patates dont quelques-unes ont pesé jusqu’à deux livres et demie. Quarante ont rempli un minot. Les Sœurs ont eu des pommes de choux de vingt-deux livres. 51. Hincl avait raison de vanter leur spaciou.s garden (4). ”
(1) Lettre citée du 1er octobre ISOo.
(2) Lettre à sa mère, Saint-Boniface , 13 nov. 1865. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, nQ 123.
(3) Saint-Boniface, 8 août 1865. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n9 120 bis.
(4) Saint-Boniface, 13 nov. 1805. Ibid., n° 123.
ARCHEVÊQUE UE SAINT-BONIFACE 541
Nous voyons ici l’Evêque donner à sa mère des nouvelles des épreuves et des consolations temporelles de son peuple. Sans cesse il lui fait part de tout ce qui concerne l’avancement du royaume de Dieu dans son immense diocèse, des travaux, des souffrances et des succès des missionnaires, de la naissance et du progrès de toutes les églises confiées à sa charge. Dans les lettres que nous venons de citer, il lui apprend une grave maladie du P. Lestanc, une autre de Mgr Grandin, l’arrivée de Mgr Faraud au Portage la Loche; il lui donne de longs détails sur la mort de Mme Déchambault, son ancienne ouaille de l’Ileà-la-Crosse et sur l’état présent de sa famille. L’Evêque veut, par toutes ces nouvelles, réjouir le cœur de sa mère; il veut aussi l’associer à son œuvre de salut par une prière continuelle en faveur de ses missions. A Boucherville, en effet, on connaît tous les missionnaires et toutes leurs saintes entreprises; c’est le thème continuel de tous les entretiens; c’est surtout l’pbjet incessant des longues heures consacrées à la prière. La mère de l’Evêque devient, par la puissance de son intercession auprès de Dieu, la mère des missionnaires et des missions.
Les correspondances entre la Rivière-Rouge et le Canada étaient devenues beaucoup plus rapides qu’autrefois. “ J’ai reçu hier votre bonne lettre du 9 décembre, écrit l’Evêque à sa mère le 7 janvier 1866, dans laquelle vous accusez réception de celle que je vous ai écrite à mon retour du lac Qu’Appelle. Cette lettre m’a fait plaisir, comme tout ce qui me vient de vous, et aussi parce qu’elle est une preuve de plus de la promptitude et de l’exactitude de nos communications. Ainsi il y a deux mois que j'étais assez loin de Saint-Bonif ace ; dans ce laps de temps, j’ai pu arriver sûrement, me donner la consolation de vous informer de mon arrivée, savoir que cette nouvelle vous a fait plaisir et vous écrire de nouveau aujourd’hui. C'est un grand changement, comparé aux premières années (1).
(1) Sawt-Bonif ace, 7 janvier 1866. — Collection de M. la Broquerie- Taché, n° 125.
La mère des missionnaires et des missions.
Rapidité des correspondances.
Santé.
“ Votre bonne lettre du 14 mars, lui dit-il un peu plus tard, m’est parvenue le 7 avril; une lettre de Paris du 6 mars est arrivée le même jour: vous voyez donc que nous nous rapprochons (1). ”
Mgr Taché avait éprouvé fréquemment des malaises et des souffrances les années précédentes. Son long voyage dans les missions du nord en 1864 lui rendit une santé parfaite. “ Dieu, écrivait-il à son frère Louis, Dieu, pour la gloire duquel j'avais entrepris cette longue et pénible course, a bien voulu me récompenser de suite, en me rendant la santé que j'avais perdue depuis une couple d’années. Je suis tout à fait remis (2). ” “Je suis tout à fait bien, disait-il à sa mère huit mois plus tard, et je ne puis point désirer une meilleure santé que celle dont je jouis en ce moment (3). ”
Au commencement de l'année 1866 cependant, il éprouva d’assez violentes douleurs de dents, qui le déterminèrent à en faire arracher ou plomber plusieurs. “J’en ai fait extraire trois et ferclarer deux autres en un même jour, écrit-il à sa mère qui avait appris son mal par le journal et lui en demandait des nouvelles. Ma pauvre tête, peu habituée à ce genre de secousses, s'en est ressentie pendant près de deux mois. Le NorWester a appelé cela névralgie; nous autres nous disions rhumatisme, ce qui revient au même à peu près. Dans tous les cas, le tout est fini. J'aurai peut-être besoin de faire extraire encore une dent. J’irai à la fin de juin vous dire si celle-là m’a fait mal ou non. Oui, bonne Maman, je pense aller au Canada. J’espère que vous n’en serez pas fâchée, non plus que mon bon oncle ni les autres parents et amis. Je pense même que dans la famille on sera assez content pour payer mon voyage. En attendant de jouir de ce bonheur, bannissez toute inquiétude à mon égard. Je suis bien, parole
(1) Saint- Boniface , 10 avril Ibid., n° 126.
(2) Saint- Boniface, 25 mars 1865. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 118.
(3) Saint- Boniface, 13 nov. 1S65. Ibid., n° 123.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
non “ d’arracheur de dents, ” mais “ d’homme aux dents arrachées (1). ”
Mgr de Saint-Boni face vient d'annoncer à sa mère sa prochaine visite. Il partit en effet de la Rivière-Rouge au mois de juillet et passa deux mois dans le Bas-Canada. Il vit à plusieurs reprises sa mère à Boucherville, il vit ses autres parents à Kamouraska, à Saint-Thomas de Montmagny et ailleurs; mais toutes ces visites aux membres de sa famille, même à sa mère, étaient rapides. “ Chaque fois qu’il venait dans l’Est, écrit son neveu, M. de la Broquerie-Taché, il rendait visite à tous ses proches parents ; l’omission d’une de ces visites aurait été un événement, et un pénible événement, pour une famille; mais après avoir donné aux affections de la nature une courte satisfaction, il nous quittait tous pour travailler aux intérêts de ses missions, fin principale et presque exclusive de tous ses voyages. ”
Mgr Taché était venu dans le Bas-Canada pour chercher des auxiliaires, des missionnaires et des religieuses. Ses efforts furent couronnés de succès.
Il réussit à obtenir plusieurs missionnaires. Plusieurs Sœurs Grises aussi lui furent données. M. George Dugas avait déjà passé quelque temps à la tête du Collège de Saint-Boniface; il se décida à retourner à la Rivière-Rouge pour dépenser au service de cette église ses brillants talents.
Mgr Taché repartit de Montréal le lundi 17 septembre à 9 heures du soir, avec les aides qu’il était venu chercher ; notamment avec M. Dugas et plusieurs Sœurs Grises (2). Il arrivait le lendemain, à 10 heures du soir, à Sarnia; c’était “ un lieu d’inquiétude, ” parce qu’il fallait y subir la visite’ de la douane; mais, grâce à “ une lettre du consul, ” l'opération se fit " on ne peut mieux (3). ” Le mercredi, à 1 heure du matin, il arriva a Détroit et y séjourna toute la journée. “ Les pauvres Sœurs
(!) Saint-Boniface, 10 avril. Ibid., n° 129.
(2) Lettre à sa mère, Sur le Missimpi, 22 sept. 1866. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 128.
(3) Ibid.
Voyage en Canada-
Retour do Canada-
avaient besoin de ce repos et elles en profitèrent pour se remettre. ” L’Evêque employa le temps à négocier les billets de voyage ; “ l’agent du chemin de fer, ” pour lequel il avait une lettre de recommandation ”, lui fit une remise de $74. Le soir à six heures, Monseigneur et sa petite troupe laissaient Détroit “ dans un char que l’on pouvait appeler un palais ambulant. ” “Rien de plus beau, ajoute le prélat, rien de plus commode; seulement, comme le bouillon de certains hôteliers, c’est un peu cher. ” Le jeudi matin, “ par une pluie battante, ” les voyageurs arrivaient à Chicago, en repartaient presque aussitôt, étaient, à minuit de la nuit suivante, à La Crosse, sur les bord? du Mississipi. Là, ils continuèrent leur chemin sur un bateau à vapeur ; “ l’eau était excessivement basse, ” ce qui retarda la marche. Ils n’arrivèrent à Saint-Paul que le soir. “ Deux jours et deux nuits pour faire 66 lieues, c’est bien long, observe le prélat, mais aussi c’est bien doux : pas la moindre secousse. ” Mgr Taché apprit que “ le chemin de fer était en circulation jusqu’à “Saint-Cloud:” “c’était encore deux jours de moins en char- “ rette. ” “ D’un autre côté, ajoute le narrateur, le temps que
nous passons actuellement sur le Mississipi peut s’abréger, puisqu’il y a un chemin de fer depuis Saint-Paul jusqu’assez près de La Crosse, à 40 milles seulement : en sorte que ces 40 milles sont la seule interruption dans la voie ferrée depuis Saint-Cloud à Montréal, sur une distance d’environ 470 lieues. ” “ Vous
voyez que nous nous rapprochons, conclut l’Evêque à sa mère, et Tannée prochaine, quand la correspondance sera bien établie et la voie terminée, on pourra aller de Saint-Cloud à Montréal en trois jours (1). ”
Mgr Taché et ses compagnons “ avaient hâte de prendre les prairies.” “En caravane, dit-il, nous serons plus chez nous. Nos bonnes Sœurs surtout seront moins gênées qu’au milieu des Américains qui les regardent beaucoup. Nous n’avons pas néanmoins, ajoute-t-il, à nous plaindre: nous avons certainement rencontré des égards et du bon vouloir (2). ”
(1) Lettre à sa mère, Sur le Mississipi, 22 sept. 1806.
(2) Ibid.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
Le j^rélat pensait demeurer à Saint-Paul deux jours seulement pour organiser “ la caravane ” qui devait le mener à Saint-Boniface; mais il y passa cinq jours “pendant lesquels” il fut “bien occupé. ” Il en partit après la caravane, la rejoignit à Saint- Cloud par le chemin de fer, et s’achemina avec elle, à travers les prairies, vers Saint-Boniface. Il écrit à sa mère, le 4 octobre, “sur les bords de la rivière de la Queue de Loutre”: “Nous sommes partis dans nos voitures samedi matin: tout va à merveille depuis et si tout continue ainsi, en dix jours nous serons à Saint-Boniface (1). ”
Il lui envoie encore de Pembina, le 12, “ un tout petit mot ” pour lui dire que le lendemain il compte chanter à Saint-Bonifaee le Te Deum avec ses compagnons “et ce de bon cœur, remarque-t-il, car nous avons eu le voyage le plus heureux (2). ”
Et en effet, l’Evêque et sa troupe arrivent à Saint-Norbert le 13, à 10 heures du matin, et le même jour, à 3 heures de l’aprèsmidi, entrent dans la cathédrale de Saint-Boniface “pour remercier le bon Dieu de toutes ses grâces et bienfaits. ” Nous fûmes frappées, écrit l’une des Sœurs Grises venues avec Mgr Taché, de la grande foule assemblée pour le retour de Sa Grandeur. Tout le monde paraissait joyeux : on eût dit des enfants heureux de recevoir un bon père après une longue absence (3). ”
“ J’ai la consolation de vous apprendre, écrit-il à sa mère quelques jours après, que nous avons fait un voyage exceptionnellement beau et bon. Notre passage à travers les prairies a ressemblé tout le long à un promenade de plaisir ou à un pic-nic. Rien n’y manquait, pas même les concerts harmonieux ; tous les soirs, musique; inutile de dire que j’y prenais part active (4). ”
(1) Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 129.
(2) Pembina,, 12 octobre 1866. Ibid., n° 133.
(3) Lettre de la Sœur Lapointe à Mme Taché, Hôpital- Général de Saint-Boniface, 27 nov. 1866. — Collection de M. de la Broquerie-Tache, n° 132.
(4) Saint-Boniface, 20 octobre 1866. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 130.
“ M. Dugas, ajoute-t-il, qui avait eu le bon e'sprit de jeter à la voirie toutes les savantes pilules de la médecine, s’est bien porté durant tout le voyage. A Varennes, il ne pouvait boire de thé blême ; en voyage, il buvait tous les jours neuf tasses de* notre gros thé noir. Aussi il fallait voir la guerre acharnée qu’il faisait à nos plats. Les autres ont fait comme lui. Monseigneur a dû mieux faire encore que tous les autres (1). ”
Tous les missionnaires des environs vinrent fêter les nouveaux venus. Mgr Taché “ eut la consolation de voir ” jusqu’à “ douze prêtres de son diocèse assis ensemble à sa table. ” “ Xos bonnes Sœurs, continue l’Evêque, ont goûté un bonheur semblable au nôtre : l’arrivée de leurs nouvelles compagnes a augmenté la joie et le bonheur habituel de leur maison (2). ” Quelques jours après, l’entrée du P. Allard au noviciat apporta de nouvelles joies au prélat et à tous ses frères en religion. “ Vous voyez, bonne mère, conclut-il, que si le bon Dieu nous demande des sacrifices, il sait nous donner des consolations. Késignonsnous donc aux unes puisque nous sommes bien aises d’accepter les autres (3). ”
in- Quelque temps après être rentré à Saint-Boniface, Mgr Taché Q"ébee.de apprit le terrible incendie qui, cotte année-là, détruisit une partie de la ville de Québec. Il ouvrit, dans son pauvre peuple, “ une petite souscription pour témoigner de ” sa “ sympathie en faveur de tant d’infortunés. ” “ Cela ne sera pas grand’ chose, écrit-il
à sa mère; du moins cela prouvera que nos propres besoins ne nous rendent pas indifférents à ceux des autres (4). ” incendie de Quelques mois plus tard, le 1er mars 1867, un incendie éproucrosse. vait cruellement la première église fondée par Mgr Taché parmi les sauvages, qu’il avait visitée si souvent avec tant d’amour, où
(1) Sain t-Bonif ace, 20 octobre 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 130.
(2) ma.
(3) Ibid.
(41 Lettre à sa mère, Rivière- Rouge, 25 nov. 1866. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 131.
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demeurait son autre lui-même, son vénérable coadjuteur, l’Ileà-la-Crosse.
Cette mission avait, nous le savons, une belle église, construite et bénite par Mgr Taché en 1855, et d'un côté, une maison pour les missionnaires, de 40 par 24, également construite par le grand Evêque, de l'autre le couvent des Sœurs Grises.
Mgr Grandin demeurait dans la maison des missionnaires avec un Père, trois Frères et dix-neuf enfants.
Plusieurs vieillards ou infirmes avaient été recueillis dans la maison des Sœurs, d’autres dans la maison de l’Evêque. Afin d'en recevoir un plus grand nombre, Mgr Grandin avait pris le parti de faire une allonge de 40 par 24, égale à la maison bâtie par Mgr Taché : il avait fallu aller chercher le bois à 12 lieues de là. “ Ce fut le travail de toute la petite colonie : les frères, les prêtres, l'Evêque même charrièrent le bois nécessaire à la construction. ”
Le bâtiment était presque terminé. L’Evêcjue, un Père, les Frères et les enfants soupaient dans un réfectoire attenant à la maison des Sœurs, quand un enfant accourt en s’écriant : “ Le feu est à la maison ! ”
Tous se précipitent vers la maison des missionnaires, on veut y pénétrer; mais “dès qu’on a ouvert la porte, la flamme éclate et s’échappe avec violence. ” Mgr Grandin parvient cependant à la petite chapelle privée, et emporte le tabernacle qui renferme la Sainte Eucharistie.
“ Tout à coup le Père Econome s’écrie : “ Sauvons la poudre !” Car la monnaie, on le sait, est inconnue dans ces régions sauvages; pour payer les vêtements de peau, les provisions, pour rémunérer les services, les missionnaires ont un magasin, où se trouvent des étoffes, des meubles, du plomb et de la poudre de chasse. On brise la fenêtre du magasin ; mais impossible de pénétrer, la fumée suffoque ceux qui veulent entrer. " Il ne reste qu’à prendre le large pour ne pas être victimes de l’explosion. ’
Le Frère chargé du soin des enfants était occupé à jeter par la fenêtre leurs couvertures déjà tout en feu. L’Evêque l’appelle, et l’aide à sortir; il est à peine dehors que le plancher s ef-
fondre. Tous s’éloignent du théâtre de l’incendie. “ Les Sœurs, les enfants, les voisins, tous, raconte Mgr Grandin, nous nous tenons là debout sur le lac glacé, condamnés à voir périr le fruit de tant de travaux, l’objet de tant d’espérances. Mais voilà qu’une clôture en bois, qui séparait la maison de l’église, prend feu. Nous nous précipitons instinctivement vers l’église. Au même instant, une détonation se fait entendre, c’est la poudre qui vient d’éclater, lançant dans toutes les directions des débris inflammés. Heureusement personne n'est atteint. Au milieu de tous nos malheurs, Dieu a pitié de nous. Le vent qui poussait les flammes vers l’église, change subitement et les chasse vers le lac. L’église fut sauvée.
“A 9 heures du soir, tout était fini, c’est-à-dire tout était détruit. . . Nous n’avions pas une couverture pour nous garantir d’un froid de 20 à 30 degrés. L’incendie avait fait fondre la neige, nos pieds étaient mouillés, et pas un de nous ne pouvait changer de chaussure. Le lendemain, j’étais sans bréviaire, sans rituel; nous n’avions rien, pas même un mouchoir pour essuyer nos larmes (1). ” Les seuls objets sauvés furent l’horloge et deux volumes d’un bréviaire.
Mgr Grandin, après avoir pourvu au logement provisoire de ses religieux et de ses enfants, se mit en route pour Saint-Boniface, afin de raconter à son Evêque le terrible accident et de se concerter avec lui sur les moyens de le réparer.
(I) Lettre de Mgr Grandin à Messieurs les membres des Conseils centraux de la Propagation de la Foi, 4 janvier 1868. — Annales, t. XL, pp. 246-249. — Voir Mgr Grandin, par le R. P. Jonquet, O. M. I.