IX) VIE
Dans la gestion de ses biens et de ses affaires, elle aimait à prendre et à suivre les conseils de son oticle l'abbé de.Coulanges. Le bien bon était pour elle un second père.
La légèreté et les prodigalités du marquis de Sévigné , qui avait eu une si triste , une si lamen* table Bn , avaient fait de larges brèches à sa fortune ; elle s'occupa avec soin à les réparer, et passa plusieurs -années loin de la cour et de Paris pour faire des économies commandées. Avec un caractère comme le sien, elle ne jeta point d'ennui sur cette vie de raison ; à Versailles elle aurait joui des grandeurs, aux Rochers elle savourait la paix de cette tranquille habitation. De tous les hôtes le plus accommodant c'est l'esprit , il s'arrange partout et de tout. J'ai logé à Vitré dans une petite aubel-ge oîi l'on prétend quA madume la marquise de Sévigné est descendue plusieurs fois : eh bien ! il est de tradition , dams cette humble hôtellerie, que laoli^ne châtelaine des Rochers avait souvent fait h ta mattresse de l'auberge , compliment de sa bonne hospitalité. Aujourd'hui un commis voyageur serait moins facile à contenter.
A cette facilité de caractère qui la faisait aiiner do tous , à cette grâce d'esprit qui répandait du charme sur tout ce qu'elle disait et écrivait , à cette sagesse qui dir^oait sa conduite, à cette haute raison qui lui avait servi à si bien élever son fils et sa tille, njadume de Sévigné joignait
une piété douce et éclairée. [>aDS les chagrins 4|ui l'ont éprouvée, dans la prospérité de sa position à la cour, dans les Guccès du inonde, dans la lolitude de la campagne, et dani le tourbillon de la via de Paris, elle a toujours voulu avoir une compagne pour modérer ses plaisirs , pour coot soler se» peines, pour élever se» pensées,, et cette compagne de tous ses jour» a été la religion.
Petite-fille d'une sainte (sainte Fremiot de Chantai, fondatrice de Tordre de b Visitation), elle n'a point voulu déroger par l'apostasie , et c'est à grand tort que GaouvEL et autre» commentateurs de ses lettres ont essayé de nous la montrer comme un etpril fort. Mais d^ns l'école roltairienne, c'était un parti pris de dépouiller de la foi les écrivains du grand siècle qu'elle voulait nous faire admirer; à son sens, c'eût été les rapetisser, que de nous les montrer reli^eux, et, pour les ^ndii^ elle nous le» présentait comme sceptiques et impies.
Singuliers admirateurs que ceux-là 1 et ressemblant aux Harpie» de la fable . qui salissaient les statues de» dieux sur lesquelles elles venaient à se ppser.
Dites , madame de Sévigné se serait-etle fait autant aimer de Ses contemporains et de nous, qui venons cent ans après e^éa et de ceux qui viendront cent ans après nous, si elle oe s'était pas •Duveaue de ta wime aïeulâ , et si , dédaignant tes
exemples, elle était sortie des voies dans lesquelles elle avait marché? Non , nous n'aurions plus pour elle la même admiration , je poiurais presque dire le même amour, car après avoir lu ses lettres on se prend à l'aimer comme si on l'avait vue, comme si l'on avait vécu de son temps , comme si Ton avait eu le bonheur de l'entendre dans les plus brillans cercles et dans son intimité.
Avec un esprit et un cœur comme le sien , la noble GUe des Rabutin de Chantai devait apprécier toutes les illustrations, et si, avec raison, elle était 6ère du casque de chevalier qu'avaient porté ses ancêtres , elle était aussi chrétiennement glorieuse de l'auréole de sa grand'mère; car elle savait que les gloires humaines s'e^acent et disparaissent souvent sous la poussière des siècles , tandis que celles que donne la religion durent toujoiu-s. Pour vivre à jamais dans les âges , vaut mieux encore avoir son nom écrit sur la croix que sur un bouclier.
Madame de Sévigné ne l'ignorait pas. Aussi , si elle pouvait sortir de sa tombe, et savoir ce quelques hommes ont dit d'elle , elle rejetterait bien loin la réputation d'esprit fort qu'ils ont voulu lui faire.
Dans les fragmens que nous donnerons de ses inimitables lettres ( car' souvent pour la peindre nous prendrons ses propres paroles), on verra que son imagination si vive, si brillante, ne cher*
nMotCoot^lr
chait jamais à secouer le joug de la foi , et qu'en matières religieuses cette imagination savait se mettre un frein.
Voici comme elle parie au sujet d'un livre qui Tenait de parattre , et qu'elle avait dessein de lire : « Je vous manderai , écrit-elle à madame de Grignan , s'il est à la portée de mon intelligence ; s'il n'y est pas,je le quitterai humblement , renonçant k la sotte vanité de (aire Téclairée , quand je ne le suis jtes. '
Nous, qui vivons en l'an de lumière i84^* Fardons autour de nous, cherchons, soyons Iratics* et disons si parmi les femmes qui se raêlent de lire et d'écrire, si parmi les bas bleus de l'époque , il en est jusqu'à trois que nous poui^ rions citer comme ayant autant d'humilité que madame de Sévigné.
Moi, je le déclare, j'ai regardé, j'ai cherché et n'ai pas trouvé sa pareille ; elle est restée , pour moi, INIMITÉE comme inimitable.
LBS DBVAHCIBIS.
La maison de Rabudn-Cliatital ilate parm! les plus anciennes iamiUes de la Bourgogne. Avant (jue Richelieu n'eût résolu d'attirer la noblesse hors des* provinces, pour l'affaiblir et la faire passer plus tard sous le joug doré de la cour, Jes Rabutin , barons de Chantai , vivaient indépendans dans les terres qu'ils tenaient de leurs ancêtres, et faisaient remonter leur origine au-delà de Tan mil. Cette origine était chevaleresque , et rattache à sa souche première le nom des Mayeul, qui étaient déjà de grands seigneurs au douzième siècle.
Succédant à une glorieuse lignée , et faisant honorer le nom qu'il avait reçu pur de ses ancêtres, Christophe de Babutia-Chantal vivait
VIE DE MADAUE DE SÉVICKË. J5
dans son noMe manoir de Bourinilly, hercean ds ses devanciers. Ses goûts tranquilles l'auraient fait demenrer dans la paix des champs; mais le service du Foi le forçant à en sortir, il emportait dans le ntonde une douceur inaltérable. Sa valeur était calme et modeste, mais dans son siècle, la manie des combats singuliers était telle, qu'il eut, sans les avoir cherchés, dix-huit duels, tous à son avantage, et dans lesquels il ménagea toujours les vaincus. A la bataille de Fontaine-Française, en 1595, il se couvrit de gloire sous les yeux d'un bon juge de vaUùmce et de prutThommie , sous les yeux d'Henri IV. Là il reçut plusieurs blessures h ses cotés , et sa loyauté autant que sa bravoure lui valurent l'amitié du roi.
Son dévouement k la cause du Béarnais l'avait mis en relation avec un homme bien fait pour le comprendre et l'apprécier, avec Bénite Frémiot, président au parlement de Dijon , dont il épousa la fille en 1593,
Quand on s'occupe de généalogie , ce qu'il taut rechercher antant , et plus que les vieilles dates , ce sont les belles et vertueuses paroles des hommes qui, depuis des siècles, sont descendus dans l'obscurité et le silence du cercueil. Or, en voici une qu'il fondrait écrire en lettres d'or dans l'histoire des ancêtres de madame de Sévignc.
Les ligueurs, qui venaient d'entrer vainqueurs dans la viHe de Dijon, sentant de quelle impor-
tance il serait, pour le triomphe de leur cause, de compter, . parmi ses partisans, des hommes tels que le président Frémiot , coururent chez le vénérable magistrat, et le menacèrent, s'il n'embrassait leur parti, d'immoler son fils, qu'ils avaient fait prisonnier, et qui fut depuis art^- " vêque de Bourges.
Il vaut mieux au fiu de mourir innocent, répondit le président Frémiot, qu'au père oe