‹ Vie de Mlle de MelunChapitre 19 sur 20 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

CONCLDSION

Au dire de tous ses contemporains , personne ne quittait M"" de Melun, n'eût- on fait que l'entretenir un moment, sans emporter quelque bon et salutaire souvenir, un conseil, un exemple, une consolation, un secours. En disant adieu à cette figure à la fois si pleine de douceur et de majesté, en nous séparant de cette vie dont nous avons parcouru les phases diverses , de Mons à Baugé , du berceau à la tombe, que nous avons suivie au chœur de Sainte-Vautrude , dans les cabanes des pêcheurs d'Abbeville, à T Hôtel-Dieu de Baugé, à la cour de Louis XIV, à l'hospice de Beaufort, et que nous avons toujours vue occupée à faire le

bien, ne retirerons -nous de cette sainte intilhité qu'une stérile admiration? Ce serait, je ne crains pas de le dire, manquer à la mémoire de la pieuse Hospitalière et affliger son âme , si elle était dans un lieu où quelque chose pût affliger encore. Une si belle vie n'est pas faite seulement pour nous étonner , mais aussi pour nous instruire , et il en ressort pour le monde une grande leçon d'humilité, de patience et de charité. Qui oserait, en effet , s'enorguefllir du peu de choses qu'il a fait ici-bas , à côté de ces longues années si remplies de dévouement et de sacrifices? Qui serait satisfait de ses œuvres, en présence de deux hôpitaux élevés par une seule main et d'un service si continuel des pauvres? Qui pourrait se plaindre de quelques souffrances, de quelques jours de malaise, de quelque diminution de force, de position ou de bien-être, à la vue de tout ce que M"" de Melun a été chercher de privations , a abandonné de richesses et accepté avec joie de maladies et de souffrances? Quelle âme chrétienne ne se sentirait entraînée vers les pauvres et animée d'un désir infini de leur rendre le poids du jour plus léger, la destinée moins amère, après avoir reconnu par l'exemple de cette sainte femme quelles

délices Dieu fait trouver aux pieds du lit des pauvres malades, quelle douce joie dans les pleurs qu'on leur épargne , quel repos dans les fatigues supportées pour eux, et comme on apprend à l'hôpital à bien vivre et à bien mourir !

Mais M"° de Melun ne nous instruit pas seulement par ses vertus et ses œuvres ; il y a de magnifiques exemples, de beaux enseignements dans sa famille , dans ses contemporains , dans tout ce qui l'approche et l'entoure. Telle était à cette époque la vigueur de l'esprit chrétien, qu'on pouvait rencontrer dans la même famille, à côté d'une vie aussi exemplaire, une femme forte, une sainte fille, comme sa mère et sa sœur, et un homme capable , comme son frère , de descendre de son rang pour servir au nom de Dieu les maçons et les pauvres. Les monastères se peuplaient alors des personnes de la plus haute position et de la plus grande fortune. Les œuvres qui reparaissent de notre temps brillaient d'un incomparable éclat ; partout , à l'aide d'immenses sacrifices et dans de vastes proportions, s'organisaient les secours à domicile, la visite des malades et des prisonniers, les orphelinats , les ouvrbirs , les refuges pour le repentir, les souscriptions pour propager la foi par

les missions, et jusqu'aux associations pour la conversion des pécheurs. Des femmes du monde quittaient leurs maisons et leur bien-être, non pour donner aux pauvres une heure de leurs loisirs, mais pour s'enfermer des mois entiers dans un hôpital. Une seule association nourrissait pendant plusieurs années des provinces entières dévastées par la famine, la peste et la guerre, et des hôpitaux s'élevaient de toutes parts avec les seules ressources de la charité privée ' .

C'est que l'éducation était alors essentiellement et avant tout chrétienne; dès le berceau l'enfant était façonné à des pratiques sévères; on l'accoutumait au sérieux de la vie ; on lui demandait un respect et une obéissance qui ne ressemblent guère aux indulgences et aux familiarités de notre temps. Les caresses paternelles étaient des bénédictions, les réunions du soir une association de prières, et le repos des dernières années une méditation devant le crucifix , entre les affaires et la mort ; en un mot, au xvif siècle la foi était dans les idées , la piété dans les habitudes , la puissance dans les œuvres. Les hommes ne reléguaient pas

' Voir aux pièces justificatives.

Dieu dans les églises, ne lui comptaient pas d'une main avare quelques heures de la semaine ; il était mêlé à toutes les actions , à tous les moments de la vie.

Notre siècle est encore loin de là ; il commence ce que le xvn° semblait avoir achevé. Ses œuvres et sa foi sont naissantes, il n'y a pas encore dans la vie beaucoup de sacrifices et de prières , et on a grande peine à accorder à Dieu le jour qu'il s'est réservé pour nous soulager et nous bénir. De ce côté, nous pouvons faire de grands emprunts à ceux qui nous ont précédés. Au souvenir de ce qu'ils étaient, il y aurait imprudence à nous contenter de nos premiers pas et à prendre pour but du voyage la première borne du chemin; mais il serait plus mal encore de nous décourager en mesurant ce qui nous reste à gravir et la distance qui nous sépare du wif siècle ; car sur ces hauteurs d'où il nous domine, il ne lui a pas été donné de s'arrêter longtemps; il n'a pu y reposer sa vieillesse et en faire l'héritage de sa postérité. Avant la fin de sa carrière, l'humanité commençait à descendre ; il avait à peine disparu que déjà la France tournait le dos à la foi et se jetait dans l'incrédulité et l'indifférence. Notre temps, au

moins , s'est retourné du côté de la vérité et a les yeux fixés sur elle ; depuis le commencement du xix" siècle , il se fait dans notre pays un mouvement de retour et comme un travail de résurrection ; les ordres religieux renaissent de leurs cendres, la charité redevient féconde, une pensée chrétienne apparaît dans l'enseignement populaire , la religion commence à réparer ses pertes, à regagner un peu du terrain perdu, et si nous touchons encore au pied de la montagne, s'il nous faut beaucoup d'efforts et beaucoup de jours pour en atteindre le sommet, nous sommes en marche et nous montons.

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