EPREUVES
Dans la vie présente, il n'y a de vraiment grand et noble que ^^^^^l^^^^^^"^^' la souffrance, parce que, selon Texpression à\m. des premiers ^- coiffon. Pères de l'Eglise, la croix est le principal instrument dont se sert le Saint-Esprit pour élever les cœurs de l'amour des biens visibles à l'amour des biens invisibles (1).
C'est pourquoi Dieu multiplie les épreuves à ses grands serviteurs. Nous venons de suivre Mgr Taché et son Coadjuteur voyageant péniblement comme les apôtres; nous voyons en même temps l'Evêque de Saint-Boniface réduit à la dernière pauvreté comme Job.
La grande épreuve eut pour prélude un douloureux accident survenu à un prêtre séculier qui avait succédé à M. Belcourt dans les missions de Saint-Joseph et de Pembina, le Rév. M. Goiffon, du diocèse de Bellc}^, en France. Ce pieux missionnaire venait de rendre une visite à l'évêque de Saint-Paul et retournait à ses chères missions. Pressé d'y arriver plus vite, dans l'ardeur de son zèle^ ^' il se sépara de ses compagnons et prit les devants. Le 3 novembre, seul au milieu des prairies, sans abri, il fut assailli par une violente tempête. Un vent aussi froid que violent soulevait la neige en tourbillons épais. Les habits de M. Goiffon, mouillés par la pluie de la veille, se glacèrent bientôt; il chemina ainsi tout le jour.
" Le malaise et la souffrance qu'il endura pendant cette triste journée furent tels qu'il ne sut pas même distinguer le moment où ses deux pieds se gelèrent. Son cheval, épuisé de fatigue, pouvait à peine se mouvoir, et, à la tombée de la nuit, le missionnaire, craignant de s'égarer, dut songer a descendre de sa monture pour attendre le retour de la lumière. A peine à terre, il
(1) S. Ignace d'Antioche.
s'ajDerçut que ses jambes ne pouvaient plus le soutenir; il se creusa un gîte dans la neige glacée et passa là quatre jours et cinq longues nuits, incapable de se mouvoir, sans feu, n'ayant d^autre abri ou couverture qu'une peau de buffle couverte de neige et de glace. Sentant ses forces s'épuiser faute d'alimentation, le courageux missionnaire fut réduit à détacher quelques lambeaux de chair du cadavre de son cheval mort de froid et de fatigue, et à manger cette affreuse nourriture toute crue et ensanglantée. Le 8 au matin, il fut trouvé dans cette situation par MM. Printchard, qui se rendaient à la Rivière-Eouge et qui lui donnèrent tous les secours possibles dans l'état de dénuement où ils étaient eux-mêmes. A Pembina M. Goifïon fut accueilli par Mi J. Rolette qui, pendant plus de trois semaines, le traita avec une charité et une générosité au-dessus de tout éloge. Ce n'est que là que M. Goifïon comprit toute la gravité de ce terrible accident; ce n'est que le troisième jour après son arrivée à Pembina qu'il put en calculer les pénibles conséquences. Alors, mais alors seulement, ses deux pieds se dégelèrent; les chairs tombant en putréfaction, lui causèrent des douleurs atroces. Les missionnaires de Saint-Boniface, en apprenant ce malheur, envoyèrent de suite quérir M. Goiffon. Le mauvais état des chemins ne permit pas au patient de se rendre immédiatement aux vœux de ses confrères; ce n'est que le 25 qu'il put se mettre en route, et le 28, il arrivait à l'évêché. Un sentiment profond de compassion saisit le cœur de tous ceux qui virent ce pauvre missionnaire. Les médecins donnèrent quelques jours de repos au malade. Le 3 décembre, ils lui firent subir l'amputation de la jambe droite; ils attendaient qu'il eût recouvré un peu de force pour lui retrancher au moins une partie du pied gauche, lorsque la rupture d'une artère occasionna une perte considérable de sang, qui acheva d'épuiser le malade. Le 13 au soir, les médecins déclarèrent qu'il n'y avait pas d'espoir de le sauver. Les prêtres de Saint-Boniface et même toute la population étaient dans l'affliction. Les souffrances de M. Goifïon avaient excité les plus vives sympathies. Quant à lui, calme, résigné, heureux d'être le martyr de son zèle, il attendait le trépas avec une force
cVâine et un eourage qui étonnèrent tous ceux qui en étaient les témoins (1). ''
" Tout était triste et silencieux dans l'évêché de Saint-Boni- ^°iaiï^lpi^?o-^' face, lorsque, le 14, vers les dix heures du matin, un cri de dé- Shïivaie^ tresse se fait entendre: Au feu! Au feu (2) l'"
Le feu venait de prendre à la cuisine du palais épiscopal (3). ' Au premier signal de l'incendie, les Pères Mestre et Simonet ^' se précipitent dans la chambre de M. Goifïon, et, malgré les réclamations du malade qui demande " qu'on le laisse plutôt brûler pour sauver quelque objet précieux, ^' ils saisissent les matelas sur lesquels il repose, et en tâtonnant à travers les appartements déjà remplis d'une fumée épaisse, ils parviennent à arracher le malheureux missionnaire aux flammes^ qui un peu plus les consumaient tous les trois. Sortis de la maison, les Pères veulent y rentrer pour prendre au moins quelques couvertures afin de protéger le cher malade contre un froid de vint-cinq degrés, mais impossible. Déjà les flammes sortaient par toutes les issues, on ne put pas même leur arracher une couverture, en sorte que M. Goifïon fut sur le point d^être gelé à mort pendant qu'on le transportait à rhôpital (4). " Cependant le froid eut un résultat heureux; il "arrêta Thémorragie " et sauva M. Goifïon du danger de la mort. Le vénérable prêtre ne recouvra point sans doute les membres amputés; mais ses plaies se guérirent (5) et il a atteint le XXe siècle.
(1) Lettre de Mgr Taché ù Mgr Bourget, 14 oc/o//iYMS61o
On peut voir le récit phis circonstancié encore de la mère Valade à Mme Taché : celui de M. Oram. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.
Certains Américains des Etats-Unis en ont fait plus tard des récits fantaisistes ; ainsi, ils racontent gravement que M. GoifFon éventra son cheval et se logea à la place de ses entrailles pour trouver de la chaleur, etc.
(2) Ibid.
(3) Lettre du P. Lestanc à M. Cazeau, Saint- Bon {face, 23 décembre 1860.
(4) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget.
(5) " M. Goiffon est gros et gras; mais ses jambes ne repoussent pas.'' — Lettre de Mgr Taché à sa mère, Collège de Saint- Bouif ace, 6 mars 1861. Collection de M. de la Broquerie-Taché, n*' 86.
Un vieillard aveugle, du nom de Ducharme, recueilli dans le palais épiscopal, comme tant d^autres, par la compatissante charité du prélat, fut moins heureux que M. Goiiïon ; il ne put être sauvé et périt dans le feu (1).
Cependant, les flammes passèrent de Pévêché à la cathédrale. " Bientôt, le plus bel édifice de tout le territoire de la Baie d'Hudson ne fut plus qu'une masse de feu. . Après deux heures de douloureuse angoisse " et d'efforts inutiles, " la foule immense, '' accourue de toutes parts sur le lieu du sinistre, " n'aperçut plus que des ruines et des cendres fumantes (2). "
La cathédrale était en partie construite en pierres ; il en restait " des pans de murs calcinés. " Le palais épiscopal était en bois ; il n'en restait rien. " Du mobilier de l'évêché, pas une chaise " n'avait été sauvée ; '" de la garde-robe de l'évêque, de ses prêtres, de ses domestiques, pas une épingle; de la bibliothèque, pas un volume; des archives, registres et autres documents précieux, pas une feuille de papier ( 3 ) : " ce fut là " la perte la plus sensible (4). " La Sœur Gosselin, chargée de la sacristie, " s'y précipita à trois reprises (5) " malgré les flammes; le bord de sa coiffure fut brûlée, mais elle parvint à " arracher au feu un certain nombre d'ornements et de vases sacrés (6)." On parvint aussi à sauver de l'église " les autels, les bancs, les balustrades, mais non pas les cloches (7).''
" Cependant, observe le P. Lestanc, Dieu ne nous a pas abandonnés ^ dans cette grande épreuve. " Le jour même de l'incendie, le gouverneur de la colonie, M. MacTavish, protestant, nous a envoyé douze grandes couvertures de lit; d'autres nous
(1 ) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Lettre du P. Lestanc à M. Cazeau.
(5) Lettre de Mgr Taché.
(6) Lettre du P. Lestauc.
(7) Ibid.
donnèrent des vivres; d'aulres, du linge, etc. La Dame du gouverneur, qui, elle, est catholique, nous a donné de quoi parer aux plus pressants besoins; Je pense qu^elle a bien donné des objets pour une valeur de £60 (1). ^^ Auprès du palais épiscopal étaient des constructions diverses, incendie des
^ dépendances
la plupart bâtiments de ferme destinés à abriter les animaux et ^e révêché. les agrès d'une vaste exploitation agricole. Mncendie du 14 décembre les avait épargnés. Mais voilà que le 30 mai suivant, 1:^ feu se déclare dans une grange qui appartenait aux Sœurs Grises. Un vent violent pousse les flammes dans la direction des dépendances de Févêché; le feu y prend. En vain, une foule nombreuse combat avec ardeur l'incendie; en vain TEvêque luimême, perdu dans la multitude des travailleurs, déploie une ardeur incroyable pour éteindre le feu : tout est inutile : " quatre grands bâtiments, où se trouvaient bien des objets d'un grand prix, sont complètement réduits en cendres (2). "
" Ces deux incendies détruisaient entièrement rétablissement conclusion sur épiscopal de Saint-Boniface. Mgr Provencher avait consacré dies.°*^^°' les trente-cinq années de son apostolat à la formation de cet établissement. A force de travail, de sacrifices, de privations, aidé de l'Œuvre si sublime de la Propagation do la Foi et de quelques amis du Canada, le premier évêque de Saint-Boniface avait réussi à construire une église qui faisait l'étonnement des étrangers, et Torgueil de la population catholique de ce diocèse ; une maison vaste et commode ; une bibliothèque riche, du moins pour le pays ; un mobilier qui, quoique modeste, permettait d'exercer convenablement l'hospitalité et de faire le bien; les dépendances nécessaires à une grande ferme. Tout cela se trouve anéanti (3)."
L'Evêque de Saint-Boniface avait passé par le feu, il fallait inondation do
^ r r ^ printemps.
qu'il passât par l'eau, afin de subir successivement l'épreuve des
(1) Lettre du P. Lej-tanc.
(2) Lettre de Mgr Taché.
(3) Lettre de Mgr Taché.
Sentiments de l'Kvêque.
Une visite de l'Evoque à St-VItal.
deux éléments dont Dieu, au témoignage du prophète royal, purifie ses saints (1).
Le dégel du printemps, puis des pluies abondantes amenèrent une grande inondation : les eaux de la rivière Rouge débordèrent comme en 1826, comme en 1852, causèrent d'immenses dégâts et ^'plongèrent la population dans la misère la plus profonde (2).'^
" Que devait faire, '' que faisait " TEvêque de Saint-Boniface dans ces fâcheuses circonstances, en face de tant de ruines, à la vue de tant de maux accumulés les uns sur les autres en si peu de temps et avec des circonstances si funestes ? Comme chrétien, il n'a pas autre chose à faire qu'à baiser la main qui le frappe, à bénir la volonté sainte qui l'éprouve, à adorer la justice miséricordieuse qui le châtie. Aussi dans la sincérité de son âme il dit à Dieu : Bonum mihi quia humiliasti me. Je le sens. Dieu n'a pas trouvé en mon cœur ce degré d'abnégation qu'il exige de ses pontifes; il a fait souffler sur mon âme le vent brûlant de l'affliction qui devait y consumer tout ce qui y tient trop à ]a terre (3). " Comme évêque, Mgr de Saint-Boniface a d'autres devoirs, secourir l'Eglise affligée dont il est l'Epoux. Nous allons le voir, dans quelques semaines, se mettre en route pour le Canada, tendre la main au peuple si chrétien et si généreux de ce pays, pour réparer tant de destructions.
En attendant, il exerce sa charité envers tous ceux qu'afflige l'inondation ou quelque autre épreuve.
La Dame du Gouverneur, Mme McTavish se trouva très gravement malade. ^^ Après avoir donné la naissance à deux petites filles, écrit l'Evêque, elle menace de les laisser orphelines (4). " C'était une très bonne catholique (5). Mgr de
(1) Transivimiis per ignem et iujvam. — Ps. IjXV, 12.
(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr l'évêque de Montréal, 14 oct. 1861.
(3) Lettre à Mgr Bourget, 14 octobre 1861.
(4) Lettre à sa mère, Collège de Sawt-Bonifacc, 6 mars 1801. — N*' 86 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
(5) " M. MacTavish est protestant, mais a un bon cœur et est de plus un parfait gentilhomme. — Ihid.
Saint-Boniface lui administre lui-même les derniers sacrements et la visite fréquemment pour la consoler et réciter sur elle les prières de la liturgie. Les Sœurs Grises la veillent pendant quatre semaines. Enfin, "grâce aux soins de ces anges de charité (1), '^ et aux prières de FEvêque, elle entre en convalescence et guérit.
Xous avons dit que, Tannée précédente, Mgr Taché avait une visite... ouvert une école à Saint- Vital et en avait fait le centre d^un service religieux pour les métis de cette région. Au moment de l'inondation, les Sœurs Grises qui tenaient l'école revinrent à Saint-Boniface. L'Evêque monte lui-même à cheval pour aller retirer le Saint- Sacrement laissé dans l'oratoire de Técole. Il cherche un homme qui mette en sûreté l'ameublement de la maison, mais en vain : alors, il se charge lui-même de ce pénible travail. Il enlève les châssis pour préserver de tout accident les vitres, qui coûtaient alors très cher à la Eivière-Eouge, cloue des planches dans les ouvertures, perfore le plancher à plusieurs endroits pour empêcher l'eau de le soulever de dessus les solives, etc. Le soleil avait disparu de l'horizon quand Monseigneur a achevé sa besogne et se met en route pour Saint-Boniface, emportant le divin trésor de la chapelle. Depuis le matin, l'eau avait beaucoup augmenté et remplissait tellement les coulées qu'il fallait les traverser à la nage. A plusieurs reprises, le cheval que montait l'Evêque, se trouva tout couvert par l'eau : chaque fois, le cavalier recevait un bain comme la monture. Enfin Monseigneur arriva à Saint-Boniface, tout mouillé, et transi de froid, mais heureux d'avoir rapporté le divin hôte du tabernacle et mis l'école en état de tenir contre le fléau (2).
Au milieu des épreuves de la Eivière-Eouge, il convenait que Maladie et la vénérable communauté des Sœurs Grises eût une épreuve spé- S^or vaila*. ciale; il fallait qu'il y eût dans ce Calvaire permanent, où se continue sans interruption le sacrifice non sanglant, mais très
(1) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Saint-Boniface, 3 avril 1861. — JbicL, n° 87.
(2) Chronique des Sœurs Grises. "
parfait de la vie religieuse, une victime de choix, dont Fimmolation sanctifiât et rendît plus méritoires tous les autres sacrifices qu^oiïrait à cette heure l'Eglise de Saint-Boniface. Cette victime choisie fut la Supérieure elle-même, cette héroïne arrivée à la Rivière-Eouge le 21 juin 1844, à la tête des premières Sœurs, et qui, depuis ce temps n'avait cessé d'être la mère des pauvres, des malades, des enfants " par sa compatissante bonté et son intarissable bienfaisance, toujours s'oubliant elle-même pour prodiguer à tous les services d'une charité inépuisable. "
La Sœur Valade était dévorée par un cancer au sein depuis plus d'une année (1). Le mal touchait alors au dernier période. Le prélat avait une haute estime pour la vertu et les grandes qualités de la digne supérieure. Il suivit les progrès de la maladie avec une compatissante charité, eut soin de la préparer à une sainte mort et de prodiguer à* sa communauté les consolations dont elle avait besoin.
Durant tout le temps de l'inondation, il se rendait presque tous les matins au couvent des Sœurs Grises pour y célébrer la sainte messe, y allant tantôt par des chemins boueux et à travers des flaques d'eau, tantôt même en canot. Après son action de grâces, il rendait une visite à la mourante pour lui parler du ciel, la consoler parmi ses atroces souffrances, et lui inspirer un parfait abandon à la volonté de Dieu. Souvent il venait le soir une seconde fois au couvent par les mêmes chemins, voyait et bénissait la cïïère malade et consolait ses filles.
La vénérable supérieure était à l'infirmerie depuis le mois de septembre; elle termina son martyre le 13 mai 1861. L'Evêque chanta lui-même la messe et l'office des funérailles, donna l'absoute et conduisit la dépouille mortelle à une fosse provisoire creusée sous les décombres de la cathédrale incendiée. Pour se rendre à la fosse, le prélat et les porteurs marchaient dans l'eau. " Comme il était triste le convoi funèbre de la sœur Valade,
• (1) Mgr Taché parle déjà de la maladie dans une lettre à M. Cazeau, j > 21 mars 1860.
écrivait quelques mois après TEvêque encore tout ému, cette procession lugubre faite dans Peau jusqu'à mi-jambe, pour aller enfouir temporairement dans les ruines de ma cathédrale, les restes vénérés de celle qui, pendant 17 années de sacrifices et
de dévouement, a fait tant de bien à sa patrie adoptive ! . . . Cette église a vu détruire le tombeau de son véritable père et de son premier missionnaire, Mgr Provencher, et elle n'a pas eu un pouce de terre sèche, pour recevoir les dépouilles mortelles de la fondatrice des Sœurs de la Charité. . . C'est pendant que nos âmes étaient navrées de douleur par suite d'un enchaînement si exceptionnel de malheurs et d'épreuves, que cette pieuse Sœur s'est envolée au ciel. Là, dans la véritable patrie, elle aura sans doute offert pour le Canada les sacrifices qu'elle avait faits en quittant la terre natale, et pour la Eivière-Eouge ceux qui ont été la conséquence du choix de ce pays pour patrie adoptive. Puissent ses vœux avoir été exaucés ! Veuille le ciel bénir le Canada et consoler le peuple de la Eivière-Eouge ! "
Quelques jours seulement après les funérailles si tristes de la Autre deuii. Sœur Valade, un autre deuil allait faire couler de nouveau les ftroits entre
^ Mgr de Ma-
larmes de Mgr Taché et de toute la vénérable société des Oblats Mg?Taché. de Marie Immaculée : c'est la mort même du fondateur.
Nous avons vu quelle étroite union avait toujours existé entre Mgr de Mazenod et son illustre fils de la Eivière-Eouge. Le fondateur suivait avec amour l'Evêque de Saint-Boniface dans l'œuvre héroïque de l'évangélisation de tout un monde; Mgr Taché de son côté s'appuyait constamment sur les mérites et les directions du grand fondateur, " pour ne pas courir en vain, " comme ceux qui suivent leur volonté propre. Depuis la première lettre écrite par le jeune profès de la Eivière-Eouge, au moment où il allait s'élancer à ces merveilleuses conquêtes qui marquèrent son premier séjour à l'Ile-à-la-Crosse, le disciple n'avait cessé d'écrire à son maître pour lui ouvrir son cœur, lui confier ses peines, solliciter ses bénédictions, ses prières, ses avis et ses secours.
452 VIE DE MGR TACnÉ, 0. M. I.,
^' lettres/^* ^ous avons souvent cité ces lettres pleines d'abandon et do
filiale tondresse. Nous trouvons dans les archives de la Maison générale des Pères Oblats^ trois lettres écrites par Mgr Taché au vénérable fondateur, dans le cours de la dernière année, 1860, le 25 janvier, le 26 avril et le 28 septembre. Ces trois lettres^ comme toutes les précédentes, se recommandent par Fexpression toute naïve à\\ne confiance et d'une affection sans bornes. Dans celle du 25 janvier, il félicite son père d'une nouvelle marque d'estime que venait de lui donner le Souverain Pontife, en le nommant Assistant au trône pontifical. " Le Vicaire de Jésus- Christ, dit-il, paye les dettes de l'Eglise. Vos enfants jusqu'aux extrémités de la terre, applaudissent à l'honneur qui, conféré à leur père commun, rejaillit sur toute la famille. "
Dans la lettre du 26 avril, il rend un compte sommaire, mais cependant bien complet, des principales missions de son immense diocèse, de l'état de santé et des dispositions intérieures des . Pères qui sont attachés à chacune d'elles. *
Voici une grande partie de la dernière lettre écrite par l'Evêque missionnaire au moment où il se mettait en route pour visiter l'Ile-à-la-Crosse et les missions du Nord-Ouest:
" Je viens de recevoir votre si bonne lettre du mois de juillet,. J dit-il, je vous remercie du plaisir qu'elle m'a procuré, de la tendre affection que vous voulez bien m'y témoigner. Je dois partir après demain pour un voyage de cinq mois. J'irai visiter nos missions du lac la Biche et du lac Sainte- Anne. J'aurai tout le loisir d'essayer encore une fois nos élégants escarpins du Nord^ puisque j'aurai plus de quatre cent lieues à faire sur la neige. Nous attendons le P. Simonet et son compagnon d'heure en heure ; nous avons la nouvelle de leur heureuse traversée jusqu'à York. Mgr Grandin parti malade, a de suite recouvré la santé i et les forces ; nos 2>énibles voyages ont une vertu particulière . . . j^ Je joins ma voix à celle de Mgr Grandin pour vous remercier» pour remercier tous nos Pères de Marseille en particulier, de '^ l'accueil fait à mon Coadjuteur et de la satisfaction que cet accueil nous a procurée à tous les deux ainsi qu'à nos Père^^
d'ici . . . Nos Pères du Nord étaient bien aux dernières nouvelles. Le P. Lestanc me remplacera ici pendant mon absence. Le P. Mestre remplacera le P. Lestanc à Saint-Norbert ... Le P. Le Floch est à la tête de notre petit collège, les Frères des écoles chrétiennes nous" ayant abandonnés. C'est là toute une affaire. . . Il nous faut des écoles. Je prends la liberté de vous faire à cet égard une demande de la plus grande importance pour rhonneur de la religion en ce pays : c'est de nous faire préparer de nos Frères pour l'enseignement, surtout de l'anglais; il doit y en avoir en Angleterre, il en faudrait un au moins bien
instruit, non pas pour tenir simplement une petite école, mais bien pour un assez haut enseignement, i^enissez-nous tous. Monseigneur, bénissez en particulier le voyage que je vais entreprendre; je vous promets pour mon retour un long et, si c'est possible, un intéressant journal avec le dét-ail de ce que j'aurai fait ou vu (1). "
Hélas ! l'Evêque de Saint-Boniface devait non point envoyer à son père le journal promis, mais traverser la mer pour prendre part à l'élection de son successeur.
En effet, "dès le commencement de l'année" 1861, "un cri 3. Mort de
Mgr de Ma-
d alarme avait été poussé à Marseille, et son écho solennellement zenod. louloureux avait redit jusqu'aux extrémités du monde les vives inquiétudes des enfants dévoués de Mgr de Mazenod. En vain des prières aussi ardentes que nombreuses s'étaient élevées ver? le ciel. La couronne du grand serviteur de Dieu était ornée de tous ses fleurons, la mesure des mérites était pleine. Dieu, si fidèlement et si généreusement servi pendant une longue et noble carrière, ne voulait plus différer la récompense. Le 21 mai compte parmi nos jours les plus tristes. Nous étions orphelins (2). "
Mgr Taché apprit la mort de son père le 25 juin. Il faut connaître la profondeur des liens que le Saint-Esprit crée dans
(1) Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Vingt années de Missions daris V Amérique du Nord, p. 113.
Tordre spirituel entre un fondateur d'ordre et ses fils pour comprendre la douleur qui affligea le cœur de TEvêque de Saint- Bonif ace. " Je ne chercherai pas à vous peindre ma peine, écritil quelque temps après au P. Fabre : celle que vous éprouvez vous dira quelle est la mienne. Le vide immense fait par cette perte laisse nos âmes en proie à un malaise indéfinissable. . . Cependant nous bénissons la main qui nous frappe. Notre Père est au ciel, il nous protégera, il veillera sur cette famille si nombreuse et si dévouée qui pleure sa perte. Son cœur, qui a aimé les siens jusqu'à la fin, les aime encore plus par delà la tombe, et du séjour de la gloire, où j'ai la douce confiance qu'il règne, il verra nos combats, les soutiendra et nous procurera la victoire (1). "
(1) Montréal, 23 juillet 1861. — Archives de la Maison générale des Oblats.