‹ Vie de mme de SévignéChapitre 21 sur 22 · Û7Û VIE · texte numérisé non relu

Û7Û VIE

ton«-nouB de copier la dernière lettre de tnadaniQ de Sëvigné à M. de Coiilanges :

K GrigoBii, ta 99 nan 1696,

■ Toutes choaes cegwDtes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort de Blauchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour exemple aux jeunes gens. Une réputation toaie faite, une valeur reconnue, et digne de son nom; nne humeur admirable pour lui (car la mauvaise humeur tourmente \ bonne pour ses amis, bonoe pour sa' fomille. Sensible à la tendresse ie ta mère, de madame sa grand'mère , les aimant, les honoraàt j connaissant leur mérite, prenant plaisir à leur ûire sentir sa reconnaissance , et è les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens avec une jolie figure ) point enivré de ta jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens qui semblent avoir le diable au corps ; et oet aimable garçon disparah en un moment «imme une fleur que le vent emportej sans guerre, sans occasion, ■ans mauvais air ! Mon cher cousin , où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères (i), et pour leur feire entendre ce que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur écrire ; mais si dans quelque occasion vons trouves le moment de nommer ma fille et moi , et MM. de Grignan , voilà nos

(1) Madame la marcchalcdeCrcijiiLCt uadams de Bougi du Tlcuii-

DE HAOiMB DE SÉVIGNÉ. d75

eentimens sur cette pêne irréparable. Madame de Vins a tout perdu , je l'avoue ; mais quand l« cœur a choisi entre deux fils , on n'en voit plue qu'un. Je ne «aurais parler d'autre chose. Ja fois la révérence à la sainte et modeste sëpultore da madame de Gaite , dont le reDoncement à cell* des roiB, ses aïeux, mérite une couronne ëternelle. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux : dites-lui pour nous ce que vous trouverez à propos, et pour madame de Miramion, cette mèra de rÉgliee, ce sera nne perte puhlique. Adieu, mon cher cousin , je ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a suivi de près le eac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement méritent bien qne vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez dans votre hotte ; et moi je mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment ; mais je crains que vous n'ayez pas de hotte pour ces derniers. ■

Cette dernière lettre que nous avons de madame de Sévigtié, et qu'elle écrivait quinze jours avant de mourir, relisez-la: elle n'est pleine que de pensées de mort et de douleurs maternelles. A peine si l'ombre d'une plaisanterie s'y mêle aux dernières lignes; déjà quelque chose de solennellement triste planait au-dessus d'elle et l'empêchait de sourire comme de coutume. La mort, je le crois, n'approche pas de nous sans

que nous TentendioDs venir, quaod nous ëcoutoQg bien. Ce n'est poinc le bruit de ses pas, ce ne sont pas des cris d'avertistement d'elle qui arrivent & nous ; mais quelque chose d'inconnu frémit triste au-dessus de nos têtes et autour de nous. Madame de Sévigné ressentait, je le pense, de ce pressentiment , en écrivant la 'dernière lettre que nous ayons d'elle et que j'ai transcrite avec une profonde tristesse. E)epuis huit mois, je consacrais à sa vie une partie de mes jours et de mes nuits, et à présent, cette amie que j'avais dans le passé , va me manquer, comme ceux que j'ai vu mouiir depuis quelques années.

L'état de madame de Grignan donnait moins de craintes. Sa mère allait trouver, dans la convalescence à peu près assurée de sa fille, un. jpeu de repos et le prix de tant de veilles, l'oubli de tant d'alarmes, quand elle-même tomba malade... D'abord, dans le grand château , on crut que ce ne serait qu'une de ces indispositions qu'elle avait' souvent éprouvées; mais l'on se trompait : six mois de constantes inquiétudes, renfermées au-dedans d'elle-même , avaient rongé tout ce que l'âge lui avait laissé d'eiisience. Le 19 avril 1696, on s'aperçut du danger, et je n'ai pas besoin de chercher à vouloir peindre ce qui se passa alors dans la vaste et noble demeure. £h! mon Dieu! qui de nous n'a, dans l'histoire de sa vie, plus d'une réminiscence de ces fortes, de ces soteimelles émotions que ressentent les

^milles, quand, à la pone de la chambre d'un malade qui nous est cher, on murmwe tout bas ces terribles paroles-., il y a du dahgekI

Ces mots arrêtent le sang dans les veines des enfans, des pères, des mères, des frères, des sœurs, des amis, des serviteurs qui les ont entendusi Le train ordinaire de la maison est changé ; quand, dans les salons, les escaliers et les corridors, l'on se rencontre, on s'interroge, on se parle à voix basse et l'on cherche ensemble à ne pas trop s'alarmer. Pour se foire un peu d'espérance on recueille , on. réunit les plus petites choses, les plus légers symptômes de mieux... Alors il y a des mots que l'on redoute et que l'on évite de prononcer; dès que l'on craint vivement, la superstition saisit les plus forts... Mais pendant ce temps , la maladie fait des progrès et les espérances décroissent : c'est à ce moment que la religion arrive pour en donner d'une antre nature.

Madame de Sévigné , qui avait eu toute sa vie une si touchante confiance dans la Providence, ne murmura point contre l'arrêt de celui qui dispose à son gré de la mort comme do la vie. Ce Dieu, en la frappant, en n'intervertissant point pour elle l'ordre de la nature , exauçait la prière de toute sa^vie. L'horrible malheur que depuis six mois elle avait si souvent redouté , la Providence l'avait détourné d'elle;pour ce malheur-là, elle n'aurait pas eu peut-être de résignation...;

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mais, pour celui qui n'atteint qu^elIe , elle en est pleine et elle courbe sa tête sous la main^de la mort. La foi qui n'acesséd'animersa vie, la céleste espérance qui a rempli son cœur, la cbarité qui s'est mêlée à ses actions, ces trois divines sœurs sont debout auprès de son lit d'agonie, pendant que sa Hlte, que son gendre, que ses petïts-enfans, que ses amis entourent sa couche, étouffent leurs sanglots et prient avec le prêtre qui vient de lui dire ces belles et saisissantes paroles :

F&RTEE, AME-CHRÉTIENHE.

Une sainte est descendue du ciel pour Yy conduire, c'est son aïeule, sainte Frémiot de Chantai... N'en doutons pas, la sainte de la famille sera venue à la dernière heure de sa petite-fille et lui aura tendu la main afin de lui rendre focile le redoutable passage du monde à l'éternité.

Ce fut le i8 avril 1696 , ati matin , qu'elle expira entre les bras de sa fille bien-aimée. Ainsi , celle qui avait rempli toute sa vie, adoucit sa mwt : que le Dieu des mères soit loué!

Le désespoir de sa famille et de ses amis est facile à concevoir, impossible à dépeindre; aussi n'essaierai-je pas k le redire... Ce désespoir ne resta pas dans le château de (Mgnan-, bientôt il descendit dans la petite ville qui s'élève au pied de la féodale demeure. Là, madame de Sévigné était connue, aimée comme aux Rochers; les mères de femille «urtout Vadorafent, et quand

nMOtCoOt^lc

dies apprirent sa mort , elles se mireot à pleurer wnèreiBeDt sur aa fille , leur noble châtelaine. De là, I3 douleur ^gna au loin : à Paris, à Versailles, en Botirgo^e,ea Bretagne , partout où elle avait ét^ connue, elle' fut vivem«it et sincèrement regrettée... Et comme eu écrivant sa vie je Davais rien de mieux à taire, pour montrer l'élévation de son esprit et l'excellence de son ccEur, que de citer sas propres paroles; pour faire connaître la douleur, les regrets qui aui> virent sa mort , je me tairai, pour laisser parler •a fille et ses amis.

Lettre de M. de Coulanges h madame de Sùniane.

A Parii, le i5 anll 169^.

Il Bien loin de trouver mauvais , Madame, qne vous ne m^ayea point écrit de votre main, je sois fort surpris que vous aye» seulement pensé à moi, dans une occasion aussi cruelle et aussi foneste que celle où nous nous trouvons. Je n'ai point douté de votre sensibilité sur la perte que BOUS avons faite , et j'ai bien compris ce qu'il en coûterait à votre bon naturel. Mon Dieu I Madame, quel coup pour tous tant que nous sommesl quant à moi, je me perd^ dans la pensée que je ne verrai plus cette pauvre cousine à qui j'ai été si attaché depuis que je suis au monde, et qui m'avait rendu cet attadiement par une si tendre et si constante amitié. Si vous voyiez, Madame , tout

ce qui se passe ici, tous connaîtriez encore plus le mërite de madame votre grand'mère ; car jamais il n'y en eut de plus reconnu que le sien , et le public lui rend, avec des regrets infinis, tout l'honneur qui lui eM dâ. Madame de Coidanges eet dans une désolation qu'on ne peut exprimer, et si grande, que je crains qu'elle n'en tombe bien malade. Depuis le jour qu'on nous annonça la cruelle maladie qui l'a enlevée, nous avons perdu toute sorte de repos. Madame la duchesse de Chaulnes s'en meurt; la pauvre madame de la

Troche Enfin nous nous rassemblons pour

pleurer et pour regretter ce que nous avons perdu, et, panni nos douleurs, l'inquiétude où nous sommes encore pour la santé de madame votre mère n'est pas une des moindres. Ne m'écrivez point, mais ordonnez seulement au moindre de vos gens de nous mander de vos nouvelles : je vous supplie de croire que la santé de |madame votre mère et la vôtre me sont très précieuses , et par plus d'une raison; car je crois devoir encore à la mémoire de madame de Sévigné , d'être plus attaché qu'auparavant à vous et à madame de Grignan, par bien connaître les sentimens qu'elle avait pour elle et pour vous Je n'écrirai de longtemps à madame votre mère, de peur d'augmenter sa douleur par mes lettres. Mais ne m'oubliez pas dans les occasions, nommez mon nom, assurez que de tous vos serviteurs, parens et amis, personne assm^ent n'çst plus sensiblement

affligé que je le suis, et ne prend plus de part que je fais à tout ce qui vous regarde. Je ne ferai pas de sitôt voir votre leure à madame de Coulanges; mais je ne manquerai pas de dire que vous ae l'oubliez pas. J'ose vous assurer que c'est une justice que vous lui devez, par tous les sentiment qu'elle a pour vous. Trouvez bon que je fasse ici de très tristes complimens à M. de Simiane, à M. le chevalier de Grignan et à M. de Lagarde. Quelle scène! bon Dieu! dans ce royal ch&teau! et que je suis en peine encore de la pauvre mademoiselle de Marsillac , qui s'est si bien ac> quittée de tous les devoirs de la bonne et tendre amitié 1 ■

De madame ta comtesse de Grignan au président de Moidceau.

< Votre politesse ne doit point craindre, Monsieur, de renouveler ma douleur, en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite : c'est nn objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si vivement gravé dans mon coeur, que rien ne peut l'augmenter, ni le diminuer. Je suis très persuadée , Monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité incomparables : rien

n'est plus dïf*ne de tm regrets; et moi, Mon> •ieur, que ne perdé-je point ! quelles perfections ne réunissait-elle point , pour être à mon égard , par différ^as caractères , ptns chère et plus précieuse ! Une perte si complète et si irréparable ni porte pas à diercber de consolation ailleurs que dans l'amertame des brtnes et des gémissemeng. Je n'ai point de force de lever les "yeox asses haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours ; je ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette personne qui n'a «n d'attention qu'à me donner tous les jom^ de nouvelles marques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien vrai, Monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations; j'étais loin d'y être préparée : la santé dont je la voyais jouir, un an de maladie, qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôlé l'idée que l'ordre dé la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais de ne jamais soaf&ir on si grand mal: je le souffre, je le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié , Monsieur, si ou la mérite per une sincère estime et bcfuicoup de vé* nérntion pour votre vertu. Je n'ai point clângé de aentimens pour vous, depuis que je voua connais, et je crois avoir dit, plas d'une fois, qu'on •«'peut TOUS honorer plus que je fois.

t La comtesse de Gkigman. » ■

De M. le comte de Grignmt à M. de CouUnges.

GriGDan, leaSmai 1691:.

( Vous comprenez mieux que personne la grandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste doxiieur. Le mérite distioçué de madame de Sévignë tous était pariùitement connu. Ce n'est pas seulement ma belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'impdser toujours ; c'est une amie aimable et solide , une société délicieuse; mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos r»grets, c'est uœ femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle n^a point douté dès les premiers jours de sa maladie , avec une fermeté et une soumission étonnante. Cette per-' sonne si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait , n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer à elle; et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles madame de Sévigné avait un goût y pour ne pas dire une avidité surprenante , par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnet provisions dans les derniers momens de sa vie. Je vous conte tous ces détails , Monsieur, parce qu'ils conviennent à vos sentimens et à l'amitié que vous aviez pour celle que nous pleurons, et je vous avoue

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