II. — Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique
M. Edm. Moreau, en demandant à Mgr Taché au nom des évêques et des fidèles du Canada, la publication des Vingt années de missions; lui disait : " Nos hommes qui s'occupent de la chose publique portent une grande attention à ce qui touche l'histoire du territoire du Nord-Ouest; quelquesuns' ont publié des études sur le pays. Or, à ceux-ci aussi, votre ouvrage serait utile, précieux, puisqu'aucune source plus sûre ni plus féconde n'a encore été offerte à leurs recherches. Et en effet, comme l'observait M. Bernier en publiant la seconde édition, les hommes politiques mêmes s'intéressèrent à l'ouvrage, parce que déjà, à cette époque, le Canada formait des projets à l'endroit de ces territoires, alors peu connus et peu appréciés, mais qui commençaient à éveiller l'attention des hommes d'Etat (1). "
Mgr Taché connaissait ces tendances; il en entrevoyait et en redoutait même les conséquences. Il voulut éclairer tout le Canada sur sa patrie d'adoption, son histoire, son état actuel, afin de montrer à tous ce qu'il fallait désirer et ce qu'il fallait éviter. Ce fut l'objet d'un second ouvrage auquel il travailla après avoir publié ses Vingt années de missions. Dès le 31 décembre 1867, il annonce à son ami, Mgr Laflèche, qu'il " veut travailler à l'histoire " du Nord-Ouest, et lui demande des ouvrages qui en ont traité, s'il en connaît quelqu'un (2).
Ce nouvel ouvrage a pour titre Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique. Il fut publié en 1869 dans les Annales de la Congrégation des Oblats (3). Il fut traduit en anglais par Cameron en 1870. Mgr Langevin, successeur de l'auteur sur le siège de Saint-Boniface, en a donné une seconde édition en 1901 (4).
(1) Préface à la le édition, p. 7.
(2) Postscripturn de la lettre. — Archives de l'archevêché des Trois- Rivières.
(3) Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, t. VIII» pages 6-93; 113-154; 217-285; 329-410,
(4) Montréal, C.-O. Beauchemin à Fils, libraires-éditeurs, pp. 1-172.
"En écrivant Vingt années de missions j dit Mgr Taché dans la Préface, nous avions compris combien ce travail était incomplet, et que pour être intéressant, il demandait entre autres choses, des explications sur la nature et l'histoire du pays qui a été le théâtre des travaux apostoliques que nous avons décrits. Nous avions même promis des notes explicatives à ce sujet. Plusieurs longs voyages et d'autres occupations nous ont empêché de réaliser ce projet, auquel nous voulons pourtant travailler aujourd'hui..,
" Si l'on compare cette immensité de terrain à l'exiguïté de celui qu'occupent quelques-unes des puissantes nations du monde, on est frappé du contraste, et l'on se demande tout naturellement si ces vastes solitudes doivent toujours rester dans l'état où la Providence les a tenues jusqu'à ce jour. Isolé dans ces déserts sans bornes, on se prend souvent à écouter si le bruit et l'agitation du monde d'outre-mer, si l'agitation plus fébrile, si l'ambition plus hardie de la grande république voisine ne pro-" duiront pas ici un écho puissant. Nos belles et grandes rivières, nos lacs immenses ne porteront-ils jamais que le léger canot d'écorce du sauvage ou la barge aux lourdes rames du commerçant de fourrures? Les richesses agricoles de ce pays, ses richesses minérales, les trésors que renferment ses forêts ou ses eaux, quels qu'ils soient, sont-ils destinés à n'être jamais connus ou appréciés à leur juste valeur?. . .
" Je voudrais pouvoir satisfaire la légitime curiosité des hommes sérieux qui pensent à ce pays; je voudrais surtout fournir quelques informations à ceux qui s'intéressent à nous. Pour tout dire, il faudrait des volumes et je ne puis offrir que quelques renseignements, donner quelques vues d'ensemble sur un pays dont on a dit des choses si contradictoires . . . Puisse au moins cette petite esquisse aider à faire connaître ma patrie adoptive (1) !. . . "
L'auteur examine successivement 1° V utilité ou l'avenir du Dl1V0su1: département du nord, d'après l'étude de ses conditions clima-
(1) Montréal, C. 0. Beauchemin & Fiis, libraires-éditeurs, pp. 6-9.
tériques et géologiques (1) ; 2° son hydrographie, c'est-à-dire les différents bassins qui le composent (2) ; 3° la condition politique de la colonie d'Assiniboïa, du territoire de la Baie d'Hudson. du territoire du MacKenzie (3) ; 4° l'organisation commerciale du pays (4) ; 5° son état religieux (5); 6° sa population sauvage, métisse, étrangère (6); 7° sa faune (7).
Ces sept chapitres sur " la condition du département du nord, " devaient, dans le plan de l'auteur, former la première partie de l'ouvrage. Dans une seconde partie, il se proposait de faire "l'histoire abrégée du Nord-Ouest;" mais il ne fit point cette histoire, se contentant des aperçus généraux qu'il avait donnés dans la première partie.
Prévisions et Au point de vue de la condition politique, le Nord-Ouest
craintes des 1 .
changements comprenait trois parties bien distinctes: 1° la Colonie d'Assi-
politiques r r
de ce pays, nïboïa ou de la Rivière-Rouge, rachetée des héritiers de lord Selkirk par la Compagnie de la Baie d'Hudson, ayant un Gouverneur et un Conseil nommés par cette Compagnie; 2° la Terre de Rupert, cédée en 1670 par Charles II à son cousin Eupert et à ses compagnons d'aventure, et devenue la seigneurie de la Compagnie de la Baie d'Hudson, où celle-ci exerce en droit ou en fait les pouvoirs politiques et le commerce exclusif des pelleteries; 3° le bassin du MacKenzie, où la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest se firent longtemps une concurrence haineuse et violente, où la Compagnie de la Baie d'Hudson, à la suite de la fusion de la Compagnie du Nord- Ouest avec elle, exerça le monopole des pelleteries jusqu'en 1859, et où depuis elle n'a et ne prétend avoir aucun privilège exclusif. •
(1) Montréal, C. 0. Beauchemin & Fils, libraires-édite,urs, pp. 10-40.
(2) Ibid., pp. 40-85.
(3) Ibid., pp. 113-124.
(4) Ibid., pp. 124-150.
(5) Ibid., pp. 150-154.
(6) Ibid., pp. 217-286.
(7) Ibid., pp. 329-411.
" L'existence politique de cette dernière " portion du domaine de l'Angleterre, observe Mgr Taché, est fort singulière; le gouvernement de la métropole ne s'en occupe nullement; aucune colonie n'y a ou ne peut y avoir d'action; personne n'y possède de droits ou de privilèges, et ce pays est là sans loi, sans gouvernement, sans administration, sans juridiction civile ou judiciaire. Qui va changer la position politique de ce pays ? Sera-ce l'Angleterre ? sera-ce le Canada ? Les Etats-Unis vont-ils se mettre en tête de l'acquérir, par la raison toute simple que c'est la route la plus facile pour atteindre leur Amérique Eusse?
" Voilà autant de questions que l'on se fait naturellement et dont la réponse est renfermée dans les replis mystérieux de l'avenir. Pour ma part, comme il y a des difficultés énormes à coloniser les quelques points arables de ce vaste territoire,' j'avouerai tout naïvement que j'aimerais autant et peut-être mieux le voir rester ce qu'il est que de le voir changer, si les changements doivent être ce qu'il -me semble impossible qu'ils ne soient pas (1). "
Quant à la Terre de Rupert et à la Colonie d'Assiniboïa, elles sont sous le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, assistée, pour la Colonie d'Assiniboïa, d'un Conseil pris d'entre les habitants, et dont Mgr Taché est l'un des membres les plus illustres et les plus influents.
" A part les difficultés matérielles que l'on rencontre en voyageant, dit l'auteur de l'Esquisse au sujet de la Terre de Rupert, il n'y a pas sous le soleil un pays où l'on jouisse de plus de liberté, et cela malgré l'impression répandue au loin que la Compagnie tient le pays dans un demi-état d'esclavage. La Compagnie conserve pourtant encore ses titres et exerce sa juridiction civile. Cette situation doit être prise en considération quand on examine la condition politique à faire à ce pays, quand on parle des changements à y introduire. Ces changements s'élaborent, quels seront-ils ? Les Etats-Unis, qui croient avoir droit
(1) Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, Missions , pp. 115-116.
à tout ce qui leur convient, regardent comme naturel de venir prendre possession de ce pays. La nouvelle Confédération des Possessions Britanniques ne nous perd pas de vue. Que va faire l'Angleterre? Quel parti va prendre la Compagnie? Quelques années de plus auront résolu, je suppose, ce problème que je ne me charge pas d'examiner (1). "
Quant à la Colonie d'Assimboïa, enfant de la Terre de Kupert, elle suivra sans doute le sort de sa mère, et sera entraînée par les combinaisons qui régleront le sort de cette dernière . . . Dans la Colonie elle-même, il règne une certaine agitation et inquiétude au sujet de son avenir. Les uns, en très petit nombre, qui espèrent gagner par un changement quelconque, le demandent à grands cris; d'autres, considérant plus les systèmes que leur application, voudraient pouvoir tenter un changement, ne se doutant pas qu'on ne revient plus à l'état primitif d'où ils se veulent écarter; la majorité, le plus grand nombre, redoutent ce changement. Ceux-ci ont bien raison, le pays pourra gagner à ces modifications, il acquerra sans doute bien des avantages qui lui manquent, mais la population actuelle perdra certainement. Comme nous aimons plus le peuple que la terre qu'il occupe, comme nous préférons le bonheur du premier à la splendeur de l'autre, nous en sommes à répéter ce que nous avons déjà dit : que nous redoutons beaucoup pour notre population quelquesuns des changements qu'on lui promet. On croira d'autant plus facilement à la sincérité de cette conviction que personnellement nous aurions bien des raisons de désirer ces changements (2). "
" Jusqu'à présent, ajoute plus loin l'écrivain, l'élément américain n'a pas eu d'action marquante dans le pays. Quelques individus de la grande république voisine sont ici; s'ils forment un parti, ce n'est que pour faire quelques réjouissances au 4 juillet ; sourire à la pensée, plus ou moins sérieuse, qu'un jour nous serons des leurs; faire fortune, s'il y a moyen, sans trop se
{ \ ) Esquisse , p. 119.
(2) Esquisse , pp. 123-124.
gêner pourtant, et dans quelques cas exceptionnels, se joindre à quelques mécontents de la province d'Ontario, pour se plaindre ensemble de la position du pays, tout en laissant voir clairement que, même dans les convictions de ces messieurs, les choses iraient à merveille si seulement elles favorisaient davantage leurs intérêts (1). "
Nous allons voir bientôt la patrie adoptive du grand Evêque unie, en dépit des espérances contraires de ces Yankees, à sa patrie naturelle et emportée dans les mêmes destinées; le prélat en recevra des joies, mais aussi des tristesses qui expliqueront les craintes que nous venons de lui entendre manifester.
En écrivant Y Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, ^l^y^9 Mgr Taché se demandait et demandait à son intime ami, vrage- Mgr Lanèehe, si cet écrit était utile : " Vous êtes bien bon de me féliciter du travail que j'ai commencé sur le pays, lui dit-il. Le sujet, je le sais, ne manque pas d'intérêt, dans les circonstances actuelles surtout, mais ... il y manque bien des choses. Paresseux par nature, fatigué habituellement, absorbé par la lutte journalière qu'il faut opposer à la famine qui nous menace, je suis peu propre à remplir la tâche que je me suis imposée. Vous m'obligeriez beaucoup, en me disant, bien franchement, votre opinion sur les premiers chapitres de ce travail qui sont peut-être déjà publiés. Je vous avoue que j'ai presque besoin d'encouragement pour continuer, et si la chose ne vaut pas la peine qu'elle me cause, je serais heureux qu'on eût la charité de me le dire, afin que je ne me morfondisse pas à pure perte. C'est si rare qu'on veuille vous dire la vérité vraie (2). "
Certes la réponse ne pouvait être douteuse. Mgr Taché a mis dans son œuvre l'empreinte du génie. " C'est, écrivait en 1880 un éminent critique, le recueil le plus complet et le plus exact de renseignements hydrographiques, ethnologiques, botaniques, zoologiques, sur cette vaste région, qui ait jamais été publié dans
(1) Esquisse , pp. 219-220.
(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèche, 11 sept. 1S68. — Archives de l'évêché des Trois-Rivières.
VIE DE MGR TACHÉ, 0. M. Iv
notre langue (1). " Tout ce qu'il dit de l'immense pays qu'il décrit, de ses bassins divers, de leur place dans le système général des vallées et des montagnes du Canada, des terres fertiles et des terres stériles du Nord- Ouest, de ses habitants, de sa flore et de sa faune, est d'une exactitude telle qu'on croirait que l'Evêque avait passé toute sa vie dans l'étude de ces questions. Aujourd'hui encore, après toutes les nouvelles études faites de ces territoires, après tous les écrits qui ont été publiés sur eux, on ne trouvera pas de résumé à la fois plus court et plus complet, où en si peu de pages, on apprenne plus de connaissances et des connaissances plus sûres.
Cependant la brochure a rencontré quelques critiques, lorsque les pays qu'elle décrit se sont trouvés ouverts à l'émigration et qu'ils ont été ou estimés ou dépréciés avec exagération. Mais on peut dire que les auteurs de ces critiques, " au lieu de lire cet intéressant travail, ou bien ont imaginé des choses que l'auteur ne dit pas, ou bien ont méconnu ce qu'il a dit (2). " Ou encore, prévenus par la passion, ils -n'ont pu comprendre un travail qui exprimant l'exacte vérité, "n'a ni l'enthousiasme des partisans ni la répulsion de l'adversaire (3). " " Tous ceux qui ont pris la peine d'étudier cet opuscule, écrivait en 1880 un publiciste de l'Ouest, regardent la brochure comme une des sources les plus certaines d'informations sur le pays décrit. Des rapports officiels ont emprunté à cette brochure des renseignements dont ils ne lui ont pas donné le crédit, mais qui prouvent qu'ils savaient l'apprécier (4). "