Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface
lutte entre les deux races qui l'ont colonisée, la race anglaise et J|!;„*^74ml^ la race française : elles y ont continué la guerre qu'elles s'étaient '^''^"^ *^" faite en Europe dans les siècles antérieurs.
Les deux races sont établies à la Rivière-Eouge et dans tout narmonio le Nord-Ouest depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle. Une par- .irsdeux
races à la
faite concorde règle depuis longtemps leurs relations mutuelles. Riv.-Rouge. " Xulle part peut-être au monde, remarquait Mgr Taché dans son Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique, il ne règne unv plus grande harmonie entre peuples de différentes origines. Non seulement il n'y a point ici d'antagonisme, mais, comme règle presque invariable, on peut dire que tous sentent qu'ils sont frères et semblent s'étudier à rivaliser de l)ons procédés (1). "
Cette harmonie est profondément troublée à l'époque oîi nous arrivons de cette histoire. Elle n'est point troublée, remarquons-le dès maintenant, par le gouvernement de l'Angleterre, ni non plus par la population anglaise -de la Rivière-Eouge, mais par une partie do la population anglaise du Canada, principalement d'Ontario.
(1) Edition publiée par S. G. Mgr Langevin, p. 75.
BttbiuaemeDt CommençoDS par rappeler quelques faits généraux nécessaires
pu'i«'li''°ce" '' l'intelligence du récit.
du c.na.i«. j ,^ Nouvelle-France, après avoir été conquise par rAnglotorr-^;. avait été soumise à un régime militaire, destiné, dans la pensée de ses auteurs, à lui enlever sa langue, ses lois et sa religion. Mais les Canadiens-Français, serrés autour do leurs prêtres, montrèrent qu'ils étaient plus attachés à leur religion et à leur nationalité qu'à la vie. L'Angleterre, frappée de cet attachement, désirant se les attacher, alors que l'esprit d'indépendance soufflait dans ses colonies du Sud, changea à leur égard sa première politique et, en 1774, par l'Acte de Québec, leur accorda une certaine mesure de liberté, remplaçant le régime militaire de la conquête par une administration civile, composée d'un Gouverneur et d'un Conseil Législatif dont le tiers des membres deraient être canadiens-français.
Depuis lors, l'Angleterre, on doit le reconnaître, a toujours respecté la nationalité des colons de la Nouvelle-France.
Cependant cette nationalité se trouva en butte à de nouvelles attaques.
Jusqu'à la révolte des colonies de la Nouvelle-Angleterre contre la mère patrie, le Canada n'avait guère reçu de colons que sur les bords du Saint-Laurent. Mais après que les Etats-Unis eurent proclamé et conquis leur indépendance, un certain nombre de colons anglais, voulant demeurer fidèles à l'Angleterre et à son roi. passèrent dans la région des grands lacs et y firent de florissants établissements. Dès lors, le Canada comprit, outre la région française du Saint-Laurent, anciennement colonisée, une nouvelle région peuplée de loyalistes anglais. Il y eut, comme on se mit à dire, le Bas-Canada et le Haut-Canada.
Un certain nombre de ces loyalistes anglais étaient antipatlii(|u.s à la rac' française, fêtaient chaque année le triomphe de la famille d'Orange et la défaite des Irlandais et des Français sur la Boyno. C'est parmi eux que se recruteront à l'avenir les perpétuels adversaires du Canada catholique.
Au sein du Conseil législatif établi par l'Acte de Québec, ils
'archevêque de saint-boniface 3
ne cessaient de réclamer Fusagé exclusif des lois anglaises, et l'expulsion des Canadiens-français do toutes les charges administratives. Los Canadi-ns-frangais se défendaient av«^c l'énergie propre à leur race. La i)aix semblait compromise.
En vue d'apaiser ces dissensions. rAngleterre in-o.imli^ua. en 1791, un Acte constitutionnel qui faisait du Haut-Canada et du Bas-Canada deux provinces distinctes ayant chacune s®n gouvernement représentatif.
Mais sous ce nouveau régime, les querelles entre les deux races continuèrent de plus belle: le Haut-Canada travailla à imposer sa langue et ses lois, et à mettre les écoles et le clergé lui-même sous la domination de l'élément protestant et anglais; le Bas- Canada lutta avec énergie pour sauvegarder sa religion et sa langue. ^
Cette résistance dégénéra, en 1837, en une agitation pleine de tumulte et même en une révolte insensée contre l'Angleterre elle-même.
Celle-ci crut rétablir la paix en donnant aux deux Canadas un nouveau régime. En 1840, par l'Acte d'Union, elle réunit le Haut-Canada et le Bas-Canada en une seule province, avec une chambre unique, composée de 84 membres, élus en parties égales par le Bas et le Haut-Canada.
La lutte continua au sein du Parlement unique préposé à tout le pays, comme auparavant dans les deux assemblées placées à la tête des deux provinces. L'antagonisme entre les deux races mettait tout le Canada dans les plus grands dangers, quand, par l'influence de Sir Etienne-Pascal Taché principalement! les chefs principaux des deux partis se réunirent, et dans la célèbre Conférence de Québec, dont il fut le président, parvinrent à s'entendre sur les conditions fondamentales d'une nouvelle constitution à donner au Canada. Ces vues furent agréées de l'Angleterre, et celle-ci, par l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, 1867, réunit non seulement le Bas et le Haut-Canada, mais encore le Xouveau-BriinsioicJc et la Nouvelle-Ecosse en une Confédération, appelée la Puissance ou le Domimon du Ca-
fédération.
nada : chaque province a un gouvernement représentatif, avec un lieutenant-gouverneur et une ou deux chambres législatives, et règle souverainement les affaires locales; la Confédération a un gouvernement commun, avec un Gouverneur général et deux • chambres, et règle les questions d'intérêt général. Le principe fondamental, il faudrait dire, l'âme du nouveau régime est l'égalité civile et politique des deux races, des deux langues, des deux religions. La nouvelle constitution fut proclamée en Angleterre le 23 mai 1867 et mise en vigueur le 1er juillet de la même année.
Part de la fa- Dcux hommes qui ont laissé un grand nom dans le Canada, danrraa- l'un de langue anglaise, l'autre de langue française, Sir John deîaTôn- A. ^VlacDonald et Sir George-Etienne Cartier, sont regardés comme leç principaux auteurs et les pères de la constitution canadienne, ^lais à côté d'eux, si ce n'est même au-dessus, deux membres de la famille Taché, Sir Etienne-Pascal Taché, oncle de l'évêque, et Charles Taché, son frère, ont exercé une profonde influence sur l'établissement du nouveau régime. " C'est un fait maintenant porté au domaine de l'histoire, écrit l'historien de Boucherville, que la Confédération des provinces britanniques de l'Amérique du Xord est en grande partie l'œuvre des Taché, l'œuvre de l'oncle Sir Etienne-Pascal, et surtout du neveu Joseph-Charles. Si l'on excepte le mode d'élection des sénateurs et des conseillers législatifs, les pères de la Confédération, réunis sous la présidence de Sir Etienne-Pascal, adoptèrent presque en entier le projet de constitution tel qu'il fut publié dans le Courrier du Canada par Joseph-Charles Taché, alors rédacteur de ce journal (1). "
" Pendant que le vénérable Archevêque de Saint-Boniface, religieux et missionnaire, écrit de son côté l'hon. sénateur Bernier, évangélisait le pays découvert par La Vérandrye et qu'il consacrait à cette œuvre de salut et de civilisation les admirables dons du cœur et de l'intelligence qu'il a reçus delà Providence,
(1) Le H. P. Lalande, Une vieille Seign<nir)e, Bourlierrille, p. 325.
ARCHEVEQUE DE SAIXT-lJOXrFACE 5
l'un de ses frères écrivait une constitution, adoptée depuis presque en entier, pour un régime qui devait éclore dix ans plus tard sous la haute influence et le patronage d'un autre membre de la même famille, et s'étendre aux mêmes territoires. C'est à l'élévation de caractère de Sir Etienne-Pascal Taché, — l'histoire de nos jours ne doit pas omettre de le redire aux générations futures, — que nous avons dû, à une époque critique de nos annales parlementaires, l'alliance des sommités des deux grands partis politiques qui ont tour à tour exercé le pouvoir dans notre pays. Auprès du loyal soldat de 1812, appelé de nouveau, sur le déclin de ses jours, à être le chef de l'Etat, put alors se grouper cette phalange d'hommes éminents, accourus de toutes les provinces anglaises du nord de l'Amérique, qui élaborèrent, à la conférence de Québec dont il fut le président, le système politique dont nous jouissons aujourd'hui, lequel fut conçu avec assez d'ampleur pour rendre possible le retour au Canada de toutes les terres du Xord-Ouest, découvertes jadis par l'un de ses nobles enfants (1).'' Aussi " la famille Taché est l'une de celles dont la mémoire s'impose davantage au respect des générations actuelles. De ce noble foyer, oii la foi catholique et le patriotisme se renvoient leurs ardeurs, s'échappent des rayons qui enveloppent dans leur traînée lumineuse toute la surface du territoire canadien (2). "
L'Evêque de Saint-Bonif ace jugeait des constitutions de ce sentiments de
" l'Evêque de
monde au point de vue des intérêts éternels de l'Eglise et des st-Boniface. âmes. Il crut que la constitution nouvelle assurait, autant que les circonstances le permettaient, la liberté à la religion catholique et à ses ministres dans les quatre provinces de la Confédération, spécialement dans la province de Québec, sa chère patrie. C'est pourquoi il en remercia Dieu, comme d'un bienfait de sa miséricorde.
Xéanmoins il entrevoyait que l'établissement d'une puissante Confédération canadienne allait faire sortir la Eivière-Rouge et
(1 ) L'hon. T. -A. Dernier, Pierre Gauthier de Varennea fieur de la Vérandrye.
(2) Une vieille seigneurie.
6 vu: DK MGu taché, o. m. i.,
tout le Nord-Ouest de sou isolement et l'emporter vers des destinées toutes nouvelles. Cette prévision, nous l'avons déjà vu, lui apporta, avec quelques espérances, de vives inquiétudes pour le peuple confié à sa charge, particulièrement i>our les métis et les sauvages, plus exposés à souffrir du changement de régime. Formation du Avant même l'établissement de la Confédération canadienne,
■' parti canadien "à la il s'était formé, à la Rivière-Eouge, un parti qui désirait Funion
de la colonie d'Assiniboia au Canada. Il avait pris et on lui avait donné le nom de parti canadien. " Ce parti, raconte Mgr Taché sous la foi du serment dans des témoignagnes que nous citerons souvent à cause de leur autorité et de leur importance, eut d'abord les sympathies des habitants du pays, parce qu'à une certaine époque toute la population désirait s'annexer au Canada (1). "' ^lais ensuite il s'aliéna la population par sa résistance aux lois; il alhi même jusqu'à briser plusieurs- fois les prisons et à menacer do chasser les métis du pays (2) : ce qui fut "cause que la population commença à éprouver des craintes sur
(1) Téinoiyyingex dr Mgr Taché devant If Conseil du Nord-OueM, ou HiHoire et origine des^ trouble» du Nord-Ouest racontés par S. G. Mgr Taché divavt le Conseil du Nord-Ouest, Chambre du Comité, 17 moi 1874. — Dans les .loiiriianx de la Cliainbie des Communes de la Puissance du Canada, année 1S74, ai)i)endi('e n"-^ 0, p. 8.
i.es événements de lu Rivière- Houge ont été racontés par Mj^r Taclié dan.s lin grand ufjinbre de documents, dont quehjiies-nns sont fort célèbres et tous d'une exactitude qui défie la critique la plus rigourense. Citons les Témoignages ou V Histoire que nous venons de mentionner : y Amnistie, 1874; Encore l'Amnistie, 1875; Notes sur les difficultés de la 7iL/?(«')t'-/if((M,w fournies à i'hon. A. -A. Doriou, îiovembre 1871') ; Mémorandum concernant l'amnistie, présenté à lord Dufferin, novembre 187o; Lettres aux fronvernants de l'époque, etc., etc.
Notre récit est un résumé des écrits du grand Archevêque. Au reste, nous avons étudié avec soin les autres documents de l'époque, si nombreux, (jui, dans tout ce qu'ils ont de vrai, répètent ou expliquent les dires du grand Evé(jue. Nous avons lu les historiens postérieurs, particulièrement Aiexander Begg, History of the Nurtli-W'est, qui mérite d'élre cité.
(2) " Le premier bris de prison, raconte Mgr Taché, eut lieu le 20 avril 18f)3. le second le 21 avril suivant, et le troisième au printoiiii)S de 1868, celui-ci exécuté pour délivrer le Dr Schultz, l'un des ineitd)res les plus
compromis du parti." — Histoire tt origme , année 1874, appendice
ARCIIEVEQUK DE SAIN l'-HON [FACE 7
son union avec le Canada (1)."" "Ix" ])arti canadien"" ne fut jamais bien nombreux; "lorsque le bris de pi'ison eut lieu au printemps de 18G8, il ne coinptait encore que 20 à 25 membres, outre (juel(jues métis (jui s'étaient alliés à lui (2).'*
En 1868, Sir C.eorsre-Etienne Cartier et l'iion. William Mc-veutedeia
' "^ terre de
Douffall furent envoyés à Londres par la nouvelle Puissance du Kuptrtpar
O J 1 la Compa-
Canada pour négocier avec la Compagnie do la Baie d'IIudson |"'i^,^Viudla cession de la Terre de Rupert. La Compagnie consentit à ffjéra'tio^r' abandonner tous ses droits sur la Eivière-Eouge et la Terre de '•"""'''*'""'•• Eupert pour la somme de £300.000; la Confédération canadienne devait en a(|uérir la possession en ])ayant cette somme à la Compagiiie.
On ne saurait blâmer la Compagnie ou le Canada de ces transactions. Le tort de l'une et de l'autre, du Canada surtout, fut de ne point penser à consulter " la population du pays qni se croyait civilisée et qui l'était" ; bien plus, de n'en pas faire la moindre mention, absolument comme si elle n'eût pas existé. De là^ le mécontentement de celle-ci. " Autant que j'ai pu le constater, dit Mgr Taché, le mécontentement fut général, efc ceux qui prirent ensuite une attitude différente, furent justement ceux qui se montrèrent d'abord les plus mécontents (3)."
Ce qui aggrava aussitôt la situation, ce fut l'esprit d'envahisse- ^1^^^^^^ j'inment que témoigna une certaine fraction de la population an- onui'r'i.fns* glaise d'Ontario. Nous désignerons ce groupe sous le nom à'Ontariens (4) avec Mgr Taché.
En effet, il se forma dans l'Ontario un groupe fanatique qui se mit à dire : " Faisons de la Eivière-Eouge un nouvel Ontario;" Ou encore: "Les prairies si fertiles du Nord-Ouest sont laissées en friche par les sauvages et les métis : allons y établir la
(1) Histoire et origine , année 1874, appendice n" G, p. 8.
(2) Ibid.
(3) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord Ouest, p. 9.
(4) Remarquons bien, pour éviter tonte équivoque, qu'ici le mot d'O/itarienx ne désigne nullement V universalité des habitants d'Ontario, mais seulement une pt-tite fraction d'entre eux,ain«i que nous allons l'expliquer.
race suj>éneure et transformons en jardins ces terres incultes. '' On vit tout à coup éclore et se propager dans le Haut-Canada un mouvement destiné à pousser une puissante immigration dans les territoires du Xord-Ouest.
La route Cependant le gouvernement canadien cherchait à s'introduire
dans lo Xord-Ouest. Il avait conçu le plan d'une grande route i|ui unirait directement la Baie du Tonnerre ou Port-Arthur avec la rivière lîouge par le lac Lacroix, le Portage des Françiais, la rivière ^laligne, -le fort Francis, la rivière la Pluie et le lac des Bois. Cette route débouchait dans les prairies à la Pointede-Cliênes ou Sainte-Anne. p]lle fut appelée route Dawson, parce que l'ingénieur Dawson l'avait indiquée le premier. Elle avait une fin militaire et des fins de colonisation, transporter dans l'Ouest, sans passer par les Etats-Unis, le« soldats qui pourraient y être envoyés ou les colons qui voudraient s'y rendre. Sir Oeorge Cartier et son collègue Sir Hector Langevin écrivirent à ilgr Taché que le gouvernement fédéral allait commencer la route Dawson, pour porter des secours à la colonie d'Assiniboia alors tjjrouvéo ]iar li far.iine.
i.ps arppnteurs Dès l'automnc dc 1808, un arpenteur, nommé Snow, était ararpentagcs. rivé il la Rivière-Rougc avec un certain nombre d'employés amenés d'Ontario: il se donnait comine venant exécuter des travaux " au nom du gouvernement canadien. " Il commença à faire des arpentages. Personne ne songea d'abord à lui faire de l'opposition. Mais il mécontenta la population en ne donnant (pi'nn salaire très faible et en forçant les habitants (ju'il employait à 'recevoir leur ]>aye en effets pris dans un magasin qui était tenu par un membre très odieux du parti canadien. La population se soumit cependant, quoiqu'en murmurant, à ces exigences, à cause de la grande misère qui affligeait la colonie cette année-là.
"Le mécontentement, poursuit Mgr Taché, s'accrut durant l'hiver, parce qu'on était informé que l'arpenteur et ses employé? avaient passé des traités avec les sauvages pour l'achat de terres qui appartenaient en partie aux métis. De fait un traité avait
ARCHEVEQUE DE SAIKT-HONIFACE »
été conclu avec les sauvages. . . On disait de plus qu'on avait enivré les sauvages, afin de pouvoir obtenir plus facilement la cession de leurs terres (1).
" Une autre circonstance contribua encore à indisposer les esprits. Un individu qui accompagnait M. Snow publia dans les journaux d'Ontario des correspondances, dans lesquelles il insultait la population dv la colonie, tant française qu'anglaise, surtout les métis (2).
"Le mécontentement causé par l'achat des terres des sauvages fut tel que la population se souleva contre ce procédé à la Pointc-de-Chênes. Les halùtants de la Pointe-de-Chênes se rendirent auprès de ^L Snow et de la pei-sonne qui l'accompagnait et les forcèrent d'abandonner les lieux (3). "
Le compagnon de M. Snow se rendit auprès de Mgr Taché pour "solliciter son intervention;" mais l'Evêque refusa d'intervenir. Quelques jours plus tard, " M. Snow fut condamné par les tribunaux " pour avoir vendu des liqueurs enivrantes aux sauvages au mépris de la loi.
Durant tout l'été de 1869, il continua ses arpentages, avec un plus grand nombre d'employés, la plupart venus d'Ontario, ne parlant que l'anglais, affichant un profond mépris pour les métis. Il bâtit à la Pointe-de-Chênes, à deux milles de la lisière du bois, sur une colline pittoresque, une maison spacieuse destinée à recevoir les immigrants d'Ontario. Cette maison, dans l'imagination de Snow et des Ontariens, devait être le noyau d'une grande ville qui allait surgir sur les frontières de l'Ouest et à laquelle ils donnèrent à l'avance le nom d^in raffineur de Montréal, probablement leur ami, Redpath.
Cependant " le rapport des délégués " envoyés en Angleterre ^^^^ fç,i,-„.ai, avait été '"placé devant le Parlement canadien au mois de mai 1869, et, dans la même session, non seulement le rapport" avait
(1) Témoignages rendtis devint le Comité du Nord -Ouest, ou Histoire 't origine Chambre du Comité, 17 avril 1864, p. S.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
été *' accepté, mais la législature canadienne ; avait " passé une mesure qu'elle" avait '^'intitulée: Acte concernant te gouvernement provisoire de ta Terre de Eiipert et des Territoires du Nord-Ouest, après que ces territoires auront été unis au Canada (1). ■' Personne clans la Colonie d'Assiniboia, pas plus le Gouverneur et le Conseil que le peuple, n'a été consulté sur le régime qu'on prétend lui imposer. " Le Parlement d'Ottawa, comme les délégués en Angleterre, remarque Mgr Taché, oublie ou ignore qu'il légifère pour un peuple qui a ses droits, ses lois, ses habitudes it ses aspirations, pour des établissements habités par des sujets anglais, fiers de leurs privilèges et jaloux de leur indépendance. A Ottawa, on paraît se soucier si peu de ce peuple, qu on ne le mentionne même pas et qu'on ne prend pas la peine de lui faire connaître la manière dont on se propose de le gouverner. Le Gouverneur et le Conseil d'Assiniboia. ainsi que lo peuple qu'ils administrent, sont tous laissés dans la même ignorance; personne au monde n'a la courtoisie de leur faire savoir que leur futur maître, le Canada, leur prépare un nouvel ordre de choses, une nouvelle organisation politique (2)." Bill fédéral Quaud OU apprit à la Eivière-Kouge qu'on faisait des lois à
pour l'orga- i t/-\ .
nisationd'un Ottawa pour organiser un nouveau gouvernement dans 1 Ouest,
nouveau
gourerne- '• \q mécontentement éclata avec une telle intensité, sur différents
ment dans le '
Nord-omst. points, racoute Mgr Taché, que je pris la détermination de quitter le territoire et de me rendre en Canada pour informer les autorités de l'état dos affaires et de l'irritation des esprits (3)." Démarches de Avaut de sc mettre en route, il voulut s'ouvrir au Gouver-
Kr^s^du^ neur de la colonie, l'hon. William MacTavish. du motif pour
gouYcrne-
ment cana-
dl( n pour
prévenir les i\) ;\[j,r Tiiclié, V Amni!>ti>: p. W.
troublée. \ ' n • i
(2) L'Amnistie, pp. 30-31.
Mgr Taché ajoute ces paroles que le lecteur pourra >e rappeler pour mieux entendre et jutrer les évt'nenients qui vont se déiouler pendant cinq an.o : " Si, par suite de cette faute nationale, il arrive plus tard des malheurs, c'est la nation canadienne qui, dans une certaine proportion du moins en devient responsable, et a, par li même contracté l'obligation de léparer tout ce qu'elle pourra des conséquences et des malheurs que son imprévoyance a fait naître." — IbuL, p. 31.
(3) Histoire el origine des troubles Jn Xord-One.sl raconta' f. "ous la foi du serment par Mgr Taché. — Chanibredn Comité, 17 avril 1874, p. 0.
AKCIIIOVKQliK DIC SA 1 N l-HON Il-'ACH 11
leqiu'l il désirait se rendre îi Ottawa. Jve (iouverncur lui répondit: " Monseigneur, je souhaite votre succès; mais je crains fort que vous perdiez votre temps et votre peine. J'arrive justement d'Ottawa, et quoique j'aie résidé quarante ans dans le pays, et que j'en aie été quinze ans le Gouverneur, je n'ai pu faire accepter aucun de mes avis par le gouvernement canadien. " 11 ajouta: "Ces Messieurs pensent connaître le ])ays bien mieux que nous (1). "
Mgr de Saint-Boniface n"liésita cependant pas: il avait, comme il l'écrit à son Coadjuteur, le cœur " gros d'inquiétudes et de préoccupations " ; " l'avenir du pays " confié à sa sollicitude lui paraissait •' chargé de tempêtes (2)"; les circonstances étaient des plus graves. Le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson était à la veille de finir ou même était déjà fini. C'était l'intérêt de la colonie d'Assiniboia et des territoires du Nord-Ouest d'entrer dans la Puissance du Canada, de se rattacher à cette Province de Québec, d'où étaient partis ceux qui avaient découvert les Pays d'en Haut, d'où leur étaient venus tant de missionnaires. Mais si la Puissance du Canada se présentait avec la Province de Québec, elle se présentait aussi et même surtout depuis une année, avec la Province d'Ontario. Celle-ci éveillait peut-être quelques sympathies dans un groupe turbulent qui, pour se donner de Timportance, se nommait " le parti canadien, " comme si la Province d'Ontario fût tout le Canada; mais elle rencontrait une défiance croissante dans l'immense majorité de la population, surtout dans la partie française. Ce mécontentement pouvait produire de funestes résolutions. Il y avait alors, dans les Etats-Unis, comme en Irlande , un grou}>e peu nombreux, mais audacieux, le parti Fénien (3), acharné contre la domination anglaise. Les Féniens suivaient avec attention Taffitation naissante de la Rivière-
(1) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord-Ouest.
(2) Prairie du Cheval Blanc, Il juin 1809. — Archives de l'évêché de Saint-Albert.
(3) Secte politique et religieuse formée en 1861 dans le Uit d'arracher l'Irlande à la domination anglaise. — Dict. Larousse, supplément pour le Canada.
Rouge ; les mécontents de la colonie ne i)ouvaii'nt-ils pas s'aboucher avec ces ennemis de l'Angleterre ? D'autres part, leti p]tat^-Uni.s avaient ïK)uvent jeté un regard d'envie vers les grandes prairies et les richesses du Nord-Ouest : ne pouvaient-ils pas faire des avances à la poi)ulation aigrie de la Kivière-Rouge et la porter à rompre avec l'Angleterre pour se jeter dans leurs bras ?
Ces redoutables éventualités étaient à prévenir. Mgr Taché arriva à Ottawa au milieu de juillet, et fit part au gouvernement canadien de ses appréhensions. Mais, comme il le raconte lui-même, "on ne tint aucun compte de ses craintes et de ses conseils et on manqua même à son égard aux convenances les plus élémentaires (1). " Sir George Cartier alla jusqu'à lui dire : " Je suis à ce sujet beaucoup mieux renseigné que vous pouvez l'être, et je n'ai pas besoin d'autres informations (2)." KnToi <ie n.,u- L'Evê(jue dc Saint-Bonifacc se rendit quelque temps après à ponteurs. Québcc. " Jc uio trouvai, dit-il. chez le Lieutenant-Gouverneur en compagnie de l'archevêque de Québec", Mgr Baillargeon. " Son Honneur me posa alors quelques questions sur l'état du pays. Je lui fis les réponses que ma connaissance des faits me mettait en mesure de donner. Son Honneur me dit alors : " Il "est absolument nécessaire (jue le gouvernement d'Ottawa soit " instruit de ces faits. " Je lui dis que telle était aussi mou opinion, que c'était même dans ce but que j'avais fait ce voyage, mais qu'on n'avait pas plus écouté mes craintes que mes opinions. Alors Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur me dit: "Sir George est ici : il est absolument nécessaire (pie vous lui "disiez cela." 11 lit alors inamlcr Sir George Cartier et il iiu' posa devant lui les mêmes questions, auxquelles je répondis de la même manière, et je reçus de Sir George une réponse semblable à celle (pi'il m'avait faite auparavant à Ottawa ('î)."
(Ij Notes sur leK ilifficullés de ht Rivière-Iiougn fournies à l'iioii. A. -A. Doridii, novembre 1873.
(2) Témoignages de Mgr Taché devant le Comité du Nord-Ouint, p. 11.
(3) Ihid.
reuiUinl (|U(' M<;r Taclu'' était dans le Canada, de nouveaux arpenteurs furent envoyés à la Rivière-]-vou<,'-e, entre autres le licntenant-euiônel Hennis, (pii fit le Novaiic de Saint-Paul à kSuinit-IjonifacC'en eoin]>ai;nie du Dr Sehultz, nunnbre du ])arti canadien. Les ari)enteurs, en vertu d'instructions qui leur furent transmises, le 10 juillet, par Thon. Ministre des Travaux Publies lui-niênie, devaient "choisir et arpenter des to7i'uslups pour dej établissements imniécUats dans le^ meilleures ])laees,"'
spée'iakn'it'tmt à la Pointe-de-diênes et sur les rivières Ponge et Sale. Or " il était bien connu que ces terres étaient la propriété des métis (1). " Evidemment, le Canada, ou plutôt Ontario traitait la colonie d' Assiniboia en pays conquis.
Le colonel Deniiis écrit au gouvernement canadien, le 21 et le 28 août, " qu'il y a beaucoup d'irritation parmi la population native de la colonie à cause des arpentages et des établissements qui se font. " Mais le gouvernement, " sans se soucier le moins du monde du mal déjà causé et des conséquences qui peuvent en être les suites, communique au colonel Dennis", le 22 septembre, une décision du Conseil Privé lui enjoignant de continuer " à arpenter d'après le plan adopté (2). "
Le parti canadien, si faible encore il y avait 18 mois, était devenu puissant, grossi qu'il avait été des gens venus d'Ontario, surtout des arpenteurs et de leurs hommes. En devenant puissant, il devenait de plus en plus insolent. "Ce parti, — c'est Mgr Taché qui parle, — n'hésitait pas à dire que les métis seraient bientôt chassés du pays ou seraient gardés comme charretiers pour conduire les voitvires qui devaient amener les nouveaux immigrants (3)."
Cependant le gouvernement d'Ottawa poursuivait son plan l'rojet du guud'organiser un nouveau gouvernement à la Eivière-Rouge. Le co- canadk^u" lonel Dennis lui avait écrit de " réaliser ce projet cet automne "' deJ a™mi^ même. " Il ne peut y avoir de doute, disait-il, sur le résultat dans le
Nord-Oui^st.
(1) Témoignage!^ , p. 12.
(2) MorrTachp, V Amnistie, -p 32.
(3) Témoignages
VIE DE Mtil{ TACHE. O. >[. I.,
ReprÊseututions nnu Telles (le Mgr Taché.
Noinliiatloa (le rbon.
McDougall.
préjudiciable du retard apporté à établir le pays, si les métis et les sauvages prennent une attitude hostile. " " Les difficultés de la position, ajoutait-il, peuvent s'accroître de beaucoup si on laisse aux mécontents tout l'hiver pour réfléchir et pour concerter des moyens d'ojjpasitiou (1).*" Le gouvernement canadien résolut de nommer immédiatement des administrateurs qui se rendraient à la Eivière-Rouge pour opérer le transfert du pays, et administrer la nouvelle province.
A Tannonce de cette organisation comme très prochaine, Mgr Taché crut qu'il devait intervenir de nouveau auprès du gouvernement canadien pour l'empêcher de faire des fautes trop lourdes. Oubliant la manière peu convenable dont les chefs du jjouvoir avaient reçu ses premières ouvertures, il se risqua à présenter des observations et même des propositions. Nous devons le citer, parce que sa parole ne sera mise en doute par personne, pas plus par ses adversaires que par ses amis. " Je pris la liberté, dit-il, de recommander pour le gouvernement du ISTord-Ouest deux commissaires, dont un français et l'autre anglais. Ces commissaires devaient se mêler au peuple, s'assurer de ses désirs, et faire rapport au gouvernement des mesures à prendre pour satisfaire la population. . . J'exprimai aussi l'opinion qu'il serait l)on de permettre au peuple d'élire quelquesuns des membres du Conseil. Pour le Gouverneur, je suggérai de choisir un homme qui eût vécu au milieu de la population et en fût connu, et lorsqu'on me demanda mon avis, je recommandai M. McTavish (2)." En effet, si le Grouverneur de la colonie (PAssiuiboia, i-especté et aimé de tous pendant sa longue administration, avait été pris pour le Gouverneur de la nouvelle province, la colonie de la Rivière-Eouge serait devenue province de la Puissance sans trouble ni secousse.
Mais le gouvernement d'Ottawa ne tint pas plus compte de ces nouveaux avis que des premiers. Le 29 septembre, il nomma, sous le Grand Sc(>au du Canada, î'hon. William McDougall
(1) Cité par Mgr Taché, VAmnhlif, p. 32.
(2) Témoignages, p. l».
AKC1IEVÊ(JIJK DE SAINT-BONIFACE 15
"Lieutenant-Gouverneur des Territoires du Mord-Ouest." L'hon. MeDougall avait de belles qualités; mais il n'était connu à la Eivière-Eouge que pour avoir été l'un des deux délégués (le Londres et être anglais d'Ontario ; à ces titres, il était odieux à la population française de la Rivière-Kouge ; il était même fort peu sympathique à la population anglaise, " le parti canadien " excepté.
Quelques jours après cette nomination, Mgr de Saint-Boniface ^]^*'"|,^a^.,gij reçut une longue lettre du Gouverneur de la colonie d'Assini- Mg^Tac^e boia, l'hon. McTavish. Celui-ci l'informait, à la date du 4 sc])tembre, des principaux événements survenus à la Rivière-Eouge depuis son départ et du mécontentement croissant de la population, surtout des métis. " Nous avons eu par le passé, comme vous le savez, lui disait-il, des périodes d'agitation; mais Je n'ai encore jamais vu la population en proie à une aussi fiévreuse agitation que celle qui se manifeste ici. " La principale cause ce sont les menaces du parti canadien. " Chaque officier du gouvernement fédéral, en arrivant, se lie avec le Dr Schultz et continue évidemment de s'entendre avec lui. Nos amis, les métis canadiens-français, se doutent avec raison qu'une pareille alliance ne peut avoir pour eux de bons résultats, et en conséquence ils deviennent de plus en plus hostiles au Canada. " L'hon. Mc- Tavish ajoutait : "Si l'hon. Wm McDougall. en arrivant ici. montre le même faible, il y aura des troubles. "
Le Gouverneur pressait Mgr Taché de revenir dans la colonie, s'il le pouvait absolument. " Je crois qu'il serait de la plus haute importance, lui disait-il, que vous fussiez ici lorsque le nouvel ordre de choses sera inauguré. "
Mgr Taché ne pouvait retourner à Saint-Boniface, devant se rendre prochainement à Eome pour assister au concile du Vatican.
Mais il crut qu'il était de son devoir de faire de nouvelles dé- Nouveaux
i avertisse-
marches auprès du gouvernement de la Puissance pour l'infor- ™trcieT&que mer de la situation. Il ne voulait pas en conférer de nouveau avec mrl°fédé"*' Sir George Cartier. Il se rendit à Québec, pour voir M. Hector ^^^-
Langevin, ministre des travaux publics, qui s'y trouvait, et lui montra la lettre de M. ^fcTavish. L'hon. Langevin en fut très frappé et demanda à l'Archevêque s'il ne lui serait pas possible de retourner à la Rivière-Rouge pour conjurer les malheurs qui étaient à redouter. " Je lui dis, raconte Mgr Taché, que j'étais forcé de me rendre à Rome, ... et de plus, que, comme on n'avait pas cru devoir me donner aucune réponse qui pût satisfaire la population de la Rivière-Rouge, je ne pensais pas que ma présence à la Rivière-Rouge pût avoir quelque bon effet (1). " yi. Langevin lui demanda si du moins il ne pourrait pas revenir de Rome, dans le cas où le gouvernement l'en prierait. Le prélat répondit affirmativement.
^ ^Igr Taché communiqua la même lettre à ^L Chauveau,
^r. Ouimet et à d'autres amis. Tous lui dirent: "Il faut absolument que le gouvernement de la Confédération connaisse ces fait?. " " Oui. répondait Mgr Taché, c'est bien mon opinion, mai- je ne puis faire pins que je n'ai fait." "L'un d'eux, j)oursuit lo prélat, me demanda la permission de copier cette lettre dans le but de l'envoyer à Sir George Cartier à Ottawa. Je la lui donnai, il la copia et il me dit deux jours phis tard qu'il avait reçu une réponse de Sir George Cartier ainsi conçue: '" Xous savons tout et nous avons pris les mesures voulues à ce •' sujet (2)."
Certes, nul ne saurait douter du l)on vouloir de Sir Goorge- Etienno Cartier pour la race française; mais tout homme im- ])artial devra avouer qu'à cette époque l'illustre ministre jugeait (les choses avec des yeux liien prévenus. ])ar les yeux de ceux (|ue Mgr Taché appelle '* les Ontariens. " , , L'Evênue de Saint-Boni face voulut tenter un dernier effort,
et tic de '
sîr'cîeorKo* |)Our tircr le gouvernement canadien de ses illusions. Il écrivit à Sir George-Etienne Cartier, de ^lontréal le 7 octobre 1869. '' Les noms mis devant le public jusqu'à ce jour, pour le personnel de l'administration, lui disait-il, sont tous des noms anglais et protestants, à l'exception de celui de ^F. Provencher. J'ose
fl) Témoignages , p. 11.
(2) llrid.
AliCHEVKQlîK DK SA I \T-1U).\IFACE 17
dire qu'un pareil choix est non seulement regrettaMe, mais même alarmant... J'ai eomnieneé à souffrir en voyant ^1 M. 8no\v, Mair, Dennis, WaTlace et autres, envoyés au sein de la colonie de la Eivièro-Kouge. Cette laclieusc impression s'est décuplée en apprenant ce que je sais de la formation de l'administration elle-même. Puisque le Haut-Canaila ftniniit McDougall ci un conseiller, pourquoi le Bas-Canada n'aurait-il pas aussi ses deux hommes ? . . . Xos pères ont découvert tous ces pays, ils les ont arrosés de leurs sueurs et même de leur sang; nos missionnaires y ont trop souffert, pour qu'on puisse légitimement réduire nos compatriotes à l'espèce d'exclusion à laquelle on semble les condamner. La langue française est non seulement la langue d'une grande partie des habitants du Nord-Ouest, elle est de plus, elle aussi, langue officielle; et pourtant la plupart des membres de la nouvelle administration ne parlent pas cette langue : c'est assez fixer le sort de ceux qui n'en parlent pas d'autre. Pourquoi faire en sorte que toutes les influences puissent devenir préjudiciables à nos compatriotes et coreligionnaires? Que fera le jeune Provencher au milieu d'hommes à qui l'âge et l'habitude des affaires assurent un ascendant et une prépondérance que son isolement et son inexpérience ne pourront certainement pas ^équilibrer. . . P^'ai tou^'oursiredoutérenitrée du Xord-Ouest dans la Confédération, parce que j'ai toujours cru que l'élément français catholique serait sacrifié; mais je vous avoue franchement qu'il ne m'était jamais venu à la pensée que nos droits seraient si vite et si complètement méconnus. Le nouveau systèn:e n:e semble de nature à amener la ruine de ce qui nous a coûté si cher. . .
" Secondé de vos collègues canadiens, conclut-il, obtenez des autres membres du Cabinet l'acte de justice que je réclame: il faut dans l'administration du Xord-Ouest plus d'un Caïuiiîicnfrancais catholique et il faudrait des hommes d'expérience. Plus tard l'on reconnaîtra ce que ma position me fait prévoir, et quels regrets s'il était trop tard (1) ! "
(1) Lettre, de IMgr 'r.iclié à sir Ge.or<res Cartier, 7 octobre 18Gi). — Cop e dans les archives de l'archevêclié de Saint-Bon iface-
Annonce de l'envoi des carabines et des munitions H la Biv.-Ronge.
Nouvelles pro- Tocatious du " parti canadien."
Craintes des anciens habitants.
Les avertissements et les prières de l'Evêque ne furent point entendus. Sir George-Etienne Cartier avait dit : "Xous savons tout, et nous avons pris les mesures voulues à ce sujet. " Ces mesures vont précisément précipiter la crise.
Laissons la parole à Mgr Taché. " Le lendemain " du "jour oii ces paroles furent prononcées, au mois d'octobre, dit-il, " les journaux d'Ottawa annonçaient qu'une certaine quantité de carabines et de munitions, " 350 carabines et 35.000 cartouches, *' avaient été envoyées à Fort-Garry, en même temps que M. Mc- Dougall (1). "
Ces étranges menaces furent aussitôt accueillies par les applaudissements du parti ontarien de la Eivière-Rouge. '* Quelques jeunes gens du parti canadien, poursuit Mgr Taché, se mirent même à dire qu'ils étaient déjà enrôlés et qu'à l'arrivée du nouveau chef du pays, ils prendraient les armes et chasseraient les métis (2). " Cette nouvelle était fausse ; mais alors tous la croyaient vraie. Ce qui était certain, c'était que "quelques-une avaient det^ uniformes dans leurs porte-manteaux, et il fut rumeur un jour qu'ils devaient assister à une assemblée revêtus de leurs uniformes et qu'ils commenceraient aussitôt une espèce de guerre contre les lîiétis (3).''
Ces provocations développèrent de plus en plus parmi les anciens habitants, particulièrement parmi ceux de langue française, qui se trouvaient plus spécialement en butte aux attaques des arrivante, la crainte des changements politiques qu'on annonçait. '' Toute la population française, à l'exception d'une petite partie que l'on disait soudoyée, était convaincue que le plus triste sort qui piit lui échoir en partage, était de passer sous le gouvernement de ^fcDougall et de ceux qui l'avaient accompagné ou précédé. On croyait même à une organisation régulière tramée à l'insu du goiivernement, mais que celui-ci aurait dû pré-
(\\ Témoifinagex ilf }fi/r Tnché ((<r ml I4' Comité du Xurfl-Oiu'af, p. 11.
(2) IhvL
(3) Témoignagis ,\)\\. 11-12.
AIK'HKVÊQUH 1)K SA I N T-HON I FACE 19
voir et connaître, tlaus le but de chasser du pays ou au inolus d"}' réduire à une sorte de servage les métis français de la Rivière- Rouge et de tout le Xord-Ouest. Cette pensée exaspérait le peuple (1). ""
De temps iinuiéinorial. les métis, soit anglais, soit français. Première ori-
^ ^ . ' 8'De du
^avaient la coutume, lorsqu'ils se réunissaient pour un intérêt gouveme-
1 '■ mont provi-
•commun, d'établir à leur tête un gouvernement momentané, sel^^racines Ainsi, chaque année, '' quand ils allaient à la chasse au hison, plgsé!^ ils organisaient et se composaient un camp; un chef était choisi, douze conseillers étaient élus, avec un crieur public et des guides; les soldats se groupaient par dizaines; tout chasseur était soldat; chaque dizaine se choisissait un capitaine." Il en avait été de même dans les guerres des métis contre les Sioux ou les autres tribus sauvages, et plus anciennement encore lors des terribles rivalités qui avaient armé Tune contre l'autre la Compagnie de la Baie d'Hudson et celle du Nord-Ouest.
" C'était un ancien usage, témoigne le vénérable Père Ritchot, que lorsque des difficultés nécessitaient une prise d'armes, les habitants, de leur propre mouvement, se réunissaient pour s'organiser, comme lorsqu'ils font leurs préparatifs de chasse dans les prairies. Ainsi, ajoute-t-il en citant un fait récent, lorsque les Sioux firent une descente en 1863 dans le pays, le conseil des métis organisa une assemblée à Saint-Xorbert et rencontra une députation des Sioux. Le Gouverneur Dallas et M. McTavish rencontrèrent de leur côté les Sioux en même temps que les métis (2)." Cette pratique était commune aux métis anglais ou écossais comme aux métis français: ils avaient tous la coutume constante de se réunir et de se donner un gouvernement monentané, chaque fois qu'un intérêt commun le demandait.
■(1) Lettre de M<ïr Taché à l'iu'ii. M. Howe, Saint-Bonifaer, 11 mara 1870. — Copie dans les archives de l'arcliovêeh>'> de Suint-Bonifaco.
(2) Témoigvagc!<(Je M. Rilcliotdrvantle Comitédii Nord- Oiic!>l, avril 1874.
Ces téiiioigiiages se tniuvent dans les Journaux de In Chambre des Communes de la J'uisfancc du Canada, i. VITI. appendice (>, p. (iS, et suivantes.
" Ce gouvernement provisoire, d"uu rouage simple, qui ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une caravane assez considérable et cessait d'exister avec elle ; ,il s'organisiiit pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait dos dangers à conjurer, des ennemis à repousser. "
Il faudrait ignorer totalement l'histoire du Xord-Ouest pour méconnaître cet usage constant et par conséquent ce droit des métis à se donner un gouvernement particulier, chaque fois que leur intérêt le demandait. Ce gouvernement laissait subsister toutes les juridictions existantes dans le pays, mais administrait le camp, faisait des règlements, rendait la justice et pourvoyait aux intérêts communs.
'^"coDseiV na-^" " ^'^^^ ^^ ^^ OU Ic 20 du uiois d'octobre, on fut informé dans mé°?B.^^^ le pays que M. ^McDougall était arrivé à la frontière avec une escorte et une grande quantité d'armes (1). " Les métis français se réuuin-nt à Saint-Vital, "de leur propre mouvement, conformément à leur coutume (2);" '"je ne sache pas, dit M. l^itchot, que leur réunion ait été conseillée par qui que ce soit (3). " Ils furent unanimes à reconnaître que Tontrée de ^IcDougall dans le pays sans une entente préalable des habitants avec le Canada et sans conditions stipulées, serait extrêmement funeste à leurs intérêts et compromettrait jusqu'à leur existence. Ils nommèrent, comme ils le faisaient dans toutes les circonstances où des intérêts communs étaient en jeu, un Conseil de douze in('iiil)ivs, avec John liruce pour président et Louis lîiel pour secrétaire. Ce conseil, à cause des conjonctures qui en amenaient la formation, reçut et prit le nom de Conseil Natio-
(1) Témoiyiiagrs du Rér. M. Rilcliot derunl le t'onilLé du XordOueft, avril 1S74, p. G8.
(L') IhUI.
(3) Ihi,l.
nal. Il devait présider à la défense commune, selon que les cir- u-gitimitô et
,. . . , légalité de
constances 1 exigeraient. ce gouverne-
ment.
Tel fut le premier acte décisif de la résistance des anciens habitants aux envahisseurs.
Plusieurs historiens ont traité le mouvement des métis d'insurrection et de rébellion (1). Il faut, pour employer ces expressions, ou ne pas en comprendre la valeur ou ignorer totalement le droit public et constant de la Rivière-Eouge, nous dirions même le droit des gens. L'élection d'un Conseil et d'un secrétaire, à l'époque où nous sommes, ne portait aucun préjudice ni à l'autorité suzeraine de l'Angleterre, ni à l'autorité vassale de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Les métis reconnaîtront toujours la première; quant à la seconde, s'ils cessent bientôt de la reconnaître, c'est qu'elle-même se renie et déclare ne plus exister. Par ce retrait, les métis, avec leur gouvernement légitime, issu d'un acte strictement légal, passent sous l'autorité immédiate de la Couronne Britannique.
Cette autorité, nous le répétons, ils y seront inviolablement Loyauté des
r ^ ^ métis il re-
fidèles ; ils y seront fidèles, malgré les sollicitations qui leur e^d de^
seront adressées pour les en détacher. Jamais ils ne souffriront f^'"'^'^que le drapeau anglais soit abattu ; ils protesteront constamment que leur pays est une colonie anglaise et qu'ils sont et seront toujours les loyaux sujets de la Couronne Britannique. Le? Féniens feront de nombreuses ouvertures aux chefs du mouvement; jamais elles ne seront accueillies; les Américains feront d'autres ouvertures ; elles seront déclinées : les métis français seront toujours soumis à l'Angleterre (2). Xon, l'impartiale vérité le confesse par celui que nous citions plus haut, par celui qui a
(1) M. Begg, dans le chapitre Ontbreuk of thefrench half-hreeds (Histonj of (lie North-West, t. I, ch.XXVj, donne ce caractère au nioiivenient des métis. Nous nous étonnons qu'un historien de ce mérite n'ait pas su mieux démêler la vérité sur une question aussi claire.
(2) Mgr Taché rappelle, dans son Mémorandum présenté à lord Dufferin en novembre 1873 sur l'amnistie, que lord Grandville reconnut publiquement, dans une dépêche du 25 novembre l8o9, la parfaite et constante loyauté dee métis de la Rivière-Rouge à l'égard de l'Angle-
22 VIE DE MGR TACHÉ^ 0. ^f. I.,
été le grand ami des métis parce qu'il était l'intègre défenseur de la justice, " les métis ne se sont jamais révoltés contre aucune autorité; ils ont simplement renvoyé les aventuriers du Canada qui sont venus, sans aucun droit, les troubler et leur faire la guerre chez eux (1). "
Le Conseil Privé du Canada le reconnaissait lui-même dans un Rapport du 15 décembre 1869, " la résistance de cette population égarée n'est évidemment j)as dirigée contre la souveraineté de Sa Majesté, ni contre le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, mais contre la prise de possession par le gouvernement du Canada (2). ''
Au moment où nous en sommes de cette histoire, les métis français ne veulent pas d'une vente de leur territoire faite sans leur participation et contre leurs intérêts; ils repoussent la transaction faite à leur insu entre la Compagnie de la Baie d'Hudson, à laquelle ils reconnaissent son vieux droit seigneurial, et le Canada, dont les prétentions et les actes arbitraires ne peuvent constituer le droit ; ils rejettent cette transaction et entendent se défendre contre les fanatiques d'Ontario qui, armés de ce prétendu contrat, viennent mettre la main sur leur pays et les en chasser eux-mêmes ou les réduire à une sorte de servage.
Qu'on ne dise pas qu'ils doivent se soumettre au Canada sans conditions, parce que leur pays lui n été transféré par l'Angleterre, haute suzeraine de tout le Xord-Ouest.
Xon, ce transfert n'a pas fli' fait encore et n'a pas pu être fait :
1" Il n'a pas fté fait. \\n cU'ot nous allous entendre et les Ministres d'Angleterre et les Ministres mCMuos du Canada le proclamer à l'envi.
terre. J^e ^ouvernoment féiU'rul protîlama lu même loyauté dans un rapport du Conseil Privé du Canada, en date du KJ novend)re 1S72.
(1) Lettre du Kév. M. Kitchnt, curé de .Saint Norbert, à Sir G.-E. Cartier, iSjuin 1870.
On fient voir cette lettre dans les Témoignages rJii P. JUtchot d(vani le Comilê (lu Non! -Ov ('!>(, n" (Kl, p. 79.
i2; liiipportde l'iiouorable ("oiiseil Privé du Canada, lo décembre 18()9, cité |>ar Mgr Taché, dans V AnniisHf, p. 3.".
2" Il n'a pas pu être fait. Et en eft'et, qui oserait le nier? dans les pays régis par les lois de la civilisation, un peuple peut bien être uni malgré lui à un autre peuple à la suite d'une guerre et par droit de conquête, comme en 1870 l'Alsace à l'Allemagne; mais en pleine paix, il ne peut être forcé de joindre malgré lui ses destinées à celles d'une autre nation : cette union ne peut se faire qu'avec son consentement. C'est ainsi qu'en 1859 et 1860, la Vénétie a été unie à l'Italie et la Savoie à la France après le vote favorable de ces provinces. " Les troupes, écrivait lord Rogers, ministre d'Angleterre, au gouvernement du Canada, ne doivent pas être employées pour imposer la souveraineté du Canada à la population de la Rivière-Rouge, si cette dernière refuse de l'admettre (1). '' En vertu du droit des gens, la population de la Rivière-Rouge pouvait donc regarder la transaction de la Compagnie de la Baie d'Hudson avec le Canada comme sans effet définitif pour elle tant qu'elle n'y avait pas donné son consentement, et par conséquent elle avait le droit de s'armer contre ceux qui, sous le prétexte de cette transaction, envahissaient son territoire et menaçaient jusqu'à son existence.
Concluons. Xous admettrons sans peine qu'il y a eu dans conclusion le mouvement des métis quelques irrégularités; mais tout historien impartial et soucieux des lois supérieures de la justice devra reconnaître avec nous, que leur mécontentement et l'organisation du Conseil Xational ont été, par son origine même et dans la substance, parfaitement légitimes.
Nous avons dû insister sur cette légitimité à cause des préjugés contraires, malheureusement trop répandus, et pour bien comprendre toute la raison du dévouement de Mgr Taché à la cause métisse : il se dévouera à leur défense pendant cinq ans jusqu'à être en quelque sorte " en agonie " pour eux, selon le conseil du Saint-Esprit, parce qu'il " combattra pour la justice (2).'"
(1) Cité par Mgr Taché dans Une page de l'histoire dts Ecoles de Manitoba, p. 3f>.
(2) Pro justilia agonizare pro anima tua et ui>que ad mortem cerla pro justitia. J'CCL. IV, 33.