MORT DE MADEMOISELLE DE MELUN
Cependant, à mesure qu'elle approchait du terme de ses travaux, Dieu se révélait plus intimement au cœur de sa servante. Elle semblait déjà ne plus appartenir à la terre , et , à travers les langueurs et les chagrins , elle sentait une joie" céleste et comme un pressentiment de son prochain avenir! Dans un de ses voyages, elle voulut s'arrêter à Alençon pour solenniser la fête de saint François d'Assise. De ce moment elle parut de plus en plus dégagée des choses extérieures. Un la trouvait toujours en prière ou en contemplation; elle gardait le silence , ou ne le rompait que pour
parler des choses du ciel ; son âme était mûre , elle avait assez combattu et assez souffert.
Vers la fin de juillet 1678, la supérieure de Beaufort ayant à lui communiquer quelques affaires relatives à sa maison, M"^ de Melun , quoique très souffrante , se hâta de faire le voyage. A peine arrivée , elle y tomba tellement malade , que pendant deux mois on n'espéra pas la sauver. Les Hospitalières de Baugé ne pouvaient se consoler de n'être pas auprès d'elle pour la soigner, et elle regrettait elle-même d'être si loin de son hôpital. Aussi , à la première apparence de convalescence , elle leur fit demander une voiture pour revenir. La route fut longue et pénible ; il fallut se reposer sans cesse, et elle se trouva mal plusieurs fois pendant le voyage. En arrivant , elle dit aux religieuses empressées pour la recevoir : « Je suis « venue mourir ici, mes sœurs, je n'aurais pas « fait si grande hâte si je n'avais voulu vous épar- « gner le chagrin que j'aurais ressenti, comme « vous, de mourir ailleurs que dans notre hôpital « et dans d'autres bras que les vôtres ; il faut main- « tenant me préparer au dernier passage ; je ne « relèverai pas de cette maladie. »
Puis , suivant sa coutume , elle alla faire une
prière devant le saint Sacrement. Quand elle fut remontée dans sa chambre, suivie de toutes les Hospitalières , partagées entre la joie de la revoir et la tristesse de son affaiblissement : « Je ne serai « plus longtemps avec vous, leur dit-elle; je re- (( viens d'un petit voyage, il faut maintenant parte tir de ce monde et en aller faire un plus grand « dans l'éternité. »
Bientôt elle éprouva un profond dégoût pour toute espèce de nourriture ; elle ne pouvait en prendre qu'avec de grands efforts ; rien ne lui était plus pénible , mais elle essayait par obéissance : « Il faut que je prenne cette nourriture, disait- « elle, malgré que j'en .aie. Que ce misérable corps « fait de peine à l'esprit ! Mais Dieu le veut, il faut « le vouloir. »
Une fièvre lente et continue l'avait tellement affaiblie , qu'elle pouvait à peine se soutenir. Sa maigreur était extrême , sa pâleur effrayante ; elle portait déjà la mort sur le visage. Mais jamais une plainte, jamais un mouvement ne .trahissait ses souffrances, et, se traînant à grand' peine, elle allait tous les jours à l'infirmerie visiter les sœurs malades, à la chapelle entendre la messe et dans les salles soigner et consoler les pauvres. Un an
se passa dans cette dernière lutte ; M"® de Melun l'employa à se préparer ; elle ne pensait qu'à bien mourir, elle ne parlait que des derniers moments, elle ne méditait que l'éternité. Tous les jours elle se faisait lire la Passion de Notre -Seigneur, pour faire au pied de la croix l'apprentissage de la mort et se familiariser avec cette inconnue qu'elle avait tant redoutée. Une partie de ses récréations se passait auprès d'une religieuse attaquée d'un cancer que l'on savait incurable. Ces deux mourantes s'entretenaient de leur bonheur de voir bientôt Dieu et d'arriver à une vie meilleure. Quelquefois, en riant, elles se disputaient pour savoir laquelle mourrait avant l'autre. M"° de Melun prétendait qu'elle serait la première, et, en effet, l'Hospitalière ne mourut que quatre mois après elle.
Dans les derniers temps, Anne ne témoignait plus qu'un désir, celui de ne pas mourir dans sa chambre ni dans son ht , mais au chœur , devant la petite image de Notre-Dame qu'elle avait apportée de Flandre. « Il ne faut pas, répétait -elle (' souvent aux rehgieuses, que je sois longtemps (' malade en ma chambre , je vous ferais trop de « peine à me venir voir et à me veiller; il ne faut
« pas non plus que j'y meure, vous auriez trop de (( peur à y coucher. » Cependant elle arrivait au dernier degré de l'abattement et de la faiblesse ; on craignait à chaque instant une issue funeste. Les religieuses demandaient au moins à la veiller la nuit; elle ne voulut jamais y consentir. <( Ne crai- « gnez rien , mes sœurs , disait-elle toujours, il ne « m'arrivera rien cette nuit, Dieu me garde. »
Et comme une Hospitalière, la voyant de plus en plus accablée et en lutte avec le malaise, lui proposait de faire venir un religieux en qui elle avait grande confiance , pour qu'il la consolât dans ses souffrances : « Je vous remercie , ma sœur , lui « repondit-elle en souriant, il ne me faut plus de « consolations. »
Le 12 août, elle employa sa journée à ses occupations ordinaires , descendit un moment au parloir et dit à une de ses amies qui l'y avait fait demander : « Quoique j'aie la mort sur les lèvres, je « ne puis m'empêcher de venir vous voir. » Elle alla ensuite faire ses adieux à la religieuse malade , et après ses prières et son oraison renvoya, suivant son habitude, la sœur qui la soignait, et qui la suppliait de lui permettre de demeurer la nuit avec elle.
Le lendemain , à quatre heures du matin , elle descendit à la chapelle , se confessa et demanda la permission de faire maigre la veille de l'Assomption. Son confesseur la trouva si faible, qu'il ne voulut pas la lui accorder , et l'engagea à communier avec les infirmes , à la messe qui se célébrait en ce moment. Elle préféra attendre celle qui allait suivre , afin d'avoir plus de temps pour se préparer, et, entrant dans le chœur, se mit à genoux devant la petite image de la Vierge, Peu de temps après , elle fut prise d'une petite toux sèche et d'une violente oppression, se leva pour sortir, dit à la sœur qui la suivait : « Je n'en puis plus , mes forces me manquent , » et tomba épuisée sur une chaise. On voulut lui faire prendre un peu de vin pour la ranimer, elle fit signe qu'elle devait communier , et comme elle s'affaibhssait de plus en plus, on rétendit sur un matelas dans une petite chambre voisine du chœur. Le médecin , le confesseur , furent appelés ; toutes les Hospitalières accoururent ; mais elle n'avait déjà plus de parole^ et les remèdes restèrent sans effet. On alla chercher les saintes huiles ; les sœurs , autour d'elle , récitèrent les prières des agonisants. La mourante élevait de temps en temps les yeux vers le ciel; on
voyait qu'à défaut de voix son cœur s'adressait directement à Dieu. Son agonie dura deux heures sans que son visage perdît jamais l'expression de la sérénité et de la douceur, et dès qu'elle eut reçu l'extréme-onction , elle expira d'une manière si paisible, qu'on eut peine à s'en apercevoir. C'était le 13 août 1679', à huit heures du malin. Son vœu avait été exaucé , elle était morte aux pieds de la petite image de la Vierge, qu'en souvenir du désir qu'elle avait si souvent exprimé une sœur avait apportée dans la chambre où elle était.
Dès qu'elle eut cessé de vivre , son visage parut éclatant. Les pauvres sœurs, au désespoir, ne pouvaient se lasser de le regarder. Elles y lisaient l'expression d'un bonheur céleste. Elles se taisaient dans cette chambre funèbre comme dans un lieu consacré, et restaient à genoux autour de cette morte , bien plus portées à la prier qu'à prier pour elle.
Le bruit de sa mort éclata sur la ville comme une calamité publique ; chacun se sentait frappé dans ce qu'il admirait le plus, et toutes les familles, grandes ou petites , riches ou pauvres , étaient en deuil ; car il n'y avait personne dans toute la cité à qui M"° de Melun n'eut fait du bien.
On ouvrit son testament, daté du 7 novembre 1076 ; il ne contenait que ces mots :
« Au nom de Jésus!
u Je donne mon âme à Dieu et mon corps à la <( terre ; je veux et entends être ensevelie et en- « terrée comme les pauvres, ne voulant nullement « être exposée ni que mon visage soit découvert. « Je supplie très humblement notre révérende « Mère d'y tenir la main avec fermeté,.. Je veux <c aussi qu'on me donne notre tunique et cordon « de Saint - François , pour être ensépulturée dans « l'habit du Tiers-Ordre. Fait en notre Hùtel-Dieu « de Saint-Joseph de Baugé, le 1" jour de novem- « bre 1676. — Anne de Melun \ »
L'évêque d'Angers , averti de sa mort , partagea le deuil de la communauté. Il la tenait pour une de ces personnes que par une faveur spéciale Dieu donne aux congrégations et aux pauvres comme des anges d'édification et de miséricorde , et qui
1 La plus grande partie de sa fortune avait été employée en fondations charitables ; elle n'avait i)as voulu disposer du reste en faveur de quelques personnes de sa famille : « Il faut suivre, « avait-elle dit à celte occasion , la disposition des lois et des cou- « tun:es; ceux qui les ont faites élaicnt plus sages que nous. »
laissent, lorsqu'il les rappelle, un vide irréparable. Il écrivait à cette occasion la lettre suivante aux sœurs de Baugé :
« Angers, 19 août 1679.
« Je n'ai pu plus tôt, mes très chères filles, « vous témoigner jusqu'à quel point mon cœur « est pénétré de votre juste douleur de la perte « que vous venez de faire de très illustre et in- « comparable personne Mademoiselle Anne de « Melun, à laquelle votre communauté a des obli- « gâtions que le temps ne doit jamais effacer. Je « mêle, mes filles, mes larmes avec les vôtres; c( joignons aussi nos prières ensemble pour dece mander à Dieu son repos , encore que la manière « dont elle a vécu sur la terre nous puisse faire « croire qu'elle est maintenant dans la gloire.
ce Priez aussi pour moi, mes très chères filles, ce et soyez bien persuadées que vous n'aurez jacc mais de meilleur père que moi. <
ce Henry, év. d'Angers. »
Pour adoucir le chagrin des Hospitahères , il leur permit de la mettre dans un cercueil de plomb et de placer une épitaphe sur sa tombe.
Malgré la volonté exprimée dans son testament, il fut impossible de dérober le corps de M"° de Melun à la vénération du peuple. On le revêtit de riiabit religieux et on l'exposa pendant quelques heures. La foule se pressa en pleurant et en priant autour du lit funèbre ; chacun voulait faire toucher à ses restes des mouchoirs, des chapelets. On demandait un morceau de ses habits , de son hnge , quelque chose qu'elle eût "touché, qui lui eût appartenu. Ses petits meubles, ses livres, ses images, ses papiers, les grains de son chapelet , ses instruments de mortification furent distribués au loin et gardés comme des reliques.
La plus éloquente oraison funèbre eût été bien peu de chose à côté de cet empressement universel à la traiter comme une sainte. Dieu lui-même semblait parler par la reconnaissance du peuple.
Le 14 août, M. Lanier , officiai d'Angers , fit la cérémonie de ses obsèques ; la ville entière était présente et pleurait. Huit jours après , son corps fut retiré du cercueil de bois pour être mis dans celui de plomb. Malgré l'extrême chaleur, il n'avait reçu aucune atteinte de la corruption et n'exhalait aucune mauvaise odeur. On attacha au cercueil cette inscription :
D. 0. M. Anna de Melun, Guillelmi principis d'Epinoy^ equitis velleris aurei , Eispanix magnatis, haereditarii connestabilis Flandride, Qrandavi vice comitis , etc. etc., et ptaris nobilitatis pinncipissœ Eimestinœ Eugeniœ d'Aremberg dignissinia filia, Christi sponsa et ancilla ,
Hic jacet.
Serenissimus princeps plus pater
In ter nobilissimas monteuses canonissas mèrituram
Christo jàm tùm nubilem collocarat;
Astilla, lit illustrissimi generis splendorem
Ipsoque génère majores proprias dotes
Proposito pietatis pos'se ilUc of/icere intellexit,
Patriam cogitavit deserere , tutius ut lateret.
Hinc fratre comité , Parisim profecta
Indèque, Deo duce , Baugeium devecta
Sedem ac laborem invenit ,^ qiialem cupiebat,
Tùm primùm quippè hujusce nosocomii initia
emergebant
Piae liberalitate opportuna materia
Hic raro miinificentise exemplo ,
Operi ac fondationi impensas subministravit
Ac sacrum hoc parthenium dotavit in obsequium
infirmorum.
Nil intérim amplius verita quàm ne innotesceret,
At siium genus revelare tandem coacta est Urbis diremptionem ah imminente milite ut redi-
meret et indicâsse sat fuit,
Sed res nulla constare carias potuit Annm humili.
Opiis illa ac operatn œgris impendere pergehat
Ciim proh dolorl ortd valetudine
Ipsi qiddem requiem, at œternum miseris luctmn
paintura
Sanctè ut vixerat devixit
Idibiis augusti, anno sahitis m. dclxxix, <^^a^«5 lxii.
Requiescat in pace.
- +tt Piissimœ fundatricis seternas
Mémorise sacrum virginiim sodalitium
Mœrens posidt.