DERNIERES ANNEES A BAUGE
Depuis son retour à Baugé, Anne se montra plus austère pour elle-même et plus mortifiée que jamais; elle portait une ceinture de fer hérissée de pointes aiguës, ne dormait que sur une paillasse pendant les quelques heures qu'elle ne consacrait pas à veiller les malades , et trouvait , disaitelle , de la sensualité à dormir dessus , lorsqu'elle était remuée. Au dîner, elle prenait pour sa part ce dont les sœurs ne voulaient pas, et comme la sœur de la cuisine, la sachant très souffrante, lui servait un jour quelque chose de mieux apprêté : « Ilélas! ma sœur, lui dit- elle après le repas,
n'est-il pas cruel que yous ayez plus de soin de mon misérable corps que de ma pauvre âme? Je vous prie d'avoir pitié de mon âme, et de laisser là mon corps. »
EUe châtiait elle-même tellement son corps, qu'on était obligé d'arrêter sa soif de souffrances, se dépouillait de tout pour couvrir la nudité des pauvres, et allait jusqu'à leur donner ses bas lorsqu'elle les voyait nu-pieds. Son humeur et ses inclinations étaient encore plus mortifiées. Pleine d'affection pour sa famille et sans cesse combattue par le désir de retourner auprès d'elle, elle gardait trois ou quatre jours les lettres de ses parents sans les ouvrir, et il fallut, un jour qu'elle était en retraite, l'autorité de son directeur pour la faire consentir à voir un de ses frères qui était venu la demander. Dès qu'elle se sentait de l'attachement à un livre, à un meuble, au souvenir d'une amie, elle s'en séparait. Elle pratiquait surtout la patience de la charité qui grandit avec les difficultés et se perfectionne par les obstacles. Jamais elle ne paraissait plus affectueuse qu'avec ceux qui la calomniaient. Elle s'attachait d'autant plus aux personnes, qu'elle trouvait en elles plus de contradictions et de défauts. Une injure semblait un
titre à sa préférence , et l'injustice était pour elle un encouragement à mieux faire.
Elle avait amené de Paris une jeune sourdemuette, appartenant à une bonne famille, mais tout à fait dénuée de ressources. M"" de Melun en eut pitié, et la prit avec elle. Cette pauvre enfant était du plus mauvais caractère. Il fallut employer la force pour la faire monter dans la voiture ; elle ne fit que pousser des cris inarticulés pendant toute la route , et elle conçut pour sa bienfaitrice la plus profonde aversion; pleine de vanité, elle paraissait indignée d'être auprès d'une personne aussi mal vêtue, et, dans ses accès de fureur, elle allait jusqu'à la battre. M"° de Melun ne se rebuta jamais, ne se mit jamais en colère, souffrit tout de la sourde-muette , la soignant quand elle était malade, la faisant coucher dans un cabinet près d'elle , quoique ses cris et son agitation l'empêchassent de dormir, et n'opposant à ses accès que la patience et une inaltérable douceur. Un jour que la supérieure, lassée de ses emportements, voulait la faire très sévèrement punir, M"° de Melun se jeta à genoux, les mains jointes, et demanda pardon pour elle. La sourde-muette fut frappée de ce mouvement, en comprit la portée,
et dès ce moment lit quelques efforts pour se corriger; quand elle se mettait en colère contre une religieuse, elle sentait sa faute, et, imitant ce qu'elle avait vu faire à sa maîtresse, elle demandait pardon à genoux. M"° de Melun la conserva douze ans auprès d'elle, et donna 1200 livres pour qu'elle ne fût pas renvoyée de l'hôpital après sa mort.
Une jeune personne qu'elle avait prise à son service et qui annonçait beaucoup d'intelligence , répondit très mal à ses bontés , et ne put jamais réformer son caractère et ses mauvais penchants. M"" de Melun, après avoir épuisé toutes les formes de la patience , se vit à son grand regret obligée de la rendre à ses parents ; en la quittant elle lui remit une somme très considérable , et lui promit que, si une maison religieuse voulait la recevoir, elle payerait sa pension.
Une hospitalière raconte elle-même, en ces termes, le fait suivant, dont elle a été témoin : (( Au mois de novembre 1663 , une religieuse d'un couvent voisin fut attaquée d'une espèce de lèpre qui lui couvrait tout le corps. Son mal, que l'on jugeait contagieux, ne put être guéri dans son monastère. Les religieuses, qui étaient alors fort
divisées et que l'esprit de charité n'animait point, ne purent la souffrir parmi elles. On lui conseilla d'aller prendre les eaux de Beleme. Cette pauvre malade s'en alla à pied accompagnée d'une femme et demandant l'aumône. Voulant faire un pèlerinage à Saumur, elle passa par Baugé et fut quêter dans l'église. On l'adressa à M"" de Melun, le refuge ordinaire des pauvres passants. Mais la voyant sans obédience , celle-ci la reçut fort mal , la traita de vagabonde et la renvoya avec une légère aumône. La religieuse se mit à pleurer, et s'en alla dans une auberge' où on la mit à coucher sur un peu de paille. Ses larmes touchèrent M"'' de Melun et la persuadèren-t de son innocence. Elle se repentit de sa mauvaise réception, l'envoya chercher, lui fit donner un lit à l'hôpital et le lendemain lui remit une forte somme, en lui montrant les inconvénients de n'avoir pas apporté 'Son obédience, et l'engagea à revenir la voir en passant.
« Quelques semaines après, elle revint, mais bien plus malade; la fatigue d'un voyage de cinquante lieues avait beaucoup aggravé son mal. M"" de Melun la fit recevoir comme malade à l'Hôtel-Dieu , et, comme les Hospitalières objec-
talent que l'infection de sa plaie serait insupportable à ses voisines, elle la lit porter dans une pièce qui précédait sa chambre pour pouvoir la servir plus commodément jour et nuit , leurs lits n'étant séparés que par un mur percé d'une porte de communication. On eut beau lui représenter le danger auquel elle s'exposait, il n'y eut aucun moyen de l'empêcher de lui rendre seule toutes les assistances imaginables. Je dis seule , car elle ne pouvait souffrir qu'aucune de nous en approchât, de peur que nous ne prissions ce vilain mal.
« Pendant qu'elle était ainsi occupée nuit et jour de sa malade, Monseigneur l'évêque vint à Baugé. La crainte que nous avions pour la vie de notre bienfaitrice nous obligea de prier Sa Grandeur de lui recommander de faire porter cette religieuse dans un corps de logis séparé du nôtre, dans le même enclos. M"° de Melun consentit par obéissance, mais à condition qu'elle en serait seule l'infirmière. En cette qualité , elle lui rendit pendant près d'un an, avec une gaieté admirable, tous les services, sans exception, dont une personne aussi malade qu'elle peut avoir besoin. Elle y allait tous les jours plusieurs fois, portant
du bois pour faire du feu, la changeait de linge, qu'on ôtait de dessus son corps si pourri et si rempli de pus, que les chemises se tenaient debout quand elles étaient sèches. Elle lui envoyait quérir en ville de meilleure nourriture que celle de l'hôpital.
« Quand elle allait à sa chambre, vous eussiez dit que la charité lui eût donné des ailes pour y voler. La pluie, le vent, la neige, les brouillards ne l'ont jamais empêchée de lui rendre ses visites ordinaires. Quelquefois même elle se dérobait la nuit pour aller voir son infirme, quoiqu'il y eût une grande cour à traverser et qu'elle fût fort peureuse. Il est vrai qile son exemple fortifia toutes nos. sœurs et les guérit de la peur; car, .la voyant ainsi agir infatigablement, sans qu'il lui arrivât aucun mal, nous fûmes toutes piquées d'honneur et de conscience de Fimiter, et nous ne fîmes plus difficulté de servir la pauvre malade.
« Bien que le médecin nous ordonnât d'user de grandes précautions pour approcher d'elle, nous les négligeâmes , et Dieu seul , par une espèce de miracle , nous préserva toutes de la maladie et de la mort. Il est vrai que, par une sainte jalousie,
M'"' de Melun ne nous laissait de travail auprès d'elle que le moins qu'elle pouvait.
« Cette religieuse fut huit mois si malade à Baugé, qu'elle y reçut les derniers sacrements. Ma sœur de La Haie continua toujours sa charité à son endroit, et Dieu bénit son zèle et sa persévérance ; car la lèpre fut guérie , et en peu de temps la malade recouvra une santé parfaite.
« M"" de Melun la renvoya à son monastère avec des habits, du hnge et de l'argent, et elle l'a assistée tout le temps qu'elle a vécu ; de quoi cette religieuse a témoigné tant de reconnaissance, à l'imitation du lépreux de l'Évangile, qu'elle a publié partout les obligations infinies qu'elle avait à M"" de Melun, qui l'aurait reconduite en personne à son monastère , sans qu'elle craignît de^ faire confusion à sa supérieure. »
Tels étaient les exemples que donnait M"° de Melun à ses compagnes et aux novices. Un grand nombre de jeunes filles se sentant de la vocation étaient venues de toutes parts se placer sous sa conduite et lui demander ses leçons. Elle se plaisait à les instruire, à les former aux devoirs des Hospitalières, à la perfection de la vie religieuse. Qui pouvait mieux leur apprendre les engage-
ments qu'elles allaient contracter envers Dieu et envers les hommes?
La vie d'une Hospitalière se passe entre la chapelle et les salles, entre Dieu et les pauvres. Mais il est un point par lequel le monastère le plus sévère tient encore au monde, c'est le parloir, cet intermédiaire entre le couvent et la ville, par où pénètrent trop souvent , en dépit de la clôture et des grilles, les nouvelles du dehors, les frivoles murmures des affaires et jusqu'aux vanités et aux médisances humaines. M"® de Melun recommandait à ses élèves de fuir ces entretiens inutiles , ces frivoles correspondances ; leur montrant le parloir comme la porte par laquelle trop souvent entrait l'esprit du siècle , et en sortait l'esprit de Dieu et de la religion. Aussi elle n'y allait que lorsqu'elle ne pouvait s'en dispenser , toujours accompagnée d'une rehgieuse, demandant à 'Dieu, en y entrant, .âe la préserver de dire ou d'entendre du mal et examinant sa conscience en la quittant.
« Quand je sors du parloir, disait-elle, je trouve « toujours matière à confession. La médisance , « les paroles inutiles et les paroles du monde « qu'on y débite, me donnent toujours des re- « mords de conscience. La corruption du siècle
« est si grande, qu'on a beau y résister dans le « cloître, l'on s'en trouve infecté quand on en « approche; l'air qu'on y respire est si malin, « que , quand il passe jusqu'aux personnes consa- « crées à Dieu, il les empoisonne. »
Elle s'efforçait de faire comprendre aux novices le .prix du temps et tout ce que la volonté humaine bien dirigée peut faire d'une seule minute , car une idée, une inspiration, suffisent pour gagner ou perdre l'éternité, une seule parole dite à propos décide quelquefois de l'avenir immortel d'une âme. Lorsqu'elle ne priait pas ou ne servait pas les pauvres, M"'' de Melun avait toujours un ouvrage à la main. L'homme est né pour le travail, répétait -elle souvent, les enfants d'Adam ne rentreront dans le paradis terrestre que par le travail. L'ouvrage le plus simple, le plus grossier avait sa préférence ; elle en attendait un plus beau salaire que des travaux les plus éclatants et les plus magnifiques. Ce qui se fait pour Dieu ne s'apprécie pas suivant la loi de l'opinion humaine ; quand le maître souverain paye ses ouvriers , la pauvre femme qui balaye la rue reçoit souvent beaucoup plus que l'homme d'État qui gouverne le monde et le génie qui l'cclaire ; l'humble rési-
gnation de la balayeuse a mieux travaillé que l'ambition du ministre ou Torgueil de l'écrivain. Mais c'était à la chapelle que M"^ de Melun appelait surtout les religieuses, et qu'il fallait la suivre pour apprendre à aimer et à prier Dieu. Prosternée des heures entières au pied des autels, elle vivait là dans l'intimité divine, puisant devant le saint Sacrement la force contre les fatigues , la consolation contre les épreuves , le consultant toutes les fois qu'elle avait une grave affaire à traiter, une importante décision à prendre, et ne le quittant jamais pour remplir un autre devoir sans lui dire : « Je quitte votre saint temple , (( ô mon Dieu , mais non votre présence ! Je vous « laisse ici mon cœur en dépôt pour brûler de « votre amour. »
Elle avait demandé à être chargée du soin de la chapelle ; avec quelle joie et quel respect elle s'acquittait de ce devoir ! comme elle s'ingéniait pour parer les murs, pour donner aux cérémonies la pompe et la dignité convenables ! Rien ne lui paraissait ni assez riche ni assez éclatant quand il s'agissait d'orner le sanctuaire; elle n'avait de luxe et d'ambition que pour les autels. Un jour on lui reprochait d'avoir consacré une somme con-
sidérable à l'achat d'un tabernacle , en regrettant quelle n'eût pas été donnée aux pauvres : « Oh! (( sans doute , répondit-elle , ceux qui me blâment « ne pensent pas que Jésus -Christ est le premier « pauvre de notre hôpital ! Je l'ai trouvé très mal « logé sur nos autels ; j'ai cru qu'il fallait au « moins lui faire un petit tabernacle sur la terre ; ■(( puisqu'il a eu soin de nos pauvres, il ne ne les « abandonnera pas dans l'avenir. »
Dans son amour pour Jésus enfant, elle portait chaque année, après la messe de minuit, son image dans une grange de l'enclos qu'elle appelait l'étable de Bethléhem , la plaçait dans une crèche et ne manquait pas d'aller chaque jour, jusqu'à la Purification , lui rendre hommage. Elle fît faire dans le jardin un chemin de croix qu'elle parcourait sans cesse avec les sentiments et les douleurs des saintes femmes qui le suivaient au jour de la Rédemption. «J'estime, disait-elle, une (( âme malheureuse qui ne comprend pas l'avan- « tage qu'il y a d'être toujours unie par expert rience aux anéantissements et aux souffrances « de Jésus crucifié. La béatitude des saints dans « le ciel consiste à jouir d'un Dieu plein de gloire « et de grandeur, et la béatitude des justes sur la
c( terre consiste à posséder un Dieu anéanti , caché « et rassasié d'opprobres. »
Elle avait voulu entrer dans la confrérie de la Sainte - Trinité , établie à l'hôpital général de la Salpêtrière de Paris, pour obtenir la conversion des pécheurs, des hérétiques et des infidèles. Son inépuisable charité ne s'occupait pas seulement de ceux qui souffrent et qui sont infirmes dans leurs corps, elle s'inquiétait des infirmités de l'âme, de l'aveuglement de rintelligence et des maladies morales , d'autant plus terribles , que ceux qui en sont atteints ne s'aperçoivent pas de leur danger ; elle s'intéressait à tous ceux que l'erreur retient captifs, qui n'ont pour s'abreuver que des sources impures et vivent à l'ombre de la mort ; elle aurait voulu rappeler au bercail tous les errants et les égarés, et partager avec eux la vérité qu'elle possédait. Mais , après la prière, son meilleur moyen de ramener les âmes était une grande douceur dans les discussions, une indulgence maternelle pour les faiblesses qu'elle cherchait à corriger, une disposition à avertir avec affection plutôt qu'à réprimer sévèrement; elle estimait que l'Évangile avait plus de compassion pour les imperfections humaines que de rigueurs,
et qu'il valait mieux appeler ceux qui fuient que de les poursuivre avec des menaces , et soutenir celui qui chancelle et trébuche que de l'abattre; sou exemple parlait encore plus haut que ses discours, et plusieurs protestants sont revenus à la vérité catholique, vaincus par la puissance d'une religion qui inspirait de si héroïques vertus.
Sa foi n'avait pas besoin d'être dans une église ou entourée d'emblèmes , pour se rencontrer avec Dieu. Elle était partout avec lui , ne quittait pas sa présence, l'apercevant à travers les personnes et les choses. C'était lui qu'elle visitait dans les pauvres , qu'elle soignait dans les malades , qu'elle instruisait dans les petits enfants. Quand elle n'agissait pas comme Marthe, elle adorait comme Marie, et sa pensée était une continuelle oraison. A ses yeux, l'oraison était indispensable au salut, et elle ne cessait de la recommander. Mais elle la voulait simple, à la portée de tous, et engageait les novices à ne pas se perdre dans les sujets de haute spiritualité, inaccessibles à beaucoup d'intelligences et qui les fatiguent au lieu d'aider à leur ascension. Tout lui paraissait une occasion de réflexions saintes et d'élévations. Chaque fait , chaque événement lui fournissait des images et
des impressions qui devenaient les éléments de son oraison ; elle marchait dans la vie à la lueur de l'Évangile , interprétait tout dans son sens , retrouvait partout les paraboles du Sauveur , et à la suite du divin maître prenait tout ce qui frappe la vue , tout ce qui se passe ici-bas comme l'image et l'expression du monde supérieur. Dans les villes, elle rencontrait à chaque pas le Lazare à la porte du mauvais riche, l'enfant prodigue qui dévore sa substance dans le désordre , la vierge folle qui laisse éteindre sa lumière , et la campagne offrait sans cesse à sa méditation le figuier aride, l'oiseau qui emporte et le vent qui dessèche la semence, l'ivraie croissant- avec le froment, la moisson qui attend les ouvriers , le grain à peine visible promettant un grand arbre, et l'agneau égaré que poursuit le bon pasteur.
, « Pour arriver à la perfectioti , dit une Hospita- « lière. M"*" de Melun faisait les deux démarches <( que saint Augustin exige dans sa règle , qui (c sont de sortir de soi-même et de s'approcher de (c Dieu. Elle lui était si parfaitement unie, que « nulle occupation ne pouvait la distraire, et si « quelquefois elle sortait de sa présence, elle y « rentrait par un petit rctuur qui la mettait dans
« le recueillement , le regardant continuellement « en toutes choses. Les afflictions , les incommo- « dites , les voyages , tout cela n'était pas capable « de la désoccuper de Dieu. Elle vivait comme « s'il n'y eût eu que lui et elle au monde , ayant « mis toutes les créatures sous ses pieds , croyant « fermement que tout ce qui n'est pas Dieu n'est « rien et n'est point capable d'amuser un chré- <( tien , dont le cœur est si vaste , que nul autre « objet que Dieu ne peut remplir sa capacité. »
Une autre religieuse , qui avait été la dépositaire de tous ses secrets ;, disait d'elle : « Il faudrait « avoir les lumières du ciel pour faire le tableau <( de son cœur et pour découvrir les conduites in- (( térieures et extérieures de la grâce sur cette {< grande âme. Je me la représente comme un « modèle parfait d'une charité consommée. Elle « me paraissait toute pleine de l'amour de Dieu <( et comme un porte-Dieu. Elle aurait bien voulu « le répandre, cet amour, et le communiquer à (' tous les cœurs. Sa volonté était si parfaitement « unie à celle du Créateur, qu'elle n'avait que lui (' devant les yeux. Toutes les créatures étaient u comme autant de miroirs où elle voyait Dieu, <( autant de degrés pour monter à lui.
« Les créature?, disait-elle, peuvent bien nous « porter à Dieu par la connaissance que nous a avons de leur perfection; mais néanmoins la « lumière qu'on en tire est si obscure et si trom- (( peuse, que, si Ton n'est bien sur ses gardes, elles « nous font prendre le change et nous arrêtent à « elles-mêmes, nous détournent de Dieu au lieu a de nous y conduire. »
Cette foi si vive , si ardente , était pleine de lumière et de sagesse ; M"" de Melun fuyait comme un grand mal l'apparence du plus petit péché , mais elle ne se laissait pas agiter par de vains scrupules ; elle blâmait ces consciences qui se font un tourment de leur recherche de la perfection, qui ne voient en Dieu que le maître et jamais le père , ont plus peur de ses vengeances que confiance en sa miséricorde. A ses yeux les scrupules '. exagérés étaient des tentations qu'il fallait repousser , puisque les inquiétudes et la tristesse qu'ils inspirent portent atteinte à la liberté et au courage dont l'âme a besoin pour faire le bien. Elle voulait que les religieuses fussent en garde contre les visions, les extases, les révélations que les âmes exaltées acceptent trop facilement. « Les « désirer, disait- elle, c'est une grande faiblesse.
« une curiosité blâmable , une espèce d'injure « que l'on fait à Dieu, comme s'il n'avait pas (( suffisamment pourvu aux besoins de ses enfants <c en leur donnant la foi. La foi, c'est la voie la « plus sûre , le partage et la vie des âmes justes « sur la terre. La vision est réservée aux bienheu- (( reux dans le ciel. Il faut bien éprouver les es- « prits et examiner d'où ils viennent et où ils ten- « dent ; les voies communes sont toujours les plus « sûres, parce qu'elles sont moins sujettes à la « vanité, à l'erreur, à la tromperie du diable. Un « seul acte de vertu pratiqué selon l'esprit de « l'Évangile vaut mieux que cent révélations; il « n'y a que celles que l'Église nous propose qui « soient indubitables et que nous soyons obligés <( de croire. »
Elle conseillait de s'adresser à un directeur vertueux, éclairé, sobre dans ses paroles, prudent dans la conduite des âmes et sans indulgence pour les singularités ; elle ne comprenait pas ce besoin de directeur extraordinaire et la manie de certaines personnes de conférer à toute heure et avec tout ecclésiastique de l'état de leur conscience. Mais elle tenait surtout à défendre les religieuses de Baugé des défauts trop communs aux âmes les
plus détachées d'elles-mêmes, et dont un amour exclusif et aveugle pour l'ordre auquel on appartient, a si souvent fait des vertus; elle les mettait en garde contre l'ambition que Ton applique sans scrupule et sans frein à la prospérité et aux succès de sa congrégation ; contre la cupidité qu'on tolère, d'autant plus que, pauvre soimême , on ne désire que la fortune de son couvent; contre le luxe dont on se dépouille pour en revêtir sa maison , et contre l'orgueil qui , chassé de votre personne , se réfugie dans votre communauté. Elle dit un jour à la supérieure qu'elle demandait à Dieu trois choses pour l'Hôtel-Dieu de Baugé :
1° Que la communauté ne possédât jamais de greands biens temporels ;
2° Qu'elle n'eût jamais de luxe dans les bàti- • ments ;
3° Qu'elle ne fût jamais composée d'un trop grand nombre de religieuses.
La fortune lui paraissait aussi lourde à porter pour un ordre religieux que pour les individus; elle- la repoussait comme un dangereux attrait, offert aux fausses vocations, comme le chemin qui conduit ordinairement au relâchement et à la
décadence. Elle désirait pour sa petite société les mêmes vertus que pour chacun de ses membres , et craignait que le trop grand nombre n'introduisît Tesprit du monde dans la solitude, ne rendît plus difficile la surveillance mutuelle et ne fît dégénérer la famille. Quand il se présentait une postulante , elle se préoccupait beaucoup plus de sa vocation que de ses biens. « Devons-nous donc, disait- elle à cette occasion, marchander l'entrée d'une novice comme autrefois on marchandait les esclaves? Pour la maison, qui a fait vœu de pauvreté , l'admission d'une âme pure dont le dévouement est sans limites et la prière toutepuissante , est une meilleure fortune que les plus riches dots , et quand la prévoyance a pourvu aux engagements nécessaires , il ne faut plus écouter que les conseils du plus complet désintéressement. » Mais ce qu'elle ne se lassait jamais de recommander à ses sœurs , c'était une grande affection les unes pour les autres ; elle revenait toujours sur ce point, et comme elle avait coutume de faire à pied le pèlerinage de Notre- Dame de Saumur presque chaque année, en y attachant un vœu spécial , elle y alla pendant l'été de lG7f) pour demander à Dieu, par l'intermé-
diaire de sa divine Mère , que la grâce de l'union , de la paix et de la concorde , qui régnait alors parmi ses filles, persévérât toujours dans son hôpital. Et, comme expression de ce vœu, elle présenta à la sainte Vierge une offrande composée d'autant de cœurs en argent qu'il y avait alors d'Hospitalières àBaugé, enQn qu'elles ne formassent qu'une âme par l'unanimité de leur foi, de leur obéissance et de leur charité. Enfin, pour bien pénétrer ses HospitaUères de la nécessité d'obéir à leurs règles, elle les leur lisait souvent, les commentait et insistait surtout sur le chapitre qui ordonne le silence. « Le silence, leur disait- <( elle, est l'ange gardien de l'esprit intérieur et « le tem.ps auquel Jésus -Christ parle au cœur de (( ses épouses. »
Chacun de ses conseils était reçu avec une attention et un respect qui les gravaient à jamais 'dans l'âme de ses compagnes et de ses élèves. Ses paroles semblaient dictées par l'Esprit- Saint, et dans les derniers temps surtout elles avaient quelque chose de l'inspiration. Silencieuse sur les affaires et les intérêts du monde, paraissant ignorante et étrangère aux conversations humaines et fuyant tout ce qui pouvait prêter à l'éclat de
son esprit, M"" de Melun était d'une admirable éloquence quand elle parlait de Dieu. Aucune prédication ne surpassait ses discours; elle vous entraînait loin de la terre et des faiblesses humaines ; elle obtenait ainsi des personnes qui l'entendaient d'immenses aumônes et d'héroïques sacrifices, et en la quittant on disait qu'il était impossible de résister à la grâce du Saint-Esprit qui parlait par sa bouche.
(( Elle avait, dit une de ses amies, des senti- « ments si élevés au-dessus de la nature, que ses (( discours me jetaient quelquefois dans le dernier " étonnement , la regardant comme une personne <( de l'autre monde qui n'aurait point été sujette à « un corps, et qui étant toute dans le ciel ne savait « plus parler le langage de la terre. » Il semblait même que Dieu lui eût quelquefois donné une perspicacité surnaturelle, et qu'il y eût dans ses conseils comme un pressentiment de l'avenir. Une personne digne de foi a raconté après sa mort le fait suivant : « Le récit qu'on m'avait fait des rares « vertus de la princesse d'Épinoy m'ayant donné « beaucoup de vénération pour sa personne et une (( singulière estime pour son mérite, j'allai exprès (( à Baugé pour la connaître. Elle me reçut avec
<( beaucoup de cordialité et un visage ouvert qui « m'inspira en même temps du respect et de la « confiance. Après l'avoir saluée, elle me tira à « l'écart et me dit : « Que faites-vous ici, Mademoi- <( selle, vous devriez être dans l'hôpital de votre (' ville ; Dieu veut que vous alliez servir les pau- « vres. » Je fus extrêmement surprise de cette " parole. Je lui répondis qu'il était vrai que depuis (( deux mois j'en avais eu la pensée, mais que la « répugnance que j'avais à cet emploi, jointe à « une très grande infirmité telle que les médecins « ne me donnaient pas trois mois à vivre , me faite sait appréhender que cette pensée ne fût une « tentation du démon ,. qui voulait me faire entre- « prendre témérairement une chose qui en toutes « manières était au-dessus de mes forces ; car (( l'hôpital n'avait pour tout bien que 12 livres de « rente, sans logement et sans meubles. M"* de . « Melun me répondit avec assurance : « Ne laissez « pas de vous mettre dan? cet hôpital , soyez per- « suadée que Dieu, voulant cette œuvre de votre « fidéUté, pourvoira à tous vos besoins en vous « donnant du bien et en vous envoyant des com- « pagnes capables de vous aider. » Ces paroles <■' m'encouragèrent à entreprendre la chose, qui
« a depuis réussi, contre toute apparence, ainsi <( qu'elle me l'avait prédit. »
Mais à mesure qu'elle s'élevait au-dessus de la nature humaine, son humilité croissait avec ses mérites ; plus elle grandissait aux yeux de Dieu et des hommes, plus elle cherchait à se cacher et à s'amoindrir. Rien n'égalait la mauvaise opinion qu'elle avait d'elle-même. Le 14 janvier 1673 , elle écrivait à son directeur que son cœur était toujours lâche et plein de misère. « Oui, mon Père, « ajoutait-elle , je suis digne de compassion de me « voir dans de si belles occasions de faire le bien , « et d'être si infidèle à Dieu. »
Dans une autre lettre, elle lui disait : « Oserais-je (( vous dire mes misères : je ne saurais, sans rou- « gir, me voir toujours si lâche, et nos chères « sœurs faire des progrès admirables dans la per- « fection. Je suis dans une confusion étrange de (( sentir mon pauvre cœur si glacé au milieu des (( flammes dont les cœurs de nos sœurs brûlent du « divin amour. »
Elle répétait souvent : « Quand tu ne seras plus « rien , tu seras tout ; tu trouveras la vie dans la « mort, la douceur dans l'amertume, et Dieu dans « le néant. Il faut que le sentiment de notre bas-
« sesse, de notre indignité et de notre incapacité (( pour les bonnes choses, nous porte à ne rien <' dire, à ne rien faire, à ne rien penser qui nous « éloigne tant soit peu de Jésus-Christ, le modèle « et le vrai centre des humbles. »
Aussi elle refusait tout ce qui semblait un honneur, ne voulut jamais accepter le titre de fondatrice de l'hôpital deBaugé, que, suivant l'exemple de la ville, les rehgieuses lui avaient donné, prenait dans la Congrégation le rang de novice , et ne tarissait point sur son mépris pour les grandeurs. « Il est presque impossible , disait-elle, que " les grands se sauvent à la cour ; c'est pourquoi « je me suis retirée pour venir dans un hôpital , a afin d'y vivre comme de Dieu seul et de ses « pauvres que j'ai l'honneur de servir. Que les « grands du monde me font compassion au miUeu « de leurs grandeurs ! je les considère comme de « véritables malheureux, parce que tout semble « contribuer à leur perte et presque rien à leur <( salut.
« Les grands seigneurs sont particulièrement à « plaindre de ce que , pour être bien venu auprès « d'eux, il faut toujours les flatter ; personne n'ose « leur dire la vérité ni les avertir de leurs devoirs.
(( Que les voies de Dieu sont différentes de celles « des hommes ! les petits veulent devenir grands , « et Dieu, qui est la grandeur même, s'est fait si (( petit! »
Elle aussi cherchait à se faire petite et à ensevehr dans l'ombre et le silence chacune de ses bonnes œuvres ; elle ne payait ostensiblement à l'hôpital qu'une pension modique et versait dans le tronc des pauvres des sommes considérables , et , tant qu'elle le put , elle faisait mettre ses lettres de change au nom d'une autre personne. Un ancien domestique de son frère, passant par Baugé, vint la voir, et, la trouvant occupée à balayer les salles, lui demanda à parler à l'abbesse du couvent. c( Comment s'appelle l'abbesse que vous voulez voir? lui dit M"" de Melun. — La princesse d'Épinoy, » lui répondit-il. Alors, lui montrant son balai : « Voilà, lui dit-elle en riant, la crosse de l'abbesse que vous cherchez. »
Un homme d'une grande position et d'un grand mérite raconte en ces termes la première entrevue qu'il eut avec elle : « Des affaires m' ayant conduit " à Baugé , je crus que la charité me faisait un de- « voir de visiter les pauvres. Je me rendis dans « cet esprit à l'Hùtel-Dieu, où je m'appliquai d'à-
« bord à consoler les malades. Je rencontrai dans « les salles une personne qui m'était inconnue. « Je l'aborde et lui parle. Sa taille médiocre , son « anéantissement , ses habits , qui étaient plus « pauvres et plus simples que ceux de la moindre « hospitalière , voilèrent si fort mes yeux, que ni « la majesté que la main de Dieu avait répandue « sur son visage, ni TEsprit-Saint qui parlait par « sa bouche avec une onction toute divine, ne (( purent me la faire distinguer d'une simple ser- « vante. Je lui demandai des nouvelles de l'hôpi- « tal et des pauvres d'une manière que je croyais « proportionnée à son esprit et à l'état où je la « voyais, et, après m'avoir répondu, elle m'en- « tretint de la pauvreté de la maison , des défauts « inséparables de l'administration des hôpitaux, « de la nécessité d'y bâtir et d'ajouter six lits aux «. anciens , et me pria de faire un plan de bâtice ment tel que je le croyais nécessaire et facile « à exécuter. Cette proposition me surprit. « Vous « vous trompez, ma sœur, lui dis-je, en vous « adressant à un homme qui a très peu de lu- « mières; consultez la princesse d'Épinoy, fonda- « trice de votre hôpital. Il ne peut rien manquer « à une maison qui est honorée de sa protection
« et de sa conduite. — Cette dame dont vous parce lez, Monsieur, répliqua-t-elle avec chaleur, « n'est pas ce qu'on pense ; elle fait très peu de « bien à la maison. »
« Cette réponse m' ayant extrêmement surpris, « je crus devoir faire une réprimande sérieuse à (( cette sœur de la liberté qu'elle prenait de parler « à un étranger contre une personne que Ton esti- (( mait sainte. Elle reçut ma correction avec une « profonde humilité, et me répliqua qu'elle croyait « être obligée de désabuser le monde et de dire (' que, si la princesse avait quelque réputation , elle « la croyait trompeuse et ses lumières très bor- (' nées. Ses réponses, quoique très fortes, m'enga- « gèrent à rompre la conversation et à demander , « tout en colère, la supérieure ; elle la fît avertir et « revint avec elle. Je lui portai mes plaintes sur (( les discours que m'avait tenus cette sœur contre « M"" d'Épinoy. Mais la supérieure me répondit « de manière que je me retirai fort mal édifié de (( l'une et de l'autre. En m'en retournant, je fis « la rencontre d'un ecclésiastique fort éclairé , je « lui contai mon aventure , et lui ayant fait le (( portrait de la servante , le détail de notre con- « versation et de la mauvaise opinion que j'en
« avais conçue, il se prit à rire et me dit: « C'est « à la princesse d'Ëpinoy que vous avez parlé. )> Je « m'en allai tout confus et tout mortifié, et l'année « suivante, retournant à Baugé, je lui fis amende « honorable. Elle me reçut avec une bonté et une « douceur au delà de toute expression, et me « demanda en grâce d'ensevelir notre entretien « dans le silence ; ce que j'ai fait tant qu'elle a « vécu. »
Une autre fois, Jeanne de Bourbon, abbesse de Fontevrault, attirée par la réputation de M"^ de Melun, vint la voir, et, en arrivant, eut grande peine à la découvrir au milieu des religieuses et des pauvres, tant elle se tenait cachée. Anne voulut lui rendre sa visite. Elle arriva cà l'abbaye en si pauvre équipage, que, lorsqu'elle demanda à voir l'abbesse, la tourière lui dit en riant qu'on ne donnait pas à Madame la peine de venir pour des personnes de la sorte , qu'elle eût à dire ce qu'elle voulait, et, lui montrant le parloir, elle lui fît signe qu'elle trouverait là des religieuses pour l'écouter. Anne entra sans mot dire ; une des religieuses qui la connaissait se hâta de faire prévenir l'abbesse, qui la reçut avec les plus grandes marques d'affection et de respect.
Une aulre supérieure d'un couvent voisin, étant fort impatiente de la voir, avait supplié une personne de ses amies de lui faire faire connaissance avec elle. Anne s'y laissa conduire ; lorsqu'elle entra, vêtue comme à son ordinaire, la supérieure demanda à la demoiselle qui l'accompagnait quelle était cette petite paysanne qu'elle avait amenée. « Eh quoi! Madame, lui cria celle-ci, est-ce ainsi « que vous traitez la princesse d'Épinoy , qui par (( une complaisance extrême a bien voulu venir « vous voir? » A ces mots, l'abbesse se confondit en excuses; mais ]\P de Melun, toute joyeuse, la rassura en lui disant avec vérité que rien n'aurait pu lui faire plus de plaisir que sa réception.
(( Dieu voulait dépouiller cette âme , dit la sœur « Roseau , jusqu'à la moindre racine du vieil « homme pour la revêtir du nouveau , en ne lui « laissant rien en propre. Car, dès le moment « qu'elle se donna à son service dans la maison « des pauvres, elle fit à Dieu une consécration en- « tière et parfaite de tout elle-même, et, par un « saint mépris, elle foula aux pieds toutes les « grandeurs de la terre et la haute fortune qu'elle (( pouvait espérer. dans le siècle, pour embrasser « la pauvreté , l'abjection et la croix de Jésus-
« Christ , qu'elle regardait comme une haute for- « tune. »
Malgré tous ses efforts pour être oubliée, les hommages et les témoignages de confiance pénétraient du dehors dans son hôpital; on venait prendre ses conseils de tous côtés, et chercher de loin son avis sur la meilleure manière d'organiser et défaire marcher les institutions charitables; on lui écrivait d'une multitude de villes pour qu'elle vînt fonder ou réformer les hôpitaux. Saumur voulut placer son Hôtel-Dieu sous sa direction, les chanoinesses de Mons lui firent demandej" avec instances de venir reprendre sa place au chapitre et de se mettre à la tête de toutes leurs œuvres. La duchesse de Richelieu la supplia de se charger de l'administration de l'hôpital de Chinon, suffisamment doté , mais où les pauvres n'étaient pas bien, parce qu'ils n'avaient "pas de sœurs. A toutes ces demandes M"" de Melun répondait par l'offre de ses conseils et de ses services, et cherchait à faire fructifier toutes les bonnes intentions qu'on lui exprimait. Sa correspondance et sa parole redoublaient le zèle des plus dévoués et donnaient du courage aux plus timides : jusqu'au dernier moment elle travailla à jeter partout autour d'elle
des semences de charité, et quiconque venait la consulter emportait de sa conversation quelque pensée utile, quelque nouveau point de vue sur la science de faire le bien. D'une idée vague et incertaine qu'on lui apportait, son expérience tirait une œuvre pratique , et là où les plus habiles n'apercevaient que difficidtés et obstacles son œil exercé découvrait des ressources infinies et des moyens infaillibles de succès. Peu de mois avant sa mort, elle s'occupait de la fondation d'un hospice au Lude et en faisait la proposition à Monseigneur l'évêque d'Angers, qui s'étonnait avec admiration de la voir encore songer à la maladie des autres, lorsqu'elle était elle-même à la veille de mourir.
La ville de Baugé était fîère de la posséder, et se sentait forte à l'ombre de ses vertus. Partout où elle passait, on l'accueillait avec enthousiasme; il sufhsait de l'avoir vue une fois pour l'aimer. « J'a- « vais tant de respect et d'amour pour M"" de Me- (' lun , disait une personne qui la voyait quelque- « fois, qu'avec du pain et de l'eau, je l'aurais « suivie jusqu'à l'autre bout du monde. » Les pauvres surtout, que l'on accuse souvent d'ingratitude et d'injustice, n'étaient ni ingrats ni injustes
envers elle ; ils la regardaient comme leur fortune et leur protection et la représentation vivante de la Providence ; son nom était toujours dans leurs prières; s'ils étaient en proie au découragement ou à la souffrance, sa- présence suspendait leurs plaintes et leurs douleurs, et dès qu'elle s'approchait de leur lit ou entrait dans leurs maisons, ils se sentaient soulagés ; aussi , quand elle quittait la ville, ils se pressaient autour d'elle, cherchaient à baiser sa main , à obtenir d'elle un signe de tête ou une parole bienveillante, lui disaient adieu les larmes aux yeux, et la suppliaient de revenir bien vite et de ne pas laisser sans ressources et sans mère leur famille et leurs enfants. A son retour c'étaient des cris et des pleurs de joie, et lorsqu'elle traversait les campagnes, montée sur une ânesse (car elle ne voulait pas se servir d'équipage) pour aller en pèlerinage ou dans un monastère, ou quelquefois aussi quêter en faveur des malades, tous les pauvres réunis allaient à sa rencontre, se rangeaient sur son passage et lui criaient hosannah!
Mais à l'exemple da Christ, elle avait aussi sa croix. Toute sa vie n'avait été qu'un long et douloureux combat contre ses affections et ses pen-
chants ; sa mère , ses frères , dans leur attachement pour elle, l'avaient exposée à de pénibles luttes. Ses perpétuelles maladies la privaient de la plus douce consolation, le service de Dieu et des pauvres.
Comme toutes les saintes âmes, elle éprouvait des sécheresses, des peines intérieures si vives, qu'il lui échappait quelquefois de s'écrier qu'elle avait un intérieur de fer, et que le Ciel était de bronze pour elle. Elle se sentait alors comme abandonnée de Dieu, toute consolation se retirait d'elle, et son cœur était exilé dans une terre aride et sans rosée ; souvent des personnes à qui elle avait fait beaucoup de bien répondaient à ses bienfaits par des outrages ; puis elle rencontrait dans ses affaires , dans celles de la communauté , d'immenses contrariétés, car le bien ne manque jamais d'ennemis. Anne, comme on l'a vu, avait reçu de la nature tout ce qui rend vulnérable aux chagrins , aux injures, aux obstacles; elle avait une de ces âmes tendres qui se prennent vivement à toutes les affections , un caractère haut, impatient, que les difficultés irritent, que révolte l'injustice; et cependant jamais elle ne se montrait plus sereine, plus douce, plus patiente, plus résignée qu'à
l'heure de l'épreuve. Dès les premières années de sa vie eUe s'était déclaré la guerre, avait lutté contre sa nature , et l'avait vaincue ; mais ses victoires laissaient toujours des blessures saignantes.
Les âmes véritablement chrétiennes sont destinées à l'imitation de Jésus-Christ, et participent en quelque sorte aux impressions que ressentait l'Homme -Dieu aux jours de son passage dans ce monde ; pendant que dans leur partie supérieure il y a quelque chose de la sérénité et de l'immuable bonheur du ciel, l'inférieure, celle qui est le plus près de la terre , n'échappe pas aux douleurs, aux tristesses qu'éprouvait ici -bas l'humanité divine. Elles souffrent comme le Sauveur dans leurs affections , dans leur réputation , dans leur vie matérielle et morale; comme lui, elles pleurent , se sentent abandonnées et sont tristes jusqu'à la mort; elles montent avec lui au Thabor et sur le Calvaire.
Toute la vie d'Anne de Melun n'a été que la lutte et le contraste de ces deux sentiments; personne plus qu'elle ne participait à la fois aux joies célestes et aux douleurs humaines ; personne n'avait plus de bonheur dans ses peines et de satis-
factions mêlées à ses douleurs. Elle avait pris pour devise ces deux vers :
Bon courage, mon cœur, souffre et prends patience, Aime ce qui t'aigrit et garde le silence;
en sorte qu'au dehors l'affliction ne paraissait pas ; quand il lui arrivait la plus triste nouvelle , elle répondait : Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! et souvent cette bénédiction était une victoire remportée contre un grand chagrin.
Elle avait coutume de dire (( que huit jours de « souffrances et de peines intérieures avançaient (( plus une âme vers Dieu qu'une année de dou- « ceurs et de consolations spirituelles , et que l'âme (( sortait de cet état de croix, de ténèbres et de « mort, à peu près comme Jésus-Christ sortit de (( son tombeau, pour ressusciter glorieux et mener « une vie nouvelle et divine » .
Et comme une de ses amies témoignait du mécontentement contre des personnes qui lui avaient de grandes obligations, et lui écrivaient des lettres injurieuses : « Oh! ma fille, lui disait -elle, je vois <( bien que vous ne savez pas le prix de ces occa- « sions; ce sont -là des morceaux d'apôtres, je les « préfère à un royaume. » Elle lisait ces lettres avec joie et y répondait avec tendresse et recon-
naissance. Mais il lui faUait quelquefois de grands efforts pour surmonter les mouvements de sa nature ; elle n'y arrivait pas toujours du premier pas , et dans les dernières années de sa vie aucun événement ne la mit à une plus rude épreuve que la séparation de la sœur Roseau.
La sœur Roseau était cette jeune Flamande que M"" de Melun avait prise avec elle dans un de ses voyages, qui l'avait accompagnée pendant tout le temps de son séjour à Paris et qu'elle avait amenée à l'hôpital de Baugé. M"« Roseau y avait fait son noviciat, et comme elle était sans fortune, Anne s'était engagée à payer sa dot. Douce, pieuse,' charitable , eUe était devenue son amie la plus intime, sa compagne inséparable, la confidente de ses plus secrètes pensées; elle partageait ses chagrins, ses joies, ses travaux et ses peines. M"« de Melun l'aimait comme sa fîUe, et l'avait toujours traitée comme telle, l'instruisant dans la science du bien, la soignant dans ses maladies, l'initiant à tous les devoirs de sa sainte profession. La sœur Roseau répondait à cette adoption avec toute l'ardeur d'une respectueuse reconnaissance et d'un entier dévouement, et ces deux âmes semblaient inséparables.
Anne se laissait aller sans scrupule à cette amitié sainte qui grandissait au service des pauvres et à l'ombre de l'autel. Elle était heureuse de léguer à son hôpital une si bonne religieuse et se flattait de mourir entre ses bras. Au moment où tout était désespéré à Beaufort , elle avait fait demander la sœur Roseau comme un auxiliaire digne de l'œuvre ; la communauté de Baugé , dont elle était l'exemple et l'espérance , ne l'avait cédée que pour quelques jours ; mais elle ne devait plus revenir. Au milieu des difficultés et des peines qui assaillaient la nouvelle fondation, elle entendit une voix intérieure qui lui disait que Beaufort avait besoin d'elle , et qu'elle devait tout lui sacrifier, jusqu'à l'attachement qu'elle portait à sa protectrice; et au moment du retour elle alla se jeter aux genoux de M"° de Melun, lui déclara qu'elle était décidée à se faire religieuse à Beaufort, et la supplia d'approuver le dessein que Dieu lui avait inspiré.
La bonne princesse, tout habituée qu'elle était aux sacrifices , ne put , au premier moment , se résigner. Cette résolution inattendue la frappa comme un coup de foudre, et elle mit tout en œuvre pour la combattre. Elle la présenta à la
sainte fille comme une tentation, lui rappela ses engagements envers l'hôpital de Baugé, tous les liens de devoir, d'affection, de reconnaissance qui l'attachaient à cette maison, où sa vocation avait été accueillie et développée ; et comme elle la trouvait inébranlable, elle alla jusqu'à lui reprocher son ingratitude et la menacer de l'abandonner. Jamais elle n'avait paru si émue ni si troublée, et sou chagrin était si profond , que chacun pressait la sœur Roseau de renoncer à son projet. Tout fut inutile. Dans une dernière entrevue elle dit à M"^ de Melun : <( Il y a longtemps que je m'aperce çois que je vous aime trop ; il est nécessaire que « je m'éloigne de vous; vous êtes un obstacle à « ma perfection, et j'en suis peut-être un à la « vôtre, voilà ce qui m'obligea vous quitter. »
« Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , « répondit-elle à ceux qui lui conseillaient de reve- « nir à Baugé, et j'espère de sa bonté qu'il fera, (( connaître sa volonté à M"^ de Melun. Elle con- (' naît le fond de mon cœur, et elle peut juger de « ma vocation par la violence extrême que je me « fais pour la suivre. » L'évêque d'Angers, que M"'' de Melun avait prié d'examiner sa vocation , y reconnut l'inspiration d'en haut et l'encouragea à
persévérer. Elle prononça ses vœux à Beaufort, pendant que sa bienfaitrice était à Laval.
En apprenant qne tout était accompli , Anne reconnut la volonté de la Providence et lui demanda pardon de sa résistance; elle oublia l'amertume de la séparation et paya les mille écus qu'elle avait destinés à la dot de la sœur Roseau. C'était le dernier lien qui l'attachait à la terre , voilà pourquoi il fut si pénible à briser. Famille, patrie, elle avait tout quitté ; une seule affection lui restait , la meilleure et la plus sainte, l'affection de la mère pour sa fille, de la supérieure pour ses religieuses, de la bienfaitrice pour sa protégée. Elle se la vit enlever non par la mort, mais par un coup qu'elle n'attendait pas ; elle pleura , se soumit et finit par se réjouir de n'avoir plus aucun sacrifice à faire.
Elle fut aussi fort affligée de la mort de Marthe de la Beauce, qui , en 167G , finit après trois jours de maladie une vie consacrée tout entière au bien. Sa mort fut douce comme sa vie. Malgré de cruelles souffrances, son visage resta serein, sa parole gaie, son sourire aimable. Elle parut s'endormir dans le repos du Seigneur, après avoir veillé soixantequatorze ans pour les pauvres. La communauté qu'elle soutenait de son humeur toujours franche,
qu'elle édifiait de sa foi naïve et qu'elle égayait de ses saillies , la regretta comme une des meilleures et plus anciennes religieuses. La ville n'oublia pas qu'elle avait porté à la sueur de son front la première pierre sur laquelle s'élevait l'hôpital, et les pauvres la vénérèrent comme une sainte. Aujourd'hui son nom est encore en grande vénération dans l'Anjou ; il est toujours associé à celui de M"^ de Melun , et leurs deux images , placées dans les salles de l'hôpital, semblent encore protéger cette maison qu'elles ont bâtie et ces pauvres qu'elles ont tant aimés.
Anne éprouva jusqu'à la fin des inquiétudes et des chagrins du côté de sa famille. Un de ses frères, le marquis de Richebourg, qui défendait Valenciennes pour le roi d'Espagne , y fut blessé , et ne put empêcher la prise de cette ville. Un autre , qui était venu à La Flèche pour faire entrer ses deux fils au collège royal, fut obligé d'y renoncer à cause de leur extrême jeunesse; il les confia à sa sœur. Peu de temps après, Anne, qui les entourait de tous les soins maternels , eut le chagrin de les ramener à leur père, parce que tous les deux furent gravement malades. Elle souffrit beaucoup de tous ces événements , et sa
santé chancelante allait s' affaiblissant tous les jours.
La mort du prince d'Épinoy, arrivée le 19 février 1679 , .fut comme le dernier coup qui acheva de l'abattre. Un service solennel fut célébré dans la chapelle de Thôpital pour l'ûme du prince, et les habitants y voulurent faire prononcer son oraison funèbre. Anne ne permit pas qu'on fît allusion aux grandeurs de sa famille, elle écarta tous ces vains ornements qui j^ortent jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant; mais l'orateur, pour exalter celui dont il devait faire l'éloge, n'avait pas besoin d'évoquer les souvenirs du monde; il lui suffisait de rappeler son passage à Saumur , à La Flèche , à Baugé , lorsque , caché sous un nom obscur, il accompagnait sa sœur et travaillait de ses mains aux murs de l'hôpital.