LA FAMINE DE
Les sauterelles firent plus de ravages encore en 1868 que dans Ravages des les années précédentes. “ La grande ”, mais triste “ nouvelle à en ises. vous envoyer, écrit PEvêque au P. Aubert le 21 juillet, c’est que nous sommes menacés de la plus affreuse misère : la famine est à nos portes. On n’a jamais rien vu de semblable. Les sauterelles ont complètement détruit toutes les récoltes, et cela dans toute l’étendue du pays. Il n’y a pas un oignon dans nos jardins, pas un épi dans nos champs. La terre est comme le jour où nous l’avons hersée (1). ”
Les habitants de la Rivière-Rouge avaient une autre ressource, insuccès de*
grandes
au moins aussi importante que la culture; c’était la chasse. Or chasses, la chasse fut, cette même année, complètement infructueuse. Les chasseurs revinrent de la prairie “ n’apportant absolumentrien (2). ” “ Il n’y a pas une once de provisions à vendre dans le pays, écrit Mgr Taché au mois de juillet. La misère est déjà affreuse et s’annonce formidable pour l’hiver prochain. Xous n’avons pas de quoi engraisser un pourceau et nous n’aurons rien à semer l’année prochaine (3). ”
Mgr Grandin arriva d’Europe à la Rivière-Rouge au milieu Retour de
® 1 2 3 . , . . Mgr Grandie .
de cette désolation. Il a souvent raconté depuis la pénible impression qu’il éprouva en vo3rant les arbres dépouillés de leurs feuilles et tout rongés par les insectes, les champs dénudés ne présentant, au lieu de moissons, que quelques débris de chaumes.
Mgr Grandin, en effet, nous l’avons dit. était demeuré en
(1) Saint- Boni/ arc, 21 juillet 1868. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre au P. Aubert, 21 juillet 1868.
(3) Ibid.
France après les fêtes du centenaire et la tenue du chapitre, afin de chercher des ressources en hommes et en argent pour ses missions. Dieu avait béni ses efforts : il arriva à la Rivière- Rouge au commencement de juillet avec seize missionnaires, Pères ou Frères: les Pères Légeard, Dupin, Doucet et Fourmont, avec les Frères Némoz, Gérante, C. Guillet, Leriche, Bod, Grézeau, etc., avec une quantité considérable d'effets de toutes sortes; car, on le sait, la monnaie était encore inconnue dans la région des missions sauvages et tous les échanges s’v faisaient en nature, comme aux premiers jours du genre humain.
Mgr Taché avait envoyé jusque à Saint-Paul des charrettes, des chevaux et des bœufs avec des métis pour amener son Coadjuteur et ses compagnons avec leurs effets. Il déploya la plus grande activité pour organiser la caravane qui les emmènerait vers les missions du Nord. Les Pères et les Frères venus de France avec Mgr Grandin étaient bien étonnés de voir l’Evêque de Saint-Boniface s’occuper avec tant de zèle de charrettes et de bêtes de somme, descendre à tous les détails, tout prévoir et tout régler. Il confia à Mgr de Satala tous les effets destinés aux missions du MacKenzie et venus soit avec lui, soit par d’autres voies, nota avec soin ce qui était pour les missions de Mgr Faraud et pour celles de son Coadjuteur; aujourd’hui encore ces Frères parlent avec admiration de la prévoyance et de l’activité du grand Evêque.
Le samedi 26 juillet, la caravane partit de la Rivière- Rouge, avec une longue file de grosses charrettes attelées de bœufs et de chevaux. Mgr Taché accompagna son cher Coadjuteur et les missionnaires jusqu'à Saint-François-Xavier. Le lendemain, dimanche, il voulut que Mgr de Satala officiât pontificalement dans cette église. Le lundi, il marcha longtemps encore avec celui qu’il aimait tant jusqu’au campement de midi et lui fit enfin des adieux pleins de larmes de part et d’autre, qui émurent tous ceux qui en furent témoins.
Le 12 août, Mgr Grandin arriva en face du fort Carlton. Il ne fallut pas moins de huit jours pour transporter toute la troupe et tous les bagages de 1 autre côté de la Siskatcliiwan.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
Un accident fit perdre à l’Evêque de Satala tout ce qu’il avait de plus précieux, un calice et un ciboire que lui avait donnés Pie IX, plusieurs autres vases sacrés, des ornements pontificaux et sacerdotaux d’un grand prix, etc. Après le passage de la Siskatchiwan, les missionnaires se séparèrent. Mgr Grandin se rendit d’abord à l’Ue-à-la^Crosse, éprouvée l’année précédente par l’incendie et passa un mois avec trois' Pères, sept Frères et une quinzaine d’enfants dans une baraque construite après les destructions du feu. Le 25 octobre, il arrivait à Saint-Albert, place Arrivée de
. Mgr Grandin
toute récente encore, où il y a une petite église de 42 pieds sur à st-Aibert. 20 et une maison des missionnaires de 20 sur 20, où il va résider désormais, d’abord comme Coadjuteur du fondateur et de l’époux de cette nouvelle Eglise, puis comme Evêque titulaire, comme l’époux qui lui empruntera son titre et lui donnera la fécondité des parfaites épouses de Jésus- Christ. Mgr Taché lui écrit cinq jours après son arrivée à Saint-Albert: “ Bon Seigneur, déjà depuis neuf ans vous avez reçu la consécration épiscopale : que de choses passées depuis ! Une seule peut-être est demeurée ce qu’elle était alors, l’affection si vive et si sincère qui nous unit (1). ”
Dès lors, Mgr Grandin ne relevait plus de Mgr Taché dans le vicanat^eiigouvernement intérieur des Oblats de ses missions. A la clernan- st-Aibert. de de Mgr Taché, ainsi que nous l’avons dit, les missions du Xord-Ouest avaient été érigées en vicariat indépendant de celui de la Eivière-Rouge.
Le 'démembrement du vicariat de Mgr Taché préparait celui du diocèse de Saint-Boniface.
Mgr Grandin avait passé sa vie dans les missions du Nord- Prs0|fhfeprd01Ii- Ouest, avec les sauvages et les métis \ il était, chacun le sait, d un siastiinw <ie caractère excessivement sensible et un peu timide. Depuis 1 etablissement de la Confédération canadienne et devant les ti ansformations qui se préparaient à la Eivière-Rouge, la succession de Mgr Taché l’effrayait : “ Mgr Taché, disait-il, aura peut-être beaucoup de peine à défendre son peuple contre les envahisseurs
(1 ) Lettre du 30 nov.
1868. — Archives de l’évêché de Saint- Albert.
habiles et puissants qui vont arriver : que pourrais- je, si je venais à lui succéder ? ” Il demanda au cardinal Barnabo, Préfet de la Propagande, s’il n’avait pas quelque moyen d’éviter la succession de Mgr Taché dans le cas où celui-ci viendrait à mourir. “ Le seul moyen que vous ayez, lui répondit le cardinal, c’est de cesser d’être son Coadjuteur.” L’éventualité de cette succession le frappait d’épouvante. Nous allons le voir travailler à devenir Evêque de Saint -Albert, par crainte de se trouver un jour malgré lui Evêque de Saint-Boniface (1).
En attendant, la divine Providence préparait tout doucement les voies à l’érection du siège de Saint-Albert et à la transformation du Coadjuteur de Saint-Boniface en Evêque titulaire.
Le Canada tout entier n’avait formé jusqu’alors qu’une province ecclésiastique. Il devenait nécessaire, depuis l'établissement de la Confédération, après les progrès déjà accomplis de la religion, en prévision de progrès plus considérables encore, d’ériger plusieurs métropoles.
Un concile avait été convoqué à Québec pour le 7 mai 1S6S; il était appelé à délibérer sur l’opportunité de remplacer l'unique province ecclésiastique de Québec par plusieurs provinces nouvelles.
Le Canada se partageait naturellement en deux divisions : la province civile de Québec, où dominait la race française et la province civile d’Ontario, où dominait la race anglaise. Il devenait tout naturel de constituer une province ecclésiastique de Québec pour les pays de langue française et une province ecclésiastique d’Ontario pour les régions de langue anglaise.
Mais que deviendra Saint-Boniface avec l’immense territoire presque désert qui s’y rattache?
Mgr Taché, par modestie, n’aurait jamais voulu prendre l’initiative pour demander que Saint-Boniface devînt une métro-
(1) C’est Mgr Grandin lui-même qui, dans des conversations intimes, nous a raconté que telles étaient les raisons qui lui avaient fait désirer et demander l’érection du diocèse de Saint-Albert, ainsi que nous le raconterons plus loin.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONI FACE
pôle. Mais il redoutait de voir son diocèse uni à la province de langue anglaise, dont elle était plus rapprochée. Il exprime ces craintes dans un grand nombre de lettres. “Je ne pense pas pouvoir me rendre au concile provincial pour le mois de mai, écritil à 1 Eveque d Ottawa le 29 décembre 1867. La question de la division de la province m'intéresse pourtant vivement. Je ne sais pas où vous allez nous caser; mais je vous avoue que je regretterais beaucoup d’être uni au Haut-Canada, qui ne pourra rien pour nous et auquel nous ne nous rattachons par aucun point, si ce n’est pas les hauteurs qui nous séparent (1). ”
Mgr Taché pria son Coadjuteur de faire une seconde fois le voyage de Borne avant de quitter l’Europe et de demander à la Propagande que Saint-Boniface ne fît point partie de la province de Toronto. Mgr Grandin fit en effet le voyage; mais on lui répondit que le Saint-Siège attendrait les propositions du concile de Québec avant d’étudier lui-même la question.
Mgr de Saint-Boniface, autant par délicatesse qu’à raison de Décision du ses occupations, prit le parti de ne poiiit se rendre lui-même au deQuéiec. concile de Québec; mais comme son Coadjuteur devait revenir de France vers l’époque assignée pour la tenue du concile, il le pria de faire en sorte de s’y trouver, s’il le pouvait absolument ; puis, n’étant pas certain que Mgr Grandin pourrait arriver assez tôt, tenant cependant beaucoup à être représenté au sein de la vénérable assemblée, il y députa M. Bitchot, curé de Saint-Norbert.
Et, en effet, le jour de l’ouverture du concile, Mgr Grandin n’était point arrivé encore et M. Ritchot fut admis à tenir la place de Mgr l’Evêque de Saint-Boniface; mais le Coadjuteur arriva le lendemain et siéga dès lors à la place de son Evêque (2).
(1) Archives de l'archevêché d’Ottawa.
12) T.e concile avait d’abord été convoqué pour la fin de mai. Or, Mgr Grandin; selon les arrangements qu’il avait pris, devait quitter le Bas-Canada vers le milieu de mai pour retourner dans ses missions. Mgr Taché, désirant que son Coadjuteur pût assister au concile, écrivit à l’archevêque de Québec “ pour le prier de hâter la convocation du concile, afin que Mgr Grandin pût y assister.” L’archevêque fixa alors
La question de la division de la province ecclesiastique de Québec fut aussitôt examinée. Les évêques furent unanimes à proposer et à demander au Saint-Siège l’érection de trois provinces nouvelles à la place de l'unique province ancienne, la province de Québec, la province de Toronto, la province de Saint-Boniface, la première, dirent les Pères, pour les pays de langue française, la seconde pour ceux de langue anglaise, la troisième pour les contrées de langue sauvage. Seul, Mgr Grandin s’opposa à l’érection de la province de Saint-Boniface. “ J e ne craignis pas, raconte-t-il, d’avouer mes raisons aux Bévérendissime Pères du Concile: c’est qu'il me semblait que nous ne pouvions pas nous suffire à nous-mêmes : tant que nous ferions partie de la province de Québec, les évêques seraient dans la nécessité de nous venir en aide ; faisant une province à part, nous serions abandonnés à notre impuissance. Les Eévérendissimes évêques, continue Mgr Grandin, protestèrent contre ma supposition peu charitable, et je dois avouer que depuis ces dignes évêques n'ont pas manqué d’aider de toutes manières leurs collègues de l’Ouest et leurs missions (1). ”
Mgr Taché et Mgr Grandin avaient pensé à l’érection d'un vicariat apostolique ; mais les Pères du concile furent tous d’avis
la réunion du concile au 7 mai, en s’excusant auprès de ses suffragants de changer la date d’abord assignée “ par considération pour Mgr Taclié.” Mais Mgr de Satala, ayant eu connaissance de la convocation du concile •pouf ht fin (le ma i, sans savoir que la date avait été changée, annonce à Mgr Taché qu’il va prolonger son séjour en France, juste assez pour arriver à Québec à la fin de mai, à la date présumée de la réunion des évêques. “ Vous comprendrez facilement mon embarras, écrit aussitôt. Mgr de Saint-Boniface au Rme P. Fabre, en voyant que je suis cause du changement d’époque, et que ce changement va priver Mgr Grandin d’assister au concile, auquel pourtant j’aimerais beaucoup à le voir présent.” L’Evêque de Saint-Boniface priait le Supérieur général des Oblatsde prévenir son Coadjuteur de la date nouvelle du concile 1 Lettre datée de Sa in t-Boniface, h mars 1 SOS), et, par crainte que peut-être il ne pût arriver à temps, il envoya M.* Ritehot pour le remplacer dans la sainte assemblée en l’absence de Mgr de Satala. Mgr Grandin fut averti assez tôt pour arriver, comme nous venons île le dire, dès le second jour.
fl) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr Tacliè, O. M I.
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de demander l’érection d’un diocèse régulier : car il convenait que la nouvelle province de Saint-Boniface comptât au moins un siège épiscopal en outre du siège métropolitain. “ Ne connaissant pas Saint-Albert et les pays ■environnants, ajoute Mgr Grand in, je priai les Révérendissimes Pères de me faire donner comme à Mgr Provencher autrefois, un titre indéfini, par exemple celui d’évêque du Nord-Ouest, quitte à fixer plus tard le point central comme lieu de ma résidence et titre du diocèse. Tous les évêques furent opposés à ce plan, surtout Mgr Bourget : “ Il vous sera aussi facile, me disait-il, de faire chan- “ ger le titre de Saint-Albert que tout autre, si vous croyez avoir “ des raisons pour cela (1). ”
En conséquence, les Pères rédigèrent une requête pour demander au Saint-Siège l’établissement des trois provinces, notamment de la province de Saint-Boniface et en même temps l’érection d’un siège à Saint-Albert, avec un diocèse démembré de celui de Saint-Boniface. Nous verrons l’effet de cette requête dans trois ans, à la suite de nouvelles insistances de Mgr Grandin pour éviter la succession de Mgr Taché.
Le concile, sur la proposition de Mgr Lafièclie, rédigea une lettre au,x Conseils de la Propagation de la Foi, en France, pour les remercier des secours qu’ils accordaient chaque année aux missions du Canada, et une autre lettre au Supérieur des Oblats afin de lui témoigner sa reconnaissance pour 1 envoi de tant de saints missionnaires, héros de l’Evangile et de la civilisation dans le nouveau monde.
A l’époque où nous sommes de cette histoire, il n existe point encore de chemin de fer dans la colonie d’Assiniboïa, dans la terre de Rupert et dans le Nord-Ouest : tous les transports s’y font par les canots, les barges et les charrettes. Ces charrettes n’ont point de fer; elles sont .toutes en bois, fabriquées avec la hache : lorsqu’une pièce se brise le long des chemins, la hache s’attaque au premier arbre venu et répare le dégât.
D’autre part, à l’exception de Saint-Boniface, la monnaie est inconnue dans tout le pays. Le commerce se fait, comme à l’o-
(1) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr Taché, O. M. I.
La question , d’unir la mission du lac la Biche au vicariat d’Athabasfca - MacKenzie.