‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 7 sur 73 · I. — Les années de Boucherville · texte numérisé non relu

I. — Les années de Boucherville

La famille de la Broquerie demeurait au village même de ^Jg^J Broque- Boucherville, sur la rue de la Sainte-Famille, en face du fleuve '^^®- Saint-Laurent. La maison ne subsiste plus; elle a été détruite en 1843 par un incendie ; il n^en reste qu'une dépendance, " une petite glacière en pierre, aussi bien protégée, semble-t-il, contre le temps qu'elle l'a été contre le feu (1). "

Madame Taché passa là six ans avec ses orphelins dans la maison de ses parents, auprès de son frère.

Celui-ci conçut dès le premier iour un ffrand amour pour les Dévouement de

,,.,,. ° . l'oncle pour

orphelins. Au moment ou il les vit arriver, ému de pitié, il se les orphelins, sentit inspiré à faire en leur faveur un acte d'héroïque vertu. Il promit dès lors à Dieu de dévouer toute sa vie au bonheur de sa sœur et à l'éducation de ses neveux : admirable générosité continuée avec une constance plus admirable encore (2)."

A peine Madame Taché était-elle installée dans sa nouvelle Mort de

^ Geneviève.

demeure que Dieu vint broyer, mais sanctifier son cœur de mère par un sacrifice douloureux, la mort de sa plus jeune enfant: Geneviève mourut au mois d'août 1827 (3). La mère se soumit à la volonté de Dieu et reporta sur ses autres enfants toute sa tendresse maternelle.

Elle s'appliqua, avec une admirable ferveur, à tourner leurs so|ns de

^ ^ ^ ^ ^ la mère.

jeunes cœurs vers Dieu, l'Enfant Jésus, sa divine Mère, les anges et les saints. Elle les faisait prier sur ses genoux et auprès d'elle, les emmenait à la maison de Dieu et les associait dès leur plus bas âge à la vie de l'Eglise.

(1) Une vieille Seigneiirie . . . ., p. 32.?.

(2) JJmL, p. .320.

(3) Le registre met la sépulture au 13 août 1826.

Soins semblables de son frère.

Lo Château SabreTois.

Comme la femme forte de l'Ecriture, elle s'occupait de tout le détail de son ménage.

Elle employait ses loisirs à embellir le jardin. '^ Les vieillards de la paroisse, écrit l'historien de Boucherville, se souviennent encore. . . du magnifique jardin situé en face de la résidence, à l'embellissement duquel Madame Taché mit à contribution sa science de botaniste et ses goûts d'artiste (1)."

Ce jardin n'était-il pas l'image de ses fils? Et ses soins à. arranger des allées et des plates-bandes, à planter des arbres et à faire produire des fleurs et des fruits, n'étaient-ils pas l'emblème des soins qu'elle donnait à ces jardins spirituels que le Créateur avait conliés à sa providence maternelle?

Son frère, Joseph-Antonin de la Broquerie, apporta le même dévouement à l'éducation des enfants. Il " eut pour ses neveux des soins dignes du plus tendre des pères. 11 concentra sur eux son affection, sa sollicitude; homme déjà très pieux, il se fit un devoir de redoubler ses pratiques de piété pour leur édification; il n'épargna aucune peine pour assurer leur éducation religieuse et leur instruction (2). "

Les deux orphelins ne seront point ingrats. Le plus jeune,, devenu missionnaire, élevé à l'épiscopat, racontera toute sa vie avec attendrissement le dévouement de son vénérable oncle pour lui et pour son frère. " Personne mieux que lui " ne saura. " redire les actes de vertu de son pieux protecteur, ne saura mieux les réunir, les tresser un à un, ainsi que des fleurs, et lesoffrir comme un filial hommage à sa mémoire (3). "

Joseph-Ignace de la Broquerie, père de Madame Taché, mourut le 6 octobre 1830, à l'âge de 72 ans. Son épouse, Charlotte de Niverville de Montizambert, mourut deux ans après, en 1832, âgée de QQ ans. Après leur mort, Joseph-Antonin de la Broquerie et sa sœur quittèrent la maison de la Broquerie située au. village et allèrent demeurer au Château Sabrevois, situé à la campagne.

(1) Une vieille f^ehpiear'e, Boucherril/e, pp. .323-3"24.

(2) IhvL, p. 326.

(3; Ibid.

Joseph-Antonin de la Broquerie avait reçu le Château Sabrevois de son dernier propriétaire François Piedmont de la Bruère, son beau-frère. Il ne faudrait pas se représenter ce château comme une demeure somptueuse, formée de plusieurs corps de bâtiments, ayant ses tours et ses donjons. C'est une maison assez semblable aux autres demeures canadiennes, mais en pierre, d'une modeste apparence, partagée en deux étages (1) par de fortes poutres et un plancher fait avec art. Mais elle avait été bâtie et longtemps habitée par l'héroïque fondateur de la famille des Boucherville ; elle avait été pendant plusieurs générations la résfdence de la famille des Sabrevois, issue de la première; elle avait été, depuis la fondation de la Xouvelle-France, le sanctuaire des plus pures et des plus mâles vertus.

Tout près du manoir, le fondateur de Boucherville avait élevé un sanctuaire, la première chapelle bâtie dans sa seigneurie, où le P. Marquette solennisa le premier baptême consigné dans les archives de la paroisse. En ces mêmes lieux, la vénérable Marguerite Bourgeois avait fait elle-même la classe aux petits enfants et fondé en quelque sorte ce grand Institut qui couvre aujourd'hui l'Amérique de ses essaims religieux et distribue l'instruction à des milliers d'enfants.

En 1832, Joseph-Antonin de la Broquerie vint habiter le vieux manoir des héros et des saints avec Madame Taché et les deux orphelins.

Ceux-ci jouèrent sous les arbres séculaires qui entourent la vénérable demeure, dans ces lieux sanctifiés par leurs ancêtres, par la vénérable Bourgeois, par le magnanime P. Marquette. La mémoire de l'illustre Jésuite, son courage à s'élancer vers les terres inconnues, et sans doute aussi les prières du grand serviteur de Dieu, exercèrent' une profonde impression, sur le cœur et l'esprit de celui qui allait être son émule et contribuèrent à lui préparer une vocation semblable.

^ (1) En France, ou <lirciit : partagée en un i-'-z-dft-'-haiixsée et un ('tiiff •. Au ■Canada, où nous écrivons, le rez-de-rhanssée se compte pour le ; remi>'r étdije.

" La prière, celle des saints surtout, dira-t-il plus tard dans une des plus heureuses journées qui aient lui pour Boucherville, étend sa puissante influence au delà des temps et des espaces. Qui sait si celle de Marquette n^a pas été pour quelque chose dans Fappel qui m'a invité à marcher sur ses traces en allant évangéliser les sauvages de Fextrême Ouest? Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est dans la maison des Boucherville, d'où il est parti pour les lointains pays, que j'ai offert à Dieu le plus pénible sacrifice que m'a inspiré ma vocation de missionnaire, — nous verrons plus loin quel a été ce sacrifice, — et c'est en entendant parler de son courage, en ce même endroit, que j'ai senti se fortifier le mien. Enfant, je me suis amusé sur ce lieu tout embaumé des suaves odeurs du dévouement et de l'héroïsme, et, au milieu de ces jeux, de ces amusements, une pensée grave m'a attiré, une voix éloquente, comme celle d'un monument, m'a indiqué la route à suivre et je suis parti (1). " vie au^anoir Madame Taché, " comme son frère, vivait au vieux manoir Boucherville. modestement, retirée, connaissant surtout la route de l'église et • celle des pauvres logis, où elle apportait l'aumône et les consolations; elle passait ses loisirs à cultiver des fleurs ou dans de doux entretiens avec ses deux enfants (2). " Elle consacrait aussi de longues heures à l'étude; car, témoigne l'historien de Boucherville, " elle n'était pas seulement douée des talents d'agrément; elle avait une intelligence supérieure: c'était, au sens éminent du mot, une femme savante. Elle s'était livrée depuis ses années de couvent, à des études constantes d'histoire, de philosophie, de littérature, de botanique et même d'astronomie; elle y avait acquis, nous avouait un jour Mgr Taché, une science qui m'étonnait (3). " Conclusion sur Le futur évêquc vient de passer huit ans à Boucherville,

les huit an- a x y

cherym?'"*" ^^^^^^ d'innocence et de joie. Devenu vieillard, il dira de ces

(1) Discours de Mgr Taché pour l'érection <lu monument d'Antoine Girouard, 24 août 1879.

(2) R. P. L. Lalande, Une vieille Seigneurie, BouchtrviUe, p. 329, {3) Ibid., p. 330.

1er Vol. — p. 15.

SénUnaiie de St-Hyacinthe brûlée eu 1S54, sur l'euiplacemeut actuel de l'évêclié.

années avec attendrissement : " Dieu n'a pas placé mon berceau ici, à Boucherville ; mais il m'y a appelé dès ma plus tendre enfance, et, pour me consoler d'y être venu orphelin, il m'y a environné de tant d'affection et de soins que Boucherville est, par excellence, la paroisse de mon cœur, et j'en suis l'enfant (1). "

L'heure des séparations va sonner : il va partir du Château de ^ 3" M^^/JJchl Sabrevois pour le collège, pour le séminaire, pour le noviciat, avec sa mère, pour les missions lointaines. Mais la mère demeurera en correspondance journalière avec son fils. Une partie considérable des lettres de la mère au fils et du fils à la mère, existe encore. C'est, du côté du fils, l'effusion d'une tendresse noble et magnanime qui ressemble à l'amour de Jésus pour la divine Vierge; c'est, du côté de la mère, " le sincère épanchement d'un noble cœur, où brillent, sous l'élégant abandon de style d'une Sévigné, les pieux sentiments d'une Blanche de Castille (2). "

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