II. — Les années de Saint-Hyacinthe
Au mois de septembre 1833, Antonin et son frère quittèrent Les collèges Boucherville pour entrer au Collège de Saint-Hyacinthe. de™a°*roî*
Dans la catholique et française Province de Québec, tous les QnlJec.^ collèges sans exception sont entre les mains du clergé. Toute la jeunesse qui se prépare aux carrières libérales est formée par les prêtres du Seigneur, par ces " vieillards " longtemps exercés dans toutes les vertus et élevés au-dessus des passions humaines, auxquels Platon voulait confier l'éducation de la jeunesse dans sa République idéale. Aussi, plus que dans aucun autre pays du monde, la jeunesse libérale de cette province se distingue par sa religion profonde, ses vertus sociales, la politesse de son langage et de ses manières. L'éducation est partout si profondément chrétienne, que les collèges forment indistinctement et côte à côte les élèves du sanctuaire, les médecins, les avocats,
(1) Discours à Vérection du monument d'Antoine Girouard, 24 août 1879.
(2) Une vieille Seigneurie , p. 330.
sans que le mélange des uns et des autres ait nui jusqu'ici aux uns ou aux autres. Les collèges ont ainsi le nom et la réalité de séminaires, c'est-à-dire de petits séminaires.
Les jeunes gens qui se destinent au sanctuaire, ou bien vont ensuite dans les rares grands séminaires établis au Canada, à Québec, Montréal, etc., ou bien demeurent dans le collège même où ils viennent d'achever leur philosophie et, prenant le costume ecclésiastique, chargés souvent de quelques cours ou d'un ministère de surveillance, étudient la théologie sous la direction d'un ancien et se préparent par le service de l'Eglise, l'étude et la pratique fervente de toutes les vertus, aux ordres et aux fonctions sublimes de la sainte milice.
^^lège ou^sémi- Il y a la plus grande ressemblance entre les collèges de la prosaîSt-Hya- vince de Québec, tous dirigés par des prêtres, tous remarquables par la perfection de l'esprit, de la discipline et de l'enseignement. Mais il y a, entre la paroisse de Boucherville et le collège da Saint-Hyacinthe, comme une parenté spirituelle. C'est un enfant de Boucherville, un des prêtres les plus méritants qu'elle a donnés à l'Eglise, Antoine Girouard, qui a fondé le collège de Saint-Hyacinthe en 1811. Le fondateur était mort en 1832; mais, pendant sa vie comme depuis sa mort, les Bouchervillois envoyaient le plus souvent leurs fils au collège fondé par leur compatriote.
Madame Taché et son frère suivirent les traditions de leur paroisse et envoyèrent les deux enfants au collège de Saint- Hyacinthe. Louis avait 13 ans et Alexandre 10.
Cours classique Au Canada, dans beaucoup de collèges ou de petits séminaires, l'instruction primaire supérieure se donne d'abord pendant deux ou trois ans, dans ce qu'on est convenu d'appeler assez justement le cours commercial. A la suite de ce cours, les uns embrassent les carrières pour lesquelles il est une préparation suffisante, notamment le commerce'; les autres, continuant leurs études, commencent leur instruction proprement secondaire, ce que l'on appelle le cours classique.
La séparation du cours commercial et du cours classique
n'existait point alors et n'existe point encore au collège de Saint- Hyacinthe: toutes les branches étaient enseignées par degrés, dans un cours unique qui durait 8 ans.
Les deux frères commencèrent ensemble le cours des études secondaires à leur arrivée, montèrent chaque année d'une classe, demeurant toujours côte à côte; ils achevèrent ensemble la rhétorique dans l'été de 1839.
Louis quitta alors le collège; Alexandre revint et fit les deux années de philosophie, qu'il termina dans l'été de 1841. Il avait alors 18 ans.
Le futur missionnaire et évêque eut pour professeurs : Professeurs.
En Premiers Eléments, M. Miza'él Archamhault, ecclésiastique, plus tard curé de Saint-Hugues et chanoine de la cathédrale de Saint-Hyacinthe;
En Deuxièmes Eléments, en Syntaxe et Versification, M. J.-O. Paré, ecclésiastique, plus tard chanoine et secrétaire de l'Evêché de Montréal;
En Belles-Lettres, M. Joseph-Sabin Raymond, prêtre, qui fut le deuxième 'supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, remplit cette charge avec un talent supérieur pendant 30 ans, fut doyen du chapitre de Saint-Hyacinthe et prélat domestique du Pape ;
En Rhétorique, M. Joseph Larocque, prêtre, qui fut le premier supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe (1), devint en 1852 évêque de Cydonia et coadjuteur de Montréal, et en 1860, deuxième évêque de Saint-Hyacinthe;
En Philosophie, M. Isaac L.-Désaulniers, prêtre, troisième supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, qui pendant 37 ans, se dévoua avec un succès égal à son zèle, au progrès et à la gloire de cette illustre maison.
On le voit, Alexandre Taché eut constamment des professeurs du premier mérite.
(l) Jusqu'à lui, les chefs internes de la maison portaient le nom de directeurs ; le titre de supérieur était réservé au curé de Saint-Hyacinthe comme ayant succédé au fondateur ; d'ailleurs, il n'y en eut qu'un cà porter ce titre après M. Girouard.
Condisciples et II eut pour condisciples du même cours : le P. Alexandre Trw» *™**' deau, Oblat de Marie-Immaculée; le P. Jacques Duhaut, Viateur; M. Norbert LavalUe, prêtre d^un grand talent, plusieurs années professeur de mathématiques au séminaire de Saint- Hyacinthe, plus tard curé de Saint- Vincent de Paule, dans Fîle Jésus; I
M. Clément, prêtre distingué par Tesprit et la vertu; I
M. Joseph Provençal, curé Be Saint-Césaire, dans le diocèse de Saint-Hyacinthe; \
M. F. Jeannotte, curé dans le diocèse de Montréal.
Il eut pour condisciples de cours plus élevés : l'honorable Joseph Bellerose, sénateur; le docteur Bohert Cartier, dont son frère Louis épousa la veuve; le P. Fiset, abbé de la Trappe de Staoueli, en Algérie ; le P. Régnier, Jésuite ; MM. F. Tétreau et G. Marchessault, longtemps professeurs au séminaire de Saint- Hyacinthe; Mgr Mcintyre, évêque de Charlottetown, dans File du Prince-Edouard ; Mgr J.-J. Prince, premier évêque de Saint- Hyacinthe.
Il eut pour condisciples de cours inférieurs : M. F.-ThéophiU Langevin, notaire, père de celui qui devait lui succéder sur 11 siège de Saint-Bonif ace ; le docteur Philéas de BouchervillCj Thon. Gédéon Ouimet; M. Isidore Desnoyers, prêtre, qui a écrii Fhistoire des paroisses de Saint-Hyacinthe; le Père A. Minard, mort trappiste en France; M. Edmond Léblond, prêtre missionnaire, mort à Eome en 1862; Mgr C.-E. Fàbre, archevêque de Montréal, qui devait consacrer son successeur. Talent, piété, Alexandre Taché révéla au collège les plus grandes aptitudes pour toutes espèces de connaissances, notamment pour les mathématiques, qui lui furent toujours chères. C'est ce qu'ont universellement témoigné ses maîtres et ses condisciples. " Mais vu qu'il se trouve des lacunes dans les cahiers d'examens du collège, écrit le Supérieur actuel, M. Dumesnil, je ne saurais donner exactement sa place moyenne sur ses listes, ni sa note moyenne. Je constate cependant qu'il était toujours dans la première moitié de la classe, et souvent, malgré sa jeunesse,
parmi les premiers (1)." Nous avons eu entre les mains trois accessits qu'il obtint dans son année de Belles-Lettres. C'était, dit un de ses condisciples, " un jeune homme brillant (2). " " On peut croire, ajoute M. Dumesnil, qu'il fut un peu pétulant, taquin même, discuteur, au fond très bon, plein de cœur autant que d'esprit, se distinguant entre tous par le respect, l'affection et la reconnaissance envers ses professeurs, qu'il a aimés et qui l'ont aimé (3)."
" Il était très jovial, prompt à saisir le côté piquant des choses, riait et faisait rire, mais sans malice; était infatigable d'amusements, quoiqu'aimant beaucoup l'étude. Pendant les vacances, il était friand d'excursions, surtout durant ses longs séjours à Saint-Hilaire, chez M. de Eouville son oncle (4) . " Mais, au milieu même des excursions et des jeux, les pensées les plus graves dominaient son esprit. Il a avoué plus tard à un de ses confidents les plus intimes, que pendant les vacances, dans la maison même de M. de Eouville, en voyant ce riche personnage livré à l'ennui et au dégoût malgré sa haute position sociale, il avait compris, dès ses jeunes années, que les biens de ce monde sont impuissants à donner le bonheur et avait ressenti un précoce désenchantement pour toutes les grandeurs de la terre (5).
Au collège de Saint-Hyacinthe, comme en beaucoup d'autres ^^^JJP^'J établissements semblables, ceux qui le voulaient composaient i^JJ^çf^ie». une milice guerrière : ils s'exerçaient aux marches et aux contremarches, au port et au maniement des armes, aux évolutions élémentaires, etc. Les miliciens de Saint-Hyacinthe s'étaient
(1) ^otes concernant Mgr Taché, adressées à Mgr Langevin, troisième évêque de Saint- Boni/ace. — Archives de l'archevêché de Saint- Bonif ace.
(2) M. J.-B. Champeau, curé de Berthier, Lettre à M. Dumesnil, supérieur du Séminaire de Saint- Hyacinthe.
(3) Notes concernant Mgr Taché.
(4) Notes de M. de la Broquerie- Taché.
(5) Lettre de Mgr Laflèche au T. R. P. Langevin, O. M. I., Les Trois- Bivièresy 27 août 1894. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
donné le nom pompeux d'Invincibles. Ils avaient des fusils de bois, de carton ou de fer-blanc; mais ils les maniaient avec une ardeur et même avec une précision dignes des soldats de Carillon ; ils avaient peu de temps à mettre à Fescrime et aux autres exercices, mais leur entrain produisait des merveilles. Alexandre Taché, dans les dernières années qu'il passa au collège, se distingua parmi les plus ardents miliciens : ce n'était pas sans raison qu'il portait le nom du vainqueur des Perses. Il fut même nommé généralissime des Invincibles. Jusqu'alors la milice n'avait pas eu de lieu propre aux exercices; il comprit qu'à une armée il faut un champ de mars, il se mit résolument à l'œuvre, et, avec l'activité qui le caractérisait, à la tête de ses troupes, il fit des déblaiements et toutes sortes d'autres travaux : grâce au généralissime, les miliciens eurent un beau champ pour leurs évolutions martiales. Le chef aimait les harangues ; il réunissait son armée et, comme un autre Napoléon, lui soufflait une ardeur guerrière.
Les fastes de son généralat ont conservé, à cet égard, une anecdote. " Un jour il haranguait ses soldats : il leur avait déjà dit de bien belles choses et le feu qui l'animait en faisait présager de plus belles encore. Mais voilà que tout à coup il reste tout court : ses pensées ont subitement disparu, comme les chariots de Pharaon dans les eaux de la mer Kouge. Vox faucihus haesit. Un silence complet règne autour de l'orateur: comme jadis, les enfants de Carthage réunis autour d'Enée, conticuere omnes intentique ora tenehant: ils avaient goûté les premiers flots d'éloquence de leur général, ils en attendaient de nouveaux. Soudain, au milieu du silence général, une voix caverneuse retentit. C'était un élève, nommé Archambault, ennemi déclaré de la milice, qui, encore plein des souvenirs classiques du XVIIe siècle, et croyant que l'orateur avait fini son premier exorde et cherchait la division, entonnait d'une voix solennelle Ave Maria. Un bruyant éclat de rire accueillit la brusque interruption. Ce fut un jet de lumière pour l'orateur: rejoignant ses idées, il reprit sa harangue avec une verve
toute ea vie du Séminaire de Saint- Hyacinthe.
nouvelle, souffla dans ses auditeurs le feu martial dont il était plein et recueillit à la fin leurs chaleureux applaudissements. ''
Qu'on nous pardonne ce récit : nous entrevoyons dans ce milicien de 15 ans Fapôtre d'un pays immense et dans ce généralissime de 18 ans le futur conquérant des âmes.
Le relierieux et Févêque n'oubliera iamais le collège où il a Mgr Taché se
*^ ^ " ^ souviendra
été l'objet de tant d'affection et de soins. Lui qui a si largement prodigué son cœur à tous ceux qui lui ont donné le leur, aimera toute sa vie, Saint-Hyacinthe comme Boucherville. '' Après huit ans passés à Boucherville, dira-t-il plus tard tout ému des souvenirs de son enfance et de son adolescence, j'allai en passer huit autres au collège de Saint-Hyacinthe. Là, des soins nouveaux, des affections nouvelles captivèrent mon jeune cœur et s'ajoutèrent aux souvenirs précieux qui font le charme de la vie, en quelque situation que l'on se trouve (1). " De l'extrémité du continent américain, parmi ses voyages de missionnaire et au milieu des sollicitudes et des privations qui rempliront toute sa vie, il n'oubliera jamais le collège où il a été fonné aux sciences et à la vertu. '' Du fond de ma solitude, écrit-il le 27 décembre 1852 au supérieur de Saint-Hyacinthe, je pense souvent à ceux qui en formant mon enfance, ont été soigneux de m'inculquer des principes qui font mon bonheur et me portent à travailler à celui des autres (2). " *^ Parmi les douces réminiscences qui viennent consoler mon cœur, écrit-il en 1860, le souvenir de Saint-Hyacinthe est toujours au premier rang (3). " Il se montrera sensible à la nouvelle de la mort de ses anciens maîtres. " Elève, enfant de mon professeur, du directeur de ma conscience, écrit-il en apprenant la mort de M. Désaulniers, j'en étais devenu l'ami. Aussi sa mort m'afflige profondément. Je joins mes regrets aux vôtres. Messieurs, en vous priant de recevoir de nouveau l'expression de l'affection vive, respectueuse
(1) Ducours pour V inauguration de la ntatiLt d'Antoine Girouard, 34 août
(2) Lettre datée de Ulle-à-IaCrcsse à M. Jos.-Sahin Raymond. — Archives du Collège de Saint-Hyacinthe.
(3) Lettre datée de la Rivière- Rouge, 31 août 1860, au même. — Ihid.
On se sou- et réconnaissàiite que les séparations peuvent emporter dans la au collège, tombe, mais que lé temps ne peut effacer ni même amoindrir (1).'^ ■■ -r
Il reviendra souvent au collège où il a passé de si douces années. Il y revint pour la première fois tout jeune évêque, ainsi que nous le raconterons, avec les grâces de sa consécration récente. Les maîtres et les élèves lui firent une ovation d^ autant plus chaleureuse qu'il était le premier élève de Saint-Hyacinthe promu à Fépiscopat. Rendu à ses missions quelques semaines après, il écrivit au supérieur une lettre pleine d^émotion, pour le remercier des joies que lui avait procurées l'accueil reçu dans son ancien collège : " Acceptez, je vous en prie, lui dit-il, Fexpression d'une reconnaissance qui ne s'éteindra jamais. L'enfant des bois ne sait ni déguiser sa pensée, ni la colorer du vernis des expressions familières à ceux de la civilisation; il sait néanmoins ouvrir son cœur à l'attachement et à la gratitude, et le mien est heureux de donner libre cours à ces dispositions (2). "
Il retourna souvent depuis à son cher collège; chaque fois sa présence apportait une fête aux maîtres et aux élèves.
" Ayant demeuré au séminaire, de 1847 jusqu'à la mort de Mgr Taché, atteste M. Dumesnil, ayant vu le prélat chaque fois qu'il est venu à Saint-Hyacinthe, je puis dire que c'était chez les élèves comme chez les directeurs, une joie sans pareille de le voir et de l'entendre. Le directeur ou le supérieur lui demandait toujours d'avoir un entretien avec les élèves après sa messe : quelle fête alors pour nous (3) ! "
" A l'automne de 1857, dit en parlant d'une de ces visites un autre illustre élève du même collège, S. G. Mgr Taché descendait au collège de Saint-Hyacinthe. La rumeur s'en répandit bientôt parmi les élèves, qui prenaient leurs ébats dans la grande salle de récréation. L'émoi ne fut pas ordinaire: les figures s'épanouirent comme à la veille d'une fête, et les casquettes prirent la route du plafond, celles des plus jeunes comme celles
(1) Lettre datée de la Rivière- Bouge, 22 mai 1868, ait même. — (2) Ibid.
(3) Notes Hur Mr/r Taché envoyées à Mgr Langevin. — Archives de l'archevêché de Saint- Bonif ace.
des anciens. Les nouveaux, — j'étais du nombre, — agirent peutêtre autant par esprit d'imitation que par raison. Elèves de première année, complètement étrangers aux traditions de collège, il devait exister un peu de confusion dans notre esprit sur rà-propos de cette démonstration soudaine . . . Cependant, tout le monde fut bientôt au fait de la situation. " Mgr Taché arrivait, poursuit le narrateur, " ancien élève de la maison, apôtre qui venait des régions réputées inaccessibles et si éloignées que lui-même avait pensé ne jamais revoir les bords du Saint- Laurent (1). "
m. — La vocation.
Au Canada, les jeunes gens qui font leurs études classiques, ç.^^^^ ^^ ^ ne choisissent le plus souvent de carrière particulière qu'à la fin eccSaïSquc. du cours. La vie du collège canadien, en effet, prépare à peu près également et indifféremment les jeunes gens à la vocation ecclésiastique et aux carrières libérales ; ils ne se trouvent point, comme en d'autres pays, dans la nécessité de choisir de bonne heure leur carrière, pour aller s'y préparer dans des maisons spéciales. Sans doute, ils reçoivent peu à peu ces touches extérieures et ces illuminations intérieures qui vont déterminer le choix définitif; mais le plus souvent la décision est comme suspendue pendant des années et n'arrive qu'à la fin de la rhétorique ou de la philosophie.
La vocation d'Alexandre Taché fut plus précoce. Il avait senti dès l'enfance les appels de la grâce à la plus sublime des vocations. Nous l'avons entendu lui-même attribuer les premiers germes de sa vocation à l'influence des souvenirs au milieu desquels s'était écoulée son enfance. A mesure qu'il avança dans les études, il éprouva un attrait plus vif pour se dévouer au salut des âmes; il s'ouvrit de ses appels intérieurs à son directeur de conscience, M. Désaulniers, qui y vit les signes d'une vocation d'en haut et confirma le jeune homme dans sa
(1) L'hon. sénateur Bernier, Préface à la 2e édition des Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de V Amérique, p. 5.
résolution de se donner tout à Dieu. Sur le point de prendre sa décision dernière, plein de tendresse pour sa mère, il voulut sonder ses dispositions. " Mon fils, lui répondit-elle, sois libre ! Je prie pour que Dieu t'éclaire. Sois docile au directeur de ta conscience (1).''
Il pria encore, réfléchit et consulta. Puis il vint annoncer à sa mère sa détermination *^ de prendre le Seigneur pour la part de son héritage et de son calice,^' en embrassant Fétat ecclésiastique.
La vertueuse mère en éprouva une immense joie et '^ alla, devant son crucifix, s'agenouiller dans une longue prière d'action de grâces. (2). " ^^A^Tvrfv^^ ^^ jeune homme entra au séminaire de Montréal le 1er septem- ^cdésrastiqtie"!* ^"^^ 1841, j prit la soutane et se mit à travailler avec ardeur à acquérir la science et la vertu de l'état qu'il voulait embrasser, sous la direction des maîtres vénérés de Saint-Sulpice. Il y passa deux années, dans l'abondance des lumières divines et des nobles joies de la piété (3). Il reçut la tonsure, le 21 mai 1842, dans l'église de Notre-Dame des mains de Mgr Powers, évêque de Toronto, et les quatre ordres moindres, le 17 décembre de la même année, dans la chapelle du collège, des mains de Mgr Bourget, évêque de Montréal.
Il interrompit son cours de théologie pour aller comme régent au collège de Chambly, plus tard transformé en collège commercial, e{ tenu par les Frères de l'Instruction chrétienne, où la discipline était alors très relâchée.
Le 2 janvier 1844, il retourna au séminaire de Saint-Hyacinthe, où il fut chargé d'enseigner les mathématiques aux élèves de philosophie. Tout en remplissant cet emploi, il continua l'étude de la théologie.
(1) R. P. L. Lalande, Lne vieille Seigneurie, Boucher oille, p. 331.
(2) Une vieille Seigneurie . . . ., p. 331 .
(3^ Le collège de Montréal, fondé en 1766, avait été établi en 1806 dans la ne du Colège ; c'est là que Alexandre Taché passa les deux années. Le grand séminaire, c'est-à-dire le cours de théologie, y avait été ouvert le 7 novembre 1840. Plus tard, en 1857, le grand séminaire, et en 1862, le collège ou petit séminaire, a été transféré au site actuel, au pied de la montagne ! Le 3 octobre 1842, le grand séminaire comptait 25 élèves. — Lettre du jeune séminariste à «a tante, Mme de la Bruère.
Un de ses élèves racontait le trait suivant. " Un jour je me mis à discuter avec mon jeune professeur. J^a discussion s'anima. Le maître coupa court en m'ordonant de me taire. J'obéis, mais après lui avoir dit: Auctoritas pro ratione stat (1). 11 n'oublia jamais ma réplique : chaque fois que j'eus le bonheur de le rencontrer par la suite, après 20 ans, après 30 ans, il me cita toujours, avec son gracieux sourire, ma protestation d'écolier mécontent (2). "
Mais le séminariste avait entendu déjà un autre appel. Le Appel à la
" ^ -^ Tocatloiii
divin Sauveur lui disait depuis deux ans comme au jeune homme d'Obiat. de l'Evangile : " Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez et venez, suivez-moi ( 3 ) . "
Après les sombres jours de la révolution française, lorsque les autels se relevaient et que la piété refleurissait au sein de la nation très chrétienne, un grand serviteur de Dieu, Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, avait fondé, sous le nom d'Oblats de Marie Immaculée, une congrégation de missionnaires remplis de l'esprit apostolique le plus pur, dont la devise était: Evange^ îizare pwuperïbus misit me Deus: Dieu m'a envoyé évangéliser les pauvres (4). "
L'un des évêques les plus saints que le Canada ait eus au Arrivée de?
13 ramiers
XIXe siècle^ Mgr Bourget, que nous avons nommé plus haut, fit J^**^^^ exprès le voyage de France pour en ramener des missionnaires.
Le 2 décembre 1841, arrivaient à Montréal les premiers Oblats, les Pères Honorât, Telmon, Beaudrand, Lagier, et les Frères convers, Louis et Basile. C'étaient les premiers religieux que l'on revoyait au Canada depuis la conquête du pays par l'Angleterre. Aussi leur arrivée prit les proportions d'vm événement.
Quand les six premiers Oblats se présentèrent à la résidence épiscopale, " le jeune abbé Dandurand, nouvellement ordonné
à Montréal.
(1) " Vous mettez l'autorité à la place de la raison."
(2) Rév J.-B. Campeau, curé de Berthier, Lettre à M. DumexvH, Hvperienr du Séminaire de Saint-Hyacinthe.
(3) Matth , XVIII, 21.
(4) Luc, IV, 18.
prêtre, leur ouvrit la porte, les introduisit et alla prévenir Mgr Bourget de Farrivée des missionnaires. " Venez avec moi, dit le prélat à M. Dandurand. Après avoir béni et embrassé les Oblats, qu'il recevait avec tant de bonheur, Mgr de Montréal leur dit: "Mes révérends Pères, il vous faut des novices pour augmenter votre nombre et faire, sur la terre canadienne, tout le bien que j'attends de vous ; je veux moi-même vous présenter un novice et vous le donner tout de suite ; ce novice, le voici : c'est M. Dandurand, qui n'y a peut-être pas songé lui-même, mais Dieu y a pensé pour lui. " De fait, l'abbé Dandurand n'avait jamais eu conscience de cette vocation; il reconnut néanmoins, dans les paroles de son évêque, l'expression de la volonté divine. Le soir même, il disait l'office canonique avec les nouveaux venus, (1) " prenait l'habit de novice, partait en mission et commençait cette vie admirable de sainteté et de bonnes œuvres qu'il continue de mener encore au moment où nous écrivons ces lignes et qui lui ont acquis un nom si illustre au Canada et dans sa famille religieuse.
» Le premier Les six premiers Oblats, nous venons de le dire, étaient arrivé^^
regard. ^ ^ ' .
à l'évêché de Montréal le 2 décembre. Le 3, au matin, ils étaient encore dans la résidence épiscopale; ce jour-là était la fête de saint François Xavier, patron des missions et des missionnaires. Les séminaristes furent conduits par leurs directeurs à la cathédrale; pour s'y rendre, ils passèrent par l'évêché; Alexandre Taché, le plus jeune des élèves du Séminaire, était du nombre. Pour la première fois, il vit les Oblats arrivés la veille. Ses regards, ainsi qu'il l'a raconté plus tard, s'arrêtèrent " avec une attention particulière sur leurs figures et leurs croix de missionnaires. "
" Il est des regards, dira-t-il, qui ont une influence marquée sur toute une existence, celui que j'arrêtai alors sur les Pères Honorât et Telmon n'a pas peu contribué à toute la direction de ma vie (2). "
(1) Discours de Mgr Taché à Montréal, le 7 décembre 1891. — Dans lea MissioiiH de la Congrégation det MissionnaireH OhlaU. t. XXX, p. 46.
(2) Même discours de Mgr Taché. — Ihid., p. 48.
Le Saint-Esprit, qui incline à ses fins toutes miséricordieuses les cœurs qui s^abandonnent à sa direction, éveilla, à cette première rencontre, des émotions et des attraits qui étaient le prélude surnaturel d'une grande vocation.
Quelques semaines après, les nouveaux apôtres prêchaient k 3e La deuxième Boucherville une mission dont les vieillards parlent encore après 60 ans. Mgr Bourget voulut venir la clore lui-même. Il amena avec lui le jeune séminariste du château Sabrevois. Celui-ci, durant les heures qu'il passa à Boucherville, ne put détacher ses regards des hommes de Dieu; il les entendit, et sentit, comme les disciples d'Emmaiis, son cœur brûler dans sa poitrine à leur parole (1).
De ce iour, le ffenre de vie, l'esprit et les œuvres des Oblats 4e Résolution
"^ ^ ° ^ r définitive.
captivèrent tout à fait Tâme d'Alexandre Taché. Dieu se plut à fortifier sa résolution par un grand nombre de circonstances extérieures et de lumières intérieures. L'indiscipline dont il fut témoin au collège de Chambly, ainsi que nous l'avons dit. lui "fit comprendre qu'il trouverait beaucoup plus de dangers pour son salut et de difficultés pour son ministère dans les rangs du clergé séculier, et lui fit voir dans l'état religieux la voie royale pour aller à Dieu et lui conduire les âmes (2). " Il entendait souvent le Sauveur du monde frapper à la porte de son cœur et lui demander d'en exclure les biens de la terre pour qu'il pût y entrer et faire un festin avec lui (3). Il l'entendait l'inviter à sa suite pour évangéliser avec lui les humbles et les abandonnés. " Ecce ego, mitte me: (4) Me voici, envoyez-moi," lui répondait-il généreusement.
Il fallait annoncer la nouvelle détermination à cette mère si consentement
de la mère.
tendrement aimée. Cette fois, le cœur de Madame Taché eut à
(1) Nonne cor noHtrum, ardens erat in ncbii diim loq}iere(ur nohis m via ? — Luc, XXIV, 32.
(2) Lettre de Mgr Laflèche au T. R. P. Langevin, Lé-s Troii- Rivières, 21 août 1894. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
(3) Ap., III, 20.
(4)Is.,VI, 8.
Entrée au noviciat de
Longueuil,
Troisième appel de Dieu.
faire un sacrifice. Car si c'était pour elle une consolation plutôt qu'une peine de voir son cher fils se consacrer au service de Dieu et de l'Eglise, elle aurait été désireuse de le voir souvent et de le posséder encore en quelque manière: la vocation religieuse allait mettre, lui semblait-il, comme un mur de séparation entre elle et lui. Mais, pleine de l'esprit de foi, nourrie des grandes pensées de l'immolation chrétienne, elle acquiesça aussitôt à la volonté divine, et bénissant son fils et l'embrassant, elle lui dit: " Va, mon fils, où Dieu t'appelle. "
D'autres lui firent une opposition plus longue et plus forte. Des amis, des parents mêmes vinrent lui représenter qu'il ferait plus de bien dans le clergé séculier; qu'en entrant chez les Oblats, il allait se trouver dans la nécessité de vivre avec des Français, c'est-à-dire avec des hommes d'un autre esprit et d'autres habitudes (1). îliais comme les Mages, le jeune homme voyait une étoile .briller devant lui et le solliciter à se mettre en marche; les oppositions ne servirent qu'à rendre son choix plus ferme et plus surnaturel.
Le noviciat des Oblats était alors à Longueuil. Alexandre Taché s'y présenta dans les derniers mois de 1844, y fut reçu avec empressement et s'appliqua de toute son ardeur à se rendre digne de la vocation qu'il avait embrassée. Il eut pour maître de noviciat le E. P. Allard, plus tard Vicaire apostolique du Natal.
Dieu fit bientôt entendre au fervent novice un troisième appel.
" Appelé par Dieu à la vie religieuse, écrivait-il plus tard à sa mère, je sentis naître en moi un grand désir de me consacrer aux missions sauvages, à la prédication de l'Evangile parmi les tribus sauvages de l'Ouest, que le P. Marquette, parti de Boucherville, avait commencé de découvrir, que les La Vérandrye, partis des mêmes lieux, avaient continué de faii«-con-
(1) Mgr Taché parle de ces oppositions dans plusieurs lettres, à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1853, à Mgr Guigues, 26 juillet 1853, etc.
(2) Saint-Boniface, 25 août 1845.
naître, dont un si grand nombre n'avaient encore jamais vu de missionnaire catholique.
Ces attraits, inspirés par le Saint-Esprit lui-même, occupaient son cœur, quand un événement imprévu vint les transformer en résolution définitive et presque en engagement sacré.
Un jour, au sortir d'un exercice de piété, il apprend que sa mère est gravement malade. La vie religieuse ne tue pas la nature, mais la purifie, Télève et souvent la rend plus sensible: le novice entre dans de grandes tristesses et de sinistres appréhensions. Il prie pour sa mère, il offre pour elle des communions et des pénitences. Mais le mal empire ; on lui annonce que la mort est imminente. " La mort ! se dit-il, en sentant les larmes monter de son cœur. Eh quoi ! Je n'obtiendrai pas de Dieu la guéri son de ma mère, en faisant un sacrifice pour celle qui en a tant fait pour moi ! " Il se rend à l'oratoire, se prosterne devant le Sauveur présent sous les espèces eucharistiques, et avec un cœur débordant d'ardeur et de confiance, répand ses prières avec ses larmes : " Pour la guérison de ma mère, lui ditil, je me donne aux sauvages de l'Ouest : guérissez ma mère, et acceptez-moi, malgré ma faiblesse et mon indignité, pour aller annoncer l'Evangile aux brebis perdues des missions de la Kivière-Eouge. "
Le Dieu des miséricordes ne pouvait repousser une prière si fervente accompagnée d'un don si généreux: la mort lâche la proie qu'elle croyait déjà tenir : la maladie fait tout à coup volteface, et quelques jours après la mère est guérie. Les larmes et le sacrifice de son fils lui obtiennent vingt-six ans de vie ; sa maladie vaut à l'Ouest canadien son plus grand apôtre.
Mais avant de suivre ce nouveau fils de l'éclair dans sa course vers l'occident, faisons connaître par quelques traits généraux ces immenses pays, à l'évangélisation desquels il vient de se consacrer par une offrande reçue du ciel, sanctionnée par une faveut insigne.