‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-BonifaceChapitre 45 sur 81 · partie de i ' l · texte numérisé non relu

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la thèse. Manitoha et du Nord-Ouest, la minorité est abandonnée aux vexations de la majorité.

(1) Mémoire (le }fi/r Taché , p. 3!J

(2) Ihicl, pp. 33-38.

(3) lhi(}., p. 3(5.

(4) Jhid., p. 37.

Mgr Taché développe cette troisième partie de sa thèse avec la vigueur qui caractérise tout l'écrit. ISTous nous contenterons de glaner quelques-uns de ses raisonnements.

" La Confédération canadienne, dit-il, n'est qu'à sa 27e année d'existence, ]\Ianitoba à sa 24e, et voilà déjà que les catholiques de cette province sont mis hors la loi ! Non seulement ils sont privés de leur part légitime des deniers publics affecté? à l'éducation, mais même les taxes qu'on leur impose pour des fins scolaires sont employées au soutien d'écoles conduites contrairement à leurs convictions religieuses. Plus que cela : les propriétés scolaires de ces mêmes catholiques sont frappées de confiscation, quoique ces propriétés aient été acquises par l'argent des catholiques, sans aucun secours étranger; et nos législateurs d'Ottawa toléreraient tout cela ! Où un pareil système conduirat-il le pays (1) ?

Pourquoi la majorité protestante du Manitoba et du ISTord-Ouest ne traite-t-elle pas la minorité catholique de ces contrées comme la majorité catholique de Québec traite la minorité protestante de cette province? La minorité catholique du Manitoba et du iSTord-Ouest n'a-t-elle pas les mêmes droits que la minorité protestante de la province de Québec ? " Je sais que la majorité dans Québec ne tentera jamais de dépouiller la minorité de cette province des avantages que la loi lui accorde en matière d'éducation. Je suis fier et heureux que les dispositions si bien connues de mes compatriotes et coreligionnaires puissent m'inspirer cette conviction et cette confiance. Cependant si, par impossible, la majorité dans Québec songeait à priver la minorité protestante des droits et privilèges qui lui ont été reconnus avant son entrée dans la Confédération et qui ont été sanctionnés par la loi depuis; oui, si l'on faisait une pareille tentative, nous serions les témoins de la plus violente commotion que le pays ait jamais vue. D'Halifax à Victoria, de l'Ile-de-Sable à l'Ile

(1) Mémoire de Mgr Taché , p. 38.

Charlotte, par eau et par terre, tout le pays et tous ses habitants seraient mis en mouvement pour protester contre l'injustice, la mauvaise foi, l'empiétement, etc. , etc. L'excitation serait telle qu'à Ottawa on aurait vite fait de désavouer la loi provinciale. Alors, l'autonomie provinciale aurait à battre en retraite devant l'autonomie fédérale : tout cela serait fort bien et les évoques canadiens catholiques seraient des premiers à joindre leurs voix à celles des protestants de Québec, pour demander qu'on traite ceux-ci avec justice. Comment se fait-il donc qu'une tentative semblable soit appréciée si différemment, quand elle est dirigée contre la minorité de Manitoba et du Xord-Ouest ? Hélas ! La seule explication possible c'est qu'il y a deux poids et deux mesures, selon la violence de ceux qui crient ou les dispositions de ceux auxquels on applique ces poids et ces mesures (1). "

" C'est un jeu dangereux de traiter les minorités comme si elles étaient des quantités insignifiantes, dont on ne doit pas tenir compte. Une épingle est bien le plus petit article de toilette; si on en fait l'usage auquel elle est destinée, elle peut contribuer à l'élégance et au confort d'un vêtement; mais si ce petit article est jeté sans précaution sous le talon, il peut bien gêner celui qui en ferait un pareil usage. . . Une minorité, si petite et si faible qu'elle puisse paraître, aura toujours son influence. Cette minorité, traitée avec la justice et les égards auxquels elle a droit, peut ajouter et ajoutera certainement à la force et à l'honneur d'un pays ; mais si cette même minorité est méprisée, et si, au lieu de lui assigner la place qui lui convient, on veut la fouler aux pieds, oh ! alors on peut s'attendre à un résultat bien différent (2)."

Au reste, " cette minorité opprimée aujourd'hui n'est pas même, numériquement parlant, aussi insignifiante qu'on paraît le croire. Dans le Xord-Ouest, les catholiques sont à peu près un cinquième de la population blanche, tandis que dans Mani-

(1) Jind., p. 39.

(2) Ibid., pp. 38-39.

toba ils sont presque un septième de toute la population, ce qui veut dire que, même dans Manitoba, les catholiques sont plus nombreux, en proportion du reste de la population, que les protestants ne le sont, dans la province de Québec, par rapport aux catholiques ... Le dernier recensement général du Canada ", celui de 1891, (et il n'est pas partial en notre faveur) divise la population comme suit en chiffres ronds: deux millions de catholiques, et deux millions huit cent mille non-catholiques, protestants et autres. La différence est considérable sans doute, mais elle ne l'est pas assez pour justifier l'opinion qui semble prévaloir, que les catholiques ne doivent pas être traités comme les autres et qu'ils sont tenus d'accepter en silence, voire même avec reconnaissance, tout ce qui est décidé par leurs concitoyens de croyances différentes (1). "

" î<"ous avions la paix dans ^klanitoba et le Xord-Ouest " avant 1890. Un homme vint " souffler sur ce pays un souffle de discorde et de fanatisme. " Des '' politiciens " saisirent " cette arme dangereuse " pour se faire ou défendre " une position, " et entreprirent " d'abolir toute instruction religieuse dans toutes les écoles. La majorité éleva la voix contre ce projet, au moins pour ce qui concernait ses écoles, et cette majorité a fait un pacte avec les hommes de la politique. La majorité dit aux auteurs de la loi scolaire: "Vous pouvez abolir les écoles catholi- " ques, nous n'en serons que trop contents ; mais ne touchez pas " à nos écoles protestantes, nous voulons qu'elles restent ce que " nous les avons faites. " "' Fort bien, dirent les politiciens, " donnez-nous un vote compact, soutenez-nous dans toutes nos " mesures et à cette condition, non seulement nous abolirons les " écoles catholiques, mais même nous forcerons ceux qui les sou- " tiennent à payer pour les vôtres. "

" Et il fut fait ainsi (2) ! . . .

Depuis, la paix est exilée : " la dissension est parmi les citoyens; cette semence si dangereuse prend racine dans le Xord-

(1) Mémoire de Mgr Taché , pp. 39-40.

(2) Ibid., p. 40.

Conclusions générales de tous ce« écrits.

Ouest et une pénible agitation menace la Confédération. Les partis politiques redoutent ou désirent le résultat qui peut suivre toute cette excitation; les tribunaux sont à la recherche des interprétations les plus subtiles; les auteurs les plus savants sont consultés, pour s'assurer si le Parlement du Canada savait ou ne savait pas ce qu'il disait ou ce qu'il voulait dire, quand il a préparé et voté la constitution de Manitoba. Au cours de ce tournoi politico-légal, les opinions les plus contradictoires sont exprimées par des hommes également instruits; les uns prétendent qu'il n'y a pas lieu de désavouer une loi inconstitutionnelle, parce qu'elle est nulle; d'autres, au contraire, affirment qu'on ne devrait pas désavouer l'ordonnance du Nord-Ouest. sous le prétexte qu'on n'a pas prouvé qu'elle fût inconstitutionnelle. On dit oui et on dit non, et ce désaccord empêche la protection requise et demandée (1) - . • "

Le grand champion termine par cette prière qui révèle bien les sentiments de son âme : " Que Dieu pardonne aux auteurs de ces lois et à ceux qui les protègent; qu'il les éclaire, afin que tous puissent comprendre que les mauvais traitements infligés à la minorité finiront tôt ou tard par être préjudiciables à la province de ]\Ianitoba, aux territoires adjacents et même à toute la Puissance du Canada (2). "

Oh ! Quand Dieu daignera-t-il exaucer cette prière et accorder au Manitoba ou au Canada un homme politique qui, prenant la justice et l'amour de son pays pour règle, rende aux catholiques de l'Ouest les écoles auxquelles ils ont droit de par l'Acte de Manitoba, la constitution fédérale et l'équité naturelle? Ce jour, quand il paraîtra, marquera un immense progrès : jamais peut-être un jour plus grand n'a encore lui pour le Canada.

En attendant, le grand lutteur des Trois-Eivières peut applaudir au magnanime athlète de la Eivière-Eouge : " Vous

(1) Mémoire de Mgr Tuclié, p. 40.

(2j lUd., p. 42.

avez traité cette question des écoles qui prime toutes les autres, lui écrit-il, de main de maître, et jamais personne ne pourra répondre sérieusement aux arguments irrésistibles sur lesquels vous avez établi le droit qu'ont les catholiques d'avoir leurs écoles, tant au point de vue historique qu'au point de vue constitutionnel et légal. Vous avez démasqué et mis à nu l'hypocrisie pharisaïque et la haine fanatique qui poursuit tout ce qui est catholique et français dans ces vastes régions du Manitoba et du Nord-Ouest, que la France chrétienne et l'Eglise catholique ont été les premières à découvrir, à éclairer des lumières de l'Evangile et à faire jouir des bienfaits de la vraie civilisation. Après avoir travaillé, à l'aurore de votre carrière de missionnaire, à éclairer les pauvres enfants de l'infidélité en habits sauvages, vous êtes aux prises, sur le soir de votre vie, avec l'infidélité haineuse et fanatique en habits civilisés. Le combat que vous livrez maintenant est sans doute le plus rude et le plus pénible ; mais, quelle que soit l'issue de la lutte actuelle devant les tribunaux humains, déjà vous avez gagné votre cause devant le tribunal de la vérité et de la justice. Or c'est là le véritable triomphe; car la justice du Seigneur ne peut périr (1). "

" Ces pages émues, ajoute le fils de prédilection du prélat qui va recueillir son héritage et continuer la lutte, ces pages émues, écrites au seuil de l'éternité avec une vigueur presque juvénile, resteront à jamais comme un monument impérissable de la haute intelligence du prélat, de sa logique invincible, de l'exquise délicatesse de son cœur d'évêque et de patriote, et de son dévouement sans bornes à cause sacro-sainte de l'éducation catholique (2)."

" Le silence, lui écrit un de ses lecteurs, est le langage de l'admiration et du bonheur. J'admire en silence le rôle que Dieu vous a réservé et que vous avez su prendre à la tête de l'é-

(1) Lettre de Mgr Lafièche à Mgr Taché, Les Trois- Rivières^, 2G dêcem bre 18 93. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

(2) Mgr Langevin, Mandement de priae depossession, 19 mars 1895.

piscopat canadien dans la question vitale des écoles . Je baise affectueusement vos mains et je les arrose de larmes, larmes de joie et de filiale tendresse (3). "

Faut-il que la minorité aille perdre le David qui combat les combats de Dieu à sa tête? îsl'ous ne croyons pas que dans cette voie douloureuse où elle marche depuis quatorze ans, elle ait subi une plus grande épreuve que celle de voir disparaître son héros.

(3) R. P. Martinet, Paria, 17 jidn 1891. — Arcliives de l'archevêché de Saint- Boni face. — Cette lettre est arrivée à Saint-Boniface après la mort <Iu prélat.

CHAPITEE LXIV

QUALITÉS ET VEKTUS.

Mais avant de voir disparaître du firmament de l'Eglise de la terre ce bel astre qui Ta illuminé si longtemps, arrêtons quelques instants nos regards sur ses rayonnements et ses splendeurs. Considérons en lui d'une vue d'ensemble la nature et la grâce, les qualités naturelles et les vertus surnaturelles. Nous n'entreprenons pas de faire un portrait; nous nous bornons à esquisser les principaux traits de cette grande figure, en empruntant le plus souvent nos couleurs aux contemporains qui ont vécu dans son intimité. Essayons de crayonner rapidement l'homme, le chrétien, l'Oblat, l'Evêque.

Mgr Taché avait l'esprit à la fois facile, universel, puissant ; ^ ^.^^^^^ il démêlait en un instant la question la plus compliquée, et son ^^^^«'"*premier jugement était le jugement définitif. Il embrassait ^'>^^^ *"*" d'un même regard l'ensemble et les détails; il était ouvert à tous les genres de vérité.

" Ce nomade a tout lu. Ce voyageur a tout étudié. Il connaît tous les livres et toutes les découvertes. Il se sert de l'astrolabe, il mesure les cours d'eau. Il a été professeur de mathématiques et a écrit entre deux missions une étude sur les méridiennes ... Il parle culture et construction, développe ses théories sur les ciments et les bois. Il cause de chimie et de médecine, d'hypnotisme et d'électricité, et c'est bien tant mieux si la science n'a pas tort. Tout ce qu'il sait, il ne le sait pas à la manière des autres. En tout, et même dans le domaine scientifique, ce ne sont pas des aperçus, de simples connaissances, des opinions qu'il exprime; ce sont des convictions assises sur le granit le plus ferme. Ceux qui les ont ébranlées sont rares, comme son exceptionnel mérite (1). "

(1) L'hon. M. Prendergast, Mgr Taché.

HS2

b) luQuence du désert Bur la trempe de son esprit et de Bon caractère.

c) Mémoire.

On demandera peut-être " où il avait puisé cette sûreté de jugement, cette vaste érudition qui lui permettait de parler pertinemment sur presque toutes les questions, cette intuition presque prophétique des événements qui se préparaient pour l'avenir. " '^ Demandez le plutôt à la brise de l'Ouest et à ces immenses plaines qui ont été les témoins de ses courses apostoliques. Elles vous diront que le silence de ces déserts est bien propre aux graves méditations et ouvre l'esprit aux profondes réflexions. La méditation élève les pensées et leur donne une solidité qu'on ne trouve point chez les esprits superficiels qui ne prennent pas le temps d'approfondir leur sujet. La retraite et le silence du désert répondent à des besoins du cœur de l'homme et la solitude chrétienne est rarement stérile. Que de fois monté sur ses raquettes, suivant péniblement la traîne à chiens, n'ayant pour tout compagnon qu'un pauvre sauvage, pendant que le souffle glacial du nord faisait entendre sa voix plaintive. Monseigneur, livré à ses seules pensées, s'entretenait de graves problèmes et de leur solution pour le bonheur des âmes qui lui étaient confiées (1). " Dans les siècles passés, "c'est du fond des déserts et des cloîtres que sont sortis les plus puissants génies " qui ont illuminé et régénéré l'Europe. Les déserts du Nord-Ouest, nous ne craignons pas de le dire, mûrirent et développèrent sa haute intelligence et son grand cœur. Mgr Taché puisa dans la vie contemplative et les longues heures de recueillement qu'ils lui fournirent, des ressources inépuisables pour juger de haut les hommes et les choses, se dévouer sans défaillance à la cause de la vérité et de la justice, et supporter avec magnanimité les épreuves de son laborieux épiscopat.

Sa puissante intelligence était servie par la plus heureuse mémoire. "Il n'oubliait jamais ce qu'il avait vu lu ou entendu. Il citait avec une exactitude étonnante les dates et les moindres détails des événements dont il avait été témoin (2)."

(1) L'iion. jujre l'iiKriiounno, Cinq ans aprcst, pp. 10-11.

(2) R^v. M. (\. Dufras, Mqr Taché, ilans la Semaine lieUg. de Québec, 14 juillet 1894.

" Il se plaisait à répéter qu'il n'existait pas une famille métisse qui lui fût inconnue dans tout le Nord-Ouest. De fait, il connaissait, pour ainsi dire, l'histoire intime et la généalogie de chacune de ces familles. Il possédait une si heureuse mémoire que lorsque quelque métis désirait avoir des renseignements sur ses ancêtres, il s'adressait à Mgr Taché et ne manquait pas d'être satisfait. Bref, il était un véritable répertoire vivant de? hommes et des choses du Nord-Ouest d'autrefois (1). "

Il avait une étonnante pénétration d'esprit, une vigueur de a) Jugement jugement qui lui faisait démêler en un instant les questions les netrant. plus embrouillées, un sens éminemment pratique qui lui faisait trouver une solution à une situation critique. " Que de fois, raconte l'hon. juge Dubuc, embarrassé par des difficultés auxquelles j'avais songé pendant plusieurs jours sans voir d'issue, je me suis rendu auprès de Monseigneur pour le consulter. Avec son regard d'aigle, il embrassait en un clin d'œil tous les points de la question, et me disait aussitôt : " Pourquoi ne feriez-vous pas ceci?" Je restais étonné de la justesse du conseil: c'était la solution. Ainsi eu agissait-il avec tous ceux qui recouraient à ses lumières (2)."

Les hommes richement doués pour l'intelligence ne le sont 2. ( .eur. pas toujours pour le cœur. Mgr Taché joignait au génie la plus sinsibiiuê. exquise sensibilité. " L'intelligence de ce grand Evêque était si vaste qu'elle le faisait planer comme l'aigle dans des sphères supérieures; mais d'autre part, il était une merveille d'exquise délicatesse et de généreuse tendresse qui coulait à pleins bords et débordait dans ses écrits ou ses conversations intimes (3)."

" A côté de " l'homme de génie, à côté du lutteur " placé au siège d'une province qui a connu bien des orages auxquels il a été intimement mêlé, il existe un homme affectueux, tendre, timide parfois, qui se répand avec ses amis en un flot de paroles

(1) Cinq ans après , , p. 10.

(2) A'b^es concernant Mgr Taché.

(3) Mgr Langevin, archev. de Saint-Boniface, Mandement de jmse de possession, 19 mars 1895.

caressantes. C'était là qu'il se révélait entièrement. On sentait qu'il éprouvait une excessive jouissance dans ce commerce intime où il semblait, pour ainsi dire, vous mendier une parole d'aâ'ection (1)."

'"«fJ'cœur!'*^^' Cette sensibilité hors ligne lui apportait sans cosse d'intimes jouissances, mais plus encore de souffrances et de douleurs. " Le cœur qui bat dans ma poitrine, disait-il, jeune encore, n'a ni le froid ni la dureté du marbre; aussi il me serait difficile d'exprimer la violence des palpitations de ce cœur dans mille circonstances où j'ai cru devoir dévorer seul l'amertume dont on abreuvait mon existence, les injustices et les affronts que l'on me faisait subir (2)."

" Son âme se meurtrissait à toutes les aspérités de la vie, à un tel point qu'on était presque tenté de croire que son organisme si délicat se fût mieux accommodé des calmes douceurs des cloîtres que des froissements inhérents à une carrière épiscopale (3)." " Ce savant, ce lettré, cet Archevêque au prestige immense, aux conceptions robustes et toujours pratiques, se meurtrissait le cœur à toutes les petites aspérités du commerce journalier de la vie. Cette exquise sensibilité qui lui faisait répandre de si douces larmes dans l'exercice de son ministère et lui rendait l'amitié si chère, s'expiait par mille souffrances secrètes. Un reproche injuste l'a souvent affligé pour des mois. Un mot d'enfant inconscient lui a parfois mis des larmes aux yeux. Il est telle expression confiée à la presse à son adresse, sur laquelle il revenait sans cesse, qui sans cesse remontait de sa poitrine à ses lèvres, dont il n'a jamais, pendant des années, parlé sans que la voix lui tremblât d'émotion. Oui, dans nos pauvres sentiers humains, s'obstinant à nous suivre partout d'amour tendre, il a souvent blessé son pauvre cœur à ces épines

(1) L'hon. jnire Prnd'liomme, Cinq ans aprèsf, p. 7.

(2) Lettre à ^Ijrr de Mazcnod, 25 janvier 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Cinq anx après

cruelles qui sont nos imprévoyances et nos aveugles jugements de la terre (1)."

Mais " cette tendresse si touchante était relevée " par une c) Energie et mâle énergie et une invincible constance qui ne connaissait pas les lassitudes de la lutte. Aussi, il tint ferme le gouvernement de son église pendant les tempêtes qui l'agitèrent. Comme les Machabées des Israélites, il demeura sur la brèche, combattant pour les siens, réclamant avec des accents émus et une éloquence virile, les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.

"Les coups de la fortune et l'ingratitude des hommes infligèrent à son cœur des blessures bien sanglantes, mais ne réussirent jamais à décourager ce grand lutteur, cet athlète de la justice. Il ne connut ni les enivrements de la gloire ni les abattements de la défaite. Se repliant sur lui-même, il trouvait dans la grandeur de son âme et la voix de sa conscience un appui ferme qui lui permettait de demeurer calme et confiant (2)."

Mgr Taché avait l'humeur fort joviale ; sa conversation et ses s. Jovialité

° ^ . J ' et traits

lettres étaient toutes pleines de saillies joyeuses et de traits d'es- d'esprit. prit, qui jaillissaient à tout instant, sans effort, sans recherche, tout spontanément. Il saisissait aisément les côtés piquants, avait presque toujours le mot pour rire, mais toujours bienveillant et charitable, riait lui-même du meilleur cœur, et mettait toute la société en liesse.

" J'espère, écrit-il à Mgr Grandin, que les Pères Lestanc et Leduc me pardonneront de tarder à leur répondre : je n'ai jamais été homme de lettres, mais à présent que je ne puis nullement être homme de nuit, la chose m'est encore plus difficile (3)."

" Si vous avez trop froid, écrit-il au P. Lacomt>e au cœur de l'hiver, venez vous chauffer ici, nous n'avons que 40^ au-dessous

(1) L'hon. M. Prendergast, Mgr Taché

(2) Cinq ans après , pp. 6-7.

(3) Lettre du 17 février 1884. — Archives de l'évêché do Saint-Albert.

de zéro. Si vous avez trop de neige, envoyez-nous-en, nous n'en avons pas assez (1).

Il n'a pas écrit depuis longtemps au P. Aubert, son premier compagnon Oblat à la Rivière-Eouge. " Fils de la première femme, lui dit-il, je n'avouerai pas ma faute sans chercher une excuse, sans même affirmer que je trouve que vous êtes plus coupable que moi i(2)."

Dans son premier séjour à l'Ile-à-la-Crosse, il recommande à son frère Louis " d'aimer et de servir le bon Dieu ; " et il ajoute : " Remarque aussi comment on construit les chemins de fer et par la suite tu en construiras un de Boucherville ici (3)."

Voici en quel style il prie ce môme frère, dans le post-scriptum d'une lettre à sa mère, de lui envoyer les numéros du journal la Minerve: "Par-devant vous, notaire, avez comparu vous-même pour exciter chez vous la ferme et sincère résolution de faire parvenir, à vos frais et dépens, à votre frère missionnaire un exemplaire du journal intitulé la Minerve : à cette fin de donner à votre dit frère une preuve hebdomadaire de votre attachement pour lui. En retour, le dit frère missionnaire s'engage à prier tous les jours pour vous, votre femme, sa chère sœur, vos fils et filles tant qu'il y en aura . . . Furent présents à ces conventions et se portèrent comme garanties de leur exécution l'attachement, l'affection sincère qui existent entre les deux frères et qui ont soussigné avec nous ((4)."

Il prie le P. Lacombe d'inviter le Rév. M. Poulin à venir le voir. " -Te donnerais cinq sons et bien plus, dit-il. pour voir l'ami Poulin et lui parler dans notre chez nous de chez lui pendant assez longtemps pour lui jeter le grappin au cœur (5)."^

Mais une autre fois il se plaint que ce même M. Poulin et

(1) Saint- Boni face, 2\ janvier 1886. — Collection du R. P. Laoonibe.

(2) Saint-Boniface, 20 février 187 r, — Archives de la Maison générale.

3) Lettre à sa mère, Jle-à-la-Croane, 23 iuiUct 1877. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(4) Saint-Boniface, 28 mors 1874. — Collection du R. P. Lacombe.

d'autres oublient de lui écrire: "Je suis surpris, dit-il au P. Laconibe, que M. Poulin ne m'aiuio pas; faites-lui la r/rimace pour uioi et à d'autres aussi (l)-'

■ "Vous me dites, écrit-il au uiciiie: "Je suis oldi^ii'é de tirer Ift diable par la queue. " Eh bien, mon Père, je vous dirai, moi : "Tirez fort, c'est' le moyen d'avoir quelque chose, car, à défaut du reste, on enlève la. (]ucue et c'est autant de pris (2)."

A l'époque oii les relations du Canada avec la Rivière-Rouge étaient difficiles, Madame Taché lui envoyait les numéros les plus intéressants de divers journaux. Plusieurs de ces envois se trouvèrent insuffisamment aiïranchis. Le Maître de poste de Montréal signala à l'Evêque cette insuffisance, les lui envo5^ant cependant pour ne pas lui causer " du désappointement." ^Igr Taché transmet cette observation à sa mère : " J'espère, lui dit-il, que vous voudrez bien faire à l'avenir une plus grande dépense de petits visages de notre gracieuse Souveraine (3)."

Son frère Louis vient de lui adresser deux lettres ; Charles au contraire ne lui a pas écrit depuis longtemps. " Louis m'a écrit deux fois et m'a bien fait plaisir, répond-il à sa mère; Charles attend. Je suppose, cpie j'aie épuisé les autres consolations pour m'en procurer des siennes (4)."

Son ami, M. le chanoine Hichs vient de guérir d'une grave maladie. " Hicks, écrit-il, a voulu aller saluer les habitants du ciel; je ne suis point surpris qu'on lui ait fermé la porte au nez, il n'est pas assez sage (5)."

" Il faut toujours répéter, écrivait-il un jour à sa mère, la même et insignifiante chanson que je suis pressé. C'est, voyezvous, que ma vie s'écoule ainsi, au milieu du brouhaha des affai-

(1) Samedi fie samedi de la semaine où il fit sa célèbre (léi)ositioii devant le Comité du Nord-Ouest). — Ibhl.

(2) Saint. Bonif ace, 19 avril 1880. — Ibid.

{3) Sainl-Boniface, 16 arriZ 1881 — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 88.

(4) Saint-Bomfacv, 8 août 1865. — J.bid., \\° 120 bis.

(5) Lettre à sa mère, Saint- Boni face, 1 janvier IStWi. — lliid., u" 125.

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