BÛ VIE
que j'en ai l'esprit si rempli , que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que vous à les écouter et à les aimer.
( J'espère, Monsieur, que le souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment, contribuera à me conserver dans l'amitié dont vous m'hon»riez depuis long-temps ; je l'estime et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu.
f GSIGNAN. •
Après ces lettres je pourrais encore en citer {Jusieurs autres, toutes remplies de regrets; en cette occasion la haute société ne fut ni indifférente, ni ouhlieuse. La bonne dachesse de Cbaidnes fut sur le point de mourir de chagrin; les autres amies de la morte n'avaient d'autre consolation que de parler d'elle. Mais parmi toutes les lettres où se trouve constatée la douleur d'alors , je regrette que celles du marquis de Sévigné à sa sœur aient été perdues. Certes, au nombre de ceux qui pleuraient, il n'y en avait pas un qui répandit de larmes plus amères que lui. Celui qui avait soigné sa mère avec tant de tendresse a dû la regretter du fond de l'àme et toujours.
On avait dit , à la honte de la France , que la tombe de madame de Sévigné avait été violée et profanée, ce n'est pas exact.
J'ai eu sous les yeux l'expédition d'un procèsverbal de notoriété, rédigé, le 27 août 1816, par
nMOtCoOt^lc
le maire de la ville de Grignan, en présence du curé, du jtige^e-paix et d'ua adjoint; il eu résulte :
1° Qu'à l'entrée du chœur de l'ancienne église collégiale, on voit à gauche une tombe de marbre blaac, sur laquelle est gravée l'épitaphe suivante :
■ Cl-GlT
MARIE DE ItABtrrm-CUANTAL ,
MARQUISE DE SÉVIGNË,
DÉCÉDÉE LE l8 AVRIL 1696.
2° Que parmi les vieillards convoqués, celui qui est le mieux instruit des traditions locales , qui même a connu dans sa jeunesse plusieurs témoins des funérailles de madame de Sévigné , a déclaré que tous ces témoins s'accordaient à dire que cette dame était morte d'une petite vérole si maligne, que sa famille, non seulement n'avait pas eu le temps de se procurer un cercueil de plomb , mais avait été obligée de la faire inhumer avant l'expiration des délais ordinaires ; que le chapitre avait décidé qu'elle ne serait point déposée dans le caveau de l'église, d'où il pourait s'élever des exhalaisons pestilentielles, et que pour concilier les derniers honneurs à lui rendre avec les précautions dues à la salubrité, on ouvrirait , dans le chœur, une fosse qui serait recouverte de maçonnerie.
3° Enfin il résulte de cet acte de notoriété, que la sépulture de madame de Sévigné n'a point été
iSd VIE DE MADAME DB 3ÉVICNÉ.
violée , puisqu'il n'a été touché , ni ii la tombe , ni à la maçonnerie qui la couvre.
Le maréchal de Muy a fait placer une table de marbre blanc eur la tombe , avec le peu de mots que j'ai transcrits tout à l'heure.
Dans le serrement de cœur que j'éprouve en copiant, en rassemblant tous ces détails de mort et de sépulture, j'ai une consolation, c'est de savoir d'une manière authentique que le cercueil de madame la marquise de Sévigné n'a été ni ouvert, ni profané. Les hommes de la terreur de 1 7g3 ont bien assez de hontes , de crimes et de sacrilèges , sans avoir encore celui-là de plus.
Ayant , dans ces dernien temps , souvent parlé k ma cousine, mademoiselle Caroline de Choiseul, de la vie de madame de Sivigné, dont j'étais fort occupé, elle me dit qu'elle écrirait à son amie , mademoiselle de Toumon, et qu'elle obtiendrait d'elle quelques détails sur le château de Grignan. Mademoiselle de Toumon a répondu au désir de mademoiselle de Qioiseul ; elle a bien voulu écrire à un de ses parens , dont voici la réponse :
CUmn-Neof de Himim», i8 vmX.
u Je n'étais pas à Chftteauneuf lorsque votre bonne lettre y est arrivée, c'est ce qui vous ctpliqaera le retard que j'ai mis à vous répondre. Quoique loin de Paris, oà j'aurais bien voulu aller cet biver, mes pensées se portaient souvent auprès de mes bons parens qui s'y trouvaient, et si je ne vous ai pas demandé plus tôt de vos nouvelles, c'est que j'en recevais indirectement, et que je me suis trouvé accablé d'occupations à un tel point que j'ai vu le mçment où je ne pouvais plus y tenir. Mes cousines voudront bien ne pas juger de mon attachement par mon long silence;
TOUS êtes si bonne que vous penseree , j'en suis E&r, que mon cœur n'y était pour rien.
i J'avoue, à ma honte, que je ne connaissais point Grignan avant la réception de votre lettre. Le lendemain de son arrivée ici je suis parti pour aller visiter la demeure de l'immortelle niadame de Sévigné , que je me reprochais tous les jours de ne pas connaître encore. Je ne tous dirai point les tristes réflexions que. toute per^ sonne qui sent doit nécessairement faire en visitant ces ruines rendues si célèbres, que quiconque ne serait qu'à quarante milles de cet endroit , dit Walte^Scott, ne pourrait se dispenser d'y faire upfpeierinage. Le vandalisme révolutionnaire^iil^ui ne respectait rien, a presque entièretneiit détruit le château de Grignan.
B J'ai cru ne pouvoir faire mieux que de vous envoyer un croquis du château tel qu'il était à l'époque de sa splendeur, et tel cpi'il est aujourd'hui.
■ Ce château est situé au sommet d'un cbteau escarpé, et domine la petite ville de Grignan, qui se trouve elle-même dans une situation assez pittoresque , mais exposée à des vents impéLueux; ce qui a fait dire à quelques auteurs anciens, que le nom latin de cette ville vient de Grinée, ville d'Éolie, sous l'influence continuelle des vents, et qui avait, comme Grignan, un temple dédié à Apollon Grinéus.
* Le sol de Grignan est maigre et sablonneux
nMOtCoOt^lc
en général ; il est baigné au nord par la rivière de Berre, et au midi par le Lez. On a construit sur cette dernière rivière un assez beau pont , qui porte le nom de Sévigné. Les productions de cette commune sont la soie, le vin. Les fruits y sont abondans. Madame de Sévîgné, dans sa lettre du 9' septembre 1694 à M. de Goulanges, vante surtout ses melons , ses ligues, et ses raisins muscats. Sous ce rapport seiilement Grignan n'a point dégénéré. On y trouve de plus une grande quantité de truffes , dont madame de Sévîgné ne parle point dans ses lettres, et qui font aujourd'hui une partie de la rîcbegse de. cette petite ville. Le comté de Grigftftu était très ancien j baronnie dans le principe, érigée en comté en i55o. Giraud Adhëmar fit bommage de ses terres, en ii64. à l'^npereor Frédéric I", et avait donné son nom à une des branches des Âdhémar de Monteil, qui le possédèrent jusque vers )e milieu du dix-huitième siècle, et, à l'extinction de cène famille , il formait un bailliage particulier, entièrement séparé de la Provence , et fut vendu à Jean-Baptiste de Félix , marquis du Muy.
» Le cbâteau était un des plus remarquables de la Provence ; le dernier comte de Grignan y réunissait tous les ans une cour nombreuse et brillante; les ruines prouvent son ancienne magnificence. Une grande et magnifique terrasse, d'où la vue s'étend au loin , et plane sur toutes
les communes des environs, reste entière. L'ë- , glise de Grignan est au-des«ou8 ; une borne marque, sur la terrasse, l'endroit correspondant an roattre-Butel. Une tribune , k laquelle on se rendait du château, était destinée k la famille de Grignan , et se trouvait au-dffisus de la nef à nne hauteur de près de quaVe-vingts pieds. L'église répondait à la grandeur du chftteau. Elle est entretenue, comme monumentale, par le gouvernement. On lit sur la façade, qui est ornée de belles rosaces , l'inscription suivante :
» A Dieu très bon, notre Sauveur, qui s'est transSguré. ■
« Louis Gaucher-Adhëmar, comte de Grignan , a rétabli ce portique, qui avait été renversé par la fureur des calvinistes (i654).
4 Comme tous les monumens anciens d'une certaine importance, le château de Grignan a été construit k diverses reprises , et réparé souvent. On y trouve du style de la renaissance; quelques fenêtres sont encore ornées de colonnes doriques et ioniques. On y trouve aussi le genre corinthien.
(t A quinze minutes au sud-ouest de Grignan , on trouve la grotte de Bocbecourbiéres , oà l'on remarque encore quelques rameaux du figuier à Tombre duquel ont été écrites beaucoup de lettres de madame de Sëvigné. Cette grotte est aujourd'hui dégradée , il en jaillit une eau extrêmement limpide. Les souvenirs si pleins d'inté-
DB MàDAME Dt; SÉVIGNÉ. . J9l
r£t que rappelle le chAteau de Grignan , attirent chaque jour, dans cette ville, beaucoup d'étrangen , et surtout des Anglais.
a On voit à la mairie , sur les registres de l'état civil de 1695, l'acte de célébration de mariage du marquis de Sioiiane avec cette charmante Pauline de Grignan, qui, dès l'âge de dix-sept ans, ne se fiaisait pas moins remarquer par les grâces de son esprit que par sa beauté j l'acte est revâtu de la signature de madame de Sévigné.
a Un tronçon de colonne, qui a supporté longtemps le bénitier d'une des chapelles du cimetière de Grignan, porte une inscription jusqu'ici inédite, qui paraît se rapporter au quatrième siècle et au règne des Constantin; mais le nom de Iféron, qui s'y trouve mêlé, et qui n'a jamais appartenu à cette famille, en rend l'interprétation difficile. •
D'une généalogie de madame de Sévigné , jointe à celte lettre, il résulte que mademoiselle Pauline de Grignan , ayant épousé le marquis d'Esparron, mourut le i3 août 1705, laissant une fîlle. Que cette dernière héritière -des biens de la maison de Grignan mourut le s juillet 1737, et laissa trois filles ; Tune fut religieuse à Paris en
JS92 VIE DE MADAME DE SÉTIGMË.
1730; la secoode, en 1733, épousa M. de Villeneuve, marquis de Vence; ta plus jeune se maria, en i725,avec le marquis de C^stelaone-Esparron. Madame de Vence est la seule qui ait laissé des enfians dont la postérité existe , mesdames de Floyon, de Saint-Vincent et de Cbàteau-Neuf.
Ainsi s'en vont et disparaissent les noms les plus radieux d'illustrations , les noms que l'on aimait davantage ; il n'y a plus de Sévigné ! plus de GricnanI plus de Sihiane! A cpelques exceptions près. Dieu ne veut pas laisser trop grandir la gloire et l'orgueil des familles , et il alundonne au temps , ce grand nïveleur, le soin de nous enseigner la vanité de toutes les splendeurs terrestres.
La chevalerie avait de bonne heure inscrit le nom de Sévigmé dans ses annales ;.... aujourd'hui, il n'y a plus de chevalerie pour répéter et garder ce beau nom; mais il y a, il y aura toujours des mères, des cceurs aimans et des esprits éclairés qui l'empêcheront de s'efiâcer et de périr.
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