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QUÊTES EN CANADA ET TROISIEME VOYAGE EN EUROPE

Le juste ploie sous les coups de Y épreuve, mais il n'en est pas brisé. Mgr Taché " a passé par le feu et par l'eau ; " mais il se prépare à réparer le désastre. " Comme mon vénérable prédécesseur, écrit-il au saint évêque de Montréal, Mgr Bourget, je suis convaincu qu'une belle église est nécessaire à la Rivière- Rouge : nécessaire pour les catholiques, qui sans cela sont privés du secours puissant qu'offre à leur foi le grand spectacle de nos cérémonies religieuses; nécessaire au milieu d'une population mixte, afin, même extérieurement, de procurer à l'Epouse de Jésus-Christ le triomphe de la supériorité; nécessaire pour les pauvres sauvages de l'immense diocèse de Saint-Boniface, qui sans ce point brillant vers lequel ils dirigent leurs regards, subiraient quelquefois une fâcheuse impression, lorsque les ministres de l'erreur veulent leur persuader que le catholicisme n'est pas la religion véritable, parce que, disent-ils, il est la religion des pauvres ; ce qui est très vrai dans le diocèse de Saint-Boniface surtout. Les malheureux Indiens souffrent tant de leur indigence, qu'ils ne croient que difficilement à la divinité de la pauvreté de la crèche. Aussi, je suis intimement persuadé que la religion perdrait beaucoup, que ses intérêts les plus chers seraient compromis, si les choses en demeuraient où elles sont maintenant ; si tout notre passé restait à l'état de ruines ; si ces cendres durcies par l'inondation n'étaient pas remuées pour en tirer quelque chose qui atteste la puissance du catholicisme, même dans les circonstances les moins favorables (1). "

Le charitable évêque de Montréal et plusieurs évêques du Canada invitèrent l'Evêque de la Rivière

Nécessité de la reconstruction de la cathédrale et du palais épiscopal.

autres CbaritaMe la-

Evêques du Bas-Canada.

(1) Lettre à Mgr Bourget, 20 octobre 1861.

Rouge à solliciter lui-même les aumônes de leur clergé et de leurs fidèles. " Je ne dirai pas, répond-il, que je me décide volontiers à cette démarche ; tout au contraire, elle me répugne ; j'ai même eu besoin, pour m'y déterminer, de me rappeler que je me dois tout entier à mon diocèse, que ce n'est pas assez de lui avoir consacré ma personne, mes affections les plus chères, mais que je lui dois aussi le sacrifice de mes répugnances ( 1 ) . "

Dans cette circonstance comme dans d'autres analogues, une raison spéciale encourageait puissamment l'Evêque de Saint- Boniface à solliciter les aumônes des vieilles paroisses du Canada. " Notre chère Patrie, — qu'on me permette de dévoiler cette misère, disait-il, — a contracté une dette immense vis-à-vis de ces régions sauvages. Pendant de longues années, nos voyageurs canadiens ont porté le scandale parmi ces nations infidèles, au point de rendre presque impossible la conversion de celle avec laquelle ils ont eu le plus de rapports. Un mal immense a été fait. Malgré la trop fameuse réputation des voyageurs des pays d'en haut, le Canada, si noble, si généreux, si chrétien, n'a pas soupçonné jusqu'à quels excès sont allés ceux de ses enfants qui se sont égarés. En l'apprenant, il ne voudra pas laisser sans compensation cette somme de mal; il ajoutera un acte de générosité à tant d'autres pour faire taire le cri de vengeance qu'ont provoqué les égarements de quelques-uns des siens (2). "

Mgr Taché adressa à Mgr l'évêque de Montréal une lettre destinée à la publicité, où il racontait les épreuves de la Rivière- Bouge et sollicitait les secours. Nous en avons cité plusieurs extraits (3).

D^rtpourie Puis, le samedi 22 juin, il se mit en route pour le Canada, accompagné du P. Frain, qu'il voyait languir dans les missions de la Rivière-Rouge et auquel il voulait faire essayer un chan-

(1) Lettre à Mgr Bourget, 20 octobre 1861.

(2) Ibid.

(3) Montréal, 12 octobre 1861. — Publiée dans les Missions de la Congrégation des OblaU.

gemejit d'air. Il partit de Saint-Boniface par le bateau à vapeur: c'était la première fois que le grand moteur moderne l'emportait de " la sauvagerie " vers " la civilisation. " Le 9 juillet il était à Toronto, et le lendemain à Montréal (1).

Il rendit une visite à sa mère et à ses autres parents ; puis il se ^Xe-Dame mit à parcourir les paroisses si religieuses du Canada catholique, de Montréal, à parler clans les églises des épreuves de la Eivière-Eouge et à solliciter les aumônes des pieux fidèles.

Le discours qu'il prononça à Notre-Dame de Montréal causa une grande émotion clans toute la ville et laissa à tous ceux qui l'entendirent un ineffaçable souvenir. " J'étais alors élève au collège des Sulpiciens, dit l'un des témoins, admis depuis pendant de longues années clans l'intimité du prélat; et nous eûmes le privilège d'assister à l'office où il devait prêcher. J'avais hâte de voir cet évêque missionnaire dont la réputation était déjà si grande. Il monta en chaire. Nous étions tout oreilles, bon texte seul valait un long sermon. Tout le monde connaissait ses malheurs. Il commença : " Transivimus per ignem et aquam et eduxisti nos in refrigerium (2). " Ce texte répété en français électrisa son auditoire à un degré que je n'ai jamais vu depuis. Dans son langage éloquent, soutenu par une voix des plus sympathiques, il parla de ses chères ouailles, les métis et les sauvages, disséminés sur un vaste territoire, de ses courses apostoliques pour porter la bonne parole à ces tribus nomades, des rudes travaux des missionnaires, des calamités qui venaient d'affliger son diocèse. Puis, il dit qu'ayant reçu déjà tant d'aumônes et de services de la population charitable de Montréal, il n'avait pas eu d'abord l'intention de solliciter de nouveaux secours ; mais que des collègues et des amis l'avaient engagé à ne pas craindre de faire un nouvel appel à sa générosité. Et alors, avec cet accent ému qui lui était propre et qui allait au cœur, il ajouta :

fl) Lettro à sa mère, Toronto, 9 juillet 1861. — Collection de M. de la Bioquerie-Taché, n° 89.

(2) " Nous avons passé par le fen et par l'eau, et vous nous avez amené dans un lieu de consolation." Ps. LXV, 12.

" Ah ! mes frères, si Dieu vous inspire de faire quelque chose " pôur nos missions, donnez de bon cœur : vous ne sauriez croire " combien il m'en coûte de venir encore une fois vous tendre la " main. " Il fit cet appel dans des termes bien plus touchants que je ne puis le rapporter. Tous les assistants étaient saisis par l'émotion; tous donnèrent abondamment (1)."

Le résumé de ce aiscours a été imprimé ; on y retrouve le cadre des pensées; mais rien ne peut faire revivre l'émotion pénétrante de l'orateur.

Tournées de Mgr Taché parla dans beaucoup de paroisses. Partout il le

prédications ° x x x

et de quêtes, fit avec ia même émotion ; partout, " de généreuses aumônes furent offertes en faveur de la pauvre mission de Saint-Boniface (2). "

Géra??hevêque ^ n'était pas possible à l'Evêque de se rendre dans toutes les paroisses paroisses du Canada pour y tendre la main. L'archevêque de de Québec Québec, " avec une spontanéité qui ajoute toujours beaucoup de prix aux bienfaits, " adressa à tous ses prêtres une lettre circulaire pour ordonner une quête dans toutes les églises, en faveur de " la pauvre mission de la Eivière-Eouge. " L'appel de l'archevêque " trouva de l'écho dans tous les cœurs : une collecte de £1200 fut le résultat de ce mouvement charitable (3)." "Mon diocèse, écrivait Mgr Taché plusieurs années après en racontant ces faits, en conservera une reconnaissance éternelle (4). "

Supplique des Cependant l'Evêque s'occupait d'une autre affaire, d'une affaire

Evêques du . 1 . . . 1 .

canada pour qui avait fait décider son voyage avant même l'incendie de sa

la division ^ J to

du diocèse de St-Boniface.

(1) L'hon. juge Dubur, Mémoires concernant Mgr Taché.

Le narrateur ajoute: "Je revis ensuite Sa Grandeur au collège de Montréal, où Elle vint faire une visite au supérieur et aux professeurs,, et voir son protégé, Louis Rie], qu'Elle y avait envoyé et dont je fus le condisciple pendant cinq ans. Je ne me doutais guère alors que ce distingué prince de l'Eglise, venu de si loin, deviendrait dans la suite un ami et un père pour moi."

(2) Vingt années de Missions , p. 144.

(3) Lettre de Mgr Taché à Mgr le coadjuteur de l'archevêque de Québec, 20 février 1863.

(4) Ibid.

cathédrale et de son palais. Nous avons vu en effet, les missionnaires d'Athabaska-MacKenzie exprimer le désir d'avoir an milieu d'eux un évêque résidant; nous avons vu Mgr Taché et Mgr Grandin trouver ces demandes conformes aux intérêts de la gloire de Dieu, et décider que l'Evêque de Saint-Boniface se rendrait dans le Bas-Canada pour intéresser les évêques de la province de Québec à l'exécution de ce dessein. L'incendie survenu, en donnant au voyage de l'Bvêque un autre motif, tenait le premier plus secret, ce qui en favorisait la réalisation. L'Evêque de Saint-Boniface s'ouvrit à l'Archevêque de Québec et à ses sufïragants de la nécessité de diviser le diocèse de Saint-Boniface afin de fournir aux missions d'Athabaska-MacKenzie un évêque résidant. "Après quelques difficultés, l'Archevêque de Québec et tous ses sufïragants voulurent bien apposer leurs signatures à la supplique que l'Evêque de la Eivière-Eouge adressait au Souverain Pontife (1) " pour demander l'érection du vicariat apostolique d'Athabaska-MacKenzie et la nomination du P. Faraud comme vicaire apostolique.

Mgr Taché obtint un missionnaire, le P. Eicher, de Mgr Gui- Autres nêgogues, évêque d'Ottawa et provincial des Oblàts. Un autre mis- ciatl0n8, sionnaire, le P. André lui fut envoyé de France. Il obtint deux nouvelles Sœurs de la Charité. Il engagea plusieurs ouvriers pour travailler à la reconstruction de la cathédrale. D'autres personnes vinrent lui offrir leurs services pour les missions du Nord-Ouest.

Les deux missionnaires, les Sœurs Grises et tous les autres composèrent une petite troupe qui partit de Montréal au mois de septembre et arriva à Saint-Boniface le 26 octobre.

L'Evêque obtint encore que trois Sœurs de la Carité fussent envoyées au printemps suivant pour établir un couvent au lac la Biche.

C'étaient là des succès et des progrès, "tous bien consolants pour son cœur (2). "

(1) Vingt annêee de Missions , p. 145.

(2) Ibid.

DérEoroper -^-£r Taché notait pas " parti de la Rivière-Rouge avec Tintention de passer en Europe ; mais la nouvelle de la mort de Mgr de Mazenod et " la convocation du chapitre général changent ses plans. " Il se décide à se rendre en France pour prendre part à l'élection du nouveau Supérieur général de son ordre, puis de là à Rome pour négocier la division de son diocèse. . ;

Il s'embarque à Québec le 19 octobre sur le Norvégien, avec Mgr Guigues et le P. Aubert qui se rendent, eux aussi, au chapitre général. Les deux prélats, soucieux de la pauvreté religieuse, avaient pris des cabines de seconde classe; mais ils se trouvèrent avec deux autres compagnons " dans un tout petit réduit et dans une mauvaise place du vaisseau : " ils demandèrent à passer dans une cabine de première classe. On leur en donna " une des meilleures, la plus proche du salon. " Mgr Taché écrivit à son oncle le jour même, de vouloir bien payer " le surplus de la dépense, qui est de quatorze dollars. " " Vous voyez, ajoute-t-il, que je continue mon métier de quêteur, même en mer (1). "

^Rme^Fabre Après 11116 traversée heureuse, les voyageurs débarquèrent à cjmmeGéné- Liverpool et employèrent plusieurs jours à visiter les maisons obiats. (}e leur ordre en Angleterre, " goûtant une bien douce consolation " en les voyant " si florissantes. "

Ils passèrent ensuite en France. Mgr Taché vit à Angers, écrit-il à sa mère, "une charmante petite Canadienne qui est Sœur du Bon-Pasteur: c'est une Dlle Brodeur, de Varennes, nièce de M. Guillaume Roi. Cette pauvre enfant était on ne peut plus heureuse de me voir, et moi de mon côté j'étais bien content (2). " L'Evéque arriva à Paris, le 3 décembre (3). " Le chapitre général se réunit le 5. Il y avait vingt capi-

(1) Lettre à sa mère, A bord du Norvégian, 20 octobre 1861. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n9 91.

(2) Lettre à sa mère, Paris, 9 décembre 1861. — Ibid., n° 92.

(3) Ibid.

tulants, venus de toutes les missions des Oblats, une seule exceptée, celle du Natal, dont Mgr Allard était vicaire apostolique. Le Eme P. Fabre fut élu dès la première séance à l'unanimité. Cette élection fut accueillie par les transports de toute l'assemblée. " La voix de la conscience, écrivait Mgr Taché, nous disait : " Il doit être votre père, " et la voix de nos cœurs répondait avec bonheur : " Il est notre père, 99 et nul n'oubliera jamai* avec quel transport nos cœurs confondaient leurs battements clans un embrassement d'inexprimable jouissance (1). " " Ce grand événement, dit l'auteur des Vingt années de missions, fit renaître la joie dans tous les cœurs, releva tous les esprits par la plus entière confiance. Dieu ne nous avait point abandonnés. . . Nous n'étions plus orphelins. L'œuvre de notre bien-aimé père se continuait dans et par son fils chéri : la personne était changée,, l'esprit et le sentiment ne l'étaient pas (2). "

L'Evêque de Saint-Boniface reporta sur le Eme P. Fabre l'affection et la vénération qu'il avait eues pour Mgr de Mazenod. Nous en verrons de nombreuses preuves au cours de cette histoire. Chaque année à peu près, il lui écrira au jour ou au moins dans le mois anniversaire de son élection, pour lui rappeler, sous mille formes gracieuses et naïves, " les transports, '' " les larmes d'attendrissement, " " la joie surabondante 99 qui avaient accueilli sa promotion, et lui protester de son " obéissance filiale, " de son " inaltérable dévouement, 99 de sa " tendre affection (3)."

Le Eme P. Fabre, de son côté, appréciait son illustre fils et le nomma, comme avait fait Mgr de Mazenod, "Vicaire des missions de la Eivière-Eouge (4). "

(1) Lettre de Mgr Taché au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 5 déc. 1880. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Vingt années de Missions ,p. 134.

(3) J ettre au Rme P. Fabre, Saint-Boniface, 31 décembre 1S62, 5 décembre 1881, 5 décembre 1884, etc. — Archives de la Maison générale de& Oblats.

(4) L'acte est daté de Marseille, 17 janvier 1862. Il désigne comme conseillers ordinaires les Pères Lestanc et Le Floch, comme conseillers extraordinaires les Pères Faraud et Tissot, et charge le Vicaire de l'office de procureur. — Archives de la Maison générale des Oblats.

Le chapitre général continua ses séances plusieurs jours. " Comme il nous fut doux, raconte Mgr Taché, à nous en particulier qui avions, pour ainsi dire, toujours été séparés de la famille, de nous trouver dans son sein, de faire partie de cette assemblée, où tous les cœurs, confondus dans un sentiment commun, se serraient unanimement autour de celui que Dieu leur avait inspiré de choisir pour combler le vide immense fait parmi nous ! Comme il nous fut doux de nous retrouver avec ceux des nôtres que nous connaissions déjà, avec ceux aussi qui, étrangers jusque-là à nos yeux, ne Tétaient pas à nos affections ! Nous goûtions aussi une bien vive satisfaction en voyant l'intérêt affectueux que tous les membres de cette vénérable assemblée voulaient porter à nos pauvres missions, si lointaines, si désolées. Les larmes aux yeux, l'émotion dans Famé, nous savourions toute la vérité de cette délicieuse parole: Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum (1) ! " Pèlerinage à la Le Eme P. Fabre donna toute son approbation à la division Eternelle. projetée du diocèse de Saint-Boniface et au choix du P. Faraud comme vicaire apostolique d'Athabaska-MacKenzie.

" Fort de cette nouvelle approbation, " Mgr Taché prit le chemin de la Ville Eternelle. Il quitta Paris le 11 décembre, se rendit à Lyon, s'arrêta à Marseille pour pleurer sur la tombe du père qui l'avait consacré évêque et qui l'avait tant aimé (2).

A Marseille, il eut " une incommodité qui, dit-il, ne porte pas le nom de maladie, mais qui cependant a ses inconvénients. J'ai été cloué, poursuit-il, pendant quatre jours sur ma chaise, et ces malheureux clous ne pourront même pas servir à clouer le plancher de mon futur palais; car, quand on les déplace, ils ne sont plus bons à rien, mais tant qu'ils sont en place, ils peuvent très bien jouer leur rôle, celui d'exercer à la patience (3). "

(1) Vingt années de Missions , p. 145.

(2) Mgr de Mazenod fut inhumé dans l'ancienne cathédrale, puis transporté dans la nouvelle, et placé dans le tombeau qu'il s'était luimême préparé. C'est là que repose présentement ce vénérable fondateur de l'une des familles religieuses les plus illustres.

(3) Lettre à sa mère, Rome, 27 décembre 1861. — Collection de M. de la Broqnerie-Taché, nQ 93.

Il s'embarqua à Marseille le lundi, 23 décembre, au soir. Il comptait arriver à Eome pour la fête de Noël ; mais, " le vent contraire 39 retarda le vaisseau, qui n'arriva à Civita Vecchia que le 25 décembre à trois heures et demie de l'après-midi, en sorte que le jour de Noël, il fut " privé du bonheur de dire la sainte messe (1). "

Alors plus peut-être qu'à aucune époque de l'histoire, rien n'attirait tant à Eome que son Pontife. Pie IX, par sa lutte gigantesque contre la révolution triomphante, par sa parole qui resplendissait dans le monde avec les illuminations de la foudre, par les épreuves de l'Eglise qui lui arrachaient des accents si émouvants et soulevaient l'univers entier dans un sentiment immense de compassion et d'admiration, par la plénitude de sa foi et de sa magnanimité qui résumait toute sa politique, apparaissait au-dessus de tous les hommes de son siècle comme un cèdre au milieu des herbes des champs, comme le soleil parmi les astres : tous les cœurs catholiques se prenaient pour lui d'un enthousiasme grandissant, d'un amour et d'un dévouement qui ressemblaient " à cette voix des grandes eaux louant l'Eternel " et tenaient en échec toutes les puissances conjurées de l'enfer.

Mgr Taché venait à Rome pour voir Pie IX comme autrefois saint Paul " pour voir Pierre. " Il eut le bonheur d'être reçu deux fois en audience par l'incomparable Pontife.

La première fois, ce fut le 31 décembre 1861 (2). " Le dernier Les doux au-

t i i, , . . • i -. ,T. , , V . . . diencesde

pur de Tannée, dit-il dans les Vingt années de missions, l aima- Pieix. ble Pontife qui sait inspirer tant de vénération et de dévouement, permettait au pauvre Evêque de Saint-Boniface d'approcher de sa personne sacrée et lui donnait l'assurance que ses demandes seraient accueillies favorablement. C'est alors que, prosterné aux pieds du vicaire de Jésus- Christ, nous le priâmes de nous bénir, de bénir tout ce que nous avons de cher ici-bas,

(1) Lettre à sa mère, Rome, 27 décembre 1SG1.

(2) Lettre à sa mère, Rome, 4 janvier 1862. —Collection de M. de la Broquerie-Tacbé, n° 94.

de bénir d'une bénédiction spéciale la Congrégation des Oblats et les trente et un membres de cette congrégation qui travaillaient dans le diocèse cle Saint-Boniface (1). "

Il demanda au Pontife par écrit pour sa mère, pour son oncle, pour tous les membres cle sa famille, " une indulgence plénière à l'article de la mort et une bénédiction apostolique (2). " Il fit une demande semblable pour M. Pépin, curé de Boucherville et sollicita plusieurs faveurs pour " la paroisse cle son cœur (3)."

Quelques jours après, " il goûta une seconde fois le bonheur de voir le Saint-Père et reçut encore pour lui et pour les siens, une de ces bénédictions qui font tant de bien au cœur (4)." " " Olr! qu'il y a de grandeur et de majesté, écrit-il à sa mère, dans cette simplicité à la fois si digne et si sainte ! Les grands' de la terre sentent le néant de leur élévation; c'est pourquoi ils s'entourent de tant de futilités. Le Vicaire de Jésus-Christ comprend la divinité de son rang; aussi il ne craint pas de le compromettre en se montrant ce qu'il est, surtout père et pontife (5). "

Mgr Taché obtint de la Propagande l'assurance que son diocèse serait divisé, que la partie soustraite à sa juridiction serait confiée à un de ses frères en religion, le P. Faraud. Et en effet, quelques mois plus tard, le 13 mai 1862, le vaste bassin d'Athabaska-MacKenzie fut érigé en vicariat apostolique et confié à la sollicitude du P. Faraud.

Départ L'Evêque de Saint-Boniface partit de Eome le 8 janvier,

regrettant que sa pauvreté ne lui permît pas d'emporter des souvenirs pour ses amis et ses bienfaiteurs. " Si j'avais les trésors de Crésus ou seulement un peu plus de revenus, écrivait-il, j'aurais acheté bien des souvenirs précieux pour tant de per-

(1) Vingt années de Missions , pp. 145-146.

(2) Lettre à sa mèvetRome, 4 janvier 1802.

(3) Ibid.

(4) Vingt années de Missions , p. 147.

(5) Lettre du 4 janvier 18(32.

sonnes auxquelles je serais si heureux de pouvoir offrir quelque chose à mon retour ; mais hélas ! je n'ai pas la bourse aussi garnie que le cœur et force me sera de me contenter de bons désirs (1)."

Il arriva à Marseille le samedi 11 janvier " après une belle et a J1 ar~ heureuse traversée (2), " en compagnie de Mgr Guignes et du P. ^sp®ance Aubert. Il passa sept jours à Marseille (3), n'y trouvant plus, il est vrai, le fondateur, mais ayant la joie d'y rencontrer un autre lui-même dans la personne du nouveau Supérieur Général, ainsi que ses plus illustres disciples.

Il sollicita du Eme P. Fabre, comme autrefois de Mgr de Mazenod, l'envoi de quelques nouveaux missionnaires pour l'immense territoire où il travaillait à créer un royaume à Jésus- Christ. Le Supérieur Général lui promit du secours. Et en effet, il ne tarda pas d'envoyer le P. Petitot^ et les Frères Duffy et Scallen.

Mgr de Saint-Boniface partit de Marseille le 18 janvier. Il aimait, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, à rendre visite aux parents de ses missionnaires; car, disait-il, quels bienfaiteurs méritent autant notre reconnaissance que ceux qui nous ont donné leurs fils ou leurs frères ? Il alla à Montpellier pour voir la mère de l'héroïque P. Grollier et quelques parents du généreux P. Mestre (4).

Le 20 il était à Toulouse et le 21 à Bordeaux (5). " J'ai bien passé à Montauban, dit-il à sa mère ; mais je n'ai pu m'y arrêter, en sorte que cette fois je n'ai point vu de nos parents de France (6). " Il écrivit cependant au prêtre Taché, dont il avait fait connaissance dans son voyage précédent. Il s'arrêta, du 24

(1) Lettre du 4 janvier 1862.

(2) Postscriptum de la lettre précédente.

(3) Lettre à sa mère, Poitiers, 26 janvier 1862.

(4) Ibid.

(5) Ibid,

(6) Ibid.

Traversée de l'Océan.

Nouveau séjour en Canada.

Ordination de M. Grouard à Boucherville.

au 26, à Poitiers, auprès du plus grand des évêques de France, qu'il admirait et avec lequel la parfaite concordance des pensées et des sentiments lui avait fait contracter une inaltérable amitié=

De Poitiers il se rendit à Tours, puis au Mans, enfin à Paris.

Il s'embarqua à Liverpool avec Mgr Guigues et le P. Aubert. La traversée dura quinze jours; il fut malade "tout le temps du voyage. " Il débarqua à Montréal le vendredi 28 février, dans la nuit, et se rendit le samedi à Boucherville pour prendre auprès de sa mère quelques jours d'un repos dont il avait grandement besoin (1).

Mgr Taché passa deux mois dans le Canada.

Il avait obtenu de nouveaux missionnaires en France; il en obtint d'autres au Canada. " L'évêque de Montréal, toujours l'ami et le protecteur de nos missions, eut la générosité de céder deux de ses prêtres, M. Kitchot, " qui a conquis par la suite une si grande place dans les Pays d'en Haut, "et M. Saint-Germain," qui pendant de nombreuses années a dépensé un grand zèle pour les missions du Nord-Ouest. " De plus, les bonnes Sœurs de la Charité accordèrent les sujets " promis pour la mission du lac la Biche (2). "

" Au commencement du mois de mai, l'Evêque de la Kivière- Kouge ordonnait prêtre, à Boucherville, M. Emile Grouard (3), jeune ecclésiastique venu du Mans deux ans auparavant avec Mgr Grandin, et qui avait terminé ses études au grand séminaire de Québec (4). "

Mgr Taché continua les quêtes de l'année précédente. Son ami, M. Laneche, nommé peu auparavant, économe de l'évêché des Trois-Eivières, avait découvert, dans le temporel du diocèse, une situation des plus critiques, au point de vue financier. Il

(1) Lettre à M. Laflèche, Boucherville, 5 mars 1862. — Archives de l'évêché des Trois-Rivières.

(2) Vingt années de Missions , p. 152.

(3) Maintenant Mgr Grouard, vie. apostolique d'Athabaska.

(4) Ibid.

AKCHEVÊQUE DE SAINT-BONTFACE

en informa son ancien compagnon de l'Ile-à-la-Crosse. " Quelque humble que vous soyez, lui répond Mgr Taché, vous ne pouvez prétendre à un rôle plus modeste que celui des oies du Capitole; eh bien, elles ont sauvé Eome et j'espère que vous sauverez votre diocèse (1). "

M. Laflèche demanda à son ami des conseils sur la manière de tirer le diocèse des Trois-Kivières " de la mauvaise passe dans laquelle il se trouvait. " " Eecommandez des prières publiques, lui répondit l'Evêque, et faites un mémoire qui soit une instance auprès du clergé et des fidèles pour les mettre tous à contribution. La puissance d'association est incalculable. Qu'on ne se décourage pas, et j'espère que la Providence vous viendra en aide (2). " Ces moyens sont toujours efficaces ; ils réussirent à faire sortir ce diocèse de l'embarras où il se trouvait.

Mgr Cook, dans son bon cœur, avait d'abord annoncé à Mgr Taché qu'il l'aiderait et le ferait aider par ses diocésains pour la reconstruction de sa cathédrale et de son palais; mais M. Laflèche représenta à son ami que l'évêque et le diocèse des Trois-Eivières étaient en état de demander l'aumône plutôt que de la donner. " Loin de trouver extraordinaire, lui répond l'Evêque de Saint-Bonif ace, que Mgr " des Trois-Eivières " ne fasse rien pour mon diocèse, je serais confus s'il faisait quelque chose : sa position est plus difficile et plus pénible que la mienne (3). "

Mais dans les autres diocèses, Mgr Taché recueillit encore, pendant son nouveau séjour, des aumônes importantes.

Pendant qu'il était dans le Canada, il eut la joie d'apprendre que Pie IX, à sa recommandation, avait nommé son oncle, Sir Etienne Taché, commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire le Grand (4). Cette marque de distinction "donnée par la première

(1) Lettre du 9 avril 1862. — Archives de l'évêché des Trois-Rivières.

(3) Lettre du 14 mars 1862.

(4) Lettre à sa mère, Montréal, 16 avril 1862. — N° 97 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

puissance du monde " récompensait d'illustres services rendus à la cause catholique et unissait plus étroitement encore, s'il était possible, tous les membres de la famille Taché au centre de l'unité catholique.

voyage de L'Evêque de Saint-Boniface quitta Montréal, le lundi 5 mai,

Montréal à ■ - 1 ^ 9 9

.st-Boniface. emmenant avec lui M. Grouard, le F. Scallen, etc. Le voyage de Montréal à la Eivière-Kouge dura trois semaines.

La voie des canots avait fait place à celle des chemins de fer et des bateaux à vapeur. A Montréal, raconte l'Evêque, à sa mère, " nous nous installâmes dans les belles, d'autres disent, les abominables machines qui se nomment chars de nuit! La vapèur siffla, souffla son gros souffle et nous voilà en marche. La nuit venue, un charmant petit Canadien, à la moustache noire, vint faire les lits. A la suggestion de M. Laroque, il me mit seul là où doivent se coucher quatre voyageurs, et comme les autres murmuraient, il les tranquillisa en leur disant que j'avais payé quatre piastres. Dieu lui pardonne ce mensonge, le pauvre •enfant ! Je gardai mes quatre places jusqu'à Toronto. A Toronto, nous changeâmes de chars. A Sarnia, les douaniers furent des plus aimables, laissant passer nos énormes bagages sans l'ombre d'une difficulté. Le soleil se couchait magnifique. Si j'avais le temps, je vous en ferais une description poétique, ainsi que de l'entrée du lac Huron. J'arrivai à Détroit; mais •comme les chars étaient partis depuis longtemps,- il nous fallut atttendre jusqu'au lendemain matin. C'est un petit malheur, puisque nous avons pu nous reposer parfaitement dans de bons lits et nous laver, ce qui n'est pas inutile, après trente heures de chemin de fer (1).

Les voyageurs partirent de Détroit le 7 au matin. Douze heures après, ils étaient à Chicago. Le 8, ils arrivaient à la Crosse, sur le Mississipi, trois jours après leur départ de Montréal. Là, ils s'embarquèrent sur le grand fleuve, à dix heures •du matin, et, comme le bateau ne partait pas aussitôt, Mgr Taché

(1) Lettre à sa mère, Détroit, 7 mai 1862. — Ibid., n° 98.

en profita pour écrire à sa mère. " Je vous ai écrit hier au matin, lui dit-il, et je vous écris ce soir de 200 lieues plus Loin (1). "

Les voyageurs admirèrent, raconte l'un des compagnons de l'Evêque, les rives du Mississipi bordées d'épaisses forêts, la largeur de son lit, les collines dentelées, arrondies ou festonnées qui le bordent de distance en distance, les beaux lacs qu'il traverse. " " Considérant un si beau pays, je ne pouvais m'empêcher de m'attrister en pensant qu'il appartenait autref ois à la France (2)."

Le bateau mit trente heures à aller de la Crosse à Saint-Paul. Le 9, à quatre heures de l'après-midi, nous débarquions à Saint- Paul, qui " en 1848 ne comptait que cinq à six mille habitants, en a aujourd'hui quinze mille, dont le tiers sont des catholiques canadiens ou irlandais qui y ont deux églises et un évêché fort beau (3). " Mgr Taché s'arrêta cinq jours à Saint-Paul, auprès de Mgr Grâce, " dominicain. "

Le 14 mai, après avoir écrit encore une lettre à sa mère, il continua sa route avec ses compagnons sur un stage public, " grand char non suspendu, recouvert d'une capote de toile blanche, traîné par quatre beaux et vigoureux chevaux. "

Le premier jour, vers le soir, poursuit le narrateur que nous citions plus haut, " nous rencontrâmes sur notre chemin la ville de Marseille; non la ville actuelle peuplée et civilisée, mais la Marseille antique, à l'époque où elle ne comptait encore qu'une seule maison ; car c'est à quoi se borne pour le moment la Marseille des rives du Mississipi (4). "

Les voyageurs demeurèrent enfermés dans le stage pendant cinq jours. Le cinquième jour, ils arrivèrent à Georgetown, au

(1) La Crosse, à bord du " steamboat," 8 mai 1862. — N° 99 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Dans les 3fissions de la Cong. des Oblats, t. II, p. 205.

(3) Ibid., p. 205.

(4) Ibid.

confinent de la rivière an Bœuf avec la rivière Rouge (1). " Nous n'étions plus qu'à cent lieues de Saint-Boniface. " " Nous logeâmes au fort Georgetown, chez M. Murray, agent de la compagnie de la Baie d'Hudson et protestant de la secte presbytérienne. Ce monsieur, ainsi que toute sa famille, se montra plein de prévenance pour Monseigneur et pour nous. Il pria même Monseigneur de dire les prières du soir et de bénir la table, et nous fûmes témoins du spectacle qu'offrit un évêque catholique invoquant à haute voix et au nom d'une famille protestante les bénédictions de Dieu et de la Sainte Vierge sur cette même famille (2)."

Mgr Taché écrivit une nouvelle lettre à sa mère (3), puis s'embarqua avec ses compagnons sur le bateau à vapeur qui allait alors de Georgetown à Saint-Boniface. Il y avait " près de cent cinquante passagers, dit Mgr Taché à sa mère, la plupart gens du Haut-Canada, quelques-uns de Montréal, qui s'en vont aux mines de la rivière Fraser - (4). " Le trajet dura six jours. " Bien que le bateau fût équipé par des protestants, nous y avons été comblés d'égards et de respects. Chose singulière, ces gens estiment singulièrement les prêtres catholiques ... Le cinquième jour après notre départ se trouvait le jour de la fête de la reine Victoria; on invita Monseigneur à présider le banquet qui eut lieu à cette occasion, et nous eûmes aussi les premières places. Après le dîner, on porta force toasts accompagnés des chants du God save the queen, et de hourras prolongés. Lm de ces toasts fut adressé à Monseigneur et aux Missionnaires ; notre saint Evêque répondit par un discours anglais qui fut accueilli d'un tonnerre d'applaudissements à coups de talon. Il va sans'

(1) Ce nom, nous l'avons déjà remarqué, lui avait été donné en l'honneur de Sir George Simpson, gouverneur de la Terre de Rupert. — Voir

Y Esquisse sur le Nord -Ouest de l'Amérique du Nord, p. 31, 2e édition.

(2) Ibid., pp. 208-209.

(3) Georgetown, 19 mai 1862. — Collec tion de M. de la Broquerie-Tacbé.

(4) Dans les Missions , pp. 208-209.

dire que toutes ces santés consistaient en belle eau de fontaine, et que les verres étaient toujours pleins. n

Le lundi 26 mai, Mgr Taché arrivait à Saint-Boniface, " au Arrivée à milieu des cris d'enthousiasme et des coups de fusil des habitants'agenouillés sur le rivage pour recevoir la bénédiction de leur pasteur bien-aimé. " Le retour de Monseigneur a ressemblé à un triomphe, conclut le témoin que nous venons de citer : à peine a-t-il touché le rivage que la foule des métis et des catholiques irlandais s'est ébranlée et a accouru au-devant de lui, tandis que tous les passagers du steamboat lui souhaitaient mille prospérités. Combien de larmes coulèrent dans cette circonstance! Combien de cœurs se sentirent attendris et émus ! Combien les protestants durent être étonnés de voir dans les catholiques tant de charité, tant d'affection fraternelle (1) ! "

Mgr Taché rentrait dans sa ville épiscopale après onze mois et quatre jours d'absence.

Quelques jours après, le 7 juin, arrivaient MM. Eitchot et Saint-Germain, ainsi que les Sœurs destinées au lac la Biche.

Le même jour, M. Grouard reçut l'habit de novice, et le lendemain il partit, pour aller faire son noviciat dans les régions où il devait être évêque un jour.

Mgr Taché, ses frères en religion, ses prêtres séculiers, après Logement de s'être longtemps logés, à la suite de l'incendie, " dans les galetas du collège, " demeuraient alors auprès des décombres de la cathédrale, " dans une bicoque qui ne valait guère mieux qu'une tente de sauvages (2) ", " dans une petite maison de planches, construite tout nouvellement," où "les élèves prenaient leur nourriture en compagnie de Monseigneur et des Pères (3). " L'office divin se faisait " dans une salle basse du collège. " Ce spectacle faisait mal à ceux qui le voyaient pour la première fois (4).

(1) Dans les Missions, pp. 208-209.

(2) Dans les Missions, p. 210.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Mais Monseigneur était si gai et avenant pour tout le monde " et savait si~bien communiquer sa joie à tous, qu'on l'aurait cru " exempt de tout tracas (1). "

Oui, le cœur du prélat " surabondait de joie parmi toutes ses tribulations. " Il avait vu Pie IX ; il avait obtenu la division de son diocèse ; il avait ramené de nouveaux missionnaires, oblats et prêtres séculiers, de nouvelles sœurs grises ; le progrès avait continué dans toutes ses missions pendant son absence; on pouvait en espérer de plus grands encore pour l'avenir. Il y avait trentetrois oblats, un Père novice, et trois prêtres séculiers dans le Nord-Ouest.

(1) Dans les Missions, p. 210.

CHAPITEE XXV

années 1862-1863.

Durant Tété qui suivit son retour, Mgr Taché fit construire la Co1"Ssacdsti1ede sacristie de sa cathédrale future, au chenet de celle-ci. Elle sert encore aujourd'hui de sacristie. Elle est en pierre, a 40 pieds de long sur 30 de large.

Le 1er novembre, l'Evêque de Saint-Boniface la bénit solennellement au milieu de toute la population réunie, pour qu'elle servît momentanément d'église.

Voulant que la Sainte Vierge eût la place d'honneur dans cette cathédrale improvisée, il se rendit en procession à la chapelle des Sœurs Grises, où on conservait avec vénération la statue de Marie Immaculée, honorée dans l'ancienne cathédrale et sauvée de l'incendie; il la rapporta triomphalement dans la petite église provisoire et la plaça à l'endroit le plus honorable, au-dessus du grand autel. Mgr Provencher avait dédié le pays à l'Immaculée Conception; Mgr Taché eut toujours soin de vénérer la Mère Immaculée de Dieu comme la dame et la reine de la Rivière-Bouge (1).

Le 3 novembre, qui était un lundi, Mgr Taché fit exhumer Exhumation et " des ruines de l'ancienne cathédrale " les restes de Mgr Pro- des restes de

Mgr

vencher, enseveli vingt ans auparavant " sous le sanctuaire. " Provencher. Le cercueil fut ouvert en présence de FEvêque, du P. Le Floch, de M. Ritchot et de plusieurs autres personnes, " et, à la joie de tous, les restes de Mgr Provencher parurent clans un état de conservation tel que ceux qui l'avaient vu de son vivant, reconnaissaient aisément les principaux traits de son visage ; son front était encore le même ; ses joues et son menton, quoiqu'un

(1) Chronique des Sœurs Grises de Saint-Boniface.

peu déprimés, avaient à peu près leur forme naturelle, vu que les chairs n'avaient subi de changement que dans leur couleur par suite de la fraîcheur du sol ; les yeux étaient fermés et un peu affaissés ; l'extrémité du nez avait disparu et laissait entrevoir les os ; la bouche était fermée et presque unie par suite de la dépression des lèvres; la partie supérieure des bras, les épaules, le buste, les jambes et même les pieds étaient encore revêtus de toutes leurs chairs, réduites à une grande fermeté et ayant une couleur blanche quelque peu terne. Le corps de Mgr Provencher semblait n'avoir éprouvé la putréfaction du tombeau qu'aux avant-bras, aux mains et un peu aussi à la gorge, comme l'ont constaté les personnes qui avaient aidé à l'ensevelir. Il avait conservé le même volume et la même pause, si ce n'est que le milieu du buste, fort enflé au moment de l'inhumation, s'était considérablement affaissé. L'ensemble du cercueil à l'intérieur présentait les ravages d'une grande humidité et même de quelque inondation, probablement l'inondation qui a eu lieu au mois de mai 1861, et les pluies torrentielles qui l'ont suivie dans le mois de juin. Les habits pontificaux et tous les linges étaient collés les uns aux autres ; ils étaient d'une Gouleur sale et recouverts d'une humidité visqueuse. Ses gants et sa soutane avaient encore conservé la force de leur tissu (1). "

M. Eitchot changea les vêtements du vénérable prélat; la - Sœur Cusson lui lava le visage (2). " Durant toute la soirée, la sacristie ne désemplissait pas des personnes qui se pressaient pour voir les restes de Mgr Provencher et aussi pour avoir quelques reliques de ses chairs ou des habits qui l'avaient accompagné clans le tombeau. C'est que, en effet, devant ce cercueil, les personnes mêmes les plus timides et les plus impressionnables

(1) Procès-verbal de l'exhumation et de la translation des restes de Mgr J.-N. Provencher, premier évêque de Saint-Boniface, dans la nouvelle cathédrale, après l'incendie de l'ancienne. Ce procès-verbal a été imprimé par le Rév. Dugas, à la suite de la Vie de Mgr Provencher, pp. 306-313.

(2) Cltroniqve des Sœurs Grises.

AKCHEVÊQUE DE SAINT-BOjStIFACE

ne ressentaient rien de cette horreur qu'inspire naturellement la vue de la mort. Tout le monde se plaisait à regarder ce corps inanimé, ce visage, maintenant si peu changé; et, si les cœurs se sentaient oppressés au souvenir d'un père que la mort a ravi, ils se sentaient aussi soulagés et comme joyeux à la pensée que le ciel est ouvert déjà à une âme qui travailla si longtemps et si généreusement au salut des habitants du diocèse de Saint-Boniface (1). "

Le lendemain, à dix heures, Mgr Taché chanta la messe devant le corps de son prédécesseur, en présence de toute la population. Puis il fit l'oraison funèbre du grand évêque, rappela " l'étendue du sacrifice du jeune missionnaire, " les privations de toutes sortes et l'extrême pauvreté" auxquelles il se condamna, "le dévouement sans bornes " qu'il témoigna toujours à son peuple, " sa sollicitude et ses efforts persévérants " pour amener à la Rivière-Kouge les Sœurs Grises et les missionnaires Oblats. L'Evêque termina en adjurant tous ses auditeurs de renouveler les bonnes résolutions qu'ils avaient prises, il y avait vingt ans, devant ce même corps, principalement contre l'usage immodéré des liqueurs enivrantes.

On fit ensuite les cinq absoutes prescrites par le cérémonial, 6i et les restes cle Mgr Provencher furent transportés dans remplacement de la future cathédrale et inhumés dans un caveau en maçonne qui se trouvera, lorsque la cathédrale sera achevée, à peu près sous le maître-autel, du côté de l'Evangile (2). "

Pendant l'hiver de 1862-1863, M. Thibault se rendit à la Reconstruction

de la >ea thé- Pointe de Chênes ou Sainte-Anne, s'installa dans la forêt avec dniie.

un certain nombre de vaillants métis, et abattit les bois nécessaires à la charpente de la cathédrale (3).

(1) Procès-verbal , p. 311.

(2) Ibid., p. 312.

(3) On a appelé depuis Thibaultville l'école voisine de l'endroit où le généreux vicaire général s'était fait " bûcheron " et avait " fait chantier " avec ses métis. — Voir les Cloches de Saint- Boni face, n° 13, 1er oct. 1902, t. l,p. 338.

Les travaux de maçonnerie commencèrent au printemps de 1863 et se poursuivirent tout l'été.

Mgr Taché avait écrit, le 20 février 1863, au Coadjuteur de l'archevêque de Québec : " J'ose un peu me flatter que nous pourrons fermer notre église pour l'automne prochain; mais là, il faudra suspendre les travaux pour Dieu sait jusques à quand ... Il me tarde " cependant " d'avoir une église : notre population souffre beaucoup de la manière dont se fait le service divin depuis l'incendie (1). " Il écrivait à sa mère le 9 octobre : " Notre église avance rapidement. Je suis à peu près certain d'y dire la sainte messe le jour de la Toussaint. Les châssis sont magnifiques: nos bonnes Sœurs Grises nous ont fait là un riche présent (2). "

La cathédrale avait, à l'automne de 1863, les quatre murs, la voûte et le toit. Elle attendit de longues années, ainsi que nous le raconterons, les boiseries, le revêtement des colonnes, un clocher et tous les perfectionnements qui lui étaient nécessaires. Cependant, elle possédait dès lors la grande richesse des cathédrales catholiques, la présence continuelle de la victime du salut.

" Quoique nous soyons certes bien mal logés, écrivait Mgr Taché, au commencement de 1862, je puis facilement me résigner à cet état de choses (3) ; " car l'Evêque de Saint-Boni face était plus soucieux de la maison de Dieu que de celle de ses ministres.

Reconstruction Mais quand la cathédrale eut été reconstruite, ce fut le tour épiscopaî. du palais épiscopal.

Les fondations furent posées au commencement de 1864 (-4). Les travaux se continuèrent tout l'été. L'année suivante, après les grands froids, ils furent menés avec activité: l'évêché fut non point achevé, mais rendu " logeable, " et au mois d'avril,

(1) Archives de l'archevêché de Québec.

(2) Saint-Boniface, 9 octobre 1863. — N° 107 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(3) Saint-Boniface, 20 février 1862.

(4) Vingt années de Missions , p. 171.

1er Vol. — p. 477.

Rév. P. Ritchot, curé de Saint-Norbert, délégué du Manitoba en 1870.

" nous eûmes le bonheur, raconte l'Evêque, de voir dix-sept Oblats assez commodément abrités sous notre toit (1). "

Mgr Taché plaça sur l'entrée du palais épiscopal une petite statue de la Sainte Vierge sauvée de l'incendie : c'était pour témoigner qu'il chargeait celle qui est la porte et la portière du ciel d'être aussi la portière et la gardienne de sa maison.

Le prélat suivait dans le plus grand détail les travaux de observations, construction : tout se faisait d'après ses plans, sous son contrôle et sa direction: un architecte de profession n'aurait pu avoir plus de prévoyance, un coup d'œil plus sûr.

Cependant la plus grande partie de ses préoccupations demeurait tournée vers le soin des âmes dont il avait la charge. Il prêchait " à temps et à contre-temps, " comme saint Paul le prescrit à l'Evêque. Il administrait lui-même les sacrements aux malades, visitait les familles, consolait, avertissait, reprenait toutes ses ouailles.

En 1863, il se rendit dans le Canada pour assister au troisième voyage dans le concile provincial de Québec. Il partit de la Kivière-Rouge le 20 avril, arriva à Québec le 13 mai, veille de l'ouverture du concile, assista à toutes les séances et quitta Québec le 22. Il célébra la fête de la Pentecôte à Kamouraska le 24 (2)..

Il était de retour dans sa cité épiscopale le 22 juillet (3).

Le collège était l'objet de ses constantes préoccupations. En Collège. 1862, il en confia la direction au P. Lestanc, avec la charge spéciale d'y enseigner le français. Il donna l'enseignement de l'anglais au F. Duffy, en remplacement de M. Oram, " forcé de quitter le diocèse par suite de ses infirmités (4). "

La paroisse de Saint-Norbert avait à sa tête en 1862, le Nomination de P. Mestre, qui y demeurait seul. Dans les premiers iours de à ia cure de

• • -l -e \ • a, ^ un. i • i x. • -i. • St-Norbert.

jum, il lut pris a un mal subit et violent, qui mit ses murs en

(1) Ibid., p. 193.

(2) Lettre à sa mère, 23 mai 1863. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 106.

(3) Vingt années de Missions , p. 163.

(4) Ibid., p. 154.

Ministère du P. André auprès des chasseurs.

Le P. Simonet à la Baie des Canards.

péril. Mgr Taché le fit venir à Saint-Bon if ace pour le soigner et le remplaça par le Eév. M. Kitchot, récemment arrivé du Canada. Le digne prêtre achèvera à Saint-Norbert le XIXe siècle et y commencera le XXe, enrichissant sa paroisse d'œuvres durables, aimé de Mgr Taché et de son successeur, vénéré de tous les prêtres du Canada, comblé d'honneurs par le Saint- Siège.

Le P. Mestre passa l'hiver à l'évêché, se rétablit peu à peu, et, au printemps suivant, prêcha le mois de Marie à la cathédrale. " Ce fut le chant du cygne, du moins dans le désert de l'Ouest; car, dès les premiers jours de juin, il recevait une obédience qui le rappela en Canada, plus digne des brillants talents que Dieu lui a prodigués (1). "

Le P. André, que nous avons nommé plus haut, accompagna à la prairie les chasseurs de Saint-Joseph en 1862 et en 1863. Pendant la chasse de 1863, les métis de Saint-Joseph "rencontrèrent une armée américaine, commandée par le général Sibley et lancée à la poursuite des Sioux, pour venger contre ces barbares les horribles massacres de 1862. Nos* métis, en grande ordonnance de chasse, missionnaire en tête, se présentèrent au camp des braves fils de l'Union. Arrivé auprès du général, au pied du drapeau aux indivisibles étoiles, le P. André, monté sur son fier coursier, et environné de ses incomparables cavaliers métis, adressa au général et au drapeau américains un véritable discours en selle, vrai chef-d'œuvre d'éloquence militaire (2). " A la suite de cet incident, le P. André fut nommé par la grande république plénipotentiaire ou du moins agent militaire pour la pacification des Sioux. Durant une année il s'occupa avec zèle et succès de l'importante mission qui lui était confiée.

" Le P. Simonet, chargé de sillonner les eaux des lacs Manitoba et Winipagons, choisit la Baie des Canards pour ses quartiers d'hiver. Il s'y rendit, suivi d'un bon nombre de personnes

(1) Vingt années de Missions , p. 160.

(2) Ibiâ., p. 161.

qui lui construisirent une petite chapelle où il leur prodigua et les instructions et le dévouement le plus complet (1). "

Le 8 juillet 1862, le P. Maisonneuve emmena de Saint- Fondation du Boniface au lac la Biche trois Sœurs Grises, les Sœurs Gué- lacia Biche, nette, Daunais et Tisseur, " pour y joindre leurs efforts et leur dévouement au zèle des Pères oblats " en faveur des néophytes de cette région (2). Le voyage se fit en grosses charrettes. Elles arrivèrent à Notre-Dame des Victoires le 26 août. " Mgr Taché envoya avec elles à cette mission des objets bien précieux, une cloche, un moulin et un poêle (3). "

En même temps, le P. Lacombe, venu de Sainte- Anne et de Fondation de Saint-Albert pour voir son Evêque, retournait accompagné du monton. F. Scallen, que Monseigneur chargeait d'ouvrir au fort Edmonton une école anglaise. " Cette école maintenue depuis, écrit l'auteur des Vingt années de missions, fait d'autant plus de bien que le bon Frère sait assurer un succès complet à son enseignement (4)."

La mission de Saint-Pierre avait été établie en 1861 à l'ex- Famine au lac

, . . / r Caribou.

trémité septentrionale du lac Caribou par l'héroïque P. Gasté. Il y avait là en 1862 le P. Végreville et le F. Perréard avec le P. Gasté. Les missionnaires, " menacés de la famine, décidèrent que le P. Végreville y resterait seul " pour y passer l'hiver, " et que le P. Gasté et le F. Perréard se replieraient sur l'Ile-à-la-Crosse, tout simplement pour avoir de quoi manger. Nos deux pauvres affamés se mirent en route. Le P. Gasté débuta dans l'exercice d'une longue course à la raquette. Ce premier essai fut fort heureux ; plus de 800 kilomètres furent parcourus en seize jours de marche, et ce sans fatigue excessive, tant il est vrai que Dieu prend soin des siens (5). "

(1) Vingt années de Missions, p. 154.

(2) Ibid.

(3) Notice manuscrite sur la mission du lac la Biche. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

(4) Vingt années de mission? , p. 154.

(5) Ibid., p, 159.

MiisirégSionns ^êT Taché, nous l'avons vu, a obtenu la division de son hu- MacKenzieka mense diocèse et Térection d'Athabaska-MacKenzie en vicariat apostolique. Mgr Faraud a été nommé vicaire apostolique du nouveau district le 13 mai 1862 ; il apprend sa nomination l'année suivante, au mois de juillet, se rend en France par Tordre de ses supérieurs, est sacré clans la cathédrale de Tours le 30 novembre 1863 par son frère en religion, Mgr Guibert, archevêque de cette ville. Nous le verrons de retour à Saint-Bonif ace le 25 avril 1865 et dans son vicariat apostolique plusieurs mois encore plus tard.

Durant ce temps, c'est le coadjuteur de Mgr Taché qui administre l'immense vicariat apostolique, en visite les missions et les missionnaires, plusieurs fois au péril de ses jours, choisit un emplacement pour le palais épiscopal et la cathédrale du nouveau vicaire apostolique. Il avait pris possession de l'emplacement le 6 août 1861, et placé le lendemain une croix faite par le F. Kearney, qui se rendait à Good-Hope. Il lui avait donné, à cause de " l'enchaînement tout providentiel des événement0 " qui avait préparé ce choix et par le sentiment du besoin d'un secours divin tout particulier," le beau nom de Providence qu'il porte encore. Il y fait élever les premières constructions par le F. Boisramé et le P. Gascon, et y travaille lui-même de ses mains consacrées, pendant de longs mois, comme le dernier des manœuvres.

Les admirables missionnaires de ce district, les Pères Grollier, Clut, Gascon, Séguin, Eynard, Grouard multiplent les voyages à ' la raquette, en canot, en carriole à chiens, à pied, pour visiter les anciennes stations de cet immense district, en établir de nouvelles et porter aux sauvages dispersés l'annonce de la bonne nouvelle. Partout, les missionnaires affermissent les néoplvytes dans la foi de leur baptême et convertissent ceux qui n'ont point encore entendu ou embrassé l'Evangile.

Yoici cependant une exception. Le P. Séguin se rendit en septembre 1862 au Yukon, mission de Saint- Jean, sur le territoire russe, devenu si célèbre depuis par ses mines d'or, et y passa

tout l'hiver. " Il ne goûta pas la moindre consolation, pas le moindre dédommagement pour un long et pénible voyage à travers les montagnes, sous un ciel de fer, lorsque les neiges précoces de septembre venaient glacer les torrents qu'il fallait traverser presque à la nage, où la santé et la vie courent des dangers presque continuels. Le zélé missionnaire passa là un triste hiver. Les quelques sauvages qui se rendirent au fort et qui déjà deux fois avaient reçu la visite d'un ministre protestant, s'attachèrent de préférence à celui qui leur arriva en même temps que le P. Séguin. Le P. Séguin partit du Yukon le 3 juin. Vingt et un jours de marche au milieu des mêmes torrents encore à demi glacés et des autres embarras de la route, le tout enrichi du mérite de voyager avec le ministre qui lui avait ravi les sauvages, le conduisirent à la mission de Saint-Barnabé. " Continuant sa route à travers les montagnes, il arriva à Peel's River, " et, le 14 juillet, il avait le bonheur d'embrasser ses frères de Good-Hope, après onze mois d'un isolement d'autant plus cruel que l'échec avait été plus complet. " Arrivé ici, écrivait-il à Mgr Taché, je me crois en paradis (1). " Et en effet, le missionnaire éprouve d'ineffables consolations à vivre avec des confrères aimés après de longs mois de solitude. Oui, " comme elles sont douces et agréables ces relations fraternelles dont on ne jouit que rarement! Elles ont certainement un charme inconnu à ceux qui n'ont jamais senti le vide ni l'inquiétude que l'éloignement de ses frères cause au cœur du religieux (2). "

Le premier missionnaire de " ces plages arides et glacées, " De^?™eetx' " l'avant-garde des hérauts de la Bonne Nouvelle" auprès des jj?0^^, sauvages du Nord, l'héroïque P. G-rollier, " épuisé, asthmatique, presque mourant, " voulut tenter encore un voyage en 1862. En onze jours, il alla, ou plutôt il se traîna de Good-Hope au fort Norman. Il se félicite, dans une lettre à Mgr Taché, que "la

(1) Vingt années de Missions , pp. 161-162.

(2) Ibid., p. 159.

saison n'eût pas été bien rigoureuse;" cependant "le thermomètre centigrade s'était maintenu dans une moyenne de-35°, -sans tomber plus bas que-43° (1). "

" Mais à bout de forces, quoique non découragé, 99 il ne put aller plus loin et " fut contraint de revenir à Notre-Dame de Bonne-Espérance (2). 99 Là, il traîna, durant deux ans encore, une existence pénible, ne voulant point quitter les régions du Cercle Arctique, lui l'enfant de la Méditerranée, mais endurant jusqu'au bout " le martyre du froid. " Le 4 juin 1864, après douze ans d'apostolat, à 38 ans, il remettait son âme à son Créateur, dans le pauvre réduit où il avait fait jusqu'aux derniers jours, avec un zèle qui surmontait toutes les souffrances, le catéchisme aux pauvres sauvages, couché par terre, sur une peau de buffle, les yeux fixés sur le tabernacle de l'alcôve où il conservait l'adorable Eucharistie et dont il avait fait ouvrir la porte, " Digne enfant de Marie Immaculée, il mourait de la mort des prédestinés, remplissant d'admiration et de confiance tous ceux qui furent témoins de son trépas (3). 99 Le P. Grollier est le premier oblat mort dans les missions du Nord-Ouest, bien digne d'ouvrir la marche à ce triomphant cortège d'apôtres qui s'avance de ces régions glacées vers la céleste Jérusalem.

(1) L'hon. Prendergast, Mgr Taché, article paru dans le Manitoba du 28 juin 1891.

(2) Vingt années de Missions p. 174.

{S)'Jbid.

CHAPITKE XXVI.

SIXIÈME ET DERNIER VOYAGE A L'iLE-A-L A-CROSSE.

En 1864, le E. P. Vandenberghe fut envoyé à la Eivière-Eouge Vi|i>tev^ par le Supérieur Général des Oblats en qualité de Visiteur. Il ^fgjjjj arriva à Saint-Bonif ace le 22 mai.

C'était la première fois qu'un Visiteur venait dans l'Ouest. Mgr Taché lui exprima la joie que lui causait son arrivée en lui donnant des lettres de Vicaire Général.

" Tous les Pères de la colonie et des environs se réunirent pour saluer l'heureuse arrivée du E. P. Visiteur. Notre clergé séculier, peu nombreux, mais si dévoué, comprit notre juste joie et vint la partager en offrant ses respects à celui qu'il était heureux de connaître. Quinze jours d'une véritable jouissance marquèrent le séjour du E. P. Vandenberghe à Saint-Boniface (1)."

" Le E. P. Visiteur, raconte Mgr Taché, voulut bien s'étonner de voir quelle est la position des missionnaires catholiques de la petite colonie d'Assiniboïa. L'ascendant qu'ils y exercent le frappa surtout; la population catholique, malgré ses défauts, lui parut avec raison animée d'une foi vive et d'un bien bon esprit ; puis la position physique et matérielle le surprit aussi. La cathédrale, sortie à peine de ses ruines et non encore achevée, l' étonna par la régularité de ses lignes, l'élégance de ses formes et la solidité de sa construction. Le couvent et le collège lui parurent des édifices raisonnablement en proportion avec l'œuvre religieuse et civilisatrice qu'ils sont chargés de développer et de conduire à bonne fin. L'évêché, dont les travaux s'élevaient à peine au-dessus du sol, dessinait déjà les proportions du noble

(1) Vingt années de Missions, p. 171.

édifice, qui avait été entrepris pour offrir un séjour commode à ceux de nos Pères que l'évêque est heureux d'avoir habituellement auprès de lui, et aussi un lieu de refuge pour ceux des nôtres qui pourraient avoir besoin de faire diversion aux fatigues exceptionnelles de la vie de missionnaire chez les sauvages. En un mot, notre aimable Visiteur voulut bien nous faire le compliment qu'il ne s'attendait pas à si bien. Nous avions donc la consolation d'être plus civilisés qu'on ne nous avait crus (1)." " Qu'on nous pardonne cette naïveté, ajoute plaisamment l'historien, c'est bien un peu ce que nous pensions nous-mêmes (2)." Départ du Visi- Cependant " on comprend facilement que les merveilles de missiSîsr es notre localité ne peuvent pas captiver l'attention bien lon^-

sauvages.

temps. Aussi, pour empêcher que le désenchantement n'enlève au Père Visiteur les favorables impressions de son arrivée, hâtons-nous de lui faire part de ce qui, nécessairement, fera sur son esprit une impression bien forte ; hâtons-nous de lui raconter ce qu'ont fait nos zélés missionnaires (3). "

Le récit des missions du Nord-Ouest est en effet, une des plus belles pages de l'histoire de l'Eglise, une page bien glorieuse pour la jeune mais magnanime Congrégation des Oblats.

Mais Mgr Taché désirait intéresser le Visiteur à ces fondations héroïques autrement que par des récits. " Le P. Vandenberghe était venu à la Kivière-Kouge avec la pensée de ne point aller plus loin (4). " L'Evêque de Saint-Boniface l'invita à visiter les missions du Nord-Ouest, à en contempler les pauvres établissements, à voir et même à partager la vie des missionnaires. " Il nous en coûtait, dit-il, de faire au bon Père Visiteur une demande qui devait lui imposer une année entière de retard et un voyage de plusieurs moie, pendant lesquels il lui faudrait vivre de la vie du Nord, souffrir avec nous et comme

(1) Vingt années de Missions , p. 171-172.

(2) Ibid.

(3) Ibid., pp. 171-172.

(4) Vingt années de Missions , p. 174.

nous (1). " Mais il comprit lui-même que " sa visite n'aurait qu'un bien faible résultat, s'il ne voyait que Saint-Boniface et ses environs, puisque ce n'est pas là que sont nos missions sauvages proprement dites (2). " Il était jeune, doué d'une forte santé, muni d'un dévouement plus grand encore. Le Visiteur consentit à la proposition du Vicaire et de l'Evêque. " En avant ! "

Il fut convenu entre les deux supérieurs que le Visiteur se rendrait à l'Ile-à-la-Crosse, puis à Athabaska par la voie des barques, et reviendrait à l'Ile-à-la-Crosse par la même voie, que l'Evêque le rejoindrait en ce dernier lieu par une autre voie, irait avec Jui aux lacs la Biche et Sainte-Anne et reviendrait avec lui à Saint-Boniface.

Le E. P. Vandenberghe s'embarqua le 4 juin sur les barges qui se rendaient au Portage la Loche. Il atteignit ce Portage dans la seconde quinzaine de juillet.

Juste à ce moment, Mgr Grandin y arrivait de la direction opposée. Le vénérable Coadjuteur, selon les instructions de Mgr Taché, venait de passer trois ans dans le district d'Athabaska-MacKenzie, "travaillant de ses propres mains comme saint Paul, prêchant fidèlement à temps et à contre-temps l'Evangile de Jésus- Christ aux païens, " habitant dans " un palais construit avec quelques troncs d'arbres informes, qu'éclairaient quelques grossiers morceaux de parchemin et qui n'avait d'autre parquet que le sol glacé, " vivant " d'aliments que le dernier des domestiques, dans la belle France, aurait rejetés avec mépris, " accomplissant, l'été et l'hiver, " de longs et pénibles voyages, " avec une santé débile, " souvent dans un état de demi- jeûne, " objet de vénération et d'amour "pour tous les officiers du district, " pour les néophytes et les infidèles eux-mêmes (3).

(1) Vingt années de iïîissions , p.. 174.

(2) Ibid.

(3) Lettre d'un officier de la Compagnie de la Baie d'Hudson. — Voir les Vingt années de Missions , pp. 176-178.

L'héroïque prélat quittait le vicariat apostolique d'Athabaska- MacKenzie, où Mgr Faraud allait bientôt entrer, et se rendait à l'Ile-à-la-Crosse, pour y attendre les ordres de son Ordinaire. " Que Pou juge de sa surprise, de sa joie et de son bonheur lorsqu'en débarquant il apprit l'arrivée d'un Visiteur, du E. P. Vandenberghe, " son ancien maître du noviciat, " qu'il ne savait pas même avoir été envoyé en Canada (1). "

" Il faut avoir vécu de notre vie, de nos privations, de notre impitoyable isolement, observe Mgr Taché, pour comprendre ce qu'une telle surprise cause d'émotions, cause de véritables jouissances (2). "

Le Visiteur était parti de Saint-Boniface avec l'intention de se rendre jusqu'à Athabaska. Mais il rencontrait Mgr G-randin qui pouvait lui donner les détails les plus corconstanciés sur les missions du nord; ces missions avaient d'ailleurs la plus grande ressemblance avec celles qu'il allait visiter ; pour ces raisons, u le voyant aussi fatigué et exposé à des difficultés particulières pour le reste du trajet, " l'Evêque de Satala l'engagea à retourner en arrière. " Tous deux reprirent le chemin de l'Ile-à-la-Crosse, où ils arrivèrent le 5 août. " Là, en attendant la venue de l'Evêque de Saint-Boniface, Mgr Grandin l'entretint longuement, dans des entretiens qui l'intéressèrent et le charmèrent, des missions du grand Bassin où il venait de passer trois ans. La sécheresse Pendant que le Visiteur était dans le Nord-Ouest, Mgr Taché

et les saute-

RiTSRou"e demeuré à Saint-Boniface, avait la douleur de voir la sécheresse et les sauterelles affliger la colonie.

L'année précédente avait été mauvaise. " Il y a une misère extrême dans le pays, écrivait Mgr Taché à sa mère le 25 février 1864; nous sommes assiégés tous les jours par une foule d'affamés. C'est à navrer le cœur (3). " L'année 1864 fut pire encore.

(1) Vingt années de Missions , p. 178.

(2) Ibid.

(3) Saint-Boniface, 25 février 18«4. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 112.

" L'année s'annonce bien triste, écrit-il à sa mère le 28 juin ; la sécheresse a été si complète qu'il n'y a presque rien : nos jardins sont en général comme le jour où ils ont été bêchés. Dans bien des champs, il n'y aura point la valeur de la semence. Pas de foin nulle part. Nos immenses prairies sont desséchées et arides. Puis les vers, les chenilles, les sauterelles secondent le vent et l'ardeur du soleil pour tout détruire, en sorte que nous n'avons que peu d'espoir du côté de la terre (1). " " Le ciel nous viendra en aide, ajoute-t-il. J'espère que la chasse sera bonne : nous mangerons de la viande sèche et du pémikan, c'est si bon (2). " La chasse fut en effet assez fructueuse cette année-là. Mais auparavant^ les sauterelles après avoir menacé de détruire ce qu'avaient épargné la sécheresse et les vers, cessèrent brusquement leurs ravages devant les prières de l'Eglise.

" Dimanche, écrit TEvêque à Mgr Guigues le 7 août, nous avons fait des processions en l'honneur de saint Joseph, et quoique nos champs, ici auprès de l'église, soient intégralement couverts de ces insectes (on en compte des vingtaines à chaque brin de paille), elles n'ont encore presque rien mangé depuis cinq ou six jours, tandis qu'avant ces procession s, quelques heures leur suffisaient à la destruction de vastes champs. Le -bon Dieu, qui leur a fait le bec, peut bien le leur fermer, et il paraît que le bon saint Joseph nous a obtenu cette faveur insigne. Pourvu que nos cœurs ne s'endurcissent pas après la délivrance de ce nouveau fléau (3) ! "

Cependant, le prélat confiait l'administration de l'évêché au Départ de P. Lestanc, et la direction du collège au P. Yégreville, et, le dimanche 14 août, " après l'office de l'après-midi, (4) " " bénissait son peuple, embrassait ses frères et se recommandant aux prières de tous, prenait par terre le chemin de l'Ile-à-la-

(1) Rivière-Rouge, 28 juin 1864, — Collection de M. de la Brôquerie- Taché, n9 112.

(2) Lettre du 28 juin 1864.

(3) Archives de l'archevêché d'Ottawa.

(4) Lettre à sa mère, 25 août 1864. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, ii° 115.

Crosse (1). " II se rendit dans la soirée à Saint-François- Xavier, " en compagnie de plusieurs Pères et de M. Eitcliot (2)." Il passa la nuit auprès de son Grand Vicaire, continua sa marche, le 15, avec celui-ci et le P. Végreville et arriva " au lac Manitoba, (3) " " à la première station des missions du P. Simonet où, le 16, il donna la confirmation à quarante personnes (4)." Le même jour, il se remit en route, " accompagné encore de M. Thibault, " et rejoignit le soir " ses hommes, " à savoir son guide et un autre jeune homme, " qui avaient pris les devants avec les chevaux (5). " Le lendemain matin, il faisait ses adieux à son Grand Vicaire, et le 18 et le 19 s'avançait loin de toute habitation humaine, dans les déserts. " Le samedi 20, 99 il atteignait le Fort Ellice ou Eivière aux Castors, y passait " la journée du dimanche auprès de quelques familles catholiques, (6) 99 leur disait la messe le lundi matin et y communiait " plusieurs personnes, 99 puis reprenait sa marche (7). "Le manque d'eau sur la route ordinaire détermina les voyageurs à suivre la vallée • de la rivière Qu'Appelle (8). " Passage à La vallée de Qu'Appelle est Tune des plus pittoresques du

Qu'Appelle. , , . . ^ , -, i V * ^

monde. Une petite rivière, coupée de lacs poissonneux, serpente au fond d'une vallée profonde qui a été manifestement, pendant de longs siècles, le lit d'un grand fleuve et où le passage de masses gigantesques d'eau a lentement creusé dans ses flancs des sillons et des sites d'un art merveilleux.

C'était la première fois que Mgr Taché parcourait la vallée de Qu'Appelle; il fut frappé de son aspect si gracieux et si pitto-

(1) Vingt années de Missions , p. 179.

(2) Lettre du 25 août à sa mère.

(3) Ibid.

(4) Vingt années de Missions , p. 179.

(5) Lettre du 25 août.

(6) Ibid.

(7) Ibid.

(8) Vingt années de Missions , p. 179.

resque ; avec le goût qu'il portait partout pour les spéculations de la géologie, il cherchait à se rendre compte à lui-même des accidents si curieux de cette vallée extraordinaire.

Mais d'autres pensées occupaient encore davantage son âme apostolique. " C'était sur les bords de cette rivière qu'était bâti le poste le plus avancé établi par les MM. de La Vérandrye, " ses " grands-oncles (1). " Il savait que la vallée de Qu'Appelle était l'une des premières stations visitées par Mgr Provencher; qu'elle avait été le siège d'une mission protestante; que de nombreux catholiques s'y rendent tous les ans; que cette année-là même, la Compagnie de la Baie d'Hudson y commençait un poste de traite pour les tribus sauvages qui la visitent habituellement. Aussi, comme il l'écrit à sa mère, " de bien vives émotions " remplissaient son âme le long de la route (2).

Arrivé au centre des lacs de cette vallée, il fut frappé de la beauté du site, des ressources que présentaient ces lieux, de la facilité d'y aborder de toutes parts. Il résolut donc clans son cœur d'y fonder un établissement.

Le 25, il écrivait à sa mère: "Je suis en voyage; mais en voyage comme à la maison, je ne puis point oublier ma mère, et s'il est un jour où je dois penser à elle, c'est bien en ce jour heureux, où elle a été baptisée, en ce jour, où Dieu l'adopta pour sa fille et commença pour elle la série des grâces qui l'ont rendue la femme vertueuse qui a pris tant de soins afin d'élever ses enfants pour le ciel. Aujourd'hui je remercie Dieu de vous avoir choisie pour ma mère et de vous avoir faite ce que vous êtes. Puisse saint Louis vous protéger ! Tout en cheminant tout le jour en chariot ou à cheval, j'ai été auprès de vous (3). "

Le 25 au soir, il campa auprès du lac Qu'Appelle, où il devait bientôt établir une mission importante, et y demeura de longues

(1) Lettre du 25 août à sa mère.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

heures le lendemain. Il passa la nuit suivante au fort Qu'Appelle et y communia plusieurs personnes le 27 (1).

" Le 28, de bon matin, " il arrivait au fort de la Montagne de Tondre : c'était le dimanche. Il y passa la journée, donnant ses soins aux quelques brebis fidèles qu'il y trouva. Le lundi» 29, il les communia et remonta à cheval (2). " Le 2 septembre,, au soir, vendredi, il était au fort Carlton " sur la rivière Siskatchiwan " et y demeurait le samedi et le dimanche.

Il y écrivit à sa mère. " Je suis bien, lui dit-il pour la rassurer, beaucoup mieux qu'à mon départ : le voyage m'est salutaire (3). " Cependant il était souffrant.

Depuis Carlton il ne devait point rencontrer de fort jusqu'à l'Ile-à-la- Crosse. Il laissa Carlton le lundi matin, 5 septembre, " Il fallut du temps pour traverser la grande rivière Siskatchiwan. " " Après une heure de marche, dit-il, nous nous arrêtâmes pour dîner. La pluie nous surprit et nous empêcha d'avancer tout le reste du jour. Le 6 au matin, par un temps magnifique, nous reprîmes notre route et le 7, nous atteignîmes le lac Makakous (4). " Là arrivèrent de l'Ile-à-la-Crosse deux jeunes sauvages, instruits autrefois par Mgr Taché, qui avaient sollicité avec empressement la faveur de venir le chercher en cet endroit et de le conduire en canot là où l'usage des chevaux devenait impossible (5).

Mgr Taché était pressé d'arriver à l'Ile-à-la-Crosse : car il savait que Mgr Grandin et le P. Vandenberghe l'y attendaient avec impatience depuis plusieurs semaines. En approchant de ces lieux si chers où il avait abordé pour la première fois il y avait 18 ans et qu'il ne devait plus jamais revoir, il éprouva de vives émotions.

(1) Lettre à sa mère, 31 août 1864. Cette lettre et les deux suivantes continuent la précédente sur une même feuille de papier, n° 115 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Ibid.

(3) Lettre à sa mère, 3 septembre 1864.

(4) Lettre à sa mère, 8 septembre 1864.

Laissons-lui la parole : son récit ressemble aux effusions de la tendresse d'un père et à l'hymne d'un pontife.

" Le canot d'écorce si frêle, si gentil et si rapide, recevait à Arrivée à nie-

â,-la-Crosse

son bord notre pauvre Grandeur bien souffrante, bien fatiguée, et surtout bien désireuse d'arriver à l'Ile-à-la-Crosse. Les deux excellents Indiens qui nous conduisaient, et qui étaient de vieilles connaissances, devinaient facilement ce qui se passait en nous. Aussi ils ne s'épargnèrent pas. Il fallait six jours de navigation ordinaire. " Mon Père, nous n'en mettrons que " quatre : le beau clair de lune vaut le soleil, là où la navigation " est facile ; " et ces bons jeunes gens sacrifiaient deux de leurs nuits pour hâter la satisfaction qui nous était réservée le 15 septembre. Dès le lever du soleil, nous entrions dans le lac de l'Ileà-la-Crosse, et puis bientôt, la grande croix, le clocher argentin, l'église, tout l'établissement de la mission de Saint-Jean-Baptiste, reflétaient les rayons de notre -magnifique soleil de septembre. En nous renvoyant au visage des flots de lumière, cette vue inondait notre âme des plus délicieuses émotions. Là, sur les bords de ce lac tranquille, dans un site que bien des touristes admireraient avec enthousiasme, s'assoit cet établissement qui a déjà fait tant de bien et qui en promet davantage pour l'avenir. Nous rapprochons, pour le comparer, ce qui se passait en ce moment dans notre cœur, de ce qui s'y était passé dix-huit ans auparavant, lorsque, pour la première fois, nous arrivions à cette même Ile-à-la-Crosse, où alors il n'y avait rien pour le Seigneur, rien, si ce n'est le bon vouloir des sauvages, le bon vouloir des missionnaires qui venaient les évangéliser. Merci, mon Dieu, d'avoir béni nos efforts, d'avoir accepté les sacrifices que nous vous avons offerts, d'avoir écouté les accents des prières ardentes que nos cœurs vous ont. adressées. Ce que nous avons vu à l'Ileà-la-Crosse, la dernière fois que nous l'avons visitée, prouve jusqu'à l'évidence que nous n'avons pas prié en vain, la première fois que nous en avons foulé le sol. Notre cœur chantait intérieurement l'hymne de la reconnaissance: ses battements précipités semblaient marquer la cadence qui guidait le jeu des avi-

rons pour imprimer à notre course une rapidité particulière. La nacelle volait pour ainsi dire, sur les eaux (1). "

Les enfants de l'école tenaient des oriflammes et les agitaient au vent; de toutes parts des salves joyeuses disaient que l'allégresse et le bonheur du premier missionnaire de l'Ile-à-la-Crosse trouvaient un écho dans tous les cœurs. Un instant après, l'Ange de Saint-Boniface était dans les bras de son Coadjuteur si tendrement aimé, du P. Vandenberghe ; il embrassait " le bon P. Moulin, " les dévoués Frères Dubé et Péréard. " Notre joie fut mise au grand complet par la rencontre du P. G-asté, venu tout récemment du lac Caribou. Nous revoyions aussi, avec un plaisir bien sensible, les bonnes Sœurs de la Charité, toujours si dévouées et si généreuses (2). " séjour à nie- " Le E. P. Visiteur, arrivé depuis plus d'un mois à Tlle-à-la-

à-la-Crosse. > 1 i

Crosse, s'y trouvait avec six Oblats, deux évêques, deux prêtres et deux frères convers. L'ensemble de l'établissement, la piété àv bon peuple qui le visite, lui faisait dire qu'il n'aurait jamais cru pouvoir trouver au milieu des sauvages et à de pareilles distances des dernières limites du monde civilisé, un ensemble aussi complet, une œuvre aussi parfaite. Ce témoignage nous causa la plus vive satisfaction. Il confirmait notre opinion; plusieurs de nos missions ressemblant à celle-là, nous étions heureux de voir que le travail de nos frères causait quelque contentement à nos supérieurs (3). "

Les sept Oblats passèrent cinq jours ensemble dans la plus douce intimité, goûtant des joies telles qu'il ne s'en rencontrera de plus grandes que dans le ciel. Mais ici-bas, les douceurs de la réunion doivent faire place aux déchirements de la séparation. Le 20 septembre, le P. Gasté, le premier, partait pour aller passer l'hiver au lac Caribou. " Nous admirâmes son courage, observe Mgr Taché, sa généreuse abnégation ; ce cher Père partait seul pour aller passer, seul, dix mois à ce lac Cari-

(1) Vingt années de Missions , pp. 180-181.

(2) Ibid.,V. 181.

(3) Ibid.

bou, le coin le plus dénué du diocèse, et le missionnaire partait volontiers, satisfait de son sort. Que Marie le garde ! que Dieu le protège ! Comment nos missions ne réussiraient -elles pas ? elles sont servies avec tant de dévouement et de zèle (1). "

Le P. Moulin partit à son tour, " heureux comme un prince, le cœur fort comme celui d'un apôtre, " pour se rendre d'abord au lac Vert, et de là à Carlton, afin d'y préparer les fidèles à la visite du premier pasteur.

Mgr Grandin dut s'absenter plusieurs jours pour voir des malades.

Le départ de Mgr Taché et du P. Visiteur fut d'abord fixé au 8 octobre; mais "cette fois encore, le ciel voulut bien déranger le cours ordinaire de la température; comme le temps était remarquablement beau, les voyageurs crurent pouvoir différer jusqu'au 15. C'est en ce jour qu'ils firent leurs adieux à Mgr Grandin, qu'ils laissaient seul et malade (2). " Il est plus facile de concevoir que d'exprimer la pein^ que ressentit le cœur si sensible de l'Evêque de Saint-Boniface en laissant des personnes et des lieux si chers.

" Le même petit canot d'écorce, conduit par deux excellents Vi^oeMau lac sauvages montagnais, reçut les deux voyageurs. C'était un monde nouveau pour le P. Vandenberghe, c'en était un bien connu pour Mgr Taché, mais dans des circonstances telles qu'il pouvait dire lui aussi : " C'est du nouveau. " Toujours seul dans ces petits canots, comme le temps nous a souvent duré ! Mais en si bonne et si aimable compagnie, cette fois, nous comptions

(1) Le R. P. Alphonse Gastê est né à Andouillé, au diocèse de Laval, le 18 octobre 1830, est ordonné prêtre à Seez en avril 1855, commencé son noviciat à Paris le 24 avril 1860, le continue par dispense à Saint- Norbert, fait son oblation le 30 mai 1861, part aussitôt après pour le lac Caribou, où aucun missionnaire n'était allé depuis dix ans, et où il ne trouva que quatre chrétiens. 11 y passe quarante ans et en fait une des missions les plus ferventes du Nord. Il est aujourd'hui (1904) supérieur des Oblats à Prince-Albert, objet de la vénération universelle.

(2) Vingt années de Missions , p. 182.

parmi les agréables journées de notre vie les huit jours qui nous conduisirent au lac Froid (1). " visite du lac Le P. Maisonneuve s'y trouvait en mission auprès des sauvages de ce lieu; Mgr Taché passa la journée du dimanche avec lui et les sauvages.

Le lundi, il montait à cheval, ainsi que le E. P. Visiteur, et après une course de cinq jours, arrivait au lac la Biche, le 28, à une heure après-midi. " A ce même moment, la pluie cessait, le soleil venait raviver la scène et nous permettre de contempler et <T admirer le magnifique établissement de Notre-Dame des Victoires. La fusillade exécutée par les premiers habitants que nous rencontrâmes annonçait notre approche. L'aimable P. Tissot et l'excellent F. Bowes nous firent l'accueil le plus cordial. Ici aussi de bonnes Sœurs de la Charité donnent leurs soins à la population et elles partagèrent la joie de notre arrivée (2)."

Mgr Taché admira avec son distingué compagnon le magnifique établissement du lac la Biche, tant dans son ensemble que dans les détails. Cet établissement comprenait dès lors 2 maisons, en grande partie en pierre, 1 vaste étable et 3 autres maisons en bois, 18 chevaux, 32 bêtes à cornes, dont 11 bœufs de travail, 1 moulin à bras, 1 moulin à eau, de vastes terrains en culture (3). " C'est, dit-il, une victoire complète d'un travail intelligent sur la nature inculte. Toutes les ressources locales ont été utilisées, et la chose est d'autant plus digne de remarque que les missionnaires ont été seuls à l'œuvre. Ils ont • fait le tout en grande partie de leurs mains et dirigé ce qu'ils ne pouvaient accomplir eux-mêmes (4). "

Les missionnaires du lac la Biche n'avaient point encore fait leur retraite annuelle. Mgr Taché et le E. P. Vandenberghe

(1) Vingt années de Missions , p. 182.

(2) Ibid., pp. 182-183.

(3) Inventaire de la mission du lac la Biche fait le 18 novembre 1864. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

(4) Vingt années de Missions , p. 183.

AKCHEVÊQUE DE SAFNT-BONIFACE

Voulurent la faire avec eux. " Nous étions tous bien sérieusement et bien pieusement occupés, dit le spirituel narrateur, lorsque tout à coup nous arriva le cher P. Kémas, nous apportant avec lui une fameuse distraction, enrichie d'un plaisir véritable (1). "

Le 28 novembre, l'Ordinaire et le Visiteur se remirent en visite de route; ils étaient aceompagnés d'une escorte de trois personnes. " Les uns montèrent à cheval, les autres descendirent en carriole, et nous voilà à la recherche d'un chemin moins mauvais que la route ordinaire. Il n'v avait encore que très peu de neige : les détours faits pour éviter les mauvais pas allongèrent tellement la distance qu'il fallut six jours de marche forcée pour arriver au terme. L'avant-dernier jour, montant à cheval après une longue course à pied, nous demandions au E. P. Visiteur ce que lui disait le sang à l'adresse de la température; " — 15° tout au plus, fut la réponse. Le nez et les pieds nous disaient à nous au moins — 24°. Le thermomètre décida la question, marquant — 25°. Nous admirions de tout notre cœur le bon Père Vandenberghe qui, sans l'habitude de nos voyages, monté à cheval, perdait sans s'en apercevoir 10° des 25° de froid qui lui étaient montés en croupe (2). "

L'Evêque et sa suite arrivèrent à Saint- Albert le samedi 3 décembre, à la tombée de la nuit. On l'avait attendu durant tout l'après-midi, " les hommes l'arme au bras, les femmes, la couverte sur la tête. " Tous étaient dispersés quand le cortège arriva. " Le P. Lacombe, le F. Scallen, les bonnes Sœurs de la Charité se trouvèrent seuls " pour souhaiter la bienvenue au prélat et au Visiteur. " C'était bien plus qu'il n'en fallait, observe le premier, pour nous faire goûter une joie bien grande et bien douce (3). "

" Le retour de la lumière, poursuit l'auteur des Vingt années de missions, nous permit de contempler avec une orgueilleuse

(1) Vingt années de Missions, p. 183.

(2) Ibid., p. 184.

(3) Ibid.

complaisance la belle mission de Saint- Albert, si avancée quoique si nouvelle. La beauté naturelle du site, rehaussée par l'art nous étonna, quoique nous l'eussions choisi nous-même. Il n'y avait pas encore quatre ans que ce choix avait été fait, et quel travail déjà !.. De belles et vastes constructions s'étaient élevées comme par enchantement ; des champs spacieux défrichés, bien enclos et bien cultivés, donnaient déjà d'abondantes moissons. Les maisons construites tout autour du joli monticule où se trouve la maison du Seigneur, celles de ses ministres et de ses dévouées servantes, forment le groupe qui domine tout le paysage; la petite rivière qui serpente au pied des collines et que l'on traverse sur un beau pont ; puis à une petite distance, le lac dont les eaux peu profondes baignent le pied de la montagne qui fournit le bois de construction: voilà ce que nous ne pouvions nous lasser dé contempler; notre étonnement était partagé par le bon Père Visiteur, qui ne savait quoi le plus admirer, ou la beauté du pays ou le travail colossal de ses apôtres (1). "

Le fondateur de Saint- Albert accompagne son récit d'un défi que lui arrache l'amour de l'Eglise. " Pourtant, dit-il, les rêveurs de systèmes absurdes veulent que les prêtres ne soient pas les hommes de l'époque. Qu'ils viennent donc ces ennemis de la révélation. Il y a encore de par le monde assez de sauvagerie pour que chacun puisse faire ses expériences. Il y a encore assez de ténèbres pour que chacun puisse essayer son système luminaire. Oui, qu'ils viennent, qu'ils rendent aux Indiens ignorants plus de services que ne leur en rend le pauvre prêtre : qu'ils civilisent davantage et plus vite; qu'ils adoucissent plus tôt les mœurs barbares des sauvages ; qu'ils viennent opérer dans nos déserts les merveilles qu'y opère le prêtre; qu'ils donnent au monde le spectacle d'un pareil dévouement, d'une pareille et entière abnégation : alors nous croirons à leur mission réforma-

il) La maison des missionnaires avait 20 pieils par 20; elle n'existe plus. L'église avait 22 par 42 ; elle sert de sacristie à la cathédrale de Saint-Albert (1904.

trice. Mais en attendant, pendant qu'ils jouissent de tous les bienfaits que la main civilisatrice du christianisme a semés avec tant de profusion dans le monde, qu'ils ne blasphèment pas contre Dieu, ni sa loi sainte, ni ses ministres sacrés (1). "

Le lundi suivant, Mgr Taché et son compagnon allèrent au visite <te<ifort Edmonton, ou mission de Saint- Joaehim, y offrirent leurs respects à M. J.-W. Christie et y saluèrent les chrétiens. Ils y retournèrent pour y célébrer les grandes solennités de Noël et firent ensuite l'examen des enfants de l'école que tenait le F. Scallen. " Il nous fut facile de nous convaincre, atteste l'Evêque, que les bruits avantageux qui circulaient au sujet de cette école n'étaient que l'expression de la stricte vérité (2). "

Le P. Caër, chargé de la mission du lac Sainte- Anne, vint voir son Evêque et le P. Vandenberghe à Saint- Albert ; Mgr Taché lui rendit sa visite et conduisit le Visiteur à la plus ancienne des missions du Nord-Ouest, " trouvant partout une satisfaction véritable à la vue du bien opéré et de l'avenir prospère qui semble réservé à ces belles contrées (3). "

Cependant l'année 1865 commençait. Mgr Taché et le Visi- Renouveiie-

r s ° ment de

teur reçurent les souhaits et les vœux des Oblats réunis à Saint- l'année. Albert. En retour, ils leur distribuèrent de généreuses " étrennes : " au P. Lacombe, " la mission de courir les prairies pour tâcher d'atteindre les pauvres sauvages cris et pieds-noirs et développer en eux les germes de foi déjà reçus au P. Eémas, l'obédience de demeurer à la charmante résidence du lac Sainte- Anne ; " au P. Caër, l'honneur d'être " premier officier du château Saint-Jean, Ile-à-la-Crosse ; " au F. Scallen, la charge " de continuer son école à Saint- Joachin, avec la perspective d'un agrandissement pour une œuvre si utile. "

Le 9 janvier, Mgr Taché et le P. Vandenberghe firent leurs

(1) Vingt années de Missions , pp. 184-185.

(2) Ibid., p. 185.

(3) Ibid.

adieux à leurs frères au Fort des prairies, et reprirent la direction de Saint-Boniface, entreprenant, sur des traînes à chiens, un voyage de 400 lieues. Après six jours de marche, les voyageurs arrivèrent au fort Pitt. Ils y trouvèrent le P. Tissot souffrant. Pour le soulager, ils lui ordonnèrent d'aller résider à Saint-Albert, avec la charge de " Préfet des missions de l'Ouest."

" Les heureuses dispositions des chrétiens du fort Pitt, l'affectueuse complaisance de M. Châtelain qui en a la charge, consolèrent beaucoup Mgr Taché et le E. P. Visiteur ; ils promirent de faire tout en leur pouvoir " pour hâter un établissement dont l'urgence semble d'autant plus grande, que ces belles terres ne peuvent pas rester longtemps sans être habitées. Nécessairement d'autres que les tribus errantes des plaines et des forêts iront bientôt demander à ce sol des richesses qu'il peut produire et en arracher les trésors qui y sont enfouis. Le versant oriental des Montagnes Rocheuses comme celui que saluent les rayons du soleil couchant, est une région aurifère. L'amour de l'or, cette autre " fièvre jaune " si peu redoutée, devra conduire, tôt ou tard, une population considérable vers la partie supérieure de la vallée de la Siskatchiwan ; car, en la remontant depuis le fort Pitt jusqu'au pied des grands monts, on trouve la plus belle, la plus avantageuse portion du pays (1). " Les événements ont vérifié les prévisions de Mgr l'Evêque de Saint-Boniface. visite *e Le 18 janvier, Mgr Taché et son compagnon laissèrent

le fort Pitt, et après sept jours de marche, arrivèrent à Carlton, où les attendait le P. Moulin. " Ce dernier s'était égaré clans la forêt en venant de rile-à-la-Crosse et avait été dans un danger sérieux de perdre la vie. " Il riait de bon cœur de cette aventure et s'en dédommageait en déployant tout le zèle possible, en faveur de ceux pour le bonheur desquels il avait failli perdre la vie. Ce cher Père reçut avec le bon vouloir qui le caractérise, obédience pour le lac Caribou. Les provisions

(1) Vingt années de Missions , pp. 187-188.

manquant au fort Pitt, il fit ses adieux au K. P. Visiteur et reprit avec deux sauvages le chemin de Plle-à-la- Crosse (1).

Les différents courriers d'hiver qui viennent de tous les points du pays, se réunissent à Carltom pour y échanger les lettres dont ils sont porteurs. Le 27 janvier, ils étaient tous arrivés. Le E. P. Vandenberghe, qui n'avait pas l'habitude d'un courrier semi-annuel, soupirait après les nouvelles de Paris et du reste de la Congrégation. Les lettres à son adresse purent satisfaire sa légitime impatience (2). "

" Le 29 au matin, les pauvres chiens de Carlton étaient attelés aux traîneaux, malgré la maigreur extrême où les tenait le le triste état des magasins. Ces infatigables quadrupèdes devaient pourtant, dans le cercle de leurs attributs, remplacer les rapides locomotives et traîner la plus prompte des malles du pays, comme qui dirait à Marseille la malle des Indes. " De nobles voyageurs prenaient aussi passage par ce train express. Monsieur Prudon, avec une générosité bien digne de notre reconnaissance, sacrifia pour ces derniers une partie relativement considérable de ce qui lui restait pour nourrir sa famille (3). "

L'Evêque de Saint-Boniface et le P. Yandenberghe furent retardés dans leur marche par plusieurs circonstances. " Ce n'est que le 7 février qu'ils arrivèrent à la Montagne de Tondre, où M. Taylor et sa famille leur firent l'accueil le plus aimable. Le lendemain ils partaient, munis de tout ce qu'un établissement prospère peut fournir pour ces sortes de voyages. Le quatrième

(1) R. P. Julien Moulin, né Je 27 juillet 1830, à la Gonévrière, diocèse de Rennes, entré le 13 novembre 1834 au noviciat de N.-D. de l'Osier, fait son oblation le 14 novembre 1855, est ordonné prêtre à Marseille le 28 juin 1857 par Mgr de Mazenod, qui lui avait donné déjà les quatre ordres moindres, le sous-diaconat et le diaconat, arrive à Québec le 28 juin 1858, à Saint-Boniface au mois d'août suivant, y séjourne jusqu'au mois de juin 1859. 11 séjourne à l'Iie-à-la-Crosse ou au lac Caribou de 1857 à 1871, est envoyé ensuite aux missions de Prince-Albert, du lac Vert, du lac Maskeg, etc., est attaché en 1882 à la mission de Batoche, où il a la jambe percée par une balle durant la rébellion de 1885, et où il conserve encore aujourd'hui (1904) une vieillesse vigoureuse et un zèle digne d'un Oblat.

(2) Vingt années de Missions , p. 188.

(3) Ibid.

jour, au lever du soleil, ils entrèrent au fort Pelley. M. Campbell, sa femme, ses commis et leurs familles, semblaient avoir pris à tâche de prouver qu'un fort de traite, au milieu des forêts, est pour le voyageur une oasis où Ton s'étonne de trouver le confort et la bienveillance des pays les plus recommandables par leur hospitalité (1). " Mgr Taché commença là une lettre à sa mère, qu'il ne put achever qu'à la Eivière-Eouge (2). visite de la Les voyageurs se remettaient en route le 13 février, de grand canards, matin, en compagnie de M. Campbell; et le 15 au soir, sans, pour ainsi dire, s'en être doutés, ils arrivaient à la Baie aux Canards, où ils bénissaient le P. Simonet, à la porte de la chapelle de Saint-Edouard, dans laquelle ils étaient ensuite si heureux de s'agenouiller devant le Saint- Sacrement. 66 Oh ! mon Dieu, s'écrie l'Evêque missionnaire, pourquoi faut-il que vos tabernacles, même les plus modestes, ne soient ici échelonnés qu'à de si grandes distances (3) ? " Cependant ils sont déjà plus nombreux que lorsque l'Evêque arrivait dans ces contrées pour la première fois il y a près de vingt ans ; ils se multiplieront encore beaucoup durant les trente années qu'il lui reste à vivre.

Le 16 février, Mgr Taché confirma vingt-deux personnes à la Baie aux Canards; puis il partit avec le P. Vandenberghe. " Plusieurs commis qui cheminaient avec eux, leur continuèrent les bons offices dont ils étaient l'objet depuis leur départ d'Edmonton. Le 18 au soir, ils arrivaient chez M. McDonald au poste Manitoba (Notre-Dame du Lac) ; ils y passèrent le dimanche pour repartir le lundi matin et arriver le mardi à Saint- Laurent. Le mercredi 22, malgré une furieuse tempête de neige, ils parcoururent les 60 kilomètres qui les séparaient de la paroisse de Saint-François-Xavier, où ils arrivèrent chez M. Thibault, vicaire général, et où ils eurent de plus la consolation de rencontrer le P. Lestanc (4). "

(1) Vingt années de Missions p. 189.

(2) Fort Pelley, en route pour la Rivière-Rouge, 11 février 1865. N° 117 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

(3) Vingt années de Missions,.,..,, p. 189.

(4) Ibid.

Enfin, le 23 février, l'Evêque était de retour à Saint-Boniface lul0l!,ra.r et entrait dans sa cathédrale "après six mois et onze jours d'absence (1)" au milieu de l'empressement et de la joie la plus vive de tous les habitants. Une agréable surprise lui avait été ménagée par la Providence. Trois cloches commandées pour la cathédrale étaient arrivées pendant son voyage et saluaient son retour de leurs plus joyeuses volées (2). Mgr Taché éprouva toute sa vie une jouissance intime au son des cloches; en cette circonstance, ces consolations saintes s'ajoutèrent à toutes les autres pour faire couler de ses yeux de bien douces larmes.

Il avait voyagé dans la saison la plus rigoureuse ; mais, écrit-il à sa mère, "tout y a été de nature a vous réjouir, soit pour les consolations que j'y ai goûtées, soit pour la protection visible de la divine Providence (3). " Oui, bonne mère, ajoute-t-il, " je vous l'ai toujours dit, il y a une providence spéciale pour les missionnaires. Vos ferventes prières en ménagent une toute particulière à votre fils. Non seulement ce long voyage ne m'a pas fatigué, mais même je suis incomparablement mieux et plus fort qu'à mon départ; je n'ai pas été aussi bien depuis plusieurs années. " " La seule ombre à ce riant tableau, conclut-il, c'est la misère qui règne dans le pays. Priez pour nos pauvres gens. Que saint Joseph, qui a déjà tant fait de miracles, nous continue sa protection (4)." Il écrit quelque temps après à son frère Louis : " La misère la plus profonde règne ici. Je suis moi-même rendu à bout et ne sais plus que faire pour soulager les nécessiteux qui m'assiègent et qui souffrent. C'est une si cruelle chose d'avoir faim (5)."

(1) Lettre à sa mère, Rivière- Rouge, 28 février 1865. — N° 117 de la coïlect on de M. de la Broquerie-Taché.

(2) Lettre de la Sœur Clapin, supérieure des Sœurs Grises, à Madame Taché, Hôpital- Général de Saint- Boni/ace, 20 décembre 1864. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, np 116.

(3) Lettre du 28 février 1865.

(4) lbid.

(5) Saint-Boniface, 25 mars 1865. — N° 118 de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

CHAPITEE XXVII

LES ADIEUX A MGR FARAUD OU PREMIÈRE DIVISION" DU DIOCÈSE DE SAINT-BONIEACE (1865).

Quinze jours après le retour de l'Evêque et du Visiteur, le Retraça P. Simonet arriva du lac Manitoba et le P. Kicher de Saint- Charles; les Pères Lestanc, Le Floeh, Végreville et André demeuraient à Saint-Boniface ou dans les environs. Tous ensemble se mirent en retraite avec Mgr Taché, " sous la sage et pieuse direction du P. Vandenberghe (1). 99

Après la retraite, "le P. Végreville alla faire la mission à Pembina; le P. Simonet retourna à Saint-Laurent, le P. Richer à Saint-Joseph, le P. André à Saint-Charles, le P. Lestanc et le P. Le Floeh continuèrent à l'évêché leurs besognes respectives (2). "

Un" peu plus tard, le P. Vandenberghe, accompagné du P. Vo^a|?is,Jjleur à Lestanc, alla visiter la mission de Saint- Joseph, où se trouvaient st- Joseph.,, alors les Pères Végreville et Richer. "Cette circonstance offrit au bon Père Visiteur l'occasion de goûter à une petite aventure de voyage. Déjà il avait parcouru des centaines et des centaines de lieues dans le diocèse de Saint-Boniface, sans que le moindre accident personnel eût compromis le bien-être possible dans ces sortes d'expéditions. Le retour de la visite à Saint- Joseph vint faire exception et permit au R. P. Vandenberghe d'enrichir son calepin d'une note nouvelle, et au P. Lestanc d'en ajouter une au sien, d'une espèce bien connue.

Les deux vénérables voyageurs s'en revenaient, causant sans doute des choses faites et à faire, du pour et du contre de quelque

(1) Vingt années de Missions , p. 190.

(2) Ibid., p. 190.

grave question. Leur guide, à cheval devant eux, arriva sur le bord d'une petite rivière, dite Eivière aux Prunes ; il la traverse, sa monture presque à la nage. Le P. Lestanc, chargé de conduire le char de l'Etat, croit qu'il en peut faire autant, et fait avancer son cheval au milieu de la rivière. Le courant rapide, surpris d'une pareille audace, s'empare de l'espèce de caisse posée sur les roues ; il la renverse et plonge à l'eau et Visiteur et conducteur. On n'était encore guère qu'à la fonte des neiges; l'eau était très froide; les voyageurs furent trempés de la tête aux pieds, perdirent une partie de leurs effets et mouillèrent le reste. Ils étaient loin de toute habitation, au milieu d'une plaine déserte, dans l'impossibilité par conséquent de faire du feu pour se sécher et se réchauffer; force leur fut de marcher ainsi pendant plusieurs heures. Heureusement la rencontre d'une famille métisse, qui était en loge au milieu de la prairie et qui avait un peu de bois, fit que cet accident n'eut pas les suites fâcheuses qu'il pouvait causer. Le bon Père Vandenberghe voulut bien s'en amuser ensuite avec nous, et nous laisser lui dire que cet accident était heureux, puisqu'un Visiteur doit aller même jusqu'au fond des. . . choses courantes (1). " lUne épreuve. Le P. Vandenberghe partit peu de jours après.

Mgr Taché lui avait prodigué les marques de respect et de confiance. Cependant, le Visiteur termina son séjour dans le Nord-Ouest par la promulgation d'un règlement, qui était un véritable acte de défiance envers les évêques oblats en général, envers Mgr de Saint-Boniface en particulier.

Il nous est difficile d'entrer dans l'examen détaillé de ce règlement ; il nous est plus difficile encore de le juger. Mais il nous est impossible de ne pas en faire mention; car il a une importance assez grande dans cette histoire. Le règlement du P. Vandenberghe n'est pas en effet, un fait isolé. Mais d'une part, il se rattache à ces préventions que nous avons vues dans l'entourage du prélat dès les premières années ; d'autre part, il a été la cause

(1) Vingt années de Missions,

, pp. 191-195.

ou F occasion d'épreuves prolongées, qui pendant bien des années, presque jusqu'à la mort, ont répandu beaucoup d'amertume dans l'âme de l'Evêque obiat. Que Dieu nous garde cependant d'accuser personne ! Mais la croix doit être la compagne inséparable des grands fondateurs : Dieu se plut à purifier et à sanctifier ce cœur sensible par des afflictions d'autant plus pénibles qu'elles lui venaient de ceux qui lui étaient le plus chers.

Cependant un autre visiteur venait d'arriver à la Eivière- ArriVée de Bouge: c'était l'évêque que le Vicaire de Jésus-Christ appelait ^grFaraud à partager la sollicitude de l'Ange de Saint-Boniface.

Mgr Faraud avait repassé l'Océan, rapportant de l'Europe, avec le titre d' évêque d'Anemour le caractère et les grâces de la dignité épiseopale. Il séjourna quelques semaines dans le Canada pour surveiller une nouvelle édition des livres montagnais et travailler aux intérêts de son église naissante.

Le 24 mai, Mgr d'Anemour arriva à la Eivière-Eouge avec les Pères Genin, Tissier et Leduc, les Frères Lalican, Hand et Mooney. " Les cloches, raconte l'auteur des Vingt années de missions, sonnèrent leurs plus joyeuses volées, la cathédrale retentit des chants de la plus vive allégresse. "

" Deux évêques, poursuit-il, étaient agenouillés au pied de l'autel auprès duquel ils avaient reçu tous deux l'onction sacerdotale, au-dessus du caveau qui renferme les dépouilles mortelles du premier évêque de la Eivière-Rouge, qui les avait faits tous deux prêtres de Jésus-Christ et dont ils sont les successeurs, étant chargés chacun d'une partie de son diocèse. "

JSTous ajoutons: Ces deux grands prélats, agenouillés, le 24 mai 1865, devant l'autel où ils avaient été consacrés prêtres et sous lequel reposait alors leur consécrateur, dorment aujourd'hui, eux aussi, leur dernier sommeil sous ce même autel aux côtés du premier évêque de la Eivière-Eouge, attendant dans ce foyer d'où la vie chrétienne a rayonné sur tous les Pays d'en Haut, la résurrection bienheureuse qui viendra un jour glorifier les travaux des trois premiers évêques de ces pays. " Seigneur, que vous êtes admirable dans vos saints ! "

Mais, n'anticipons pas.

Mgr Faraud se trouvait accompagné par un membre distingué de l'aristocratie française, M. le vicomte Hyacinthe de Bélizal, qui venait visiter en savant et en touriste la Eivière-Eouge et le Nord- Ouest. Mgr Taché lui offrit une cordiale hospitalité. " Le nom de cette honorable famille, dit-il, nous était avantageusement connu. Puis nous devons tant à la France, que tout ce qui est français rencontre nos plus chaleureuses et plus sincères sympathies. C'est la France qui fournit presque tous nos missionnaires ; c'est elle qui, en grande partie, nous nourrit et nous soutient ; du haut du ciel, nos pauvres sauvages prient Dieu de bénir la France, puisque ce sont ses enf ants et ses aumônes qui les y ont conduits en grand nombre. L'Evêque de Saint-Boniface voudrait pouvoir dire à toutes les âmes généreuses de ce noble pays combien son cœur est reconnaissant pour tout ce qui est fait en faveur de l'Eglise confiée à ses soins. Privé de cette consolation, il était du moins heureux d'offrir l'hospitalité à l'un de ses aimables enfants (1).

Mgr Faraud passa près de trois semaines à Saint-Boniface dans la douce société de Mgr Taché et des nombreux Oblats qui vinrent durant ce temps à l'évêché.

voyage de Le 13 juin au matin, Mgr Faraud s'embarquait avec le P. Grè-

vera son nin et le F. Boisramé pour se rendre à son vicariat apostolique.

vicariat

apostolique. H arriva le 25 juillet à l'Ile-à-la-Crosse, où se trouvait Mgr Grandin. " La rencontre des deux prélats fut des plus agréables pour leurs cœurs. Mgr G-randin, qui avait tant travaillé et tant souffert dans la rivière MacKenzie, en voyait avec bonheur le • Vicaire. Cette vue le rassurait sur l'avenir de ces importantes missions et en garantissait le succès. Les zélés coopérateurs de Mgr d'Anemour allaient être si heureux de son arrivée ; l'âme sensible de celui qui les avait dirigés pendant trois ans partageait leur bonheur. De son côté, Mgr Faraud fut bien touché à la vue de Mgr de Satala. Il savait tout ce que ce pieux prélat avait

(1) Vingt années de Mimons p. 198.

enduré de fatigues et de privations pour cultiver sa vigne et aussi pour lui créer un établissement. La plus vive reconnaissance animait son cœur. Avec quelle affectueuse avidité il accueillit tous les précieux renseignements que Mgr Grandin pouvait seul lui donner ! avec quelle entière confiance il lui fit part de ses craintes, de ses espérances, de ses projets (1) ! "

Mgr Faraud arrivait à l'Ile-à-la-Crosse par les barques qui remontaient jusqu'au Portage la Loche. Or ces barques faisaient une courte halte à l'Ile-à-la-Crosse. Les deux prélats désiraient prolonger leurs entretiens. Mgr Grandin prit passage sur les embarcations et demeura avec Mgr d'Anemour encore "une matinée (2). "

"Les joies comme les douleurs éprouvent, continue Mgr Taché; elles épuisent parfois. Quand, comme Mgr Grandin, on a' le dangereux privilège d'être doué d'une sensibilité extrême, d'un cœur par trop généreux et d'un faible tempérament, il est bien difficile de résister aux violentes impressions d'une joie extrême et d'une douleur poignante. Il y avait en effet, de tout cela clans les nouvelles dont Mgr Faraud était porteur, dans les lettres adressées à l'évêque de Satala (3)." D'une part, Mgr Grandin voyait un Vicaire apostolique arriver dans le nord et apprenait l'avancement du royaume de Dieu partout dans les missions : c'était pour son âme apostolique la source d'une immense consolation. Mais d'autre part, il était informé des plaintes portées contre Mgr Taché et du règlement fait par le Visiteur à la suite de ces plaintes. Mgr Taché lui faisait à cet égard de douloureuses confidences et montrait l'amertume dont son cœur était abreuvé. L'âme du Coadjuteur était inséparablement unie à celle -de son Evêque, comme l'âme de Jonathas à l'âme de David. Aussi Mgr Grandin ressentit vivement la peine de son ami, plus vivement que s'il eût été directement en cause lui-même. Ce fut une épreuve au-dessus de ses forces corporelles. "Il se soutint encore, tant que

(1) Vingt années de Missions....... p. 198.

(2) Témoignage de Mgr Grandin lui-même.

(3) Vingt années de Missions , p. 199.

La dernière page des " Vingt années de missions."

dura la surexcitation nécessaire pour répondre " aux lettres reçues ; mais ensuite " il fit une dangereuse maladie. Lui-même, si peu soucieux d' ordinaire de sa propre conservation, craignit pour ses jours. Dieu eut pitié de nous et de notre diocèse, dit Mgr Taché, et, après le 20 août, Monseigneur entrait en convalescence (1). "

Cependant le nouveau Vicaire apostolique d'Athabaska-Mac- Kenzie avait poursuivi sa route. Le Portage la Loche avait servi autrefois à délimiter les terres que Charles II donnait à son cousin Eupert et qui sont devenues le territoire de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ce même Portage sert à séparer le vicariat apostolique de la Eivière MacKenzie du reste du diocèse de Saint-Boniface dont il a été détaché.

Mgr Faraud se trouva là avec le P. Genin et le F. Boisramé •qui Pavaient accompagné, avec le P. Tissier et les Frères Hand et Mooney, qui arrivaient par une autre voie. Beaucoup de sauvages y étaient aussi réunis ; ils firent à leur " Grand Père " une chaleureuse ovation. Ce fut une fête qui se célébra pendant trois jours par le chant de messes d'actions de grâces. Le 6 août, Mgr Faraud offrit le sacrifice au milieu du Portage, et deux heures après, il arrivait au sommet de la hauteur des terres (2).

Ecoutons là Mgr Taché faisant ses adieux à son frère l'Evêque d'Anemour: ces adieux sont empreints d'une onction touchante et nous révèlent dans toute leur magnanimité ces héros de la civilisation chrétienne dans l'extrême nord de l'Amérique.

" Mgr Faraud arrivé à cette hauteur des terres, dit-il, salua d'un côté le diocèse de Saint-Boniface auquel il n'appartenait plus, mais où il avait, lui aussi, porté " le poids de la chaleur et du jour, " où il laissait des frères nombreux, des amis dévoués, et d'où s'élevaient journellement des vœux et des prières ardentes pour son bonheur et la prospérité des œuvres confiées à sa sollicitude. De l'autre côté de ces hauteurs, l'Evêque d'Anemour

(1) Vingt années de Missions , p. 1 99.

(2) Relation du vovage de Mgr Faraud. — Missions de la Congrégation des Oblats de M. L, t VI, p. 324.

voyait plus que la terre promise: c'était la terre donnée, "la portion de son héritage et de son calice terre de travail ; mais le prélat, fidèle à la devise qu'il avait choisie avec tant d'à-propos et de générosité, répéta volontiers: "Non recuso laborem (1) ; terre de consolation: on en est toujours si avide, il y en a toujours tant à se sacrifier pour Dieu et pour le prochain !

" L'imagination, souvent bien faible à côté de la réalité, nous montre le Vicaire apostolique de la Eivière MacKenzie en proie aux vives émotions que lui inspire sa position: position dans laquelle le cœur veut et ne veut pas ; dans laquelle toutes les répugnances et les difficultés agitent et bouleversent l'âme; position dans laquelle la force et la générosité de l'abnégation peuvent seules assurer le triomphe de la grâce qui les inspire.

" Un vicariat apostolique auprès du pôle nord, ce n'est pas l'idéal de ce que l'homme ambitionne d'ordinaire, mais bien la parfaite réalisation des vœux de ceux qui ont été appelés à la vie religieuse par la méditation de la sublime maxime "Evangelizare pauperibus misit me Dens (2). "

" Les difficultés de cet apostolat sont encore grandes et nombreuses; pourtant l'on peut déjà dire avec un saint enthousiasme: "Tempères evangelizantur (3)." Mgr d'Anemour est là où vingt ans auparavant un zélé missionnaire venait, pour la première fois, offrir aux pauvres de ces pauvres contrées, les richesses infinies du Ciel, les trésors des miséricordes cle l'immense charité du Dieu d'amour.

" Quel changement s'est opéré depuis le jour où, pour la première fois, le sang de la divine victime a coulé sur les hauteurs du Portage la Loche ! Malgré la facilité avec laquelle la pensée du missionnaire entrevoit, avec laquelle son cœur demande la conversion des infidèles, M. Thibault n'avait certainement jamais songé aux conséquences admirables de son zèle, à tout ce

(1) " Je ne refuse pas le travail " : paroles de saint Martin mourant.

(2) "Dieu m'a envoyé évangéliser les pauvres ": devise des Oblats dans leur sceau.

(3 | " Les pauvres sont évangélisés " : autre devise dans le même sceau.

qui s'est opéré depuis. Au moment où il arriva au Portage la Loche, tout était infidèle dans cette partie de l'immense vicariat du Nord-Ouest. Le vénérable vieillard qui lui avait toujours consacré ses aspirations et ses souhaits les plus ardents, n'avait que cinq auxiliaires qui pussent donner leur concours à un zèle qui avait déjà épuisé ses forces. Les Oblats en route pour la Kivière-Kouge n'étaient pas encore auprès de l'évêque de Juliopolis. Aujourd'hui, Monseigneur, vous êtes au Portage la Loche, comme pour y célébrer le vingtième anniversaire de la première visite du premier missionnaire.

" Avant de détourner vos regards de ce diocèse de Saint- Boniface, qui n'a été amoindri dans son étendue que parce que vous et tous ceux qui sont sous votre juridiction et la nôtre ont tant travaillé à en agrandir les œuvres ; avant de nous faire des adieux qui ne sont à la vérité qu'extérieurs et ne ^diminuent en rien l'affection mutuelle qui nous unit si intimement depuis dixsept ans; oui, cher Seigneur, reposons-nous ensemble quelques instants sur les bords de ce délicieux petit lac qui sépare nos diocèses; jetons un regard d'une affectueuse complaisance sur ce que la Congrégation des Oblats, cette famille de nos cœurs et de nos espérances, a fait pour les pays cônfiés à notre sollicitude (1). "

Ici, le grand fondateur passe en revue toutes les missions et tous les missionnaires dont il a eu jusqu'ici le gouvernement :

1° Saint-Boniface, avec son peuple, son sollège, avec Saint- Charles, Saint-Alexandre et le bas des rivières Bouge et Winnipeg, que desservent d'abord l'Evêque en personne, ensuite les Pères Lestanc, Le Floch, aidés par les Frères Glénat et Duffy;

2° Saint-Joseph et Pembina, dans le diocèse de Saint-Paul, avec les prairies adjacentes: auxquels sont attachés les Pères Eicher et Leduc;

3° Les différents postes échelonnés autour du lac Manitoba et du lac Winipagons, que visite le P. Simonet;

(1) Vingt années de Missions , pp. 199-201.

4° Saint-Albert, Sainte- Anne, Edmonton, Saint-Paul des Cris, le Petit Lac des Esclaves, les forts Jasper et de la Montagne ainsi que les nombreuses tribus des prairies, qui sont l'objet du zèle des Pères Tissct, Rémas, Lacombe, André et du F. Scallen;

5° Le lac la Biche et le fort Pitt, qui sont le partage des Pères Maisonneuve et Végreville;

6° Les deux forts du lac Caribou, celui du Portage de Traite et leurs environs, où demeurent les Pères Moulin, Gasté et le F. Lalican;

7° Ulle-à-la-C rosse, le Portage la Loche, les lacs Vert et Froid, Carlton, qui possèdent un Evêque Oblat, Mgr Grandin, avec le Père Caër et les Frères Dubé, Bowes, Péréard:

Total vingt-trois oblats répartis entre une dizaine de résidences ;

Puis dans le bassin du MaoKenzie :

1° Athabasha ou la Nativité, Notre-Dame des Sept Douleurs et la rivière à la Paix, où sont les Pères Clut, Tissier et le- F. Mooney;

2° La Providence, avec les forts Simpson, du Liard et H aile et > où résidera le Vicaire Apostolique, où sont les Pères G-enin, Grouard, les Frères Bynard, Salasse et Boisramé;

3° Good-Hope, le fort Norman et le bas du grand fleuve, où repose le P. Grollier, où se dévouent les Pères Séguin, Petitot et le F. Kearney;

Total: quinze oblats, distribués dans sept ou huit résidences.

Mgr Taché poursuit son religieux dialogue avec l'évêque auquel il confie à cette heure la moitié de son diocèse :

" Oui, répétons-le, bien sûr, le premier missionnaire qui a foulé les bords du lac tranquille où nous causons, et qui ne pouvait donner que quelques lueurs d'espérance aux nations infortunées d'au delà du Portage la Loche, parmi lesquelles il n'y avait pas un seul chrétien; oui, ce zélé missionnaire, malgré les

vœux ardents de son cœur généreux, était loin de soupçonner que vingt ans plus tard ces froides et inhospitalières régions compteraient des milliers de chrétiens; qu'elles auraient été sillonnées en tous sens par ses successeurs; qu'elles seraient érigées en vicariat apostolique; qu'un Evêque, huit Pères et six Frères de notre chère Congrégation, qu'il ne connaissait même pas, y travailleraient à l'établissement du règne de Jésus- Christ. Bénissons Dieu de ces succès, remercions-le de ce que sa grâce nous a choisis pour contribuer en quelque chose à la sanctification de son nom. Les succès passés nous sont une garantie raisonnable des triomphes à venir. Forts de la puissance même de Dieu, de la protection de Marie, appuyés sur cette Congrégation qui s'est déjà montrée si généreuse et si confiante à notre égard, poursuivons l'œuvre sainte en nous souvenant que la* couronne n'est que pour ceux qui auront combattu jusqu'à la fin. Depuis que nous sommes entrés dans la lice, tous nos efforts ont été confondus; en nous séparant aujourd'hui, bien-aimé Seigneur, nous n'en serons que plus unis, puisque non seulement nous poursuivons le même but, mais qu'une égale responsabilité va désormais peser sur chacun de nous. En vous remettant cette portion de la vigne du Seigneur que le Souverain Pontife vous a confiée et que j'administre en mon nom ou au vôtre depuis douze ans, par moi-même ou par notre commun ami Mgr Grandin, je ne puis qu'éprouver une profonde émotion et une vive sympathie. Je ne vous dissimulerai pas non. plus, et l'expérience permet de vous le dire, que les splendeurs et la pompe qui entourent la dignité épiscopale, n'en écartent ni les soucis ni les douleurs. Vous vous surprendrez à regretter plus d'une fois les heureux jours que nous avons coulés ensemble lorsque nous n'étions que prêtres missionnaires et que ni l'un ni l'autre de nous n'avait le plus léger soupçon qu'il pût un jour échanger la croix cl'oblat pour celle de pontife. Espérons que Dieu lui-même a voulu un ordre de choses auquel notre volonté n'a été pour rien.

" Séparons-nous, Monseigneur, pour donner à Dieu et à la partie de son Eglise qui nous est échue en partage, le peu qui

nous reste de force et d'énergie. Voyez avec quelle ardente et légitime impatience vous êtes attendu par tous nos frères d'Athabaska et de MacKenzie. Ils vous appellent de tous leurs vœux. Les tribus qu'ils évangélisent soupirent aussi après votre arrivée, comme après une époque de grâce et de sanctification. Allez commencer l'ère nouvelle que le Seigneur, dans son infinie miséricorde, réserve aux infortunés habitants de ces lointaines et arides régions. Adieu, cher ami; oui, soyons à Dieu, pour que les peuples qu'il nous a confiés soient aussi à lui (1). 99

(1) Vingt années de Missions, pp. 202-204.

CHAPITEE XXVIII

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