‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 4)Chapitre 15 sur 66 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

PREMIÈKE ANNÉE PASSEE A i/lLE-A-LA-CROSSE, OU FONDATION DES MISSIONS DE SAINT-JEAN-BAPTISTE, DE SAINT- PIERRE ET DE LA NATIVITÉ.

" Ulle-à-la-C rosse est une butte de sable, d'environ une lieue Historique du

fort de l'Ile-

de circuit, située dans un élargissement de la rivière aux An- a-ia-crosse. glais vers le 55°25 de latitude septentrionale et le 108° de longitude occidentale (méridien de Greenwich) . Elle n'a jamais été peuplée et n'est pas susceptible de l'être ; seulement, la tradition porte que les Cris, campés dans le voisinage, s'y réunissaient autrefois pour jouer à la crosse; d'où lui vient son nom (1). "

La compagnie du Nord-Ouest y établit un poste de bonne heure, dans l'endroit même où nous allons voir les missionnaires bâtir leur église et leur résidence. Plus tard, la compagnie de la Baie d'Hudson voulut avoir sa part dans " les dépouilles de la gent bestiale. " Là, comme ailleurs, la rivalité donna lieu à des excès déplorables jusqu'à la fusion des deux grandes compagnies en une seule.

Le fort que trouvèrent les missionnaires, était bâti à l'extrémité méridionale de l'Ile. C'était un fort principal, comprenant plusieurs maisons, des hangars entourés d'une palissade. Il est le centre d'un " vaste district du même nom qui embrasse une superficie presque égale à celle de la France entière, " où errent des sauvages montagnais et cris, dont le nombre cc ne s'élève certainement pas à deux mille âmes : " " c'est bien là cette brebis égarée qu'il faut chercher à travers de vastes solitudes (2)." Trois autres forts moins importants sont établis

(1) Lettre dn P. Taché à Mgr de Mazenod, Lac Caribou, 4 avril 1848. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Ibid. -

dans le district, au lac Vert, au lac La Konge et au lac Caribou (1).

Nature du soi. " Les environs de Tlle-à-la-Crosse présentent, de distance en

Produits. 1 '

distance, des buttes de sable; entre ces buttes et derrière elles, sont des marais sans nombre; quelques-uns, plus profonds que les autres, portent le nom de lacs. La nature, dans ce coin du monde, semble n'avoir pas terminé son œuvre; Tordre donné au troisième jour de la création, n'a pas encore trouvé ici son parfait accomplissement; l'eau n'est pas encore séparée d'avec la terre. Aux bords des grands lacs, il y a une lisière de terre cultivable par endroits. Le fond de cette terre est de sable et de cailloux, mélangé peu fertile de sa nature; cependant l'eau qui, je crois, ne s'est retirée que depuis quelques années, a déposé certaines substances, qui produisent beaucoup plus qu'il n'est permis de le soupçonner par la nature du sol. Le blé, l'orge, les patates y viennent très bien (2). " " Nos forêts sont très pauvres. Le pin, ce roi des forêts, ne secoue point ici son épaisse chevelure. Le chêne, cet autre géant de la forêt, méprise une terre que dédaigne son glorieux rival. L'érable, le bon érable, n'oiïre pas à nos sauvages une douceur qui leur serait si agréable. L'épinette blanche est assez commune; surprise de se trouver au premier rang, elle croît ici plus gracieuse et plus élancée qu'ailleurs. C'est le seul bois de construction que nous ayons. Les seules autres espèces sont: l'épinette rouge, le sapin, le cyprès, le peuplier, le tremble et le bouleau. La Providence a placé ce dernier partout où il y a des sauvages ; son écorce leur est nécessaire pour la construction de leurs légères embarcations (3). "

Nous donnons ces détails, parce que, dans ces contrées du nord placées si loin des pays civilisés, les missionnaires construisent eux-mêmes souvent leur habitation et demandent â la terre, par

(1) Lettre du P. Taché à Mgr de Mazsnod, Lac Caribou, 4 avril 1848.... ArchiAes delà maison générale.

(2) Mon Itinéraire.

(3) Ibiâ.

leur propre travail, une partie souvent considérable de leur subsistance.

M. Laflèche et le P. Taché, nous l'avons dit, arrivèrent au fort ^ia^ïiogent de l'Ile-à-la-Crosse le 10 septembre ; c'était un jeudi. La saison au fort* était trop avancée pour que les missionnaires pussent se bâtir une demeure. Ils logèrent donc au fort; le Gouverneur M. Simpson, avait donné des ordres à cet effet. M. MacKenzie, qui leur avait témoigné les plus grands égards durant le voyage, ne cessa de combler ses hôtes de prévenances pendant tout l'hiver.

Les sauvages du Nord-Ouest ont la coutume de se réunir Prti™ngr|verc3la' autour des forts au mois de septembre, avant de partir pour les sauvages, les grandes chasses de l'hiver, afin de se procurer les objets divers dont ils auront besoin dans la nouvelle saison.

Aussi les deux missionnaires trouvèrent dès leur arrivée, un grand nombre de sauvages réunis. Ils se mirent aussitôt en rapport avec eux.

" Nous les trouvâmes aussi bien disposés qu'il était possible, écrit M. Laflèche, et passablement instruits déjà par M. Thibault (1). " " Comment redire ce qui se passa dans l'âme des missionnaires, dit de son côté le P. Taché, en touchant la main à des centaines de pauvres sauvages avides d'entendre parler de Dieu et remerciant à grands cris ceux qui venaient continuer l'œuvre commencée par M. Thibault (2). " " Malheureusement, nous n'avions point d'interprète et toutes nos instructions se bornaient à apprendre les prières en français (3). "

Le concours des sauvages dura un mois (4). Les missionnaires ne savaient pas la langue des sauvages, ni les sauvages celle des missionnaires; mais les missionnaires gagnèrent le cœur des sauvages par leur charité et les sauvages celui des missionnaires par leur confiance.

(1) Etat des Missions du Diocèse de Saint-Boni face, territoire de la R. 2?., avril 1855.

(2) Vingt années de Missions , 2e édition, p. 29.

(3) Lettre du P. Taché à sa mère, Fort de V Ile-à-la-Crosse, 6 janvier

(4) Ibid.

Petit voyage Le P. Taché fit ensuite un petit voyage, dans le but de trouver cherche d'un un emplacement plus favorable pour rétablissement de la mis- Sacement™ sion. Nous avons vu que le lac était tout entouré de buttes de sable. On dit aux missionnaires " qu'à une journée de marche," il y avait des terres plus fertiles. Le P. Taché s'y rendit en explorateur. " Comme ce n'était qu'un très petit voyage, dit-il, je ne voulus point m'embarrasser d'un gros bagage, je ne pris que mon couteau de poche. Je fus reçu par une espèce de chef. Les sauvages, informés que je devais me rendre là, se réunissent pour me voir et faire baptiser quelques enfants. Mon hôte avait fait chasse, quelques jours auparavant, et m'avait réservé les trois parties les meilleures d'un orignal. Je fis festin dans sa loge ; mais je me trouvai embarrassé de n'avoir point de fourchette; je voulus y suppléer par un b.ois pointu ; la femme de mon hôte crut alors devoir m'ofïrir une alêne ; je l'acceptai et pendant que je m'en servais, il me vint cette pensée: Si maman me voyait! Je fus sur le point de m'éclater de rire et j'eus toutes les peines du monde à garder un sérieux conforme à la gravité du personnage qui m'était assigné. Je passai là une journée, je fis quelques baptêmes, donnai une petite instruction à mes sauvages et, après avoir reçu force remerciements, je me remis en route. Cette place offre sans doute des avantages, continue le narrateur, mais comme elle n'est pas commodément située pour les sauvages, nous préférons nous fixer auprès du fort (1). "

Etude des La principale occupation des missionnaires durant tout

langues sau- x A ■

vages. l'hiver, fut l'étude des deux langues sauvages parlées dans ces régions, le montagnais et le cris. Ils avaient pour professeur " un aveugle ", métis cris, qui possédait très bien la langue montagnaise, fait rare parmi les cris, mais qui ne savait pas " un mot de français (2) ", ce qui rendait bien pénible l'étude de deux langues inconnues. "Jamais si pauvre professeur n'eut des élèves mieux doués (3). " "Le cris n'est pas une langue

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, Fort de C 11 e-à-la- Crosse , Gjanv. 1847.

(2) Ibid.

(.'*) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après, j>. 4.

très difficile, observait le P. Taché; mais le montagnais, quant à la prononciation, surpasse tout ce que j'avais imaginé de difficultés en ce genre (1). " " Néanmoins, ajoute-t-il, nous ne nous décourageons pas ; avec le temps et la persévérance, nous réussirons, je l'espère (2). "

A l'Ile -à-la-Crosse, comme dans les pays civilisés, " le jour Le jour de l'an

' r J 9 J àl'Ile-à-Ia-

de l'an " fut l'occasion de cérémonies et de réjouissances. En crosse, ce jour, écrit le jeune Oblat à sa mère, les employés du fort viennent tous, en grande cérémonie, donner une poignée de main au bourgeois, prendre un coup et même trois, recevoir un bout de tabac, puis ils se retirent à la complète satisfaction des deux parties. Cette année, au lieu d'une poignée de mains, ils en avaient trois à donner, deux en notre faveur. Belle, je vous assure, fut la fête. Quelques sauvages, réunis au fort pour la circonstance, viennent prendre leurs ébats à la suite des gens du fort. Si vos élégants, conclut-il, ont épuisé toutes les modes de faire des visites, ils n'ont qu'à venir ici prendre une leçon et à coup sûr je leur promets du nouveau (3). "

LTle-à-la-Crosse recevait et envoyait ses correspondances L'express <TMdeux fois par année, par l'express d'hiver et par l'express d'été. L'express dériver arrivait ordinairement en février; mais cette année-là, par suite d'une occasion extraordinaire, les lettres du Canada arrivèrent aux missionnaires dès le mois de novembre (4). Le 6 janvier 1847, le P. Taché répond à sa mère. Il lui adresse le récit de son voyage de Saint-Boniface à l'Ile-à-la- Crosse ; nous l'avons cité et résumé plus haut.

" Hier au soir, écrit-il dans une longue lettre dont il accompagne cet envoi, j'ai terminé une sublime pièce de poésie, que j'ai, intitulée Mon Itinéraire. Ce soir, je vais quitter les hauteurs du Parnasse, que j'habite depuis plusieurs jours, et m'asseoir simplement au coin du feu, pour tirer avec vous le fameux

(1) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après, p. 4.

(3) lbid.

(4) Ibid.

gâteau royal. La cérémonie est déjà faite ! et à ma grande surprise je suis roi. Mon sceptre est ma plume, et mes prérogatives, le plaisir si doux de m'entretenir avec la plus tendre et la meilleure des mères, et j'avoue que plus d'un roi du jour ne verra pas, sous son règne, un aussi joyeux événement. Veuillez bien le croire, vous écrire est pour moi un plaisir d'autant plus doux ■qu'il est plus rare, et c'est avec une bien vive satisfaction que je vois arriver un de ces moments fortunés où il m'est donné de franchir l'espace qui nous sépare et de vous dire l'attachement que vous porte votre fils (1). " Il commence alors avec sa mère une longue et aimable causerie, toute pleine de tendresse naturelle, de piété surnaturelle, enrichie de récits, de traits d'esprit, de commissions diverses. " J'ai reçu de ma mère, lui dit-il aimablement, une trop forte portion de sensibilité, pour ne point regretter la présence de celle que je dois chérir à tant de titres ; mais comme nous nous le sommes dit bien des fois, c'est là l'œuvre de Dieu, et nous n'avons qu'à bénir ses volontés adorables (2). " Et plus loin : "Oh ! oui, ma Mère, consolez-vous de l'absence de votre fils. Dieu vous récompensera de ce sacrifice et l'en récompense lui-même. Je jouis d'un bonheur et d'une tranquillité que je n'ai jamais connus. Les missions offrent des consolations que l'on peut difficilement apprécier. Seulement, je regrette de n'être pas plus fidèle aux grâces de Dieu. Demandez-lui donc instamment qu'il me donne le zèle et les vertus qui font les vrais missionnaires (3). "

Il remercie avec effusion son frère Louis de ses lettres si affectueuses. Quant à son frère Charles, ajoute-t-il, " je n'ai pas encore reçu un seul mot de sa main: je sais pourtant qu'il m'aime, mais j'aimerais bien à le lui entendre dire (4). " Puis, quand il a rempli quatre grandes pages de son écriture fine et serrée, il termine par ces mots qui sont la couclusion de son

(L) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après, p. 4. (1) Ibitl.

(3) Ibid.

(4) lbid.

Itinéraire et de la lettre qui raccompagne : " C'est avec regret que je me vois forcé de finir cette lettre : les douze pages qu'elle contient ne vous disent rien, ce me semble, des sentiments que je nourris pour vous, et, en finissant, je suis tenté de croire que je n'ai pas encore commencé (1). 99 Car, c'est la vérité, son cœur filial est un abîme que rien au monde ne saurait épuiser.

Nous avons dit que les missionnaires passèrent l'hiver au fort. M. MacKenzie paraissait éprouver une véritable jouissance à la conversation et au commerce d'hommes si distingués. Il aimait à les retenir longtemps après les repas; le P. Taché et M. Laflèche, en hôtes reconnaissants, se prêtaient volontiers à ses désirs. Mais le bourgeois ne se contentait pas de ces entretiens du midi et du soir. Il montait souvent dans leurs chambres, pour occuper auprès d'eux ses loisirs; les deux missionnaires ne refusaient pas ordinairement de payer la courtoisie de leur hôte par leur propre courtoisie. Quelquefois cependant les visites se multipliaient au point de prendre aux prêtres un temps précieux. Les missionnaires recouraient alors à une industrie fort innocente pour le congédier sans lui imposer la peine d'un refus. Quand le bruit des béquilles leur annonçait l'ascension du bon vieillard, les deux amis se mettaient à genoux. Le visiteur arrivait à la porté demeurée ouverte, les voyait en prière: quoiqu'il ne priât pas beaucoup, il avait le plus grand respect pour cet acte de religion: il rebroussait chemin en assourdissant sa marche le plus possible et ne manquait pas de dire au premier qu'il rencontrait : " Ces prêtres sont toujours à prier; les sauvages ont bien raison de les nommer les hommes de la prière. 99

M. MacKenzie n'était pas très instruit; il avait cependant assez d'intelligence pour apprécier les connaissances variées de ses deux hôtes. Il les questionnait sur beaucoup de choses, était surpris et reconnaissant des réponses.

Un jour M. Laflèche se servit d'un graphomètre qu'il avait apporté ou construit pour mesurer la hauteur d'un arbre. Le

(1) L'hon. M. Prud'homme, Cinq ans après, p. 4.

bourgeois ne put comprendre qu'on mesurât un objet sans s'en approcher. Quand les deux missionnaires se furent retirés, il appela un de ses commis, lui donna une corde et le faisant monter au-dessus de l'arbre, en mesura avec lui par ce moyen la hauteur: la mesure se rencontra avec celle de M. Laflèche, à un pouce près. " Ces prêtres catholiques savent tout, " dit-il tranquillement.

P. Taché au Au printemps, les missionnaires décidèrent que l'un d'eux demeurerait à l'Ile-à-la- Crosse et que l'autre irait faire des courses évangéliques auprès des sauvages des régions voisines, pour étendre les progrès de l'Evangile.

a-Acimt d'une M. Laflèche, dont le corps était plus délicat, demeura à Filechiens. à-la-Crosse. Le P. Taché eut le partage des courses apostoliques.

Il commença par acheter des chiens. " Les chiens sont en effet les bêtes de somme du pays, du moins dans les voyages de long cours. Il y a bien des bœufs et des chevaux pour travailler auprès des forts; mais comme il n'y a point de routes tracées pour aller au loin, il devient nécessaire de recourir à l'emploi des chiens. Ces derniers marchent facilement dans les pistes des raquettes ; ils sont recommandables d'ailleurs par la vigueur avec laquelle ils résistent à un travail qui n'a pas l'air proportionné à leurs forces. Un autre avantage, c'est qu'il suffit de les soigner une fois par jour. Des chiens peuvent même marcher pendant deux ou trois jours sans prendre la moindre nourriture et sans en paraître sensiblement incommodés (1).

" Les chiens s'attellent à la suite les uns des autres, toujours dans le même ordre suivant la manière dont on les a dressés, car un chien peut être excellent devant et ne valoir rien au milieu ou derrière. Les harnais sont des traits de cuir. On ne les guide point au moyen de rênes comme les chevaux, mais pour cet objet on emprunte très modestement le vocabulaire de messieurs les charretiers, V , Djià, etc. Certains de ces chiens sont si

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, lle-à-la- Crosse, 23 juillet 1847, n° 14 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché. — Publiée dans les Cloches de Saint-Boniface, n°s 17 et 19, 28 avril, et 12 mai 1903.

bien dressés qu'au moyen de ces trois ou quatre mots on les conduit où Ton veut avec la plus grande facilité (1).

" Le nombre des chiens placés sur une traîne varie suivant la volonté d'un chacun. " L'usage à l'Ile-à-la-Crosse était d'en atteler quatre. Le P. Taché acheta donc quatre chiens pour sa traîne. Mais " pour suivre les enseignements de la sainte pauvreté, qu'il avait vouée, il choisit les moins chers, c'est-à-dire les moins bons. Sur les quatre, deux étaient tellement fatigués, même avant de partir, qu'ils ne furent que très peu utiles (2) " et qu'il en résulta, comme nous le dirons, de grandes fatigues pour le missionnaire.

Les raquettes aux pieds, escorté de sa pauvre traîne, le jeune Bo^0snga£g~ Oblat " alla d'abord au lac Vert, à 30 lieues environ de l'Ile-à-la- ^ages. Crosse, baptiser un vieux chef Cris malade, qui, à l'arrivée du missionnaire, avait protesté qu'il ne se ferait jamais chrétien, mais que la grâce avait gagné (3). "

Quatre jours après être revenu du lac Vert, il se mettait en route pour le lac Caribou, situé au nord-est de l'Ile- à-la-Crosse, à 100 lieues environ par le chemin d'hiver, à 160 au moins par le chemin d'été. Le lac Caribou n'avait jamais" été visité par les envoyés de l'Evangile. Nous avons vu les sauvages inviter: les missionnaires Tannée précédente. Ils réitérèrent au cours1 de l'hiver le désir de voir les hommes de la prière. M. MacKenzie montra beaucoup d'empressement pour favoriser le voyage. Il écrivit à son fils, Samuel MacKenzie, chef du poste La Eonge, de ne pas manquer de faire sa visite annuelle à Tlle-à-la-Crosse pour emmener lui-même le prêtre; il écrivit à M. Thomas de se rendre au lac La Eonge ou d'envoyer un homme de confiance pour y prendre le missionnaire et le conduire du lac La Eonge au lac Caribou. Il aimait en effet et admirait le P. Taché et M. Laflèche et cherchait à les obliger par tous les moyens possibles. " Toutefois, ajoutait plus tard le P. Taché, il faut faire

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, Lle-à-la- Crosse, 23. juillet 1847.

(2) Mgr Taché, Notice sur la Mission du lac Caribou.

(3) Vingt années de Missions, p. 29.

une petite part au motif d'intérêt. Il croyait, et avec raison, qu'une mission au lac Caribou y attirerait les sauvages et leurs pelleteries (1). "

Le P. Taché partit de l'Ile-à-la-Crosse le mardi, 9 mars, en compagnie de Samuel MacKenzie. Celui-ci avait 3 hommes à son service ; la mission était trop pauvre pour fournir un domestique au missionnaire : il en résulta que " le P. Taché eut l'honneur d'être servi par un prêtre (2). " ordre de la " Notre petite caravane, écrit-il à sa mère, se composait

marche. r 7 7 1

comme suit: 5 hommes et 4 traînes. L'ordre de la marche est celui-ci: l'un des hommes prend le devant, c'est ordinairement le guide. Quand la neige est une peu haute, c'est une position tr<:s fatigante; il faut tracer le chemin, ce qui s'appelle lever la nzige, et l'on comprend facilement que, quoique pourvu de raquettes, celui qui marche en tête trouve cette besogne difficile et surtout pénible. Il n'y a que bien peu d'hommes qui puissent ainsi lever la neige un jour entier; quand il y a plusieurs hommes, ils se succèdent les uns aux autres. A la suite du guide, viennent les traînes, suivies chacune de son maître respectif. Dans le bois ou lorsque les chemins sont mauvais, il faut toujours être auprès de sa voiture pour la décrocher quand elle s'embarrasse dans les branches, ou la relever quand elle perd l'équilibre. On marche ainsi du matin au soir, tauiôt sur les raquettes, tantôt sur les pieds, selon que la nature des chemins l'exige. Quand la charge n'est pas trop considérable, on monte de temps en temps sur la traîne, et j'avoue que c'est là le plus beau moment de la journée (3). " Malheureusement, le P. Taché ne put pas s'accorder souvent cette douceur: à cause de la faiblesse de ses chiens, il fut forcé de marcher presque continuellement pendant tout le voyage.

Le campement. "Un peu avant la nuit, poursuit-il, on songe à établir son

(1) Mgr Taché, Notice sur la Mission du lac Caribou.

(2) Rid.

(3) lle-à-la- Crosse, 23 juillet 1847.

campement. Tous les endroits ne sont pas également avantageux ; il y a deux choses à considérer, s'il y a du bois sec et du. sapin, puis si on est un peu abrité contre le vent. Quand le guide a déterminé un endroit convenable, on fait halte, chacun dételle ses chiens et Ton procède à rétablissement du foyer- Pendant que les uns coupent le bois, les autre» préparent ce qu'on appelle proprement le campement. Une raquette sert depelle, on enlève la neige de façon à laisser la terre à peu près à nu. Cette partie est couverte d'une épaisse couche de branchesde sapin et environnée d'une petite enceinte de même nature. Cette dernière sert à protéger contre le vent; la couche débranches est une précaution essentielle pour défendre du froid. Le campement fini, on allume un grand feu; on fait dégeler le poisson que l'on donne ensuite aux chiens, 5 ou 6 livres à chacun; il y a des contrées où les chiens sont nourris à la viande. Un copieux souper est ensuite le partage des voyageurs.. Puis, après avoir parlé un peu de temps, des chemins, de la route* qu'il reste à parcourir, etc., chacun se dispose au sommeil dont il a besoin pour réparer ses forces. Pour dormir ainsi, en plein air par les froids les plus rigoureux, il semble qu'on n'aurait pastrop de toutes les fourrures du nord, et cependant tous nos voyageurs n'ont jamais qu'une seule couverte et pas toujours une bien bonne. Je ne comprends pas comment ils s'arrangent, car je souffris du froid malgré deux couvertes et une robe debœuf (1)."

C'est le premier grand voyage que le P. Taché faisait l'hiver, dans les frimats et les neiges du Nord, marchant tout le jour,, campant à la belle étoile.

Il passa par le lac La Konge, où il s'arrêta quelques jours. Malheureusement,, un maître d'école protestant était déjà rendu, et les sauvages, prêchés surtout par le commis du Fort, se croyaient dans l'impossibilité d'écouter le prêtre catholique, auquel ils témoignaient beaucoup de respect et même du regret

(1) lle-à-la-Orosse, 23 juillet 1847.

du sort qui leur était échu en partage ( 1 ) . " Il continua sa route avec :deux hommes envoyés exprès par M. Thomas.

Enfin, " le 25 mars, jour de F Annonciation " après une marche pénible de 11 jours, " arrivait au lac Caribou celui qui le premier venait y annoncer la bonne nouvelle du salut (2). "

" En ce jour, un messager céleste annonçait à la plus pure des Vierges qu'elle allait être la mère du Sauveur des hommes; le missionnaire se rappelait que lui aussi était porteur de l'heureuse nouvelle, puisqu'il venait l'annoncer à des peuples qui l'avaient ignorée jusqu'alors. Il trouva dans cette pensée des consolations qui le dédommagèrent amplement de toutes les fatigues de la route (3). " Arrivée. " Une salve de Merci, Merci, répétée par deux ou trois femmes

montagnaises, qui se trouvaient au fort et une cordiale poignée de mains échangée avec le commis, fut tout le cérémonial de la réception. Le personnel du fort se composait du commis et de sa famille, protestants; d'un homme engagé, aussi protestant; d'un autre engagé et de sa famille, les seuls catholiques de la région ; d'un sauvage et de sa famille, infidèles. M. Thomas ne négligea rien de ce qui était en son pouvoir pour recevoir convenablement son hôte: il mit à sa disposition le meilleur de ses deux appartements; il avait fait faire tout exprès une table et une chaise. Cette dernière était la seule qu'il y eût dans le fort, en sorte qu'on pourra aisément se figurer quelle en était la richesse et le luxe. Pendant tout son séjour, le P. Taché n'eut qu'à se féliciter de la manière dont il fut traité. Il eut même lieu de s'étonner qu'une personne d'une croyance différente et de bien médiocre éducation sût l'entourer de tant d'égards et de générosité (4).

" Le lac Caribou, comme l'Ile-à-la- Crosse, est visité par les Cris et les Montagnais, mais en petit nombre, à peine par 40

(1) Vingt années de Missions , pp. 32, 33.

(2) lUd.

(3) Mgr Taché, Notice sur la Mission du lac Caribou.

(4) JUd.

familles. Les montagnais semblaient tous vouloir de lâ religion, • tandis que les cris, à peu d'exception près, témoignaient plutôt de Téloignement (1). "

u Les sauvages n'étaient pas encore réunis à l'arrivée du p «p0ensnaïi.£ P. Taché ; ils vinrent bientôt et firent preuve des plus heureuses dispositions, en écoutant avec une patience presque égale à celle dont le missionnaire lui-même avait besoin, les quelques instructions qu'il pouvait leur balbutier dans leur langue (2). " " L'Oblat n'avait guère encore que cinq mois d'étude : c'est à peine suffisant pour dévorer les premières aridités des deux langues sauvages, surtout du montagnais, si difficile; aussi il s'étonnait lui-même qu'il pût enseigner quelque chose. En particulier, il se risquait à parler sauvage, mêlant le cris et le montagnais, au point d'être souvent inintelligible pour le plus grand nombre. En public, ce mode n'était point praticable. Aussi fallait-il en adopter un autre, celui de parler par interprète. Malheureusement,il n'avait personne qui fût qualifié pour cet emploi. M. Thomas voulait bien servir d'interprète auprès des cris. Comme il possédait bien le cris et assez le français, il traduisait aux sauvages de cette tribu les enseignements du Père. Toutefois, s'il n'était point protestant fanatique, il ne croyait pas aux dogmes catholiques; or peut-on être éloquent et persuasif quand on ne croit pas à ce que l'on dit ? Mais la difficulté était bien plus grande pour le montagnais : pas un seul montagnais ne savait passablement le cris; un seul le comprenait un peu, et c'était un des plus mauvais sujets; un autre, meilleur et incliné vers la religion, en savait quelque chose : un de ces deux montagnais servait d'interprète à M. Thomas, qui lui-même servait d'interprète au missionnaire; c'est-à-dire, le P. Taché parlait français à M. Thomas, qui traduisait ses paroles en cris, tandis qu'un des deux montagnais traduisait en leur langue la traduction crise de M. Thomas. Qu'on juge des difficultés, et

(1) Mgr Taché, Notice sur la Mission du lac Caribou.

(2) Vingt années de Missions , p. 32.

même des désagréments que la multitude des interprètes, et de tels interprètes apporta au missionnaire (1)." Aussi il ne se servait d'interprète que pour les réunions plus nombreuses du dimanche; toute la semaine, il communiquait directement avec les sauvages.

" Les consolations de Dieu accompagnent partout ceux qui travaillent pour sa gloire (2)." Il réussit à faire entendre et goûter les principaux mystères aux montagnais. " Je vous annonçais Tannée dernière, dit-il plaisamment à sa mère, que je chantais des messes de façon à ravir; mais je n'ai point borné là mes progrès dans la musique. Le temps, lescirconstances, l'impérieuse nécessité m'ont fait plus que chantre durant toute ma mission du printemps; j'ai été maître au lutrin, et de nombreux élèves venaient tous les jourssoumettre leurs heureuses dispositions aux dociles enseignements que je leur donnais dans cette branche. Les beaux concerts qui étaient la suite et de l'habilité du professeur et de la docilité des élèves ! . . . Vos prières ne m'ont point obtenu encore le don des langues ; j'ai néanmoins fait quelques progrès et vous auriez du plaisir à m'entendre parler et surtout chanter en montagnais (3). "

Le fervent Oblat éprouvait une joie ineffable à répandre la connaissance "du vrai Dieu et de son Fils Jésus- Christ. 'r " La vie du missionnaire est sans doute parfois pénible, dit-il dans la même lettre; mais l'exercice du saint ministère procure des jouissances que l'on ne trouve pas ailleurs. Oui, bonne- Mère, vous le savez, un de mes plus ardents désirs a toujours été de faire du bien à mes semblables. Eh bien, cet heureux penchant, où peut-on le satisfaire plus facilement que dans la vie de missionnaire? Bien des fois, en réfléchissant au changement heureux que la connaissance de la religion allait apporter

(1) Notice

(2) lle à la-Crosse, 23 juillei 1847.

(3) Ibid.

parmi ces pauvres tribus, je me suis dit : " C'est le bon Dieu qui fait tout cela, mais c'est toi que, malgré ton indignité, il a choi- " si pour être l'instrument de ses miséricordes ; " et cette pensée, que j'aurais quelque part à un si grand bien, me remplissait d'une consolation que je ne saurais exprimer et qui m'avait été jusqu'alors inconnue. Si la tendresse que vous avez pour votre file* vous fait supporter avec peine son éloignement, pensez, je vous prie, au bien qui peut en résulter pour la plus grande gloire de Dieu, et je suis convaincu que cette pensée offrira à votre bon cœur une consolation puissante (1). " Le pieux missionnaire ajoute : " Une chose seulement me fait de la peine, c'est qu'après tant de bontés de la part de mon Dieu, je ne sois pas meilleur. Priez donc bien ce Dieu de miséricorde, qu'il me rende digne de ma sublime vocation et plus fidèle à ses grâces (2). "

Le P. Taché demeura deux mois au lac Caribou, " occupé du matin au soir à l'instruction de " ses " bons néophytes (3). " Il donna à cette mission le nom de Saint-Pierre. "Les Montagnais supplièrent le missionnaire de les visiter encore l'année suivante, promettant de se réunir en grand nombre et voulant à cet effet inviter la tribu de leur nation connue sous le nom de Mangeurs de Caribou. L'apôtre, s'engagea volontiers à revenir. Il désirait trop consacrer ses faibles efforts à faire connaître Dieu pour négliger un champ qui, quoique petit, semblait devoir être fertile (4). "

Il partit le 26 mai (5) du lac Caribou avec M. Thomas, et se Retour, rendit au Fort de Traite, où il passa quelques jours pour instruire les sauvages qui s'y trouvaient; il attendait d'ailleurs les hommes qui devaient monter son canot et qui étaient sur les barges de l'Ile-à-la-Crosse. Le 15 juin, (6) il était de retour à

(1) Ibid.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Mgr Taché, Notice , m .

<5) C-'est la date donnée dans la lettre du 23 juillet 1847 à sa mère. (6) Date donnée dans la même lettre.

VIE DE MGR TACHÉ, 0. M. t.,

Séjour de six semaines à lTle-à-la Crosse.

Visite du P. Taché au lac Athabaska.

Plle-à-la-Crosse, après " une absence d'un peu plus de trois mois. " Je trouvai mon charmant compagnon, dit-il à sa mère, en bonne santé et occupé à la construction de notre maison. Depuis ce temps nous travaillons à nous préparer un logement, que nous habiterons, j'espère, dans un mois (1). "

Il ajoute quelques détails : Notre maison, sans être bien belle, sera passable pour le pays. Notre petit champ de patates promet de nous dédommager de l'absence du pain. A deux longueurs de canot de notre porte, le poisson se presse en foule dans nos rets. La plus belle vache du troupeau nous est destinée, sans compter quelques chiens pour aller chercher de la viande dans le bois. Tout cela, n'est-ce pas ? va à merveille. Puis, pardessus tout, la joie, la paix, le contentement, le bonheur: n'en voilà-t-il pas assez pour satisfaire les désirs les plus ambitieux? Nous n'avons, point d'argent, mais il n'a pas cours en ce pays, et par conséquent ce manque n'est pas une privation. Nos amis, nos parents, ma mère est loin, bien loin, voilà sans doute un chagrin; mais telle est la volonté de Dieu, et ce maître libéral sait bien m'en récompenser. " .

Il traçait ces lignes le 23 juillet, anniversaire de sa naissance, avant le départ de l'exprès d'été. " Je suis bien aise, disait-il à celle qui lui était si chère, de choisir ce beau jour pour accorder à mon cœur une des plus douces satisfactions dont il lui est permis de jouir, celle de s'entretenir avec la plus tendre des mères et de lui dire un peu combien je l'aime, et combien il m'est doux de penser à elle dans l'éloignement où je me trouve (2). "

Le P. Taché passe six semaines environ avec son angélique compagnon, étudiant avec lui les langues, et l'aidant dans la construction de leur résidence et dans le défrichement d'un jardin.

Le vendredi 20 août, (3) le P. Taché se mit de nouveau en marche pour se rendre au lac Athabaska, situé à 130 lieues envi-

(1) Lettre précédente à sa mère.

(2) lle-à-la Crosse, 23 juillet 1S47.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, Laa Oiribov, 4 <vril ISIS.

AKCHEVEQUE DE SAINT-BONTFACE

ron au Nord-Ouest de l'Ile-à-la-Crosse. Il fait le voyage en petit canot/ avec deux sauvages et un jeune métis, qu'il emmène pour servir sa messe (1).

Il côtoie d'abord le lac de l'Ile-à-la-Crosse, traverse la vaste baie qui le termine au Nord-'Ouest et qui se nomme Athabaska, parce qu'elle est sur le chemin du véritable Athabaska, remonte la rivière Creuse, " aux bords enchanteurs, " qui coule " entre des tapis de verdure, " traverse le lac Clair, ainsi appelé à cause de la limpidité de son onde, nommé aussi le lac aux Oeufs " à cause de la quantité prodigieuse d'œuf s que l'on trouve sur les îles de ce lac. " " En été, dit le P. Taché à sa mère, cette nourriture offre une précieuse ressource aux sauvages. On comprend qu'ils ne doivent pas toujours les manger frais ; rnais ce que vous comprendrez plus difficilement, c'est que monsieur votre fils fasse comme les sauvages : après avoir ôté le petit- du coin de l'œuf, il en mange le reste presque aussi volontiers que s'il était frais; les premières fois, j'éprouvais une répugnance presque insurmontable; mais j'ai ensuite reconnu qu'en ceci comme en bien d'autres choses, l'éducation fait naître des préjugés qu'i] est quelquefois bon de fouler aux pieds (2). "

Le canot passe du lac aux Oeufs dans un détroit resserré, sur les bords -duquel les deux missionnaires de l'Ile-à-la-Crosse avaient eu d'abord la pensée d'établir la mission, et entre dans le lac du Bœuf, où le P. Taché et ses compagnons faillirent trouver la mort, nous ne savons au juste dans quelles circonstances. Jamais le P. Taché ne repassera en ce lieu " sans éprouver une vive émotion, dit-il, au souvenir du danger que j'ai couru et de la protection spéciale qui m'a arraché à -ce danger. " '

Le missionnaire continue son voyage sur le lac du Bœuf en suivant longtemps des yeux une montagne d'abord presque imperceptible à l'horizon, puis qui se dessine et qui, dominant tout

(1) Lettre du P. Taché à un Père de sa Congrégation, Lac Caribou, 16 avril 1848. Nons ignorons si l'original existe encore.

, (2) .Saint-JeaurBaptiste de l'Ile-à-la-Crosse, 3 janvier 1850. Cette lettre a été publiée autrefois ; nons avons entre les mains une copie qui est dans les archives do l'archevêché de Saint-Boniface.

le paysage, lui rappelle le Mont-Royal ou Boucherville : c'est la Montagne du Bœuf. Il entre ensuite dans la Rivière la Loche. 4e Oe filet d'eau offre à peine un chenal assez profond pour les légères embarcations en usage dans le pays; il dit assez que le fleuve que Ton remonte depuis longtemps touche- bientôt à sa .•source et que le voyageur ne tardera pas à atteindre la hauteur des terres : tout dans la nature semble se ranimer et vivre d'une vie plus forte, avant d'expirer. Les nombreux tributaires de l'Océan suivent cette loi générale : après avoir remonté un long cours •d'eau, le voyez-vous subitement se rétrécir et diminuer excessivement ses proportions ? un lac vient-il vous inviter à voguer sur «on onde paisible, dites sûrement: La source n'est pas loin. •Cette observation, j'ai eu occasion de la faire ici comme ailleurs."

Et en effet, le canot passe bientôt de la rivière La Loche dans le lac du même nom, " que l'on pourrait appeler un vivier, tant le poisson y abonde. " Il remonte encore " un petit bout de rivière. " Puis il faut sortir du canot et le porter.

Le missionnaire est à un des plus célèbres portages du Nord- Ouest, le Portage La Loche, nommé, dans la charte de Charles II, comme l'extrémité du domaine qu'il accorde au Prince Rupert et à ses compagnons, au sommet des terres qui divisent le hassin de la Baie d'Hudson du bassin de la mer Glaciale. Ce portage a environ 13 milles. " On comprend assez qu'une pareille distance est capable d'éprouver les forces des pauvres voyageurs, qui ont à y transporter sur leur dos les cargaisons des barges. " " Ces dernières années, ajoute le narrateur, la Compagnie y entretient des chevaux, ce qui n'est pas facile, à cause de l'excessive rareté du fourrage. "

Un Montagnais offre son cheval au P. Taché ; mais celui-ci le Tefuse pour jouir à son aise du spectacle de la nature et suivre librement le cours de ses méditations en ces contrées si éloignées •de la civilisation.

Il marche trois heures, se repose quelque temps auprès d'un petit 4ac situé vers le milieu du portage et qui n'a ni source ni issue apparente, tout en étant d'une limpidité remarquable,

" place là tout exprès, il semble, par cette bonne Providence, qui offre toujours un soulagement à toutes les misères et un remède à tous les maux. "

Continuant sa marche, il contemple les plus riants paysages.» descend des sommets escarpés, bordés de précipices, et arrive à la naissance du premier cours d'eau du bassin opposé. " C'est la rivière du Cygne ou du Pélican, plus souvent appelée Petite Eivière Athabaska. "

Le canot coule rapidement sur ses eaux et arrive au grand fleuve MacKenzie, appelé dans cette région la Eivière La Biche " parce que, autrefois surtout, de nombreux troupeaux de cerfs se plaisaient sur ses bords (1). 33

Enfin le P. Taché arrive au fort du lac Athabaska le 2 sep- Séi°auirnJ *us< tembre, après quatorze jours de navigation et de marche. Le Athabaska. premier blanc venu au lac Athabaska était un marchand des Etats-Unis, nommé Pond, membre de la Compagnie du Nord- Ouest, qui y arriva dans l'automne de 1778 pour faire avec les \ sauvages la traite des pelleteries. Le premier prêtre catholique qui y vient est le P. Taché. Il y offre pour la première fois le sang rédempteur le 5 septembre.

" Sur les bords du lac Athabaska et de la grande rivière du Avidité des-

° sauvage»

même nom, écrit le missionnaire, habitent de nombreux Monta- JJSJio^egnais et quelques Cris, 33 environ 200 chasseurs de la première Dieu* nation, ce qui faisait 1.000 âmes, et 20 chasseurs ou 100 personnes de la seconde. " Ils me firent un accueil auquel j'étais loin de m'attendre et qui prouvait combien leurs cœurs étaient bien disposés. " Voilà notre frère, me répétaient-ils tous à l'envi; depuis longtemps nous le désirons; prends-nous en pitié et enseigne-nous à devenir bons. 33 Quelques-uns de ces sail-

li) Le P. Taché ajoute en cet endroit de sa narration une remarque qui continue d'avoir son application dans le Nord-Ouest au XXe siècle : "■Ce mot Biche vous surprend peut-être ; c'est que dans ce pays-ci on désigne plus souvent les animaux les plus utiles par le nom de la femelle- Dites par exemple un cerf et on ne vous comprendra pas, tandis que le mot biche est entendu de tous. On dit aussi : la vache, en parlant destroupeaux de buffle*."

vages avaient vu M. Thibault quand il vint à l'He-à-la-Crosse la première .fois, et depuis ce temps tous soupiraient après le moment heureux où quelqu'un leur serait envoyé pour ouvrir leurs yeux à la lumière et leur enseigner leurs devoirs. Vous comprenez qu'avec des gens ainsi disposés, il n'est pas besoin de longs arguments pour les convaincre de la nécessité d'embrasser la religion et de changer de vie. La seule^ difficulté est de ne pouvoir point se multiplier, afin de satisfaire le zèle ardent qu'ils ont d'apprendre. Le jour ne suffisait point à cette ardeur; il fallait y consacrer une partie de la nuit et ils l'eussent passée toute entière auprès de moi, si je ne me fusse trouvé dans la nécessité de les congédier moi-même (1). "

Dans une autre lettre, le P. Taché atteste qu'il n'a pas pu "être libre une fois avant 11 heures du soir (2). "

Un trait va nous montrer l'avidité des sauvages pour la parole de Dieu aussi bien que leur caractère naïf. " On avait eu la bonté de me donner l'hospitalité au Fort, raconte le missionnaire, et je prenais mes repas avec l'employé. Je croyais de stricte convenance de rester après le repas pour m'entretenir avec mon hôte pendant quelques instants ; c'était le seul moment de la journée où je pouvais le voir. Un jour, il n'y avait pas encore cinq minutes que nous avions fini de dîner. Le domestique ôtait la table. Un des sauvages que j'avais emmenés s'aperçut que le repas était terminé; il entra brusquement dans l'appartement et m'adressa la parole en montagnais d'un ton joliment sévère : " Que fais-tu là ? me dit-il ; tu parles inutile- " ment avec ce petit chef, tandis qu'il y a dans la chambre un " grand nombre de Montagnais qui t'attendent, tu ferais mieux " de les rejoindre et de les instruire. " Je traduisis la répri-

(1) Lettre du P. Taché à sa mère, Mission de Saint-Jean-Baptiste dt Vile- à-la- Cro^e, 20 janvier 1848. — N° lô de la Collection de M. de la Broqnerie-Taclié. — Oubliée dans les Cloches de Saint-Bonipice, nos 20 et 22, 19 mai et 2 juin 1003.

(2) Lettre du P. Taché à un Père de sa Congrégation, Lac Caribou, 10 avril 1848. — Copie aux archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

mande à mon hôte; elle me servit d'excuse pour cette fois et pour bien d'autres ( 1 ) . "

" Il serait difficile de peindre la joie qu'éprouvaient ces pauvres infidèles en voyant au milieu d'eux un ministre de la vraie religion. On eût dit que, malgré leur ignorance profonde, ils comprenaient tout ce que la mission d'un prêtre renferme de grand et de saint et qu'ils éprouvaient tout le bonheur que leur promettait la connaissance de l'Evangile. Les mères voulaient faire partager l'allégresse générale à leurs petits enfants. Elles les conduisaient au missionnaire, regardant comme un bonheur qu'ils pussent toucher sa main. " Voilà, leur disaient-elles, le père des Montagnais, celui qui vient de loin pour nous rendre bons et nous enseigner la loi de Dieu (2)."

" Tous ces sauvages, dit-il, savaient déjà leurs prières en français, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot de cette langue. La Résultats, joie de ces bonnes gens était extrême de voir que j'étais en état de leur montrer quelques prières en leur propre langue. On voyait toutes les figures s'épanouir quand ma voix harmonieuse — l'auteur parle par antiphrase, — faisait retentir à leurs oreilles les sons cadencés des cantiques montagnais. Je passai près de quatre semaines avec eux (3). "

Durant cet espace de temps, le missionnaire " eut le bonheur de baptiser 194 infidèles et d'inaugurer dans cet important district l'ère nouvelle de la foi et de la religion (4). " La plupart pouvaient dire tout ou presque tout le chapelet en français et quelques prières dans leur langue naturelle. Cette chrétienté nouvelle naissait dans le mois où l'Eglise célèbre la Nativité de la Mère de Dieu, et en quelque sorte dans les grâces de ce mystère : c'est pourquoi l'apôtre donna à la mission le nom de la Nativité. Nous l'avons déjà dit, " Athabaska est visité par Puissance de

0 ? ^ la grâce.

(1) Lettre du 16 avril 1848.

(2) Notes sur l'établi ssement de la Nativité à Athabaska. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

(3) Lettre à sa mère du 20 janvier 1848.

(4) Vingt années de Missions , p. 35.

quelques familles crises et par un grand nombre de Montagnais- Ces derniers n'avaient pas la réputation de douceur que méritent à juste titre leurs frères de l'Ile-à-la-Crosse. On annonçait au missionnaire qu'il y avait des dangers à courir de la part de ces sauvages; qu'en vain on tenterait de les gagner à l'Evangile;, que tous les ans ils donnaient de vives inquiétudes à leurs traiteurs, qui ne devaient leur salut qu'à des établissements fortifiés ; qu'ils avaient toujours les menaces à la bouche, et l'arme à la main. Ces dernières assertions étaient vraies; mais ceux qui les redoutaient tant, calculaient sans le secours de la grâce, qui,, dans cette circonstance comme dans tant d'autres, se montra si forte et si triomphante que, depuis, on n'a jamais entendu parler à Athabaska, de soulèvements, de conjurations, de menaces, de meurtres, ni de quoi que ce soit de semblable. Ceux mêmes" qui donnaient les plus vives inquiétudes sont devenus chrétiens fervents, aussitôt qu'ils ont entendu le Prince de la paix leur dire : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1). "

" J'aime Athabaska, écrivait l'Oblat à sa mère, non pas certesà cause des agréments qu'offre la nature du pays; ils sont peutêtre encore moindres qu'à l'Ile-à-la-Crosse; mais parce qu'en cet endroit peut-être plus que partout ailleurs, j'ai goûté lessaintes consolations attachées à l'auguste ministère qui m'est confié (2)."

Gracieuseté de Le P. Taché avait logé au Fort, recevant l'hospitalité la plus tinger. gracieuse de l'agent de la compagnie, M. Ermatinger. " C'est pour le missionnaire un bien doux soulagement à ses fatigues,, observait-il, que l'accueil gracieux qui lui est fait partout. A Athabaska, j'ai reçu des témoignages d'amitié dont je ne perdrai jamais le souvenir (3). " "En général, dit-il ailleurs, lesmembres de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, non roulement nous ont rendu service, mais même, dans bien des

(1 ) Vingt années de Missions p. 35.

(2) Saint- Jean-Baptiste de Vlle-à-la Crosse, 3 janvier 1850.

(3) Ibid.

circonstances, se sont montrés des amis sincères et dévoués... Les tableaux les plus brillants ne sont point sans ombres, les règles les plus générales sans exception ; mais il n'en est pas moins vrai que, les choses prises dans leur ensemble, les officiers ■de l'honorable Compagnie ont des titres certains à notre reconnaissance et à notre estime, et que, pour une raison ou pour une &utre, nous leur devons une partie du succès de nos missions (1). " L'Eglise catholique s'est toujours montrée reconnaissante envers tous ses bienfaiteurs: elle est fidèle ici à sa tradition, dans la personne d'un de ses plus généreux missionnaires.

Le P. Taché, durant son séjour à Athabaska, contempla sur Les oies a le lac, des troupes immenses d'oies, ressemblant à des flots écu- a a a* mants qui viennent expirer plaintifs sur la rive, " ou " à des bancs de neige ou de glace luttant encore avec les premiers rayons du soleil de juin. " " Le nombre en est si grand que des •centaines quittent leurs escadrons, sans paraître les affaiblir et viennent, au-dessus de nos têtes, exécuter leurs joyeuses évolutions. " " Tous les ans, au printemps et à l'automne, ces oiseaux viennent, en quantité prodigieuse, passer un mois à l'embouchure de la grande rivière Athabaska et dans tous les environs, pour se préparer aux deux grandes émigrations qu'ils doivent accomplir. Pendant ces deux mois, les sauvages vivent presqu'exclusivement à leurs dépens, sans qu'on puisse remarquer des diminutions, sans que la guerre acharnée qu'on leur fait, puisse les décider à déserter des lieux qui, sans aucun doute, leur offrent une nourriture abondante et profitable : tous les membres de cette grande famille voyageuse ne sont nullement gras lorsqu'ils arrivent; mais huit jours suffisent pour qu'ils prennent un degré d'embonpoint qui fait de leur chair une nourriture succulente (2). "

" Le contentement " qu'éprouvait le jeune Oblat lui " faisait A aïonnâre"!» désirer de prolonger son séjour à Athabaska; les pressantes sol- néophytes.

(1) Vingt années de missions , p. 41.

(2) Lettre du 3 janvier 1850.

VIE DE MGR TACHE, 0. M. t.,

l'été.

licitations qui " lui " étaient adressées augmentaient encore ce désir " ; mais la saison avançait : il dut songer à son retour à Flle-à-la-Crosse. " Le " lundi " 27 septembre, raconte-t-il, après avoir recommandé à mes chers néophytes de ne point perdre de vue les instructions que je leur avais données, de s'efforcer d'exciter de plus en plus l'amour du bon Dieu dans leur cœur, je leur fis mes adieux. Les larmes abondantes que plusieurs versaient me disaient bien clairement la sincérité de leur affection. Ils me promirent de ne point oublier ce que je leur avais dit du maître de la vie et de mettre en pratique sa loi sainte. Je les quittai alors le cœur ému, bénissant la miséricorde de Dieu qui voulait bien disposer d'une manière si admirable les cœurs de ces pauvres infidèles (1)." occupations de Pendant que l'apôtre de Marie Immaculée jetait les fondeptndant°he ments des missions de Saint-Pierre et de la Nativité au lac Caribou et au lac Athabaska, M. Lafièche, demeuré à l'Ile-à-la- Crosse ou à Saint-Jean-Baptiste, partageait son temps entre le soin des néophytes de cette région, l'étude des langues sauvages, la construction de la première maison de Dieu et de ses serviteurs et le défrichement d'un jardin.

Il continuait de voir tous les jours les sauvages qui résidaient auprès du lac ou qui venaient au fort, et de leur expliquer, dans de courtes catéchèses, l'ensemble des vérités du salut, si lumineux par lui-même quand il est présenté dans sa simplicité à des intelligences naïves. Les Montagnais avaient tous embrassé l'Evangile; les Cris, qui s'étaient montrés d'abord plus défiants, " étaient maintenant plus dociles à l'inspiration de la grâce (2). "

En même temps, M. Lafièche s'appliquait avec ardeur à apprendre le montagnais et le cris sous le professeur aveugle, dont nous avons parlé, qui n'entendait pas un mot de français, mais savait ces deux langues sauvages (3). "

(1) Lettre du 20 janvier 1848 à sa mère.

(2) Vingt années de Missions , p. 35.

(3) Etat général des Missions de la Rivière-Rouge, 9 avril 1"855.

Le bourgeois du Fort, M. MacKenzie avait fait élever, pour La maison-om-

° . \ nibus de l'Ile-

les deux missionnaires, une petite maison de 36 pieds de Ion- a-ia-crosse.

gueur sur 24 de largeur, (1) construite en logs, c'est-à-dire en

pièces de bois surperposées, à la façon du pays. Quand le gros de

la construction fut terminé, il en fit don aux prêtres, leur disant

gracieusement : " Je ne fais pas entrer le coût de cette bâtisse

dans les livres de compte de la compagnie.; car elle est si piètre,

que je craindrais d'encourir des reproches. "

La maison valait les autres constructions du pays ; elle vaudra celles que les Oblats élèveront dans toutes leurs nouvelles missions; mais telle qu'elle était, elle se recommandait surtout par sa pauvreté. Elle renfermait un appartement unique, ayant le toit pour plafond, ne présentant aucune division intérieure.

M. Lafièche, que la nécessité rendit pour la circonstance menuisier et charpentier, fit, au fond de l'appartement unique, une espèce d'alcôve, où il plaça " la grande consolation du missionnaire. " A droite et à gauche de l'alcôve, il fit deux petites chambrettes, où il y avait à peu près juste la place de mettre une petite couchette : c'étaient les cellules des deux prêtres. Le reste de la maison était destiné à servir de cuisine, de réfectoire, de parloir. Aux heures de la prière, l'alcôve s'ouvrait et toute la maison devenait une église.

Ce type sera reproduit dans toutes les missions que fonderont les 'Oblats, et servira de demeure à Dieu et à ses ministres pendant les premières années et souvent durant de longues périodes : c'est ce qui s'appelle, dans la langue des missionnaires du Nord-Ouest, la maison-omnibus.

Cette maison s'élevait à un mille du Fort, sur l'ancien emplacement du premier établissement de la Compagnie du Nord-

(1) Ces dimensions sont données par le P. Taché dans une lettres à sa mère, en date du 4 août 1849.. - F 22 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

Ouest, en un lieu célèbre par les désordres qui s'y étaient commis (1).

Le P. Taché, à son retour d'Athabaska, trouva son confrère " installé dans la maison qui, tout Tété, lui avait coûté tant de sueurs et qui, depuis un an, était l'objet de tant de désirs. " C'était le 15 octobre (2) ; quatre jours après, la gelée prenait les rivières et les lacs. La maison était encore toute ouverte au froid : car les interstices des pièces de bois n'étaient point encore fermés, ou, dans le style du pays, la maison n'était pas "bousillée. " Les deux missionnaires se mirent à l'œuvre.

" Pendant plus de quinze jours, M. Lafièche et moi, raconte le P. Taché, nous avons pétri de la terre avec du foin; ce mélange porte le nom de torche; appliqué entre les pièces de la maison, il remplace, mais assez désavantageusement, le mortier de chaux. Au lieu de ces riches peintures dont on enduisait votre palais de Longueuil, nous avons, à l'approche des froids, trempé modestement un torchon " de foin " dans un mélange de terre et de cendre et puis frotte de notre mieux tout l'intérieur de notre chaumière, tant pour la décorer que pour fermer les ouvertures qui semblaient promettre un passage trop facile au froid. Mais voilà que l'air extérieur, mécontent de ce que nous lui refusons l'hospitalité, entreprend de se venger d'une manière bien cruelle : il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez toute la fumée. Après 15 jours de souffrances, nous étions à la veille d'être métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre cheminée (3). "

Cependant, si les missionnaires n'avaient pas tout le confortable désirable, " ils étaient chez eux, pauvres et dénués de

(1) Mgr Grandi n nous racontait qu'étant un jour à Ottawa, alors qu'il résidait à l'Ile-à-la Crosse, il fut mandé à l'hôpital par un Canadien- Français, nommé Laroque, qui avait rempli autrefois les fonctions de bourgeois en ce poste. Le malade lui demanda où était l'église ; le prélat le lui expliqua. Alors l'ancien bourgeois se mit à pleurer, en disant : " Est-ce possible que le bon Dieu demeure en un lieu où il a tant été offensé autrefois?"

(2) Lettre du 20 janvier 1848 à sa mère.

(3) Lettre du P. Taché à un Père de sa Compagnie, 16 avril 1848.

tout " il est vrai; " mais heureux de leur sort; et persuadés que leur œuvre allait se consolider et prendre une extension nouvelle (1)."

" Le bonheur et la satisfaction qui souvent n'habitent point les palais des grands, écrit le P. Taché, régnent dans notre cabane et nous dédommagent amplement des richesses qui ne s'y trouvent point (2). "

" Comme pénible compensation à ces jouissances, la santé de Rhumatisme» M. Lafièche, ajoute-t-il, se trouva très compromise. Un travail m. Laflèene. excessif avait développé le germe d'un mal opiniâtre qui, pendant plusieurs années, mit au grand jour une vertu rendue plus sensible par la constance et la générosité avec lesquelles elle subit cette nouvelle épreuve (3). " Le jeune prêtre " souffrait depuis plusieurs années d'un rhumatisme dans une jambe et un bras. " Ce rhumatisme, par l'effet des fatigues de l'été, ou peut-être sous l'influence des marécages du pays, " se changea en bosses, puis en plaies " aussi incommodes que pénibles. " Le P. Taché fut bien surpris de le retrouver boitant (4).

M. Lafièche attribuait plaisamment sa maladie à la paresse qui l'avait retenu tout l'été sédentaire à l'Ile-à-la-Crosse. " Pour me punir de ma paresse, écrivait-il huit ans plus tard, le bon Dieu m'envoya un rhumatisme qui me tourmenta longtemps, et pour m'empêcher d'oublier la leçon, il a eu soin, en le retirant, de me laisser boiteux (5). "

Le P. Taché au contraire semblait être devenu plus vigoureux par ses grandes courses apostoliques de l'été. " Mes flancs minces, écrit-il à sa mère, sont recouverts d'une épaisse couche qui m'arrondit de la façon la plus plaisante, et je pourrais, comme le petit bonhomme gris de Paris, me dire dodu et joufflu comme une pomme. Le voyage, loin d'affaiblir ma santé,

(1) Vingt années de Missions , p. 35.

(2) Lettre du 20 janvier 1848 à sa mère.

(3) Vingt années de Missions , p. 35.

(4) Lettre du 20 janvier 1848 à sa mère.

(5Ni Etat général des Missions de la Rivière- Rouc/e, 9 avril 1855.

ne fait que la fortifier et je finirai peut-être par devenir un bon voyageur (1). "

Et en effet, il sera durant de longues années, " un voyageur infatigable et qui, dans plus d'une circonstance, rendit des points aux traiteurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ge n'était pas commode d'aller camper plus loin que lui ou de le dépasser sur la route. Les raquettes, comme les canots, semblaient pour lui pleins de charmes (2). "

Les rôles changeront un jour: le grand voyageur sera condamné à l'immobilité dans son palais et même sur sa chaise, pendant que l'ancien infirme parcourra les continents et traversera les mers sans fatigue.

(!) Lettre du 20 janvier 1848.

(2) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après, p. 3.

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