TROISIEME VISITE DE MGR TACHE DANS LES MISSIONS DU NORD
Il y avait quatre ans que Mgr Taché n'avait pas visité les mis- HceStteS visite, si'ons clu Nord. Le premier pasteur a la charge principale de toutes les églises qui lui sont confiées ; puis il avait une si grande affection pour ses missionnaires et ses sauvages que c'était comme un besoin pour lui de les voir de temps en temps.
Il partit de Saint -Bonif ace le mercredi, 3 octobre, dans l'après- Départ, midi, après des adieux pleins d'émotion à la population accourue pour le saluer et recevoir sa bénédiction. " Je ne vous parlerai pas de mes adieux, écrit-il à sa mère : vous connaissez mon cher faible. J'aime trop ceux avec lesquels je vis, j'en suis trop aimé pour les,- laisser sans émotion (1)."
Il passa la nuit " à la Prairie du Cheval Blanc, chez l'excel- De st-Boniface
r 7 au
lent M. Thibault. " Le lendemain, il se rendit, en compagnie fort Ellicede son vicaire général, " à un endroit appelé le Portage, où déjà l'attendait le jeune sauvage qui devait être" son guide; la tente était montée, le feu allumé. " Le prélat et le grand vicaire profitèrent " de l'un et de l'autre " et passèrent ensemble la nuit.
Le 5 au matin, Mgr Taché fit ses adieux à M. Thibault et continua sa marche "avec le jeune sauvage et trois chevaux. " " Je trouvai ma solitude un peu complète, dit-il; car il y a déjà trois ans que je n'ai pas fait de voyage de long cours; puis, le désert est si grand quand on le parcourt seul avec un sauvage (2). " Il plut " toute la journée : " " ce qui ralentit beau-
(1) Rivière aux Castors {Fort Ellice), 10 octobre 1860. — Collection de M. de la Broqnerie-Taché, n° 81.
(2) Ibid.
coup la marche " et ne contribua pas peu à " assombrir " les pensées.
Le 6, " il faisait beau temps. 99 L'Evêque prolongea sa marche " bien avant dans la soirée, " rejoignit " un parti de neuf hommes qui voyageaient dans la même direction, " fit route avec eux le 7 et le 8, et arriva le 9, vers midi, à la Rivière-aux-Castors ou fort Ellice (1).
DufortEiuce Laissant ses compagnons continuer leur route, il s'arrêta au
an fort de la r °
montagne ae fort pour " instruire et confesser sept familles catholiques 99 qui
Tondre et au r r ^ *
fortcariton. y vivaient "et ne voyaient des prêtres que très rarement (2)."
Le lendemain, il leur dit la messe, et, reprenant sa route, il marcha quatre jours. Le dernier jour, qui était le 14 octobre, il demeura à cheval 12 heures, galopant presque continuellement," de manière à " plus que doubler la marche ordinaire 99 9 et arriva à 8 heures et demie du soir au fort de la Montagne de Tondre (3). Hier, en arrivant, dit-il, " j'avais bien un peu les côtes sur le long; aujourd'hui, je les ai sur le travers (4)." Néanmoins, il se remit en marche le 16 et arriva au fort Carlton le 20 octobre. C'était le samedi.
Pendant ces dix-sept jours de voyage, il avait " déploré partout sur son passage le triste état d'infidélité dans lequel gémissaient encore les tribus de cette partie de son diocèse. Ces peuplades infortunées, abreuvées d'eau de feu par les traiteurs de pelleteries, semblaient sans doute bien éloignées du royaume de Dieu. Le Seigneur a parmi eux ses élus (5). " De cariton a En partant de Saint-Boniface, Monseigneur avait l'intention
crosse. de se rendre directement à Notre-Dame des Victoires, puis à Saint- Joachim et au lac Sainte-Anne; à Carlton, il modifia son itinéraire. Il avait vu son Coadjuteur partir malade de Saint- Ci) Lettre citée, 10 octobre 1860.
(2) Ibid.
(3) Fort de la Montagne de Tondre, 15 octobre 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, nQ 82.
(4) Ibid.
(5) Vingt années de Missions , p. 124.
Boniface au mois de juillet avec trois Sœurs Grises; il apprit à Carlton combien le voyage avait été long et pénible. " De Carlton, si le temps se maintenait beau, 99 il " pouvait, en dix jours, atteindre l'Ile-à-la-Crosse, revoir 99 sa " chère mission de Saint- Jean-Baptiste, 99 surprendre Mgr Grandin et par cette surprise lui causer une immense joie, contempler ses chères filles de la Charité, établies auprès des sauvages, s'entendre avec son Coadjuteur, et lui communiquer les lettres importantes " qu'il avait reçues depuis leur dernière entrevue (1). Il prit donc la résolution de se rendre d'abord à l'Ile-à-la-Crosse, " quitte à souffrir plus tard en route, et à payer de la jambe les jouissances du cœur et les consolation de l'âme (2). 99
"Le 23 octobre, Mgr de Saint-Boniface laissait Carlton. A peine était-il parti du fort que la neige commença à tomber, le temps se mit à l'hiver, ce qui n'était que le cours ordinaire des choses à cette époque et en ces régions (3). 99
Le prélat, "menacé de rencontrer des difficultés peut-être très graves, " s'adressa à l'archange dont la fête tombait le lendemain, saint Raphaël. En récitant les premières vêpres, il fit un vœu à l'archange des voyageurs, pour obtenir de sa protection qu'il pul arriver à l'Ile-à-la-Crosse la veille de la Toussaint. Sa demande fut exaucée.
" Le 30 octobre, raconte-t-il, nous arrivions à l'Ile-à-la-Crosse, A"iur aer pas plus attendu, mais tout aussi bien venu que l'eussent été, à à-la-Cros notre place, les saints de Dieu dont nous devions faire la fête le lendemain. Au premier jour libre, une messe solennelle d'actions de grâces fut célébrée en l'honneur de saint Eaphaël, parce qu'il avait entendu la demande souvent répétée: Ut cum pace, salut e et gaudio revertamur ad propria. Ad propria ! Mon Révérendissime Père (4), pardonnez à mon cœur qui donne ce titre
(1) Vingt années de Missions , p. 124.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Le Rme P. Fabre, Supérieur général des Oblats.
à rile-à-la-Crosse. Ce cœur a battu autrefois si fortement sur cette plage lointaine et déserte, il Ta tant aimée ! Notre corps aussi y a souffert et Fa arrosée de ses sueurs; nous l'avons habitée pendant "dix ans, et pendant longtemps nous avons cru que nous y reposerions à notre heure dernière. C'est assez pour justifier l'appellation: ad propria. Puis, appelé à nous fixer ailleurs, nous ne sommes pas devenu étranger au berceau de notre vie de missionnaire. Ne sont-ce pas nos frères qui continuent l'œuvre sainte à laquelle nous avons travaillé, et cultivent avec tant de soin le figuier que nous avons planté de nos mains et arrosé de nos sueurs ? L'admirable union des cœurs dans les doux liens de nos saintes Règles ne rend-elle pas nôtre ce qui est leur ? De plus ces chrétiens que nous avons baptisés, que nous avons nourris du pain des forts, auxquels nous avons communiqué les dons du Saint Esprit, ne sont-ils pas une portion du troupeau confié à notre sollicitude pastorale? C'est en leur faveur que nous nous privons du bonheur d'avoir auprès de nous notre digne et bien-aimé Coadjuteur. Oh! oui, oui, ad propria. Dieu ! comme notre poitrine se soulevait sous les battements de notre cœur, à mesure que notre œil voyait se dessiner le riant tableau qu'offre à la vue le joli établissement de nos Pères de rile-à-la-Crosse ! Elle est gentille et proprette cette petite église, qui fixe les regards et semble s'abaisser pour laisser voir les proportions et les formes de la maison des Missionnaires Oblats d'un côté, et de l'autre du couvent des Missionnaires Sœurs de la Charité. Et là-bas, à côté, sur la montagne, cette magnifique Croix, au pied de laquelle s'étend le gracieux paysage qu'elle abrite et protège de sa vertu divine .( 1 ) . "
Arrivé à Plle-à-la-Crosse le 4 octobre précédent 1860, comme nous l'avons rapporté plus haut, Mgr G-randin avait béni dès le lendemain la maison et la chapelle préparées pour les Sœurs avec les aumônes des Chartreux de France et dédiées pour cette raison à saint Bruno; puis il y avait introduit ces anges de la charité
(1) Vingt années de Missions , pp. 123-125.
" avec un jeune homme malade qu'elles voulurent bien accepter, soigner et guérir. " Il avait donné ensuite la mission aux sauvages avec les Pères Végreville et Moulin. Enfin, il s'était mis en retraite avec trois autres Pères et trois Frères convers et en avait donné les instructions; la retraite touchait à son terme quand Mgr Taché arriva à l'improviste (1).
Avec quelle consolation, le cœur de l'Evêque de Saint-Boniface se reposa sur celui de son cher Coadjuteur. Il embrassa les Pères et les Frères, particulièrement le dévoué F. Dubé, salua les bonnes religieuses, arrivées tout récemment. Ensuite, " tout le monde entrait à l'église pour offrir au Dieu de charité cet instant d'un bonheur qui surpasse même l'idéal que l'imagination peut s'en former. Des surprises de ce genre ne se rencontrent pas souvent dans la vie (2). "
"Notre retraite fut finie, ajoute Mgr Grandin; mais la clôture fut des plus solennelles. Ce fut le Kme Vicaire qui reçut nos vœux. Nous nous trouvions huit Oblats réunis ; je crois que pareille chose ne s'était pas encore vue dans l'immense diocèse de Saint-Boniface. Aussi nous laissâmes-nous aller à la joie : il n'y a pas d'enfant de retour en vacances, qui se réjouisse avec plus d'entrain que nous ne le faisions tous (3). "
" Le temps était précieux ; " Mgr Taché en employa une grande partie à conférer avec son Coadjuteur des intérêts généraux des missions du Nord. Ce que les deux prélats étudièrent le plus ensemble et décidèrent définitivement, ce fut la division même du diocèse de Saint-Boniface. Les Pères de la rivière Athabaska-MacKenzie, " effra}^és de leur isolement et de leur éloignement, convaincus d'ailleurs avec raison de l'importance de leurs missions, demandaient qu'on leur donnât un évêque à eux, un évêque qui, demeurant avec eux, pût les diriger et, par le poids de son influence et de la considération qui nécessaire- Ci) Mgr Grandin, Quelques Notes stn Mgr A. Taché, 0. M. I.
(2) Vingt années de Missions , p. 125.
(3) Mgr Grandin, Quelques Notes
ment entoure ceux qui sont revêtus des premières dignités de l'Eglise, les empêchât d'être exposés aux mille tracasseries qu'ils avaient déjà eu à endurer; un évêque roi, " disait le P. Grollier, à opposer au traiteur, roi du Nord ; un évêque des lieux qui n'eût pas à courir du midi au septentrion, seulement à de rares intervalles, mais qui fût toujours là pour répondre à toutes les demandes, satisfaire à toutes les exigences (1)."
Cette demande était trop conforme aux conditions essentielles de l'organisation Hiérarchique donnée par Dieu à son Eglise comme aux nécessités de ces missions lointaines, pour ne pas rencontrer la faveur des deux grands évêques.
" Nous fûmes vite d'accord, raconte Mgr Grandin, sur la nécessité de la division; mais il était plus difficile de trouver les candidats voulus; il fallait un Oblat et un Oblat qui parlât le montagnais. Trois Oblats seulement, à part les deux évêques, pouvaient être considérés comme sachant le montagnais: tous étaient zélés, mais tous n'avaient pas le talent d'administration. Mgr Taché mit de suite en avant le nom du digne P. Faraud ; mais moi, quoique nommé évêque sans avoir aucune des qualités voulues, — c'est Mgr Grandin qui parle, — tout en appréciant ses qualités, j'avais cru découvrir quelques petits défauts. " Cher seigneur, me répondit Monseigneur de Saint-Boniface, si "pour être évêque il fallait être parfait, ni vous ni moi ne le " serions : le P. Faraud est capable, il est zélé et pieux, que " faut-il de plus ? " J'acquiesçai à ce raisonnement (2). "
" Il fut donc décidé que l'on demanderait au Souverain Pontife la division du diocèse de Saint-Boniface en en retranchant les districts de la rivière MacKenzie et de la rivière Athabaska, pour former un nouveau siège; puis que le vicaire de Jésus- Christ serait supplié de préconiser le P. Faraud comme évêqueroi (ou valet) de ces froides régions. Dans la crainte que cette mesure ne rencontrât trop de difficultés, il fut décidé que l'E-
(1) Vingt années de Missions , p. 125.
(2) Mgr Grandin, Quelques Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.
vêque de Saint-Boniface irait en Canada l'été suivant, pour obtenir le consentement de l'archevêque de Québec et des autres suffragants de la province; qu'en attendant la conclusion de cette importante affaire, Mgr Grandin partirait au printemps pour visiter les districts d'Athabaska-MacKenzie ; au lieu d'une simple visite, il y prolongerait son séjour assez longtemps pour tout régler à la plus grande gloire de Dieu (1). " Le P. Faraud au contraire, serait chargé de l'Ile-à-la-Crosse, etc., " se rapprocherait ainsi, sans s'en douter, de Saint-Boniface, prêt à partir au premier signal donné (2). "
Les deux prélats décidèrent aussi que la mission du lac Caribou, abandonnée depuis bien des années, serait reprise. Le P. Végreville fut destiné à en faire la visite et se mit en route le 28 octobre. Ils jugèrent nécessaire d'envoyer un missionnaire au fort Carlton ; le P. Moulin partit le 1er décembre pour y aller passer une partie de l'hiver.
Cependant l'Evêque de Saint-Boniface, après avoir concerté avec son Coadjuteur ces mesures si fécondes en fruits de salut, n'attendait, pour reprendre sa route, que le moment où les lacs et les rivières seraient gelés. " Mais il y avait là tout auprès des Scolastique, " les bonnes Sœurs Grises, " qui croyant entendre des entretiens en quelque chose semblables à ceux du vénérable P. Benoît, en désiraient la prolongation. Elles demandaient non des orages et des tempêtes, mais au contraire, la continuation de la belle saison. Elles avaient été jusqu'à prophétiser que contrairement à ce que l'histoire du pays pouvait faire prévoir, le lac de 1' Ile-à-la- Crosse ne se glacerait pas avant le 23 novembre, anniversaire du sacre de Mgr Taché. Cette prophétie s'accomplit à la lettre. De mémoire d'homme, on n'avait jamais vu pareille température en pareille saison. Ce n'est que le 24 novembre que l'on commença un peu à marcher sur la glace du lac. Il fallut donc, le 23, passer par tout le cérémonial d'une
(1) Vingt années de Missions , pp. 126-127.
(2) Mgr Grandin, Quelques Notes
fête pompeuse. La nuit suivante, on se fit des adieux d'autant plus pénibles, ce semble, que les jours de la réunion avaient été plus heureux et plus gais ( 1 ) . " " La visite de Mgr Taché^ écrivait plus tard Mgr Grandin, a été pour nous un grand encouragement, mais je fus heureux de constater qu'elle lui fit du bien à lui-même. Son grand cœur aimait extraordinairement ses missionnaires et aussi ses sauvages: aussi ce fut une jouissance pour lui à Plle-à-la-Crosse de se voir tant aimé. Il avait aussi besoin de trouver un ami de temps en temps pour soutenir son courage. C'était enfin une douce joie pour lui de pouvoir espérer la division de son diocèse et par là de voir le bien se faire sur une plus grande échelle (2). "
Mgr de Saint-Boniface voulait se rendre à N.-D. des Victoires. Mais les chemins étaient affreux ; le lac Froid, qui était sur la route, n'était pas encore gelé. Le prélat se trouva forcé de dévier du chemin ordinaire. " Il se rendit au fort Pitt, où il arriva épuisé de fatigue, après dix jours d'une marche bien pénible. De là, il renvoya à l'Ile-à-la-Crosse ses guides et ses chiens, changea les traîneaux, qui s'étaient complètement usés sur la terre et sur les troncs d'arbres; puis, montant lui-même à cheval, il se dirigea vers le lac la Biche, où il arriva la cinquième journée. C'était le 8 décembre. Malheureusement, c'était au soleil couché; toute la diligence possible n'avait pas permis au prélat d'arriver à temps pour célébrer les saints mystères (3)."
En revanche, il avait la joie de voir les Pères Tissot et Maisonneuve et les Frères Bowes et Salasse.
Il aurait aimé à demeurer quelque temps avec eux; mais ne comptant pas sur les retards que le mauvais état des chemins et les autres circonstances avaient amenés, il avait annoncé la fête de l'Immaculée-Conception comme le jour où il donnerait la con-
(1) Vingt années de Missions , p. 127.
(2) Quelques Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. J.
(3) Vingt années de Missions , p. 128.
hrmation au lac Sainte-Anne. Ce jour était déjà passé. " Craignant que la population de cette mission, fatiguée d'attendre, ne se dispersât dans les forêts et les prairies avant son arrivée, il se vit forcé, quoique à regret, d'abréger un séjour qui lui eût été si agréable. Après s'être assuré de l'état de la mission et avoir pris les mesures que lui suggéraient les cireons- • tances, il s'éloigna des missionnaires que ce prompt départ con- , trariait aussi (1)."
Il se mit en route le jeudi, 13 décembre. " La veille, deux Dê£c^tPeTnne hommes avaient pris les devants avec les chevaux, les provisions et les bagages destinés au voyage. L'Evêque partit avec le fidèle Alexis Cardinal, " " que tout le monde doit connaître ou devra connaître, et un traîneau attelé de quatre chiens. La neige n'était pas assez profonde, en sorte qu'au lieu de monter sur le traîneau, Mgr demanda à ses jambes les services accoutumés. Le 14, maître Alexis donnait l'éveil dès 1 heure du matin, prétendant que ce n'était pas trop tôt pour pouvoir atteindre ce jour-là même ceux qui avaient pris les devants. Après un précoce déjeuner, l'Evêque et son guide reprirent le sentier mal frayé et continuèrent leur pénible marche. Vers 10 heures, nous nous arrêtâmes pour prendre un peu de nourriture ; la rareté du hois ne nous permit de faire que très peu de feu. Je m'assis auprès, quelque peu triste, raconte Mgr Taché. J'avais froid, j'avais faim, j'étais fatigué.
" Dans cette position pénible, à plus de trois cents lieues de LecJ^; aù Saint-Boniface, il me vint en pensée de regretter mon habita- brasier petit tion, l'espèce de bien-être que j'y aurais goûté, si quelque enchantement féerique m'y avait tout d'un coup transporté. Hélas! pourquoi faut-il donc que nous soyons si facilement portés à désirer ce que nous n'avons pas, a regretter le sort que nous fait la Providence, pourtant si bonne et si paternelle? Comme l'on sait peu quelquefois ce que l'on souhaite ! . . . Dans cette circonstance, auprès d'un petit brasier qui me réchauffait à peine, j'é-
(1) Vingt années de Missions , p. 128.
tais porté à regretter les calorifères de l'évêché de Saint-Bonif ace, et, à cette même heure, ces mêmes calorifères réduisaient et mon évêché et ma cathédrale en un immense brasier dont la violence détruisait en quelques instants ces édifices qui m'étaient si chers. Je trouvais désagréable le sifflement du vent agitant avec bruit les sommets des arbres décimés de la forêt, me glaçant moi-même, et j'aurais voulu être là où j'aurais entendu le craquement de nos édifices religieux s'affaissant sous le poids de la destruction et lançant à ceux qui les environnaient des torrents de feu et de flammes. J'étais tenté de trouver pénibles quelques souffrances physiques, et Dieu m'épargnait les tortures morales, les déchirements du cœur, que m'aurait causés la vue du désastre qui venait f ondre sur nous (1). "
Nous raconterons plus, loin ce désastre, visite au lac "Le soir du même jour, l'Evêque de Saint-Boniface rejoignit ses hommes et ses chevaux, et sans se soucier trop de son palais, dont il ignorait la destruction, étendait simplement sa couverture au pied d'un arbre, et s'y reposait tranquillement. Le 15, de grand matin, l'Evêque et sa suite étaient en selle, et, le 19 arrivaient à Saint-Joachim. Le P. Lacombe en était parti le matin même. Nous continuâmes, et dès le lendemain nous rencontrâmes d'abord le P. Caër, qui s'en allait passer les fêtes de Noël à Saint-Joachim. Un peu plus tard, c'était le P. Lacombe, qui nous attendait si peu qu'il ne voulut pas nous reconnaître lorsque nous le rencontrâmes à l'improviste au milieu de la forêt, et que nous l'invitâmes à rebrousser chemin. Tout occupé du soin de ses chiens qui menaçaient de s'embarrasser au milieu des voitures qui les précédaient, il trouva notre Grandeur trop haut placée sur son cheval et se confondit en une masse de " Est-il possible ? " qui nous donna tout le plaisir de lui sauter au cou et de lui reprocher son incrédulité (2). " En effet, l'Evêque arrivait onze jours après l'époque indiquée pour sa visite. Il acheva
(1) Vingt années de Missions , pp. 128-129.
(2) lbid.f p. 130.
1er Vol. — p. 435.
Tannée 1860 et commença Tannée 1861 dans la compagnie des missionnaires de Sainte- Anne, " jouissant du bonheur de s'entretenir avec eux et d'atténuer par là la monotomie de leur isolement (1)."
Il leur raconta et ils écoutèrent avec un plaisir particulier ce qu'il savait du voyage de Mgr G-randin, de ses épreuves, du bien fait par les Oblats jusqu'à l'extrême nord (2), " épanchant son âme dans la leur, les encourageant et s'encourageant luimême à la grande œuvre qui leur était confiée.
Un jour " il vit arriver un chef pied-noir qui venait demander au prélat de donner un missionnaire à sa nation, promettant en retour que non seulement le prêtre ne serait pas molesté, mais qu'au contraire, par considération pour lui, on éviterait de porter la guerre dans les camps ennemis quand le missionnaire y serait. On convint même d'un signe facile à reconnaître et qui serait respecté de tous : cette marque convenue c'était un drapeau blanc sur lequel serait une croix rouge (3). "
" Cette démarche de la part d'un chef pied-noir acheva de dé- cihoix de i'emterminer TEvêque de Saint-Bonif ace à fonder un nouvel établis- st-IibStf d< sèment d'où l'on pourrait atteindre plus facilement les Pieds- Noirs (4). " D'autres raisons conseillaient au prélat cette nouvelle fondation. Les métis augmentaient en nombre autour de Sainte-Anne, attirés par la présence des missionnaires. Or, en cet endroit, le sol était peu propre à la culture; de plus, les animaux " embourbaient " souvent au printemps dans les marais. Il fallait trouver un emplacement plus favorable. Le P. Lacombe, qui avait sillonné dans tous les sens les régions voisines, indiquait plusieurs endroits propres à un grand établissement. Il fallait choisir. Mgr Taché, pendant son séjour à Sainte- Anne, voulut explorer lui-même les lieux. Un jour, en
(1) Vingt années de Missions . . . . , p. 130,
(2) Ibid.
(3) Les missionnaires catholiques chez les Pieds-Noirs. — Dans le Manitoba, nç du 3 décembre 1890.
(4) Ibid.
compagnie du P. Lacombe, l'Evêque en raquettes arriva à un site des plus heureux, depuis longtemps remarqué par le grand missionnaire de cette région, auprès d'une rivière nommée Eturgeon, à quarante milles environ de Sainte-Anne, et à neuf milles de Saint-Joachim. Il planta son bâton en disant : " Ici sera la nouvelle mission. " L'autel de la cathédrale de Saint- Albert s'élève aujourd'hui à l'endroit même où l'Evêque planta son bâton ( 1 ) . Une cité épiscopale a surgi, à la voix du grand fondateur, dans ces lieux où jamais encore une charrue n'avait labouré le sol. Mgr Taché donna le nom de Saint- Albert à la place nouvelle, en l'honneur du grand martyr de la discipline ecclé- ♦ siastique en Belgique, et en mémoire du P. Albert Lacombe, l'héroïque missionnaire de Sainte- Anne et d'Edmonton, qui présidera lui-même aux humbles commencements de la place nouvelle et travaillera de ses propres mains pendant l'été suivant à la construction de la première église et du premier presbytère. Reste- Anne a ^e 14 janvier 1861, lundi de la semaine, Mgr de Saint-Bonist-Boniface. face qUitta les missionnaires de Sainte-Anne et les chrétiens qu'ils évangélisaient. " Notre cœur, dit-il, regrettait cette séparation, il était vivement touché du zèle de nos Pères et du bien accompli si généreusement (2). " A chaque station, le prélat se donne tout entier à ses missionnaires, de toute l'affection de son âme si sensible, et quand ensuite il faut les quitter, il éprouve un déchirement, comme s'il avait toujours vécu avec eux.
" Qu'on nous permette, écrit Mgr Taché, un mot de reconnaissance à l'adresse de M. J.-W. Christie, agent de l'honorable Compagnie dans cette importante et belle partie du pays. Depuis son arrivée à Edmonton, ce monsieur n'avait cessé de donner à nos missionnaires les marques les plus ostensibles de respect et d'attachement. Pour leur commodité et leur satisfaction, il avait fait construire à ses frais, à l'intérieur même de
(1) On construit une nouvelle cathédrale en pierre et en briques; dans cette nouvelle cathédrale, la place où le bâton a été planté se trouvera devant la grande porte d'entrée.
(2) Vingt années de Missions , p. 130.
1er Vol. — p. 436.
La civilisation. —
Enfants de "Nakihan" à l'Ecole Industrielle de Qu'Appelle, Assa.
son fort, une jolie petite église, à laquelle est adjointe une belle résidence pour les Pères. A l'arrivée de l'Evêque et pendant tout son séjour, M. Christie se montra d'une attention aussi délicate qu'empressée; puis, quand il s'agit du départ, il fit spontanément tous les frais et préparatifs, et prit si bien ses mesures que, pour la première fois, l'Evêque fit un long voyage sans fatigue. Sur un espace de 1500 kilomètres, il ressentit les suites de ces attentions, qui furent secondées par M. Alexandre Christie, son frère, dans le district voisin.
" Ces deux messieurs nous donnèrent tant de facilités que ce long voyage, au milieu de la saison la plus rigoureuse, nous reposa au lieu de nous éprouver. Il nous reposa d'autant plus que notre cœur jouissait d'une bien douce consolation par l'assurance que qous donnèrent les deux messieurs Christie d'en finir, dans leurs districts respectifs, avec le commerce des liqueurs enivrantes parmi les sauvages, promesse qu'ils effectuèrent l'année suivante et qui assure à nos missions de l'Ouest une bien plus grande prospérité, et aux pauvres sauvages une protection dont ils ont tant besoin (1) . "
Mgr de Saint-Boniface passa au fort Pitt, s'arrêta quelques jours à Carlton, auprès de " l'excellent Père Moulin, qui y faisait le bien, s'accommodant parfaitement de sa solitude (2). "
Le 5 février au soir, arrivé au fort de la Montagne de Tondre, l'Evêque de Saint-Boniface apprit l'incendie de sa cathédrale. Quelques jours après, en voyant la Baie des Canards (autrefois mission de Saint-Edouard), puis le poste Manitoba ou Mission de X.-D. du Lac, Mgr de Saint-Boniface sentit son cœur plus vivement en proie à la peine que lui avait toujours causée l'ail) Vingt années de Missions .., p. 135.
Cependant, des marchands particuliers, étrangers à la compagnie, continuèrent à vendre des liqueurs enivrantes aux sauvages. L'Eglise, protectrice des faibles, avait fait depuis longtemps, dans le diocèse de tSaint-Boniface et dans tout le Canada, de la vente des liqueurs enivrantes, un cas réservé.
<2) Ibid.
bandon de ces missions, et remit à son retour de prendre des mesures pour réparer ce malheur (1). "
Enfin, le samedi, 23 février, après " un vovage de cinquantecinq jours " dans la saison la plus rigoureuse, " après quarantequatre nuits passées dehors, à la belle étoile (2), " dans les quatre mois les plus froids de l'année, par des températures de 40° audessous de zéro et plus, l'Evêque missionnaire arrêtait sa voiture en face des décombres de sa cathédrale incendiée. Il se découvre la tête et va s'agenouiller sur le tombeau de son prédécesseur, " pour offrir à' Dieu le sacrifice " de sa cathédrale et de son palais (3). " En se relevant, il voit un très grand nombre de personnes qui s'étaient approchées et qui pleuraient; il les remercie en pleurant lui-même (4). 99
Il établit sa résidence au collège, jusqu'à ce qu'il puisse rebâtir son palais épiscopal. " Me voici encore au collège ! écrit-il plaisamment à sa mère dix jours après. Le bon Dieu veut probablement me faire expier par là les fautes commises pendant ma vie d'écolier (5)."
Quelques dé- Du collège comme de son palais, le prélat continue à s'occuper travaux des avec un dévouement sans bornes de toutes les âmes de son Eglise sionnaires principale et de suivre auprès et au loin, avec une tendre charité,
en 1860. 1 . r . . .
tous les travaux de ses missionnaires.
Le P. Gascon avait prononcé ses vœux le 6 janvier. Pour faire ses preuves de vaillant profès, il fit à la raquette un voyage de sept cents ou huit cents kilomètres pour visiter la Grosse Ile, le fort Simpson et le fort Liard.
Le P. Tissot alla passer le carême au fort Pitt, et, pendant l'été, visita ses confrères de Sainte-Anne. " C'est pendant ce voyage qu'il enseigna aux gens de cette localité à faire de la
(1) Vingt années de Missions , p. 135.
(2) Lettre à Mgr Bourget, 12 octobre 1861.
(3) Vingt années de Missions , p. 135.
(4) Notes recueillies par les Sœurs Grises de leur Chronique.
(5) Collège de Saint- Bonif ace, 6 mars 1861. — Collection de M. de la Broquerie- Taché.
chaux, tout comme il Pavait enseigné aux gens du lac la Biche et à ceux de l'Ile-à-la-Crosse. Ces prêtres catholiques sont de tels éteignoirs, que, même au milieu des splendides lumières du XIXe siècle, il leur est donné d'enseigner bien des choses utiles, lors pourtant qu'ils ont pour mission principale d'enseigner l'unique chose nécessaire (1)." Un sauvage disait: "Comme ils sont forts en médecine (2) ces hommes de la prière! avec des pierres ils font de la farine. "
Mgr Taché confia au P. Simonet nouvellement arrivé les missions du lac Manitoba, à savoir la mission du Bout-du-Lac, la mission de Saint-Laurent, l'ancienne N.-D. du Lac et la Baie des Canards. " Ces deux dernières n'avaient reçu aucun secours religieux depuis que le E. P. Bermond en était parti en 1850, si ce n'est deux visites bien passagères de l'Evêque. Le Bout-du- Lac (Saint-Laurent) avait été plus heureux, des prêtres de la Colonie et Monseigneur y allaient plusieurs fois par an. M. Gascon, avant son entrée au noviciat y avait passé une année et y avait construit une petite chapelle (3)."
Le P. Lestanc, "après avoir passé deux mois à Saint-Laurent se mit à la poursuite d'autres pauvres enfants de l'Eglise dispersés sur le bord des rivières Bouge et Winnipeg, près de leurs embouchures. Deux fois par année, il continue cette œuvre méritoire. C'est un acheminement vers Wabassimong et le lac la Pluie. Puissions-nous y retourner un jour ! Puissent les pauvres infidèles mériter la grâce qui nous ramènerait au milieu d'eux (4) ! "
Au commencement de juin, Mgr Grandin partit de l'Ile-à-la- Crosse avec le bon F. Boisramé, pour faire la visite des missions d'Athabaska-MacKenzie. " Cette visite qui devait durer plus de
(1) Vingt années de Missions , p. 136.
(2) Chez les sauvages du Nord-Ouest de l'Amérique, les termes de médecins, de jongleurs et de sorciers sont synonymes comme ceux de médecine, de sorcellerie, d'arts occultes.
(3) Ibid.
(4) Vingt années de Missions , p. 138.
trois ans, porta la consolation dans l'âme de tous ceux qui en ont été l'objet, l'édification dans tous ceux qui en furent les heureux témoins. Cette visite a mis au jour une vertu hors ligne, un dévouement dont les cœurs les plus généreux^ les âmes d'élite sont seuls capables. L'évêque, le prêtre, le missionnaire, le religieux, l'oblat de Marie Immaculée s'y peignent sous des traits qui ne peuvent qu'exciter l'admiration (1). " Nous nous rappelons encore des émotions profondes que la lecture de ces récits, à la fois si simples et si sublimes, apportait à notre cœur d'enfant et d'adolescent (2).
Mais nous sortirions de l'objet de ces pages en racontant le détail des œuvres, des joies et des épreuves du grand missionnaire. Disons cependant qu'il adopta un jour un enfant de cinq ans, demeuré sans appui en ce monde, et que pendant deux ans,
tous les jours il le lavait, le peignait et de ses propres mains lavait son linge, s'étant fait pour lui une véritable mère (3). "
Disons encore que deux fois " le saint des missions du nord " faillit perdre la vie.
Pie IX appelait un jour les Oblats de cette partie de l'Amérique " les martyrs du froid. " Mgr Grandin, dans ce long et mémorable voyage, fut deux fois sur le point d'être la victime du climat terrible de ces contrées. Dans le mois de décembre, il se rendait au Grand Lac des Esclaves pour en visiter les missionnaires; il perdit de vue ses compagnons, qui avaient des chiens plus agiles que les siens, " erra longtemps à l'aventure, jusqu'à ce que ses forces fussent épuisées " et s'arrêta enfin sur .cette mer solide, " où il n'apercevait que la glace qu'il foulait aux pieds et la neige qui l'aveuglait. " " Trop fatigué pour espérer réchauffer ses membres, que le froid saisissait déjà, " il confessa un jeune enfant qu'il avait avec lui, " implora pour
(1) Vingt années de Missions, p. 138.
(2) Voir les Missions de la Congrégation des Oblats de M. I., t. II, pp. 234- -241 ; t. III, pp. 208-243, 363-392 ; t. V, pp. 215-264, 375-405.
(3i Lettre de la Sœur Lapointe, de la Providence, sur les Missions du Mackenzie, 19 novembre 1876. — Archives de l'archevêché de Québec.
lui-même la miséricorde de Dieu et se résigna à la mort qui lui semblait inévitable. Le reste de chaleur fut dépensé à détacher la couverture liée sur le petit traîneau ; celui-ci, renversé, formait le seul abri contre le vent. Monseigneur s'appuya contre cette faible protection^ puis s'enroula de son mieux dans ses couvertures avec son petit compagnon qui pleurait et ses chiens qui hurlaient de froid. Il attendit la lin de ses jours, ou le miracle qui devait les prolonger. .' Les froides horreurs de cette affreuse position se prolongèrent pendant les longues heures de la nuit: mais Dieu avait conservé les siens, et quand l'aurore commença à poindre, Mgr de Satala reconnut sa position. Il n'était qu'à une petite distance de la Mission, où l'on souffrait tant de le savoir en danger sans pouvoir lui porter secours. L'espoir de salut surexcita le courage de Monseigneur et de son jeune compagnon; ils déployèrent le peu de forces qui leur restaient, et se mirent en route. A peine avaient-ils marché quelques instants qu'ils rencontrèrent les employés de la mission qui étaient envoyés à leur recherche. J' Quelques heures après, " sans autres conséquences désastreuses que de cruelles angoisses, Mgr Grandin entrait dans la chapelle de la Mission. Il s'agenouilla au ]3ied de l'autel où le P. Petitot offrait pour lui le saint sacrifice, ne sachant s'il devait prier pour le repos de son âme ou pour la conservation de sa vie mortelle (1). "
Gloire éternelle aux apôtres que la charité de Jésus-Christ pousse vers les glaces du pôle et rend capables d'affronter tant de travaux et la mort même pour procurer le ciel aux pauvres sauvages de ces régions !
(1) Vingt années de Missions , pp. 165-1 00.
CHAPITEE XXIII
ÉPKEUVES.
Dans la vie présente, il n'y a de vraiment grand et noble que Acnc^tRséuvrve" la souffrance, parce que, selon l'expression d'un des premiers M- Goiffon- Pères de l'Eglise, la croix est le principal instrument dont se sert le Saint-Esprit pour élever les cœurs de l'amour des biens visibles à l'amour des biens invisibles (1).
C'est pourquoi Dieu multiplie les épreuves à ses grands serviteurs. Nous venons de suivre Mgr Taché et son Coadjuteur voyageant péniblement comme les apôtres; nous voyons en même temps l'Evêque de Saint-Bonif ace réduit à la dernière pauvreté comme Job.
La grande épreuve eut pour prélude un douloureux accident survenu à un prêtre séculier qui avait succédé à M. Belcourt dans les missions de Saint-Joseph et de Pembina, le Kév. M. Goiffon, du diocèse de Belley, en France. Ce pieux missionnaire venait de rendre une visite à l'évêque de Saint-Paul et retournait à ses chères missions. Pressé d'y arriver plus vite, dans l'ardeur de son zèle, " il se sépara de ses compagnons et prit les devants. Le 3 novembre, seul au milieu des prairies, sans abri, il fut assailli par une violente tempête. Un vent aussi froid que violent soulevait la neige en tourbillons épais. Les habits de M. Goiffon, mouillés par la pluie de la veille, se glacèrent bientôt; il chemina ainsi tout le jour.
" Le malaise et la souffrance qu'il endura pendant cette triste journée furent tels qu'il ne sut pas même distinguer le moment où ses deux pieds se gelèrent. Son cheval, épuisé de fatigue, pouvait à peine se mouvoir, et, à la tombée cle la nuit, le missionnaire, craignant de s'égarer, dut songer à descendre de sa monture pour attendre le retour cle la lumière. A peine à terre, il
(1) S. Ignace d'Antioche.
s'aperçut que ses jambes ne pouvaient plus le soutenir; il se creusa un gîte dans la neige glacée et passa là quatre jours et cinq longues nuits, incapable de se mouvoir, sans feu, n'ayant d'autre abri ou couverture qu'une peau de buffle couverte de neige et de glace. Sentant ses forces s'épuiser faute d'alimentation, le courageux missionnaire fut réduit à détacher quelques lambeaux de chair du cadavre de son cheval mort de froid et de fatigue, et à manger cette affreuse nourriture toute crue et ensanglantée. Le 8 au matin, il fut trouvé dans cette situation par MM. Printchard, qui se rendaient à la Rivière-Rouge et qui lui donnèrent tous les secours possibles dans l'état de dénuement où ils étaient eux-mêmes. A Pembina M. Goiffon fut accueilli par M. J. Rolette qui, pendant plus de trois semaines, le traita avec une charité et une générosité au-dessus de tout éloge. Ce n'est que là que M. Goiffon comprit toute la gravité de ce terrible accident ; ce n'est que le troisième jour après son arrivée à Pembina qu'il put en calculer les pénibles conséquences. Alors, mais alors seulement, ses deux pieds se dégelèrent; les chairs tombant en putréfaction, lui causèrent des douleurs atroces. Les missionnaires de Saint-Boniface, en apprenant ce malheur, envoyèrent de suite quérir M. Goiffon. Le mauvais état des chemins ne permit pas au patient de se rendre immédiatement aux vœux de ses confrères; ce n'est que le 25 qu'il put se mettre en route, et le 28, il arrivait" à l'évêché. Un sentiment profond de compassion saisit le cœur de tous ceux qui virent ce pauvre missionnaire. Les médecins donnèrent quelques jours de repos au malade. Le 3 décembre, ils lui firent subir l'amputation de la jambe droite; ils attendaient qu'il eût recouvré un peu de force pour lui retrancher au moins une partie du pied gauche, lorsque la rupture d'une artère occasionna une perte considérable de sang, qui acheva d'épuiser le malade. Le 13 au soir, les médecins déclarèrent qu'il n'y avait pas d'espoir de le sauver. Les prêtres de Saint-Boniface et même toute la population étaient dans l'affliction. Les souffrances de M. Goiffon avaient excité les plus vives sympathies. Quant à lui, calme, résigné, heureux d'être le martyr de son zèle, il attendait le trépas avec une force
d'âme et un courage qui étonnèrent tous ceux qui en étaient les témoins (1) . "
" Tout était triste et silencieux dans l'évêché de Saint-Boni- Ingin8d^J?a" face, lorsque, le 14, vers les dix heures du matin, un cri de dé- cîthïdfâï tresse se fait entendre : Au feu ! Au feu ( 2 ) ! "
Le feu venait de prendre à la cuisine du palais épiscopal (3).
Au premier signal de l'incendie, les Pères Mestre et Simonet cc se précipitent clans la chambre de M. Goiffon, et, malgré les réclamations du malade qui demande " qu'on le laisse plutôt brûler pour sauver quelque objet précieux, " ils saisissent les matelas sur lesquels il repose, et en tâtonnant à travers les appartements déjà remplis d'une fumée épaisse, ils parviennent à arracher le malheureux missionnaire aux flammes qui un peu plus les consumaient tous les trois. Sortis de la maison, les Pères veulent y rentrer pour prendre au moins quelques couvertures afin de protéger le cher malade contre un froid de vint-cinq degrés, mais impossible. Déjà les flammes sortaient par toutes les issues, on ne put pas même leur arracher une couverture, en sorte que M. Goiffon fut sur le point d'être gelé à mort pendant qu'on le transportait à l'hôpital (4). " Cependant le froid eut un résultat heureux ; il " arrêta l'hémorragie " et sauva M. Goiffon du danger de la mort. Le vénérable prêtre ne recouvra point sans doute les membres amputés; mais ses plaies se guérirent (5) et il a atteint le XXe siècle.
(1) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget, 14 octobre 1S6U
On peut voir le récit plus circonstancié encore de la mère Valade à Mme Taché : celui de M. Oram. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.
Certains Américains des Etats-Unis en ont fait plus tard des récits fantaisistes ; ainsi, ils racontent gravement que M. Goiffon éventra son cheval et se logea à la place de ses entrailles pour trouver de la chaleur, etc.
(2) ïbid.
(3) Lettre du P. Lestanc à M. Cazeau, Saint- Boni face, 23 décembre 1860.
(4) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget.
(5) " M. Goiffon est gros et gras; mais ses jambes ne repoussent pas.'' — Lettre de Mgr Taché à sa mère, Collège de Saint- Boni f ace t 6 mars 1861. Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 86.
Un vieillard aveugle, du nom de Ducharme, recueilli dans le palais épiscopal, comme tant d'autres, par la compatissante charité du prélat, fut moins heureux que M. Goifïon ; il ne put être sauvé et périt dans le feu (1).
Cependant, les flammes passèrent de l'évêché à la cathédrale. " Bientôt, le plus bel édifice de tout le territoire de la Baie d'Hudson ne fut plus qu'une masse de feu. Après deux heures de douloureuse angoisse " et d'efforts inutiles, " la foule immense, " accourue de toutes parts sur le lieu du sinistre, " n'aperçut plus que des ruines et des cendres fumantes (2)."
La cathédrale était en partie construite en pierres ; il en restait " des pans de murs calcinés. " Le palais épiscopal était en bois ; il n'en restait rien. " Du mobilier de l'évêché, pas une chaise " n'avait été sauvée ; " de la garde-robe de l'évêque, de ses prêtres, de ses domestiques, pas une épingle; de la bibliothèque, pas un volume; des archives, registres et autres documents précieux, pas une feuille de papier (3) : " ce fut là " la perte la plus sensible (4). " La Sœur G-osselin, chargée de la sacristie, " s'y précipita à trois reprises (5) " malgré les flammes; le bord de sa coiffure fut brûlée, mais elle parvint à " arracher au feu un certain nombre d'ornements et de vases sacrés ( 6 ) . " On parvint aussi à sauver de l'église " les autels, les bancs, les balustrades, mais non pas les cloches (7). "
" Cependant, observe le P. Lestanc, Dieu ne nous a pas abandonnés n dans cette grande épreuve. " Le jour même de l'incendie, le gouverneur de la colonie, M. MacTavish, protestant, nous a envoyé douze grandes couvertures de lit; d'autres nous
(1 ) Lettre de Mgr Taché à Mgr Bourget. (2) Ibid.
(H) Ibid.
(4) Lettre du P. Lestanc à M. Cazeau.
(5) Lettre de Mgr Taché.
(6) Lettre du P. Lestanc.
(7) Ibid.
donnèrent des vivres; d'autres, du linge, etc. La Dame du gouverneur, qui, elle, est catholique, nous a donné de quoi parer aux plus pressants besoins; je pense qu'elle a bien donné des objets pour une valeur de £60 (1). "
Auprès du palais épiscopal étaient des constructions diverses, incendie des
1 x A x dépendances
la plupart bâtiments de ferme destinés à abriter les animaux et de l'évêché. les agrès d'une vaste exploitation agricole. L'incendie du 14 décembre les avait épargnés. Mais voilà que le 30 mai suivant, la feu se déclare dans une grange qui appartenait aux Sœurs Grises. Un vent violent pousse les flammes dans la direction des dépendances de l'évêché; le feu y prend. En vain, une foule nombreuse combat avec ardeur l'incendie; en vain l'Evêque luimême, perdu dans la multitude des travailleurs, déploie une ardeur incroyable pour éteindre le feu : tout est inutile : " quatre grands bâtiments, où se trouvaient bien des objets d'un grand prix, sont complètement réduits en cendres (2). 99
" Ces deux incendies détruisaient entièrement l'établissement conclusion sur épiscopal de Saint-Boniface. Mgr Proveneher avait consacré dies!ncen" les trente-cinq années de son apostolat à la formation de cet établissement. A force de travail, de sacrifices, de privations, aidé de l'Œuvre si sublime de la Propagation de la Foi et de quelques amis du Canada, le premier évêque de Saint-Boniface avait réussi à construire une église qui faisait Fétonnement des étrangers, et l'orgueil de la population catholique de ce diocèse; une maison vaste et commode; une bibliothèque riche, du moins pour le pays ; un mobilier qui, quoique modeste, permettait d'exercer convenablement l'hospitalité et de faire le bien; les dépendances nécessaires à une grande ferme. Tout cela se trouve anéanti (3). "
L'Evêque de Saint-Boniface avait passé par le feu, il fallait inondation do
1 printemps.
qu'il passât par l'eau, afin de subir successivement l'épreuve des
(1) Lettre du P. Le^tanc.
(2) Lettre de Mgr Taché.
(3) Lettre de Mgr Taché.
deux éléments dont Dieu, au témoignage du prophète royal,, purifie ses saints (1).
Le dégel du printemps, puis des pluies abondantes amenèrent une grande inondation : les eaux de la rivière Rouge débordèrent comme en 1826, comme en 1852, causèrent d'immenses dégâts et " plongèrent la population dans la misère la plus profonde (2)."
sentiments de " Que devait faire, " que faisait " l'Evêque de Saint-Boniface
l'Evêque. 1 71 1
dans ces fâcheuses- circonstances, en face de tant de ruines, à la vue de tant de maux accumulés les uns sur les autres en si peu de temps et avec des circonstances si funestes ? Comme chrétien, il n'a pas autre chose à faire qu'à baiser la main qui le frappe, à bénir la volonté sainte qui l'éprouve, à adorer la justice miséricordieuse qui le châtie. Aussi dans la sincérité de son âme il dit à Dieu : Bonum mihi quia humiliasti me. Je le sens, Dieu n'a pas trouvé en mon cœur ce degré d'abnégation qu'il exige de ses pontifes; il a fait souffler sur mon âme le vent brûlant de l'affliction qui devait y consumer tout ce qui y tient trop à la terre (3). " Comme évêque, Mgr de Saint-Boniface a d'autres devoirs, secourir l'Eglise affligée dont il est l'Epoux. Xous allons le voir, dans quelques semaines, se mettre en route pour le Canada, tendre la main au peuple si chrétien et si généreux de ce pays, pour réparer tant de destructions.
En attendant, il exerce sa charité envers tous ceux qu'afflige l'inondation ou quelque autre épreuve, une visite de La Dame du Gouverneur, Mme McTavish se trouva très st-vitai. gravement malade. " Après avoir donné la naissance à deux petites filles, écrit l'Evêque, elle menace de les laisser orphelines (4). " C'était une très bonne catholique (5). Mur de
(1) Transimmus per ignem et aquam.. — Ps. LXV, 12.
(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr Pévêque de Montréal, 14 cet. 1861.
(3) Lettre à Mgr Bourget, 14 octobre 1861.
(4) Lettre à ?a mère, Collège de Saint-Boniface, 6 mars 1861. — N° 86 <le la collection de M. de la Broquerie-Taclié.
(5) " M. MacTavish est protestant, mais a un bon cœur et est de plus un parfait gentilhomme. — Ihid.
Saint-Boniface lui administre lui-même les derniers sacrements et la visite fréquemment pour la consoler et réciter sur elle les prières de la liturgie. Les Sœurs G-rises la veillent pendant quatre semaines. Enfin, "grâce aux soins de ces anges de charité (1), " et aux prières de PEvêque, elle entre en convalescence et guérit.
!N"ous avons dit que, Tannée précédente, Mgr Taché avait une visite... ouvert une école à Saint- Vital et en avait fait le centre d'un service religieux pour les métis de cette région. Au moment de l'inondation, les Sœurs Grises qui tenaient l'école revinrent à Saint-Boniface. L'Evêque monte lui-même à cheval pour aller retirer' le Saint- Sacrement laissé dans l'oratoire de l'école. Il cherche un homme qui mette en sûreté l'ameublement de la maison, mais en vain : alors, il se charge lui-même de ce pénible travail. Il enlève les châssis pour préserver de tout accident les vitres, qui coûtaient alors très cher à la Bivière-Eouge, cloue des planches dans les ouvertures, perfore le plancher à plusieurs endroits pour empêcher l'eau de le soulever de dessus les solives, etc. Le soleil avait disparu de l'horizon quand Monseigneur a achevé sa besogne et se met en route pour Saint-Boniface, emportant le divin trésor de la chapelle. Depuis le matin, Peau avait beaucoup augmenté et remplissait tellement les coulées qu'il fallait les traverser ' à la nage. A plusieurs reprises, le cheval que montait l'Evêque, se trouva tout couvert par l'eau: chaque fois, le cavalier recevait un bain comme la monture. Enfin Monseigneur arriva à Saint-Boniface, tout mouillé et transi de froid, mais heureux d'avoir rapporté le divin hôte du tabernacle et mis l'école en état de tenir contre le fléau (2).
Au milieu des épreuves de la Bivière-Bouge, il convenait que Maladie et la vénérable communauté des Sœurs Grises eût une épreuve spé- sœur vViad*» ciale; il fallait qu'il y eût dans ce Calvaire permanent, où se continue sans interruption le sacrifice non sanglant, mais très
(Il Lettre de Mgr Taché à sa mère, Saint-Boniface, 3 avril 1861. — Ibid., n° 87.
(2) Chronique des Sœurs Grises.
parfait de la vie religieuse, une victime de choix, dont l'immolation sanctifiât et rendît plus méritoires tous les autres sacrifices qu'offrait à cette heure l'Eglise de Saint-Boniface. Cette victime choisie fut la Supérieure elle-même, cette héroïne arrivée à la Rivière-Rouge le 21 juin 1844, à la tête des premières Sœurs, et qui, depuis ce temps n'avait cessé d'être la mère des pauvres, des malades, des enfants " par sa compatissante bonté et son intarissable bienfaisance, toujours s'oubliant elle-même pour prodiguer à tous les services d'une charité inépuisable. "
La Sœur Valade était dévorée par un cancer au sein depuis plus d'une année (1). Le mal touchait alors au dernier période. Le prélat avait une haute estime pour la vertu et les grandes qualités de la digne supérieure. Il suivit les progrès de la maladie avec une compatissante charité, eut soin de la préparer à une sainte mort et de prodiguer à sa communauté les consolations dont elle avait besoin.
Durant tout le temps de l'inondation, il se rendait presque tous les matins au couvent des Sœurs Grises pour y célébrer la sainte messe, y allant tantôt par des chemins boueux et à travers des flaques d'eau, tantôt même en canot. Après son action de grâces, il rendait une visite à la mourante pour lui parler du ciel, la consoler parmi ses atroces souffrances, et lui inspirer un parfait abandon à la volonté de Dieu. Souvent il venait le soir une seconde fois au couvent par les mêmes chemins, voyait et bénissait la chère malade et consolait ses filles.
La vénérable supérieure était à l'infirmerie depuis le mois de septembre; elle termina son martyre le 13 mai 1861. L'Evêque chanta lui-même la messe et l'office des funérailles, donna l'absoute et conduisit la dépouille mortelle à une fosse provisoire creusée sous les décombres de la cathédrale incendiée. Pour se rendre à la fosse, le prélat et les porteurs marchaient dans l'eau. " Comme il était triste le convoi funèbre de la sœur Valade,
(1) Mgr Taché parle déjà de la maladie dans une lettre à M. Cazeau, ! i 21 mars 1860.
écrivait quelques mois après l'Evêque encore tout ému, cette procession lugubre faite dans l'eau jusqu'à mi-jambe, pour aller enfouir temporairement dans les ruines de ma cathédrale, les restes vénérés de celle qui, pendant 17 années de sacrifices et de dévouement, a fait tant de bien à sa patrie adoptive ! . . . Cette église a vu détruire le tombeau de son véritable père et de son premier missionnaire, Mgr Provencher, et elle n'a pas eu un pouce de terre sèche, pour recevoir les dépouilles mortelles de la fondatrice des Sœurs de la Charité . . . C'est pendant que nos âmes étaient navrées de douleur par suite d'un enchaînement si exceptionnel de malheurs et d'épreuves, que cette pieuse Sœur s'est envolée au ciel. Là, dans la véritable patrie, elle aura sans doute offert pour le Canada les sacrifices qu'elle avait faits en quittant la terre natale, et pour la Eivière-Eouge ceux qui ont été la conséquence du choix de ce pays pour patrie adoptive. Puissent ses vœux avoir été exaucés ! Veuille le ciel bénir le Canada et consoler le peuple de la Eivière-Eouge ! "
Quelques jours seulement après les funérailles si tristes de la Autre deuiL Sœur Valade, un autre deuil allait faire couler de nouveau les étroits entre
? Mgr de Ma-
larmes de Mgr Taché et de toute la vénérable société des Oblats Mg^Talhé. de Marie Immaculée : c'est la mort même du fondateur.
Nous avons vu quelle étroite union avait toujours existé entre Mgr de Mazenod et son illustre fils de la Eivière-Eouge. Le fondateur suivait avec amour l'Evêque de Saint-Boniface dans l'œuvre héroïque de l'évangélisation de tout un monde; Mgr Taché de son côté s'appuyait constamment sur les mérites et les directions du grand fondateur, " pour ne pas courir en vain, " comme ceux qui suivent leur volonté propre. Depuis la première lettre écrite par le jeune profès de la Eivière-Eouge, au moment où il allait s'élancer à ces merveilleuses conquêtes qui marquèrent son premier séjour à l'Ile-à-la-Crosse, le disciple n'avait cessé d'écrire à son maître pour lui ouvrir son cœur, lui confier ses peines, solliciter ses bénédictions, ses prières, ses avis et ses secours.
Nous avons souvent cité ces lettres pleines d'abandon et de filiale tendresse. Nous trouvons clans les archives de la Maison générale des Pères Oblats, trois lettres écrites par Mgr Taché au vénérable fondateur, dans le cours de la dernière année, 1860, le 25 janvier, le 26 avril et le 28 septembre. Ces trois lettres, comme toutes les j)récé dentés, se recommandent par l'expression toute naïve d'une confiance et d'une affection sans bornes. Dans celle du 25 janvier, il félicite son père d'une nouvelle marque d'estime que venait de lui donner le Souverain Pontife, en le nommant Assistant au trône pontifical. " Le Vicaire de Jésus- Christ, dit-il, paye les dettes de l'Eglise. Vos enfants jusqu'aux extrémités de la terre, applaudissent à l'honneur qui, conféré à leur père commun, rejaillit sur toute la famille. "
Dans la lettre du 26 avril, il rend un compte sommaire, mais cependant bien complet, des principales missions de son immense diocèse, de l'état de santé et des dispositions intérieures des Pères qui sont attachés à chacune d'elles.
Voici une grande partie de la dernière lettre écrite par l'Evêque missionnaire au moment où il se mettait en route pour visiter l'Ile-à-la-Crosse et les missions du Nord-Ouest:
"Je viens de recevoir votre si bonne lettre du mois de juillet, dit-il, je vous remercie du plaisir qu'elle m'a procuré, de la tendre affection que vous voulez bien m'y témoigner. J e dois partir après demain pour un voyage de cinq mois. J'irai visiter nos missions du lac la Biche et du lac Sainte-Anne. J'aurai tout le loisir d'essayer encore une fois nos élégants escarpins du Nord, puisque j'aurai plus de quatre cent lieues à faire sur la neige. Nous attendons le P. Simonet et son compagnon d'heure en heure ; nous avons la nouvelle de leur heureuse traversée jusqu'à York. Mgr Grandin parti malade, a de suite recouvré la santé et les forces ; nos pénibles voyages ont une vertu particulière . . . Je joins ma voix à celle de Mgr Grandin pour vous remercier, pour remercier tous nos Pères de Marseille en particulier, de l'accueil fait à mon Coadjuteur et de la satisfaction que cet accueil nous a procurée à tous les deux ainsi qu'à nos Père-
d'ici... Nos Pères du Nord étaient bien aux dernières nouvelles. Le P. Lestanc nie remplacera ici pendant mon absence. Le P. Mestre remplacera le P. Lestanc à Saint-Norbert. . . Le P. Le Floch est à la tête de notre petit collège, les Frères des écoles chrétiennes nous ayant abandonnés. C'est là tonte une affaire ... Il nous faut des écoles. Je prends la liberté de vousfaire à cet égard une demande de la plus grande importance pour l'honneur de la religion en ce pays : c'est de nous faire préparer de nos Frères pour l'enseignement, surtout de l'anglais; il doit y en avoir en Angleterre, il en faudrait un au moins bien instruit, non pas pour tenir simplement une petite école, mais bien pour un assez haut enseignement, .r>enissez-nous tous, Monseigneur, bénissez en particulier le voyage que je vais entreprendre; je vous promets pour mon retour un long et, si c'est possible, un intéressant journal avec le détail de ce que j'aurai fait ou vu (1) . "
Hélas ! l'Evêque de Saint-Boniface devait non point envoyer à son père le journal promis, mais traverser la mer pour prendre part à l'élection de son successeur.
En effet, "dès le commencement de l'année" 1861, "un cri s. Mort de
7 y Mgr de J
d'alarme avait été poussé à Marseille, et son écho solennellement zenod. douloureux avait redit jusqu'aux extrémités du monde les vives inquiétudes des enfants dévoués de Mgr de Mazenod. En vain des prières aussi ardentes que nombreuses s'étaient élevées vers le ciel. .La couronne du grand serviteur de Dieu était ornée de tous ses fleurons, la mesure des mérites était pleine. Dieu, si fidèlement et si généreusement servi pendant une longue et noble carrière,, ne voulait plus différer la récompense. Le 21 mai compte parmi nos jours les plus tristes. Nous étions orphelins (2)."
Mgr Taché apprit la mort de son père le 25 juin. Il faut connaître la profondeur des liens que le Saint-Esprit crée dans
(1) Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Vingt années de Missions dans l'Amérique du Nord, p. 113.
VIE DE MGE TACHÉ, 0. M. t9
l'ordre spirituel entre un fondateur "d'ordre et ses fils pour comprendre la douleur qui affligea le cœur de l'Evêque de Saint- Bonif ace. " Je ne chercherai pas à vous peindre ma peine, écritil quelque temps après au P. Fabre : celle que vous éprouvez vous dira quelle est la mienne. Le vide immense fait par cette perte laisse nos âmes en proie à un malaise indéfinissable. . . Cependant nous bénissons la main qui nous frappe. Notre Père est au ciel, il nous protégera, il veillera sur cette famille si nombreuse et si dévouée qui pleure sa perte. Son cœur, qui a aimé les siens jusqu'à la fin, les aime encore plus par delà la tombe, et du séjour de la gloire, où j'ai la douce confiance qu'il règne, il verra nos combats, les soutiendra et nous procurera la victoire (1). "
(1) Montréal, 23 juillet 1861. — Archives de la Maison générale des Oblats.