‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 4)Chapitre 19 sur 66 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

RETOUK A SAINT-BONIFACE.

Mgr Taché est pressé de retourner à l'Ile-à-la-Crosse, où le Vo*J*® à rappellent ses sollicitudes les plus tendres et les intérêts de ses néophytes. Il leur a promis de se retrouver au milieu d'eux au mois de septembre prochain: il aimerait mieux subir toutes les privations que de manquer à sa promesse. Cependant, il peut disposer de quelques semaines en Europe : il va le faire de manière à satisfaire sa piété et son amour des missions du Nord- Ouest.

Deux jours après son sacre, il se rend à Marseille dans la compagnie de son consécrateur et demeure auprès de lui douze jours.

Le 9 décembre, il s'embarque sur la Méditerranée pour se rendre à Eome. " Dame Méditerranée, écrit-il, me traita avec beaucoup de bonté; je n'eus pas à souffrir du tout; il paraît que tout est doux à Marseille, même l'onde amère (1)." " Grâce à la bonté du docteur They, " il visite les plus beaux monuments de Gênes, voit Livourne, se rend à Pise pour en " admirer la cathédrale " et se " convaincre, à la vue de la tour, que l'on peut quelquefois être solide sans être d'aplomb (2)."

" Le 12, dans la nuit (3), " il arrivait " à la Ville éternelle, " V1"g?r£ st" où il reçut l'hospitalité, sur la recommandation de Mgr de Mazenod, chez M. l'abbé Hérauld. " Il faudrait une autre plume que la mienne, écrit-il trois semaines après à sa mère, pour vous peindre ce que Rome a de beau, de noble et d'imposant: c'est bien le centre du catholicisme, où la foi et la piété s'unissent

C-l) Lettre à Mgr de Mazenod, Borne, 20 décembre 1851. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Lettre à sa mère, Rome, 2 janvier 1852. — 31e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Tacbé.

pour éclairer le génie, le féconder et lui faire produire des merveilles que Ton ne se lassera jamais d'admirer (1). "

Sa première visite fut pour Saint-Pierre. " Quel moment, dit-il à Mgr de Mazenod, que celui que Ton passe auprès du tombeau des saints apôtres ! Ma pauvre Ile-à-la- Crosse, mon cher Canada, mon heureux séjour à Marseille, etc., vinrent assaillir mon pauvre cœur et me causer des émotions si vives que je pris un violent mal de tête. Enfin, après plusieurs heures d'admiration, je quittai à regret ce centre de tant de merveilles (2). " "Les glaces du pôle, dit-il ailleurs, m'ont refroidi l'imagination, je ne suis pas enthousiaste; mais à la vue de la basilique sainte, je ne puis me défendre d'un sentiment d'admiration qui me ravit à moi-même. Tout ce qu'on en a dit, et tout ce qu'on en peut dire, ne peut en donner une vraie intelligence: il faut la voir, pour apprécier à sa valeur cet incomparable chef-d'œuvre (3). "

Prdi^nceedua" Cependant, observe-t-il, "Kome serait bien petite encore s'il n'y Pape> avait que Sainf-Tierre ; mais on y trouve quelque chose de bien plus grand, "le successeur du chef des apôtres, le vicaire de Jésus - Christ, le chef visible de l'Eglise. " Le chef de l'Eglise était alors cet incomparable Pontife, qui fut, pendant 32 ans, l'objet de l'admiration du monde et de l'ardent amour des catholiques. Mgr Taché tenait plus à voir Pie IX qu'à contempler toutes les autres merveilles de Kome, à être béni par le saint Pape qu'à recevoir tous les trésors du monde. " J'ai vu le Saint-Père, qui m'a accueilli avec une tendresse vraiment paternelle, écrit-il à Mgr de Mazenod, le 29 décembre. Vous savez, Monseigneur, ce qu'éprouve le cœur du pontife lorsqu'il lui est donné de voir le premier des évêques, le centre unique vers lequel convergent tous les rayons de la vérité et de la communion catholique (4). "

(1) Lettre du 2 janvier 1852.

(2) Rome, 20 décembre 1851.

(3) Lettre à sa mère, Rome, 2 janvier 1852.

(4) Lettre à Mgr de Mazenod, Rome, 29 décembre 1851. — Archives de la Maison générale des Oblats.

" Quel bonheur, ajoute-t-il à sa mère, de contempler les traits vénérés du Saint-Père ! Quel bonheur d'être admis auprès de lui ! Qu'il y a de grandeur dans la noble simplicité avec laquelle on est accueilli par ce souverain couronné d'un triple diadème ! Aussi un des beaux jours de ma vie, est celui où j'ai été admis en audience particulière par Pie IX. Comme elle me fut un gage de bonheur la bénédiction que je lui ai demandée pour moi et pour les miens (1) ! "

" A Eome, on compte les églises par centaines et toutes ren- Autres visites, ferment des trésors et des chefs-d'œuvre (2). " Le pieux évêque les visitait avec délices. Il célébra les saints mystères dans les grandes basiliques, à la Prison Mamertine, etc (3) ; il recommandait à tous les saints dont il visitait les reliques, son cher Canada, et surtout ses missions de l'Ouest. Souvent ses yeux se remplirent de larmes (4).

Il visita avec une avide curiosité les monuments de l'antiquité ! " Que j'aime à voir, dit-il, les ruines de la splendeur de Rome païenne! Que d'enseignements cette vue m'apporte (5) !"

En même temps, il s'occupait des intérêts de ses missions. DeàSndes

Nous avons vu Mgr Provencher devenir, en 1847, évêque titu- Pr°Pasandelaire, sous le titre d'évêqtfe du Nord-Ouest. Ce nom lui déplaisait, nous l'avons remarqué, et avec raison. Mgr de Mazenod conseilla au coadjuteur de demander au Saint-Siège que " le nom si vague de diocèse du Nord-Ouest fût changé en celui plus précis de diocèse de Saint-Boniface, déjà titulaire de la cathédrale (6)." La Congrégation de la Propagande ne fit aucune difficulté d'accepter le titre nouveau. Désormais, nous dirons toujours, évêque, église et diocèse de Saint-Boniface.

(1) Rome, 2 janv. 1852.

(2) Ibiâ.

(3) Lettres diverses.

(4) Ibid.

(5) Rome, 2 janv. 1852.

(6) Vingt années de Missions , p. 54.

Prolongation de séjour à Rome.

Deuxième audience de Pie IX.

Derniers jours passés à Eome.

Il fit quelques autres demandes, ' en faveur des missions du Nord-Ouest canadien; mais, écrit-il à Mgr de Mazenod, "je crains bien de ne pas faire fortune à Eome: dans mes idées, il y a ici assez de mendiants, sans que je me mette dans la partie (1)."

Mgr Taché avait promis à son consécrateur d'être de nouveau à Marseille le 11 janvier; mais Mgr Barnabo, avec lequel il s'était lié d'une amitié que la mort seule pourra rompre, voulut le retenir pour une séance de ? Académie des langues, fixée précisément au 11 janvier. L'évêque missionnaire refusa à plusieurs reprises. " Malheureusement, dit-il, je ne suis pas assez versé dans la diplomatie (2). " A la fin, il dut céder, et différer son départ de quelques jours.

Mgr Barnabo s'appliqua à le récompenser de ce sacrifice en lui procurant la grâce qui lui était la plus précieuse, celle d'une seconde audience du grand Pape. " Le Saint-Père, écrit-il à sa mère, a bien voulu m'accorder une seconde audience, dans laquelle il a joint à ses bontés ordinaires, un joli cadeau pour ma mission (3)."

" La vue du Chef de l'Eglise, dit-il à l'Archevêque de Québec, a je ne sais quoi de majestueux qui va au cœur et lui procure de bien douces jouissances (4). Aussi, u j'ai goûté à Eome un bonheur et une satisfaction qui ne se trouvent que là (5).

" Eome n'est semblable qu'à Eome, " remarque-t-il dans une lettre à Mgr de Mazenod (6). " L'évêque missionnaire profita avec soin des journées que lui ménageait la Providence pour " visiter le plus . possible " la Eome chrétienne et la Eome

(1) Lettre du 29 décembre 1851.

(2) Ibid,

(3) Calais, 18fêv. 1852. — 32e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(4) Montréal, 13 avril 1752. — Archives de l'archevêché de Québec.

(5) Ibid.

(6) Lettre du 29 décembre 1851.

païenne, voir " les merveilles de Fart accumulées par la piété de nos pères, " pour " étudier les institutions de bienfaisance, " pour prier et pleurer dans les églises. " Il y a loin, dit-il, de la sombre solennité de nos forêts à la brillante majesté des églises de Borne; mais quand le pauvre missionnaire, enveloppé de l'écrasante splendeur de la basilique sainte, dit la messe, tout comme il la disait sous la modeste tente de voyageur, il comprend, pour ainsi dire, mieux que tout autre, la divine unité de la religion sainte dont il est l'apôtre ( 1 ) . "

Mgr Taché laissa la Ville éternelle " le 12 janvier au soir. " N^"J sê" Le 17, il était à Marseille. Mgr de Mazenod l'accueillit de nou- "Marsei11*veau avec tout son cœur. Il lui donna, pour les missions du diocèse de Saint-Boniface, le P. Henri Grollier, que nous verrons établir sa tente près du Cercle Arctique et y mourir jeune encore, usé par les travaux et les souffrances. Il lui promit de lui envoyer, dans le cours même de Tannée, les Pères Eené Eémas et Yalentin Végreville, avec un Frère convers. Le fondateur le nomma son vicaire dans le diocèse de Saint-Boniface, ce qui ajoutait à ses pouvoirs d'évêque, ceux de supérieur régulier à l'égard de tous les Oblats qui y travaillaient. Le P. Bermond, auparavant supérieur, lui fut donné pour premier consulteur et moniteur ; les Pères Faraud, Tissot et Maisonneuve complétèrent le conseil vicarial.

Le fondateur aurait désiré garder plus longtemps ce fils qui Dê^J"1t de Mai"~ lui était si cher (2) ; " Il eût été bien agréable " aussi au jeune évêque, de prolonger son séjour à Marseille. Quand on a déjà respiré l'air de la forêt pendant plusieurs années consécutives, dit-il, il est assez naturel de soupirer après l'air moins vif, mais plus parfumé, de la civilisation; quand on a été si éloigné pendant longtemps, on sent, dans son cœur comme dans son esprit, le besoin de se reposer au milieu de ses frères, surtout quand ce délicieux repos peut se prendre auprès d'un père vé-

(1) Lettre du 29 décembre 1851.

(2) Lettre à sa mère, Calais, lSfév. 1852.

néré, qu'on aime d'autant plus qu'on a été plus longtemps sans le connaître. "

Mais Mgr Taché devait se hâter, s'il voulait être au milieu de ses sauvages pour l'époque annoncée, voyage à tia- H quitta Mgr de Mazenod le 26 janvier (1), en pleurant France. comme un enfant qui se sépare de son père pour toujours. Son cœur demeura gros. "L'octave des grandes solennités, écrit-il huit jours après au vénérable évêque, a à peu près toute la pompe de la fête elle-même ; l'octave de mon départ de Marseille laisse mon cœur en proie à la douleur que j'éprouvai en me séparant de celui que je suis si heureux de pouvoir appeler mon père (2)."

Il se rendit à Viviers, où il avait été sacré, et passa deux jours auprès de son frère en religion et dans l'épiscopat, Mgr Guibert ; il lui remit une croix pectorale de la part de Mgr de Mazenod, et reçut de lui en présent " la plus belle de ses mitres. " " Ce beau cadeau, dit-il, fut accompagné de plusieurs autres, bien dignes de la générosité des donateurs. Tout, pendant les deux jours que je passai à Viviers, fut de nature à resserrer les liens qui m'unissent à cette cité et à ses généreux habitants (3). "

De Viviers, il se rendit à Montélimart, où il entendit un discours de l'abbé Comballot, et, " par une diligence fort peu diligente, " à Notre-Dame de l'Osier. Là, il reçut l'oblation de deux jeunes Pères, qui lui exprimèrent le désir d'aller se consacrer aux missions de l'Ouest canadien, les aumônes de " quelques-uns des pauvres habitants, " dont la charité le toucha profondément, et toutes sortes de témoignages d'affection des Pères Burfin, Eichard et de tous ses frères en religion. Oui, dit-il, qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter avec des frères ! . . . Je m'estime heureux d'avoir été à l'Osier: ma bourse y a gagné, et mon cœur aussi (4). "

(1) Lettre à sa mère, Calais, 18 fév. 1851.

(2) Lettre datée de Lyon, 4 fév. 1852. — Archives rie la Maison générale.

(3) Ibidem.

(4) Lettre à Mgr de Mazenod, Tajou. 4 fév. 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

Il passa trois jours à Lyon (1), y vit le président et le secrétaire de Y Œuvre de la Propagation de la Foi et assista à une réunion du Conseil. " J'ai lieu d'espérer, écrit-il à Mgr de Mazenod, que nos missions n'y perdront pas (2). "

Il passa dix jours à Paris, occupé comme à Lyon des intérêts de ses chères missions (3). Il y était, depuis trois jours, quand tout à coup, " à sa grande surprise il voit entrer dans sa chambre MM. Desautels et Fréchette, qu'il avait laissés à Eome et qui " avaient fait diligence tout exprès " pour le saluer une dernière fois. Ils lui donnèrent des nouvelles de Mgr Prince et de M. Larocque qu'ils avaient laissés partant pour Naples (4).

Mgr Taché quitta Paris, le 17 février, en compagnie du

P. Grollier, " aimable jeune homme, écrit-il à sa mère, qui, lui

aussi, laisse sa mère veuve pour venir travailler à la mission de

l'Ile-à-la- Crosse. "

Le 18 février, il était à Calais, et le 19, à Londres, où il sé- Embarquement.

journa plusieurs jours.

Mgr, d'Arath s'embarqua à Liverpool, dans les derniers jours de février (5). Il souffrit du mal de mer; néanmoins, il trouva que l'Océan l'avait traité "avec assez de gentillesse (6). "

Il débarquait au Canada vers le milieu de mars. "Je me suis hâté de revenir, écrit-il, à l'archevêque de Québec, parce qu'il me faudra bientôt me hâter de partir. Je devrai quitter notre Canada dans la première quinzaine de mai: c'est bien vite, mais puisque je n'ai aucune des qualités nécessaires à un évêque, il me faut du moins ne pas manquer à la résidence (7). 99

(1) Lettre à sa mère, Calais, 18fêv. 1852.

(2) Lyon,4fév. 1852.

(3) Lettre à sa mère, Calais, 18 fév. 1852.

(4) Ibid.

(5) Il écrivait de Calais le 18 février : " Je m'embarquerai le mercredi ou le samedi de la semaine prochaine, c'est-à-dire le 25 ou le 28 février. '>

(6) Lettre à Mgr de Mazenod, Berthier, 23 mars 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(7) Montréal, 13 avril 1852. — Archives de l'archevêché de Québec.

Séjour au Canada

Durant tout le voyage, il avait porté le souvenir de sa mère dans les lieux de pèlerinage, dans les sanctuaires pieux, au saint autel surtout. Il avait trouvé le temps de lui adresser des lettres fréquentes, toutes pleines de ces effusions de son cœur si grand et si tendre, car, il aimait sa mère " autant dans la vieille France que dans la nouvelle (1). " Il alla la voir à Boucherville. Il faut savoir tout ce qu'il y a de vénération dans la femme canadienne à l'égard de l'évêque, pour comprendre les sentiments de Madame Taché en présence de son fils " revêtu de la vertu d'en haut : " ce fut un respect, une tendresse et des joies qui pouvaient lui donner l'intelligence des rapports de la Vierge divine avec son adorable Fils.

Il se rendit à Berthier, pour porter des consolations suprêmes à une tante malade de sa dernière maladie, Madame de Eouville, qui mourut bientôt, " après avoir puisé à longs traits dans la coupe des tribulations (2). "

A Berthier, Mgr d'Arath rencontra un jeune prêtre, qui avait passé une année à la mission de Pembina, et se trouvait alors vicaire dans cette paroisse. Pressé intérieurement du désir de consacrer toute sa vie aux missions, le jeune prêtre vint offrir ses services au coadjuteur de Saint-Boniface, en demandant en même temps la grâce d'être admis dans les rangs des Oblats de Marie Immaculée. L'évêque missionnaire reçut avec transport la demande du jeune vicaire de Berthier, destiné à devenir, sous le nom de Père Lacombe, un des plus grands héros du Nord- Ouest.

L'évêque missionnaire était dès le samedi. 21 mars, dans son

au Séminaire .

Hya?£tne c^er sém.inaire de Saint-Hyacinthe. " Notre vieux collège, lisons-nous dans la chronique de l'établissement, à la date du 28 mars, a revêtu un air de fête qui ne lui est pas ordinaire. Nous sommes véritablement dans une réjouissance de famille. La réception a été aussi solennelle et aussi splendide que nous la pouvions faire. Nous avons déployé drapeaux de toutes di-

Première rencontre de Mgr Taché avec le P. Lacombe

Trois visites

(1) Lettre à sa mère, Paris, S nov. 1851.

(2) Lettre à Mgr de Mazenocl, Berthier, 23 mars 1852.

mensions et de toutes couleurs. Aux fanfares joyeuses s'est mêlée la voix majestueuse du canon avec sonnerie à grandes volées des cloches de la ville (1). " Le 28 mars, dimanche de la Passion, le jeune évêque ordonna diacre, dans la chapelle du séminaire, M. Berthelet, un des professeurs de philosophie, avec lequel il avait été élève une année; puis il alla prêcher à l'église de Saint-Hyacinthe. Dans l'après-midi, il vint se mêler aux élèves dans la salle de récréation; l'un d'eux, Ad. Jacques lui lut une adresse de f élicitation, à laquelle il répondit " en termes remplis d'affection et de reconnaissance pour ses anciens maîtres ; " il félicita les élèves de recevoir leur éducation clans une si sainte maison et les excita à bien profiter des grâces de Dieu, " le tout avec des paroles affectueuses et entremêlées des souvenirs les plus attendrissants : aussi, plus d'une paupière s'est sentie humectée de larmes montant du cœur (2). "

Mgr Taché revint passer les premiers jours de la Semaine Sainte, au collège de Saint-Hyacinthe.

"Je suis à Saint-Hyacinthe, écrit-il au P. Aubert le Mercredi Saint: une éruption d'humeurs dans une jambe m'a forcé de me faire traiter. Le médecin dit que c'est le besoin de repos et qu'il n'y a pas lieu de craindre aucune conséquence funeste (3). " Le Jeudi Saint, Mgr d'Arath " chante la grand'messe et fait tout l'office, qu'il termine par le lavement des pieds (4). " " Monseigneur, dit la chronique du Séminaire, emporte avec lui non seulement nos plus vives sympathies, mais encore celles de tous les habitants de la ville et de la paroisse, qu'il a intéressés au suprême degré par ses prédications si saisissantes et en même temps si attendrissantes: aussi, ne part-il pas les mains vides, il a reçu d'abondantes aumônes pour ses missions (5). "

(1) Chronique rédigée par M. Thibault.

(2) Ibid.

(3) Séminaire de Saint-Hyacinthe , 7 avril 1852. — Archives de la Maison générale des ObZats.

(4) Chronique citée plus haut.

(5) Ibid.

Il vint une troisième fois à Saint-Hyacinthe, le mardi 27 avril, " avec plusieurs prêtres, ses amis et les nôtres, dit le chroniqueur, et fit, le 28 avril, des adieux qui furent " attendrissants de part et d'autre. " " Le jeune et affectueux Pontife répand sur nous ses bénédictions en implorant celles du ciel. La voix plaintive de David, par son psaume In convertendo, s'unit à notre voix sanglotante. La procession est formée; elle ressemble à un convoi funèbre. Sur une estrade, près de la gare, notre fanfare soupire une mélancolique symphonie, interrompue par le cri strident de la vapeur. Le convoi s'ébranle et s'éloigne. Il emporte avec lui l'objet de notre affectueuse tristesse; mais il ne saurait nous enlever son aimable et précieux souvenir (1). "

Ceux qui n'ont pas connu Mgr Taché, seront peut-être tentés de croire à une légère exagération dans les descriptions du chroniqueur de Saint-Hyacinthe. En réalité, il ne fait que peindre le jeune évêque, répandant fréquemment des larmes et les faisant couler sur les visages qui l'entourent. Demande de Mgr Taché dira à la fin de sa carrière : " Le tourment de ma

Frères ensel- °

fa R^Rongé. vie a été les écoles (2) '> " en e^e^ " la charité de Jésus-Christ l'a pressé (3) " toute sa vie à l'égard de l'enfance.

A peine sacré, il travaille à procurer des Frères enseignants à la Eivière-Eouge. Mgr Provencher a peur des dettes, même quand il s'agit de procurer des instituteurs aux enfants; mais son coadjuteur pense que pour cette œuvre on peut compter extraordinairement sur la Providence. La nécessité est, en effet, urgente (4). Les Sœurs Crises ont une école très florissante où la plupart des filles du pays, non seulement les catholiques, mais même les protstantes, spécialement celles des .bourgeois de tout le Nord-Ouest, reçoivent une éducation soignée. Leur école est

(1) Ibid.

(2) Nous avons entendu nous-même ces paroles sur les lèvres du grand évêque.

(3) Charitas enim Christi urget nos. II Cor., V, 14.

(4) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget, évêque de Montréal, 22 juillet 1852.

ouverte aux petits garçons; mais un grand nombre d'entre eux n'y vont pas.

" L'éducation des garçons, écrit-il à Mgr de Montréal, est excessivement négligée chez nos catholiques de la Eivière-Eouge : •la chose est d'autant plus pénible que nos frères séparés nous font la leçon. Les métis n'aiment point le gouvernement des femmes, ce qui peut contribuer à ce que les enfants ne vont pas à l'école (1). " " Oli ! dit-il dans une autre lettre, il m'est difficile de vous exprimer ce que je souffre. Je vois d'un côté des métis et même des sauvages élevés par des protestants et qui ont un degré bien passable d'instruction, tandis que parmi les nôtres, il y en a si peu que ce n'est véritablement pas la peine d'en parler. On nous le reproche, on nous accuse d'être la cause de cet état de choses, et, ce qu'il y a de plus pénible, on en accuse notre sainte religion (2). "

Mgr d'Arath fit de vives instances auprès de Mgr Bourget, pour obtenir " des Frères bien formés et en état d'enseigner convenablement le français et l'anglais (3). " Ces efforts furent couronnés de succès. Nous verrons bientôt les Frères des Ecoles chrétiennes à la Eivière-Eouge.

L'évêque d'Arath partit de Montréal, le lundi 10 mai, avec voyage de M. Lacombe et le P. G-rollier, non plus comme il y a sept ans, st-Boniface. en canot d'écorce, mais sur un bateau à vapeur.

Le vénérable évêque de Montréal trouvait " beaux les pieds " de ce jeune évêque revenant de Eome et de la France, avec les grâces de sa récente consécration et s'en allant "comme l'éclair " jusqu'aux extrémités du couchant " pour annoncer l'Evangile de paix (4) : " il avait voulu, par honneur, l'accompagner à travers les rues de la ville jusqu'au bateau. Désormais il y aura entre les deux évêques une amitié profonde qui sera

(1) Lettre au même, 22 mai 1851. — Copie dans les archives de l'archevêché de Saint-JBoniface.

(2) Lettre au même, 22 juillet 1852.

(3) Ibid,

(4) Is., LIT, 7.

l'appui de l'un et de Fautre parmi les difficiles devoirs de l'épiscopat, le jeune prélat vénérant Mgr Bourget comme son maître, le vieil évêque admirant son jeune collègue comme un beau soleil qui se levait au firmament de l'Eglise.

Les voyageurs traversèrent le lac Ontario par " un temps magnifique. " Ils eurent le temps, sans retarder leur route, " de visiter à loisir les admirables chutes du Magara. " " Je ne suis point poète, écrit Mgr d'Arath à sa mère; cependant si je voulais vous dire toutes les émotions que j'ai éprouvées, je trouverais bien à remplir mes quatre pages. " "Je vous envoie, ajoute-t-il, une toute petite croix, comme souvenir de cette visite des Chutes : elles est faite avec cle la pierre du Niagara même (1). "

Ils arrivèrent le 12 mai à BufTalo, où ils passèrent un jour auprès de leurs frères en religion et où Mgr Taché, " quoique encore au début cle son long voyage ", trouva le temps d'écrire une lettre de consolation à sa tendre mère (2).

Le 15 au matin, samedi, ils arrivaient à Détroit. Il avaient à traverser le lac Uuron, et à se rendre au Sault-Sainte-Marie, pour y prendre les canots qui se rendaient de cette ville à Saint- Boniface par le lac Supérieur, la rivière AYinnipeg et la rivière Bouge, et sur lesquels leur passage était retenu. Mais il ne se trouva point de bateau prêt à partir pour le lac Supérieur ; force leur fut d'attendre. L'évêque de Détroit était au concile de Baltimore ; ils furent accueillis " très cordialement " par " ces messieurs de l'Evêché " et y passèrent la journée du dimanche et celle du lundi (3). Enfin, le mardi, 18, il vint "un bien beau vaisseau " sur lequel ils s'embarquèrent l'après-midi. Mais il survint une autre cause de retard : " un fort vent " contraria la marche du bâtiment. Ils arrivèrent au Sault-Sainte-Marie, le

(1) Buffalo, 13 mai 1852. — 33e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) C'est la lettre que nous venons de citer.

(3) Lettre de M<rr Taché à sa mère, Détroit, 18 mai 1852. — 34e lettre de M. de la Broquerie-Taché.

AKCHEVÊQUE DE SAINT-BONIEACE

vendredi, 21, au matin. " Il était trop tard : " la condescendance des employés, " contrairement à ce qui se pratiquait communément en cas semblable, "n'était pas allée jusqu'à les attendre (1). 99 " Les canots étaient partis le 19 après-midi (2). "

Grand fut le désappointement de l'Evêque et de ses missionnaires, en se voyant à l'entrée du lac Supérieur, sans les moyens de continuer leur route, comme ils l'espéraient, par cette direction.

" Mais un vieux nord-ouest n'est déconcerté par aucun accident de voyage (3). " " L'action vaut mieux que les délibérations (4). " " Nous ne pouvons aller à Saint-Boniface par la voie des canots, à travers le lac Supérieur et la rivière Winnipeg, dit l'Evêque à ses compagnons; nous nous y rendrons par Galéna, Saint-Paul et les prairies, en chemin de fer, à cheval et en charrettes. 99

Aussitôt, ils se rembarquent sur le vaisseau qui vient de les amener et retournent à Détroit, où ils passent la journée du dimanche, 23 mai, recevant de nouveau la plus cordiale hospitalité au palais épiscopal (5).

Le lundi, ils s'acheminent vers Chicago, par le chemin de fer " qui s'inaugurait ce jour-là même (6). 99

A minuit, ils sont à Chicago. " Le mardi matin, 99 ils en partent " pour franchir les immenses plaines des Illinois. Ces plaines ont la plus grande ressemblance avec celles de la Eivière- Eouge. " Nous jouissons, M. Lacombe et moi, écrit Mgr Taché à sa mère, de cette ressemblance. Tout à coup, pour augmenter

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, la Rivïère-aux- Brochets, 21 juillet 1852. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Détroit, 23 mai 1852. —35e lettre de la collection de M. la Broquerie-Taché.

(3) Ibid.

(4) Lettre du 21 juillet à Mgr de Mazenod.

(5) Ibid.

(6) Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de V Amérique, p. 55.

le rapprochement, nous apercevons un faisan, oiseau qui ne se trouve que dans ces prairies et les bois du Nord: jamais la vue d'un oiseau ne me fit plus d'impression: c'est le premier que je voyais depuis mon départ de la Eivière-Kouge : triste, solitaire, au milieu d'une vaste plaine, ce pauvre oiseau me semblait un emblème de ma propre position et un envoyé de Saint-Boniface qui venait nous inviter à nous hâter de nous rendre où la volonté adorable de la Providence nous appelle (1). "

Mgr Taché arrive à Galéna le mercredi après-midi, 26 mai. Il s'embarque sur un bateau et, deux heures après, entre dans le Mississipi. " Quoique l'habitude de vivre dans les forêts, dit-il, m'ait un peu rendu insensible aux beautés de la nature, néanmoins je n'ai pu me défendre d'un sentiment très vif de plaisir en remontant ce grand fleuve. Je comprends l'enthousiasme de Chateaubriand. Les rives du Mississipi sont en général très escarpées et offrent une variété indéfinissable de points de vue (2)."

Le samedi soir, 29, les voyageurs sont à Saint-Paul. " Là, écrit Mgr Taché, il fallait faire nos adieux aux chemins de fer, aux bateaux à vapeur et à toutes ces inventions humaines dont le voyageur est bien aise de profiter (3). "

Il loue deux voitures, cinq chevaux et deux hommes. Il lui en coûte £75. " Si nous joignons à cela, écrit-il à Mgr Bourget, £25, que nous a coûté notre voyage du Sault ici et £20 de Montréal au Sault, nous aurons la somme de £120 (environ 3.000 francs) : c'est une bagatelle pour un lord, mais c'est bien gros pour un missionnaire (4). " " Cette dépense me pèse sur le cœur, ajoute-t-il; peut-être que j'ai été coupable en prolongeant mon séjour en Canada jusqu'au 10 mai. Il est vrai que j'avais l'espoir d'arriver à temps; mais peut-être que la jouissance du pays

(1) Saint-Paul {Minnesota), 31 mai 1852. — 36e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Ibid.

(3) Lettre du 21 juillet 1852.

(4) Saint- Paul (Minnesota), 31 mai 1852.

grandissait à mes yeux cet espoir et que plus de générosité de ma part eût ménagé aux missions un argent qui leur est si nécessaire. "

Le mercredi, 2 juin au matin, la petite caravane part de Saint-Paul ; elle comprend, outre les 2 hommes de service, Mgr d'Arath, M. Lacombe, le P. Grollier et M. Sinclair, de Saint- Boniface, revenant de la Californie. Les uns sont à cheval, les autres sont hissés sur les voitures, par-dessus les bagages (1).

Les cinq premiers jours, les voyageurs ont d'assez beaux chemins, " parce que, dit le narrateur, nous étions encore dans les arrirère-retranchements de la civilisation (2)." "A ma grande surprise, écrit-il à sa mère le cinquième jour du voyage, le monde civilisé va plus loin que je ne pensais : je m'étais figuré que la civilisation mettait à l'ancre à Saint-Paul; mais non: elle vient jusqu'ici, " Ile-au-Corbeau ou Crowing ; " on peut se rendre par steamboat ou stage (voiture publique) jusqu'à deux lieues d'ici (3). "

Mais ensuite, la caravane entre en plein " dans la sauvagerie (4). " " Nous ne rencontrerons plus d'habitation avant Pembina (5) " écrit-il à sa mère. Les maringouins et moustiques commencent à être plus nombreux que nous ne le voudrions; espérons pourtant qu'ils nous traiteront avec égard; sinon, nous leur ferons un petit boucan et force leur sera de nous épargner (6)." Il ajoute : "Il y a aujourd'hui quatre semaines que j'ai quitté Montréal, bonne Maman; je pourrais bien vous dire que la plaie du départ est encore toute fraîche, mais la divine Providence l'adoucit. Déjà depuis plusieurs jours, nous rencon-

(1) Lettre de Mgr Taché à sa mère, lle-au- Corbeau (Croiving), 7 juin 1852. — 37e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1852.

(3) Lettre du 7 juin 1852.

(4) Lettre à Mgr de Mazenod du 2 juillet 1852.

(5) Lettre à sa mère du 17 juin 1852.

(6) Ibid.

trons des bandes de sauvages; je vous assure que la vue de cesinfortunées peuplades est propre à exciter le zèle de jeunes missionnaires. Pauvres nations ! . . . Pauvre humanité d'avoir des membres si peu au niveau de sa noble origine et de ses hautes destinées. "

Pour se rendre à Saint-Boniface, deux routes s'offraient devant les voyageurs, " Tune par les prairies, plus belle, mais plus dangereuse " depuis la guerre entre les Sioux et les Américains, parce que les Sioux y commettaient à tout instant des pillages et des meurtres, " l'autre par le bois, plus sûre, mais abominable à l'époque des hautes eaux (1)." Par crainte des Sioux, la petite caravane, qui avait longé le Mississipi depuis Saint-Paul, le traversa à l'Ile-au-Corbeau, le 10 juin, et s'engagea dans le chemin des bois.

Cette année-là, le dégel et les pluies avaient amené dans le bassin du Mississipi et dans celui de la rivière Eouge un déluge comme on n'en avait pas vu depuis 1826. Les eaux s'étaient déjà considérablement retirées; mais dans les endroits bas, le sol en était encore recouvert; ailleurs, la terre, spongieuse depuis le dégel et détrempée par les eaux, ne présentait point assez de fermeté pour porter les chevaux et les voitures; les chevaux enfonçaient dans la vase jusqu'au poitrail et les voitures jusqu'aux essieux: ils embourbaient, selon l'expression du pays. "Nous avons voyagé, écrit l'Evêque d'Arath à sa mère, dans Veau, dans la boue et sur la terre. Je n'avais pas encore l'idée qu'on pût voyager par de tels chemins. La Providence a cependant eu soin de nous, le tout s'est réduit à nous mouiller et à nous salir. C'était une chose assez singulière de voir un évêque et deux prêtres plongés dans la boue jusqu'à la ceinture et faisant l'humble métier de bêtes de somme, pour arracher de la boue et les chevaux et les voitures, et cela non pas une fois, mais des centaines de fois; nous en étions pour un peu nous laver, en nous réjouissant d'avoir échappé à un marais et en nous préparant à

(1) Lettre à sa mère du 17 juin 1852.

en traverser mi antre (1). w " On trouverait étrange à Marseille et même ailleurs, dit-il à Mgr de Mazenod, de voir un évêque et deux prêtres enfoncés clans des bourbiers jusqu'aux genoux, ou dans l'eau jusqu'à la ceinture, attelés à des charrettes. Eh bien, tel a été littéralement notre genre de vie, pendant 18 jours: non pas une fois seulement par jour, mais quelquefois des journées entières. Nous avons vu jusqu'à vingt fois en un même jour, nos chevaux s'enfoncer tellement dans la boue, qu'il leur était presque impossible de s'en arracher, même sans leurs fardeaux; et, comme les deux hommes à notre service ne suffisaient pas à la besogne, vos chers enfants et très humbles serviteurs étaient obligés de leur venir en aide et de se constituer modestement les remplaçants des chevaux (2). " L'Evêque, ajoute plaisamment: "M. H. . . me conseillait, l'année dernière, de ne pas abaisser ma grandeur jusqu'à la jevalerie: cette fois, je l'ai abaissée plus bas, parce que nous avons fait ce que les chevaux ne pouvaient pas faire (3). " " Plus qu'indigne de la sublime dignité à laquelle j'ai été élevé, écrit-il à Mgr de Québec, j'étais bien aise d'abaisser ma personne à des fonctions plus en rapport avec mon peu de vertu que les devoirs sacrés de l'épiscopat (4). "

Le P. G-rollier trouvait sans cloute que les chemins d'Amérique ne valaient pas ceux de France. Quant à M. Lacombe, il s'était constitué, dit Mgr Taché, " notre valet de poste : les besognes désagréables et fatigantes ne nous arrivaient qu'après avoir épuisé ses ressources : sa gaiété, sa complaisance et ses égards pour nous " durèrent autant que les peines du voyage (5).

Le 25 juin, vendredi, la caravane est à Pembina. " Me voici encore une fois dans une habitation, écrit l'évêque missionnaire

(1) Pembina, 25 juin 1852. — Nc .38 de la collection de M. de la Broquerie-Taché. Cette lettre a été imprimée.

(2) Lettre du 21 juillet 1852.

(3) Lettre à sa mère, 25 juin 1852.

(4) Saint-Boni face, 2 juillet 1852.— Archives de l'archevêché de Québec

(5) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 décembre 1852.

VIE DE MGR TACHÉ, O. M. I.j

à sa mère, après 18 jours de sauvagerie (1)." Les voyageurs en repartent le samedi à midi. " Le lundi matin, dit le P. Taché à sa mère, un homme fut tué et un autre blessé par les Sioux, qui se trouvaient en embuscade. Ils auraient bien pu nous en faire autant, si nous avions été quelques jours en retard. Ceci doit vous rassurer, ajoute-t-il, en vous prouvant que Dieu a soin de nous, et qu'il ne nous arrivera que ce qu'il plaira à sa sainte volonté (2) . "

Cependant, le dimanche, 27 juin, Mgr Taché et ses deux compagnons arrivaient à Saint-Boniface.

" La joie du retour, écrit le jeune Evêque, fut bien diminuée par la vue du désastre qui venait de fondre sur la colonie de la Rivière-Rouge. Un déluge à peu près égal à celui de 1826, a emporté un très grand nombre de maisons, de granges, d'étables et toutes les clôtures et mis la majorité des habitants dans l'impossibilité de semer du blé. C'est un spectacle bien triste que celui que présentent les ruines occasionnées par ce fléau. L'eau est venue jusqu'au niveau du sanctuaire, quoique l'église soit dans un des points les plus élevés. Les bonnes Sœurs allaient en canot dans leur maison (3). " L'eau avait monté de 25 pieds environ au-dessus de son niveau ordinaire (4), et tenu Mgr Provencher " plus d'un mois prisonnier " dans son propre palais. " Il y avait cinq pieds d'eau, écrivait-il à Mgr de Québec, autour de ma maison ; encore 2 ou 3 pouces de plus, et elle était sur le plancher du 2e étage (5). Je ne suis pas sorti, mais j'étais comme sur un vaisseau en pleine mer; j'entendais jour et nuit des vagues poussées par des vents furieux battre les murs du premier étage de ma maison, comme je les ai entendues dans

(1 ) Lettre du 25 juin 1852.

(2) Rivière-aux-Brochets, 23 juillet 1852. -F 39 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(3) Lettre citée à l'archevêque de Québec, 2 juillet 1852.

(4) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1852.

(5) Style canadien. Au Canada, on compte pour le premier étage ce qu'on appelle en France le rez-de-chaussée.

AKOHEYÊQUE DE SÂINT-BONIFACE

mes voyages d'outre-mer. L'eau a monté jusqu'au 20 mai. Les gens et les troupeaux s'étaient réfugiés au loin dans les prairies. Personne n'a péri. On n'a pu semer de l'orge que vers la fin de juin, ainsi que les patates ; tout cela mûrira si Dieu nous donne une saison exprès. L'église et ma maison ont servi de hangars publics; toutes les autres maisons étaient en danger d'être emportées (1)." Les semailles n'avaient pu avoir lieu, ce qui faisait redoubler la famine. " L'inondation, disait Mgr Provencher, a ruiné notre pays déjà si pauvre (2). "

A toutes ces tristesses, s'étaient jointes de vives inquiétudes quand on avait vu arriver les canots sans l'évêque d'Arath et les missionnaires attendus, sans une seule lettre qui expliquât la cause de cette absence.

L'arrivée de Mgr Taché, du P. Grollier et de M. Lacombe Changea la tristesse en joie. Le vénérable évêque éprouva un grand bonheur à la vue du renfort qu'il recevait et de celui qui lui était annoncé. "Je vais me trouver plus riche en prêtres que jamais, écrivait-il quelques jours après à l'archevêque de Québec : je pourrai faire opposition à l'évêque " anglican " de Kupert's land, qui ordonne métis et sauvages: je crains plus la bourse que le personnel du personnage: l'argument du ventre amène à lui les sauvages (3). " Il éprouva surtout une immense consolation en voyant son jeune coadjuteur que remplissaient les grâces du Saint-Esprit et que louaient toutes les bouches de la renommée : il bénissait Dieu qui daignait lui donner une si grande joie avant de mourir. " Il paraît, disait-il à l'archevêque de Québec, que mon coadjuteur a été bien vu partout où il a passé. On me dit mille bonnes choses sur son sompte, je m'en réjouis beaucoup. Prions Dieu qu'il lui fasse produire des fruits abondants pendant un ministère qui peut de beaucoup dépasser le mien, vu sa jeunesse; je le souhaite. Je désirais un

(1) Lettre du 6 juillet 1852. — Copies de l'archevêché de Saint-Boniface, t. 2, pp. 296-297.

(2) Ibidem.

(3) Lettre du 6 juillet 1852. — Copies de l'archevêché de Saint-Boni face.

coadjuteur plus capable que moi, je ne doute pas de l'avoir trouvé. Il possède les langues pour se faire entendre de tout son peuple, il a l'activité de la jeunesse, la prudence de plus d'un vieillard. Je ne crois pas que l'expédition des affaires le gêne. On dirait que Dieu s'en est mêlé, je l'en remercie bien, qu'il le prenne sous sa sainte garde (1)." "Je suis charmé, écrivait le vieil évêque à Mgr de Mazenod, de la bonne opinion que Y. G. a conçue pour mon jeune coadjuteur: jeune, robuste, très actif, je le crois très bien calculé pour sa place. Je ne doute pas qu'avec l'aide des prières de sa Congrégation, il ne produise des fruits abondants parmi les infidèles et les fidèles qui lui sont confiés. Tous ceux qui ont eu occasion de le connaître, me félicitent sur mon choix et font force louanges sur la personne choisie. " Il ajoute en faisant allusion aux circonstances de l'élection de son coadjuteur: "Vous dites que je vous ai joué un tour : c'est sans malice et sans volonté de ma part . . . Moi, je pense que c'est Dieu qui vous en a joué un bien plus beau et qui tourne à mon avantage. Si ma lettre vous fût parvenue à temps, vous auriez peut-être mis opposition à l'émission des bulles : le coup aurait été manqué et le diocèse abandonné, puisque vous aviez résolu de rappeler tous vos sujets. Tâchez de ne plus donner entrée chez vous à une si mauvaise inspiration. La première se serait exécutée, il paraît, sans qu'on en eût rien su ici. Je n'ai plus que quatre prêtres séculiers; les évêques du Canada n'en ont pas assez pour eux; on n'a pas grande chance à en faire venir de loin quand ils n'appartiennent pas à un corps. Laissez donc vos enfants exploiter cette partie de la vigne du Seigneur: elle est d'une pénible culture. Tous les pays de mission ont leurs misères, le froid, le chaud, la faim, les prisons, la mort, selon leur situation sur le globe. Le principal est de s'assurer le ciel ; le chemin part d'ici comme de partout ailleurs (2). "

(1) Lettre du 6 juillet 1852, p. 299.

(2) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de Mazenod, 19 novembre 1582.

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