II. — Le sacre
Arrivée du P. Taché â St-Boniface.
Le rappel des Oblat'S rétracté par suite de l'élection du P. Taché.
Le P. Taché arriva à Saint-Boniface le 4 juillet 1851. Mgr Provencher l'embrassa avec tendresse; mais à ses objections il répondit simplement qu'il avait bien réfléchi à tout et que la volonté du ciel était manifeste.
Oui, la volonté de Dieu était manifeste. Le vieil évêque missionnaire trouvait dans le jeune élu toutes les qualités nécessaires à la mission qu'il voulait lui confier. " M. Lafièche, écrivait-il à cette époque, a l'estime de tous dans le pays, même de la bourgeoisie, qui s'aperçoit qu'il la domine ou surpasse en talent ; c'est en même temps l'homme le plus simple et uni dans tout ce qu'il fait. Il boite sans souffrir, n'ayant plus de plaie. Cependant je pense que le P. Taché sera plus propre à l'épiscopat : il aura plus de détail, l'autre est un peu oublieux. Ils sont amis; je souhaite que M. Lafièche l'assiste comme grand vicaire et tout ira bien. J'ai cru faire un bon coup en le demandant; je désire que Dieu soit aussi content que moi. Je suis persuadé qu'il n'y avait guère moyen de faire mieux (2). "
(1) Vingt années de Missions , p. 50.
(2) Lettre à Mgr l'archevêque de Québec, 21 juillet 1851. — Copies de l'archevêché de Saint-Boniface, t. II, pp. 292-293.
La volonté de Dieu était manifeste d'une autre manière encore. La nomination du P. Taché venait de sauver les missions du plus redoutable danger. Mgr de Mazenod, à la suite de divers rapports qui lui avaient représenté les missions de la Bivière-Kouge comme présentant des difficultés inouïes et noyant pas de chances de succès sérieux, avait écrit à Mgr Provencher qu'il était décidé à rappeler tous ses sujets. Mais voilà qu'il apprend la préconisation de l'un d'eux. L'évêque de la Kivière-Kouge, nous l'avons vu, lui avait écrit pour lui demander la permission de prendre le P. Taché comme coadjuteur; la lettre ne lui était pas parvenue : ce sont les feuilles publiques qui lui annoncent qu'un de ses enfants est appelé à partager la charge du vieil évêque missionnaire. Ce choix est un grand trait de lumière pour son esprit : il comprend que c'est la volonté de Dieu que ses fils persévèrent dans le rude labeur des missions du Nord-Ouest. Il écrit immédiatement au P. Taché d'accepter l'épiscopat, de se rendre auprès de lui à Marseille, mais de n'y venir qu'avec le titre de " Père Taché, " parce qu'il veut avoir la consolation de lui donner la consécration épiscopale.
" Si la détermination d'abandonner les missions eût été mise à exécution, Mgr Provencher, observe son historien, en serait mort de douleur (1). " " Que serait devenu le pays, écrivait le vénérable évêque, avec tous ses sauvages abandonnés tout à coup ? Ces missions n'auraient jamais repris. La perspective avait apparemment effrayé, car personne, avant le 11. P. Taché et M. Lafièche, n'avait mis la main à la charrue. Elles sont pénibles, à la vérité, ces missions; mais Dieu a permis et semble bénir ce grand projet. Je n'en reviens pas ! Pendant que nous étions tranquilles ici, on méditait au loin notre destruction. "
Mgr Provencher était comme clans une espèce d'épouvante en voyant le coup qui avait menacé ses chères missions; mais il bénissait Dieu d'avoir paré ce coup en permettant la maladie de M. Lafièche pour rendre nécessaire le choix du P. Taché. " L'é-
(1) Rév. G. Dagas, Mqr I'rovericher it les Missions de la Rivière- Rouge p. 268.
France pour y être sacré.
vôquc de Marseille, disait-il, m'a écrit qu'il était décidé à rappeler tous les Oblats et que je lui avais joué un tour en ne le prévenant pas à temps du choix que j'avais fait de Mgr Taché pour mon coacljuteur. Moi, je crois que .c'est Dieu qui lui en a joué un plus beau, en le mettant dans la nécessité de ne pas abandonner un de ses enfants. " Appel du Toutefois, si le choix du P. Taché avait sauvé les missions en
P. Taché en '
changeant la détermination de Mgr de Mazenocl, la volonté que témoignait le fondateur des Oblats, de consacrer lui-même le jeune élu, dérangeait les plans de Mgr Provencher.
M. Laflèche et le P. Taché avaient converti beaucoup de sauvages à l'Ile-à-la-Crosse, au lac Caribou et à Athabaska; mais qui ne sait l'inconstance des néophytes, surtout quand ces néophytes sont des sauvages? M. Laflèche avait dû s'éloigner; si le P. Taché s'absente pour longtemps, qui le remplacera? Le P. Faraud commence seulement à balbutier les langues sauvages ; les Pères Tissot et Maisonneuve les ignorent encore.
Mgr Provencher avait rappelé le P. Taché de l'Ile-à-la- Crosse; mais c'était son dessein qu'il allât recevoir la consécration épiscopale dans la province ecclésiastique de Québec et qu'il retournât à la hâte dans les missions du nord, pour continuer de cultiver le champ du Seigneur et ne pas permettre à " l'homme ennemi, " par une trop longue absence, "de semer l'ivraie. " L'ordre donné au P. Taché par Mgr de Mazenod de se rendre en France pour y être sacré ne s'accordait pas avec ses désirs. Départ de Mgr Provencher était habitué à soumettre sa volonté aux or-
dres de la Providence. Il dit au P. Taché : " Partez pour la France : Dieu pourvoira au reste. "
" Mais il était si pauvre qu'il n'avait pas un sou à lui remettre pour le voyage (1)." "Je n'ai rien à lui donner en passant, écrivait-il, que le droit de mettre la main dans ma bourse, si bourse il y a, en Canada (2). "
(1) Rév. G. Dugas, Mgr Provencher , p. 2<i5.
(2) lbiâ.
St-Boniface.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BOîsTIFACE
Mgr Provencher envoyait l'élu pour être sacré; lui se mettait en route pour aller présenter des objections contre son élévation à une dignité dont il se sentait de plus en plus indigne.
Le P. Taché se rendit en canot de Saint-Boniface au Sault- Sainte-Marie. Là, il prit un bateau à vapeur pour se rendre à Détroit, puis à Montréal. : .
Il passa quelques "jours dans le Canada. On lui fit de grandes instances pour
1 1 1 d . Que le sacre
instances pour qu'il consentît à être sacré immédiatement, dans gj^ala au le Canada même, en présence de ses amis et de ses parents, et qu'il partît pour l'Europe revêtu de la dignité épiscopale. Il répondit invariablement : " Le religieux s'en tient à l'ordre de ses supérieurs, comme le soldat à la consigne de son général : j'ai un ordre pour me rendre en France simple prêtre: si je suis jamais sacré évêque, je ne puis être sacré ailleurs. " " Je puis assurer Votre Grandeur, écrit-il à Mgr de Mazenod, que toutes ces instances, loin de prévaloir, ne m'ont pas même fait hésiter un instant (1). "
L'élu revit sa mère. Cette mère qui avait fait six ans aupa- visite à sa ravant, à ce fils si cher, des adieux qu'elle pensait éternels, ne pouvait en croire ses yeux : elle revoyait sur la terre celui qu'elle aimait tant et dont l'absence lui avait fait verser tant de larmes : elle le voyait appelé à cette haute dignité pour laquelle elle- avait une si grande vénération. Son cœur maternel était envahi par des joies que les larmes seules peuvent exprimer : elle pleura beaucoup. Je ne pensais pas vous revoir jamais, bonne maman, lui disait-il de son côté : je vous vois et je vous reverrai encore. Que le ciel soit à jamais béni de cette faveur ! Il a eu pitié de ma jeunesse, il a consolé votre tendresse maternelle et satisfait ma piété filiale (2). "
(1) A la vue du Havre, 11 novembre 1851.
(2) Lettre à sa mère, 24 juin 1860.
Le P. Aubert, rappelé en Canada, avait écrit à Madame Taché peu de temps après la préconisation de fou fils : " ... Je vous félicite, Madame, de ce que votre bien-aimé fils a été élevé à la haute dignité de l'épiscopat, et que cet honneur, qui est grand devant Dieu et devant les hommes, ne lui est attiré que par sa vertu, son zèle et son talent... Je dois vous
Traversée. Le P. Taché s'embarqua à New- York le 18 octobre, fête de Pévangéliste saint Luc, après avoir écrit, le jour même, une lettre d'affection à sa mère (1).
Il fit la traversée avec Mgr Prince, évêque de Martyropolis, coacljuteur de l'évêque de Montréal, nommé l'année suivante premier évêque de Saint-Hyacinthe; M. Joseph Larocque, son ancien professeur de rhétorique, nommé en 1852, évêque de Cydonia et coadjuteur de Montréal, plus tard deuxième évêque de Saint-Hyacinthe; M. Desautels, curé canadien et M. Fréchette.
Le mal de mer, qui l'avait attaqué sur les lacs mêmes de l'Amérique, l'éprouva durant toute la traversée, " malgré la clémence de l'Océan. " " Les trois semaines passées au pays, écritil à sa mère, ont été trop fécondes en émotions de tous genres pour être une préparation favorable aux secousses maritimes : mon cœur était trop plein, aussi la moindre chose le rendait trop gros : espérons qu'au retour il ira mieux (2). '? " ç'aurais aimé, ajoute-t-il, à vous parler de la mer et de ses belles horreurs; mais comme j'ai été tout le temps et suis encore comme sous l'impression d'un vomitif, je vous assure que j'ai l'imagination bien mal montée, et j'espère que vous me pardonnerez (3). "
Observation. Dans le monde cultivé du Canada, un voyage d'Europe est regardé comme un couronnement indispensable de l'éducation: il est en quelque sorte un cours de hautes études, qui donne à l'esprit et même au cœur, la formation dernière et le fini d'une culture supérieure. Le P. Taché est appelé, à 27 ans, après avoir ouvert aux missions une ère toute nouvelle par six ans d'héroïques travaux, à recevoir ce complément de , haute éducation, au
dire, pour votre consolation, qne durant les cinq années que j'ai été son supérieur, il ne m'a jamais donné l'occasion de me plaindre de lui. J'ai toujours trouvé en lui un ami dévoué, et je dois avouer que j'ai peu trouvé de cœur aii'-si délicat et aussi bon que le sien. Je n'ai qu'à donner des éloges à toute sa conduite." — Bytown, 20 nov. 1850. — l6e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
(1) New- York, 18 oct. 1851. — 26e lettre ibid.
(2) Sur l'Océan, 30 oct. 1851.— 27e lettre ibid.
(3) Ibid.
temps même où il va être revêtu de la plénitude des grâces du Saint-Esprit pour des travaux plus étendus et non moins féconds. Il portera partout, dans ce vieux monde, où il y a tant à étudier et à admirer, mais aussi à condamner, cette intelligence vive et puissante, ce cœur d'une sensibilité exquise : les personnes et les choses passeront devant lui, jugées de haut, éveillant en lui des impressions profondes, multipliant les leçons les plus variées : et toute cette Europe, bien que vue rapidement, demeurera gravée en caractères ineffaçables dans son présent et dans son passé, au sein de sa prodigieuse mémoire, pour venir lui donner, aux heures opportunes, pendant tout le reste de sa vie, les enseignements à la fois les plus divers et les plus lumineux.
Nous devons faire cette remarque générale avant d'entrer dans le récit des principales circonstances du voyage.
Lorsque l'élu se trouva en face des côtes de la France, la fille EuPîaScede la aînée de l'Eglise^ la patrie de ses ancêtres, le berceau de son ordre, d'où lui étaient venus des frères si chers, et où l'attendait son supérieur général pour lui dire le dernier mot du ciel sur sa destinée, il éprouva une grande émotion. " Que d'impressions parlent fortement à mon cœur! écrit-il à Mgr de Mazenod avant de fouler ce sol si ardemment désiré. Est-il bien possible que dans huit jours je sois à Marseille? Oh oui! J'ai franchi plus de deux mille lieues et n'en ai plus que deux cents avant de tomber dans les bras d'un père que je ne connais que par la tendresse religieuse que j'éprouve pour lui (1). "
Le P. Taché débarqua au Havre " le jour de la Toussaint, voyage du
1 d ' Havre à Mar-
a 4 heures de l'après-midi: (2) " c'était un samedi. Il y passa seillele dimanche et en partit le soir. Le lendemain, Commémoraison des morts, il célébra la sainte messe pour son père et tous les défunts de sa famille dans la cathédrale de Eouen : " Que d'émo-
(1) A la vue du Havre, 1er nov. 1851.
(2) Lettre à sa mère, Hôtel des Missions êtranghrs, Paris, S r.ov. 1851. — 28e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
tion j'éprouve, écrit-il à sa mère, en voyant ces belles églises, preuve manifeste de la piété de ceux qui les ont élevées (1) ! "
Le 3 novembre, il arrivait " dans la grande capitale de la France, dans ce Paris, "dont j'avais entendu parler, dit-il, mais dont j'étais loin d'avoir une idée (2). " " Que notre Canada me paraît jeune ! ajoute-t-il ; mais que notre peuple doit être heureux, comparé à ceux du vieux monde (3), " parce qu'il est demeuré plus moral et plus religieux, et partant plus libre et plus heureux !
" Il faudrait, observe-t-il, au moins un mois à Paris pour en avoir quelque connaissance, et je n'y passe que deux jours (4). " 11 se remet en route le vendredi matin. On construisait alors la grande voie ferrée entre Paris et Marseille. Le missionnaire arrive à Marseille, le dimanche, 9 novembre dans l'après-midi " après être demeuré 52 heures dans la même voiture, traînée tantôt par des chevaux, tantôt par des locomotives (5). "
Un instant après, il est aux pieds et dans les bras de Mgr de Mazenod. Le saint vieillard sembla reverdir devant ce fils si jeune, appelé à de si grandes destinées, comme le patriarche Jacob à la vue de Joseph.
LaeSife du " Tl1 seras éveque, lui dit-il. denrlîuur et — " Mais, Monseigneur, mon âge, mes défauts, telle et telle raison. . .
— ei Le Souverain Pontife t'a nommé, et quand le Pape parle, c'est Dieu qui parle.
— " Monseigneur^ je veux rester Oblat.
— " Certes, c'est bien ainsi que je l'entends.
— " Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse !
Cl) Lettre du S novembre 1851.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Lettre à sa mère, Marseille, 13 nov. 1851. — 20e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.
1er Vol. — p. 212.
Mgr de Mazenod, E vaque de Marseille, fondateur des Oblats de Marie Immaculée.
" Comment ! la plénitude du sacerdoce exclurait la perfection à laquelle doit tendre un religieux ! "
" Puis, se dressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui le caractérisaient, il ajoute:
" Personne n'est plus évêque que moi, et, bien sûr, personne " n'est plus Oblat non plus. Est-ce que je ne connais pas l'esprit " que j'ai voulu inspirer à ma congrégation ? Tu seras évêque, " je le veux, ne m'oblige pas d'en écrire au Pape et tu n'en seras " que plus Oblat pour tout cela, puisque, dès aujourd'hui, je te " nomme supérieur régulier de tous ceux des nôtres qui sont "dans les missions de la Kivière-Eouge (1)." Des larmes abondantes coulaient des yeux du P. Taché; les battements de son cœur semblaient prêts à briser sa poitrine.
Mgr de Mazenod voulut fortifier le courage de son jeune fils en lui montrant que son élection venait de rendre un service signalé aux missions de la Eivière-Eouge.
" Console-toi, mon fils, lui dit-il en l'embrassant avec tendresse; ton élection, il est vrai, s'est faite à mon insu; mais elle paraît toute providentielle et sauve les missions dans lesquelles vous avez tant travaillé. Des lettres m'avaient représenté ces missions sous un jour si défavorable, que j'étais déterminé à les abandonner et à vous rappeler tous; la décision en était prise en conseil, lorsque j'ai appris ta nomination à l'épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et moi aussi je veux lui obéir; puisque le Vicaire de Jésus-Christ a choisi l'un des nôtres pour conduire plus tard cette Eglise naissante, nous ne l'abandonnerons pas (2). "
" Personne, dira un jour l'élu, n'est plus à même que moi de connaître ma propre indignité; cependant, s'il a fallu pour sauver nos missions, ce contre-sens d'un évêque si indigne, je me réjouis d'avoir été choisi, car l'abandon de nos missions me paraîtrait un malheur encore plus - grand que ceux qui résultent
Singulier bienfait de l'élection du P. Taché pour les missions de l'Ouest.
(1) Vingt années de Missions , p. 51.
(2) Ibid.
nécessairement du choix de ma personne pour cette haute dignité (1)."
Non, dirons-nous cinquante ans après l'événement, l'élection du P. Taché, en sauvant les missions de l'Ouest canadien, annonçait bien par ce signalé service, les immences bienfaits qu'un épiscopat de quarante- quatre ans allait leur procurer.
Je n'ai jamais connu ni désiré connaître^ observe le P. Taché, l'auteur ou les auteurs des déplorables " lettres écrites contre nos missions : " J'ignore même s'ils étaient des membres ou des ennemis de la famille. Ecrire de façon à compromettre toutes les missions de cet immense territoire, quelle injustice! quelle cruauté ! quelle responsabilité ! Prions Dieu de pardonner à ces écrivains ; car, certainement, " ils ne savaient ce qu'ils faisaient. " J'ai même la conviction qu'ils ne voulaient pas ce qu'ils ont presque fait accomplir (2). " cérémonie du A la suite de ses premiers entretiens avec Mgr de Mazenod,
sacre.
1 élu écrivait à sa mère : " Monseigneur n'a point reçu mes objections et me force d'accepter le lourd et redoutable fardeau de l'épiscopat (3)." Il ne lui restait qu'à s'incliner devant la volonté de Dieu: il le fit.
Le fondateur des Oblats avait voulu sacrer son jeune fils. Il choisit pour l'assister Mgr Guibert, cet autre fils de son cœur, alors évêque de Viviers, plus tard archevêque de Tours, puis de Paris et cardinal, et Mgr Prince, venu du Canada avec le P. Taché.
Il fut décidé que le sacre aurait lieu dans la cathédrale de Viviers. "Cette antique église de Viviers, où la Providence amenait de si loin un apôtre du nouveau monde pour recevoir l'onction des pontifes, n'avait pas vu de sacre d'évêque depuis plus d'un siècle, c'est-à-dire depuis le sacre de Mgr de Lamo-
(2) ïlÀd, p. 53.
(3) Marseille, 13 nov. 1F5L. — 29e lettre de la collection de M. de la. Broquerie-Taché.
AECHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE 215"
the, l'illustre et saint évêque d'Amiens, qui avait eu lieu le
4 juillet 1734 (1). "
" Le chœur gothique et monumental de la cathédrale, où le sacre a été célébré, écrivait V Univers, favorisait admirablement la beauté et la pompe de cette cérémonie. Nous ne pouvons en faire la description; qu'il nous suffise de dire qu'elle a été tout à la fois des plus majestueuses et des plus touchantes. Il y a eu des moments d'un saisissement inexprimable. Plusieurs fois l'émotion du prélat consécrateur, dont la voix était étouffée par les larmes, s'est communiquée à l'assemblée tout entière; bien des pleurs ont coulé; et, du milieu de cette foule si nombreuse de fidèles pieusement attendris, des vœux et des prières ferventes n'ont cessé de monter vers le ciel, pour appeler l'abondance des bénédictions sur l'élu du Seigneur et sur son apostolat (2). "
" Après avoir officié pontificalement à vêpres, poursuit le narrateur, le nouvel évêque est monté en chaire; et, quoique sa parole de missionnaire ne se fût adressée jusqu'ici qu'à de pauvres sauvages, il a su dépeindre avec des traits éloquents l'action merveilleuse de la Providence dans l'établissement du christianisme, et clans l'effusion continue de l'Evangile jusqu'aux contrées les plus reculées du globe (3). "
Mgr Taché était sacré le 23 novembre 1851, un an, cinq mois moins 1 jour après sa préconisation. Il avait juste 28 ans et
5 mois. " Je ne saurais trop vous dire ce qui se passe en moi dans cette circonstance solennelle, écrit-il à sa mère. Il me semble parfois que je suis dans un rêve; il me faut pourtant bien croire à la réalité. Du moins, bonne mère, priez bien le bon Dieu pour que ces nouvelles faveurs ne soient pas la cause de ma ruine et de celle des âmes qui me sont confiées (4). 99
La Providence avait voulu qu'il reçût la consécration en France même, des mains d'un prélat de France, lui destiné à
(1) L' Univers n° du 27 novembre 1851.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Viviers, 25 novembre 1850. — 30e lettre delà collection de M. de la Broquerie-Taché.
Blason et sceaux de Mgr Taché.
" dilater la gloire de Dieu et celle de la France (1) " et répandant sur un immense territoire la religion, la langue et la civilisation de la fille aînée de l'Eglise.
Mgr Taché, aussitôt après son sacre, pria sa mère de vouloir bien lui envoyer le blason de la famille de la Broquerie, parce que le consécrateur voulait lui composer des armes épiscopales avec celles de sa famille maternelle (2). Mgr de Mazenod fit en effet au jeune Evêque un blason qui est celui-là même de la famille de la Broquerie à peine modifié dans quelques accessoires :
Ecartelé. Au premier de sinople à un marteau d'argent
emmanché en bande de sable. Au deuxième, à une cloche d'argent bataillée d'or et cordée de sable. Au troisième, d'argent à une merlette de sable. Et au quatrième, chevron d'argent accosté en chef de deux étoiles d'or en pointe d'un besant du même. L'écu timbré d'un heaume de duc taré de front, orné de ses lambrequins.
Pour Mgr Taché, comme pour les anciens preux, l'ensemble et tous les détails du blason devaient lui rappeler sans cesse ]es vertus de sa race et de son ordre : " L'écu ovale signitie l'esprit religieux et la piété ; sinople signifie victoire, abondance, civilité ; azur, ciel, pureté, loyauté ; argent, vérité,
(1) Dilatavit gloriarn populo suo. 1 Mach., III, 3.
(2) Lettre à sa mère, Viviers, 25 novembre 1851.
gentillesse, franchise, pureté, espérance, humilité; marteau, noblesse du travail ; cloche, religion, service divin ; merlette, innocence ; chevron, insigne de chevalerie et esprit chevaleresque ; étoiles, génie, vigilance, sollicitude ; besant, richesse et charité."
Nous trouvons ces explications consignées de sa main dans les papiers de famille.
" Les armoiries de certains grands hommes sont quelquefois prophétiques, écrivait plus tard un de ses amis. Celles-ci le sont. Voyez, ses armes de bataille sont variées: au premier^ de sinople, simple champ d'espérance ; au marteau d'argent, réprimer les abus ou frapper discrètement sans éclat pour obtenir gain de cause ; au troisième, de gueules, champ de bataille, où la cloche, la voix de l'Eglise, se fait entendre pour obtenir ses droits et ceux de l'opprimé ; au deuxième, d'argent, l'innocence pour champ, l'humble merlette de sable, qui, dans l'ardeur du combat, y perd son bec, ses ailes et ses pattes. Mgr l'archevêque est mort à la peine. Au quatrième, d'azur, le noble champ de l'Eglise, où se voient le chevron, l'éperon du combattant, qui se dresse sagement éclairé de la lumière d'en haut, deux étoiles d'or, puis le besant d'or, monnaie byzantine dont on se servait pour racheter les esclaves. Ce prix des âmes est sous l'égide du fier défenseur. Ne dirait-on point que toute la vie de l'archevêque de Saint - Boniface est écrite dans ce cachet ? Vie de nobles combats, il meurt pour les siens qu'il a tant aimés, et il n'obtient du pouvoir que de mortelles blessures (1)."
Plus tard, Mgr Taché composa lui-même un autre blason, dans lequel il conserve les armes de, la Broquerie, en y introduisant celles de sa chère famille religieuse :
Partie, au premier, aux armes de la Congrégation des O. M. L, d'azur, à la croix d'or, à la lance et éponge, du
1) Eév. G. Bouillon, chanoine d'Ottawa.
même en sautoir, couronne depine simple ; au second, écartillé, tel qu'il a été décrit p^s haut.
Sceau de l'Àr- Il Composa aussi Un chevêche de . .
st-Boniface. sceau, qui est encore en usage à l'archevêché de Saint-Boni face, et où la croix des Oblats, la merlette des la Broquerie et divers emblèmes empruntés à la Rivière-Rouge, expriment, dans une harmonieuse expression, tous les vœux de son cœur à l'égard de sa jeune Eglise. Le voici :
Champ d'or à une rivière vivrée posée en bande de gueules adextrée en chef d'une croix de gueules. Au centre dextre à un arbre de sinople fruité d'or, fusté de sable, et terrassé du premier. Au senestre, à un roseau de sinople terrassé de sabk> de la tige duquel s'élance vers la croix en chef une colombe volante au naturel. Et en pointe, une tente indienne de sable ouverte et terrassée du même.