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Difficulté d’approvisionner les missions du x Nord

rigine de la société, par des échanges en nature: le sauvage apporte ses pelleteries aux forts de la Compagnie de la Baie d’Hudson et emporte le thé, les étoffes, les fusils et la poudre.

Les missionnaires sont dans la nécessité de subir ces conditions économiques : il leur faut faire venir de loin non seulement le vin pour dire la messe et même le pain d’autel, mais le thé, les vêtements, les différents objets dont ils rémunèrent leurs guides, leurs ouvriers et tous ceux qu’ils emploient à leur service; il faut, dans chaque mission, un petit magasin destiné à servir de bourse.

B ep résent ez- vou s les difficultés où étaient les missionnaires quand ils devaient faire venir tous ces objets de Montréal par les canots, ou de Londres à travers la Baie d’Hudson. Telle avait été leur situation durant l’épiscopat de Mgr Provencher et pendant les premières années de celui de Mgr Taché.

En 1868, le chemin de fer arrive jusqu’à Saint-Paul et même en deçà. Mais Mgr Taché doit, souvent plusieurs fois par année, envoyer 10, 15, 25 charrettes à Saint-Paul ou à Saint-Cloud pour amener des stations des Etats-Unis les effets destinés à toutes ses missions et à celles d’Athabaska-MacIvenzie. Une fois que ces effets sont arrivés à Saint-Boniface, il faut organiser des convois ou, dans le style du pays, des brigades pour les conduire à Carlton ou à quelque autre poste central du Nord- Ouest. Là ils sont répartis entre les missions de la Saskatchewan. D’autres brigades ou les barges de la rivière Churchill emmènent dans le Mackenzie ceux qui sont destinés aux missions de cet immense vicariat.

Une citation va nous peindre la nature et la difficulté de ces transports. L’Evêque de Saint-Boniface écrit à son Coadjuteur le 30 novembre 1868: “ V o»us ^ avez ici un bagage énorme, pas moins de 15.000 livres, et point de thé, point de munitions, point de fil a rets, rien des articles ordinaires des traites. ” Car Mgr Gfrandin, qui venait de passer plus d’une aimée en Europe, avait laissé au supérieur de chaque mission le soin de faire les commandes ordinaires selon ses besoins. “ Que faire pour ce

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

qui manque ? Faut-il le faire venir ou l'acheter ici ? Que faire de ce qu'il y a?. . . Je ne vous conseille pas du tout d’envoyer des charrettes ou du inonde jusqu’à la Rivière-Rouge, car vous avez assez de transport dans l’intérieur de votre vicariat pour y utiliser toutes vos ressources et vos moyens d’action. . . Une première brigade serait à Carlton pour le 15 juillet: quinze juillet , remarquez la date; et par cette brigade, je vous enverrais ce que vous m’indiqueriez de ce qui est ici, soit environ 20 charrettes. Vous auriez assez de mal, je pense, à distribuer ce bagage dans vos différentes missions. Une seconde brigade suivra avec les effets de Mgr Faraud et arrivera à Carlton entre le 20 et le 25 septembre. Ces effets devront de suite se rendre au lac la Biche par des moyens que vous aurez la peine de procurer, soit par les gens libres du lac la Biche, soit par les voitures de cette mission. Il faudrait, je suppose, 8 ou 9 voitures (1).”

Ces longs transports imposaient ara missions de grandes dépenses. “ Les comptes que je vous envoie, écrit Mgr Taché dans la même lettre, vous montreront que votre voyage de Saint- Cloud à Carlton, enrichi du transport des bagages qui sont ici, s’est élevé à l’énorme somme de £565, c’est-à-dire, à environ 14.000 francs. Vous en serez étonné vous-même (2).” “ Les prix de transport d’Angleterre ou de France ici, écrit-il à son Coadjuteur dans une autre lettre, sont d’environ 34 shellings par 100 livres, c’est-à-dire qu’ils varient de 32 shellings à 34. D’ici à Carlton, la dépense est de 20 shellings par 100 livres. Au delà, vous pouvez mieux juger que moi (3). ”

L’éloignement de la Rivière-Rouge et la nécessité d’y créer des ressources locales avaient, il y a cinquante ans, déterminé lord Selkirk à fonder sa colonie d’Assiniboïa ; des raisons semblables ont décidé Mgr Taché, il y a environ dix ans, à faire l’é-

(1) Saint- Bonif ace, 30 novembre 1868. — Archives de l’évêché de Saint- Albert.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

l'ropositiom q®9 fait 3*sr Taché 4’uaii* la Mission du lae la Biche stiax missions uTAthabaska MacKenzie,

tablissement du lac la Biche pour approvisionner les missions du Nord.

A l’époque où nous sommes, dans sa .sollicitude pour les missions d’ A thabas k a - M acKenzi e, plus éloignées que toutes les autres des marchés de l’ancien et du nouveau monde, il a pensé à faire du lac la Biche le Saint-Boniface de ces missions. C’està-dire, tous les effets destinés aux missions de ce vicariat seront conduits au lac la Biche et seront de là emmenés dans le bassin d’Athabaska-MacKenzie, connue c’est à Saint-Boniface qu’arrivent généralement les effets des missions du Nord-Ouest et que c’est de là qu’ils sont conduits plus loin. Afin que ce service soit mieux fait, afin aussi de dégrever les missionnaires •du sud d’un travail qui ne doit profiter qu’à ceux du nord, il a ■eu le dessein d’unir au district d’Athabaska la mission du lac la Biche et celle du Petit Lac des Esclaves, qui en est rapprochée. “ Définitivement, écrit-il à son Coadjuteur, il faut que Mgr Faraud se prépare aux transports par le lac la Biche. La Compagnie a une telle peine à se tirer d'affaire ici qu’en vérité on ne peut pas lui savoir mauvais gré de nous dire de prendre nos précautions et de 11e point compter sur elle. . . N’hésitez pas, cher Seigneur, à céder cette mission de Notre-Dame des Victoires; car, puisque les transports doivent se faire par là, toutes les ressources de cette mission suffiraient à peine pour ■ces transports. Par là ou par cette cession, vous vous débarrasserez de tout le tracas des pièces et provisions de Mgr Faraud. Ce cher Seigneur aura son homme et son matériel pour venir chercher ses pièces à Carlton, où je les ferai conduire, en sorte que vous n’aurez pas du tout à vous en occuper ... Il y a douze ans que je m’occupe de cette question, et la résolution que je vous propose me semble offrir plus de garanties que toutes les autres dont on a parlé (1). ”

L’union proposée par Mgr Taché était “ un arrangement de famille, ” fait avec le consentement du Supérieur général, “ une

(1) Saint-Boniface , 30 novembre 1 SOS.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BOX IFACE

entente entre deux fils de la famille relativement à un établissement de la famille ” concerté entre deux évêques oblats, Mgr Grandin et Mgr Faraud, laissant subsister les limites anciennes du vicariat apostolique d’Athabaska-MacKenzie (1).

biais quand Mgr Grandin fut établi à Saint- Albert, il trouva les membres de son conseil vicarial très opposés à une cession complète du lac la Biche. Leur avis eut d’autant plus de poids sur son esprit qu’ils connaissaient très bien le district d’Edmonton, où ils avaient passé de longues années, pendant que lui séjournait à l’Ile-à-la-Crosse. L’établissement du lac la Biche était " le seul poste de son vicariat qui eût des ressources locales, des champs de blé, des animaux domestiques, un moulin, le seul endroit où les missionnaires pussent manger du pain. ”

Mgr Grandin montra de la répugnance à céder à un autre évêque le lac la Biche. Il pouvait refuser cette cession, il le devait même, puisque, tout en demeurant Coadjuteur de l’Evêque de Saint-Boniface, il était chargé en propre de ses missions et qu’il croyait que ce sacrifice fût nuisible à leurs intérêts. Mais d’autre part, il entendait conserver la partie principale du plan de Mgr Taché et s’offrait à faire du lac la Biche un véritable Saint-Boniface pour les missions d’Athabaska-MacKenzie, le centre d’approvisionnement pour ces missions; mais le lac la Biche demeurerait sous sa juridiction, comme Saint-Boniface l’était sous celle de Mgr Taché : ce serait lui qui recevrait tous les effets des missions d’Athabaska-MacKenzie et les ferait transporter à leur destination, comme Mgr Taché le faisait à Saint-Boniface pour les pièces de toutes les missions du Nord-Ouest.

Nous n’entrerons pas dans le détail des négociations et des arrangements qui intervinrent et se prolongèrent pendant plusieurs années: ces faits appartiennent proprement à l’histoire de Mgr Grandin et à celle de Mgr Faraud. C’est peut-être l'unique circonstance où l’humble Coadjuteur n’ait pas accepté toutes les vues de son Evêque. Nul ne saurait 1 en blâmer.

(1) Lettres de Mgr Taché à Mgr Grandin, 11 juin 1869, 16 août 1869, 15 octobre 1870. — Archives de l’évêché de Saint-Albert.

Vues différentes de Mgr

Grandin.

Appel à la charité du Canada et de la France.

Mgr Taché pressa quelque temps son Coadjuteur de faire l’abandon qu’il avait proposé (1) ; puis il laissa les deux prélats intéressés se concerter à leur goût pour user des ressources du lac la Biche.

Ces arrangements amenèrent des complications, rencontrèrent des difficultés, provoquèrent des plaintes, et nous verrons en 1877 le Supérieur général des Oblats charger Mgr Taché de faire un arrangement définitif.

Revenons à la Rivière-Rouge. A mesure que l’automne et l’hiver avançaient, la famine faisait sentir ses étreintes. “Vous avez appris la misère qui règne parmi nous, écrit Mgr Taché à son ami des Trois-Rivières dès le 17 septembre. Les sauterelles ont tout détruit ; les chasseurs ont peiné en vain à la prairie. Le pémikan est à 30 sous sterling la livre, le lard à 24, la farine à 40, etc. : c’est à n’y pas croire, et il faut manger (2). ”

Ce qui affligeait et inquiétait peut-être le plus l’Evêque, c’était le péril où la misère universelle mettait les établissements d’éducation publique.

Ces établissements étaient alors “ très florissants. ” Au mois de décembre de l’année précédente, Mgr Taché écrivait à Mgr Laflèche que le collège comptait “ 34 internes, parmi lesquels le fils du Gouverneur, qui logeait à l’évêché ” ; le pensionnat des Sœurs, “ 4 demi-pensionnaires et 38 pensionnaires, dont 2 étaient les filles du Gouverneur ; ” que de plus les Sœurs nourrissaient 36 orphelines. “ C’est assez vous dire, disait-il alors, qu’il faut employer le vert et le sec pour nourrir tout ce monde ; car si tous n’ont pas une brillante intelligence, tous paraissent avoir un vigoureux appétit (3). ” Or, dans un pays de famine, qui est isolé du reste du monde, comment trouver des provisions pour tant de personnes? “Je me trouve presque forcé,

(1) Voir surtout une lettre du 1 (3 août 1809. — Archives de l’é\êché de Faint-Albert.

(2) En visite à Saint-Joseph de Pembina, le 17 sept. lSiiS. — Archives de l’évêché des Trois-Rivières.

(3) Lettre du 31 décembre 1S67. Ibid.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

écrit le prélat au P. Aubert, de fermer nos établissements. Notre collège allait si bien, ce serait désolant de le voir tomber. J’en puis dire autant du pensionnat des Sœurs. Déjà nous avons congédié les enfants, parce que nous n’avons pas de quoi nourrir même ceux qui paient. Que faire avec ceux qu’on ne garde que par charité (1) ? ”

Dans la famine présente, comme dans toutes les calamités de la Rivière-Rouge, le grand prélat fut la providence visible de son peuple. Il se mit à solliciter de toutes parts clés secours.

Il tendit la main à la généreuse Province de Québec, à la non moins généreuse France. “ O mon bon Père, écrit-il au premier Oblat venu à la Rivière-Rouge avec lui, si vous pouviez quelque chose auprès du Conseil cle la Propagation de la Foi, comme je vous conjurerais de l’intéresser à notre pauvre Saint- Boniface (2) ! ”

Le Conseil de la Propagation cle la Foi alloua à Mgr de Saint- Réception des Boniface une plus forte somme. Le Gouverneur et le Conseil d’Assiniboïa votèrent £250 pour les catholiques de la Rivière- Rouge.

Mgr l’archevêque cle Québec fit faire dans toutes les églises de son diocèse, des quêtes qui rapportèrent deux mille piastres.

Mgr de Montréal, d’autres évêques envoyèrent des secours. Des souscriptions ouvertes à Ottawa rapportèrent 1200 piastres.

Mgr Taché éprouva une grande joie en recevant ces aumônes et une profonde reconnaissance pour leurs auteurs.

“Votre cœur, écrit-il à l’Archevêque de Québec, appréciera Reconnaissance facilement ce qu’éprouve le nôtre, en voyant venir des secours Mgr Taché, sans lesquels nos pauvres seraient morts de faim (3). ” “ Ces

secours, écrit-il à sa mère, excitent notre plus vive reconnaissance. . . Sans eux, c’en était fait du pays et notre population n’aurait pas eu d’autre ressource que de se disperser. Remerciez

(1) Saint-Boniface, 21 juillet 1868.

(2) Ibid.

(3) Lettre du 16 janv. 1869. — Archives de l’archevêché de Québec. J

Distribution des secours.

avec nous le bon Dieu de cette faveur et priez pour tous nos bienfaiteurs (1). ”

Afin que les secours fussent distribués à tous les nécessiteux et selon leurs besoins, un comité général fut établi pour répartir les aumônes entre les différents centres; des comités particuliers furent chargés de constater, dans chaque endroit, les besoins de chacun et d’y pourvoir dans la mesure du possible.

Ces comités firent un recensement général de la population, des catholiques et des protestants, de ceux qui avaient des moyens d’existence et de ceux qui étaient dans la nécessité.

On trouva 4171 catholiques dont 1417 avaient besoin d’être secourus à savoir :

Etaient

Habi- dans le

tants besoin

Saint-Boniface avait .... 900 dont environ 250, plus 150 orphelins. Saint-François-Xavier.. 776 — “ 350.

Baie Saint- Paul . 324 — “ 220.

Saint-Charles . 346 — “ 100.

Sainte-Anne ou Pointe de

Chênes . 192 — “ 20.

Saint- Vital . 331 — “ 80.

Saint-Norbert . 974 — “ 257.

Sainte- Agathe . 137 —

Lac Manitoba . 194 — “ 140. (2)

Les protestants étaient alors un peu moins nombreux que les catholiques. Le recensement constata parmi eux 1050 nécessiteux appartenant à 216 familles.

Les secours distribués ne furent pas très élevés. Ainsi, pour citer quelques exemples, £84 sont distribuées durant l’hiver à

(1) Lettre du 26 mars 1869. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Ce recensement donnait le nombre de chevaux, bœufs, vaches et autres bêtes? a cornes possédés par chaque famille, le nombre d’acres ensemencés les deux années précédentes.

Il y avait ‘211» chevaux,

282 bœufs

255 vac

>es, 249 autres bêtes •

cornes à St-Boniface.

à St-Norbert.

à Saint-Vital.

à Sainte-Agatlie.

à St-Charles.

à St-Franç.-Xaviei

à la Baie St-Paul.

au lac Manitoba.

ARCHEVÊQUE UE SAINT-BOÎSTIEACE

Sain t-Bonif ace, 20 a la Prairie du Cheval Blanc. Nous trou- \ons 2 shellings, 5, 10, etc., distribués à de pauvres gens de Saint-Norbert, de Saint-Jprançois-Xavier, etc. N. Vermette, de Saint-Norbert, reçoit, pendant l’hiver, 2 sacs de farine, J. Martel, de Saint-Vital, 2, B. Lagimonière, 1, F. Morissette, de Saint- Paul, 5, T. Jetté, de Saint-Norbert, 9.

Tous ces secours furent répartis avec beaucoup d’intelligence, peu à peu et à propos. “ J’ai fait trois voyages durant l’hiver à la Rivière Blanche, écrit le P. Simonet, pour distribuer de la farine et d’autres secours que le comité de bienfaisance avait accordés (1). ”

Aussi ils suffirent à sauver les malheureux de la mort et même de trop grandes souffrances. “ La mort, écrit Mgr Taché à sa mère, ne fera pas les victimes que la famine semblait lui promettre ; la charité sauve ces victimes . . . Les secours venus de l’étranger nous ont permis de soutenir des existences qui sans cela auraient certainement succombé (2). ”

Il importait que les habitants pussent ensemencer leurs champs, pour que la famine pût trouver un terme dans une nouvelle récolte. Mgr Taché apporta la plus grande activité pour procurer à son peuple les semences suffisantes. “ Le comité de secours, écrit-il le 26 mars à sa mère, a reçu ou acquis huit mille minots de grain; c’est à peu près les deux tiers de ce qu’il faut. Là-dessus il n’y a que mille minots de rendus; le reste viendra en bateau à l’ouverture de la navigation (3). ”

En 'effet, quand les lacs et les rivières furent dégelés, un bateau amena un chargement de blé. Il arriva par la rivière Rouge au moment même des semailles. L’Evêque, qui connaissait l’insouciance de ses métis, monta à cheval dès qu’il connut son entrée clans le pays, alla à sa rencontre et fit décharger, le

(1) Lettre du R. P. Simonet au Rme P. Fabre, Saint- Laurent, 20 septembre 1869. — Dans les Missions de la Congrégation des Oblats de M. I., t. IX, p. 266.

(2) Saint-Boniface, 26 mars 1869. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 143.

(3) Ibid.

Agrandissement de la Maison Vicariale des Sœurs par la construction d’un

pensionnat

distinct.

long cle la rivière, au voisinage de chaque résidence, ici 2 sacs, là 3 ou 4, plus ou moins selon le nombre des personnes et Tétendue des champs à ensemencer.

Grâce à T'active sollicitude du prélat et au zèle de ses charitables aides des comités, tous les habitants purent traverser l'époque si critique d’une dure famine sans connaître les affres de la faim et en ayant les ressources suffisantes pour faire leurs semailles accoutumées.

Le collège et le pensionnat des Sœurs purent, grâce aux secours que l’Evêque fut en état de leur donner, traverser les mois de l’épreuve et de la gêne et continuer leur œuvre de civilisation chrétienne. Toutes les paroisses reçurent quelques secours, plus ou moins selon le nombre des habitants et leur pauvreté. Une seule put se suffire à elle-même et nourrir elle-même ses nécessiteux ; ce fut la paroisse de Sainte- Anne.

Durant toute cette terrible année, Mgr Taché fut le père des pauvres. Aussi tous les cœurs sentirent croître encore leur reconnaissance envers le prélat. Le 3 mai, fête de saint Alexandre, tous les habitants s’empressèrent auprès de leur bienfaiteur et lui firent comme une ovation toute spontanée mais pleine d’ardeur. “Vous faites bien, disait ce jour-là aux catholiques de la Colonie, le Gouverneur Thon. McTavish, vous faites bien d’aller présenter vos hommages et témoigner votre reconnaissance à votre Evêque: il a sauvé ce pays de la famine comme Joseph a sauvé l’Egypte ; il a nourri les habitants de ces solitudes comme Moïse a nourri Israël dans le désert (1). ”

Pendant l’été, afin d’occuper de pauvres ouvriers sans travail, autant qu’en vue d’agrandir la maison vicariale des Sœurs, construite en 1847 et devenue tout à fait insuffisante pour son personnel multiplié, Monseigneur voulut leur bâtir en planches une maison de GO pieds par 25, à dpux étages. Il dirigea la construction et subvint à une grande partie de la dépense. Le bâtiment fut béni le 4 septembre. Plus tard, on y ajouta une aile de

((1 Récits du Rév. M. Giroux, curé de Sauite-Anne.

ARCHEVÊQUE HE SATNT-BONIFACE

25 pieds sur 20. Il a servi de demeure aux pensionnaires jusqu'en 1882, époque où, comme nous le dirons, fut construite une autre maison, beaucoup plus grande, entre la maison vicariale et la cathédrale.

Une voie publique passait alors tout auprès du couvent des Sœurs Grises, du côté du nord, allant de la grande avenue qui longe la rivière Eouge à un pont construit sur la Seine. La proximité de ce passage gênait beaucoup les Sœurs. Mgr Taché les engagea à adresser une requête aux autorités de la Colonie pour leur demander de changer le chemin de place, et promit d'appuyer leur pétition. Mgr offrit au Gouverneur et à son Conseil le terrain pour un autre chemin avec 500 piastres pour la construction d’un nouveau pont sur la Seine. Les autorités publiques, attirées par ces offres généreuses et voulant plaire à leur auteur, transportèrent le chemin de l’autre côté de l’évêché, au grand contentement des bonnes Sœurs. La voie est demeurée où elle a été placée en 1868 : c’est aujourd’hui la rue Masson.

LTne cité appelée aux plus grandes destinées dans l’Amérique du nord, était alors à ses premiers débuts: Winnipeg ne comptait encore que quelques maisons dispersées dans le voisinage du fort Garrv et dans les environs de l’ancien fort Douglas, où les premiers missionnaires étaient descendus en 1818 et avaient offert d'abord l’adorable sacrifice.

Au printemps de 1869, Mgr Taché ouvrit la première école catholique à peu de distance du fort Garry et la confia à ses chères Sœurs Grises. Les Sœurs Saint-Thérèse et McDougall en furent les premières institutrices. Le 15 juin suivant, le prélat dit, dans le petit oratoire de l’école, la première messe qui a été célébrée à Winnipeg, en face de Saint-Bonifaee (1).

Les Sœurs Grises ont continué de tenir l’école à Winnipeg jusqu’en 1874, où elles furent remplacées par les Sœurs de .Jésus-

(1) Chronique des Sœurs Grises.

Changement de la rue Masson.

Ouverture de la première chapelle et de la première école à Winnipeg proprement dit.

Arrivée de M. L.-R.

Giroux.

Fondation de la mission du Fort Alexandre, du Fort Francis et du Lac Seul.

Marie. Tels furent les humbles débuts de la grande paroisse de Sainte-Marie de Winnipeg.

Le Rév. M. Ritchot avait passé l’hiver au Canada, chargé par Mgr Taché de lui trouver des prêtres. Quoiqu’il eût employé tout son zèle à cette recherche, il ne put en recruter qu'un seul, le Rév. M. L.-R. Giroux, élève du collège et du séminaire de Montréal, ordonné prêtre le 24 mai de cette même année : un seul prêtre, mais celui qui se donnait à l'archidiocèse de Saint- Bonifaee, par son énergie et son esprit apostolique, valait une légion. M. Giroux partit de Montréal le 2 juin avec M. Ritchot, voyagea avec lui, par la voie ferrée jusqu’à Saint-Cloud et ensuite par les charrettes, et arriva à la Rivière-Rouge le T juillet. Mgr Taché le retint auprès de lui, comme il avait la coutume de le faire pour tous les arrivants, le nomma professeur de philosophie au Collège et lui confia en même temps la charge d'aller dire la messe à Saint-Vital une fois chaque semaine le jeudi et à la Pointe de Chênes ou Sainte- Anne une fois par mois un dimanche. L’année suivante, il le nomma en outre directeur du collège. Nous le verrons devenir en 1870 curé de Sainte-Anne, y établir sa résidence et faire de cette paroisse une des plus pieuses et des plus prospères de l’Ouest.

Le P. Simonet résidait à Saint-Laurent près du lac Manitoba depuis 1864. Il y fut rejoint en 1866 par le P. Camper et en 1867 par le P. Mulvihill. Il n’y avait alors à Saint-Laurent qu’une pauvre chapelle en logs avec une allonge formant un appartement unique où logeaient les trois Oblats, tout ensemble cuisine, réfectoire et dortoir (1). Les deux Pères, tous les deux d’une trempe héroïque, visitaient durant l’hiver, les différents postes échelonnés le long du lac à l’est et à l’ouest, Ebb and Flow, la Rivière à la Grue, la Rivière Poule d’eau et la Baie des

Canards sur le lac Winnipegosis, et même le lac du Cygne et la Rivière Platte.

(1) Notice sur le diocèse de Saint-Boniface, année 1868. — Dans le a Annales de, la Propagation de la Foi, t. XL, p. 236.

ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

Mgr Taché visita en 1868, le lac Manitoba, où il confirma une trentaine de personnes.

Cette même année, il visita aussi la Rivière Blanche et y donna la confirmation (1).

“ Des postes moins considérables ” furent “ établis sur d’autres points de la colonie, notamment à la Rivière Winnipeg, où se trouve le fort Alexandre, au fort Francis, au lac Seul. ” Ils furent pendant plusieurs années “ visités par les prêtres de Saint-Boniface (2) ” ou par le curé de Sainte- Anne. Flous verrons le P. Allard établir le premier sa résidence au fort Alexandre.

La même année, la communauté épiscopale s’augmenta des Pères Tissot et Maisonneuve. Ces Pères avaient jusqu’alors usé leur vie et leur santé dans les rudes travaux des missions du Nord. Mgr Taché, avec une charité que nous pouvons qualifier de magnanime, leur procura une douce et honorable retraite auprès de lui. Il employa le P. Tissot à la desserte de la paroisse et des Sœurs G-rises; il en fit son conseiller et quelques années plus tard son vicaire général. Il nomma le P, Maisonneuve procureur des missions du vicariat de Saint-Albert et de celui d’Athabaska-MacKenzie. “ Son expérience et l’absence de toute autre occupation, écrit-il à Mgr Grandin, vous assurent les jd lus rutiles services. ”

Une nouvelle carrière va s’ouvrir devant l’Evêque de Saint- Boniface.

“ Dormir sous la voûte des deux, enseveli sous la neige, jusqu’à 63 nuits dans un seul hiver, se porter d’une tribu ou d’une mission à une autre, souffrir de la faim et du froid perdu au milieu de ces immenses solitudes et exposé parfois à périr pendant les tempêtes de l’hiver, se trouver le plus souvent au contact de sauvages grossiers et superstitieux, fonder des établissements nouveaux, pourvoir aux besoins de ces missionnaires et de

(1) Lettre du P. Simonet au Rme P. Fabre. — Dans les Missions de la Congrégation des Oblats de M. /., t. IX, p. 266.

(2) Ibid.

Arrivée des Pères Tissot et

Maisonneuve à l’évêché.

Résumé du passé et vue sur l’avenir.

ces chrétientés éparses sur un si vaste territoire; tel fut t'abrégé (1) ” des années que nous venons de parcourir.

De nouvelles sollicitudes, de nouvelles peines commencent pour lui; ces sollicitudes, ces peines ne seront pas moindres que celles qui ont précédé: il déploiera la même charité dans celles-ci que dans celles-là. Il vient de terminer sa carrière de missionnaire Oblat parmi les épreuves de la famine, en nourrissant son peuple; il commence sa nouvelle carrière parmi les cris de guerre, en présentant à tous l’olivier de la paix. La croix et la charité seront ses compagnes assidues dans l’avenir, comme elles l’ont été dans le passé.

(1) L’hon. juge Prud’homme, Cinq ans après, p. 4.

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