Vie de Mlle de Melun (1618-1679)
Le xvii^ siècle, qui, en France, produisit tant de grands hommes et de si grandes choses, n'a pas seulement marqué par les lettres, la politique et la guerre; il doit à la religion une belle part de sa grandeur, et, surtout dans sa première moitié, la charité chrétienne lui a donné mieux que des héros : elle lui a donné des saints. Au moment oia Piichelieu préparait à la France cette prépondérance en Europe que devait lui donner Louis XIV, où Pascal fixait la langue, où Corneille préludait à Polyeucte par le Cid, et où Gondé gagnait ses pre-
mières batailles, saint François Régis évangélisait les peuples, saint François de Sales fondait la Visitation, le cardinal de Bérulle l'Oratoire, M. Olier Saint- Sulpice, saint Vincent de Paul les Lazaristes et les sœurs de la Charité; sainte Chantai, la bienheureuse Marie de Tlncarnation , madame de Miramion, mademoiselle Legras, méritaient par la puissance de leur foi, par l'expansion de leur dévouement, d'être associées à ces hommes de Dieu dans la reconnaissance des peuples, comme elles l'avaient été dans leurs bonnes œuvres.
A côté de ces noms saintement illustres et dont quelques-uns ont été élevés par l'Eglise à l'honneur d'un culte public, se trouvent aussi au xvii^ siècle des âmes d'élite dont la trace a été moins lumineuse sur la terre et la postérité moins nombreuse dans les cloîtres , et qui cependant ont laissé après elles un souvenir de vertu, un parfum de charité que le temps n'a pu dissiper. Le monde catholique ne les prie pas ; elles n'ont point de place sur les autels;
mais une province, une ville les appellent saintes, et la vénération du voisinage veille autour de leur tombeau. Il y a pour elles en quelque sorte une béatification locale et comme un culte de patrie et de famille. Leur vie circonscrite dans un bien limité, mais qui dure encore, ressemble à la vie humble et cachée de ces petites associations religieuses qui bornent leurs services à quelques villages, au quartier d'une ville, quelquefois même à une seule école, à un seul hôpital, et qui pratiquent dans cette étroite enceinte, et pour le petit nombre de leurs enfants ou de leurs vieillards, les vertus qui font Téclat et le succès des plus nombreuses et des plus illustres congrégations.
Parmi ces âmes douces et pieuses, dont la mémoire n'a pas péri, mademoiselle de Melun se distingue par le contraste entre la destinée que lui avait préparée le monde et celle que lui a faite la charité.
Fille de princes, née au sein de tous les privilèges de la naissance , de la fortune et
de la grandeur, et n'ayant devant elle que les plus riantes promesses de l'avenir, elle a tout quitté, jusqu'à son nom, pour devenir la servante ignorée de Dieu et des pauvres. Elle s'est sauvée d'un palais pour se réfugier dans un hôpital, et, dans l'excès de son humilité, elle a mis autant d'ardeur à fuir les biens de ce monde que les autres à les poursuivre, autant de soins à cacher ses vertus que les autres leurs chutes.
Puis, chose admirable et d'un singulier enseignement, son humilité a fait même sur cette terre son éclat et son immortalité. Elle a grandi de tout ce qu'elle a tenté pour se diminuer, et son obscurité est aujourd'hui sa gloire. Le temps et les révolutions ont emporté les privilèges, les dignités, les fortunes des plus illustres familles; de ces grandeurs passées il ne reste plus rien, pas même l'image de pierre qui priait sur les tombes. L'hôpital que mademoiselle de Melun a fondé, où elle a passé sa vie, où elle est morte en servant les malades, est encore debout, et son souvenir y est pour
jamais attaché; ou plutôt elle vit dans les sœurs hospitalières, qui se pénètrent chaque jour de ses inspirations et de ses exemples, renouvellent les prodiges de sa charité et perpétuent le bien qu'elle a fait. Elle vit dans le respect et la reconnaissance de la ville de Baugé, célébrant naguère, après deux cents ans, la fondation de son hôpital comme un événement de la veille, et qui, la trouvant toujours présente au chevet de ses malades, lui donne une part d'action et de mérite dans chaque soin, dans chaque secours, dans chaque guérison d'aujourd'hui.
Le simple récit de cette vie passée à l'ombre et dans le silence au milieu d'un siècle de splendeur et de bruit, nous a paru plein d'un intérêt touchant et de profitables leçons. L'exemple de ceux qui, soumis à nos imperfections et à nos misères, ont pratiqué les conseils de l'Évangile et surmonté héroïquement toutes les difficultés qui nous arrêtent, vient en aide à notre faiblesse et corrige cette mauvaise opinion de l'huma-
nité qui nous sert si souvent à autoriser notre lâcheté et à justifier notre inaction.
Mais il est des saints qui appartiennent à des temps et à des mœurs si loin de nous, qu'ils semblent habitants d'un autre monde et inaccessibles à l'imitation. Ils paraissent trop haut au-dessus de nos têtes, ils sont placés dans des régions trop supérieures, pour qu'on ait l'ambition de les atteindre. Tout est chez eux miraculeux et surnaturel. On les admire sans songer à les suivre, on les prie sans les imiter.
Mademoiselle de Melun a vécu dans un siècle dont le nôtre est la continuation et l'héritier, qui nous a légué sa langue et beaucoup de ses idées et de ses mœurs. Chez les hospitalières de Baugé, rien n'est changé de la règle qu'elle a suivie, des prières qu'elle récitait, des services qu'elle rendait aux pauvres. Elle n'a pas fait de miracles; elle n'était pas même religieuse, et une partie de sa vie s'est passée en dehors du cloître. Elle soignait les malades, adoptait les orphelins, enseignait les petits en-
fants; en un mot, elle faisait ce que font encore une multitude d'associations charitables, et les enseignements qui ressortent de sa vie sont applicables à ceux qui aujourd'hui se dévouent aux mêmes œuvres qu'elle. Son histoire est en même temps un acte de justice. Il y avait naguère un parti pris contre le passé. Si on lui reprochait à bon droit ses erreurs, ses fautes, quelquefois même ses crimes, on laissait trop dans le silence ses vertus exemplaires et ses saintes expiations. Notre temps revient à une appréciation plus impartiale; il comprend que, pour juger équitablement, il doit placer le bien à côté du mal. Il interroge tous les souvenirs et veut entendre tous les témoins. Puisque l'on a dénoncé si souvent les fautes trop célèbres, les trop illustres égarements de la société qui marchait à la tête du xvii*^ siècle, puisque tant de voix se sont élevées contre son orgueil et son mépris de l'humanité , nous avons pensé qu'il était bon de rappeler comment une femme de ce siècle et de cette société avait été pure et humble
de cœur, et comment elle avait aimé et servi les pauvres.
Hôtel-Dieu de Bauge, août 1854.
Depuis que ces lignes ont été écrites, quelque chose de plus grand, de plus sacré que le xv!!** siècle et ses institutions est aux prises avec les défiances humaines. L'Église catholique doit lutter aujourd'hui contre un redoublement de contradictions et d'attaques. Partout dans le passé, dans le présent, on lui cherche des erreurs et des fautes, on lui reproche le rôle qu'elle a joué dans le monde, l'influence qu'elle a exercée sur les princes et les puissants de la terre , et jusqu'à la multiplicité des ordres religieux, qu'on représente entre ses mains comme des instruments de domination et de fortune ; enfln on voudrait persuader au peuple qu'elle a toujours été son ennemie.
Contre cet acte d'accusation s'élèvent des nuées de témoins qui, depuis dix-huit cents
ans, sous son inspiration et sous sa loi, ont travaillé, prié et souffert pour Thumanité, et qui peuvent opposer à chaque reproche une belle action, à chaque grief une vertu. Que de tortures héroïquement supportées, que de sang généreusement répandu pour apprendre à l'esclave que son âme a été rachetée par Dieu au même prix que celle de son maître, aux petits qu'ils sont les riches et les grands du ciel ! Que d'abaissements choisis, que de pauvretés volontaires pour réconcilier avec leur destinée ceux à qui ont été refusés les privilèges du bien - être et l'accès des hauteurs sociales ! Que de voix suppliantes, que de mains tendues, que de trésors recueillis, que de consolations préparées pour les malheureux qui pleurent et qui souffrent !
Dans le modeste hôpital où elle a été cachée, mademoiselle de Melun apporte aussi son témoignage.
En apprenant ce que la religion a mis de douceur et d'humilité dans cette âme naturellement fîère de sa naissance et de sa posi-
tion, Tusage qu'elle lui a fait faire de son influence et de sa fortune, et Taffection qu'elle lui a inspirée pour les abandonnés et les dédaignés de ce monde, il faudra bien reconnaître que TÉglise catholique a toujours été fidèle à la cause du malheur, et a su corriger par de grands exemples la distance que l'inégalité des rangs a mise entre les enfants du même Dieu.
En assistant à la naissance d'une congrégation qui a survécu aux révolutions, en la voyant grandir par les veilles et par les souffrances, aux pieds du lit des malades, sous le souffle des contagions mortelles, et fonder des hôpitaux dont elle consacre la première pierre par la mort de ses premières sœurs, on sentira les préventions tomber, l'hostilité s'affaiblir, et, suivant le conseil de l'Évangile, on jugera l'institution par ses actes, et l'arbre par ses fruits.
Tel est en ce moment le terrain sur lequel il convient d'appeler des cœurs qui haïssent ce qu'ils ignorent, et dont les controverses les plus savantes et les plus lumineuses ne
peuvent dissiper ni Tignorance, ni la haine. C'est sur le champ de bataille de la charité, en multipliant ses œuvres, en rappelant, en renouvelant celles du passé, que le catholicisme leur prouvera sa mission céleste, et triomphera de leurs préventions.
Lorsque saint Jean envoie ses disciples demander au Seigneur qui il est et par qui il est envoyé, THomme-Dieu répond : « Dites « à Jean ce que vous avez vu : les aveugles « voient, les boiteux marchent, la bonne « nouvelle est annoncée aux pauvres. » Il démontre sa divinité par ses œuvres.
L'esprit humain possède des facilités de discussions, des souplesses de raisonnements, des puissances de sophismes qui lui permettent d'éterniser les querelles sur les traditions , sur les textes , sur les théories de la politique sacrée, sur les principes de la philosophie chrétienne, et de tourner contre le christianisme lui-même les vérités qu'il est venu apporter au monde. Dans ces luttes de la parole ou de la plume, les intelligences se heurtent et s'aigrissent, et trop souvent
la polémique, quand elle ne finit pas parle triste doute, fortifie Topposition et ajoute une barrière de 'plus à la séparation des Ames ; mais il est une autorité qui se fait doucement accepter, une supériorité dont on ne songe pas à se défendre, celle du dévouement, de Tabnégation et du sacrifice; on résiste aux arguments, aux démonstrations de rhistoire, aux raisonnements de la dialectique; on cède à la vue d'une fille de la Charité pansant un blessé, d'une Hospitalière soignant un malade, d'une Petite Sœur des pauvres adoucissant les derniers jours d'un vieillard, et aujourd'hui l'Eglise catholique est défendue contre ses adversaires, moins par la science de ses docteurs, par l'éloquence de ses écrivains , par la profondeur de ses philosophes, que par les humbles et obscures actions que faisaient au xvii^ siècle mademoiselle de Melun, et au xix^ la so3ur Rosalie.
i" janvier 18(Ji.
MADEMOISELLE DE MELLN