‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 46 sur 81 · Actirlté · texte numérisé non relu

Actirlté

res de tout genre qui se rattachent directement ou indirectement à nos missions. Il faut ici être j\Iichel Morin répondant à tout et à tous (1). "

" Mgr Taché, dit Thon, juge Prud'homme, était d'une initiative incessante. On sentait l'efïort attentif et persévérant d'une main laborieuse et énergique (2). " " Il était, ajoute Mgr Grandin, d'une activité extraordinaire; il avait l'œil à tout, souvent la main à tout. Au collège et dans les maisons qui dépendaient de lui, il nommait des supérieurs, mais le plus souvent il demeurait en fait supérieur, dirigeant tout, changeant parfois ce qui avait été fait. S'il y avait une fête, une représentation au collège, c'était lui qui donnait les plans et organisait tout. Le jDensionnat des Sœurs G-rises et leur orphelinat recevaient semblablement de lui l'impulsion et le mouvement. Il faut avouer que tout y gagnait, car J\rgr Taché avait, il faut le reconnaître, le génie de l'administration, non seulement en grand, mais en détail. Il apercevait de suite ce qui était défectueux et y portait prompt^ment remède. Il était bien rare qu'il se trompât. Quand après l'annexion du pays au Canada on dût organiser tout un nouvel ordre de choses, le lieutenant-gouverneur et les hauts l^ersonnages de l'administration ne dédaignèrent point en maintes reprises d'avoir recours à ses conseils, et si quelque chose est à regretter, c'est qu'ils n'y aient pas eu recours plus souvent: le pays et ses habitants y auraient beaucoup gagné. Cependant cette grande activité, ce besoin de tout diriger par lui-même a "pu parfois produire quelques froissements sur autrui et provoquer quelques plaintes, malgré l'estime et le respect que chacun lui portait. Une anecdote sauvage fera comprendre ma pensée. Me trouvant dans une mission nouvelle, je fus frappé de la loquacité d'un vieillard. " Mais, dis-je à plusieurs sauvages réunis, ce vieux-là me fait l'effet d'un fameux bavard. " " C'est vrai, me répondirent ces sauvages, mais il ne dit que de bonnes

(1) Sainl-Bonif(ir(',S ao^it 1805. — Collrclion de M. de la Broquerie- Taché, n" 120 Ins.

(2) Cinq ans aprls , p. 12.

té: l'appro- Tislonnement des missions da Nord.

choses, et on ne peut que gagner à l'écouter. " Je crois qu'on peut faire la même réflexion sur l'activité de Mgr Taché: si parfois il éclipsait ceux qui l'entouraient, son activité était celle de l'homme supérieur et tout y gagnait à recevoir sa direction (1)."

Pendant une vingtaine d'années, après le P. Bermond et Exompie de

o -^ ■■• cette actiYj

avant le P. Maisonneuve, il fut le procureur de toutes les missions du Nord-Ouest, non seulement de celles de son diocèse, mais de celles des vicariats qui en avaient été démembrés. Cette tâche lui imposait des sollicitudes de toutes sortes et un travail immense dont il ne pouvait s'acquitter que grâce à sa prodigieuse activité. " Les missionnaires du Nord, écrit Mgr Grandin, étaient dans une position dont on ne saurait se faire l'idée. Comme la monnaie n'y avait pas cours, ils étaient obligés de la remplacer par des effets en nature. Il nous fallait rémunérer avec du drap, des vêtements faits, du thé, de la poudre et du plomb, les serviteurs que nous devions engager, les guides pour nos voyages, payer les provisions que nous achetions des sauvages et une foule de choses nécessaires dans un établissement même très modeste. La Compagnie de la Baie d'Hudson non seulement nous faisait payer tous les transports, mais voulait nous limiter à~ un certain nombre de colis, craignant surtout que nous fussions tentés d'échanger nos richesses contre des fourrures et que nous lui fissions ainsi concurrence dans le commerce de pelleteries. Il nous fallait prévoir une année d'avance pour demander les choses dont nous avions besoin, et malgré cela nous ne les recevions pas toujours à temps. C'était une rude tâche pour le procureur de nous trouver ces effets et de nous les faire arriver à temps, d'acheter à Port Garry, à York-Pactory, à Montréal, à Saint-Paul, etc., tout ce qu'il nous fallait, d'organiser des caravanes de charrettes pour aller chercher toute cette multitude de colis à Saint-Cloud, à Saint-Paul, pour les emmener ensuite à toutes les missions du Nord. Puis, comme notre argent nous venait de la Propaga-

(1) Quelques notes sur Mgr A. Taché, 0. M. 1.

tion de la Foi ou des aumônes particulières, nous n'en connaissions le plus souvent le montant que lorsque nous l'avions en partie dépensé. Le procureur devait se renseigner sur ces allocations, tenir tous nos comptes et nous avertir à temps pour nous empêcher de nous engager dans des dettes. Mgr Taché dépensait chaque année dans l'accomplissement de cette besogne extrêmement compliquée, des ressources de zèle, d'ordre et d'activité que ceux-là seuls peuvent se représenter qui l'ont vu à l'œuvre.

" Ce qui était plus pénible encore pour lui, c'est qu'après s'être donné des peines de toutes sortes, il recevait très souvent pour récompenses les plaintes des missionnaires. J'ai à faire ici tout le premier mon meâ culpâ. Xous ne recevions pas tout ce que nous avions demandé; ou bien nous recevions autre chose; ou encore des haclies mal enveloppées avaient endommagé une pièce d'étojïe. Les conséquences de ces omissions, de ces erreurs, de ces dommages étaient parfois bien graves : il fallait renoncer à un voyage important, ou ce qui était pis encore, à la construction d'une maison ou d'une chapelle et prolonger un provisoire dos plu ^; jîéiiibles.Xous nous plaignions de tous nos déboires à notre aévoué procureur. '"' Pauvre Seigneur, m'écrivait Mgr Taché, nous ne sommes ici ni à Paris ni à Londres: si je n'ai pas pu remplir vos demandes, croyez bien que ce n'est pas faute d'avoir cherché dans tous les magasins. Pour les effets endommagés, sans cloute c'est bien pénible et peut-être que l'emballeur aurait pu mieux faire; mais ne pouvant tout faire moi-même, je suis forcé d'avoir recours à des intermédiaires qui n'ont pas toujours l'expérience voulue (1). " Am.>ur de " Il était remarquable par son amour de l'ordre. On l'a vu,

Tordra ^ r

dans un moment d'oubli, se trouvant dans un salon avec un de ses prêtres, attendant l'arrivée du maître du logis, redresser les cadres accrochés au mur ou ranger une petite table à l'endroit convenable (2)."

(1) Mgr Grandin, Qiielqnes noten mr ytgr A. Taché, 0. M. T.

(2) Cinq nus a prî" s.

ARCHEVÊQUE DE SAINÏ-BONIFACE «S4i

Avant l'établissement des voies ferrées dans l'Ouest^, les Oblats avaient des difficultés de toutes sortes jjour faire arriver les effets nécessaires aux missions. Voici le plan qu'il propose en 1874 à Mgr Grandin; on y verra cet esprit d'ordre qu'il portait partout.

■'■' Il faudrait tâcher de réduire tous les envois pour les missions du Xord-Ouest à un seul qui se ferait au printemps, avril ou mai au plus tard: ce serait bien plus sûr et bien moins dispendieux. Puis il faudrait que cet envoi réunît un caractère d'unité qui exclût des dépenses accidentelles aussi considérable pour un colis que pour 50. Pourquoi ne pas faire comme M. Kew en Angletei-re qui met les pièces de toutes les missions sous la dénonciation générale et maintenant connue partout M. C. J'ai insisté pour cela en France et n'ai jamais pu l'obtenir. . . Il me semble qu'il vous serait facile de parler de cela à Mgr Faraud ou de lui copier ce que j'écris, et tous les deux vous donneriez vos ordres à ceux qui expédient pour vous afin de ne faire qu'un seul envoi de ho7i printemps, chaque colis ayant 5 indications que voici:

1° marque générale, de tous les colis M. C.

2^ contre-marque, Nom du missionnaire ou du poste.

3° Numéro du colis, 1, 2, 3, 4, 5 etc.

4** Nom de M, Kew ou de son agent à New- York.

5<* Nom de l'agent de ]\I. Kew à Fort-Garry.

" Puis toujours indiquer que les colis sont in iond (transit) (1)."

Mgr Taché avait l'habitude de juger de toutes choses avec n- Le chré-

° '' ® tien.

les lumières surnaturelles et au point de vue de la foi. i- ^^ '"'■

Il apprend la mort de Mgr Guignes, évêque d'Ottawa. " Nous passons, mon ami, écrit-il un instant après au P. Lacombe : préparons-nous la somme de mérites acquise par ce saint prélat (2)." Il s'anime sans cesse et anime les autres à travailler et à souffrir en ce monde pour acquérir les récompenses éternelles. " Les misères de cette vie n'ont qu'un temps, dit-il, tandis que

(1) Saint-Boniface, 11 février 1874.

(2) Collection pu R. P. Lacombe.

les gloires, qui en seront la récompense, n'ont point de fin (1)."' 2. Charité. -yigj. Taché ne vivait que pour Dieu et le prochain.

Il pouvait dire aux siens avec saint Paul : " Je dépenserai tout et je me dépenserai moi-même: impendam et superimpendar ipse pro animdbus vestris."

" Sa charité pour les pauvres surtout n'avait pas de bornes ; il ne comptait pas quand il donnait. Tous les jours, l'Archevêché était le refuge des pauvres et des malheureux. On ne saura jamais le nombre d'affamés qu'il a nourris (2). "

" Tout le monde connaissait son inépuisable charité. Aui^si son palais était perpétuellement assiégé par les nécessiteux.

"Lorsqu'il avait quelque travail important, il demandait quelquefois qu'on ne le dérangeât pas. Les pauvres gens arrivaient et se trouvaient bien désappointés lorsque le portier (Ui un des prêtres leur disait que Sa Grandeur n'était pas visible. C'était un homme sans travail, une pauvre femme manquant de pain pour ses enfants, un sauvage qui se disait dans la détresse, un père de famille sollicitant la permission de couper du bois ou du foin sur les terres de l'évêché, ou désirant emprunter un cheval, ou une voiture pour un travail ou une course. ]\Ionseigneur, qui laissait le plus souvent la porte de sa chambre ouverte, entendait la voix du solliciteur. Aussitôt il donnait ordre de le faire entrer, ou même sortait de sa chambre, allait au-devant de lui, l'écoutait, accordait sa demande, donnait de l'argent, des provisions ou quelque autre secours, avait pour \\\i des paroles d'affection, de consolation et d'encouragement, le bénissait et le renvoyait content et heureux. J'ai été moi-même plusieurs fois témoin de ces sortes de scènes (3)."

" Lorsqu'un prêtre de son entourage partait en hiver pour une course en voiture un peu longue, j'ai vu souvent le charitable prélat lui recommander de s'habiller chaudement, s"as-

(1) Lettre aii R. P. Lacombe, Ottawa, b jaitvicr 1881.

(2) Rév. M. G. Dugas, Mgr Taché. — Dans la Semai- 4 juillet 1894.

(3) L'hon. juge Dubuc, Notes concernant Mgr Taché.

surer lui-même s'il était bien chaussé, s'il avait un bon capot de fourrure, et prendre sur sa propre garde-robe pour le mettre en état d'affronter les rigueurs du pays. Il a eu plusieurs fois cee bontés à mon égard. Un jour trouvant que mon couvre-chef n'était pas assez chaud, il me fit présent d'un superbe casque en renard noir, avec la queue fixée au sommet et pendant par derrière. J'avais l'air d'un hussard exotique. Ce casque lui avait été donné par un métis. Je l'ai porté plusieurs années; depuis je le garde comme une relique (1). "

" En 1871 ou 1872, pendant l'hiver, Mgr Taché revenait de Saint-François-Xavier par un froid excessif. Il était seul sur sa voiture et conduisait lui-même son cheval. Devant lui cheminait à pied un anglais pauvrement vêtu. Il le fait monter auprès de lui et engage la conversation. On arrive à Winnipeg, dans la rue Principale, qui alors était en pleine prairie. L'individu lui /lit : " Et où demeurez-vous ?" — ' Là-bas, à Saint- Bonif ace," répond le prélat. — " Et que faites-vous ? " reprend l'interlocuteur. — " Vous voyez cette maison, dit Monseigneur, c'est là que je demeure. " " — Seriez-vous l'Evêque Taché ? — Oui, je le suis. " L'autre le regarde dans les yeux : "Oh ! dit -il, Est-ce possible? Quel honneur pour moi (2) ! "

La charité est accompagnée de tout un ensemble de vertus s. Roj-aie bonqui la complètent et l'ornent, la bonté, l'urbanité, le pardon des injures, etc. Mgr Taché se distinguait par ces autres qualités.

"Il possédait, dit un de ses amis, ce charme suprême, cette qualité humble et conquérante, cette vertu si robuste et si douce que Saint-François de Sales appelle la royale bonté. Ce fut sa royauté. Ce fut ce qui lui assura cet empire extraordinaire sur les cœurs. . Chez cet intransigeant de doctrine et de principes, chez ce lutteur sans quartier, chez ce saint obstiné d'un autre ordre de choses supérieur au nôtre, ce fut précisément ce qui lui fit tout pardonner de ses ennemis. Sa main déposait en définitive l'épée de Judas Machabée dont il tenait son peuple

(1) L'hon. juge Dubnc, Notes concernant Mgr Taché.

.S44 VIE DE MGK TACilÉ;, O. M. I.,

couvert, pour tirer de la harpe de David ces notes douces qui apaisent les pensées tumultueuses de Saiil et mettent en fuite l'esprit inauvais. Il a eu toutes les tendresv^os, toutes les miséricordes, toutes les mansuétudes, tous les pardons . . .

" Toutes les souffrances avaient des droits sur sa pitié : il n'était pas de plaie sur laquelle il ne versât l'huile et le baume. Même en face de fautes abjectes devant lesquelles toute sa nature choisie de gentilhomme frémissait malgré lui, il ne se reconnaissait pas le droit de frapper. Il relevait doucement: non pas un justicier, mais un consolateur (1)." c) Pardon des Un des principaux signes de la vraie charité est le pardon des injures. " Aimons assez, disait-il, non seulement pour pardonner, mais bien aussi pour oublier, oublier ce qui est pénible (3)." Lui-même, s'écrie un de ses intimes, " comme il savait pardonner les injures. Sa nature droite et noblement loyale, nous l'avons dit, lui faisait ressentir fortement les procédés indélicats, les reproches et les injustices, surtout s'il y intervenait de la mauvaise foi. Mais après s'être expliqué avec ceux qui lui avaient fait de la peine, il pardonnait du fond du cœur, prêt à les recevoir avec la même bienveillance qu'auparavant et à leur accorder les faveurs qu'ils pouvaient désirer (3)."

Le E. P. Lestanc, qui a longtemps vécu auprès de lui, atteste qu'il " ne l'a jamais entendu dire un mot d'aigreur et même de plainte contre ceux dont il aurait eu le plus de raison de e

plaindre (4)."

" Je ne l'ai entendu qu'une fois prononcer une parole un peu amère. Un homme à qui il avait rendu des services signalés et qu'il comptait parmi ses amis, avait, pour des motifs peu recommandables, fait échouer une affaire à laquelle l'Archevêque tenait beaucoup, qui intéressait le temporel de son Eglise et

(1) L'hon. M. PreuderL'ast, Mgr Taché. — Dans le Manitoba, n° du 18 juin 18i)4.

(2) Lettre à Mgr Grandin, Sabit-Bonifacc, 18 mars 1881.

(3) L'iion. juge Dubuc, Notes concernant Mgr Taché.

(4) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr A. Taché, 0. M. 1.

toute la ville de Saint-Boniface. En me parlant de cette opposition, il me dit : " Etre combattu et maltraité par ses ennemis, n'a rien qui doive nous surprendre; c'est un des incidents ordinaires de la lutte journalière de la vie; mais être trahi par des aanis, ah ! mon cher ; cela fait mal au cœur i(l) ! "

Notre Sauveur commande au chrétien non seulement de pardonner, mais de savoir demander pardon. " Si votre frère a quelque chose contre vous, nous dit-il, laissez là votre présent devant l'autel et allez vous réconcilier avec votre frère." Tous ceux qui ont vécu avec Mgr Taché attestent que lorsqu'il croyait avoir fait de la peine à quelqu'un, il se rendait auprès de lui, lui exprimait le regret d'avoir pu le contrister et lui donnait de bienveillantes explications, de manière à dissiper tout nuage et tout malentendu. S'il pensait avoir eu quelque tort, par exemple en parlant trop vivement, il ne cragnait pas de demander pardon. On l'a vu le faire les larmes aux yeux, à l'égard de ses inférieurs, quelquefois à l'égard de personnes qui avaient cru être traitées avec tous les égards convenables : lui seul avait remarqué le manque à la charité et tenait à le réparer parfaitement.

Les faits de ce genre abondent dans toutes les mémoires.

Quand les devoirs de sa charge l'obligeaient à un refus de permission, à une réprimande ou à quelque acte qui pouvait contrister le prochain, il avait ensuite des attentions et des bienfaits pour la personne. " Le lendemain ou deux ou trois jours après, il envoyait au prêtre auquel il n'avait pu accorder la permission qu'il désirait, quelques billets de banque pour le secourir dans sa pauvreté ou l'aider dans ses entreprises (2)."

" Partout et toujours, il avait le cœur large, généreux, éminemment charitable (3)."

Il disait quelquefois qu'avec les sauvages il était devenu sau- ^^ poutesse vage. Mais certes, nul ne pouvait le fréquenter sans être se- uté°'^*'"''

(1) L'hon. juge Dubuc, Nofes.

(2) Ihid.

(3) Ibid.

846 TIE DE MGR TACHÉ, 0. il. I.,

duit par les charmes de sa conversation, sans être dilaté par le sel gaulois dont il assaisonnait tous ses entretiens, sans admirer ses belles manières.

" Mgr Taché, écrit un témoin qui a passé un quart de siècle dans sa compagnie, était d'une politesse exquise, et d'une rare délicatesse sur le chapitre des convenances. Tous ceux qui avaient des rapports avec lui en étaient charmés. Les étrangers, qui venaient lui rendre visite, emportaient de sa personne un agréable et ineffaçable souvenir. Que de fois j'"ai entendu des protestants me dire : Que votre Evêque est aimable (1) ! "

" Il déployait dans tous ses rapports, dit un autre témoin intime, un tact et une distinction qui indiquaient dès l'abord un esprit supérieur. C'est qu'il trouvait dans son cœur des trésors de sentiments généreux, qui s'épanchaient naturellement sur tous ceux qui l'approchaient. Il avait l'amabilité courtoise des chevaliers du moyen âge. Sa politesse innée, son . esprit communicatif et bienveillant, le sourire affectueux qui se promenait sans cesse sur ses lèvres, donnaient un attrait irrésistible à son commerce. Il avait recueilli dans ses lointaines missions une foule d'anecdotes dans la note gaie. Il savait même, à l'occasion, émailler ses récits de quelque allusion spirituelle à certains défauts qu'il désirait corriger chez ses ouailles et décocher un trait mordant, tout en ayant l'air de l'émousser le plus possible. Ceux qui se sentaient touchés étaient les premiers à admettre que la morale était bonne à prendre (2). "

" Il avait, ajoute un de ses intimes, la politesse et les manières distinguées d'un grand seigneur. Tout en lui respirait la noblesse et la supériorité. Beaucoup de protestants influents de Winnipeg et d'ailleurs le visitaient, souvent même le consul- talent et tenaient à dire qu'ils avaient des relations avec l'Archevêque Taché. Les étrangers importants, de passage à Manitoba, voulaient le saluer, et tous se montraient enchantés d'avoir fait la connaissance d'un homme aussi éminent (3)."

(1) Rév. M. Dngjil Mffv Tnrhé.

i3) L'Hon. Juge Duhnc, Notes

(2) L'hon. juge PrutrhommejC'm'y ans aprls, p. 12.

ARCHEVÊQUE DE SAINï-BONIFACE 847

" Les visites qu'il recevait lui prenaient beaucoup de temps. 11 accueillait tout le monde, jeunes comme vieux, pauvres comme riches, avec la même affabilité. Il m'est arrivé parfois, ainsi qu'à d'autres de ses intimes, de nous priver de la satisfaction d'aller le voir, de crainte de le déranger. Cependant nous le visitions souvent. Quelque occupé qu'il fût, il nous recevait toujours avec son sourire sympathique, s'informait de nos familles, de chacun de nos enfants, ayant un mot agréal^le pour tous, exprimant son contentement de nous voir et nous disant que, loin de l'importuner, nous lui rendions service en lui donnant l'occasion de prendre quelques instants d'un repos agréable. Je comprenais que pour agir ainsi il fallait une vertu plus qu'ordinaire. Lorsque je suis occupé à un travail que je crois important, si quelque visiteur vient interrompre ma besogne, j'ai beau faire des efforts pour paraître accueillant, je ne puis, malgré ma bonne volonté, m'empêcher de laisser paraître quelque chose de ce que je ressens. Aussi j'ai toujours admiré le grand Archevêque pour avoir un si parfait empire sur luimême et ne jamais témoigner à ses visiteurs que du contentement et de la joie (1). "

Xous venons de dire que Mar Taché avait une singulière dis- Dis Anction <3e

-' '- ^ manières et

tinction de manières et de langage, simjole expression de la no- de langage, blesse de ses pensées et de ses sentiments.

Cette distinction le rendait sévère contre les plaisanteries qui avaient pour objet une femme. " Les épigrammes sur le compte de la femme ne doivent pas, disait-il, trouver place chez les gens bien élevés, parce que toujours l'homme doit se souvenir que sa mère est une femme à laquelle il doit le respect et l'amour. Il répétait souvent à ses prêtres ces paroles : " Xe vous permettez jamais les plaisanteries sur les femmes : elles sont le signe d'une mauvaise éducation (2)."

Le vrai chrétien " porte continuellement la mortification de s. Austérité et

-r, ^^^ . -, ., mortiflca-

Jesus-Christ dans son corps. tion.

(1) L'hon. juge Dubiic, iS'oics

/2) Rév. M. G. Dngas, Noies sur Mgr Taché.

Àï^-

848 VIE DJ: MGR ÏACHÉ, O. il. I.,

" La nourriture du prélat était non seulement frugale, mais pauvre et austère. Jusque vers 1873, on faisait souvent des repas au pémikan à l'archevêché (1).

Il ne permit jamais que du vin parût sur sa table, quel que fût le rauii" «le ses visiteurs. Il conseillaii-t à ses prêtre^: de ne jamais en servir dans leurs repas. " Je vous avoue que je suis surpris d'apprendre, écrit-il à Mgr Grandin, qu'on a mis du vin sur votre table pour recevoir le Lieutenant-Gouverneur. Je vous en prie, cher Seigneur, ne permettez pas l'introduction d'un pareil abus. Hier, c'était grand dîner à Sainte-Marie de Winnipeg; le Lieutenant-Gouverneur y était: non seulement il n'y avait pas de vin, mais je suis certain que tout le monde aurait été surpris d'en voir. Jamais je n'ai permis, ou mieux, personne, ici, que je sache, n'a songé à avoir du vin sur nos tables (2)."

Saint Paul pleurait en voyant " quelques-uns ennemis de la croix de Jésus-Christ. " Mgr Taché était triste lorsqu'il rencontrait des religieux qui " paraissaient tenir à la soutane plus qu'à la souffrance, " ou qui " trouvaient une épreuve dans l'absence du confort anglais. "

" Nous faisons l'œuvre, disait-il, de celui qui a été en butte à la contradiction, et il faut nous attendre aux désappointements (3)."

Pour lui comme pour les saints, les épreuves étaient un signe de la bénédiction divine. " Il faut que cette Ecole Industrielle, disait-il en parlant de l'Ecole que Mgr Grandin établissait pour les sauvages près de Calgar}^, soit appelée à faire beaucoup de l)ien. puisqu'à son début elle rencontre tant de difficulté*: (4)." ]ii. LObiHi. La vie religieuse, dit Saint Thomas, est la perfection de la

charité par la perfection du sacrifice, c'est-à-dire elle est le re-

(1 ) L'iion. ju<;e Priurhomme, Cinq ans aprèit.

(2) S'unt-Boniface, 12 jaiirier 18S0.

(3) Lettre à Mer Gramiin, Saint-Boniface, 30 octobre 1886. — Archives (le l'évêciié de Saint-Albert.

(4) IhifJ.

noncemeut aux biens de ce monde par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance pour s'unir plus étroitement au souverain bien, la vérité première et l'amour éternel. Les Oblats se distinguent entre tous les religieux par la perfection de leur esprit et de leurs œuvres. Mgr Taché excellait entre tous ses frères par l'amour et la pratique du renoncement religieux.

Il était attentif à ne pas estimer la richesse, les hommes i. pauvreté, riches, les financiers habiles et retors. Il recommandait aux petits et aux grands de son ordre de ne pas juger du mérite des supérieurs " par la richesse des établissements " et de la valeur d'un poste " par l'abondance des ressources. " Il écrivait au Eme Père Fabre d'attirer l'attention de tous les membres de la Congrégation sur la nécessité d'un parfait esprit de pauvreté dans un ordre appelé à " l'admirable vocation d'évangéliser les pauvres (1). " Il condamnait sévèrement les religieux " gentlemen " qui font du " confort, de la liberté et de la dignité personnelle, tant réclamée par nos bons amis les anglais ", la compagne nécessaire de leur vie (3).

Il écrivait à sa mère après l'incendie de sa cathédrale et de son palais: "Je suis pauvre par vœu et je ne puis pas m'attrister de l'être par le fait (3)." ;

Jamais religieux n'a poussé plus loin les délicatesses de la 2. chasteté, vertu angélique. " Il aurait cru tout perdu, disait son médecin, s'il eût seulement laissé voir sa peau. "

Lui si bon ne recevait pas au parloir de sa maison une Dame qui ne fût pas très modestement vêtue. Les Dames connaissaient la règle et n'avaient pas besoin d'une pénible expérience pour se présenter toujours dans le costume le plus simple.

" Les dépenses extravagantes pour toilettes des pei-sonnes du sexe n'eurent jamais de plus grand adversaire (4)."

(1) Montréal, 23 mars 1887. — Archives de la Maison générale.

(2) Lettre au Rme P. Fabre, Saint-Boni face, 2^ juillet 1886.

(3) Collège de Saint-Bonifuce, 6 mars 1861. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 86.

(4) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après.

é'AmÔ^Srsa ^^ sainteté du religieux est toujours eu rapport avec son ït^e^ae 7t aniour de sa vocation et de son Institut particulier. Mgr Taché frèree. aiiua toujours sa Congrégation comme une mère, comme il avait

aimé celle qui lui avait donné la vie naturelle.

"Bien des événements se sont succédé, écrivait-il au Supérieur général des Oblats, bien des choses ont changé autour de moi, ane chose est demeurée inaltérable dans mon cœur, c'est mon attachement à ma Congrégation. Dieu a écouté mes soupirs dans une circonstance où je souffrais beaucoup ; je lui ai demandé de tout endurer, mais de ne pas subir l'épreuve de perdre de mon affection pour ma famille religieuse. J'ai souffert bien des choses, mais j'ai toujours eu la même affection filiale pour ma mère (1). " " Vous n'avez pas de fils plus dévoués, écrivait-il au même, que ceux des vôtres qui ont reçu la plénitude du sacerdoce: on nous connaîtrait bien peu si on allait croire qu'en devenant évêques nous en sommes moins Oblats (2). " Un jour, un de ses frères en religion lui dit que s'il avait aimé sa Congrégation, il n'aurait pas donné à une autre société le collège de Saint-Boniface et le château Sabrevois; le prélat protesta contre ce soupçon avec une extrême énergie. " Je puis endurer et j'ai enduré bien des choses en silence, écrivait-il ensuite; mais que l'on dise que je n'aime pas ma Congrégation, voilà ce que j'ai cru pouvoir et devoir repousser avec horreur (3). "

Il ne manquait jamais de se signer 0. M. I.

Il s'occupait du plus petit de ses frères en religion comme des plus élevés. " J'ai demandé moi-même au Pape, écrit-il à Mgr G-randin en revenant du concile, la permission pour que votre petit Frère, " — il s'agit du plus humble des Frères convers, relégué à l'extrême nord, le F. Célestin Guillet, — "pût

(1) Lettre au Rme P. Fabre, Saint. Bonifu ce, 22 nor. 1878. — Archives -de lu Maison <:énérale.

(2) Lettre an même, Saint- Boni/ace, \er janvier 1879. — Ibid.

(3) Lettre au même, Saint-Boniface, 29 octobre 1886. — Ihid.

AECHEVÈQUE DE SATNT-BONIFACE 851

faire son noviciat et ses vœux au lac Caril)Ou^ et le Saint Père vous accorde cette permission volontiers (l)-"

Chaque Institut religieux a sa fin et son esprit particulier, ■"'•■^^^^i^'^nsa- Les Oblats sont les apôtres et les soixante-douze disciples qu'en- •'^™''^voie le Sauveur pour l'anoncer aux pauvres, Mgr Taché se distingua toute sa vie par le zèle de la prédication, par l'amour des humbles et des petits. "J'ai 40 ans d'épiscopat Oblat, j'ai 45 ans de profession comme Oblat, écrivait-il sur la fin de sa vie à celui qui allait lui succéder. Dieu sait la pensée unique qui a dominé toute cette existence ifS)", le zèle de prêcher l'Evangile aux pauvres et de sauver les âmes.

" Cet étrange voyageur couvert de poil et de frimas, qui tout à l'heure fera sa maigre soupe d'herbe et de neige fondu, qui ce soir dormira à la belle étoile, qui demain trouvera dans sa mission une bûche pour seul siège, que jamais les terribles épidémies ne font reculer, qui semble se plaire de prédilection parmi le rebut de l'humanité et tout ce qu'il y a de plus abject au physique et au moral, que veut-il donc, que cherche-til ? " Tôt ou tard, dit Vauvenargues, on ne s'éprend que des âmes. " C'est la soif des âmes qui le tient, ce sont les âmes qu'il cherche " c'est leur salut qu'il veut (3)."

Ce zèle du salut des âmes est, croyons-nous, la vertu dominante du grand Evêque, celle qui a inspiré toutes ses pensées, soutenu tous ses dévouements, réglé toutes ses entreprises : en tout et partout, il a été Oblat, c'est-à-dire missionnaire et apô-

(1) Saint- Boni fa ce, 2 avril 1870. — Arcliives de l'évêché de Saint- Albert.

Fière Célestin-Aiignstin Guillet, né à Bains sur-les-Manches, au diocèse de Laval, le 27 octobre 1842, parti de France postnlant-convers le 25 avril 1868, passe un an à l'Ile-à-la-Crosse, se rend au lac Caribou le 22 août 1869, y prend l'habit le 15 juillet 1870, y fait ses premiers vœux le 16 juillet 1871, des vœux de cinq ans le 16 juillet 1872, les vœux perpétuels le 16 juillet 1878. Rappelé dn lac Caribou en 1894 à cause de ses infirmités, il recouvre la santé par l'intercession de la Sainte- Vierge, et ne cesse dejmis de prodiguer son dévouement à la mission de Batoche et dans d'autres missions.

(2) Cité par Mgr Langevin, dans son Mandement de prise de possession,. 19 mars 1895.

(3) L'hon. M. Prendergast, Mgr Taché

Le missionnaire.

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