‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 4)Chapitre 16 sur 66 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Deuxième année passée a l'ile-a-la-ckossE|, 1848.

Les missionnaires, pendant le premier hiver passé à l'Ile-à-la- Les pêches du Crosse, avaient été les hôtes du bon MacKenzie : mais le second pendant ru*

' 7 ver.

hiver, ils avaient leur demeure propre. S'ils avaient les avantages d'être plus libres, ils avaient l'inconvénient d'avoir à trouver leur subsistance.

Le P. Taché, dans une lettre à sa mère, énumère bien " les richesses agricoles " de rétablissement des missionnaires ; mais ces richesses consistent en "10 minots de patates " recueillis l'automne pour 2 minots de semences, et en " une magnifique vache, véritable fille des premières que Pharaon vit sortir du Nil, qui nous abreuve tous les jours, dit-il, de son blanc lait et nous fournit un peu de beurre pour effleurer la surface de nos galettes ( 1 ) . " Evidemment, il faut d'autres ressources pour vivre.

Le lac est très poissonneux; le P. Taché est courageux; il se met à imiter l'industrie des sauvages pour demander au lac la nourriture quotidienne. " La neige avait déjà enveloppé la terre de son blanc manteau, écrit le P. Taché, et l'hiver avait jeté ses solides ponts sur les lacs ; cependant il nous fallait trouver notre nourriture dans ces mêmes lacs. Que faire donc? Tout simplement percer cette épaisse glace et introduire dessous 6, 8 et jusqu'à 10 rets, et tous les matins, par des froids de 35° et plus audessous de zéro, aller dérober les poissons qui avaient le bon esprit de s'y embarrasser. Voilà la façon de vivre de ces pays-ci. Il faut avouer qu'elle incommoderait plus d'un homme élevé dans les pays chauds ; mais les robustes enfants du Nord se font à cette besogne. J'ai été moi-même aux rets bien des fois ; on

(1) Lettre du 20 janvier 1848.

souffre les premiers jours; mais l'habitude adoucit ce tourment «et je nuirai peut-être par devenir un bon pêcheur (1). "

M. La flèche, nous venons de le dire, avait été affligé de rhumatismes et de plaies à la fin de l'été; il se trouva plus mal l'hiver et fut obligé de demeurer auprès du foyer pendant toute la saison froide. Puis l'exprès d'hiver lui apporta la triste nouvelle de la mort de sa mère. " Ce cher confrère, écrivait le P. Taché le 16 avril, a été bien visité cette année par l'épreuve: à la triste nouvelle de la mort de sa mère est venue se joindre une infirmité qui l'a forcé de garder la maison tout l'hiver. De-: plaies se sont formées dans une jambe et un bras, ce qui l'incommode beaucoup et privera peut-être bientôt les missions des secours qu'elles peuvent recevoir de ce zélé et vertueux prêtre (2)."

Le missionnaire oblat aimait tendrement ce compagnon que Dieu lui avait donné et qui " possédait tous les titres capables de concilier l'estime et le respect. " 11 ressentit vivement la douleur qu'il éprouvait en apprenant la mort de sa mère et s'appliqua à le consoler par les attentions délicates d'une sincère affection. " Dans les circonstances où nous nous trouvons, écrit le P. Taché à sa mère, c'est bien sans doute ce qu'un fils peut apprendre de plus cruel. " " O mon Dieu, ajoute-t-il, conservez-moi ma mère (3). " ^ p. Taché Le P. Taché s'appliqua plus encore à soigner le corps de son infirmier. compagnon. Comme la sœur de charité la plus dévouée, il se mit à panser ses plaies le matin et le soir, avec un savoir-Claire et • des délicatesses que le cœur plus encore que l'esprit lui suggérait et qu'il agrémentait d'une multitude de traits d'esprit. Mgr Laflèche n'oubliera jamais les soins empressés de son infirmier de l'Ile-à-la-Crosse et il en parlera jusqu'à sa mort avec admiration. De son côté le P. Taché arrivera auprès de son

(1 j Lettre du P. Taché à un l'ère de m Congrégation, 16 avril 1848.

(3) lie -à la- Crosse, 20 janvier 1848. — Collection de M. de la Broquerie- Tiiché.

ami, aux heures douloureuses de la vie, pour revendiquer comme un droit, l'office de donner à son cœur broyé par les épreuves, le vin et l'huile qu'il avait autrefois répandus sur ses plaies corporelles.

Il chantait la messe tous les dimanches, afin d'épargner à son compagnon la fatigue du jeûne; M. Lafièche occupait le lutrin. Voici à cette occasion une anecdote que celui-ci aimait à raconter plus tard. " Pendant que la messe se chantait, la cuisine se faisait dans le même appartement; c'est-à-dire qu'une chaudière contenant le poisson était suspendue dans la cheminée, car il n'y avait pas alors de poêle. Après la post-communion, le célébrant se tourne pour dire: Dominus vobiscum, et voit son chantre en surplis tenant clans sa main, à l'aide d'un torchon quelconque, la chaudière et en agitant le contenu pour l'empêcher de brûler, tout en répondant à l'officiant. Les assistants ne voyaient rien de risible ni de surprenant dans la manœuvre. M. Lafièche cumulait, presque sans s'en douter, les fonctions assez disparates de chantre et de cuisinier: le P. Taché, lui, eut peine à garder son sérieux (1). "

Au commencement de l'hiver, le soir même de la Toussaint, Vi; le P. Taché voit arriver à lui un sauvage, le père même du Mon- 1 tagnais qui lui avait fait la petite semonce au lac Athabaska. " Mon frère se meurt, clit-il ; il demande que tu viennes le baptiser. " Le sauvage venait de loin et était fatigué ; il faisait nuit; le missionnaire n'avait pas de raquettes: îi était impossible de partir le soir même. Le lendemain matin, le P. Taché envoie chercher des raquettes au fort et se met en marche. Il traverse une partie du lac en canot, le reste en raquettes sur la glace recouverte d'eau ; clans le bois il mesure deux pieds et demi de neige tombée la veille. La nuit surprend les voyageurs avant qu'ils soient rendus à la loge du malade. Le lendemain, à la pointe du jour, ils se remettent en route, et avant le lever du soleil, le missionnaire est auprès du malade. Il lui rappelle les

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Tuché, 0. M 1.

Etude des langues saurages.

Expédition du docteur

Rtchardson.

principales vérités et, connaissant ses bonnes dispositions, lui confère le sacrement de la régénération. Mais, continue le P. Taché, " le moindre retard pouvait rendre mon retour impossible. Je repartis de suite à la faveur de notre chemin de la veille. J'arrivai chez nous le même soir, un peu fatigué, mais heureux d'avoir gagné une âme rachetée au prix du sang de mon Sauveur. " Le sauvage guérit et vint quelque temps après remercier les missionnaires (1).

Durant tout l'hiver, M. Laflèche et le P. Taché employèrent leurs moments de loisir à étudier les deux langues sauvages de ces régions du Nord-Ouest. M. Thibault avait réuni les premiers éléments d'un dictionnaire et d'une grammaire crise; mais on ne possédait encore aucun manuscrit sur la langue montagnaise. Les deux prêtres commencèrent à rédiger une grammaire et un vocabulaire montagnais.

Un événement occupa quelque peu les pensées des missionnaires et même de leurs néophytes durant cet hiver : ce fut l'expédition du docteur Eichardson.

Le 26 mai 1845, le capitaine John Franklin était parti d'Angleterre avec deux navires, VErébus et la Terror, dans le but d'explorer la mer Glaciale, d'arriver à la mer de Behring par le détroit de Davis, la mer de Baffin, les détroits de Barrow et de Lancaster, en un mot de résoudre le problème du passage du Nord-Ouest qui depuis tant d'années excitait l'intérêt des savants. Plus de deux années s'étaient écoulées sans qu'on eût eu aucune nouvelle de l'expédition.

Toute l'Angleterre s'émut. Trois expéditions furent organisées pour aller à la découverte de VE rébus et de la Terror. Une de ces expéditions avait à sa tête le Docteur John Eichardson, âgé de 72 ans, ami du capitaine Franklin, et le Docteur Eae.

Le P. Taché parle de cette expédition dans plusieurs de ses lettres. " Les hommes de cette expédition, écrit-il à sa mère au

f l) Lettre du P. Taché à un Père de ya Congrégation, 10 avril 1848.

mois de janvier, hiverneront assez près d'ici an fort Cumberland; ils passeront ici an printemps et Sir Eichardson, qni doit partir de Montréal en canot, y passera an milien de l'été (1). "

" J'ai vn dimanche dernier, écrit-il le 29 juin, Sir J ohn Eichardson et le Docteur Eae, en route qu'ils sont ponr aller à la recherche dn capitaine Franklin (2). " Dans nne lettre écrite à Athabaska le 2 novembre, le missionnaire donne beauconp de détails snr les recherches dn Doctenr Eichardson depui© le MacKenzie jusqu'à la rivière Coppermine.

Mais, observait le P. Taché dès le principe, " je crois cette expédition absolument inutile, car le capitaine Franklin est rendu en Angleterre ou a péri dans les glaces ( 3 ) . " Il n'était pas rendu en Angleterre, mais il était mort le 7 juin 1847 sur la terre du Eoi G-uillaume; tous ses compagnons avaient péri de froid et de misère cette même année et l'année suivante: c'est ce que constatèrent plus tard d'autres explorateurs.

Le P. Taché s'intéressait volontiers à ces sortes d'expéditions; car elles favorisaient les progrès de la science et de la civilisation. Mais surtout il y puisait des motifs de travailler avec ardeur à la gloire de Dieu. " Voilà des hommes, disait-il, qui s'exposent à toutes sortes de fatigues et de dangers, à la mort même pour acquérir un titre de noblesse, une pension, la gloire : que ne dois- je point faire pour sauver les âmes ?" Il y trouvait un autre enseignement, celui de mépriser et de fuir la gloire de ce monde. Le monde parle avec admiration de " ces faiseurs de découvertes " ; il n'a souvent que du mépris pour de pauvres missionnaires qui ont cependant des ambitions plus hautes : si nous vouions être dans la vérité, ne suivons point les jugements du siècle, mais les jugements de l'éternelle vérité Qu'on les loue, je ne m'y oppose pas, mais je ne leur porte pas envie : " je ne changerais point mon sort contre le leur (4). "

( 1 ) lle-à-Ia-Crow, 20 jnrwûr 1 848.

ri) Iie-à-la-Cro*Rfi, 29 juin 1848.

(3) Lettre dn 20 janvier 1848.

(4) Ihid.

Deuxième vi- Avant la fonte des neiges, dès le 8 mars, jour des Cendres, caribou.' l'Oblat de Marie Immaculée se mit en route pour le lac Caribou, afin de visiter et de fortifier ses premiers néophytes et de travailler à augmenter leur nombre. " La maladie de M. Laflèche et une plus grande aptitude pour tout ce qu'exigeait le soin d'une mission établie, lui commandant une espèce d'inamovibilité, les délices de la promenade revenaient de droit à son compagnon. " Mais, " s'il y a un certain attrait, quand on est jeune et actif, à mesurer l'espace, voire en raquettes, avouons que cette fois la besogne avait perdu de ses charmes. De mémoire d'homme, on n'avait jamais tant vu de neige dans le pays. Cette circonstance suffisait pour rendre les chemins épouvantables (1). "

M. Thomas était arrivé à l'Ile-à-la-Crosse avec M. Samuel MacKenzie pour emmener le P. Taché au fort dont il était commis. Mais la pauvreté de la mission ne permit point à celui-ci de prendre un domestique, et malgré la bienveillance de ses deux compagnons jusqu'au lac La Eonge, et de M. Thomas, du lac La Eonge au lac Caribou, il n'eut que sa pauvre traîne pour transporter son bagage, et ses propres jambes pour franchir les vastes distances qui séparent l'He-à-la-Crosse du lac Caribou et pour lutter contre la neige ; il fut même réduit, à certains moments, à tirer sa traîne de ses propres mains. " Je partis du lac La Eonge, dit-il, le 21 mars; nous étions cinq hommes: les chemins étaient affreux dans la première partie : la glace affaissée par la neige était couverte d'une couche d'eau d'à peu près deux ' pieds d'épaisseur, ce qui formait avec la neige un mélange de la plus embarrassante nature. Le troisième jour, nous nous mîmes en route de bon matin, et malgré cela, à midi, nous n'étions pas à plus de deux lieues de notre campement. Nous passâmes presque tout ce temps sur un petit lac. Il y avait en cet endroit encore plus d'eau qu'ailleurs. Nous fûmes obligés de dételer les chiens et de nous constituer humblement leurs remplaçants. Les

(1) Vingt années de Missions p. P>7.

efforts que nous faisions pour enlever nos trames, ajoutant à notre pesanteur naturelle, nos raquettes n'étaient pas assez grandes pour nous soutenir: de temps en temps il nous fallait mesurer la profondeur de l'eau et prendre des bains de pied, bien propres à nous défendre des ardeurs du soleil (1). " " Certains jours, le missionnaire se trouva tellement fatigué qu'il lui était impossible d'aller plus loin. La fatigue du voyage lui causa des douleurs de jambes, qui l'incommodèrent pendant environ un mois (2)."

" L'année précédente, la distance entre Plle-à-la- Crosse et le lac Caribou avait été parcourue facilement en 10 jours; cette année, elle le fut bien difficilement en 14. Cette fois encore, c'est le jour de F Annonciation que la Providence avait désigné pour l'arrivée, au milieu des pauvres indiens du lac Caribou, du messager de la bonne annonce (3). " " Je signale les difficultés de ce voyage, remarque l'auteur des Vingt années de missions, pour faire ressortir un fait qui se reproduit presque toujours dans nos courses apostoliques. Celles qui nous coûtent le plus de fatigues, de privations, de souffrances physiques, sont d'ordinaire celles où le cœur goûte les joies les plus sensibles, les consolations les plus abondantes. Toujours cette main si libérale et si miséricordieuse du Père Céleste qui, même dès ici-bas, rend le centuple de ce peu qu'on lui donne (4) ! "

" Presque tous les sauvages qui sont dans l'habitude de visiter le fort Caribou arrivèrent (5) ; " ceux que le missionnaire avait vus l'année précédente, " témoignèrent de leur affermissement dans la foi (6). " Il vint un nombre égal de Mangeurs de Caribou; ceux-ci montrèrent peut-être plus d'empressement encore pour embrasser l'Evangile (7).

(1) Lettre à sa mère, Lac Caribou, 10 avril 1848. — Nc 16 de Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Mgr Taché, Notice

(3) Vingt années de Missions, pp. 37-38.

(4) Ibid

(5) Mgr Taché, Notice.

(6) Vingt années de Missions , p 33.

(7 ) Notice

VIE DE MGR TACHÉ, 0. M. t,

Le P. Taché logeait dans la maison du commis. " Je suis traité, écrit-il, avec toutes sortes d'égards et de politesses. Mon hôte, protestant de naissance, persévère dans sa croyance, parce qu'il pense que le protestantisme est la doctrine que saint Paul a prêchée en Angleterre, pendant que saint Pierre en enseignait une autre à Kome; mais il est loin d'être fanatique, respecte notre religion et traite ses ministres bien mieux que ne feraient un grand nombre de catholiques eux-mêmes. Il assiste tous les dimanches à la messe, et d'après ses offres, je l'ai établi mon unique chantre au lutrin. Tous les jours, pour satisfaire son goût pour la musique, je lui donne une leçon de chant (1). " Durant la semaine, " craignant d'importuner son hôte, dont la femme était malade, (2) " il allait, comme saint Paul, dans les maisons particulières, " passant toute la journée à instruire les sauvages dans leurs pauvres cabanes. Ceux-ci demandèrent avec empressement le baptême pour leurs enfants; il en baptisa 61 (3).

" Les sauvages, visités l'année précédente, témoignèrent de leur affermissement dans la foi, et un grand nombre d'autres venus des terres des Caribous tout exprès pour voir l'homme de la prière, manifestèrent les plus heureuses dispositions. "

" Il n'y a, observait le missionnaire, qu'une seule chose qui me fasse de la peine: c'est de parler très imparfaitement la langue de ceux que j'ai occasion d'instruire. On a besoin là du cris et du montagnais, et ce n'est pas l'affaire d'un jour d'acquérir la connaissance de ces langues. Les occupations auxquelles nous avons été obligés de nous livrer, pendant l'hiver, afin de subsister, nous avaient empêchés de nous occuper, autant que nous l'aurions désiré, de l'étude des langues. Le temps apportera

(1 ) Lettre dn 10 avril 1848 à sa mère.

(2) M^rr Taché, Notice

(3) Lettre du 21 niai à sa. mère. Cette lettre o-t la continuation de celle du 10 avril, et porte le même numéro dans la collection de M. de la Broquerie-Taehé.

sans doute remède à ce mal, et alors il me semble que les missions n'auront rien de pénible (1). "

L'Oblat de Marie Immaculée demeura au lac Caribou jusqu'à la fin de mai, ayant constamment " un gros feu dans sa cheminée (2) ; " Le lundi, 22 mai, il se remit en route pour l'Ileà-la-Crosse, " remerciant Dieu des consolations qu'il avait goûtées et le priant de bénir de plus en plus le troupeau confié à ses soins (3). "

Avant de prendre congé de ses néophytes et de ses catéchumènes, le missionnaire leur donna rendez-vous pour le printemps suivant à l'extrémité septentrionale du lac Caribou, parce que les sauvages assuraient que cet endroit offrait des ressources alimentaires, " tandis qu'à l'extrémité méridionale, le P. Taché avait vu les sauvages endurer, cette année-là, " les angoisses de la faim (-1) et avait dû souvent lui-même remplacer le dîner par " un gros nœud fait à sa ceinture (5). "

Le retour fut pénible comme l'aller. Il pensait revenir en 12 Retour, jours; "mais la saison extrêmement tardive dérangea son "calcul 93 et il dut mettre 21 jours. Les rivières étaient libres ; mais les lacs ne l'étaient pas. Il était venu en traîne à chiens, incommodé par l'eau ; il s'en retourne en canot, incommodé par les glaces. " Plusieurs lacs, raconte-t-il, étaient encore couverts de glace, circonstance peu favorable aux voyages en canots. Dès le jour de notre départ, nous arrivâmes sur le soir à un lac dans lequel le passage était entièrement obstrué. Les deux sauvages qui m'accompagnaient, après avoir reconnu que la glace était assez solide pour nous porter, firent une sorte de traîneau, sur lequel nous plaçâmes notre canot et nos petits bagages et nous attelant tous trois, nous passâmes ainsi et heureusement ce petit lac. En d'autres endroits, la glace étant détachée du rivage,

(1) Lettre précédemment citée du 16 avril 1848.

(2) Lettre du 21 mai à sa mère.

(3) Vingt années de Missions , p. 38.

(4) lbiâ.

(5) Ihid.

nous côtoyions les bords des lacs, employant des heures entières à faire le tour de baies que nous eussions franchies en deux ou trois minutes. Au détour des pointes surtout, la glace étant amoncelée, il nous fallait la rompre, ou bien, si elle était trop forte, suppléer par un portage au passage que nous ne pouvions pas nous frayer (1)." Le missionnaire s'arrêta 3 jours au lac La Ronge. Il en repartit le 2 juin. Ce jour-là, " une neige abondante et un froid presque intense nous reportèrent, pour ainsi dire, au cœur de l'hiver et nous prouvèrent clairement que cette saison se plaît dans nos parages et qu'elle ne les abandonne qu'à regret (2) . "

De retour à l'Ile-à-la- Crosse, le P. Taché " eut la consolation de trouver M. Laflèche un peu mieux qu'il ne l'avait quitté (3)." Cependant, pendant l'absence de son compagnon. " il avait dû, pour visiter ses malades, faire un voyage de plus de 50 lieues, par un froid très vif, couchant dehors, comme toujours, quand on voyage " en ce pays, " et ne pouvant, durant tout ce temps, panser les plaies qui torturaient sa jambe et son bras malades (4). " La belle saison avait amené une amélioration; mais néanmoins on craignait de plus en plus que l'infirmité ne forçât le missionnaire à quitter un genre de vie qui paraissait au-dessus de ses forces.

" Les vives inquiétudes que donnait la santé de M. Lafièche? la presque certitude de la nécessité de son départ prochain, furent compensées par la joie que répandit à l'Ile-à-la-Crosse, l'arrivée d'un autre Père. Le E. P. Henri Faraud, parti de Saint-Boniface au mois de juin, arrivait au mois de juillet, plein de jeunesse, de force et de bon vouloir (5). "

Le P. Taché n'avait pas vu d'Oblat depuis plus de deux ans. " Aussi, comme il le dit, grande fut sa joie, et bien réel fut son

(1 ) Lettre du P. Taché à sa mère, lle-à la-Crosse, 29 juin 1848. — N° 18 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Ibitl

(3) Ibid.

A) Vingt années de Missions, p. 89. (5i W.

d'une 2e mal»

son.

bonheur " en embrassant un frère en religion. " M. Lafièche, qui voulait bien fermer les yeux sur les nombreux défauts du pauvre P. Taché, — n'oublions pas que c'est le P. Taché luimême qui parle, — aimait les Oblats, qu'il croyait, avec raison, tous bien plus parfaits que celui qui avait tant besoin de son indulgence. Lui aussi reçut le nouveau venu comme un frère? et la pauvre cabane des missionnaires de l'Ile-à-la-Crosse vit trois existences se confondre en un seul et même sentiment d'une affection sincère, d'un même désir c|u bien et de la gloire de Dieu (1). "

Le P. Taché passa deux mois à l'Ile-à-la-Crosse, partageant d-ux mois de

r , .séjour à l'Ile-

son temps entre la prière, l'exercice du saint ministère, l'étude à-ia-orosse. des langues et les travaux manuels. " Nous sommes en ce moment occupés, écrit-il à sa mère le 29 juin, à la construction construction d'une petite maison pour nos hommes, la nôtre étant insuffisante pour eux et pour nous (2). " Cette maison avait 20 pieds de long sur autant de large (3). "Nous commencerons ensuite, poursuit-il, une église ou chapelle, qui certainement ne sera pas un chef-d'œuvre, mais dans laquelle, je l'espère, des prières ferventes s'élèveront vers celui qui est le Dieu des pauvres, comme celui des riches. " Cette chapelle ne se bâtira que dans plusieurs années, par suite d'événements que nous aurons à raconter. " Notre petit établissement, couclut-il, prend tous les jours une tournure de plus en plus agréable, et si nous pouvons mettre tous nos plans à exécution, nous serons, sinon aussi richement, du moins plus heureusement établis que Sa Majesté le Eoi des Français," Louis-Philippe, dont il venait d'apprendre le détrônement. " Nous avons 12 minots de patates en terre ; elles ont une mine superbe et j'espère que nous en aurons en abondance. Dame notre unique vache promet de nous donner bientôt quelque individu de son espèce, et avec lui, du lait, et, avec ce lait, du

(1) Vingt années de Missions, page 39.

(2) lîe-à-la- Crosse, 29 juin 1848. .

(3) Autre lettre à sa mère, Mission de Sainl-Jean-Boptisle de Vlle-à-la- Crosse, 4 août 1849. — N° 22 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

beurre pour rendre encore plus succulente la galette de chaque repas. Puisque j'en suis à parler d'économie domestique, je vous prie de m'envoyer une recette très détaillée sur la manière de faire le fromage; qui sait si un jour nous n'aurons point sur notre table quelque chose qui ressemble au Gruyère (1) ? " ^p1 Taché à ^' r^acn® quitta ses deux compagnons le 28 août pour

Athabaska. visiter une seconde fois Athabaska. Il y arriva le 20 septembre, sur les barges de la Compagnie avec le Bourgeois d' Athabaska, M. Ermatinger. " Les heureuses espérances conçues pendant une première visite s'étaient réalisées : la rosée des grâces célestes avait fait germer les meilleures dispositions; les rayons du soleil de justice promettaient de faire mûrir une moisson abondante de fruits de salut. L'enthousiasme extrême manifesté la première fois avait pourtant diminué ; mais ce n'est pas un malheur ; car, outre la fatigue excessive que cet enthousiasme occasionne au missionnaire, il ne permet pas toujours de juger de la réalité des dispositions. Il en est de la vocation à la foi comme de la vocation à l'apostolat: l'enthousiasme n'est pas la voie ordinaire. Le calme sensé de la réflexion, soutenu par la force de la grâce, offre plus de sûreté, plus de garantie que l'exaltation d'une imagination qui ne comprend pas, ou d'un cœur qui oublie trop sa faiblesse.

" En 1848, les sauvages d' Athabaska se montrèrent moins enthousiastes, mais, en réalité, beaucoup plus chrétiens que l'année précédente. L'enseignement divin, recueilli avec une pieuse avidité par des esprits qui ne le connaissaient pas, avait été examiné, discuté, apprécié avec une justesse qui étonnerait tous ceux qui n'ont pas l'habitude de relations de ce genre avec les sauvages. Le cœur qui, chez l'enfant des bois comme chez l'enfant de la civilisation, est si souvent le grand contradicteur de la saine raison, faisait encore ses objections pratiques. Néanmoins, le triomphe de la foi était assuré (2). "

Les sauvages se trouvaient réunis quand l'Oblat de Marie Immaculée arriva à Athabaska. Il passa "environ un mois"

(1) Lettre du 29 juin 1848.

(2) Vingt années de Missions, p. 40.

avec ses " chers sauvages, " revit " tous ceux de Tannée dernière, et un grand nombre d'autres (1) ; " il baptisa 86 personnes, " presque tous enfants de parents qu'il n'avait pas vus Tannée dernière, " dont l'un mourut quelques jours après son baptême (2). Il vit arriver des sauvages de deux nouvelles tribus, les uns venus du Grand Lac des Esclaves et qui le prièrent instamment de se rendre à ce lac pour annoncer la religion aux sauvages de cette région. " Si je suis le missionnaire d'Athabaska Tannée prochaine, dit l'apôtre, j'espère pouvoir me rendre au Grand Lac des Esclaves (3). "

Témoin des puissants effets de la grâce dans les âmes, l'Oblat de Marie Immaculée " remerciait Dieu qui seul peut être l'auteur d'un pareil prodige; remerciait Marie, la Vierge Immaculée qui, " forte comme une armée rangée en bataille ", supplée à la faiblesse des ministres de son divin Fils, et les aide à renverser les escadrons du prince des ténèbres (4). "

Le P. Taché pensait d'abord quitter Athabaska et retourner à l'Ile-à-la- Crosse " aux premières neiges, époque la plus favorable aux voyages à pied (5) ; " mais, écrit-il à sa mère, " M. le bourgeois d'Athabaska m'a invité d'une manière si gracieuse et si pressante à prolonger mon séjour dans son fort que je n'ai pas pu me dispenser d'accepter. Ce qui m'y a déterminé surtout c'est que je puis être utile aux personnes du fort. Les sauvages à la vérité sont déjà tous dispersés : j'en verrai néanmoins quelques-uns de temps à autre ; mais les employés des forts forment une population quelquefois aussi peu instruite et souvent plus mauvaise que les sauvages eux-mêmes, en sorte que ce n'est pas un temps perdu que celui qu'un prêtre emploie à les instruire et à les rappeler à leurs devoirs (6). "

(li Fort Tchipeweyan. Lac Athabaska, 2 novembre 1848. — N° 19 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) lbid.

(3) lbid.

(4) Vingt années de Missions, p. 40.

(5) Lettre du 2 novembre 1858.

(6) lbid.

VIE DE MGR TACHÉ, O. M. ï.,

"Je ne partirai donc, poursuit-il, qu'avec l'exprès d'hiver, le lendemain du jour de l'an. La distance de l'Ile-à-la-Crosse ici est plus considérable que celle qui sépare les autres forts. Ce n'est jamais moins de 15 et souvent plus de 20 jours de marche. C'est assez, n'est-ce pas? pour exercer les jambes d'un pauvre malheureux, et 17 ou 18 nuits à la belle étoile, au mois de janvier par des froids de 40° ou 50° au-dessous de zéro sont du moins suffisantes pour raftraîchir le teint. Malgré cela, l'habitude des voyages est telle dans ce pays-ci qu'on se détermine à entreprendre une route de cette nature beaucoup plus facilement que vous ne vous décidez à aller de Boucherville à Montréal. Une couverte, une hache, une chaudière, une paire de raquettes et quelques livres de viande sèche ou de pémikan (taureau), voilà tout l'attirail de nos voyageurs. Une dignité telle que la mienne requiert de plus une seconde couverte et une traîne de chiens. Avec cela, on parcourt le monde septentrional, souvent un peu fatigué, quelquefois glacé, mais toujours de bonne humeur (1). " ,

Le missionnaire oblat demeura donc deux mois encore à Athabaska, voyant tous les sauvages qui venaient au fort, catéchisant les employés de celui-ci, administrant les sacrements et pressant les uns et les autres de " vivre dans la justice, la piété et la tempérance. "

Pour la première fois à Athabaska, le jour de Noël fut célébré avec des cérémonies religieuses. " Quel contraste pénible, écrivait l'Oblat de Marie Immaculée, entre la pompe sainte de ce grand jour de fête dans les pays chrétiens et l'excessive pauvreté à laquelle nous étions réduits. Ce jour, comme les autres, ma chambre à coucher me servait d'église; la table sur laquelle je vous écris ces lignes, surmontée de ma chapelle de voyage, me servait d'autel. Une pauvre croix de bois, de six pouces de long, attachée à la pauvre muraille de mon appartement, en formait l'unique décoration. Au lieu de ces chœurs de musiciens, dont la douce harmonie

(1) Lettre du 2 novembre 1858.

donne une idée des concerts des anges entonnant leurs joyeux cantiques, je n'avais pour chantre qu'un jeune Iroquois du Sault- Saint-Louis, assez peu habile et bien mal secondé par celui qui aurait dû être en état de le guider. En montant au saint autel ou plutôt en m'en approchant, j'éprouvai un vif sentiment de peine, et cette extrême pauvreté me parla au cœur, peut-être plus fortement que toutes les richesses saintes auxquelles je la comparais alors. Ce pauvre oratoire, tout comme l'étable de Bethléem, fixa les regards de notre divin Sauveur, et il voulut bien y renouveler la preuve de son amour infini pour les hommes. Plusieurs personnes eurent le bonheur de s'approcher de la sainte table. Trois d'entre elles le^faisaient pour la première fois. Ces trois personnes, déjà mariées, avaient été bien involontairement privées jusqu'alors de ce bonheur. Aussi, semblaientelles, par l'ardeur de leurs sentiments, vouloir se dédommager de cette longue privation. Le soir du même jour, neuf infidèles courbaient leurs fronts pour y recevoir l'eau de la régénération et se faisaient recevoir au nombre des enfants du Dieu incarné pour le salut de tous. L'expression du bonheur qui rayonnait sur ces figures remplissait mon cœur d'un sentiment difficile à peindre et qui, à lui seul, vaut ce centuple promis à ceux qui quittent tout pour Dieu^ et surtout pour lui gagner des âmes. Le lendemain six des nouveaux baptisés étaient au pied du saint autel et imploraient du Dieu des bénédictions celle qu'il daigne répandre sur ceux qui s'unissent en son nom. Je leur expliquai les obligations étroites que contractent ceux qui se marient; ils firent volontiers le serment d'y être fidèles : puissent les grâces attachées au sacrement leur en faciliter l'exécution (1) ! "

Dans l'antiquité ecclésiastique, les néophytes communiaient le jour de leur baptême; ici, l'apôtre d'Athabaska fait faire ou renouveler le contrat de mariage aux sauvages, à cause des habitudes de polygamie et de divorce si répandues parmi eux; mais il n'ose les recevoir à la table sainte avant de longues prépara-

(1) Lettre du 2 janvier 1858.

tions ; ceux qu'il y reçoit sont des blancs ou des métis habitués à garder l'unité et l'indissolubilité du mariage. Nous verrons le même missionnaire devenu évêque, adopter, en ces mêmes lieux, une pratique différente, sur les conseils du vénérable fondateur des Oblats de Marie Immaculée et admettre plus tôt les sauvages à la communion.

Le 27 décembre, un métis baptisé Tannée précédente, dont le père était de Boucherville même, amène sa femme, pour lui procurer le bienfait .du baptême. " Cette pauvre femme, déjà vieille, avait quitté sa demeure il y avait dix jours, marché depuis ce temps, couchant dehors toutes les nuits, supportant le froid et les autres inconvénients d'um pareil voyage, pour pouvoir être admise au nombre des chrétiens (1)." " Le baptême est sans doute une grâce inappréciable, remarque le missionnaire; mais je crois qu'il est difficile de faire plus pour témoigner le désir que l'on peut avoir de le recevoir (2). " Aussi il la baptisa deux jours après, le 29 décembre, et lui fit renouveler son mariage le 30. " Son mari fit présent au missionnaire d'une traîne attelée de trois jolis et bons chiens, " " ce qui, observe celui-ci, est un cadeau d'un grand prix à la veille d'un voyage comme celui que je vais entreprendre (3). "

Enfin le renouvellement de l'année devait être suivi presque aussitôt du départ. "J'avoue (pardonnez-moi cette faiblesse,) écrit le missionnaire à sa mère, que je ne voyais pas sans inquiétude le moment où j'allais entreprendre un voyage d'environ 130 lieues, sans presque autre support que mes jambes, sans autre abri que le firmament, dans un pays où le thermomètre de Farenheit descend quelquefois jusqu'à 50°. Ce qui m'inquiétait le plus, c'est que l'hiver précédent, j'avais souffert beaucoup du mal de jambes, en me rendant au lac Caribou. Dans l'appréhension de ne pouvoir peut-être pas suivre les porteurs de

(1) Fort Tchipeweyan, Lac Athabaska, 27 décembre 1848. -N° 20 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Jbid.

(3) Ibid.

l'exprès, obligés de faire diligence, j'engageai un sauvage avec lequel je me proposais de rester en arrière, si ma faiblesse l'exigeait. Mais je ne fus point dans cette humiliante nécessité. J'avais six chiens, tous excessivement petits, trois sur un traîneau avec la plus grande partie de nos provisions et les leurs, et les trois autres sur une carriole, où se trouvaient les autres objets nécessaires à notre voyage, et sur laquelle je devais monter de temps en temps, pour satisfaire ma lâcheté et mon amour du repos.

" Le 2 janvier, de grand matin, nous terminâmes les préparatifs de notre départ, ce qui donna a l'aurore le temps de poindre. Il faisait un temps magnifique. Je fis mes adieux aux gens du fort et à un bon nombre de sauvages réunis pour la circonstance. Il serait inutile de vous dire que ces adieux m'affectèrent. Je voyais des larmes dans les yeux de ceux que je quittais et je n'ai jamais été indifférent à une marque d'attendrissement. Tout à coup l'horizon se rembrunit, un vent violent souleva une " poudrerie " qui " nous déroba la vue du ciel et de la terre. J'allai alors offrir mes remerciements et mes souhaits à celui qui y avait tant de droit, " le chef du fort. " Me voyant partir, malgré ce trouble de la nature, il me dit d'un ton vivement affecté : " Voilà de la misère de prêtre. " Je me mis ensuite en route, le cœur gros et un peu préoccupé de cette misère que tout semblait m'annoncer. Mais je me trompais, en écoutant trop cette crainte puérile. Si comme on venait de me le dire, il y a une misère particulière pour le prêtre, j'eus bientôt occasion de reconnaître qu'il y a aussi une Providence spéciale en sa faveur. Je fis presque tout le trajet, étonné même d'être si peu fatigué; deux fois pourtant j'éprouvai plus que de la lassitude; mais les courts instants que je pouvais passer dans ma carriole suffisaient pour me délasser. Il fit, durant tout le temps de notre voyage, un froid excessif; mais, je dois le dire, je ne l'appris qu'après mon arrivée, lorsque mes confrères me donnèrent l'état du thermomètre. J'en avais si peu soupçonné l'intensité que tous les jours je me félicitais de la douceur de la température, en égard à la saison

et aux lieux. J'ai conclu de là que la graduation de mon thermomètre naturel n'est pas exacte. Mon sauvage s'y entendait mieux que moi, car tous les jours il nous répétait que l'hiver était excessivement rigoureux (1)."

(1) Lettre du 3 janvier 1850.

CHAPITEE IX

Troisième et quatrième années passées a l'ile-a-la-crosse, 1849-1850.

Le P. Taché arriva à la résidence des missionnaires de l'Ile- R!t1°j1^Hi2e" à-la-Crosse après quinze jours de marche, le mardi 16 janvier 1849, " an moment même, dit-il, on mes chers confrères s'apitoyaient sur la mauvaise nuit " que j'allais passer, " par le froid intense qu'il faisait (1)." "L'affection que je leur porte à tous deux, ajoute-t-il, me les fit revoir avec le plus vif sentiment de plaisir; j'avais souffert d'être près de cinq mois absent de notre pauvre chez nous (2)," sans voir de confrère ni pouvoir me confesser durant tout ce temps.

Les lettres du P. Taché, le lecteur a pu s'en convaincre, sont Publication des

A . lettres du

pleines d'intérêt. Son maître de noviciat,, le E. P. Allard, plus p- Taché, tard vicaire apostolique du Natal, en publia plusieurs dans le but d'intéresser les populations si chrétiennes des rives du Saint-Laurent aux travaux des missionnaires. Le P. Taché se plaint plusieurs fois de cette publication. " Sans reproche, mon cher petit frère, écrit-il le 15 juin 1846 à son frère Louis, ta dernière lettre m'annonce que vous avez pris un moyen efficace de faire lire mes lettres, en les mettant bon gré mal gré devant les yeux de tous les lecteurs de gazettes. Eeproduire ma lettre du 8 septembre m'a paru une chose prodigieuse et je ne me l'explique que d'une façon. Maman m'a dit que c'est là l'œuvre du P. Allard : le brave homme, en habile maître des novices, a voulu me faire supporter cette petite humiliation (3)."

" J'ai appris avec surprise, dit-il à sa mère dans la lettre citée plus haut, que le E. P. Allard avait trouvé à propos de faire

(1) Lettre à sa mère, Saint- J&m- Baptiste de Vlle-à-la. Crosse, 3 janvier

(2) Ibid.

(3) Saint Bonifuce de la Rivière- Rouge, 15 juin 1846.

publier encore une de mes lettres. Je vous ai déjà exprimé la répugnance que j 'éprouve à me voir ainsi affiché sur les journaux. En voici la raison. Monsieur le public a trop d'esprit, il en a même à vendre ; malheureusement je suis loin des centres où il débite cette précieuse marchandise et la petite provision que j'en avais faite est complètement épuisée, en sorte que je n'aime point à inviter la foule à assister aux funérailles de mon intelligence, dont mes lettres ne sont que l'oraison funèbre (1)."

Cette oraison funèbre, grâces à Dieu, se prolongera encore bien des années; et jusqu'à la fin, nous la trouverons cligne du héros.

A cette époque, nous l'avons déjà remarqué, le courrier arrivait deux fois seulement par année à l'Ile-à-la-Crosse et aux établissements de la Baie d'Hudson dans le Nord-Ouest: c'étaient, on le comprend aisément, des jours désirés des missionnaires, et où leurs cœurs se trouvaient ordinairement comme à un festin.

Or, pendant que les trois missionnaires jouissaient ensemble des douceurs de la vie commune, le courrier d'hiver arriva ; mais cette fois il leur apporta une lettre du P. Aubert, qui répandit " la consternation " parmi eux.

Le P. Aubert écrivait au P. Taché et au P. Faraud : " La révolution survenue en France tarira peut-être les ressources de la Propagation de la Foi; peut-être aussi serons-nous obligés de laisser l'œuvre commencée: ne poussez donc pas plus avant; mais bornez à l'Ile-à-la-Crosse vos soins et vos travaux (2). " ' • Quelle plus grande affliction pour un père que d'être menacé de se voir arraché à sa famille ! " Les Pères Taché et Faraud réunis en conseil, se demandèrent: Que ferons-nous? Parce que nous manquons de ressources, abandonnerons-nous les pauvres sauvages? Ayons seulement du vin pour dire la messe: vivons,

(1) Lettre à sa mère, 3 janvier 1850.

(2) Rapport de M<jr Faraud sur le Vicariat apostolique d'Athahaska- Mac/cenzie. — Dans les Annales de ht Propagation de la Foi, t. XXXVI, p. 382.

s'il le faut, sous la hutte indienne, mais ne quittons pas la partie : la gloire de Dieu et le salut des âmes le demandent (1). "

D'un commun accord, ils répondirent au E. P. Aubert à peu près dans les termes suivants : " Mon Eévérend Père, la nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais ne nous décourage pas; nous savons que vous avez à cœur nos missions; et nous, nous ne pouvons supporter l'idée d'abandonner nos chers néophytes et nos nombreux catéchumènes; nous espérons qu'il vous sera toujours possible de nous fournir des pains d'autel et du vin pour le Saint Sacrifice. A part cette source de consolation et de force, nous ne vous demandons qu'une chose, la permission de continuer nos missions. Les poissons du lac suffiront à notre existence et les dépouilles des bêtes fauves à notre vêtement. De grâce, ne nous rappelez pas (2). "

Les deux serviteurs de la mission furent renvoyés; les missionnaires se chargèrent de faire la cuisine, de pêcher, de bêcher, de bâtir les maisons, etc. Leur magnanimité devait sauver les missions.

Cependant, par le même courrier, Mgr Provencher rappelait Départ de^^^ M. Laflêche à la Eivière-Eouge, nous verrons bientôt dans quel dessein. Les infirmités du digne prêtre lui faisaient désirer à lui-même un vojage à Saint-Boniface pour essayer du changement d'air et recevoir des soins particuliers; le P. Taché croyait de son côté que son ami devait quitter pour un temps les missions du Nord-Ouest, afin de n'être pas perdu pour toujours à la grande œuvre qu'il avait si bien dirigée.

" C'est au commencement de juin 1849, que la mission et les Le p. Taché se

, met en route

missionnaires durent subir cette épreuve, M. Laflêche partit, pourieiac

x . ' Caribou.

emportant avec lui les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes abondantes versées à son départ, qu'il n'avait pas travaillé pour des ingrats. Ses compagnons, plus que tous les autres, avaient été à même d'apprécier ses aimables qualités (3). " Le P. Taché

(1) Rapport de Mgr Faraud, etc., ibid.

(2) Vingt années de Missions dans h Nord-Ouest de V Amérique, pp. 42-43.

(3) Ibid., p. 43.

et le P. Faraud ne vivront pins, contre leurs espérances, avec M. Lafièche; mais revêtus un jour, comme lui-même, de la dignité épiscopale, ils continueront de l'aimer tendrement et d'être aimés par lui avec la même fidélité, et compteront toute leur vie, parmi leurs plus beaux jours, ceux qu'ils avaient passés dans sa douce société.

Cependant le P. Taché passa encore quelques jours dans la compagnie de son saint ami. Il avait promis, l'année précédente, aux sauvages du lac Caribou de les visiter cette année à l'extrémité septentrionale du lac. Il prit passage sur les barges de la Compagnie qui emmenaient M. Lafièche. Les deux amis voyagèrent ensemble jusqu'à la Eivière-au-Eapide, où ils arrivèrent le 14 juin, contretemps. H avait été convenu, nous venons de le- dire, que les sauvages se réuniraient à l'extrémité septentrionale du lac et " que l'un d'eux viendrait au devant du missionnaire pour lui servir de guide. " Mais l'Oblat ne trouva pas le guide promis. M. Thomas, venu en cet endroit, l'assura qu'il lui était impossible d'en trouver un. De plus, "la pauvreté de la mission de l'Ile-à-la- C rosse n'avait permis au missionnaire d'engager que deux hommes ;" or l'un était tombé malade. Enfin " quelques Montagnais, réunis en ce lieu, protestaient de l'inutilité du voyage, " assurant que " par suite de la disette qui avait régné au lac Caribou dans le cours de l'hiver, les sauvages ne pourraient se réunir au printemps (1)." "Le P. Taché se trouva dans le plus grand embarras. Il craignait de manquer à son devoir; puis d'un autre côté, il lui semblait moralement impossible d'atteindre le but proposé. L'absence d'un guide surtout lui semblait un obstacle insurmontable. La crainte de compromettre les intérêts d'une mission qu'il avait à cœur, l'eût peut-être dé-

(1 ) Lettre du P. Taché à sa mère, Porfage (h la Rivière- Rupide, 14 juin. — N° 21 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

Vingt années de Missions , p 43.

Mgr Taché, Notice sut la Mission <lu lac Carib/V.-

cidé à tenter le peu de chance de succès qui lui restait, si M. Lafièche ne lui eût conseillé de se désister de son entreprise. Il se décida à rebrousser chemin, le cœur gros de regrets, la conscience agitée par l'appréhension de Savoir pas fait tout ce qui dépendait de lui (1). "

" Ce qu'il y a de certain, poursuit l'Oblat de Marie Imma- interruption culée, c'est que cette conduite fut préjudiciable à la mission du lac Caribou. Les sauvages qui avaient manqué à la promesse d'envoyer un guide au devant du missionnaire, n'avaient pas manqué à celle de se réunir en bon nombre. Ils attendirent assez longtemps, et ne voyant pas arriver le missionnaire, au lieu de se reprocher de n'être pas allés le chercher, ils l'accusèrent d'infidélité (2). " Pendant plusieurs années, il demeura dans leur esprit des impressions fâcheuses.

Le P. Taché, qui entrevoyait ces conséquences funestes, ne Retour à riierenonça qu'avec beaucoup de peine à poursuivre sa route. " Je regrette ce contretemps, écrivait-il à sa mère le jour même, d'autant plus que les dépenses pour mon voyage sont déjà faites et que je suis presque à la moitié de ma route. Le P. Faraud, ajoutait-il, qui est resté seul à l'Ile-à-la-Crosse, ne sera peut-être pas fâché, lui, de mon retour. Je l'aiderai à faire le foin nécessaire pour notre précieuse vache et sa triple progéniture (3). "

Le P. Taché fit ses adieux à M. Lafièche et se remit en route pour Flle-à-la-Crosse, où il arriva " le 21 juin à minuit, sans autre résultat, dit-il, que d'avoir perdu 14 jours de mon temps et les frais de voyage (4). "

La richesse la plus précieuse peut-être des missions est la pré- Arrlvée dn sence d'un Frère convers humble et dévoué. Le P. Taché, F- Dub€qui avait renvoyé les hommes de service à la nouvelle de la révolution de France, eut la joie^ quelques semaines après son re-

(1) Notice sur la Mission du lac Caribou.

(2) Notice

(3) Portage de la rivière Rapide, 14 juin après-midi.

(4) Lettre à sa mère, Mission de Saint- Jean-Baptiste de V lle-à-la- Crosse, 4 a orin 849.

tour, de voir arriver à l'Ile-à-la-Crosse un Frère convers, l'angélique F. Dubé.

Ce Frère était pour le P. Taché un compatriote. " Vous vous souvenez peut-être, écrit-il à sa mère en lui faisant part de cette bonne nouvelle, qu'à notre départ de Kamouraska en 1830, un tout petit garçon conduisit la voiture dans laquelle nous étions jusqu'à Tentrée de la rivière Ouelle. Le F. Dubé est précisément ce petit garçon, qui me rendit alors ce service et qui m'en rend actuellement bien d'autres. Ce bon Frère est pour moi un compagnon, d'abord parce que nous sommes unis par les liens de la charité mutuelle qui doit animer tous les membres d'un corps religieux, et ensuite parce qu'ayant été élevé à Kamouraska et a}*ant demeuré deux ans à Longueuil, nous pouvons parler ensemble de bien des personnes qui me sont très chères et de lieux qui m'intéressent (1)."

L'arrivée du F. Dubé amena comme une révolution dans la vie intime des missionnaires de l'Ile-à-la-Crosse. Laissons le P, Taché nous conter l'événement.

Généreux jusqu'aux limites du possible, les deux Pères a firent volontiers au nouveau venu, l'abandon complet des marmites, chaudrons, vaisselle et autres admirables instruments que l'art de la gourmandise a inventés à profusion. Leur libéralité alla jusqu'à se démettre sans regret des nobles fonctions de cuisiniers, qu'ils exerçaient eux-mêmes depuis leur entrée en scène sur le théâtre des missions. Leur abnégation à cet égard reçut de suite et par la suite une abondante récompense, puisque le bon frère les traitait mieux qu'ils ne se traitaient eux-mêmes. Leur amour-propre subit en retour l'humiliation de voir que le nouveau cuisinier était plus habile que les anciens. Les petits plats et les desserts (desserts de rien) firent irruption au château Saint-Jean, comme on l'appelait alors. Le bon F. Dubé ne voulut plus permettre aux missionnaires de l'Ile-à-la-Crosse de savourer à si grands traits les saintes délices de la mortification.

( 1) Lettre à sa mère, Mimon de Saint- Jean-Baptiste, etc., 4 août 1849.

AEOHEVÊQUE DE SATNT-BONIFACE

Sans être encore " aux petits soins, aux attentions fines on commença à goûter nn bien-être auquel on n'était pas habitué. A ces services, le F. Dubé en joignit bien d'autres; malgré sa santé si faible et si délicate, il fut d'un puissant secours.

" Hâtons-nous de dire, poursuit le narrateur, que les missionnaires n'ont jamais vu se réaliser les craintes que leur charitable supérieur exprimait à leur égard. Non seulement ils ne manquèrent jamais du nécessaire; mais des secours plus abondants ajoutèrent encore à tout ce que le F. Dubé faisait pour améliorer leur condition ( 1 ) . "

Le P. Taché avait eu d'abord le désir de construire une petite Transformachapelle à rile-à-la-Crosse; mais les ressources des missions ne ire maison

y en chapelle,

le permettaient pas. Construction 1 1 d'une

" Cette pénible nécessité m'afflige beaucoup, écrit-il. Je m'é- 3e malsontais toujours flatté qu'un petit clocher s'élèverait dans notre mission, pour attester que la religion avait assis son empire pacifique au milieu des épaisses forêts que nous habitons. Une petite église, quand elle n'eût été ni belle ni élégante, mais seulement un tant soit peu propre, eût été pour nous le sujet d'une bien vive consolation et d'un grand encouragement pour nos sauvages. Mais hélas ! ce désir, qui certainement n'avait rien de déréglé, ne peut point obtenir sa réalisation (2). "

Cependant les missionnaires avaient " absolument besoin " d'un local " pour réunir les sauvages (3). " Ils avaient jusqu'alors logé eux-mêmes dans la maison que M. MacKenzie avait fait construire pour eux. " Je la cède au bon Dieu, dit le P. Taché, mais à regret, puisqu'elle n'a que des enduits de terre et des châssis de parchemin, et que de plus je n'ai pas une seule planche pour en habiller l'intérieur et la rendre quelque peu cligne du saint usage auquel elle va être consacrée (4). "

(1) Vingt années de Mission? pp. 43-44.

(2) Lettre du 4 août 1849.

(3) Ibid.

(4) Ibid,

Les missionnaires établirent leur demeure dans la maison de 20 pieds par 20 pieds qu'ils avaient construite l'année précédente de leurs propres mains.

Depuis la lettre du P. Aubcrt, ils n'avaient plus de serviteurs proprement dits, mais seulement " de petits jeunes gens " ne sachant à peu près rien faire, mais ne leur coûtant guère que la nourriture. Le P. Taché et le P. Faraud construisirent pour eux " noblement et habilement " une demeure " dont les vastes parois avaient chacune 15 pieds (1). " Cette petite construction devait servir en même temps de cuisine.

" C'est là par conséquent, ajoute plaisamment le P. Taché, que se prépareront chaque jour les mets suaves, mais simples qui satisfont l'ardeur de mon appétit et me font regorger de santé. " " Vive le Nord ! conclut-il en philosophe chrétien ; je crois que c'est le pays du monde où l'on apprend le plus efficacement et le plus pratiquement combien il faut peu de choses pour rendre l'homme heureux et combien sont insensés ceux qui cherchent leur satisfaction dans ce qui fait véritablement le tourment de la vie, par les mille soucis et inquiétudes auxquels il exige qu'on se livre (2)."

Ces constructions et ces aménagements occupèrent les missionnaires pendant deux mois environ. " Nous ne nous occupons, écrit-il le 4 août, que de planches et de cloison, qu'il faut, bien entendu, confectionner de nos propres mains ( 3 ) . " Visite du La mission d'Athabaska, fondée par le P. Taché les deux an-

Atnabaska. nées précédentes, devint en 1849, " le partage du P. Faraud, qui l'accepta avec toute la générosité qu'inspirent un zèle ardent et une généreuse abnégation. 33 II partit pour Athabaska flans les derniers jours d'août. Le bon Dieu, qui prépare aux vocations saintes par le sacrifice, broya son cœur sensible, avant le départ, par la pénible nouvelle de la mort de sa mère. " Nous

(1) Lettre du 4 août 1840.

(2) Ibld.

(3) Thhl.

qui connaissions, dit le P. (Taché, tout ce que cette perte avait de cruel et d'amer pour son cœur aimant, nous avons admiré le courage avec lequel il se soumit à la sainte volonté de Dieu. Nos cœurs battaient trop à l'unisson pour que nos larmes pussent ne pas se confondre (1).

" Hélas ! ajoute le P. Taché, que les desseins de Dieu sont impénétrables ! Qui eût pu soupçonner qu'un jour ces deux jeunes Pères dirigeraient comme premiers pasteurs les missions qui en ce moment leur échéaient en partage (2) ? " Nous allons en effet bientôt voir le P. Taché, évêque de Saint-Boniface et le P. Faraud vicaire apostolique d'Athabaska.

Le P. Taché, demeuré à lTle-à-la-Crosse, y passa l'automne séjour de n

mois à, l'Ile

et l'hiver. " Pour la première fois depuis que je suis dans le * la crosse.

pays, écrit-il, je n'ai point eu de course considérable à faire cet

hiver, si ce n'est un petit voyage de trois jours, pour aller

porter les secours de la religion à un moribond qui, si comme

je l'espère, il est au ciel, se souviendra un peu de celui qui, pour

lui en ouvrir les portes, a perdu la peau de son nez et aussi celle

de ses joues (3). " Tout le reste du temps, il le passa à lTle-à-la-

Crosse, en compagnie du bon Frère Dubé, priant, étudiant,

catéchisant les sauvages, s'occupant des travaux de menuiserie

ou de culture, ne voyant aucun prêtre pendant près d'une année.

Les sauvages étaient l'objet d'un dévouement sans bornes. " Chaque jour et même bien des fois le jour, dit-il, j'ai reçu des visites ", des " visites de sauvages " ou " des visites sauvages " comme vous voudrez (4). Il accueillait les Montagnais et les Cris avec empressement, il leur apprenait avec un zèle que rien ne lassait, le catéchisme, les prières, des cantiques. Voici, à ce sujet, une anecdote qui fait connaître la nature de son tempérament autant que la grandeur de son

(1) Vingt années de Missions , p. 45.

(3) Lettre au Dr Pierre Boucher de la Bruère, Lac de la, Truite, 7 juin

(4) Ibid.

zèle. " Un soir il faisait le catéchisme à des sauvages, pendant que le F. Dubé travaillait à son ménage ordinaire. Le Père lui dit: "Mon Frère, le sommeil me gagne: je vais commencer un cantique, et pendant que les sauvages chanteront le refrain, je dormirai ; " car le P. Taché dormait avec une facilité extraordinaire et pouvait faire un somme pendant un Ave Maria. " A la fin du refrain, marchez-moi sur le pied pour me réveiller. Ainsi la chose se passa-t-elle (1). " Départ de Nous venons de dire que le missionnaire oblat demeura près

M. McKeuzie. r

d'une année sans voir de confrère. D'une part, " ses dispositions pour l'ermitage (2), " ainsi qu'il parle, lui rendaient la solitude non seulement supportable, mais douce. D'autre part, c'était une vraie privation de n'avoir pas de confesseur pendant un temps un peu prolongé. " Il y a plus de neuf mois que je ne me suis point confessé, écrit-il à sa mère le 6 juin 1850, et je ne pourrai pas le faire avant un mois et demi. C'est passablement long, surtout pour moi qui, en travaillant au salut des autres, ne pense pas toujours assez au mien. Je me rassure pourtant, ajoute-t-il, parce que le bon Dieu n'est point un sauvage et qu'il doit avoir une miséricorde particulière pour ceux qui, malgré leur faiblesse, désirent lui gagner des âmes (3). "

L' Oblat de Marie Immaculée avait alors un autre chagrin, " le plus poignant " de ceux qu'il eût éprouvés depuis son départ du Canada. " Je vous ai parlé bien des fois, dit-il à sa mère, de M. MacKenzie, respectable bourgeois de l'Ue-à-la- Crosse et de sa famille, dont les bontés toutes paternelles ont beaucoup contribué à adoucir aux missionnaires du district de la Eivière-aux-Anglais, les difficultés inévitables de nouveaux établissements dans ces régions barbares et inhospitalières. Cette année plus que jamais encore, j'ai été de leur part l'objet de soins et d'attentions délicates, auxquelles certainement je ne

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.

(2) Lettre du 4 août 1849.

(3) Lettre à sa mère, Lac Serpent,^ juin 1850. — N° 23 de la Collection de M. de la Broquerie-Taché.

pouvais pas raisonnablement m'attendre. Je m'étais toujours flatté que le bon Dieu récompenserait lui-même le bien fait à son indigne ministre, en accordant à mes bienfaiteurs d'ouvrir les yeux à la lumière de la vérité catholique. J'ai passé l'hiver en neuvaines à la Bonne Mère dans ce but; mais mes prières trop faibles n'ont point encore été exaucées (1). "

M. MacKenzie allait avoir un remplaçant à l'Ile-à-la-Crosse et quitter ce fort, au mois de juin 1850, avec sa famille. Quelques jours avant son départ, il fut " frappé d'une nouvelle maladie " et " privé complètement de l'usage d'une de ses jambes, " en sorte que ses deux béquilles devinrent a insuffisantes pour l'aider à faire même quelques pas. " Il allait se mettre en route dans cet état, " avec tous les inconvénients qu'offre la manière de voyager en ces pays (2). " " Vous savez de quelle nature je suis, ajoute-t-il; ce n'est pas ma faute si le bon Dieu a calqué mon caractère sur celui de ma mère (3). " " Je souffre beaucoup de le voir ainsi souffrir. Le bon Dieu veut peut-être me punir par là de l'attachement trop vif que j'ai pour cette famille; mais pourquoi ne suis- je pas la seule victime?" Je souffre plus encore de ne point le voir revenir à la vérité. " Bonne Mère, priez donc instamment pour que l'heure de la miséricorde sonne en faveur des bienfaiteurs signalés de votre fils (4). "

Au printemps de 1850, les sauvages se réunirent autour du Réllllîon des fort et de l'église de l'Ile-à-la-Crosse après les chasses de l'hiver, riVe-l-ia8-*

° r f 7 Crosse.

comme ils le faisaient chaque année. Le P. Taché profita de leur réunion pour leur donner la mission. Il les trouva tous de plus en plus attachés à la religion et à toutes les obligations qu'elle impose. Ce fut une grande consolation pour son cœur d'apôtre (5).

Mais la famine ne permit pas aux sauvages de demeurer Disette et

. 1 , souffrances

longtemps réunis. On n a jamais vu, raconte le P. Tache, une parmi les

° L o ? ? sauvages.

(1) Lettre à sa mère, Lac Serpent, 6 juin 1850. — Ibid.

(2) Lettre du 6 juin 1850.

(3) llid.

(4) Ihid.

(5) Ibid.

disette aussi générale. Les prairies qui, par leurs immenses troupeaux de bufnes. formaient comme le grenier du nord, ont été désertées presque complètement. Un fort assez proche de l'Ile-à-la-Crosse ne possède que 3 sacs de pémikan au lieu de 3 à 400 qui s'y trouvent presque tous les ans à pareille époque. A l'Ile-à-la-Crosse, nous n'avons point eu à souffrir: tout à la vérité y a été plus rare que de coutume; mais la récolte de pommes de terre y a été très abondante l'automne dernier, le poisson n'a pas déserté nos plages : pour ces causes, nous avons vécu sinon dans l'abondance, du moins avec le nécessaire. Mais les sauvages qui visitent ce poste n'ont pas été aussi heureux que ceux qui l'habitent; presque tous ont eu à souffrir de la faim, et les cas de familles passant 4, 6, 8 et même 10 jours sans manger, n'ont été malheureusement que de trop commune occurrence. On n'a pas dans les autres pays l'idée de la misère qui règne dans ceux-ci, et ce qu'on appelle pauvreté ailleurs serait ici presque de l'opulence. C'est un spectacle à déchirer le cœur que de voir la population au milieu de laquelle nous vivons : de la voir, de l'aimer, d'en être chéri, et, malgré tout cela, de n'avoir pas même un poisson à partager à cette foule affamée ou une guenille pour vêtir les plus nus. Et après cela, messieurs les philanthropes font de longues dissertations pour éclairer la foule aveugle et lui dire que les ministres du Seigneur la séduisent, pour lui arracher l'obole hebdomadaire qui devra ouvrir le ciel à tant d'infortunés, privés, je ne dis pas du superflu que mépriseraient ces grands amateurs de l'humanité, mais même du strict nécessaire à leur vie (1). " voyage du Aussitôt après avoir donné la mission aux sauvages réunis à

P. Taché r to

au Portage l'Ile-à-la-Crosse, le P. Taché se mit en route pour le lac Cari-

du Fort de 7 r

Traite. |30u avec l?exprès d'été (2). Nous avons vu combien il lui en avait coûté de ne pouvoir s'y rendre l'année précédente. Il loua un canot et deux hommes pour tenter d'y aller en 1850. Mai? M. MacKenzie qui partait de l'Tle-à-la-Crosse par l'exprès lui

(1) Lettre du 6 juin 1850.

(2) Ibid.

offrit un passage sur ses barges ; le missionnaire accepta. " Mon canot me suit, écrit-il, et je me constituerai passager à son bord au Portage du Fort de Traite, où il me faudra faire mes adieux à M. Maclvenzie (1). " Il se trouva donc compagnon de M. MacKenzie de l'Ile-à-la- Crosse au Portage du Fort de Traite, comme une année auparavant de M. Lafièche.

Au lac Serpent, il profite d'un arrêt forcé pour écrire à sa mère une lettre que nous avons plusieurs fois citée. " Les voyageurs, lui dit-il en commençant, n'aiment point ordinairement les dé gras; aujourd'hui cependant je ne suis point de l'avis de mes confrères. Je suis dégradé par le vent et la pluie, mais bien aise de cette circonstance, parce qu'elle me donne la facilité de m'acquitter d'un devoir que des occupations trop multipliées ne m'avaient point permis de remplir avant mon départ (2). "

Aux Rapides du Diable, il trouve le temps d'écrire à sa tante, Madame Hertel de Rouville : " Pour me dédommager de la mauvaise compagnie en laquelle je me trouve ce soir, lui dit-il, je vais vous adresser quelques mots et faire ainsi diversion à l'horreur du lieu où je viens de dresser ma tente. Nos chers voyageurs canadiens, dans le désespoir que leur inspiraient les difficultés excessives d'une longue suite de rapides, leur ont donné le nom de Rapides du Diable. Il faut avouer que ces rapides ont quelque chose d'affreux et que l'ennemi des hommes semble y être en embuscade pour saisir quelque proie. Nous venons de passer tous ces rapides, non sans difficultés, ni même sans dangers. J'ai encore le pouls agité par suite des efforts vigoureux que j'ai faits pour aider les hommes de la barge que je monte, à nous arracher de l'un de ces rapides, où l'inexpérience de notre gouvernail nous avait encloués (3). "

Arrivé au Portage du Fort cle Traite, l'Oblat de Marie Immaculée y trouva quelques sauvages du lac Caribou, mais en très petit nombre. Il reconnut qu'un voyage au lac Caribou serait

(1) Lettre du 6 juin 1850.

(2) Lac Serpent, 6 juin 1850.

(3) Rapides du Diable, S juin 1850. — Broquerie-Taché.

N° 24 delà Collection de M. delà

inutile, parce que la famine tenait les sauvages dispersés. II promit qu'un missionnaire se rendrait l'année suivante au lac Caribou, lui ou un autre, et chargea les sauvages venus au Portage du Fort de Traite d'annoncer sa visite. Retour du Ce voyage du P. Taché au Portage du Fort de Traite fut son

P. Faraud. . , .

unique course cette année-là. Il revint à Plle-à-la- Crosse, où il trouva le P. Faraud. " M l'un ni l'autre n'avaient vu de prêtre depuis plus de dix mois qu'ils s'étaient séparés; aussi comme elle fut vive la joie de se rencontrer! Il faut avoir compté les mois d'isolement, il faut, jeune et sans expérience, avoir ressenti toutes les incertitudes, toutes les craintes qu'inspire la solitude, à des centaines de lieues de tout confrère, pour comprendre les émotions de l'âme, les battements du cœur, lorsqu'on voit se combler ce vide immense dans lequel on s'agite et se trouble lors même que d'ailleurs on est content de son sort (1). " Oh ! alors surtout " il est bon et agréable pour des frères d'habiter ensemble ! " Apêres T?ssot Ces joies saintes augmentèrent encore quelques semaines plus Maisouneuve. tard. Au mois de juillet, deux nouveaux Pères arrivèrent à l'Ileà-la-Crosse, les Pères Tissot et Maisonneuve. " Au bonheur toujours si grand de saluer et de connaître des frères, venait se joindre la consolante assurance que les missions allaient se développer davantage, et que leurs apôtres seraient moins exposés à la terrible menace: Vœ soli! (2). "

L'Ile-à-la-Crosse, menacée l'année précédente de demeurer sans missionnaire, possédait en ce moment cinq Oblats. Il y en avait dans le diocèse de Saint-Boniface un sixième, le P. Bermond, qui était à Saint-Boniface même, où il avait remplacé dans la qualité de supérieur, le P. Aubert, (3) rappelé cette année-là auprès de Mgr G-uigues, évêque de Bytown et Provincial de tous les Oblats du Canada.

(1) Ibid.

(2) Vingt années de Missions , p. 47.

(3) Rappelé en 1847 à Montréal, le P. Aubert est supérieur de la maison de Saint-Pierre, pendantdix ans, retourne ensuite en France, occupe la place d'assistant-général jusqu'en 1885, et meurt à Paris en 1890, à l'Age de 76 ans.

1er Vol. — p. 1S2.

Le R. P. Aubert, premier Supérieur des Oblats à la Rivière Rouge.

CHAPITEE X

La famille privilégiée du missionnaire.

Le P. Taché vient de passer quatre ans à l'Ile-à-la-Crosse : il a évangélisé les sauvages, à une distance de plusieurs centaines de milles: un certain nombre d'entre eux appartiennent à la nation des Cris; mais le plus grand nombre son£ Montagnes. Les Montagnais sont beaucoup plus nombreux à l'Ile-à-la-Crosse, au lac Caribou, au lac Athabaska; ils ont reçu la parole de Dieu avec avidité; ils se sont convertis en grand nombre; leur conversion a été suivie d'un profond changement dans leurs mœurs. Ces conversions si nombreuses ont causé une immense joie au grand vieillard de la Kivière-Eouge ; elles ont ouvert aux missions sauvages une ère toute nouvelle.

Avant de voir le P. Taché s'éloigner à son tour de l'Ile-à-la- C rosse et de le suivre dans la nouvelle carrière qui va s'ouvrir devant lui, assistons à un de ses entretiens sur ses chers Montagnais. Toute sa vie, il les portera dans son cœur comme ses plus tendres enfants d'adoption ; il les nommera dans toutes les églises du Canada, où il fera entendre les sons émus de sa voix si pénétrante; il les rendra célèbres dans les chaires des cathédrales de France, où un peuple avide se disputera un jour le bonheur de l'entendre. Nous aussi, arrêtons-nous auprès de ce " conteur sympathique " et écoutons-le nous peindre l'état où il a trouvé ces enfants des bois et ce qu'ils sont devenus par ses travaux et ceux des autres missionnaires.

Nous avons déjà dit que les Montagnais étaient les plus honnêtes de tous les sauvages du Nord-Ouest et même de toute l'Amérique Septentrionale.

" Nos Montagnais, écrit le missionnaire, sans autre lumière que celle de leur raison, avaient une connaissance de Dieu pure de ce mélange grossier d'absurdités que l'on rencontre dans les

i;>euples les plus éclairés de l'antiquité. " Ils croyaient en un Etre Souverain, de qui tout dépendait, qui punissait le crime et récompensait la vertu. Seulement ils lui donnaient une forme humaine " dont les proportions gigantesques répondaient son pouvoir absolu, avec une délicatesse des organes qui lui permettait de tout voir et de tout entendre du haut du ciel. "

Cependant ils n'avaient presque pas de culte pour honorer cet Etre Suprême. " Aux réunions, surtout aux festins, quelqu'un des vieillards exhortait l'assemblée à reconnaître la libéralité de Dieu, à éviter le mal qui seul peut suspendre le cours des bienfaits du Tout-Puissant. Suivait une fervente prière ])our demander la santé, le succès à la chasse et les autres choses nécessaires à la vie présente. On jetait ensuite au feu et on enterrait sous le foyer quelques bouchées des aliments qui devaient être offerts aux conviés. Quelques sacrifices plus considérables avaient aussi lieu, mais si rarement qu'ils n'étaient, pour ainsi dire, point d'usage (1). "

Les jongleurs n'avaient point chez les Montagnais l'influence qu'ils avaient chez les autres peuples sauvages; les jongleries n'étaient guère que " des" prières accompagnées de plus de bruit que les autres ; " elles " n'avaient jamais les résultats fâcheux qu'elles ne présentent que trop souvent chez les peuples voisins. "

Les missionnaires trouvèrent des Montagnais qui, avant leur conversion, adressaient tous les jours des prières à Dieu. 99 J'ai entendu raconter, dit le P. Taché, plusieurs exemples, qui prouvent combien les prières de ces âmes simples étaient puissantes auprès de celui qui a dit : " Demandez et vous recevrez. " Voici un fait entre plusieurs. J'examinais un jour la main d'un vieillard privé de son pouce. S'étant aperçu de mon attention, il me •lit d'un ton de conviction qui me toucha: "Vois cette maint " j'étais un jour à la chasse, en hiver, loin de ma loge. Il faisait " froid. Je marchais, tout à coup j'aperçois des caribous; je les

1 Lettre du 4 janvier 1851.

iC approche, je les tire, mon fusil éclate et m'emporte le pouce, " Déjà beaucoup de mon sang avait coulé ; en vain je m'efforçais a de l'arrêter : impossible. Peu à peu je prenais froid ; j'essayai "d'allumer du feu, impossible. Alors, j'eus peur de mourir; " mais me souvenant de celui que tu nommes Dieu et que je ne " connaissais pas bien, je lui dis : Mon Grand Père, on dit que " tu peux tout, regarde-moi et puisque tu es le Puissant, secours- " moi. Tout à coup, plus de sang, ce qui me permit de mettre " ma mitaine. Je regagnais ma loge où je tombai de faiblesse " en entrant. Je compris alors, ajouta-t-il profondément ému, " quelle est la force du Puissant. Depuis ce moment-là, j'ai " toujours désiré le connaître. C'est pourquoi, ayant appris que " tu étais ici, je suis venu de bien loin pour apprendre de toi à " servir celui qui m'a sauvé cette fois et qui seul peut nous faire " vivre tous ( 1 ) . "

Les Monta gnais croyaient à une multitude d'esprits méchants, en guerre avec le Grand Esprit, sur lequel ils avaient quelquefois l'avantage, auteurs, selon eux, des revers, des maladies et surtout de la mort, quand elle arrive avant la décrépitude de l'âge. Mais ils pensaient que ces esprits n'existaient que depuis le déluge. Ils les supposaient en union étroite avec les animaux ennemis de l'homme ou qui lui font horreur, particulièrement les serpents. Ils avaient soin de ne rien dire contre ces animaux, pour ne pas exciter leur colère et s'attirer leur vengeance. Quoique très bornés dans leurs connaissances historiques, comme tous les sauvages de l'Amérique du Nord, les Montagnais avaient conservé quelques souvenirs relatifs à la chute de l'homme par la femme, au déluge, à l'existence des géants, à la dispersion des peuples. " Dans l'histoire de leur déluge, ils remplacent l'arche par une petite île flottante, sur laquelle quatre personnes, des animaux et des oiseaux échappèrent à la ruine générale. " Deux géants selon eux en vinrent un jour aux mains; l'un d'eux fut tué et tomba à la renverse entre le grand lac glacé (la Mer Gla-

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

ciale) et l'autre rive: sur ce corps comme sur un pont les caribous passèrent d'un bord à l'autre. Légende remarquable, qui paraît être un vestige de la tradition de ces sauvages sur leur origine asiatique. D'autres légendes attestaient la multiplicité des émigrations (1). Les ustensiles de métal étaient inconnus des Montagnais lors de la première arrivée des Européens ; mais " ils se rappelaient d'en avoir perdu l'usage à une époque assez rapprochée. " En général " le vice principal de leurs narrations était le manque de chronologie; mais ce défaut ne surprend pas dans un peuple, dont chaque membre ignorait son âge et celui de ses enfants (2). "

Les Montagnais n'ont aucune arithmétique : leur langue ellemême ne peut exprimer les nombres au-dessus des centaines. " " Le soleil, la lune, les constellations de la Grande-Ourse et d'Orion sont leurs chromomètres. " " Constamment exposés aux intempéries des saisons^ ils savent prévoir les variations de l'atmosphère et en apprécier la température : la nature leur sert de baromètre et de thermomètre. On est souvent surpris de les trouver si bien d'accord avec ces instruments. " Tous les Indiens sont meilleurs naturalistes, non seulement que le peuple de nos campagnes, mais même que la portion éclairée de nos populations. Dès l'enfance ils sont initiés à ces connaissances. Un sauvage de 14 ans connaît le nom de tous les animaux de son pays : quadrupèdes, oiseaux, poissons, de plus, leurs instincts, leur manière de se nourrir, leurs habitudes. Le plus petit insecte n'échappe point à son œil observateur (3). "

La langue des Montagnais, au premier abord, paraissait assez désagréable. " Impossible d'imaginer, disait le P. Taché, un pareil assemblage de sons bizarres, rauques et étranges: des interruptions subites au milieu des mots, des aspirations outre mesure; des gutturales qui ne sont égalées que par les sifflantes

( 1 ) Lettre du A janvier 1S51.

(2) llnd.

(3) Ibid.

qui les accompagnent, des kyrielles de consonnes entre lesquelles se perdent quelques voyelles qu'on peut à peine saisir; un ensemble de prononciation qui excite le rire de ceux qui l'entendent pour la première fois. " Mais cette langue possédait comme toutes les langues sauvages, une grande richesse d'expressions,. Le P. Taché et M. Lafièehe furent les premiers missionnaires qui étudièrent cette langue, en pénétrèrent les formes et en préparèrent un vocabulaire et une grammaire.

Ce qui- distinguait le plus les Montagnais après leur respect de Dieu, c'était la douceur de leurs mœurs. " Il n'est peut-être pas de nation, dit le P. Taché, qui ait plus l'horreur du sang et de tout acte d'une violente cruauté. Le meurtre est inconnu parmi eux et il inspire un éloignement extrême. L'esprit de vengeance trouve place sans doute partout où les divines leçons descendues de la Croix ne font pas taire le sentiment naturel ; néanmoins les Montagnais se contentaient d'une légère satisfaction. Quelques coups de poing et quelques cheveux arrachés à la tête de leur adversaire, étaient une compensation satisfaisante des plus sanglants outrages ( 1 ) . "

Mais la douceur du Montagnais dégénérait même en lâcheté. " Il n'est pas rare de voir des partis considérables prendre la fuite, parce qu'une femme ou un enfant aura cru entendre un bruit semblable à celui que fait la détente d'un fusil, ou encore parce que quelques feuilles de la forêt leur paraissent porter l'empreinte d'un pied étranger (2). "

Par contre, les Montagnais, comme tous les autres sauvages de P Amérique du !NTorcl, étaient durs pour leurs femmes. " On a vu de ces sauvages si doux envers les hommes, assommer leurs femmes et les traiter constamment avec une rigueur qui tient de la barbarie. " Mais la religion chrétienne eut une efficacité merveilleuse pour changer ces dispositions et u réussit peu à peu à effacer jusqu'aux traces de ce mal (3). "

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

(2) lUd.

(3) Ibid.

VIE DE MGR TACHÉ, 0. M. l.}

Les Montagnais se livraient aux derniers' accès du désespoir à la mort de leurs proches. C'étaient " des pleurs sans fin et sans bornes " et tous les signes de la plus violente douleur. " J'ai été témoin de l'une de ces scènes, au milieu de gens que je ne faisais que commencer à instruire : je vous assure qu'il eût fallu un bien impertubable sang-froid pour ne pas être ému à la vue des contorsions et des hurlements auxquels se laissaient aller le père et la mère de la défunte (1). " Saint Paul recommandait aux premiers chrétiens de ne pas s'abandonner aux excès du deuil, à la façon des païens de son époque; les missionnaires réussirent à amener plus de modération dans le deuil de leurs néophytes.

Avant la conversion des Montagnais, " la mère n'avait pas d'autorité sur ses enfants, surtout sur ses fils; ces derniers la voyaient se livrer tous les jours aux travaux les plus rudes sans songer même à la soulager. Le père avait de l'autorité, mais tant que ses forces physiques lui donnaient la supériorité : l'âge ou quelque accident venait-il à le priver de cet avantage, il perdait tout ascendant; il lui fallait à son tour obéir à celui de ses fils qui se chargeait de le faire vivre (2). " Le christianisme restaura parmi eux le respect de l'autorité paternelle, sans faire disparaître la grande indépendance des enfants.

Chez les Montagnais, plus peut-être encore que chez les autres sauvages, il n'existait guère d'autre autorité que celle du père, elle-même très réduite, ainsi que nous venons de le dire. " Ce peuple est essentiellement républicain, observe le P. Taché, et on peut lui appliquer en toute vérité, ce que les Livres Saints disent du peuple juif à une certaine époque de son histoire: " En ce temps-là, il n'y avait pas de roi, chacun faisait ce qui lui plaisait. "

" On dit proverbialement : Effronté comme un Montagnais. Chez les Montagnais rien, absolument rient qui ressemble a de la

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

(2) IbiJ.

AKCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

politesse, à ce sentiment délicat qui répand tant de charmes dans les rapports que chacun doit avoir avec ses semblables. Ces sauvages conservent dans leurs relations entre eux et avec les étrangers un caractère de rusticité qui les accommode autant qu'il embarrasse les autres. Point de rang, ni de distinction. L'enfant et le vieillard, le père et le fils, se traitent d'égal à égal, se reprennent mutuellement et se rient l'un de l'autre, tout comme si l'âge et la nature ne commandaient pas le respect (1)-"

Ils sont singulièrement indiscrets et importuns dans leurs demandes. " Leur accordez-vous une première demande, elle est instantanément suivie d'une seconde, celle-ci d'une troisième et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin un refus ou même plusieurs les forcent de s'arrêter. Donner à un, c'est presque faire invitation aux autres d'accourir à votre libéralité. . . J'étais un jour en mission, un Montagnais m'aborde et me dit : " Donne-moi une chemise. " Je m'en excusai sur ma pauvreté. Il insista, puis, cherchant du doigt le collet de ma chemise : " En voici une, dit-il, qui est presque propre, et tu dois en avoir une autre pour la remplacer quand elle sera sale : donne-moi donc celle que tu as sur toi et mets la propre (2). "

Mais si les Montagnais demandent avec importunité, jamais ils ne dérobent rien. " Le vol est en abomination parmi eux ; celui qui s'en rendrait coupable serait perdu dans l'esprit de ses frères. On n'en connaît qu'un qui ait volé; il est montré au doigt partout, et tout le monde évite sa société. On a vu de ces sauvages extrêmement pauvres, trouver quelques petits objets égarés dans les bois, et venir de deux ou trois jours de marche, demander aux gens des forts s'ils n'appartenaient pas à quelqu'un d'eux (3)."

Aussi, "si tous les hommes leur ressemblaient, on n'eût jamais songé à se mettre sous la protection des verrous et à inventer des serrures (4) . "

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

(2) lbiâ.

(3) Lettre à Mgr Mazenod, Lac Caribou, 4 avril Î818.

(4) Lettre du 4 janvier 185i.

" Ici comme partout chez les sauvages, l'immoralité était la grande plaie sociale, plaie dégoûtante, plaie générale. La femme n'était aux yeux des hommes qu'un instrument pour se satisfaire; on ne lui faisait pas même l'honneur de la consulter. Des luttes fréquentes, mais plus ridicules que dangereuses, mettaient au grand jour l'ardeur des amants : la prétendue devenait la proie du vainqueur, qui s'en emparait de gré ou de force, devant la parenté impassible : cet usage avait force de loi . . .

Les liens sacrés du mariage étaient aussi faibles que le caprice qui les avait formés. La polygamie paraissait aux Montagnais aussi naturelle que la monogamie. Les bons chasseurs se croyaient autorisés à prendre autant de femmes qu'ils en pouvaient faire vivre; ils en avaient ordinairement deux, souvent trois, rarement quatre et presque jamais au delà. On en a vu cependant un en avoir jusqu'à dix ( 1 ) .

La religion chrétienne a changé ces tristes mœurs; mais les Montagnais, avant leur conversion, ignoraient ces vices contre nature, si fréquents chez d'autres peuplades sauvages, ou même dans les peuples civilisés (2).

" Nos sauvages habitent dans des loges ou tentes faites de peaux. La forme en est conique, le diamètre de la base du cône varie suivant le nombre de ceux qui l'habitent. Le feu est au milieu. Tous sont assis à la mode orientale ou couchés suivant la coutume aussi des mêmes peuples. Ces loges me paraissent la dernière habitation désirable. Pour ma part, je ne puis m'y faire, je n'en suis jamais sorti sans y avoir pris la crampe. Quoiqu'il y ait un certain ordre dans la distribution des places, néanmoins cet ordre varie. J'ai remarqué avec peine qu'il n'y a que les vieilles qui aient une place fixe: c'est la plus mauvaise, à l'entrée, où il leur faut disputer, avec tous les chiens de la famille, la petite portion qui leur est assignée (3)."

(1) Lettre du 4 janvier 1 851 .

(2) Ibid.

(3) lbid.

Le costume des hommes est assez semblable à celui de nos paysans; ils se procurent leurs habits dans les magasins de la Compagnie de la Baie cl'Hudson, où ils arrivent tout confectionnés d'Angleterre. Les pantalons seuls sont peu en usage; ils se remplacent par les mitasses et un inexplicable lambeau de drap, auquel on donne le nom de brayet. . . Ils n'ont aucun goût pour les vaines parures : jamais de rassades, de colliers, de pendants d'oreilles, ni rien de semblable; aucun ornement clans leur chevelure : elle pend en désordre sur leurs épaules. Les hommes rasent leurs cheveux à la hauteur des yeux, sur toute la largeur du front (1).

" L'art de la parfumerie n'a point encore atteint ici un haut degré de perfectionnement. Il consiste tout simplement à prendre un morceau de graisse quelconque et à s'en frotfer les cheveux, le visage et les mains avec une prodigalité sans bornes : hommes, femmes, enfants, tous aiment le brillant poli qui résulte de cette opération. Il faut avouer qu'elle a un précieux avantage, celui de détruire la surabondance de la population qui, retranchée dans la forêt de leur chef, envoie de nombreuses colonies peupler jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'individu (2). "

Avant que les Montagnais fussent en relation avec les Européens, " la dépouille des animaux, surtout celle des caribous, leur servait exclusivement de vêtements. Je ne sais pas trop quelle pouvait en être la forme : il y a tout lieu de croire qu'elb n'était guère sujette aux capricieuses variations de la mode. J'ai pu me procurer plus de renseignements par rapport aux différents ustensiles dont ils faisaient alors usage. Leurs haches étaient faites avec le bois du caribou, leurs couteaux crochus avec i les dents de castor, leurs autres couteaux, leurs instruments à percer la glace, leurs hameçons et leurs dards étaient des pierres dures et tranchantes; leurs alênes et leurs aiguilles étaient des

(1) Lettre d n 4 janvier 1851.

(2) Ibid.

épines de poisson doré; leurs cuillers étaient faites de bois ou de la corne du bœuf musqué. Comme les inventeurs des allumettes phosphoriques n'avaient point encore fait part au monde de leur précieuse découverte, nos sauvages se contentaient bonnement de tirer l'étincelle du choc de deux cailloux. Outre l'hameçon, les Montagnais connaissaient l'usage du rets, ils remplaçaient le fil par de la babiche. J'ai vu de ces rets, ils sont mieux que je ne l'aurais cru. Leurs armes pour la chasse et la guerre étaient l'arc, la flèche et quelques dards. N'ayant point de chaudières, ils faisaient bouillir leur nourriture dans des plats d'écorce, de bois ou de pierre, au moyen de cailloux rougis au feu. Souvent, même actuellement, la panse d'un animal leur rend cet important service: ils y renferment la viande avec de l'eau et suspendent le tout au côté du brasier; ils lui impriment ensuite un mouvement de rotation, jusqu'à ce que le tout soit en complète ébullition (1).

"Nos Montagnais sont excessivement gourmands. Leur sert-on quelque chose, ils commencent par palper le tout; puis ils choisissent les parties les plus succulentes, qu'ils dévorent avec une gloutonnerie dégoûtante. La viande grasse et la graisse sont leurs mets favoris. L'usage de la fourchette est inconnu parmi eux; voici comment il y suppléent. Ils prennent la viande de la main gauche, la saisissent entre les dents, puis le couteau arrive pour accorder à la bouche tout ce qu'elle peut contenir. Les premières fois que je fus témoin de ces scènes, je croyais à tout moment voir tomber quelque bout de nez dans le plat; mais non, leur habileté en ceci n'est égalée que par la vivacité avec laquelle l'opération s'exécute. LTn morne silence règne tout le temps, on voit qu'il y va de la vie. Quand la portion est épuisée, chacun se lèche les doigts et les essuie à sa chevelure. On se regarde avec complaisance quand le repas a été copieux : alors les propos recommencent (2). "

En général, les sauvages vivent au jour le jour, alternativement dans l'abondance ou dans la disette, selon les hasards de la.

(1) Lottre du 4 janvier 1851.

(2) Ihld.

AKOHEVÊQUE DE SAINT-BONIFAOE

chasse ou de la pêche. " N"os Montagnais, beaucoup plus prévoyants que les autres, sont, à la vérité, moins exposés à des privations inévitables. Néanmoins il arrive souvent que la pauvreté des temps et des lieux met leur prévision à défaut. Je demandais un jour à l'un d'entre eux, s'il avait déjà été jusqu'à trois jours sans manger. Il partit d'un éclat de rire, et ajouta : " Tu n'as pas beaucoup d'esprit pour un homme de ta position : tu ne sais donc pas comment nous vivons : j'ai été jusqu'à huit jours sans prendre une seule bouchée, ni moi, ni ma femme, ni mes enfants. " Celui qui parlait ainsi était peut-être le meilleur chasseur du district (1).

Ces jeûnes longs et fréquents ruinent leur constitution. Les cas de commune longévité sont rares.

" Pour avoir une idée complète de la misère de ces sauvages, il faut ajouter à la privation si fréquente de nourriture, l'excessive pauvreté des vêtements. J'en suis encore à me demander comment il leur est possible de résister à la rigueur du climat qu'ils habitent, sans autres ressources que celles qu'ils ont à leur disposition. Il faut que l'habitude contractée dès l'enfance leur fasse perdre la sensibilité à un point qu'il est difficile d'imaginer. Par les froids les plus rigoureux, ils couchent dehors, sans feu, avec une simple couverte, souvent beaucoup plus courte qu'eux-mêmes. Un sauvage qui m'accompagnait m'avait déjà donné plusieurs échantillons de sa capacité à cet égard. La veille de notre arrivée à l'Ile-à-la- Crosse, le thermomètre Eéaumur marquait 32 degrés au dessous de zéro, renforcés d'un vent impétueux. Pendant la nuit, plusieurs frissons m'avertirent que ma couche n'avait pas été suffisamment bassinée. A mon réveil, je tremblais de tous mes membres, les dents me claquaient dans la bouche. J'aperçus mon Montagnais les pieds nus, sortis de dessous sa petite couverte, exposés à l'air et séparés de la neige par une branche de sapin. Je ne pus retenir un cri de surprise, craignant qu'il ne fût gelé. Mes autres compagnons l'éveil-

(1) Lettre du 4 janvier 1851.

lèrent, mais avec difficulté. Il nous avoua alors qu'il avait froid, " Ils sont tellement pauvres que le plus petit adoucissement leur paraît un luxe. Quand je voyage en hiver, je prends ordinairement deux couvertes pour m'abriller, tandis que mon capot me sert de matelas. Je ne pensais pas qu'un pareil lit pût offrir quelque chose de superflu quand il faut coucher dehors. Eh bien, le croirait-on? je n'ai peut-être pas un seul soir préparé cette couche, si simple en elle-même, sans entendre les sauvages qui m'accompagnaient, faire des réflexions sur le bonheur de ma position, sur l'avantage d'être aussi bien fourni de toutes les choses nécessaires à la vie : deux couvertes pour un seul homme leur semblent un trésor que des étrangers à leur nation peuvent seuls posséder (1). "

Nous nous contenterons de ces vues sommaires sur la famille d'adoption du P. Taché, celle qui a reçu les prémices de son sacerdoce, celle à laquelle il pensait consacrer toute sa vie, celle qui a toujours occupé dans son cœur une place privilégiée.

La religion a donné à ces sauvages, par le dévouement du grand missionnaire et de ses frères en religion, l'unique nécessaire; peut-être réussira-t-elle un jour à leur donner le surcroît d'une civilisation supérieure. Mais dès maintenant les Montagnais ont renoncé à leurs superstitions, observent les saintes lois du mariage, " adorent Dieu en esprit et en vérité (2). " " Qu'il est beau et consolant le spectacle qu'offrent aujourd'hui les forêts qui avoisinent nos missions ! Sillonnées en tous sens par leurs habitants, naguère sauvages barbares et aujourd'hui pour la plupart chrétiens fervents, elles les voient découvrir leurs fronts rouges, que blanchissent bientôt les frimas, et affronter toutes les intempéries des saisons pour se prosterner en terre, adorer, remercier, prier et aimer le Dieu qu'ils ont méconnu trop longtemps (3)."

(1 ) Lettre du 4 janvier 1851.

(2> Joan., IV, 32.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.

ARCHEVÊQUE DE SAINT - BONI E A C E

Le P. Taché écrivait, le 7 juin 1850, à son oncle de la Bruère : " Voilà déjà cinq ans que je vous ai quittés, cinq ans écoulés depuis mon départ du Canada, ce Canada que j'aime tant, et dans combien d'années le reverrai-je ? . . . Pays chéri et vous tous que j'aime toujours si tendrement et si vivement, je vous reverrai quand la volonté de Dieu me rappellera auprès de vous?" Il ajoutait dans la même lettre: "Les choses vont véritablement grand train chez vous. Que n'en est-il ainsi dans le Nord? Pas le moindre espoir, pas l'ombre . d'apparence qu'un jour à venir, l'aimable civilisation vienne s'établir sur les différentes pointes où nous plantons nos tentes et où nous l'invitons à étendre ses rameaux bienfaisants (1). " Dans quelques années, la civilisation arrivera, lui apportant des joies, mais aussi des douleurs; auparavant, dans le mois même où il trace ces lignes, la voix du Pape va lui commander de quitter les missions du Nord pour recevoir l'onction des pontifes.

(lï Lettre au Dr Pierre Boucher de la Bruère, Lac de la Truite, 7 juin 1^50.

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