JOAN., XII
(•2) Ps. XVIII, r>. '
(3) 1 424 milles, pxr la li^ne ferrée du Pacifique Canadien.
Demi-portage (chemin des canots).
en 1845; alors il n'y avait point de chemin de fer traversant le Canada; bien phis, sur ime grande partie du trajet, il n'existait pas de voie où l'on pût faire rouler un véhicule quelconque.
C'est pourquoi on se rendait dans l'Ouest par eau, non point en vaisseau, car il n'y a pas d'océan entre Montréal et Saint- Boniface, mais en canot, sur les fleuves, les rivières et les lacs qui se suivent presque sans interruption entre ces deux points.
Cependant les bâtiments à vapeur commençaient à cette époque à sillonner quelques points de l'Ottawa ; il n'était pas rare que les canotiers montassent sur le bâtiment et y chargeassent leur frêle embarcation; mais ces heures de délassement étaient bien rares encore ; le canot demeurait à peu près l'unique et constant véhicule.
Ce qui était plus fréquent, c'était de ne {)Ouvoir user du canot Portages et lui-même, sans avoir à sa disposition aucune autre embarcation, portages. Souvent, en effet, il fallait passer d'une rivière dans une autre, distante de la première; ou bien il fallait franchir une chute ou un rapide que le canot ne pouvait monter ou descendre : chaque fois, il fallait faire portage: ce n'était plus le canot qui portait les voyageurs et les bagages; c'étaient les voyageurs qui portaient le canot et les bagages. Ailleurs les rapides étaient moins violents; le canot pouvait les franchir, mais à condition d'être allégé. Les voyageurs descendaient à terre; on déchargeait les bagages en tout ou en partie et on les portait. C'était ce qu'on appelait un demi-portage. Entre Montréal et Saint-* Boniface il y avait ?2 portages et presque autant de demiportages (1).
La journée se passait ordinairement en canot, la nuit sur terre, joumées et
Le matin, quand le temps était favorable, le guide donnait de bonne heure le signal du réveil; au bout d'un quart d'heure, tous étaient dans le canot et les avirons jouaient. Vers s heures, le canot faisait halte, on descendait à terre et on déjeunait. On se rembarquait ensuite en on voguait jusque un peu après-midi. On débarquait alors de nouveau pour dîner, puis
nuits.
(1) C'est Mgr Tacl é (|ui donne ces nombres dans son Rapport de 1888 ar Conseils centraux de la Propagation de la Foi.
on remontait une troisième fois en canot. Le soir, il fallait quelquefois prolonger la marche pour trouver un lieu favorable au campement de la nuit. Enfin, à une heure plus ou moins avancée, les rames s'arrêtaient de nouveau, tous débarquaient, élevaient la tente, allaient à la chasse ou préparaient le repas. Quand les apprêts du festin étaient terminés, on se réunissait autour de la marmite, et on faisait honneur au cuisinier et à la cuisine, car le rude métier de rameurs et le grand air des rivières, des lacs et des forêts stimulaient l'appétit plus efficacement que les apéritifs des pharmacies.
La conversation se prolongeait, le plus souvent, au milieu d'une joie qui ne se trouve nulle part plus grande que dans les déserts. Puis, si les voyageurs étaient catholiques, si surtout il y avait des prêtres, on terminait la journée par la prière en commun. Lee passagers passaient la nuit sous la tente, quelquefois sur les rochers nus; les hommes de l'équipage renversaient le canot sur la terre et se couchaient dessous, précaution qu'ils prenaient pour que le vent ne leur enlevât pas à leur insu leur nécessaire véhicule. Tous dormaient d'un sommeil profond jusqu'à ce que la voix du guide vînt convoquer tout le monde à de nouveaux labeurs. Les journées étaient loin d'être uniformes : le mauvais temps, le vent contraire prolongeait quelquefois les haltes pendant des journées entières; des maladies, des avaries faites à l'embarcation, des accidents divers imposaient des cam- . pements imprévus et quelquefois prolongés. Service des La Compamie de la Baie d'Hudson avait établi depuis lonoj-
canots établi ^ ^°. .i-n x^i --i
par la cie tcmps uu scrvicc assez régulier de canots entre la capitale com-
de la Baie ^ ^ . . , ^^ i ■ •
d'Hudson. mcrcialc du Canada et les immenses territoires qu elle exploitait -. à l'ouest du lac Supérieur. .Deux fois par année, les lettres, les | journaux même et les voyageurs se rendaient du Bas-Canada ; dans les Pays d'en haut par la voie des canots. C'était la voie qu'avait suivie Mgr Provencher pour se rendre la première fois ^ dans la terre de son lointain apostolat, la voie qu'il avait suivie ■ dix fois pour venir demander des missionnaires à Montréal, à . Québec et en France. C'est la voie que vont prendre les premiers , Oblats qui ouvrent à leur congrégation la route de l'Ouest et
portent au grand vieillard de la Eivière-Iiouge le secours si longtemps désiré.
Le P. Aubert avait été désigné par le R. P. Guignes, provincial du Canada, pour commencer .ces missions lointaines. Le F. Taché, nous l'avons vu, après avoir obtenu la guérison de sa mère, avait sollicité et reçu la faveur de lui être adjoint pour compagnon. Il était novice, avait 31 ans et 11 mois^ et avait été récemment ordonné sous-diacre.
Le départ avait été fixé au 24 iuin 1845. -^-^i^^J^"
r fi p. Taché
Le F. Taché se rend à Boucherville le 22 juin pour voir une à sa mère, dernière fois sa mère. Le fils et la mère ne pensaient pas se revoir jamais sur la terre; ils firent donc à Dieu un sacrifice qu'ils croyaient bien Tun et Tautre devoir être perpétuel. " Quels sentiments j'éprouvai en ce moment ! disait-il encore douloureusement quinze ans après au souvenir des déchirements de cette heure pénible. Grand Dieu ! que la terre me parut grande et déserte ! " Que la pensée de ne plus vous voir me fut cruelle î Telle était alors ma conviction (1).^' *
Le jeune homme si sensible, qui aimait sa mère comme Jésus Adieux du
F. Taché
avait aimé la Vierge, pleura; la mère pleura davantage encore, à sa mère. Tous les deux voulaient le sacrifice : " De tout mon cœur je veux ce que Dieu veut, " disait aussi la mère, mais elle pleurait et Dieu ne condamnait point ces larmes ; au contraire le sacrifice lui était d'autant plus agréable que les larmes coulaient plus abondantes et plus brûlantes.
(l) Lettre à sa mère, 24 juin 1880. — M. de la HroqufTie-Taché, de Saint- Hyacintlie, fils de M. Louis Taché, possède un recueil de 124 lettres écrites par Mgr Taché à sa mère, depuis son départ de Boucherville jusqu'à la mort de Mme Taché, c'est-à-dire de 1844 à 1871. Nous citerons souvent ce recueil. La même collection renferme en outre 19 lettres de Mgr Taché à son oncle, Joseph de la Broquerie, dont 16 ont été écrites de la mort de Mme Taché à la mort de M. de la Broquerie. Il se trouve aussi dans la même collection 16 autres lettres écrites par Mgr Taché à s(m frère Louis, à sa tante, Hertel de Rouville, ou à d'autres personnes, ou bien écrites parle 1*. Aubert, le P. Lestanc ou d'autres fils spirituels du prélat à Mme Taché.
C'est un recueil de 159 lettres, extrêmement précieux, que nous avons non seulement lu, mais étudié, et que nous citerons souvent. Le-i Cloches de "^autt-Boin/ace, depuis deux ans, reproduisent chaque semaine une de ces lettres. Celle que nous venons de citer occupe, dans la collection, le n° 70.
Ces deux cœurs purifiés et grandis encore par leur mutuel sacrifice, s'aimeront à l'avenir plus tendrement encore, si c'est possible. Le fils sera loin de la mère et la mère loin du fils; mais la pensée de la mère sera toujours présente au cœur du fils et celle du fils au cœur de la mère.
Messe à l'autel Le 23 iuin, lundi, le P. Aubert se rendit avec le F. Taché, à la
de l'Archi- J ? ? ?
confrérie du cathédrale de Montréal et célébra la messe dans la chapelle de
s. Cœur ^
de Marie. l'Archicoufrérie du Saint-Cœur de Marie. Deux Sœurs de la Charité, les Sœurs Whitman et Cusson, postulantes au noviciat de la maison mère, devaient faire le voyage avec les deux Oblats et se rendre à la Eivière-Eouge auprès des quatre Sœurs fondatrices qui y étaient allées l'année précédente: elles assistèrent et communièrent à la messe du P. Aubert. Les futurs missionnaires mettaient ainsi leur long voyage sous la protection de la Mère dés chrétiens (1).
Départ de Enfin, le mardi 24 iuin, fête de saint Jean-Baptiste, à 4 heures
Longueuil et ' j ^ i ^
de Montréal. ^^^ matin, le R. P. Guignes disait au P. Aubert et au F. Taché : Ite^ f rates dilectissimi, ad oves quae perierunt domus Israël (2). Puis il voulut les accompagner lui-même chez le saint évêqjie de Montréal, Mgr Bourget. Celui-ci bénit tendrement les deux missionnaires. I^e P. Aubert et le F. Taché allèrent à l'église " pour recevoir la bénédiction du Très Saint-Sacrement. " Ils y trouvèrent un grand nombre de personnes réunies pour voir partir les mis>sionnaires et prier pour eux. " Les larmes de quelques bonnes femmes qui se trouvaient près de nous, écrit le F. Taché à sa mère, me touchèrent bien sensiblement. Je supposais qu'elles pleuraient et priaient pour celle à qui mon départ causait le plus de peine. Je joignis mes prières aux leurs et je suppliai Dieu de récompenser ma mère pour le sacrifice qu'il exigeait d'elle (3). "
Le P. Aubert célébra la sainte messe à la maison mère des
(1) L'année précédente, les quatre sœurs fondatrices avaient déjà, sur l'invitation de Mgr Bourget, entendu la messe et communié à ce même autel.
(2) Allez, mes frères très chers, aux brebis qui ont péri de la maison d'Israël.
(3) Journal de Mgr Taché relatant son voyage de Boucherville à la Rivière Rouge en 1845.
Sœurs Grises. Le F. Taché y communia. Tous les deux déjeunèrent dans la communauté. Puis, vers les 10 heures du matin, juste au moment des plus grandes démonstrations religieuses et [>atriotiques qu'amène la fête de saint Jean-Baptiste, les deux missionnaires montèrent dans des voitures pour se rendre à Laehine, où devait avoir lieu l'embarquement. Le P. Léonard accompagnait ses frères en religion. Joseph de la Broquerie et Louis Taché conduisaient leur neveu et leur frère, qu'ils ne pensaient plus jamais revoir. Plusieurs personnes distinguées avaient voulu leur faire escorte. Les deux Sœurs partantes étaient accompagnées de la Sœur Mallet, qui fut plus tard fondatrice et première supérieure de l'importante communauté des Sœurs Grises à Québec, et de la Sœur Deschamps qui devait être pendant 25 ans, Supérieure générale des Sœurs de la Charité.
Les voyageurs arrivèrent à Lachine vers midi. On devait se Départ mettre en marche le soir; mais le vent était très fort; ils furent ^
obligés d'attendre jusqu'au lendemain : ce fut le premier contretemps. La plupart de ceux qui les avaient accompagnés, s'en retournèrent, sans les avoir vus monter dans le canot; M. de La Broquerie fit ses adieux à son neveu; seul, Louis Taché resta et ne retourna à Montréal qu'après avoir vu son jeune frère installé dans la frêle embarcation. En effet, le lendemain, mercredi, 25 juin, le vent était tombé; le canot se mit en marche de grand matin : " les rameurs entonnèrent leurs gais refrains ; la nacelle légère commençait une course qui ne devait se terminer ((u'après 62 jours (1)."
L'équipage se composait d'un guide iroquois, nommé Chariot, L'équipage et d'un Canadien-Français, marié à une sauvagesse du Saul't-Saint- Louis, comme gouvernail et de quatre Canadiens-Français, comme rameurs, " tous rompus aux fatigues des voyages, doués de fort belles voix et sachant par cœur le répertoire de toutes les chansons canadiennes .(2). "
(\) Mgr Taché, Viufjt-rinq amtéfi^ de M luxions dans le X.-O. de VAmériquey p. 24.
(2) Le P. Aubert, Voyage à la Rivière- Row)e, dans les Annales de la Coiuf. des Ohlats, t. II, p. 181.
62 ' ^lE DE MGR TACHE, 0. M. I.,
Le canot portait donc six hommes outre les deux Oblats et les deux Sœurs, et avait un chargement de 2 mille livres, bagages et provisions, fusils et munitions pour la chasse, lignes pour la pêche, couvertures de laine, vivres, etc. Il mesurait 33 pieds de long, 5 pieds de large et 2 pieds de profondeur.
Il était fait d'écorce de bouleau. Le F. Taché décrit ainsi à sa mère le mode de construction. " On coud ensemble de grandes écorces de bouleau; au lieu de fil, on se sert de racin(3 d^épinette appelée par les voyageurs watap. L'écorce est garnie à rintérieur de très minces planches de cèdre ou de quelque autre bois léger; ce sont les lisses. Sur le travers des lisses, à 5 pouces à peu près de distance, sont les courbes qui tiennent tout le canot; ces courbes portent le nom de varangues. Leurs extrémités sont fixées dans une pièce de bois qui règne tout autour du canot et dont les bouts sont repliés pour former les pinces; cette pièce de bois prend le nom de maître (1). "
"Le gouvernail ", c'est-à-dire celui qui tient le gouvernail, est seul debout en arrière. Le guide est seul aussi en avant. Les autres hommes appelés milieux^ sont placés deux à deux, sur des bancs pour ramer.
Tel qu'il est construit, le canot d'écorce de bouleau joint une grande légèreté à beaucoup de solidité et de capacité; il peut porter une charge considérable, flotte sur les moindres ruisseaux, traverse les lacs les plus étendus. " Six rameurs font sans peine 30 lieues par jour '\ peuvent en faire jusqu'à 30, " et Ton ne s'aperçoit du mouvement qu'ils lui impriment qu'aux objets qui semblent fuir sur la rive. Puis, quand la navigation devient impossible, deux hommes chargent aisément l'esquif sur leurs épaules (2). " Départ. " Nous dcvious, sur cette fragile nacelle, écrit le P. Aubert,
vivre pendant deux mois et parcourir d'immenses pays, presque partout inhabités (3). "
(1) Journal du F. Taché.
(2) Lettre du P. Aubert à son frère. — Annales de la Pro/iar/. de la Foi, t. XVIII, p. 442.
(3) Ihid. I
Le canot commença à remonter la rivière Ottawa. Mais le '^'Sontréli vent était contraire; le canot s'arrêta, à une demi-lieue seulement de Lachine, " dans la plus grande des îles Dorval. " Nous espérions en repartir aussitôt, écrit le F. Taché ; mais impossible, le vont soufflait toujours avec une grande violence; il fallut se résigner à passer la journée et même la nuit dans cet endroit, agréable d'ailleurs (1)."' Le soir, "près d'un brasier ardent, poursuit le jeune missionnaire, nous fîmes tous ensemble la prière du soir. Le spectacle de tout ce que la nature a de plus attrayant, joint aux invocations vives et animées de tout un équipage en prière, fit sur mon cœur une impression qui ne s'effacera pas de sitôt. Mille pensées diverses m'agitaient en ce moment; celle surtout du choix que Dieu a fait de moi, malgré mon indignité, pour une si noble mission, m'affectait singulièrement. Puis il me semble que je priai comme il faut, la bonne Mère que j'ai au ciel de prendre soin de la bonne mère que j'ai sur la terre (2). " L'âme du jeune missionnaire se révèle bien telle qu'elle est, dans cette scène du premier campement au désert, ouverte aux émotions de la religion, sensible, aimante, portant partout les joies de l'immolation et le souvenir de sa mère.
Le jeudi, 26 juin, les voyageurs firent cinq lieues et campèrent à Sainte- Anne du Bout de l'Ile, à peu de distance de l'église, " près d'un vieux fort en ruine, en un endroit tout à fait pittoresque et très agréable où il fallut passer la journée et la nuit (3) ; " car le vent soufflait avec violence.
Le vendredi matin, 27, le P. Aubert dit la messe à l'autel de la grande patronne des Canadiens. Le vent soufflait toujours; il y avait en ce lieu un bateau à vapeur: on en profita; on chargea sur le bateau le canot, les voyageurs et les bagages et on arriva ainsi à Carillon. " De là, nous reprîmes notre canot jusqu'à Grenville. A Grenville, comme il y avait lieu de craindre encore le vent, notre sagesse décida qu'il fallait mettre le canot et ses
(1) r.e F. Taché, Lettre à sa mère, 29 juin i^^J.— Collection de M. de la Broquerie-Taché, n" 1.
(3) lUd.
Voyage d'Ottawa au Sault- Ste-Marie.
habitants sur un autre stëatoèât: c'était la seconde et dernière fois qu'ils étaient transportés dans "les chars, flottants de la civilisation. Ils arrivèrent ainsi à Bytown ", aujourd'hui Ottawa, le samedi dans raprès-midi (1).
Les Oblats étaient établis depuis quelque temps à Bytown. Ils n'y avaient encore qu'une pauvre église en bois. Le P. Aubert et le F. Taché allèrent saluer leurs frères. " Quelques heures d'une aimable hospitalité, raconte celui-ci, rendirent plus sensible la séparation et l'isolement. A part le P. Aubert, je devais être plus de trois ans sans voir un Oblat (2). "
Le dimanche, 29 juin, de bonne heure, les deux Pères se rendirent à Aylmer '^ dans une belle et grande voiture fournie gratuitement et généreusement par une dame de Bytown (3). " La pluie les retint plusieurs heures auprès du digne curé de ce lieu, M. Desautels, qui leur donna la plus cordiale hospitalité. Le F. Taché profita de ce contre-temps pour écrire une première lettre à sa mère (4). " Bonne Maman, lui dit-il, consolez- vous de mon absence, le bon Dieu vous bénira et nous bénira tous à cause de ce sacrifice mutuel. La nature vit, mais n'oublions pas qu.'il faut la faire souffrir pour être heureux et surtout pour plaire à Dieu. Bonne Mère, pardonnez-moi le sacrifice que je vous fais faire et soyez persuadée qu'il vous sera utile. Puis je suis bien, notre voyage est vraiment agréable; nos Sœurs prennent de nous un bien grand soin et nous avons en abondance tout ce qui nous est nécessaire ou utile. Si on savait tout ce que notre voyage a d'agréable, tout le monde voudrait le faire (5). "
Le 30, lundi, "le temps était très favorable; " à 2 heures de l'après-midi, les voyageurs avaient fait " dix lieues et campaient au Portage-des-Chats (6). "
(1) Le F. Taché, Lettre à sa mère, 29 juin ISJ^n. 1
(2) Vinçft aiinéeii de M'mxioH.'^ . . . ., p. 24.
(3) Aylmer, 29 juin 1955.
(4) Lettre citée plusieurs fois, n' 1, de la collection de M. de la Broquerie- Taché. l
(5) Ihi-I.
(6) Poai fioriptvm. do l;i lettre précôdento, «'crit au trayon, '-sur une valise, à la pl'iif." J
Le lendemain, 1er juillet, le F. Taché assista et prit part pour la première fois à nn grand portage; ce spectacle l'intéressa vivement.
Voici la description qu'il fait d'un grand portage. " Le canot Portage de« est déchargé ; deux hommes le transportent sur leurs épaules DétaUs^sur les nues: deux autres les accompagnent pour les remplacer de temps plffts^*^®* en temps. Le reste de l'équipage suit avec une partie des effets, portages. Viennent ensuit-e les missionnaires avec quelques débris de la cao-gaison. Les hommes ont pour ces portages des espèces de harnais nommés colliers. Ces colliers sont composés d'une large bande de cuir qu'ils s'appliquent sur le front; aux extrémités de cette bande en sont cousues deux autres plus étroites et beaucoup plus longues qui servent à lier les fardeaux: ce sont les 'brandies dti collier. Les bagages sont divisés en poids d'environ 100 livres. Chaque homme doit porter deux de ces pièces. Il ' trouve des voyageurs qui peuvent en porter jusqu'à cinq; mais ce sont de bien rares exceptions et la très grande majorité en a assez de deux. Chacun lie une pièce avec les branches de son collier et se la met sur le dos avec le collier sur le front, puis il en applique une seconde sur la première, en sorte qu'elle s'appuie sur le cou. Cette seconde pièce paraît peu disposée pour la consolation du voyageur; cependant elle lui aide, en ce sens qu'elle forme un contre-poids qui empêche la première de tirer trop la tête en arrière. Malgré cette pesante précaution, il est arrivé que des voyageurs trop faibles ont été renversés et se sont brisé la tête sur les pierres. Cet accident ne peut arriver que dans les côtes escarpées.
*' C'est ainsi que les hommes transportent tous les effets ; ils font pour cela jusqu'à trois et quatre voyages.
" Si le rapide n'est pas trop considérable, on le monte ordi- Petit portage, nairement à la cor délie. Les passagers vont par terre si la chose est possible. Les bouts de canot saisissent leurs longues perches, seules armes dont ils se servent en pareilles circonstances. On lie fortement la pince dn canot avec une longue corde, à l'extrémité de laquelle vont se placer les milieux^ dans l'eau ordi-
nairement, où ils se consument en efforts violents pour hâler le canot au signal donné par le guide.
" Je n'ai jamais vu cette opération, écrit le F. Taché à sa mère, sans un sentiment de déplaisir. Il y a dans le bruit des vagues qui se brisent sur les rochers, dans la voix émue du guide qui donne ses ordres, dans la peine et le travail de ceux qui tirent ' " la cordelle, dans le danger que court le canot, suspendu par un
fil au-dessus de Tabîme, il y a, dis- je, dans tout cela, quelque chose qui fatigue et qui ferait préférer les portages, si ce dernier mode n'était pas plus long.
" Il faudrait avoir des cœurs de bronze, ajoute le sensible missionnaire, pour n'être pas touché de la misère de ces malheureux et j'ai toujours vu avec peine la fatigue de nos hommes (!)• '^ Aussi, " avec quelle reconnaissante sympathie et quelle admiration parlera-t-il toute sa vie de ces bons serviteurs ! On aurait dit que son cœur souffrait encore dans sa vieillesse de ce qu'il leur avait vu endurer quarante ans auparavant (2). " <jueiques dé- Le s^uide donnait le matin de bonne heure, ainsi que nous
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voyage. l'avons dit, le signal du départ, toutes les fois que le temps était propice. Dès que Chariot avait crié de sa voix de Stentor: ^^Lève ! Lève !" il entendait que tout le monde sortît à l'instant de sa couche, comme un maître des novices l'exigerait dans le noviciat le plus fervent. Le moindre retard le mettait de mauvaise humeur, et on l'entendait aussitôt dire en mauvais français: '^ Va-t-on passer l'hiver icit (3) ? "
" Comme tout le monde se couche habillé, on est bientôt debout. L'équipage met le canot à l'eau, le charge immédiatement et enlève les effets du campement: tout cela dure au plus un quart d'heure. Durant ce temps, les voyageurs plient leur lit, abattent leur tente et s'embarquent, remettant à l'heure du déjeuner les soins de toilette. Le canot, mis à l'eau le matin, n'en est plus retiré que le soir, à moins qu'il ne se rencontre
(1) Journal de voyage.
(2) Notes des Sœurs Grises.
(3) Récits de la Sœur Cusson.
AECHEVÊQUE DE SAÎNT-BONIFACE
quelque portage, ou qu'il ne se déclare une voie d'eau, accident qui arrive fréquemment (1). "
Xous avons dit que tous les soirs la prière se faisait en commun avant le coucher. Tous les matins, elle se faisait aussi sur le canot, après le départ. Dans la journée on récitait le chapelet sur la barque, et un des missionnaires faisait, à haute voix, une lecture pieuse.
Chaque fois que Ton passait d'une rivière dans un lac ou d'un lac dans une rivière, le P. Aubert donnait de l'eau bénite à tout l'équipage ; tous se signaient et l'on entonnait Y Ave Maris stella ou un cantique (2).
Toute la journée, les chants animaient la solitude. Les cantiques revenaient souvent; le reste du temps était donné aux " chansons des joyeux avirons. " " Ces chansons n'excellent pas sous le rapport de la poésie, écrit le F. Taché ; leur grand mérite consiste dans la beauté des airs, dont la cadence est en parfaite harmonie avec le mouvement de l'aviron, ce qui aide beaucoup les voyageurs. En effet, aussitôt que Ton chante, il semble que la rapidité de la marche est doublée. On va beaucoup plus vite sans que les hommes s'aperçoivent de la fatigue (3)." Aussi l'on chantait autant pour aider les rameurs que pour satisfaire la piété et entretenir la joie.
Tout le monde chantait. Là, comme ailleurs, le jeune novice était le premier à donner l'entrain. Pour égayer les voyageurs, il leur chantait souvent ce refrain:
Quand trois poules s'en vont aux champs,
La première passe en avant, •
La deuxième suit la première,
La troisième passe la dernière, eto. (4)
Tout n'est pas gai cependant dans ces voyages à travers les déserts. " Lorsqu'un orage vous surprend, il vous mouille jusqu'aux os. La réflexion du soleil ardent sur l'eau vous brûle les
(1) Le P. Aubert, Voyage à la Rivière-Rouge, dans les Annals de la Congrégation des Oblats, t. II, p. 181. (2, Ibid.
(3) Journal du F. Taché.
(4) Récits de la Sœur Cusson.
mains et le visage et vous rend, en peu de jours, semblables au Peaux-Eouges. Les campements du soir, aî>rès une journée de pluie, sont peu confortables ; il arrive même quelquefois que vous trouvant envahi par les eaux durant la nuit, votre lit se trouve tout à coup transformé en baignoire. Comme les chemins des portages et surtout des demi-portages ne sont pas précisément des routes royales, il faut souvent se frayer une voie à travers les broussailles, qui mettent vos habits en lambeaux. Quelquefois le sol que vous foulez est si rocailleux qu'il met vos chaussures hors de service; ce qui pourtant est moins désagréable que de traverser un bourbier, ce à quoi il faut bien encore savoir se résigner de temps à autre. Si durant la nuit, il s'élève un vent violent, la tente est bientôt jetée à bas, et vous vous trouvez alors couché à la belle étoile. " Ce sont là " les petites misères. '' Ce qui est bien autrement redoutable, " ce sont les piqûres des maringouins et des autres insectes qui s'acharnent pour tourmenter les pauvres voyageurs : c'est là un fléau qui quelquefois n'est paj tolérable. "
Le dimanche était aussi pour les voyageurs le jour du Seigneur. Ce jour-là, " une tente mieux parée que de coutume devenait, dans la solitude des forêts, l'église du Dieu vivant ; on y élevait un autel sur des troncs d'arbre couchés près du rivage; des fleurs sauvages l'ornaient de leurs couleurs et répandaient tout alentour leurs parfums. Là descendait la victime qui partout s'immole pour le salut du monde (1). "
Pendant deux mois, les voyageurs n'auront sous les yeux que "des arbres, des rochers et des eaux (2)." A peine trouveront-ils çà et là des traces de l'homme, "des huttes de sauvages échelonnées ^ de grandes distances sur les bords des lacs et des rivières, " et " quelques postes de la Compagnie de la Baie d'Hudson (3)," consistant le plus souvent en une maison de bois et en quelque hangar.
(1) Lettre du P. Aiibert à son frère. — Anwtles de. la Propa ation rJe la Foi, t. XVII r, p. 444.
(2) Ihid.
(3) Ihid.
Les missionnaires avaient des lettres de recommandation qui enjoignaient aux chefs des postes de leur fournir les provisions nécessaires. Le F. Taché loue plusieurs fois la générosité et la courtoisie des employés de Thonorable Compagnie- La Compagnie exigeait rigoureusement que lorsqu'un canot passait vis-à-vis d'un de ses forts, les rameurs avertissent de leur passage en entonnant une de leurs gaies chansons. Une fois, nos voyageurs, en passant près d'un fort, ne donnèrent point le signal convenu. Les employés effrayés, craignant que ce fussent des ennemis, envoyèrent en toute hâte un canot à la poursuite. Les passants comprirent; mais, cédant à un mouvement d'humeur joviale, au lieu d'entonner une chanson, ils se mirent à ramer plus fort; puis, ralentissant subitement les avirons, ils se laissèrent approcher et saluèrent gracieusement ceux qui les poursuivaient. Ceux-ci comprirent qu'ils avaient affaire non à des ennemis, mais à des plaisants, rendirent le salut et rebroussèrent chemin (1).
Les détails que nous venons de donner concernent l'ensemble du voyage. Eevenons au point où nous avons laissé les missionnaires.
Le 2 juillet, fête de la Visitation, nos voyageurs vont saluer les deux missionnaires des Allumettes, tous les deux prêtres ; ils les trouvent fort pauvres, possédant à peine les choses les plus nécessaires à la vie.
Le plus âge était Irlandais, le plus jeune Canadien-Français; celui-ci était un ancien condisciple du F. Taché. Ce fut une grande joie pour les deux amis de se revoir dans les déserts, au service des pauvres sauvages. Le P. Aubert, qui ne savait pas encore l'anglais, conversait en latin avec le prêtre irlandais, tandis que les deux confrères d'études parlaient avec entrain leur idiome maternel. Les missionnaires avaient auprès d'eux un bon serviteur, qui, tout étonné de rencontrer des Sœurs, leur faisait l'honneur d'une demi-génuflexion, réservant de la faire
(1) Récits de la Sœur Cusson.
plus profonde chaque fois qu'il passait devant le F. Taché ou - le P. Aubert (1).
Le 3, ils passent au petit fort William, et entrent dans la rivière Creuse.
Le 5, ils sont au portage de la Roche-Capitaine et y voient Tendroit où un voyageur avait été tué par son canot. Ce voyageur avait une des pinces du canot sur Tépaule; il se trouvait sur le chemin, d'un côté une grosse pierre, de l'autre un arbre: en voulant éviter l'un et l'autre, il trébucha, le maître du canot lui tomba sur le cou et lui sépara la tête du tronc.
Le 6, ils étaient au fort Mattawa. C'était le dimanche. Durant tout le voyage, le P. Aubert célébra la sainte messe le dimanche et les fêtes de la Sainte Vierge. Il dit la messe ce jour-là, près du fort, dit le F. Taché, avec " nos valises pour autel et notre tente pour sanctuaire. " " Nous nous proposons, ajoute-t-il, de chanter les vêpres après-midi dans le canot; vous pouvez croire que j'en ferai en grande partie les frais. "
Le P. Aubert baptisa en ce lieu un métis qui, contre la coutume, avait pour mère une Canadienne-Française et pour père un sauvage. Le F. Taché fut parrain ; une des Sœurs fut marraine. " Je vous assure, dit-il à sa mère, que mon filleul n'est pas très blanc. " Il lui donna, en souvenir de sa mère, le nom d'Henri. Il profita de quelques instants de loisir pour écrire à sa mère (2) : " Nous sommes à 120 lieues de vous, lui dit-il, mais mon cœur n'en est pas loin et tous les jours je prie beaucoup pour ma mère (3). "
Les voyageurs avaient jusqu'alors navigué dans l'Ottawa.
Les rives de la gTande rivière étaient alors partout ombragées de magnifiques forêts. Il y avait des chantiers établis sur tout son parcours, jusqu'à Mattawa et plus haut encore pour l'exploitation du bois de haute , futaie. Plus de 5.000 hommes travaillaient en 1845 à la coupe et au transport des billots.
(1) Récits de la SœurCusson.
(2) Mattawa, 15 juillet 1845. — Collection de la Broquerie-Taché, n° 2.
(3) Ibid.
'• Ces pauvres gens, si mal famés en Canada, sous le nom d'hommes de cage, dit le F. Taché à sa mère, ne sont pas plus méchants que les autres; seulement, l'abandon dans lequel ils se trouvent, autorise parmi eux la licence. Il suffirait de quelques missionnaires pour en faire de très bons sujets. La foi bien vive en eux leur fait voir avec plaisir et respect les ministres de la religion. Xous eûmes l'occasion d'en voir un grand nombre qui tous se conduisirent à notre égard de manière à nous ôter la mauvaise opinion que nous avions d'eux avant de les connaître (1). ^'
" Il y a sur une élévation près du fort Mattawa un arbre bien singulier. Cet arbre a parfaitement la. forme d'une croix très régulière. La nature semble s'être plu à placer là l'arbre du salut, pour que sa vue pût inspirer aux sauvages de ces endroits, la pensée de marcher à la suite de cet étendard glorieux (2). "
Quoique le jour du Seigneur soit saintement observé partout où flotte le pavillon britannique, le canot d'écorce reprit sa course le dimanche dans l'après-midi. Il quittait l'Ottawa pour remonter son affluent, la rivière Mattawa.
" La rivière Mattawa, dit le F. Taché, n'a de remarquable, que Le voyage à la quantité de ses rapides, qui nécessitèrent neuf portages com- rivière plets et autant de demi-portages. Les rives sont en général très escarpées. Dans -un des rochers qui les bordent, se trouve l'ouverture d'une caverne profonde que les sauvages nomment i)orte d'enfer. Ce nom lui vient de ce que ces braves gens croient que le diable habite ce réduit. La preuve qu'ils en donnent, est que plusieurs personnes ayant tente de s'y introduire, s'en sont senties repoussées et que les flambeaux qu'elles portaient, ont été éteints malgré toutes leurs précautions (3). "
De la rivière Mattawa, le canot s'engagea dans la rivière des ^ Jf^^g^g^J^g Vases " qui pendant près d'une lieue, n'a que la largeur du "^^s^^-
(1) Journal «lu P. Taché.
(2) lldd.
(3) Ibiâ.
canot. L'exiguité de cette rivière, remarque le F. Taché, donne naissance aux trois portages des Vases (1). ^' Les marin- On était à la saisou des moustiques: ils abondaient dans ces
goulns et la . .
légende des résfions désortcs. " Ils nous accueillirent avec tant d^empresse-
voyageurs. " ^
ment, écrit le jeune Oblat, que nous en eûmes le cou enflé pendant plusieurs jours (2). "
Le F. Taché distingue trois espèces de moustiques: 1^ les maringouins, que certains voyageurs appellent cousins; 2^ les moustiques proprement dits, " qui au moins ont assez de savoir-vivre pour se retirer au déclin du jour" ; 3^ les l)rûleaux, ainsi nommés parce que leur piqûre cause à peu près le même effet qu'une étincelle tombant sur la peau. Ces derniers " exercent leur talent '' depuis le haut du jour jusqu'assez tard dans la nuit. Le F. Taché donne la palme aux maringouins, parce qu'ils ne laissent de trêve aux pauvres humains ni le jour ni la nuit et que leur triste bourdonnement se joint à leurs piqûres pour empêcher de dormir.
" Les voyageurs, ajoute le narrateur, expliquent ainsi l'origine de ces moucherons. Une sainte, disent-ils, vivait retirée au fond des bois ; mais comme elle n'éprouvait que des consolations, elle demanda à Dieu de lui fournir les moyens de faire pénitence et par là d'acquérir des mérites. Dieu, docile à sa voix, lui envoya et les maringouins et les moustiques et les brûleaux^ mais en si grande abondance qu'ils la firent mourir, avant qu'elle eût le temps d'en demander le rappel. Depuis ce temps, tous ces insectes, fidèles à leur mission, agissent comme si tous ceux qu'ils rencontrent avaient un grand attrait pour la pénitence (3). " ^la^c^Nf^issIn ^^ mardi, 8 juillet au soir, la petite troupe campait sur les bords du lac Nipissing, " grand et magnifique lac, mais fort dan-
(1) Lettre à sa mère, SauU-Ste- Marie, 16 juillet 1845. —N'* 3 de la collection de M, de la Broquerle-Taché. — Publiée dans les Cloche? de Saint- Boniface, n° 12, septembre 1902 ; par erreur, la lettre a été reproduite dans les Cloches de Saint-Boniface sous la date du 18 juillet.
gereux pour la navigation (1)/' Le lendemain elle le traversa sans accident " grâce à Dieu et à sa sainte Mère (2)." " En doublant une pointe qui est à rextrémité de cette traverse, nos hommes, dit le F. Taché, nous racontèrent le trait suivant. Trois canots de voyageurs étaient campés tout près de cette pointe; il faisait un vent très fort. Les guides délibérèrent si Ton pouvait avancer sans danger. L^un d'eux se décida pour l'affirmative, malgré les conseils de ses camarades qui ne voulaient pas suivre son exemple. A peine fut-il à l'endroit où nous nous trouvons, qu'il reconnut son imprudence et déclara à son équipage qu'il se trouvait dans un danger imminent. A cette nouvelle, un bourgeois qui était dans le canot, transporté d'un barbare désespoir, saisit son fusil et, s'adressant au guide : " Malheureux, lui dit-il, puisque tu nous a mis dans le danger, il faut que tu périsses ! " En disant ces mots, il tire le coup fatal ; la balle meurtrière perce l'infortuné guide et l'étend sans vie aux pieds de ses compagnons de voyage. Le canot, privé du seul homme qui pût le tirer du péril, ne tarda pas à être la proie des flots et quatorze hommes devinrent les victimes de l'imprudence du guide et de la barbarie du bourgeois. Un seul fut assez heureux pour gagner terre.
" Déjà bien des hivers, poursuit le jeune Obiat, sont venus Les croix près glacer le rocher témoin de cet affreux accident et dix croix sont Nipissing et
Ailleurs
encore là, pour attester l'événement et avertir les voyageurs en canot que leur embarcation est très faible et qu'ils ont besoin de beaucoup de prudence. Comme nous déjeunâmes sur cette même pointe de rocher, nous allâmes visiter ces croix, en redresser quelques-unes et prier pour ces infortunés. A bien des endroits, pendant tout le voyage, nous avons vu des croix plantées sur les tombes de personnes noyées ou mortes en voyage par quelque autre accident. La religion, qui est toute de charité, ne nous permet jamais de passer près de ces croix sans prier pour ceux qu'elles couvrent et auxquels peut-être personne ne pense (3). "
( I ) Lettre à sa mûre, S in/tSaui(e-Marii', \Q juillet 1845.
{'!) Jhvl.
(l) Joiirnil «lu F. Taché.
Descente de la Le mercredi soir, les voyageurs entrèrent dans la rivière de»
rlvièr© dos
Français. Français, "^ belle et large rivière, où se trouvent une multitude d'îles (1). '^ Le jeudi, raconte le F. Taché, "nous sautâmes des rapides toute la journée; c'est peut-être ce qu'il y a de plus agréable dans le voyage : la force de l'eau nous entraîne avec la rapidité de la flèche. La plus âgée de nos Sœurs, poursuit-il, éprouve une frayeur incroyable lorsque l'on arrive à ces rapides; elle saisit avec avidité tout ce qui se présente sous sa main ; mais la plus jeune a un courage vraiment héroïque, elle n'a peur de rien (2). " " Quant à nous, nous nous rassurions sur l'habileté et la force de notre guide, auquel, outre ces qualités, nous connaissions beaucoup de prudence.
" Lorsqu'il n'était pas certain d'un rapide, il se dressait sur le maître du canot, pour reconnaître son adversaire; puis, lançant un regard de feu sur tout l'équipage, il poussait un cri perçant pour encourager son monde à ramer fortement. Nous saisissions nous-mêmes nos avirons, si nous ne les avions déjà, et nous joignions nos efforts à ceux de nos hommes ; car plus le canot va vite, plus il y a de facilité à le guider. Alors le canot passe comme un trait. Le rapide fini, on se félicite de l'heureux succès et l'on continue gaiement sa route. Il y a pourtant un véritable danger à sauter ainsi les rapides et l'on est quelquefois de cinq ou six pouces d'un rocher ou d'un bouillon, qui, l'un et l'autre, pourraient être cause de notre perte; mais on se confie en la Providence et pour ma part je n'aurais voulu avoir que des rapides à sauter (3). "
Le vendredi matin, 11 juillet, la petite troupe quittait la rivière des Français, pour entrer dans le lac Huron, " une de ces mers d'eau douce sur lesquelles la vue se perd dans un lointain que l'œil ne peut plus atteindre (4). " Le grandiose de ce lac, ajoute le jeune missionnaire, est beaucoup orné par un nombre
(1) SnunSle-}far:(', H\ jui/l, t 18-15.
(2) Ihiil.
(3) Jour nul du F. Taché.
(4) Lettre à sa mère, Smilt-Ste- Marie, m juillet 1845.
presque infini d'îles. . Le secrétaire du Gouverneur vient de nous dire qu'il y en a jusqu'à 42.000 (1). '' Le P. Aubert dit la messe au fort de la Cloche, sur l'île Manitouline; une vingtaine de catholiques habitant cette île assistèrent au service divin. Il y avait en ce lieu un missionnaire, M. Proulx, pour lequel le F. Taché avait des lettres; mais il n'eut pas le temps d'aller le trouver; il remit les lettres à des commissionnaires sûrs (2).
Les voyageurs mirent cinq jours et demi à traverser le lac Huron, et arrivèrent au Sault-Sainte-Marie le 16 juillet, à midi, le 22e jour après leur départ de Lachine. C'était un mercredi; il pleuvait.
Le F. Taché exprime souvent sa reconnaissance envers les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour la gracieuse hospitalité qu'ils exerçaient envers les missionnaires. Au Sault- Sainte-Marie, M. Ballender, bourgeois de l'honorable Compagnie, leur donna " une hospitalité digne d'un vrai gentilhomme anglais (3). "
Il profita de quelques instants de repos auprès de leur hôte aimable, pour écrire une troisième lettre à sa mère (4).
Le soir, la pluie s'arrêta ; le vent soufflait toujours. Le canot Traversée du fit son entrée dans le lac Supérieur. Mais, poursuit le F. Taché, ^^^ supérieur. " à peine étions-nous en route que la pluie vint nous assaillir et force nous fut d'aller du côté américain, dans une espèce de ma^ rais où il f al hit faire de la terre neuve pour placer les tentes : 'est le plus chétif campement que nous ayons eu de tout le V oyage et la Providence semblait ne nous avoir fait jouir de l'aimable réception de M. Ballender que pour nous faire sentir plus vivement l'inhospitalité des forêts américaines (5). "
(Il Lettre à sa mère, Sault-Sainte-Marie, \Q juillet 1S45.
(2) Ihid.
(3) Ihid.
(4) Nous l'avons dt'jà citée plusieurs fois, SauU-Ste- Marie, IG juillet 1845.
'5) Lettre à sa mère, Saivt-Boniface, 26 août 1845. —Collection de M. de la Broquerie-Tarli»'', n^ 41, publiée dans les Cloches de Saint-Boniface, n"' 13, 1er octobre 190J.
Le canot mit 13 jours et I/2 à traverser le lac Supérieur; mais " sur ces 13 jours et %, il y en a eu 5 de dégras (1). ''
Les campements sur le rivage du lac Supérieur furent souvent bien peu confortables; d^ordinàire, les voyageurs ne trouvaient que de grosses pierres ou des souches d'arbres. Le soir/ en mettant pied à terre, on commençait par faire du feu. " Le P. Aubert, raconte le F. Taché, aimait à préparer le bois, et moi j'étais le grand Lucifer. Xous faisions des feux à brûler la terre entière. Trois perches liées ensemble forment l'élégant trépied auquel sont suspendues des chaudières qui annoncent aux voyageurs que bientôt il leur sera donné de réparer dans un repas plus ou moins abondant, mais pris avec appétit, les forces qu'ils ont perdues par le travail. Le feu, si gai de sa nature ; des tentes, asile de repos des voyageurs; un canot renversé dont on répare les brèches; un équipage et des passagers parlant ensemble de mille choses, mais surtout du pays et des amis, tout cela forme un ensemble charmant (2). "
Le 21 juillet, le P. Aubert fit 9 baptêmes à la rivière Michipicoton. Plusieurs fois, sur les rives et sur le lac lui-même, les voyageurs virent les sauvages qui habitaient en ces régions. " Ces Indiens, écrit le F. Taché à sa mère, appartiennent à diverses tribus de la nation des Sauteux, qui tirent leur nom du Sault- Sainte-Marie, qu'ils habitaient autrefois. Ces sauvages sont en général des hommes bien faits et ils ne diffèrent des blancs que pour la couleur. Ils laissent croître leurs cheveux d'ébène. Quelques-uns même les nattent, comme le faisaient, il y a quelques années, nos demoiselles canadiennes. Le costume de ces sauvages est très léger en été. Les hommes se contentent d'une bande de drap, d'à peu près six pouces de large et d'une brasse de long, liée aux reins par une j^etite corde. La plupart pourtant, dans les circonstances solennelles, joignent au brayet des mitasses, une chemise ou une couverte; quelques-uns même ont tout le costume canadien. Les femmes s'habillent d'une
(1) Dégrader, regrader, recvlrr^ on du moins ne plus avancer sous l'influence du vent. ■
(2j Journal du F. Taché. |
façon différente. Elles prennent une brasse de drap, dont elles cousent les extrémités ; s'introduisant dans ce fourreau, elles- le lient à peu près vers la taille, ayant soin de le laisser passer quelques pouces au-dessus de la ceinture. . . La chevelure des deux sexes est quelquefois ornée de petits boutons blancs, de morceaux de cuivre ou de grains de collier. Puis Téclat de leur teint est de beaucoup rehaussé par une épaisse couche de vermillon, dont ils aiment beaucoup à se barbouiller. . . Ces sauvages sont tous très pauvres. En été, la chasse et la pêche leur fournissent une nourriture assez abondante ; mais en. hiver ils ne vivent que très difficilement, et ils mourraient tous s'ils n'étaient habitués dès l'enfance à des jeûnes rigoureux. . . Le sort des femmes est tout à fait pénible. Elles sont plutôt les esclaves que les compagnes de leurs maris. Elles sont chargées des travaux les plus durs; puis les coups de bâton et autres plus douloureux encore viennent souvent leur rappeler qu'elles ont un maître cruel à servir. ' L"ne chose qui m'a toujours étonné, c'est de rencontrer ces Indiens, sur les lacs, par de gros vents, dans des canots dont on peut à peine se figurer la légèreté et voguant avec leur femme, leurs enfants, leurs chiens et tout le ménage. Quand on passe auprès d'eux, ils s'approchent ordinairement, et si on leur fait la politesse de s'arrêter, ils nous donnent de grosses et cordiales poignées de mains, accompagnées d'un salut à la française : Bojou, Bojou, Bojou : un mot que tous savent et qu'ils ne manquent pas de répéter à l'envi. S'ils ont du poisson ou du gibier, on échange ces articles pour quelques autres et on se sépare bons amis ( 1 ) . "
" A la fin du lac, il y a un passage dangereux, c'est la Baie du Tonnerre." Le canot s'y trouvait le lundi 28 juillet; mais la violence du vent le força à aborder à l'île aux Lièvres. Pendant deux jours, l'ouragan le tient cloué sur cette île déserte. Enfin, le mercredi, 30 juillet, le guide, "après avoir passé la nuit debout à attendre un moment favorable," donna le signal du départ
(1) Journal du F. Taclié,
vers 5 heures du matin. Tous se hâtèrent d'embarquer. Mais ils étaient à peine à " une lieue de terre, " que le vent se leva de nouveau avec plus de fureur. " Il était impossible de retourner en arrière. Pendant quatre heures, le canot fut battu par des vagues d\me hauteur épouvantable : la mince embarcation craquait; le guide, avec ses deux bras de fer, tenait les bords du canot ; un homme avait peine à vider Teau qui entrait par les brèches. Le danger était imminent: quand le canot était sur le haut d'une vague, il semblait que dans sa descente, il allait s'engloutir dans l'abîme (1). " " Chaque lame, dit le F. Taché, en se brisant sur la petite embarcation, nous arrosait de la façon la plus désagréable. Un silence profond régnait parmi nous ; nos voyageurs, ordinairement si gais, étaient en ce moment tristes et mornes (3)." " Quoiqu.e habitués aux fureurs du lac Supérieur, ils paraissaient ne plus attendre que la mort (3)." "Nous n^entendions que le bruit des vagues et des avirons; nous nous consumions en efforts presque impuissants; nous avions encore deux lieues pour gagner terre : ce fut le moment le plus pénible de tout le vovage (4). " " Tout le monde priait. Le pieux novice oblat de Marie Immaculée^ avec un élan de foi et de confiance, demanda qu'on chantât VAve maris stella (5)," '^'^pour attirer la protection de celle que tout le monde se plaît à nommer la protectrice des affligés; (6). " Puis chacun continua sa prière en invoquant le saint auquel il avait le plus de confiance. "Je crois, dit le F. Taché, que sainte Anne passa un mauvais moment, car c'est la sainte favorite de la sœur Withman, et la bonne sœur avait une peur telle qu'elle avait déjà fait son dernier acte de contrition (7). "
(1) Récits de In .Sœur Cnsson.
(2) Lettre du F. Taché a sa mère, S li ni- Bonifier, 2») août 1845. (S) Récits de la Sœur Cusson.
(4) Lettre citée du F. Taché.
(5) Récits de la Sœur Cussou.
(G; Letcredu F. Taché.
(7) Saint- Boni face, 26 août LS 5.
Enfin, par la protection de la Vierge Immaculée et de sa miséricordieuse Mère, . la petite troupe peut mettre pied à terre, "les passagers couverts d^eau, les hommes accablés de fatigue, tous brisés d'émotions (1) " et " faisant sans regret leurs adieux au lac Supérieur (2). '' C'était le 36e jour du voyage.
Ce jour-là, le guide Chariot n'avait su prévoir la tempête ou n'avait pu l'éviter. Il avait cependant, comme les sauvages habitués au lac Supérieur, un merveilleux instinct pour prévoir l'orage. Citons un fait qui s'était passé quelques jours auparavant.
Le temps était calme; rien ne paraissait annoncer une tempête. Cependant on demeurait au campement; Chariot regardait de temps en temps le lac ou le ciel, semblait les interroger avec son flair d'Iroquois, et ne donnait pas le signal du départ. Le P. Aubert, mécontent de voir le temps se perdre, du moins il le croyait, se mit à témoigner de l'impatience et à montrer son désir de partir. Chariot, blessé dans son honneur de guide, cria aussitôt de sa plus forte voix : " Embarque ! " Puis, tout courroucé il se mit à grommeler entre les dents et annonça à voix basse aux hommes de l'équipage que la tempête arrivait. Les passagers périront, tant pis, c'est leur faite; nous autres habitués à nager, nous saurons bien échapper. "
Le jeune novice avait remarqué la colère du guide et compris ce qu'il avait dit aux conducteurs. Il alla faire part à son supérieur des paroles échappées à l'Iroquois et lui insinua, bien délicatement, qu'il était périlleux de vouloir conduire ces gens-là, qui, mieux que personne, connaissaient les dangers. Le P. Aubert rétracta tout aussitôt sa plainte; le guide satisfait retira son ordre. Deux heures n'étaient pas écoulées qu'éclatait la plus violente tempête. Que seraient devenus les missionnaires et les Sœurs s'ils eussent été sur le redoutable lac? Le bon supérieur
(1) Récits (le la Sœur Cii=son.
(2j Lettre du 2() août.
bénit la Providence de lui avoir donné un sauveur dans son novice (1).
A la hauteur Après la tempête dont nous avons parlé, les voyageurs se reposèrent quelques heures " au joli fort William (2), '' où ils furent reçus par M. McKenzie, facteur de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ils changèrent leur canot, qui était vieux, contre un autre qui avait moins servi. Mais ils regrettèrent cet échange, car le nouveau canot faisait beaucoup d'eau, ce qui retarda la marche au lieu de l'avancer. Le P. Aubert baptisa plusieurs sauvages en ce lieu. Le chef de la tribu, quoique aveugle, vint leur rendre visite, et leur exprima sa peine pour l'absence de son fils, qui lui avait succédé au pouvoir. Les sauvages avaient construit près du fort une grande cabane qui leur servait de chapelle et oii ils se réunissaient deux ou trois fois chaque dimanche pour y réciter le chapelet et les prières qu'ils connaissaient et y chanter les louanges de Dieu. Ces exercices se faisaient en commun et étaient présidés par le chef. Une Jeune sauvagesse sollicita avec larmes la grâce d'être baptisée; mais comme elle était encore dans une complète ignorance des mystères chrétiens, le P. Aubert ne voulut point consentir à sa prière. " Que le sort de ces pauvres gens est triste, s'écrie le jeune Oblat, et qu'il devrait faire rougir tant de chrétiens à même de profiter de tous les secours de la religion (3). "
Le soir même du 30 juillet, les voyageurs se rembarquèrent pour remonter la rivière Kaministigoya.
Entre le bassin du lac Supérieur et du Saint-Laurent et celui de la Baie d'Hudson, " court, du nord-est à peu près au sudouest, " une chaîne de montagnes, " dont la pente, du côté du Canada, sans être escarpée, est cependant assez rapide. " On eut à faire un grand nombre de portages, dont le dernier qui a près d'une lieue, s'appelle le Portage des Chiens. Le 2 août, les voyageurs campaient à l'extrémité du joli lac des Chiens " en-
(1) Récits de la Sœur Cupsom.
(2) Ibid.
(3) Journal du F. Taché.
ARCHEVÊQUK DK SAI NT-BONIFACE 81
cadré de rochers et d'arbres agrestes et sur les bords duquel règne le silence du tombeau. '' Ils remontaient les derniers affluents du lac Supérieur et par conséquent du Saint-Laurent. Il y avait un dernier portage à faire pour passer dans le premier affluent du bassin opposé de la Baie d'Hudson.
Le P. Taché, avant de traverser la hauteur des terres qui allait le séparer davantage, lui semblait-il, de sa mère et des lieux de son enfance, s'assit au bord des eaux que le canot venait de remonter; il voyait en elles comme un trait d'union entre lui et sa mère; l'émotion le gagna, il se mit à pleurer.
'^ Nous arrivions, racontait-il plus tard dans une page où il a fait passer toute son émotion, nous arrivions à Tune des sources du Saint-Laurent; nous allions laisser le grand fleuve, sur les bords duquel la Providence a placé mon berceau, sur les eaux duquel j'eus la première pensée de me faire missionnaire de la Rivière-Eouge. Je bus de cette eau pour la dernière fois; j^y mêlai quelques larmes et lui confiai quelques-unes de mes pensées les plus intimes, de mes sentiments les plus affectueux. Il me semblait que quelques gouttes de cette onde limpide, après avoir traversé la chaîne de nos grands lacs, iraient battre la plage près de laquelle une mère bien-aimée priait pour son fils, pour qu'il fût un bon 01)lat, un saint missionnaire. Je savais que toute préoccupée du bonheur de ce fils, elle écoutait jusqu'au moindre murmure du nord-ouest, jusqu'au moindre bruit de la vague comme pour y découvrir l'écho de sa voix demandant une prière, promettant un souvenir (1).'^
Les voyageurs franchirent à pied la hauteur des terres, ^^'Ja'yoyage portant le canot et les bagages. C'était un ancêtre du P. Taché, généreux et sensible comme lui, qui avait le premier, au nom de l'Eglise et de la France, découvert les territoires qui s'étendent au delà du lac Supérieur, l'illustre Yarennes de la Vérandrye. Le souvenir du grand découvreur et de ses hardies expéditions, animait son courage. Il se rappelait ce P. Messager, compa-
(l) Vingt années de Missicvs. . . ., pp. 24-25.
gnon de A^arennes de La Vérandrye, qui offrit le premier le divin sacrifice au delà du lac Supérieur. Il se rappelait le P. Anneau, second missionnaire des Pays d^en haut, tué en 1736 avec un fils de La Vérandrye qu^il accompagnait. Il voyait dans le lointain, Mgr Provencher et ses quelques missionnaires lui tendre les bras et lui dire comme le Macédonien à saint Paul : " Venez à notre secours : adjuva nos (1) ! '^
Le spectacle de la nature inculte et sauvage qui entourait de toutes parîs le missionnaire, était à ses yeux l'image de l'infidélité et de la misère spirituelle où étaient les tribus disséminées dans ces immenses régions. Il fallait les secourir: c'était pour cela qu'il s'était mis en route : c'est à cette tâche qu'il voulait consacrer toute sa vie. Le missionnaire renouvela pour elles le sacrifice de ses affections et l'offrande de sa vie. " Je compris en ce moment, dit-il, toute la grandeur du sacrifice imposé au missionnaire ; j'en calculai, ou du moins, j'en comptai toutes les conséquences. Je fis à ma patrie des adieux que je croyais devoir être éternels, et je vouai à mon pays adoptif un amour et un attachement auxquels je ne voulais et ne veux donner d'autres termes que ceux de ma vie. Dieu accepta, je l'espère, le sacrifice qu'il m'inspira, la prière que je lui adressai (2). " Oui, car il va présider pendant cinquante ans à cette œuvre d'apostolat, qui fera de la moitié occidentale du Canada une province de l'Eglise catholique et une terre sacrée, où retentira à jamais la plus belle langue de la civilisation chrétienne.
Les voyageurs descendirent les premiers affluents de la Baie d'Hudson, traversèrent le lac de la Croix, saluèrent en passant l'île où, croyaient-ils, fut massacré le P. Auneau avec le fils de La Vérandrye et ses compagnons et invoquèrent le premier martyr des Pays d'en haut (3).
Ils continuèrent leur voyage à travers la rivière la Pluie, où
(1) Et Visio per noctem Pnulo oHensa est: Vir macedo quidam erat aians ft deprecans eum, et dicens : Transiens in Macedoniam, adjuva nos. {Act. XVI, 9).
(2) Vingt années de Missions, p. 25.
(2) Ibid., p. 26.
F. Taché rapporte qu'il avait été question d'établir la colonie ui fut fondée à la Eivière-Eouge, puis à travers le lac la Pluie. vil fort de ce lac, ils trouvèrent des provisions que Mgr Proencliér leur avait envoyées ; c'était temps : ils allaient manquer le vivres. Ces provisions consistaient principalement en pémi-
II ; le F. Taché fut le premier à en manger, et gaiement il en it goûter aux autres passagers (1)."
Le 15 août, le canot entrait dans le lac des Bois, puis descenlait " la redoutable rivière Winnipeg. " Le 20, les voyageurs saluèrent en j^assant la mission de Wabassimong (Chien Blanc) itablie par M. Belcourt, et en visitèrent la chapelle. Le 23 août, ils faisaient leur dernier adieu au 72e portage. ^^ Xos voyageurs, lit le F. Taché, enfermèrent leurs colliers en se félicitant de n'avoir plus à s'en servir avant leur arrivée à la Rivière- Rouge (2)." Le 24, ils se trouvaient à l'embouchure de la rivière Rouge; c'était le dimanche: le P. Aubert offrit le saint -acrifice.
Il allait y avoir le lendemain 62 jours qu'ils étaient partis de
Lachine. Durant tout ce temps, ils n'avaient tendu la voile que
pendant 6 heures; presque continuellement, le vent leur avait
été contraire, plusieurs jours, jusqu'à les empêcher d'avancer.
Ce long vovage avait été pour le jeune missionnaire Oblat Quelques observations comme une sorte de noviciat, d'un genre à part, qui grava surie
pour jamais dans son âme agrandie l'empreinte du désert. a. contempla
(1) Récits de la Sœur Ciisson.
" La viande de ces animaux (des bisons) a toujours fourni les provisions nécessaires pendant les voyages. Les parties les plus délicates de l'animai S' nt desséchées au feu ou au soleil, après avoir été réiiuites en tranches très minces, et portent le nom de liandf sèche, tandis que le reste, plus fortement desséché et pulsérisé, se nomme viande pUêf ; cette vian(le pilée, mêlée avec le suif fondu de l'animal, dans les proportions de 2 à 4, forme une espèce de pâte dont la crotàte est remplacée par la peau crue de l'animal. On roule ainsi la viande dans cette peau pour la préserver et la conserver, souvent pendant plusieurs années. On livre ainsi cette singulière nourriture au commerce ou au bon vouloir des affainés'sous le nom di&pérnikan, mot sauvage qui signifie mélange dans lequel la graisse entre pour une large part." — Mgr Taché, Esquisse sur le Nord- Ouest de l'Amérique, p. 61, 2e édition.
(2) Journal du F. Taché.
Le désert en effet éveille dans l'âme baptisée, à un degré merveilleux, le sentiment religieux, surtout lorsque la nuit couvre la terre de ses ombres. " Alors les objets, vus seulement d'une manière vague, prennent de plus grandes proportions ; les forêts paraissent plus profondes; un silence presque mystérieux règne partout; il n'est troublé que par le bruit des flots qui se brisent contre les rochers et .par ces harmonies indéfinissables que produisent les arbres lorsque le vent agite leur cîme flexible. Loin de tout lieu habité, et n'étant plus distrait par la vue des ouvrages de l'homme, le cœur sent plus vivement la présence de Dieu et est saisi plus fortement par la grandeur de ses œuvres ( 1 ) . "
Presque chaque soir, on avait vu le jeune novice prolonger ses promenades solitaires, pour savourer les délices de la contemplation et de la prière. " Le plus souvent, raconte la Sœut Cusson, après que les ténèbres de la nuit avaient commencé â envelopper la terre de leur voile, pendant que ses compagnons réparaient leurs forces par un doux repos, il se promenait longtemps seul sur le bord des lacs ou des rivières, récitant son rosaire, prolongeant sa méditation jusque fort avant dans la nuit (2). "
Les Livres Saints racontent que Isaac " méditait " le soir '^'^dans les champs" lorsque Eliézer lui amena Rébecca; le fervent novice entend dans le silence de la nuit des voix mystérieuses qui le convoquent aux chastes embrassements de la Sagesse Eternelle.
La jeune âme du futur Evêque reçoit cette haute éducation du désert après celTe iïu séminaire, après celle du noviciat, dans If ferveur et les lumières que le séminaire et le noviciat ont dével loppées en elle, avec la pureté et la sensibilité que les plus héroïques renoncements lui ont communiquées. Aussi le déseii s'empreint pour jamais dans son âme avec ses grandeurs et ses , prof ondeurs, avec ses harmonies et ses magnificences, et lui
(1) Le P. Aubert. Voyuge a, la Rivière-Rovge, dans les Annalea de h Cortg. des Oblats, t. II, p. 185.
(2) Récits de la Sœur Cusson.
Jonne quelque chose de simple et de sublime, de recueilli et d'expansif qu'il portera partout jusqu'à la mort.
Ce goût de la contemplation ne le rend que plus gracieux et ^- ^^'J'^^^J^ *^* })lus serviable pour ses compagnons. Chaque soir, il préparait |nons™^*' tout pour le campement de la nuit : " C'était lui, raconte la Sœur Cusson, qui toujours montait la tente, allait chercher ie foin et les herbes qu'il étendait sous ces abris de toile, prodiguant avec son dévouement, l'aimable courtoisie qu'il tenait de lignée. Dans tous les travaux que nécessitait le voyage, il en faisait toujours plus que sa part et ne dédaignait pas de se mêler aux hommes de service, se jetant à l'eau et même dans la boue, selon que les circonstances le demandaient, égayant l'équipage de ses saillies spirituelles comme il l'édifiait par sa piété (1). "
En même temps qu'il vivait uni à Dieu, et servait ses compagnons avec une active charité, il avait comme continuellement présent à son esprit et à son cœur tout ce qu'il avait aimé jusqu'alors, son foyer domestique et sa cellule de religieux, le grand fleuve auprès duquel s'étaient écoulés les beaux jours de son enfance et de sa jeunesse, tout son cher Canada, surtout sa mère. " Le désir de travailler au salut de mes semblables, écrit il à celle-ci, a bien pu me faire faire un sacrifice immense ; mais Dieu n'exige pas que l'on foule aux pieds les sentiments de la nature. Aussi, je les nourris, je les entretiens, ces sentiments; et tous les jours, bien des fois par jour, le souvenir de ma mère vient faire battre mon cœur d'une émotion qu'il n'éprouve qu'en pensant à elle. J'ai redit votre nom à toutes les rives, à toutes les ondes des rivières et des lacs que j'ai traversés (2). " Mais il ne sent si vivement l'amour de sa mère et de son pays que pour l'immoler à l'amour supérieur de Jésus-Christ et de son Eglise. Ce jeune apôtre voguant vers un continent dont il est devenu la gloire la plus pure, apparaît tout baigné dans ses larmes, mais resplandissant de lumière, dans un buisson ardent qui l'enveloppe de ses flammes, et les anges de Dieu qui présentent sans
(1 ) Récits de la Sœur Cusson.
(2) Lettre du 26 août 1846.
cesse à Dieu ses larmes et les ardeurs de sa charité, s'écrient devant lui: Ecce quant pulcher es! (1) 0 jeune homme, futur époux d'une grande Eglise, que vous êtes beau ! ''
Le soir du 24 août, nos voyageurs campèrent à une distance d'environ quatre milles de Saint-Boniface. '^ C'était notre dernier campement, dit le jeune Oblat. Cette pensée m'affecta si vivement que je pus à peine dormir de la nuit. Je me trouvais sur les bords de la Eivière-Eouge, dans les limites du pays que le ciel m'assignait pour patrie, en remplacement de celle où il m'a fait naître. Il y a bien dans cette idée de quoi affecter le cœur^ et le mien n'y fut pas insensible (2). "
" Le lendemain matin, le réveil fut retardé. Chacun refit un peu sa toilette, parce qu'on devait arriver dans quelques heures (3)."
Une dernière fois, les rameurs saisirent leurs avirons. '^ A chaque pas que nous faisions dans cette rivière, dit le F. Taché, le cœur me battait d'une bien vive émotion. Un peu avantmidi, il nous fut donna de voir l'église de Saint-Boniface (4). " Enfin, " vers 1 heure de l'après-midi, le canot s'arrêta au bas de la côte en face de la cathédrale (5). " Arrivée à la Queloues habitants avaient vu passer le canot et étaient courus
R. Rouge. ^ ^ r
avertir Mgr Provencher. Celui-ci était au rivage avec M. Mayrand et les Sœurs Grises pour recevoir " les deux missionnaires que la Congrégation des Oblats avait choisis afin d'aller annoncer au pieux prélat que désormais notre chère famille dirait avec lui : " Hœc pars hœreditatis meœ et calicis mei (6). "
Les deux missionnaires se prosternèrent devant le vénérable évêque, qui les bénit et les releva. Le P. Aubert, après avoir donné son nom, donna celui de son compagnon. Frère Taché, sous-diacre. " Sous-diacre ! " se récria vivement Mgr Proven-