SOUVENIRS LAISSES EN AX.IOD PAR MADEUOISELLK DE MELUN
L'Anjou tout entier s'associa au deuil et à la douleur de l'hôpital de Baugé. M'"" de Melun y était connue partout; il n'y avait pas une ville qui ne se souvînt de ses vertus et de sa charité. Saumur avait vu et admiré ses premiers pas vers la solitude ; La Flèche son noviciat auprès des malades; Beaufort lui devait son hôpital; tous les monastères se rappelaient l'édification de ses visites, et les moindres villages l'avaient vue apparaître les jours de famine, apportant le pain et l'argent qui leur manquaient. Longtemps dans toute la province, quand on avait besoin d'être secouru ou consolé , on s'apercevait que la bonne princesse n'était plus là.
Le temps, qui a entraîné avec lui tant d'illustrations et de grands souvenirs , n'a rien pu contre cette chère mémoire ; son nom est encore prononcé avec respect dans toutes les parties de l'Anjou, et elle a une belle place dans son histoire. Mais à Baugé, sa ville de préférence et d'adoption , on parle encore aujourd'hui de M"" de Melun comme si elle venait de mourir. Tout est plein de son souvenir comme de ses bienfaits. L'hôpital est tel qu'elle l'a fait bâtir ; on voit son chemin de croix , la grange qu'elle appelait l'étable de Bethléhem, l'enclos où elle se promenait, le tabernacle qu'on lui reprochait d'avoir acheté trop cher ; et la statuette de la sainte Yierge est encore debout devant sa place au chœur. Dans l'intérieur de la maison on retrouve partout son image, au chapitre , aux salles ; au réfectoire , comme chanoinesse à l'âge de quinze ans; au parloir, apprenant à lire à sa nièce sous la figure de sainte Anne ; à la pharmacie, donnant l'aumône à un pauvre, sous le costume d'une hospitalière.
Les religieuses, à chaque instant, répètent une de ses paroles, rappellent un de ses actes et paraissent obéir à sa voix. On la croirait leur supérieure, et si vous interrogez les pauvres malades,
ils vous diront qu'ils doivent leur maison et les soins qu'ils y reçoivent à M"' de Melun.
Le 26 novembre 1850, c'était grande fête à Baugé; toute la ville était en mouvement et en joie. On célébrait pour la deuxième fois l'anniversaire séculaire de la fondation de l'hôpital. Monseigneur l'évêque d'Angers était venu présider à la cérémonie, et le panégyrique de la fondatrice fut prononcé du haut de la chaire chrétienne dans la chapelle où elle avait si souvent prié. Le nom de M"® de Melun se trouvait sur toutes les lèvres , son souvenir dans tous les cœurs. On racontait sa naissance, son arrivée à Baugé, le salut de la ville, les œuvres sorties de ses mains comme des choses qui s'étaient passées hier. La bienveillance universelle accueillait en compatriote et en ami l'héritier de son nom , qui entrait dans la ville pour la première fois. La population tout entière semblait se réjouir d'un service qu'on venait de lui rendre. Elle avait compris qu'aujourd'hui, comme au wif siècle. M"'' de Melun était pour le pays de son adoption une protectrice et un ange gardien.
Le jour où elle quitte ce monde, une âme comme la sienne n'a plus rien à attendre de la terre ; Dieu
seul se charge de la récompenser. Mais toute morte qu'elle est, M"" de Melun peut encore beaucoup pour ceux qu'elle a aimés. Sa sainteté est leur sauvegarde; sa charité, le salut de leurs pauvres. Sa gloire même les honore, et les hommages qu'ils lui rendent deviennent pour eux des titres à l'estime et à la considération publique ; car il est glorieux pour une ville de rester fidèle , à travers les siècles, au souvenir du bien qu'on lui a fait et d'entourer d'honneurs et de reconnaissance ceux qui ont vécu comme ceux qui sont morts pour elle.
Il est encore une action plus directe , des manifestations plus éclatantes qui suivent la mort des justes , les entourent d'une auréole de sainteté et attirent à leurs tombeaux de pieuses visites et d'ardentes supplications.
La vie si pure, la réputation si édifiante de M"° de Melun durent inspirer à ceux qui l'avaient connue ou qui avaient entendu parler de ses vertus, une extrême confiance en son intercession : aussi beaucoup de personnes qui s'étaient recommandées à ses prières pendant sa vie, l'ont invoquée après sa mort, et l'on rapporte plus d'une souffrance soulagée, plus d'une guérison obtenue
par son entremise. Puisque Dieu ne cesse d'accorder des faveurs et des grâces à la prière de ses serviteurs et de ses servantes , dans ce monde ou dans l'autre, Anne l'a trop bien servi pour n'être pas puissante auprès de lui ; toutefois , aucune recherche n'a été faite , aucune enquête n'a été ordonnée à cet égard ; on dirait que la voix publique, ■ toujours si disposée à attribuer des prodiges à ceux qu'elle admire , a voulu respecter jusque dans le ciel l'humilité de M'" de Melun, son amour de l'oubli et du silence. Mais, à vrai dire , sa mémoire n'a pas besoin de miracles; ceux que l'on recueille auprès des tombeaux prêtent souvent à l'illusion , et l'Église , avec une sévérité qui appartient à un juge infaillible, rejette beaucoup de prodiges qu'accepte et que proclame l'opinion populaire. Ce qui ne trompe pas , ce qui ne fait jamais illusion, c'est la fidélité persévérante jusqu'à la fin non seulement aux préceptes, mais aux conseils de l'Évangile. Si le Seigneur a dit : Il y aura de faux prophètes qui feront des miracles, il n'y a pas de fausses vertus qui résistent à toutes les épreuves et durent une longue vie ; l'apparence de l'humilité ne se dérobe pas pendant quarante ans aux grandeurs et aux hommages du monde, et le
masque de la charité ne se porte pas jusqu'à la mort dans un hôpital.
M"° de Melun a été de ces Ames que du haut de la montagne Jésus -Christ a appelées bienheureuses , et qu'il fera passer à sa droite le jour où il Tiendra juger le monde.
Car elle a quitté pour lui père, mère, frères, sœurs ^ Elle a renoncé à elle-même pour le suivre * et porter sa croix ^
Entrée par la porte étroite, elle a pris la dernière place au festin ^, ne s'est inquiétée ni de son vêtement ni de sa nourriture , et , une fois la main à la charrue, n'a jamais regardé en arrière ■^.
Pauvre d'esprit , pure de cœur, douce, pacifique et miséricordieuse, elle a vendu tout son bien pour le distribuer aux pauvres, a appelé à sa table les indigents, les infirmes, les boiteux, les aveugles, sans jamais sonner la trompette devant ses aumônes, sans que sa main gauche pût savoir ce que sa main droite avait donné 'K Enfin elle a nourri Dieu quand il avait faim, l'a abreuvé quand il avait soif, a vêtu sa nudité, l'a visité dans sa ma-
1 s. Marc, X. — 2 S. Matth., xvi, — ^ S. Luc,xix.— '< Ibid.,x. — 5 S, Matlh., vet VI.
ladie ' , et si au dernier jour elle ne dit pas : Seigneur, j'ai prophétisé, j'ai chassé les démons, j'ai opéré beaucoup de prodiges en votre nom, elle pourra dire : Seigneur, j'ai fait la volonté de votre Père qui est dans les cieux - ! Voilà ses titres à la récompense céleste, voilà pourquoi l'Anjou l'appelle sainte.
1 s. Malth., XXV. — 2 Ibid., vu.