QUELQUES MOTS
Si la femme dont je viens d'écrire ie nom en léte de cette page avait eu la pensée qu'un jour elle serait rangée parmi les gloires de la France, il est probable que je n'aurais pas aujoiu-d'hui à écrire sa vie. L'idée que la postérité la placerait parmi ses illustrations, aurait gêné ses allures si franches et si aimables; pour être mieux elle aurait cherché des modèles à imiter, et dès lors n'aurait plus été inimitable. Si elle avait pu croire que son siècle et la postérité prêtaient déjà l'oreille pour écouter ses paroles, et étaient aux aguets pour tire ce qu'elle écrivait , elle aurait
voulu arranger ses plira&es, et aurait moins bien parlé, moins bien écrit. Alors son esprit n'aurait plus marché à la suite de son cœur ; au contraire, c'est lui qui aurait voulu tenir et diriger la plume, et nous y aurions tous perdu: car ce qui part du cœur vaut cent fois mieux que ce qui vient de l'esprit.
Quand on pose pour un portrait, on veut être mieux que tous les jours , et l'on est moins bien , on vise à l'air digne, et l'on n'atteint que la raideur, on veut sourire , et l'on grimace. Madame de Sévigné , malgré son esprit supérieur, n'aurait donc point été ce qu'elle est si elle avait pu croire
que,:
s elle, ses lettres seraient dai
de tout le inonde; la prescience aurait nui à son talent, et en vérité si elle est célèbre c'est qu'elle ne l'a pas fait exprès. Dans tout ce qu'elle a écrit il y a tant de naturel, tant d'abandon, que l'on dirait, que par exception, la gloire ait voulu la dispenser des peines qu'elle coûte. La gloire 1 mais elle n'y songeait pas. n Si le génie guide sa plume f elle ne le sait pas, elle n'écrit que pour déverser la tendresse de son âine; c'est Psyclté gui vit avec l'amour sans le connaUre (i).»
{i) Ce Jcruler Irait, je rempriinic k l'uD Je) hommedei |jIiis spltildïls de lacoiirJe Louli XVI el JcMarie'Antaineite, an romie dp SMEiiiioTU, qniaïcrit, an milieu duaciuikiiK deVtnailla,iiDâa|{c de U remme qui j avaii bi'iUj cenl cinquante aui aiBui fui. EIuqc
Rcnell) dn leUrei de madame de Séiign^ , tl qui ^lail ict'il par un Iwn jiige <1« oalileiie , d'clésaitcc el de bon goùl.
a Je n'aî point considéré ( i ) comme une femme de lettre; madame de Sévigné , qui ne nous serait pas connue si elle n'avait écrit. J'aurais pourtant bientôt fiait, car madame de Sévîgné n'est heureusement pas une femme de lettres ; c'est une excellente mère éloignée de sa Bile , inceg- -samment tourmentée du besoin de communiquer avec elle à travers l'espace comme si elle était présente, et dont Ja sensibilité s'est élevée sans efforts à toutes les perfections du style, parce ijue ta sensibilité c'est le génie. •
< Cbangez une seule circonstance dans la vie de madame de Sévigné , ôtez-lui la tîlle adorée dont émanent toutes ses inspirations; ou bien, si vous ne vous sentez pas plus capable que moi de cette fiction cruelle, faites mieux, laissez lui sa fille , sous la condition , si douce pour elle , de ne s'en séparer jamais, vous lui rendrez à ce prix tout le bonheur qui lui a manqué sur la terre , maïs vous lui enlèverez en même temps tout l'éclat de ce talent admirable qui l'a distinguée des autres femmes , et qui lui assigne un rang si cminent à la tête des littératures. Madame de Sévigné ne sera plus qu'une personne très spirituelle comme madame de La Suze, les Lafayette, les Deshoulières de son époque, et, peu jalouse de cette renommée d'auteur qu'elle n'a jamais tenté d'acquérir, elle nous léguera tont au
plus son nom dans quelques billets bien tournés à ses parens et à ses amis. Quant auxélans d'admiration, quant aux transports de sympatbie qu'excite son souvenir depuis un siècle' et demi dans les esprits et dans les cœurs , ils auront disparu avec les chagrins, avec la tristesse et les regrets, tant il est vrai qu'aucune supériorité morale et intellectuelle ne s'acquiert ici-bas qu'elle ne soit chèrement compensée par des épreuves et des sacrifices. On aura beau fouiller dans le mystère des célébrités les plus dignes d'envie , il n'y a point d.e gloire vraie, durable et solennelle qui ne cacbe un malheur au fond. La providence permet quelquefois à l'humanité de s'élever au dessus d'elle-même par des conceptions immortelles , mais personne ne sait ce qu'il iaut d'angoisses et de larmes pour lui payer ce privilège. > '
Ainsi, le bonheur que nous envions tous n'est pas inspirateur, il repose, il n'élève pas. Rendons parmi ceux qui nous ont précédés, et parmi ceux qui nous entourent, et nous verrons que leur génie n'est pas sorti du sein de la prospérité. Chateaubriand n'a pas dormi que sur des roses, Lamartine a mouillé de ses larmes les cordes de sa lyre , et sans les rigueurs de la captivité Silvio Pellico aurait-il écrit son livre , cet évangile des prisons ?
Une femme comme madame de Sévigné a dû être placée parmi les GLOinEs be la France, car toutes les nations nousTenvientirAngleterrc,
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l'AUemagne , l'Espagne, l'Italie, si fières àe leurs littératures, n'ont pas un nom à mettre en parallèle avec le sien. La France a dans sa couronne une pierre précieuse quf ses sœurs o'oQt pas.
Nous qui avons été élevés à chercher tous nos modèles du beau dans Tantiquité , nous ne pour vous trouver dans les siècles renommés du passé un talent épîstolairc comparable à celui de cette femme , ^ui /aissait trotter sa plume et lui abandonnait ia bride sur U cou. L'bomme de l'antiquité qui parlait le mieux écrivait moins bien qu elle ; les lettres deCicéroiià Atticussontmoins pleines de cliarme que celles de la mère de madame de Grignan; celles de Pline, qui écrivait ses moindres billets sous les yeux de la postérité , ne révèlent que beaucoup de recbercbe et beaucoup d'esprit, et restent bien au dessous des lettres de la grande dame du siècle de Louis XIV.
Nos pères, dans un moment d'engoûment et de mauvais goût, ont cité Balzac et Voiture comme modèles du style épistolaire. Justice n'a pas tardé à lem* être faite : leur gloire a passé conrnae im feu follet; celle de madame de Sévigné durera, parce que le naturel et les sentimens vrais, exprimés avec grâce, ne cesseront jamais de plaire , tandis que l'on s'ennuie bien vite de la prétention et du bel esprit.
Le siècle de Louis XIV nous a transmis les lettres de deux femmes qui ont brillé d'un éclat différent à la cour du grand roi , et « ces le«r«s ,
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dit l'académicien Suard , vivront autant que notrs langue. Tout le monde a lu les lettres de madame de Maintenon, et Ton ne peut se lasser de relire celles de madame de Sëvîgné ; mais cjuelle différence entre ces deux femmes célèbres ! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et d« raison, le style en est élégant et naturel, maif le toiT en est sérieux et uniforme : quelle grâce,' au contraire , quelle variété , quelle vivacité dans celles de madame de Sévigné ! i
Madame de Maintenon prêche, madame de Sévigné cause. Ce qui fait le mérite de l'une c'est la sagesse , ce qui fait le charme de l'autre c'est l'abandon.
J'ai entendu quelques étrangers envieux et ja* lonx, soutenir que dans notre admiration de madame de Sévigné il y avait de l'engoùment , du faux enthousiasme, et que,' dans les dix volumes de ses lettres , c'éuit toujours la mime cho$e. Eh oui vraiment, c'est toujours la même dtose, toujoiu's le même sentiment \ mais ce même sentiment , de combien do formes différentes , de combien de toumiu-es nouvelles, de combien de couleurs diverses ne se revét-il pas ! Allez au fond de la correspondance dont nous sommes si fiers avec raison, vous trouverez sans cesse les mêmes épanchemcns de l'amour maternel , et ce sera justement cette constance d'une mère à aimer sa Bile avant et par dessus tout , au milieu des agitations, des araires et des plaisirs du grand monde qui vous
prendra tout de suite le cœur. Tous les amours ont leur charme, leur magie; mais l'amour des mères pour leurs enfens n'avait jamais eu dans aucun siècle , chez aucun peuple , un aussi admirable interprète que madfime de Sëvignë , et c'est avec justice que nous la rangeons parmi les illustraUons de la patrie.
Souvent dans ce que le monde appelle gloire, tout n'est pas pur; mais dans la vie de madame de Sévigaé il n'y a pas une tache ; dans une société brillante et séductrice, oti tant de ses belles tontemporaînes ont rencontré des écuails , elle a continué à marcher droit devant Dieu et devant les hommes ; pas un taux pas à Versailles , pas une légèreté n'ont pu être aperçus par la jalousie et l'envie , qui certes avaient les yeux bien ouverts sur une femme si vantée, si recherchée et si admirée.
Jeune , aimable , belle , elle a dû avoir des adorateurs, et dans ce siècle de mœurs galantes, pas une voix ne s'est ëleVéâ pour porter atteinte à sa réputation.
Je me trompe, un homme a voulu la calomnier, et cet homme était son proche parent , le comte de Bussy Rabutîn , d'un caractère orgueitleux et irritable , qui , après l'avoir flattée longtemps, se brouilla avec elle parce qu'elle n'avait pas assez promptement répondu à une demande de dix mille francs, dont il avait besoin pour entrer en campagne. Pour se venger de la len-
leur que, selon lui, elle avait mise à lui prêter cette somme , le comte de Bussy iit , dans un méchant livre (les Amours des Gaules), un insulxant portrait de la femme dont tout le monde vantait la beauté et Tesprit , la bonté et la grâce.
Pour l'honneur du comte de Bussy, il est fâcheux qu'il ait cédé à l'ignoble tentation de fâire ce portrait; mais pour madame de Sévigné , cette action déloyale a tourné en bonheur, car elle a fait ressortir Textrème bonté de son âme. Gravement insultée , eHe a pardonné dès que l'auteur du portrait a reconnu son tort, et dès que la disgrâce l'a atteint. En ce monde , les mécbans , les menteurs, les colporteurs de médisances et de calomnies, font bien. du mal, mais ils ont leur utilité, ils servent malgré eux à faire briller cette vertu qu'ils ont prise en haine; leurs attaques la grandissent ; ils voulaient la couvrir de boue, et souvent ils n'ont fait qu'ajouter à sa gloire.
, Ce fut là l'effet que produisit le portrait de Bussy Babutiti. Le respectable Arnauld d'Andilly dit , après l'avoir lu : Bussy a été contraint de feindre des défauts imaginaires, n'en ayant pu trouver de réels.
Maintenant mettez dans la balance ces deux lignes du solitaire de Port-Boyal , et tout ce qu'a écrit l'auteiu- des jimours des Gaules; pesez et prononcez.
Veuve dans la fleur de sa jeunesse , elle éloi*
gnajusqu'à l'idée d'un nouveau lien, sa pensée fixe c'étaient ses entans. Elle ne les aimait pas seulement quand elle leur écrivait (comme ont voulu le faire croire quelques uns), elle les aimait partout et toujours; sa tendresse maternelle ne s'était pas toute dépensée en care$ses données à Tenace , elle avait grandi avec euit. Dès qu'ils furent en âge d'apprendre , ellf répandit dans leurs jeunes âmes l'amour de Dieu et du bien ; et quelle grâce, quel charme ne devait-elle pas mêler à ses leçons \ Aussi l'un et l'autre profitèrent bien de ses enseignemens. A leur entrée dans le monde sa sollicitude redoubla , et là encore elle fut heureuse , car leurs débuts furent des succès.
Son esprit si vif, si brillant, si élevé, et qui souvent l'emportait si loin , repliait ses ailes , se disait doux et bmnble , allait terre à terre quand il s'agissait des intérêts de ses enfans. Alors la femme qui charmait Paris et Versailles par la magie de sa conversation et de ses lettres , causait avec une bonté si parfaite avec ses fermiers et ses métayers, qu'eux aussi s'en allaient du château, répétant : ■ Mon Dieu! que notre maltresse est aimable ! »
Il y a des gens qui n'ont d'amabilité que pour ceui qu'ils courtisent : madame de Sévigné en avait pour tout le monde , ses jolis mots n'allaient pas seulement aux grands pour les flatter, ils descendaient aux -petits pour leur faire du bien.