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PÈLERINAGE AU TOMBEAU DES APOTRES

En 1867, le monde entier était en mouvement, dTin côté, pour aller admirer les merveilles de l’industrie et de l’art à la grande Exposition universelle de Paris, de l’autre, pour aller fêter à Rome le dix-huitième centenaire du martyre de saint Pierre et de saint Paul.

Mgr Taché, malgré la hauteur de son génie, l’étendue et la variété de ses connaissances, n’aurait pas dépensé son temps et son argent pour se rendre à l’Exposition de Paris; mais sa dévotion pour l’Eglise romaine et son amour de sa famille religieuse le décidèrent à faire le pèlerinage de Rome. “ Le grand Pontife qui gouverne l’Eglise, dit-il, voulant donner une pompe toute particulière à la fête du dix-huitième centenaire des saints apôtres Pierre et Paul, et, à cette occasion, insérer au catalogue des saints, les noms de vingt-cinq serviteurs de Dieu, avait exprimé à ses frères dans l’épiscopat le désir de les voir se réunir en grand nombre autour de sa personne vénérée. Ce vœu du Vicaire de Jésus-Christ au milieu des cruelles épreuves qui affligent son grand, cœur, nous semblait un ordre du ciel. Cependant nous hésitions encore à renoncer à la visite projetée de notre diocèse pour prendre le chemin de la Ville Eternelle, lorsque nos incertitudes trouvèrent un terme, à la réception des lettres de convocation de notre Chapitre général et dans les vives instances qui nous étaient faites d’y assister (1). ”

Mgr Taché était appelé au Chapitre général des Oblats comme Vicaire des missions de la Rivière-Rouge. Les missionnaires, de leur côté, choisirent, comme le prescrivent les consti-

(1) Lettre de Mgr Taché à son clergé, 8 décembre 1807.

L’Exposition universelle de Paris et le

centenaire du martyre de S. Pierre et de S. Paul.

Sacre de Mgr Laflêche.

tutions de l’ordre, un délégué pour assister en leur nom au Chapitre. Ils élurent le P. Aubert, premier missionnaire de ces pays avec le F. Taché, alors demeurant à Notre-Dame des Lumières, en France : “ A votre départ du Canada, lui écrit

Mgr de Saint-Boniface pour l’informer de cette élection, je pensais que votre éloignement et votre maladie avaient brisé pour toujours les si agréables relations que j’avais eues avec votre Révérence. Aujourd’hui des circonstances toutes particulières m’amènent à renouer mon ancienne correspondance, et j’espère que vous aurez la charité d’accepter le mandat que tous les Pères ici présents vous confient à l’unanimité (1). ”

Avant de partir, Mgr Taché eut la joie d’apprendre le sacre de cet ami “que tout le monde aimait”, mais qu’il réclamait “le privilège d’aimer plus que tout autre (2). ” Mgr Laflêche fut en effet sacré le 25 février 1867. Evénement des plus heureux pour le Canada, qui plaçait parmi les princes du peuple chrétien un homme de la trempe des Athanase et des Hilaire. “Un jour solennel luit pour vous, lui écrit son ancien compagnon de l’Ileà-la-Crosse le jour même de son sacre; je connais trop le métier pour vous féliciter; mais aussi je vous connais trop pour ne pas féliciter le diocèse des Trois-Rivières de la grâce insigne qui lui est accordée en ce jour (3). ” “ Les cœurs de vos nombreux

amis, en se livrant à l’allégresse, ont adressé des prières ferventes en votre faveur. Nos Pères, actuellement en retraite, se sont rendus avec enthousiasme à la demande que je leur ai faite de prier pour vous. Nos bonnes Sœurs ont eu une communion générale à la même fin, et votre pauvre et indigne ami a célébré les saints mystères pour demander à Dieu de vous conserver ad multos annos. ” “ En élevant les mains au ciel pour bénir, conclut-

il) Lettre du 5 juin 18(37. — Archives de la Maison générale des Oblats. Les archives de la Maison générale renferment un certain nombre de lettres adressées depuis lors par Mgr Taché à celui qui avait reçu ses vœux à la Rivière-Rouge.

(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflêche, 18 juillet 1S65. — Archives de l’évêché des Trois-Rivières.

(3) Lettre du 25 février 18(37.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

il, de grâce pensez un peu à la Eivière-Rouge, au diocèse de Saint-Boniface et commandez au ciel de nous protéger (1). ”

Il dit à son ami combien il aurait de consolation à faire avec lui le pèlerinage de Rome. “Je pense passer en Canada à la fin de mai; j aurai le bonheur de vous voir, et si vous devez traverser 1a. grande rigole, quelle consolation de la franchir en votre compagnie (2) ! ”

Mgr Lafièche, embarrassé dans les soucis de sa nouvelle dignité, ne pouvait cette année franchir l’Océan et visiter le tombeau des Saints Apôtres.

Mgr Taché allait faire le pèlerinage de Rome avec un autre ami qui lui était aussi cher que Mgr Lafièche, son Coadjuteur lui-même. Mgr Grandin en effet, ainsi que nous Lavons rapporté, était parti de lTle-à-la-Crosse quelques jours après l’inc-endie qui avait consumé en un instant la maison des missionnaires, avec tout le mobilier, jusqu’aux registres. Il arriva à Saint-François-Xavier le Jeudi Saint au soir, 18 avril, y passa les deux derniers jours de la Semaine Sainte, ainsi que la fête de Pâques. Le lundi après Pâques, 22 avril, l’Evêque de Saint- Boniface se porta à sa rencontre jusqu’à Saint-François-Xavier et le remmena le même jour dans son palais. Le Coadjuteur venait demander à son Evêque ce qu’il devait faire en faveur de cette Ile-à-la-Crosse, si chère à l’un et l’autre, et si durement éprouvée. Tous les deux pleurèrent beaucoup sur les malheurs d’une Eglise à laquelle ils avaient prodigué les labeurs d’un fécond apostolat.

“ Tous me demandez ce que vous avez à faire, dit Mgr Taché à son Coadjuteur dès le premier entretien. Eh bien, ce que vous avez à faire c’est de partir avec moi pour la France et pour Rome. Le Saint-Esprit nous dira à tous deux dans le voyage, et dira à nos Supérieurs ce qu’il conviendra de faire pour l’Ileà-lâ-Crosse et les missions du Xord (3). ”

(1) Lettre du 25 février 1867.

(2) Ibid.

(3) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr A. Taché, O. M. 1.

Voyage de St-Bonlface à Québec.

Et en effet, les deux prélats partirent de Saint-Bonifac-e le 29 avril. Ils étaient le 30 à Pembina, où ils passèrent “ le premier jour du Beau mois de Marie. ” Ils en repartirent le 2 mai, arrivèrent à Saint-Paul le 11, et y demeurèrent jusqu’au 14. Le 18, ils étaient à Montréal, et, après une semaine passée en Canada, s’embarquaient à Québec le 25, sur Y Hib ernian , “ par un temps magnifique (1) ” avec Mgr Guigues, évêque d’Ottawa, “ qui, comme ses deux frères dans l’épiscopat et en religion, se rendait au double appel du Père commun des fidèles et du Père de la famille des Oblats (2) ”, avec deux prêtres canadiens, et “le jovial et gros M. Panneton de Joliette (3). ” Les trois évêques, les deux prêtres et M. Panneton formèrent dès les premiers instants “une petite bande intime”, dont les doux et joyeux épanchements répandirent beaucoup de charme sur la traversée (4).

Lorsque les voyageurs arrivèrent en face de Saint-Thomas de Montmagny, “ un coup de canon ” les “ salua de la batterie Taché”; “c’était Mlle Adèle”, fille de Sir Etienne Taché qui procurait cette marque d’honneur aux vénérables pèlerins (5). “ Après le dîner, nous saluions Kamouraska, écrit l’Evêque à sa mère, et mon cœur en proie à la plus vive émotion arrêta mes regards aussi longtemps que ce fut possible sur ce beau paysage. Puis la vue de la Rivière-du-Loup vint agiter d’autres émotions ” en rappelant d’autres souvenirs. “ Enfin la nuit, avec ses grandes ombres, enveloppa toutes nos existences dans son sombre manteau (6). ”

“Le dimanche, beau temps; le lundi, gros vent et pluie; le mardi, temps passable : nous longions Terre-Neuve, et dans l’après-midi, nous fîmes nos adieux à la terre que nous ne dé¬

lit Lettre au clergé du diocèse de Saint-Boniface, S décembre 1867.

(2) Lettre au clergé de son diocèse.

(3) Lettre à sa mère, A bord de V “ Hibernian,” 4 juin*] 867. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 136.

(4) Lettre à sa mère, 4 juin.

(5) I/dd.

■vioii^ revoir que de l’autre côté de l’Océan. “Les adieux nous coûtèrent cher, mercredi et jeudi, deux mauvais jours pendant lesquels nous payâmes tribut à l’onde amère. Depuis, il fit un temps magnifique. ” Mgr Taché se porta bien le reste de la traversée, “ mangeant comme un loup, dit-il à sa mère, et buvant de la bière comme un Allemand (1). ” Mgr Gangues se trouva très bien pendant toute la traversée, “ à l’exception d’un tout petit frisson du cœur, qui n’eut d’ailleurs pas de suite (2). ” G î andin au contraire, “ épuisé par les fatigues et les émotions de 1 hiver ’, souffrit beaucoup. “Nous eûmes la douleur, écrit Mgr Taché, de le voir malade tout le temps que nous fûmes sur l’Océan (3).”

Le 4 juin, le vaisseau “ touchait en Irlande ” et le 5 juin, les pèlerins débarquaient à Liverpool, après une traversée de onze jours. C’était le mercredi.

Le jeudi, ils se rendirent à Londres où ils passèrent la journée du vendredi. Le samedi 8 juin, ils traversèrent la Manche “ sans y éprouver le moindre malaise ” et arrivèrent à Paris (4). Les trois évêques Oblats goûtèrent une joie bien vive en entrant dans la Maison Générale de leur ordre, en revoyant leur Supérieur,, ses Assistants et les autres Pères qui s’y trouvaient (5).

A la Eivière-Bouge, jamais personne, ni catholique ni protestant, ne travaille le dimanche, même dans la saison des récoltes. Hélas! un spectacle bien différent vint navrer l’âme de l’Evêque missionnaire. Le lendemain même de son arrivée, le dimanche 9 juin, fête de la Pentecôte, il se réveilla “au bruit des charrettes de transport, des scies, des marteaux, aux cris des ouvriers. Les chantiers qui avoisinent” la maison des Oblats,

(1) Lettre à sa mère 4 juin.

(2) Ibid.

(2) Lettre au clergé, 8 décembre.

(4) Lettre à sa mère, Paris, 12 juin 18(i7. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 137.

(5) Lettre au clergé du diocèse de Saint-Boni face, 8 décembre.

Passage à travers la France.

Passage à travers l’Italie.

“étaient en pleine activité de travail, les boutiques ouvertes. Mon Dieu ! dit l’Evêque, que cette vue nous fit mal ! Prions, ajoute-til à ses prêtres,- pour ceux qui violent si audacieusement le jour du Seigneur, et veillons scrupuleusement sur les populations confiées à nos soins pour les empêcher de tomber dans un pareil mépris de la loi de Dieu (1). ”

Le lundi, Mgr Taché dit la sainte messe à Notre-Dame des Victoires, puis il “ visite un petit brin l’Exposition ”, sous la conduite de son frère Charles (2). Il en admire les merveilles: “ C’est à n’y pas croire ”, écrit-il à sa mère (3). Mardi, Mgr Grandin part “ pour son pays natal ” et, mercredi, Mgr Guignes'. “ Je garde la maison ”, écrit Mgr Taché demeuré à Paris (4).

Le lundi suivant, 17 juin, Mgr Grandin était de retour à Paris. Mgr de Saint-Boniface prenait la route de Rome en sa compagnie. Les deux prélats traversèrent en chemin de fer “ une partie de la belle et noble terre de France”, puis, le mardi dans l’après-midi, firent en diligence l’ascension du mont C'enis. ”

“ Les bancs de neige, au milieu desquels nous circulions à cette époque de l’année, dit Mgr Taché à ses prêtres, portèrent tout naturellement nos pensées vers ceux d’entre vous qui habitent les coins les plus inhospitaliers du diocèse, qui y sont exposés à tant de privations (5).”

Les voyageurs reprirent à Suse la voie ferrée, arrivèrent à Turin le 19, à trois heures du matin (6). “ Il nous semblait, dit Mgr Taché, que le sol frémissait sous nos pieds au souvenir des trames honteuses, ourdies dans cette ville contre le Vicaire de Jésus-Christ. ” Mais cette ville est déjà châtiée, poursuit-il, car “ en attaquant la capitale du monde chrétien, elle a ces>é ellemême d’être une capitale (7). ”

(1) Lettre an clergé du diocèse de Siy nt- 1 ioniface, 8 dêct mbre.

(2) Ibid.

(3) Lettre il sa mère du 12 juin.

(4) Ibul.

(51 Lettre à sou clergé, S décembre 18(17.

(6) Lettre à sa mère, Rame, 23 juin , n° 135.

(7) Lettre à son clergé.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

A sept heures du matin (1), les deux évêques laissaient Turin, admiraient en passant “ les magnifiques plaines de la Lombardie, ces pays fortunés dont l’ingratitude envers Dieu est d’autant plus frappante qu'ils en ont reçu plus de bienfaits ”, et pénétraient le même jour dans les Etats de l’Eglise, l’esprit oppressé par le grand drame qui s’y déroulait depuis huit ans. "Dans 1 après-midi, nous entrâmes dans la chaîne des Apennins : quarante-huit tunnels traversent les crêtes de ces monts, dont plusieurs se relient par d’immenses viaducs. Nous avons été étonnés du travail colossal qu’a coûté ce chemin de fer. Les derniers rayons du soleil couchant éclairaient une ville dans la plaine à des milliers de pieds au-dessous du point d’où nous l’apercevions. Quelques instants après, nous la traversions à toute vapeur ; c’est Pistoie, dont les souvenirs ne peuvent pas tous être chers aux cœurs chrétiens. A la nuit, nous arrivons à Florence ville des fleurs: des fleurs de la nature si belle et si variée sous son délicieux climat ” ; des fleurs de . l’art , que le génie chrétien y a semées à profusion; véritable parterre de sainteté, où ont brillé avec éclat tant de fleurs de vertu (2). ”

Le lendemain était la fête du Très Saint Sacrement.

Les deux évêques hésitaient à s’arrêter à Florence, alors siège du gouvernement des envahisseurs, “ la dernière étape de la révolution pour arriver à Rome. ” Mais il leur répugnait de voyager le jour de la Fête-Dieu. Ils se décidèrent donc à passer à Florence la fête du Très Saint Sacrement. Leur foi fut consolée par la piété dont ils furent témoins. “ Après avoir dit la sainté messe, nous fîmes la visite des Eglises. Florence en possède de très vastes, très belles et très riches. Jusqu’à deux heures de l’après-midi, nous trouvâmes dans tous ces nobles sanctuaires une foule empressée et recueillie. Des fidèles des deux sexes, de tout âge et de toute condition, étaient là, prosternés au pied des autels, tellement absorbés par la prière qu’ils ne se laissaient pas distraire par la foule des étrangers qui visitaient les Eglises. Cette vue nous consola beaucoup et changea quel-

(1) Lettre à sa mère, 23 juin,

(2) Lettre à son clergé.

La Fête-Dieu à Florence.

Arrivée à Rome.

ques-unes de nos appréhensions en une douce et légitime espérance. Puis, dans les rues, un air de fête religieuse; pas une boutique ouverte, pas de travail de quelque nature que ce fût. La population, dont la plus grande partie avait un livre de prière à la main, semblait toute aller à Péglise ou en revenir (1).'”

Le soir de cette délicieuse journée, les pèlerins remontèrent en chemin de fer. “ Au point du jour, un sourd craquement se fait entendre, de violentes secousses nous agitent : nous étions en dehors de la voie; le train avait déraillé; on s’excite, on s’inquiète, on se précipite en dehors des wagons, les imaginations s’enflamment. Sont-ce les brigands? Sommes-nous dévalisés? Somme-nous assassinés? Il est certaines gens qui en Italie s’attendent à tout. Une petite pierre tombée probablement du talus voisin avait causé l’accident. Les rails étaient déplacés par la secousse. Sept wagons s’inclinaient tristement sur la gauche; le sommier à l’arrière de celui dans lequel nous étions était arraché. On se consulte, on se palpe, les plus ardents se calment, et l’on vient à l’heureuse conclusion que personne n’est blessé (2). ” Tout se borne à “ un peu de frayeur et à un retard de deux heures (3). ” “ Dieu avait gardé les douze évêques et les trois cents prêtres passagers sur ce train (I). ”

A midi, Mgr Taché et Mgr Grandin arrivèrent à Rome, descendirent au “ Canonicat de Sainte-Marie Majeure ”, où Pie IX leur avait fait préparer des appartements. Us y retrouvèrent Mgr Guigues, Mgr Séméria et deux autres prélats qui les avaient devancés.

Mgr Taché passa quinze jours à Rome, constamment dans la compagnie de son vénérable Coadjuteur, Mgr Grandin, visitant avec lui les sanctuaires de la Aulle Eternelle, prenant part, à ses côtés, aux grandes cérémonies du centenaire, cherchant Dieu avec lui et jouissant avec lui de ses divines faveurs.

(1) Lettre à son clergé.

(2) Ibid.

(3) Lettre à sa mère, 23 juin.

(4) Lettre à son clergé.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

“Nous n'entreprendrons pas, écrit Mgr Taché à ses prêtres, de vous décrire ce que nous avons vu, admiré, éprouvé à Rome. Ce ne serait plus une lettre, mais un livre. ”

Le grand fait, on pourrait dire, l’événement qui domina tous les autres, ce fut la fête du centenaire des deux Apôtres, le 29 juin 1867.

" Dès la veille, toutes les cloches de la Ville Eternelle annonçaient la fête, les canons faisaient résonner toutes les collines de leur puissante voix. La physionomie calme, sereine, digne de Rome, s’anima du reflet d’une joie aussi pure que vive. On.se rendit en foule aux vêpres, chantées par le Souverain Pontife. A l’issue de cet office, on illumina Saint-Pierre, on illumina la ville. . . ”

Le lendemain, dès l’aurore, une foule immense se mit en marche de tous les points de la ville vers la grande basilique Vaticane, “ sans tumulte, sans désordre, presque sans bruit. A sept heures, la procession commence son imposant défilé. Des congrégations, des enfants des asiles suivent leurs bannières; des clercs, des religieux, des chanoines marchent après eux; puis sortent de la chapelle Sixtine 350 évêques, 96 archevêques, 6 patriarches, 46 cardinaux, tous en chape rouge et mitre blanche, à l’excejDtion des évêques orientaux, qui gardent leurs riches costumes où brillent l’or et les pierres précieuses. . . Vingt mille prêtres s’étaient mêlés dans la foule ou accompagnaient leurs évêques. Le Saint Vieillard du Vatican, revêtu lui aussi de la chape et de la tiare, un cierge en main, comme tous ceux qui composaient la procession, accompagné des hauts officiers et des grands dignitaires de sa cour, fermait le cortège, porté sur la Sedia gestatoria. ” La procession descendit les immenses escaliers du A7atican, traversa la place Saint-Pierre pour entrer par la gauche du péristyle.

“ L’immense place de Saint-Pierre était couverte de flots de peuple, de toute tribu, de toute langue, de toute nation. Le plus profond respect, l’admiration la plus vive, unissaient tous ces hommes dans un même sentiment et courbaient tous ces fronts

Fêtes du centenaire.

sous la main de Pie IX faisant descendre les bénédictions du ciel sur cette foule recueillie. ...”

A l’intérieur de la basilique, “plus de vingt-cinq mille lumières, toutes en cire, disposées en festons, en guirlandes, en couronnes, se disputaient le mérite de dessiner les formes si nobles et si imposantes du grand chef-d’œuvre de l’art chrétien; toutes ces lumières semblaient courir sur les colonnes, et embrasser les chapiteaux, onduler sous les arcades et répandre sur toutes les richesses des voûtes et de la coupole un éclat, une splendeur qui jetaient l’âme dans un profond étonnement. Un cri de surprise et d’admiration s’échappait involontairement de la bouche de tous à mesure qu’ils se trouvaient en face de ce spectacle. Ces lumières, symboles de la foi, s’élevaient vers le Ciel pour en faire descendre la divine charité, que nous rappelait la chaleur embaumée que ce brasier de cire répandait dans la vaste enceinte.

“ La procession terminée, le Souverain Pontife s’est assis sur son trône ; la couronne des cinq cents prélats l’environne. Les formalités requises s’accomplissent; puis tous, comme un seul homme, s’agenouillent; on invoque les Saints du Ciel par le chant des litanies, auquel répondent cinquante mille bouches pieuses. Le chant du Veni Creator dit d’une manière sensible à tous ceux qui y prennent part, que c’est sous le soi;ffie de l’Esprit-Saint que tout est fait, que le Pape parle, que l’Eglise se gouverne. Après les dernières instances, le Vicaire de Jésus- Christ prononce le décret de canonisation, et se dressant avec toute la majesté du représentant de Dieu, il entonne l’hymne de la reconnaissance envers ce bon Dieu: Te Deum. Alors retentissent les fanfares, les volées des cloches de la basilique, les roulements ‘de tambour; les canons du château Saint-Ange, les cloches du Capitole et de toutes les Eglises de Kome, leur répondent pendant une heure. Toutes ces puissantes voix ambitionnaient pour ainsi dire, de se faire entendre jusqu’aux extrémités du monde pour retrouver partout un écho qui redise l’amour de Dieu et la gloire de ses Saints: Mirabilis Deus in sanctis suis.

“ La messe commence, la messe la plus solennelle qui ait jamais été chantée. . .

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE

A ] 'offertoire, au milieu du recueillement de l’immense assemblée, “ un chant se fait entendre. Sont-ce des voix du ciel ? Sont-ce des voix de la terre?. . . Quatre cents chantres sont partagés en trois chœurs. L’un, au sommet de la vaste coupole, donne l’idée des concerts que chantent les bienheureux; l’autre au-dessus du portique, imite les chants de l’Eglise souffrante, qui gémit à la porte du Ciel ; le troisième chœur placé près de la Confession de Saint-Pierre, du tombeau des Saints Apôtres, affirme que l’Eglise militante doit toujours avoir ses apôtres, ses confesseurs, ses martyrs. La plus unanime, la plus touchante émotion s'empare de l’auditoire. Plus de distinctions de langues, d’habitudes, de goûts. C-ette foule immense était évidemment dominée par le sentiment du beau, du sublime. Aussi comme ils allaient à l’âme ces accents harmonieux redisant les divines paroles: Tu es Petrus! comme ils étaient frappants ces mots :et super liane petram cedificabo eceelsiam meam!” Pendant que des flots d’harmonie se répandaient dans le temple, des flots d'émotion inondaient les âmes. Ces larmes, cette précieuse ressource des cœurs trop heureux comme de ceux qui souffrent, coulaient en abondance. Un frémissement d’un indicible bonheur semblait agiter cette masse compacte. C’était le Ciel s’abaissant vers la terre, la terre, dans un sublime entrain, s’élançant vers le ciel. Avec quel enthousiasme on répondit ensuite au grand Pontife remplissant tout cet immense bâtiment de son harmonieuse et forte voix et disant aux hommes de tous les climats et de toutes les conditions: “ Sursum corda ! gratins agamus Domino Deo nostro ! . . . ”

Le lendemain, une cérémonie semblable réunissait le Pape, ses cinq cents frères dans l’épiscopat, les prêtres venus du monde entier et un peuple immense dans la basilique sœur, à Saint - Paul-h ors-des-murs.

“ Après la messe, on invita l’épiscopat et les dignitaires à monter à une immense salle adjacente à la basilique. Le Pape y était et voulait nous procurer le bonheur de le voir, avec le laisser aller d’un père au milieu de ses enfants. Tandis qu assis à la table, il mangeait seul et causait avec les Cardinaux et

Audience de

Pie IX.

d’autres personnages qui l’environnaient, il nous fit servir à tous des rafraîchissements. Pendant plus d’une heure, nom -avourâmes, un peu les bonnes choses offertes, mais beaucoup l'incomparable affabilité du Chef de l’Eglise.

La joie, le bonheur, le contentement rayonnaient sur toutes les figures. Jamais peut-être le “ Ecce quam bonum et quam jucundum ” n’a eu ici-bas une application plus noble ni plus étendue. Le roi Ferdinand et plusieurs membres de la famille royale de Naples étaient là, pour prouver qu’à Rome plus que partout ailleurs on comprend et on console les plus grandes infortunes. Nous eûmes le plaisir de converser quelques instants avec ce courageux et pieux monarque (1). ”

Mais il était alors une faveur que tous les pèlerins de la A'ille Eternelle ambitionnaient comme la grâce suprême. “ Bien des fois, dit l’Evêque dont nous suivons les pas avec vénération clans la capitale du monde chrétien, bien des fois pendant la grande solennité nous avions vu le vicaire de Jésus-Christ d’assez près; nous avions été heureux de nous agenouiller sous sa main bénissant la foule; néanmoins nous ne pouvions pas laisser la Aille Eternelle sans avoir obtenu une audience, une bénédiction spéciale. C’est le 3e jour de juillet que nous eûmes cette nouvelle consolation. Prosterné aux pieds du Pasteur des pasteurs, et vous tous avec nous, par l’affection que nous vous portons, nous eûmes le bonheur de l’entendre élever fortement la voix pour nous dire : “ De tout mon cœur, je vous bénis : que cette béné- “ diction s’étende sur votre diocèse, sur vos paroisses, sur vos “ missions ; qu’elle se répande sur votre clergé séculier et régu- “ lier, sur vos communautés religieuses, sur vos parents et amis, “ sûr tous ceux que vous me recommandez; que cette bénédic- “ tion soit pour le temps, qu’elle soit pour l’éternité ; qu’elle vous “ soutienne sur la terre, qu'elle vous accompagne au Ciel. Et “ benedictio Dei omnipotentis, Patris, et Filii et Spiritus Sancti “ descendat super vos et maneat semper (2), ” Pie IX voulut

(1) Lettre de l’Evêque de Saint- Boni face à son clergé, 8 décembre 1867.

(2) Ibid.

ARCHEVÊQUE DE S AINï-BONIFACE

honorer le grand Evêque : il le nomma Assistant au trône pontifical et lui donna le privilège de porter la calotte violette.

Le lecteur nous pardonnera, nous l’espérons, ces longues citations ; Mgr Taché avait vivement ressenti, avec tout l’univers catholique, les épreuves de l’Eglise romaine et de son chef; la dévotion au Pape persécuté autant que la dévotion aux deux premiers chefs de l’Eglise, l’avait amené à Rome : sa grande âme éprouva d’ineffables jouissances en voyant le plus grand concours d’évêques et de prêtres qu’on eût vu depuis les siècles du moyen âge, en assistant à ces fêtes qui ne seront jamais surpassées que par les cérémonies de l’éternité. Nous devions à la vérité de l’histoire de nous appesantir quelques instants sur le récit de fêtes grandioses où l’âme du grand Evêque se dilata “ dans la largeur, dans la hauteur et dans la sublimité ” de la vie de l’Eglise. “ Les joies de la terre, s’écrie-t-il, sont toutes éphémères ; celles que nous avons goûtées à .Rome laisseront dans notre âme une inaltérable impression. . . O Rome, que ton souvenir m’est cher ! que ton séjour est délicieux à l’âme chrétienne ! Cité de Dieu, qu’en reportant mes regards vers toi, je me sente entraîné vers Dieu, dont le service fait ta gloire et ton bonheur (1) ! ”

Mgr Taché “ laissa la Ville Eternelle et toutes ses splendeurs le 5 juillet au soir (2) ”, en compagnie de son inséparable frère, Mgr Grandin. Sur la frontière romaine, ils eurent à “ subir les dégoûtantes fumigations des fameux II Liens, qui ” les “ croyaient atteints du choléra et qui voulaient ” leur “ faire perdre les parfums de Rome (3). ”

Ils tirent ensemble le pèlerinage de Lorette. Là, “ l'Evêque de Saint-Boniface fut plus touché qu’à Rome même et m'importe où (4). ” Dans ce vénérable sanctuaire, cdit-

(1) Lettre de l’évêque de Saint-Boniface à son clergé, 8 dêc. 1867.

(2) Lettre à sa mère, N.-D. de l’Osier , 15 juillet 1867. — Collection de M. de la Broquerie-Taclié, nç 140.

(3) Ibid.

(4) Paroles que nous tenons de la bouche de Mgr Grandin.

Pèlerinage a Lorette.

il à ses prêtres, “ nous pensions à vous tous, nous vous •avons offerts avec nous à Dieu par Marie, maîtresse de cette maison. Nous avons demandé à cette Mère Immaculée de se saisir de vos cœurs, de les rendre dignes d’être présentés à son adorable Jésus. Nous avons demandé à la Vierge fidèle de nous obtenir de ne jamais offenser Dieu, de l’aimer au contraire de toutes nos forces, de le servir de tout notre pouvoir, de nous dépenser pour les âmes auxquelles nous pouvons être utile (1). ” Il pria pour sa mère et pour son père adoptif : “ Si partout, leur écrit-il, le cœur d’un fils éprouve du bonheur à prier pour sa mère, cette douce satisfaction a un charme particulier dans la pauvre demeure où le Fils de l’Eternel devient le fils de l’homme en choisissant Marie pour sa mère. . . Là aussi je pensais à un Joseph protecteur de ma mère, gardien de mon enfance, père adoptif que j’aime tant aussi (2). ”

Les deux évêques allèrent visiter le champ de bataille de Castelfidardo, situé au bas de la colline de Lorette, et prièrent, au pied de “ la trop modeste croix de bois qui seule marque le tombeau des héroïques défenseurs de Pie IX ” et de l’Eglise romaine. Ils adorèrent “ sans pouvoir comprendre, les desseins de la Providence ”, qui avait permis cet inique triomphe des sectaires, et, “ l’âme en proie à une douloureuse impression ”, ils remontèrent la colline sainte pour prier encore une fois dans la sainte maison, et s’éloignèrent à regret de “ ces lieux si riches en souvenirs et si féconds en merveilles. ”

“ En disant la messe sur l’autel du vénéré sanctuaire, continue le prélat, nous avions demandé sincèrement, ce nous semble, de mourir plutôt que de manquer gravement à nos obligations. Nous crûmes bientôt que nous avions été exaucés. A peine hors de Lorette, nous fûmes atteint d’une maladie assez violente pour donner des inquiétudes sérieuses au cœur trop

(1) Lettre à son clergé, 8 décembre 1867.

(2) Lettre à sa mère, 15 juillet 1867.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE 563

sensible de Mgr Grandin et qui nous fatigua pendant quinze jours (1).”

Quoique malade, l'évêque de Saint-Bonifaee continua son voyage, toujours en la compagnie de son Coadjuteur.

Les deux prélats étaient à Turin le 6 juillet. Le 7, à deux heures de la nuit, ils commençaient l’ascension du Mont Cenis dans une diligence, à laquelle étaient attelés dix mulets et deux chevaux. Au sommet, ils se trouvèrent encore “ au milieu des bancs de neige ; le froid était très grand. 55

“ Nous avons été étonnés, en' passant le Mont Cenis, raconte Mgr Taché, de la hardiesse des travaux qui s’y exécutent. Non seulement on travaille à son percement pour lancer la vapeur pardessous ces masses colossales, mais on construit un chemin de fer qui passe par-dessus cette crête escarpée. C’est quelque chose de fort intéressant de voir les locomotives développer une force assez grande pour traîner de lourds wagons, au sommet de ces côtes, où dix mulets et deux chevaux ont bien de la peine à monter une diligence ordinaire. Les gens avides d’émotions aimeront, je pense, la descente rapide qui les dédommagera de la lenteur de l’ascension. ”

Quelques heures après, les voyageurs arrivaient à Saint- Michel, et le soir à Grenoble. Mgr Taché, toujours malade, ne pouvait pas se tenir : il demanda à êtu couché par terre, et là, dans cette humble posture, si convenable à un Evêque missionnaire, il se trouva mieux. La maladie retint l’Evêque à Grenoble pendant deux jours. Ensuite, il se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, dans la célèbre maison de son ordre, à Notre-Dame de l’Osier. “ Pendant huit jours, dit-il, nous y reçûmes les soins empressés et affectueux de nos chers Pères et Frères. Les besoins du diocèse ne nous permettant pas de repos, nous profitâmes du premier instant de convalescence pour quitter le délicieux séjour de l’Osier, où il nous eût été si doux de demeurer plus longtemps (2). ”

(1) Lettre à son clergé.

(2) Ibid.

Assistance au chapitre général.

Le 20 juillet, il se mit en route pour Lyon, et s’arrêta à Saint - Rambert, patrie de Mgr Clut, dont il eut la joie de visiter la famille. Le 22 au soir, il quitta Lyon pour se rendre à Paris. C’est pendant cette nuit, anniversaire.de sa naissance, qu’il fut délivré de la maladie qui le fatiguait depuis quinze jours. Le mal, au lieu de laisser des traces, sembla avoir fortifié son corps et rendu sa santé meilleure.

Le Xle chapitre général des Oblats s’ouvrit à Autun, dans la maison du Sacré-Cœur le 5 août (1). Il s’y trouva 25 membres. Mgr Taché et Mgr Grandin y arrivèrent la veille de l’ouverture. La tenue du chapitre se prolongea pendant deux semaines, jusqu’au 17 août; il y eut 16 séances générales. Les deux évêques du Nord-Ouest assistèrent à toutes les séances. Dans “cette importante réunion de famille”, ils éprouvèrent, ainsi que l’atteste Mgr Taché, d’immenses consolations, comme celles qu’ils avaient éprouvées à Rome, plus intimes et plus profonde? peut-être encore.

Dès lors Mgr Grandin, entrevoyant les nouvelles destinées qui .s’ouvraiént pour la Rivière-Rouge et redoutant la succession de Mgr Taché dans un lieu qu’il prévoyait devoir être prochainement envahi par la race anglaise, désirait que les missions du nord fussent érigées en diocèse distinct de celui de Saint-Boniface. Mgr Taché, de son côté, désirait depuis longtemps faire diviser son diocèse, beaucoup trop étendu, à ses yeux, pour un seul Evêque. Les deux prélats s’étaient communiqué à plusieurs reprises leurs craintes et leurs désirs dans le cours du long pèlerinage qu’ils venaient de faire ensemble. “ Nous prévoyions, raconte Mgr Grandin, l’annexion du Nord-Ouest au Canada et en partie les changements qui allaient en résulter. Saint-Boniface devait se ressentir avant tout de ces graves changements ; étant Coadjuteur avec future succession, je devenais, par le fait seul de la mort de Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface, et je me disais qu’en cas d’annexion il fallait un évêque autrement

(1) Voir la notice de ce chapitre général dans les Missions de la Congrégation des Oblats de M. t. YI , pp 445-447.

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trempé que moi pour faire face à la situation. La crainte de Saint-Boniface me faisait préférer un vicariat ou un diocèse érigé dans la partie la plus éloignée et où l’on pouvait espérer de rester sauvage plus longtemps (1). ” Les deux prélats parlèrent de leurs vues et de leurs projets à plusieurs évêques de la province de Québec qu’ils virent au cours de leur voyage; tous s'y montrèrent très spmpathiques, assurèrent qu’ils favorisaient la division désirée par eux de F unique province ecclésiastique du Canada et l’érection de nouvelles métro pôles, et les engagèrent à soumettre ces plans au concile convoqué à Québec pour l’année suivante. Mgr Taché voulut cependant profiter de son séjour à Borne pour demander officiellement la division de son diocèse. Les raisons furent comprises, “ le projet de division fut accepté en principe par la Propagande (2) ”, quoique l’exécution en fût ajournée. Il s’employa avec ardeur, pendant la tenue du chapitre général, à faire nommer Mgr Grandin Vicaire des missions de la région de Saint-Albert, avec une juridiction indépendante de la sienne (3). “ Le T. B. P. Général des Oblats se rendit à ses pressantes sollicitations et nomma Mgr de Satala supérieur régulier des Oblats qui se trouvaient dans les limites du diocèse projeté (4). ” Cette nomination eut lieu peu de temps après le chapitre d’Autun.

Mgr Taché partit d’Autun le jour même de la conclusion du chapitre et se rendit avec Mgr Grandin et Mgr Guignes en pèlerinage à Paray-le-Monial.

Là .il se sépara de Mgr Grandin, qui retourna à Autun et qui, ne pouvant rentrer cette année-là dans les missions du Vord à

(1) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr A. Taché, O. M. I.

(2) Lettre de Mgr Taché à Messieurs les Directeurs de l’Œuvre de la Propagation de la Foi, 16 juillet 1888.

(3) Lettre citée de Mgr Taché, 16 juillet 1888.

1 4 i “Quand même le diocèse de Saint-Boniface ne serait pas encore divisé officiellement à Rome, j’espère qu’on voudra bien ériger le vicariat de nos missions de la Siskatchiwan et nommer Mgr Grandin supérieur religieux avec responsabilité personnelle, et cela pour les raisons qui font désirer la division ecclésiastique.” — Lettre au P. Aubert, .Saint- Boni face, 29 décembre 1866.

cause cle la saison avancée, allait passer l’hiver en France pour y chercher des missionnaires et recueillir des aumônes.

L’Evêque de Saint-Boniface visita les familles d’un certain nombre de ses missionnaires. “ Nous ne les avons pas tous vus, ces parents de nos missionnaires, ajoute-t-il, nous le disons avecregret; il nous eût été bien doux de nous donner, ainsi qu’à eux et à vous, cette consolation. Mais les dates de nos voyages vous diront assez qu’il n’était pas possible de satisfaire cette ambition, vivement excitée par l’affection que nous vous portons et par la reconnaissance que nous nourrissons envers ceux qui vous aiment et qui ont fait le sacrifice de cette affection dans l’intérêt de notre pauvre diocèse. ”

Mgr Taché retourna à Paris et apprit que du renfort était accordé aux missions du Nord-Ouest : les Pères Laity et De Ivéranguë étaient désignés pour le MacKenzie, le P. Légeard pour la Siskatchiwan et le P. Decorby pour les missions de Saint- Boniface. Mgr Taché obtint du gouvernement français pour ces missionnaires “ le privilège des places réservées par l’Etat sur les paquebots transatlantiques ” ; ils devaient s’embarquer au Havre le 12 septembre. Le même jour, les Frères B. Doyle et Jérémie Mulvihill devaient s’embarquer à Liverpool.

Lui-même fit ses adieux aux Pères de Paris le 2 septembre. “ On ne laisse pas ceux qu’on aime et qu’on vénère, on ne subit pas les séparations sans éprouver une peine sensible; notre clépart de Paris nous demanda de nouveau ce sacrifice. ” L'Evêque de Saint-Boniface était accompagné de Mgr Guigues. Les deux prélats étaient le soir à Londres, le lendemain à Liverpool. et le 5 ils faisaient voile pour Québec, où ils débarquaient le 15, “ après une excellente traversée. ” Là Mgr de Saint-Boniface se sépara de Mgr Guigues, grandement édifié, nous dit-il. par le spectacle de “ ses vertus sacerdotales et religieuses ” et réjoui par les charmes de son “ caractère enjoué et aimable. ”

Il demeura 15 jours dans le Canada, “ subissant là comme en Europe la nécessité d’une précipitation toujours fatigante et souvent -regrettable. ” A peine put-il donner quelques instants

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à sa pieuse mère; mais les intérêts supérieurs de la gloire de Dieu lui firent faire le sacrifice des joies de la famille.

Cependant les Pères et les Frères qu’il attendait d’Europe, avaient traversé la mer. Le 1er octobre, il partit de Montréal avec quatre Pères, un Frère scolastique et deux Frères convers, faisant ses adieux aux “ vingt-trois Pères qui suivaient les exercices de 1a. retraite dans la maison de Saint-Pierre. ”

Dans la nuit du 6 au 7, il arrivait à Saint-Paul; le 9, il prenait le chemin des prairies. “ Le bon Dieu, qui s’aperçut bien que nous n’avions pas de prélarts, mais seulement une vieille tente en lambeau, y suppléa abondamment par un temps magnifique. Nos voitures étaient surchargées; cet inconvénient fut compensé par le bon vouloir et la force de mes jeunes compagnons, qui s’imposèrent gaîment et volontiers la fatigue de marcher tout le temps. Le 25, à midi, nous étions tranquillement assis auprès de notre petit feu de campement, lorsque tout à coup, nous aperçûmes deux voitures se dirigeant vers nous. Un instant après, nous eûmes le bonheur d’embrasser les Pères Lestanc et G-enin qui venaient à notre rencontre (1). ”

Quelques heures après, Mgr Taché était à Saint-Norbert et y Retour à “ recevait la douce et généreuse hospitalité ” de M. Eitchot. Le lendemain, il arrivait à Saint-Boniface. Comme il venait de Rome et y était allé au nom de son Eglise principale et de toutes les Eglises de son diocèse, les prêtres et les fidèles lui avaient préparé une réception triomphale. Soixante cavaliers se portèrent à sa rencontre jusqu’à Saint-Norbert et firent ensuite la haie de chaque côté des voitures tout le long du parcours jusqu’à la cité épiscopale. “ Les volées des cloches, le retentissement du canon, les joyeux éclats de la fusillade ” étaient les expressions de l’allégresse universelle. Le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson flottait au grand mât du Fort G-arry. “Les batteries de la place avaient traversé la rivière Rouge et grondaient

(1) Lettre de l’Evêque de Saint-Boniface au clergé de son diocèse,

8 décembre 1867.

.à l’évêché. ” L’affluence du peuple était plus sensible encore au ■cœur du père que toutes les autres démonstrations.

Monseigneur s’arrêta sous un are de triomphe en verdure dressé devant la cathédrale. Un des magistrats lui lut une adresse au nom de toute la population. L’Evêque répondit avec un cœur débordant de reconnaissance pour Dieu et d’amour pour son peuple, qui le recevait avec tant d’enthousiasme.

C’était le 26 octobre. Le pèlerin de Rome rentrait dans sa ville épiscopale après six mois moins trois jours d’absence.

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