‹ Vie de Mlle de MelunChapitre 2 sur 20 · NAISSANCE ET PREMIÈRE ÉDLXATION DE MADEMOISELLE DE MELUX · texte numérisé non relu

NAISSANCE ET PREMIÈRE ÉDLXATION DE MADEMOISELLE DE MELUX

Anne de Melln naquit au château d'Ubies , près Mons, le 16 mars 1618. Son père, Guillaume de Melun, prince d'Épinoy, était 'd'une maison que de grands services rendus et beaucoup de sang répandu sur les champs de bataille avaient illustrée depuis longtemps. Élevé à la cour de France auprès de Henri IV, il revint ensuite en Flandre, ôiî il était né. Il y succéda aux charges de son père , et obtint bientôt du roi d'Espagne par son mérite personnel de nouveaux titres et de nou-

velles dignités. 11 était chevalier de la Toison d'or, grand d'Espagne, connétable héréditaire de Flandre, gouverneur de Mons et prévôt de Douai. Marié d'abord à Marie de \\lthem , marquise de Berghes op Zoom , il avait épousé en secondes noces Ernestine -Claire- Eugénie d'Aremberg , qui lui apporta , avec un grand nom et une immense fortune , beaucoup de beauté et d'esprit.

De ce mariage naquirent cinq garçons et six filles, dont Anne fut la seconde. Mais cette nombreuse famille avait à recevoir de ses parents quelque chose de mieux que les fragiles avantages de la naissance, du rang et de la richesse.

Pendant les luttes religieuses , lorsque la foi ne périt point, elle se retrempe et se fortifie. Le siècle précédent, si violemment agité, avait fait des éducations sérieuses et préparé de solides chrétiens dans les familles restées fidèles au catholicisme. Le prince et la princesse d'Épinoy étaient animés de cet esprit supérieur qui donne à chaque action , à chaque incident de la vie un but rehgieux et une tendance vers le ciel. Ils avaient pris l'Évangile pour règle de leur maison ; tout y respirait l'ordre et obéissait à la loi divine. Ils appréciaient les choses à leur juste valeur, les faveurs comme

des épreuves, les dignités comme des devoirs. Leur piété était sincère et vive, leur vie simple et modeste , lorsque les convenances du rang n'obligeaient pas à la splendeur et à l'éclat. Chaque jour , toute la famille assistait à la messe dans la chapelle du château, chaque soir la prière en commun réunissait les maîtres et les serviteurs aux pieds de l'autel.

Le prince se regardait responsable de tous ceux qui dépendaient de lui. Il veillait à l'instruction, à la bonne conduite de ses nombreux domestiques comme à leur bien-être. S'ils étaient malades , la princesse ne s'en remettait à personne du devoir de les soigner ; vieux , ils n'étaient point abandonnés à l'hospice ou dans la rue, et payaient en dévouement les soins que leur prodiguait la famille.

Les vassaux se soumettaiejit sans murmure à une autorité dont ils ne sentaient que la protection ; mais les pauvres étaient surtout les grands amis de ces seigneurs chrétiens. Ils leur donnaient dans leur cœur et leur fortune la place marquée par Jésus-Christ. Comprenant pour quel usage la Providence avait accumulé en leurs mains tant de privilèges et de ressources, ils étaient puissants pour être utiles , riches pour être charitables ,

comme l'exprimait si bien la princesse d'Épinoy lorsqu'un jour son mari lui montrant une forte somme d'argent qu'il venait de recevoir : « Oh! Monsieur, s'écria-t-elle, que d'heureux nous allons faire! »

D'immenses distributions soulageaient autour d'eux la misère. A tous leurs repas une part était réservée pour ceux qui avaient faim, et ils faisaient faire dans chacune de leurs terres les recherches les plus actives pour découvrir les pauvres honteux qui se cachaient; puis, ajoutant la bonne grâce aux secours et l'affection à la miséricorde, ils allaient souvent visiter eux-mêmes les plus délaissés, s'entretenir avec eux de leur détresse et des moyens d'y porter remède, et leur laissaient avec de grosses aumônes cet encouragement et cette espérance que la grandeur apporte toujours avec elle quand elle descend bienveillante dans la demeure du pauvre, et qui, mieux que tous les raisonnements , la font bénir et la justifient.

Les enfants s'élevaient dans cet air pur. Le jour de leur naissance, leur mère faisait suspendre à leur col un morceau de la vraie croix enchâssé dans une petite croix d'or, et ne voulait les embrasser qu'après que l'eau du baptême leur avait

enlevé le caractère d'ennemi de Dieu. Elle les nourrit presque tous de son lait , et toutes les fois qu'elle le put ne partagea avec personne les devoirs et les veilles de la maternité. En mettant plus tard des gouvernantes choisies avec le plus grand soin auprès de ses filles, elle était loin d'abdiquer sa surveillance et ses droits. Elle leur laissait développer et orner l'intelligence de leurs élèves, mais se réservait la direction de ces jeunes âmes, se chargeait de corriger leurs défauts, de réprimer leurs penchants et de les initier h tous les secrets , à toutes les habitudes de la vertu. En un mot, elle leur enseignait cette science de la vie que n'apprennent ni les discours ni les livres , et que l'enfant ne recueille que sur les lèvres et dans le cœur de sa mère.

Le premier sentiment qujon inspirait aux enfants était un pieux respect pour l'autorité paternelle. Chaque matin et chaque soir, ils venaient à genoux demander la bénédiction de leurs parents , qui faisaient un signe de croix sur leurs fronts: touchante coutume qui se continuait au delà de l'enfance et courbait la tête de l'homme fait devant le pouvoir que le père de famille exerce au nom de Dieu.

Leur première leçon était une leçon de charité. Leur père se plaisait à les conduire chez les pauvres, à leur apprendre ce que c'est que la misère et ce qu'il faut faire pour la soulager , à éveiller dans leurs jeunes cœurs la salutaire émotion de la pitié ; puis il leur remettait de l'argent pour le distribuer en aumônes, et, quand il se faisait rendre compte de la dépense , il donnait beaucoup , avec de grands éloges , à celui qui avait beaucoup donné, et n'avait que des reproches pour les économies faites sur le bien des pauvres.

Anne de Melun annonça bien vite qu'elle saurait profiter de cette éducation. Comme par prévoyance de sa future vocation, deux pauvres furent choisis par sa mère pour la tenir sur les fonts de baptême , et sans le savoir elle commença la vie par un acte de charitable humilité. Dès qu'elle put étendre les bras et bégayer une demande, ce fut pour obtenir de l'argent pour les pauvres. Son plus grand plaisir était d'aller les voir, sa meilleure récréation de les faire sourire en les soulageant. Plus sérieuse, plus réfléchie que les enfants de son âge, elle montrait déjà une intelligence remarquable ; attentive à ses petites leçons , obéissante à tous les ordres qu'elle recevait , recueillie

dans la prière, on distinguait en elle le germe des vertus qui font les saints. Si elle cédait à quelque distraction à l'étude ou à l'église, si l'on reprenait en elle les fautes légères de son âge , le moindre reproche amenait l'amendement, et jamais on n'était obligé de la reprendre deux fois '. Elle grandissait ainsi dans la maison paternelle à l'ombre des exemples domestiques, orgueil de son père, espérance de sa mère , aimée et bénie des pauvres et édifiant tous ceux qui la voyaient de si bonne heure apprendre à obéir et à prier.

1 Elle a souvent raconté à Baugé qu'un jour sa mère l'ayant reprise d'avoir répété ce proverbe du pays : Les cha7ioinesses de Mons sont dames, celles de Nivelle sont demoiselles , et celles de Maubeuge servantes , elle en comprit toute la portée, demanda à Dieu pardon de ces vilaines paroles et n'en prononça jamais de pareilles à l'avenir.

CllAPIÏIlE II

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