TROIS ÉCRITS DE MGR TACHÉ
I. — Les vingt années de missions dans le Nord-Ouest de l'Amérique.
Les adieux à Mgr Faraud terminent l'ouvrage si célèbre connu Epilogue, sous le nom de Vingt années de missions dans le Nord-Ouest de V Amérique.
" Les vingt années de missions dans le Nord-Ouest de l'Amérique, dit l'auteur, sont écoulées, puisque le jour auquel Mgr Faraud arrivait au chef -lieu de son Vicariat apostolique est précisément le vingtième anniversaire du jour ou le Rév. P. Aubert débarquait à Saint-Boniface, pour offrir au nom de notre bienaimé Fondateur, les services de la Congrégation au premier évêque de la Rivière-Rouge. Pendant ce laps de temps, notre chère famille a envoyé trente-neuf oblats profès dans nos missions. Elle en a rappelé cinq que l'on peut considérer comme remplacés par cinq autres qui ont fait profession ici. Le ciel en a pris un pour prouver son droit et encourager nos espérances. Nos missions possèdent encore les trente-huit autres. Pas une défection n'est venue affaiblir les rangs de la petite, mais généreuse phalange qui combat les combats du Seigneur dans ce coin reculé du monde. Ce seul fait, nous le savons, console votre cœur paternel (1) ; puisse-t-il contribuer à nous assurer quelques nouveaux renforts ! Mes fautes et mes misères ne me permettent pas de me glorifier de ce résultat. La grâce de Dieu et la générosité de mes frères qui seules l'ont amené, procurent à mon cœur la vive allégresse qu'il éprouve en disant à la Congréga-
(1) C'est au deuxième Supérieur général des Obiats, le Rme P. Fabre, que ces paroles sont adressées.
tion : " Quos dedisti milii, non perdidi ex eis quemquam. Ego servdbam eos in nomine tuo (1). " circonstauces L'occasion et l'objet du livre sont indiqués par Fauteur dans
dé la compo- " 1 1
SêVdu uvre" ^a Première Pa&e- " Depuis longtemps, vous me demandez avec instance, dit-il au Eévérendissime Père Fabre, quelque chose qui puisse édifier et faire connaître un peu les travaux de ceux de vos généreux enfants que vous m'avez confiés.
-"Je suis confus du retard que j'ai apporté à me rendre à vos vœux; je sens moi-même que les raisons qui m'ont retenu ne peuvent avoir le poids que je leur ai supposé jusqu'à ce jour; je ne différerai donc pas davantage; je laisse de côté toutes mes répugnances. Pour vous dédommager de mes retards, au lieu d'un rapport annuel, j'entreprends de vous écrire un rapport général de ce que la Congrégation a fait dans ce pays depuis qu'elle y est. Vingt années de dévouement et de sacrifice feront le sujet de cette communication (2). "
Il écrit donc pour " la famille, " ainsi qu'il le dit un peu plus loin, les gestes de cette même " famille " dans le Nord-Ouest de l'Amérique; c'est, comme le dit si bien l'hon. sénateur Bernier, " un tableau tracé à grandes lignes des travaux les plus saillants des missionnaires oblats dans le Nord-Ouest (3). "
L'auteur s'excuse et même s'accuse de se mettre lui-même si souvent en . scène. " L'égoïsme est si naturel au cœur de l'homme, dit-il humblement, que, même sans s'en apercevoir, on parle de soi, de ce que l'on fait, et que l'on oublie facilement les autres. Je me vois d'autant plus exposé à cet inconvénient que l'incendie de mon évêehé a détruit nos archives, toutes mes lettres, et m'a privé par là de renseignements importants. Il ne me reste guère que ma mémoire pour me dicter ce qui va suivre (4)."
(1) Epilogue des Vingt années de Missions , pp. 204-205.
(2) Vingt années de Missions , p. 19.
(3) Préface à la le édition, p. 7.
(4) Vingt années de Missions , p. 19.
La mémoire de Mgr Taché était un écrin fidèle qui conservait tout ce qui lui avait été confié. D'une part, elle ne le trompait pas; c'est à peine si de loin en loin on trouve une date ou un léger détail inexacts; d'autre part, elle n'oubliait rien d'important: aussi ses récits sont complets. S'il paraît au premier rang, s'il a partout la place de général d'armée, c'est qu'il conduisait tous les mouvements et que continuellement il supportait plus que tout autre "le poids du jour et de la chaleur." Mais il n'oubliait aucun de ses frères, ni les missionnaires faibles de santé ou moins richement doués des dons de la nature et de la grâce, ni les plus humbles frères couvera: Dieu n'a pas envoyé, seulement des hommes de génie ou d'une vertu extraordinaire à l'œuvre de l'évangélisation des sauvages de l'Amérique du nord; l'historien de ce travail remarque la part de chacun dans l'œuvre de Dieu.
Il n'oublie pas non plus le clergé séculier. Quoiqu'il ne fasse pas l'histoire générale des missions de la Eivière-Eouge, mais seulement l'histoire particulière des vingt années des missions de sa famille religieuse, quoiqu'à certains moments il y ait dix Oblats, vingt même contre un prêtre séculier, l'écrivain publie hautement que les premiers héros de l'Evangile dans les Pays d'en Haut ont été les prêtres séculiers; qu'ils y ont travaillé avant les Oblats pendant près de trente ans; que l'un d'eux est devenu le premier évêque de la Rivière-Rouge et a planté cette vigne spirituelle par un apostolat aussi fécond que laborieux. L'historien consacre à Mgr Provencher, à M. Thibault et aux autres missionnaires du clergé séculier, des pages émouvantes où il parle de leur héroïsme avec une admiration et une reconr naissance dignes de sa grande âme.
Etant destiné à " la famille " des Oblats, l'ouvrage fut pu- Pub blié dans les Annales de la Congrégation (1). Mais tous ceux v< qui, en dehors de " la famille ", en eurent connaissance, jugèrent que jamais rien de plus intéressant et de plus pieux n'avait été
(1) Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, t. V, pages 73-108; 145-214 ; 342-375 ; 532-568.
publié dans les Lettres édifiantes ou dans les autres recueils des lettres des missions, et demandèrent qu'il fût livré au public en un volume séparé. " Je me permettrai, écrit à Fauteur M. Edm. Moreau, au nom de l'Evêque de Montréal, de vous exprimer un sentiment de peine que j'ai éprouvé après la lecture de votre travail, sentiment qui est partagé par tous ceux qui ont eu connaissance de l'écrit: on regrette que ce que vous avez écrit sur l'histoire de vos missions n'ait été imprimé que pour votre Communauté et que le public ne puisse ni en jouir ni en tirer son profit. Vous savez, Monseigneur, combien nos bons catholiques du Canada s'intéressent aux missions de la Kivière-Eouge et avec quelle avidité ne liraient-ils pas vos " Vingt années de missions!" Combien n'en est-il pas qui regarderaient comme un véritable avantage de posséder dans un volume, presque toute l'histoire des missions de cette grande partie de notre continent ! "
Mgr Taché, se rendit à des demandes si affectueuses et venant de si haut: il permit la publication de l'ouvrage en un volume séparé, offert à tout le public, en remarquant de nouveau que c'étaient " des notes " sur les travaux de sa famille religieuse, nullement "l'histoire générale des missions de la Bivière- Eouge. "
L'ouvrage f lit publié à Montréal en 1866 (1). L'édition fut rapidement écoulée. Une nouvelle édition a été faite depuis, en 1888, dans la même ville, par les soins de M. T. -A. Bernier, alors surintendant des écoles catholiques dans le Manitoba, depuis sénateur. Cette édition est depuis longtemps épuisée comme la première.
QU6eerqvTthms " ^e liyre> observe M. Bernier, est le fruit de quelques heures sur le livre. arracnées au sommeil, à des récréations légitimes, tracé ligne par ligne tantôt sur le tronc d'un arbre renversé, tantôt sur un amas d'objets jetés pêle-mêle au milieu d'un wigwam, toujours au milieu de pensées et d'occupations absorbantes. La lecture
(1) Vingt années de Missions dans le Nord- Ov est de l'Amérique, par Mgr Alex. Taché, évêque de Saint-Boniface ; X 11-245, Montréal, Eusèbe Senécal, imprimeur-éditeur, rue Saint- Vincent, nos 6, 8, 10 — 1866.
de ce livre nous fait assister à l'éclosion de tous ces postes, d'où comme d'autant de foyers ardents, la lumière évangélique s'élance en rayons multiples jusqu'aux régions arctiques, d'abord par les soins de Mgr Provencher et de ses généreux auxiliaires. . . puis, par le dévouement des Oblats qui pénétrèrent en 1845 dans ce champ ouvert à leur apostolat. On court à la hâte avec l'auteur par tout le Nord-Ouest, si bien qu'on finit par sillonner en tous sens ces vastes régions, et par se rendre avec le P. Grollier, jusqu'au delà du cercle polaire, chez les Esquimaux et plus tard avec le Père Séguin, dans l'Alaska, alors dépendant de la Russie. Sur la route se croisent les membres de cette petite phalange de missionnaires, jetés ainsi au milieu du désert et de ses solitudes, sans cesse à la recherche de la brebis perdue et franchissant, pour la secourir, ou la ramener au bercail, des milliers de milles, des espaces sans fin, entrecoupés de lacs, de rivières, de marais ou de forêts, la plupart du temps à pied, les chiens transportant les bagages et les provisions, jusqu'à épuisement de celles-ci, alors qu'il faut ou manger les chiens eux-mêmes, ou les abandonner î . . .
" Ah î on chante le coureur des bois ! Au spectacle de cet homme fantastique, héros très souvent par caprice, qui s'élance à la poursuite des aventures ou des richesses et traverse, à l'heure qu'il lui plaît, la plaine verdoyante ou la sombre forêt, vogue sur le fleuve, en jetant aux rives sonores ses notes parfois empreintes de tristesse, mais le plus souvent éclatantes d'audace et de provocation, la lyre du poète vibre et s'émeut. Mais quelles seront donc les harmonies assez sublimes pour redire la vie du missionnaire, volant de jour ou de nuit, à travers les tourbillons de neige soulevés par les vents d'hiver, comme sous le ciel ardent de l'été, au secours des âmes et des intelligences, se dépouillant des biens de ce monde, franchissant solitaire les espaces, couchant en plein air, souffrant de la faim, de la soif et du froid, exposant sa vie pour ses semblables sans aucune pensée de gloire, sans autre ambition que d'ouvrir^ par la croix et la prière, le ciel au prochain et de le gagner pour lui-même (1) !
1 M. T. -A. Bernier, Préface à la 2e édition, pp. 7-9.