DEUXIÈME PARTIE
La mort du jeune duc de Sully avait causé la plus vive douleur à son digne maître; cette douleur n'était en rien différente de celle qu'un ami sincèrement dévoué peut éprouver à la mort de son ami; disons plus, que le père le plus affectueux peut ressentir à la mort du fils le plus tendrement aimé. Ce sentiment se peint avec une extrême vivacité dans toutes les lettres qu'il écrit à Toccasion de son cher Maximilien, qu'il nomme tantôt son meilleur ami et tantôt son cher enfant. Mais cette mort avait produit sur lui encore un autre effet : elle lui avait fait, non mieux comprendre, mais sentir plus vivement la vanité, le néant des choses d'ici-bas; et elle avait reporté vers l'Eglise toutes ses pensées qui ne s'en étaient jamais détournées, à proprement parler, mais qui ne s'y étaient plus portées de la même manière pendant qu'avait duré l'éducation de ce jeune homme auquel il avait consacré tous ses soins.
On se tromperait cependant si l'on pensait que ce fut une sorte de mépris ou de dégoût des biens d'icibas qui le reportait ainsi vers sa première vocation. Rien de plus élevé que ses vues : Dieu nous a créés, il n'a pu nous créer que pour lui : nous nous devons à lui tout entiers. Il a donné à chacun de nous une vocation, un talent; il faudra qu'un jour nous lui en rendions compte; j'ai consulté des hommes éclairés, et quels que puissent être les sacrifices que j'aurai à faire , les peines que j'aurai à supporter, je dis au Seigneur : Voici que je viens.
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Il fait donc une retraite sous la direction d'hommes éclairés, d'hommes de Dieu; son désir était de connaître la volonté de Dieu, et il pouvait assurément dire à Notre-Seigneur , avec autant d'abandon que Saul sur le chemin de Damas : Domine, quid vis me facere? Seigneur, que voulez-vous que je fasse? M. Ëmery, alors supérieur général du séminaire de Saint-Sulpice , fut du nombre de ceux que W^ de Simony consulta. Encouragé dans sa vocation par ce digne prêtre, animé du zèle le plus pur pour la gloire de Dieu et le bien de TEglise, il rentra au séminaire au mois d'octobre de l'année 4808; il avait alors 38 ans, c'est-à-dire toute la maturité de l'homme fait; mais il y joignait au plus haut degré les ferventes dispositions d'un jeune séminariste. Bien de plus touchant que les résolutions qu'il prit à la suite de la retraite générale du séminaire de celte année. Vous seriez ravis, Messieurs, du sentiment de tendre piété que respire ce qu'il en écrivit alors.
Vous croirez sans peine qu'avec tant de qualités et surtout tant de vertus auxquelles son âge, sa parfaite connaissance du monde, son extérieur doux et modeste et la dignité de sa personne donnaient un nouvel attrait, M. de Simony dut bientôt gagner tous les cœurs. M. de Simony, dit l'historien de sa vie, ne fut pas longtemps au séminaire de Saint-Sulpice sans être entouré de l'estime et de la vénération dues à son âge, à son expérience et à ses vertus. Il possédait toutes les qualités qui rendent un homme accompli selon le monde, sans avoir l'esprit du monde; mais ce qui frappait surtout en lui, c'était une vertu affermie en raison même des dangers qu'il avait traversés^ une
piété tendre sans affectation, un cœnr plein de Dieu, une dignité sans prétention, une modestie tout angelîque. Il semblait déjà avoir dans sa plénitude, en entrant au séminaire, ce dont les autres y venaient chercher les prémices. Aussi, bien que les inspirations de son âme simple et modeste lui aient fait constamment éviter tout ce qui pouvait le faire remarquer, on ne pouvait s'empêcher d'admirer en lui cet ensemble de vertus ecclésiastiques qui indiquaient plutôt un prêtre consommé qu'un aspirant au sacerdoce, et que lui seul paraissait ignorer.
De si parfaites dispositions firent abréger pour lui le temps ordinaire des épreuves, et deux mois seulement après son entrée au séminaire, il fut appelé à recevoir le sous^diaconat ; sa résolution était prise depuis longtemps, et toutefois celui que nous avons vu, lors de sa première entrée au séminaire, trembler au moment de recevoir les ordres mineurs, ne pouvait pas ne point s'effrayer à l'idée de recevoir un ordre qui engage irrévocablement, et attache pour toujours au service des autels. Mais la véritable humilité est toujours obéissante, et sur Tordre de M. Duclaux, son directeur, il avança sans hésiter. L'année suivante, il fut promu au diaconat.
Il n'était donc encore que diacre, lorsque M™® la duchesse de Sully, à qui la profonde douleur qu'elle avait éprouvée de la mort de son époux et de son fils, avait fait contracter une maladie de cœur à laquelle elle succomba le il janvier 1809, le fit appeler pour l'assister dans ses derniers moments. Cette circonstance renouvela et raviva, si je puis parler ainsi, toutes les douleurs qu'il avait précédemment ressen-
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ti60. MaU, an milieu des ploe vires peines, sa foi ne Tabandonnait jamais. Au eeotraire, il savait trouver en Umtes choses et surtout dans ces douloureoses cir* eenstattces, des motifs de s'appliquer avec plus d'ar* deiir que jamais à aimer et à servir Dieu, et aassi à se ménager une sainte mort par le bon i^age éd la vie.
Rentré an séminaire après avoir rempli près de oette àme d'éKte des devoirs qu'on peut regarder oomme les prémices de son ministère, M. de Snenony se disposa prochainement au sacerdoce. €i& fut te 40 juin 4840 qu'il fut ordoiNié. Rarement on peut rencontrer un aspirant au sacerdoce comprenant mieux tout ce qu'il y a de sublime dans ce saint état; rarement une foi plus vive qui fasse mieux apprécier les vertus , la perfection qui seraient nécessaires au prêtre. Saint Ambrotse', témoin de ce que faisait chaque jour la pieuse mère d'Augustin, lui avait dit pc^r la consoler : II ne se peut que le fils, objet de tant de prières accompagnées de larmes, périsse; ceux qui furecit témoins des dispositions et des senti-* ments de M. de Simony à l'ocoasion de son éléva^ tion au sacerdoce, durent dire aussi : U est impossible qu'un homme qui se prépare ainsi au sacerdoce , ne devienne un saint.
Au sortir du séminaire, des oflh*^ bien prq»res à tenter une àme moins détsKshée de tout avantage temporel, lui furent faites; mais aux positions avanta> geuses qu'on lui offrait, il préfère l'exercice du saint ministère au miHeu des populations des campagnes de Saint-Martia-d'Osmonville et Monteroltier; un attrait tout particulier l'attirait vers ces hommes qui, sous
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une écorce rude et quelquefois grossière, cachent une foi vive et un grand fond de religion. Ce ministère, parfaitement du goût de M. de Simony, précis sèment parce qu'il est sans éclat , dura tout près de onze ans. Pendant ce long temps, l'humble et pieuit prêtre déploya toutes les qualités et fit preuve de toutes les vertus qu'on devait attendre de lui. Rendre aox ecclésiastiques dont il était voisin tous les services qui étaient en son pouvoir; instruire les fidèles et les enfants des vérités du salut; ménager aut jeunes gens les moyens de persévérance que l'eipérience a fait regarder comme les meilleurs; secourir les pauvres avec une générosité qui n'était égalée que par la délicatesse avec laquelle les secours étaient distribués on appliqués; contribuer à l'ornement ou à l'entretieil des églises; fonder des établissements utiles qui existent encore aujourd'hui et perpétuent les effets de sa charité; tel fut l'usage que H. de Simony fit de sa liberté et de sa fortune. Et là aussi sa mémoire est et demeurera toujours en bénédiction.
Cependant le moment approchait oh Dieu, qui avait préparé avec un soin paternel le ministre selon son cœur, allait le tirer de cette douce retraite pour le placer à la tète d'une partie de son troupeau. Quelque soin qu'il prit pour cacher le bien qu'il faisait, ce bien cependant se répandait et se faisait connaître. Nommé successivement grand vicaire de Chartres, sous M^ de Latil, puis aumônier de Monsieur, ensuite grand vicaire de Reims où M*' l'évèque de Chartres avait été transféi*é, il fut enfin nommé à l'évèché de Soissons au mois d'octobre 4624.
Assurément, il pouvait bien dire qu'il n'avait ni
recherché, ni désiré cette sublime dignité; aucune sollicitation ne Fy avait fait élever; bien plus, sa ré« sistance fut tout ce que l'obéissance, qui est toujours la vertu des saints, permettait qu'elle fût. Et cependant, animé de Tesprit de tant de saints évoques qui ne se laissèrent imposer Tépiscopat qu'en tremblant, ce fut aussi avec un profond sentiment de crainte, mais accompagné d'une grande confiance en Dieu qu'il se résigna à l'accepter.
O église de Soissons, qui comptes tant de saints parmi les pontifes qui t'ont conduite et gouvernée; réjouis-toi et fais éclater ton allégresse ; voici qu'un nouveau père t'est donné et il ne sera inférieur ni en vertus ni en œuvres à ceux dont lu conserves le plus cher souvenir et dont tu célèbres chaque année les fêtes.
A ^peine Ms' de Simony fut-il préconisé , qu,'il ne songea plus qu'à se préparer par la retraite à sa consécration épiscopaie. Vous devinez, mes frères, avec quel soin dût se disposer à cette importanle et sainte cérémonie celui qui n'avait reçu le sacerdoce et même les ordres inférieurs qu'après de sérieuses retraites et une préparation prolongée. Ce fut au séminaire de Saint-Sulpice, où il avait été admis deuiL fois, qu'il se relir-ï ; ce fut sous la conduite des prêtres vénérables' qui l'avaient préparé au sacerdoce, qu'il fit sa retraite; ce fut des mains de M«' de Latil, de celui qui l'avait arraché à sa chère solitude d'Osmonville pour l'associer à son administration, qu'il reçut l'onclion qui fait les pontifes. Dieu seul connail quels furent les sentiments qui remplirent le cœur de M^ de Simony dans un moment si solennel!
A partir de ce moment, mes frères, M*' de Siroony n'appartient plus qu'à vous; sa famille même dut se résigner, et vous comprenez, sans doute, ce qu'il dut en coûter à des cœurs comme les siens; sa famille même dut se résigner à voir cesser les relations à la fois si fréquentes et si douces qui jusque-là avaient fait le bonheur de tous. Il sentait qu'il n'appartenait plus qu'à son diocèse, et il commença réellement à ne plus vivre que pour lui.
Maintenant, mes frères, il semble que je pourrais descendre de cette chaire et regarder ma tâche comme accomplie. Ne l'avez- vous pas vu, ce saint évêque, ne l'avez-vous pas entendu; ses traits ne vous sont-ils pas présents à la mémoire, et le monument qui doit perpétuer son nom parmi les générations à venir n'emprunle-t-il pas son principal mérite de ce qu'il vous rappelle, au moins en quelque manière, sa -douce, sa modeste et bienveillante physionomie?
£h bien ! loin de terminer ici, c'est ici, au contraire, que je vous prie de soutenir votre attention, et même, s'il se peut, de redoubler d'attention.
L'apôtre saint Paul nous trace, avec cette vigueur, qui est propre à son génie, le caractère et les obligations du pontife : a. Tout pontife, vous dit-il, tiré du » milieu des hommes, est établi pour eux et dans leur » intérêt, afin qu'il offre des dons et des sacrifices » pour les péchés, ut o/ferat dona et sacrificia pro » peccatis. Ils vous ont placé au-dessus des autres )) pour les conduire, dit l'Esprit saint dans l'Ëcclé- » siastique, prenez garde de vous élever; soyez au » milieu d'eux comme l'un d'eux, et prenez soin » d'eux, esta in illis quasi unum ex ipsis^ curam ill<h
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» rum hobê. Le pontife n'a pomi été pris parmi les » anges, ajoute le saint Âp6tre, mais parmi les » hommes, afin qu'il puisse compatir à la faiblesse » de ceux qui sont dans Tignorance ou Ferrenr, étant » lui-même environné d'infirmité, ut condolere possit D tu qui ignorant et errant, quoniam et ipse circum' » datui est in/trmitate. »
Voilà donc, mes frères, les principaux devoirs^, comme les principales vertus du pontife; la modestie qui évite la vaine ostentation ; la vigilance qui prévient ou répare le mal, la prière qui appâte les bénédictions sur le peuple ou lui concilie la miséricorde de Dieu; la charité qui en prend soin et le secourt; la compassion qui compatit aux faiblesses et est toujours prête à se montrer indulgente, parce que le pontife lui-même se sent environné d'infirmité. Or, Messieurs, vous l'avos connu, vous le connaissez encore, vous le voyez, vous l'entendez encore; eh bien, dites, ai -je exagéré, en assurant que ces vertus ont fait le fond de sa vie, et qu'il n'y eut pas un seul de ses instants où on ne l'ait trouvé modeste, uni à Dieu, vigilant, charitable et plein d'indulgence pour les défauts d'autrui?
Oui, il fut modeste et ennemi de toute vaine ostentation. Sans doute, il vocriait ne point laisser descendre en lui la dignité épiscepale; plein de respect peur le caractère auguste dont il était revêtu, il regardait comme une rigoureuse obligation de le conserver sans aucun abaissement; mais quelle simplicité, quelle modestie, quelle abnégation dans tout ce qui était à son usage. Content des choses les plus simples, et j'oserai même dire, les plus communes, on ne trouvait même pas chez lui, du moins à lui Bppar-
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tenant, ce que les babitades de bien-être des temps modernes font rencontrer souvent chez les artisans eux-mêmes.
Mais c'est surtout dans son langage que se remarquait à un degré réellement admirable celte modestie recommandée par TEsprit saint. Non-seulement il ne s'élevait pas , ainsi que le défend ce grand Apôtre , mais il semble qu'il s'oubliait entièrement. Non content de cacher sous le voile du silence les rares connaissances qu'il possédait, ainsi que nous l'avons vu, i4 cachait également tout ce qu'il ayait fait. On eut dit qu'il ne pouvait jamais être question de lui, ou qu'il n'avait jamais rien fait, tant son application à s'oublier lui-même était grande. Peut-être les personnes qui avaient l'honneur de le recevoir ou de le visiter, pensèrent-elles, en le voyant parler si peu et avec si grande réserve, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit, et que c'était par une sorte de nécessité qu'il en usait ainsi ; elles étaient dans l'erreur sans aucun doute. Beaucoup de finesse dans l'esprit, un rare talent d'observation, de lagalté naturelle, un tact sur qui lui faisait saisir tout ce qui prêtait au ridicule, un usage du monde qui empêchait qu'un léger manquement sous ce rapport lui échappât; tout en lui pon^ vait prêter à la conversation un intérêt et on charme remarquables; maïs très-rarement il laissait percer tous ces avantages dans l'intimité, et il n'est pas à notre connaissance qu'il l'ait jamais fait en public.
Et quand à sa manière d'être avec les prêtres, ahl c'est là encore qu'il accomplissait à la lettre la recommandation du Sage : Btio in illis gncai unus ex tpsis. Tous le pouvaieirt approcher tout le jour, tous pou-
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vaieDt loi faire coofidence de leurs peines, des difficultés de leur ministère, de leurs besoins mêmes. On peut dire que son àme, comme son palais, ieur fut invariablement ouverte.
Oui, il prit soin de ceux que Dieu lui avait donnés à conduire, ou plutôt de ceux dont Dieu l'avait rendu le père. Pour être plus à eux, ainsi que nous Pavons dit, il rompit à peu près avec sa famille, avec sa sœur même ; sa sœur pour laquelle il conserva jusqu'à la fin le plus tendre attachement, sa sœur ne reçut plus de lui que de rares lettres, encore étaient-elles empreintes d'un caractère qu'on pourrait appeler d'austérité. Pénétré de la grandeur de ses obligations et de leur nombre, il voulut se réserver tout entier pour leur accomplissement. Il prenait soin de la réputation de ses enfants ou plutôt de tous, n'en disant jamais rien de désavantageux; il prenait soin de leurs besoins temporels, donnant abondamment et avec promptitude, et n'ayant jamais besoin d'être sollicité ou pressé. Sur ces deux points, mes frères, sur ces deux points qui sont de la plus grande importance puisqu'ils touchent à l'accomplissement du grand précepte de la loi, la charité, qu'il me soit permis de placer ici mon témoignage personnel ; j'ai eu l'inappréciable bonheur de vivre avec notre saint prélat dans une grande intimité pendant près de vingt-trois ans, eh bien, je le déclare ici publiquement, pendant ce long espace de temps, je ne l'ai pas vu une seule fois différer de secourir un pauvre; je ne l'ai pas entendu une seule fois dire une parole contre la charité. Mes frèi*es, nous pouvons tous être braves un jour, être discrets dans une circonstance, charitables envers
une personne que la disposition de notre cœur nous porte à ménager ou secourir ; nous pouvons pendant quelques instants pratiquer une vertu difficile ; mais, mes frères, être réservé toujours, charitable toujours, mortifié toujours, obligeant toujours, bon toujours, patient toujours; sans distinction de temps, de personnes, de dispositions ou de circonstances, c'est là, mes frères, c'est là rhéroïsme de la vertu, c'est la sainteté.
Mes frères, j'ai commencé à vous parler d'après mes appréciations; vous me le pardonnerez, vous me pardonnerez même, j'en suis sûr, la réflexion suivante. Pendant ces longues années que j'ai passées avec JA^ de Simony, dans tant de visites que j'ai faites avec lui, de voyages nécessaires; car à l'exception d'un seul qu'il^ accorda aux pressantes sollicitations de sa famille, il n'eu fit jamais pour son agrément personnel ; dans toutes ces circonstances si multipliées et si diverses, ne le voyant jamais rien faire d'éclatant, j'avais fini par ne trouver en lui, je le dis avec humilité, par ne trouver en lui qu'un homme ordinaire. Mes yeux , comme ceux des disciples d'Ëmmatts , étaient fermés afin que je ne le connusse pas alors tel qu'il était, le Seigneur l'ordonnant ainsi. Mais lorsque séparé de lui, j'ai reporté mes regards en arrière, lorsque je me suis représenté l'ensemble de sa vie , cette charité, cette douceur, cette indulgence, cette piété qui ne se démentirent jamais; enfin lorsque mes yeux se sont ouverts, oh! mes frères, quel étonnant changement s'est fait en moi; comment, me suis-je dit aussitôt, comment donc n'avais-je pas vu cette admirable constance de vertu? comment n'avais-je pas
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apprécié oet qualités si rares, si solides, si fidèles à elles-iBèfnes? oommeni o'avais-je pas tu que je vivais dans riotimité d'un grand saint? et pour me consoler de ce qui, sans cela, serait pour moi un profond sujet de peine, je me suis dit : Mes yeux étaient fermés et je ne pouvais le connaître ce qu'il était : Oculi eorum tenebantur ne eum agnoseerent.
Oui, il fut attentif à offrir des dons et des sacrifices pour ceux qui lui étaient confiés. Sa piété, nous Pavons vu, fut son caractère principal; avec quelle attention, avec quel respect et quelle foi ne récitait*il pas le saint office ; pendant les dix dernières années de son épiscopat, j'ai constamment eu le bonheur de le réciter avec lui. C'était une consolation pour moi, peut-être c'était un secours pour lui, surtout lorsqu'il sentit ses forces diminuer. Dans cette circonstance, je ne fus pas seulement témoin de sa tendre piété dans la récitation des prières de l'Eglise, mais encore des ménagements extrêmes dont il usait pour ne gêner en aucune façon ceux qui vivaient avec lui. Lorsque l'habitude fut bien établie, «j'avais toujours désiré, me dit-il, d'avoir quelqu'un qui récitât le bréviaire avec moi; » jusque-là il avait été impossible de voir qu'il le désirait. S'il récitait pieusement le saint office, ah 1 comment offrait-il l'auguste sacrifice des autels! « Votre évêque est bien partout, me disait un homme de grand mérite qui avait eu l'occasion de l'observer; votre évêque est bien partout, mais il est admirable à l'autel! » J'en appelle à vous tous, Messieurs, qui avez eu le bonheur de l'y voir ou de l'y assister; y a-t-il exagération dans œs paroles? Il n'y a peut-être pas de prêtre un peu âgé dans oet auditoire qui n'ait eu le bonheur de
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l'assister à l'autel dans quelque oirconstanoe ; eh bien, avez vous jamais remarqué en lui, dans la célébration de nos augustes mystères, cette promptitude que met presque involontairement un prêtre qui se sent en retard, cette gène, oette lassitude morale de quelqu'un qui succombe à la chaleur ou à la fatigue, cette contrariété de quelqu'un que le bruit ou les chants ou les désordres causés par une grande affluence dans une église restreinte, incommodent? non, jamais? Obligé quelquefois de célébrer fort tard, dans un état de gène et de malaise, au milieu du bruit et des chants dont nous savons qu'il souffrait , on eut dit toujours qu'il n'avait à faire que cette seule action, qu'il la faisait dans les meilleures et les plus commodes conditions, tant il y mettait de gravité, de dignité, de oalme, de gràoe et de dévotion. Et lorsque, rentré dans son palais, après avoir achevé ce qu'il avait toujours considéré comme un devoir indispensable pour lui, ses visites diocésaines, lorsque le jour avait été donné aux affaires, la soirée à une douce et calme récréation, et qu'il avait fait la prière du soir avec les ecclésiastiques de sa maison et avec ses domestiques ; avant d'aller prendre un repos dont il avait souvent très^'grand besoin, il se rendait à sa chapelle, et là, prosterné en la présence du premier pasteur, il répandait son àme devant lui avec le sentiment de la plus douce confiance et la plus tendre piété. C'était par cette visite au Saint-Sacrement, accompagnée de sentiments qu'il nous est plus facile de comprendre que d'exprimer, qu'il finissait sa journée.
Oui il fut plein de commisération pour ceux que la faiblesse humaine faisait tomber dans l'ignorance ou
l'erreur,! comme il est dit : Ut possit compati iis qui ignorant et errant. La grande cooDaissaDce qu'il avait du cœur humain et de sa grande fragilité le rendait compatissant et iwème indulgent, non pour les vices sans doute, mais pour les personnes qui étaient tombées dans quelques fautes; jamais d'amertume dans ses paroles sur eux; jamais d'aigreur ou de dureté dans les avis qu'il leur donnait; jamais on ne remarqua en lui cette disposition à s'éloigner de quiconque avait eu même de graves torts de conduite. Bien plus, semblable au père du prodigue, dont il s'était proposé sans doute de se faire imitateur en devenant évèque, sa bonté envers certaines personnes était si grande, que ceux qui ne s'étaient jamais écarté du bon chemin eussent été tentés de lui dire, comme le frère du prodigue à son père : Vous faites plus pour ceux qui vous ont donné des sujets de mécontentement et de peine, que vous n'en fîtes jamais pour nous.
Tout ce que nous venons de dire, Messieurs, constitue, si je puis parler ainsi, la vie cachée, les œuvres journalières de M»' de Simony. Chaque jour il priait, il offrait le saint sacrifice et priait encore pour ceux qui étaient devenus ses enfants, et qu'il aimait avec une tendresse et une force que l'extrême modestie de son langage laissait à peine soupçonner. Chaque jour il traitait avec une admirable bienveillance ceux qui avaient recours à lui; il les éclairait, les encourageait, les reprenait dans le besoin ou les consolait, selon que les circonstances l'exigeaient. Chaque jour il exerçait la charité, donnant avec joie, et ne disant jamais un mot des sommes considérables auxquelles finissaient par s'élever les aumônes qu'il faisait aux nombreux
indigents qui avaient recours à lui. Mais il est des œuvres, non pas plus méritoires, mais qui parleront de lui aux générations qui nous suivront; il aimait, il chérissaient ses séminaires, les élèves de ces saintes maisons étaient ses enfants de prédilection; leur procurer un lieu de promenade agréable où ils pussent aller se reposer des travaux d'une semaine, fut une des premières préoccupations du saint prélat, et la propriété de Mercin fut acquise par lui afin qu'elle servit de maison de campagne à ses successeurs.
11 aimait la jeunesse et attachait un grand prix à ce que Ton eût dans sa cathédrale un local convenable pour les catéchismes que l'on fait aux élèves du collège, ainsi qu'un autel où l'on pût offrir pour eux le saint sacrifice et leur adresser des instructions qui les préservassent de la séduction des fausses doctrines ou des embûches de l'ennenri du salut; et la chapelle dite du collège fut acquise par ses soins, et en grande partie payée de ses deniers : en sorte que, par une coïncidence remarquable, les titres les plus anciens et les plus récents que nous ayons sur l'ancienne et noble famille de Simony sont la fondation d'une chapelle dans la cathédrale de Sienne, et la fondation d'une chapelle dans la cathédrale de Soissons.
Enfin, la disposition si bienveillante de son cœur le portait à venir en aide à quiconque avait le zèle de quelques bonnes œuvres, et au secours de quiconque souffrait de quelque infirmité. Dieu lui en ménagea une éclatante occasion. Un prêtre charitable animé de l'esprit des Sicard et de l'Epée, avait fondé, dans une antique et célèbre abbaye, une institution de sourdsmuets; mais ses ressources avaient fait défaut à son
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lèle f «t les dépentes effisciaées ne poavaîeot être ac* quiliées que par quelque moyen extraordinaire. Les Boyens extraordinaires ne manquent jamais au Seigneur; il appelle à lui le prêtre charitable et il lui inspire la pensée de léguer à M'' de Simony l'établissement qu'il a fondé; le pieux prélat, sans se dissimuler les charges qu'il va s'imposer, accepte le legs, et ce qui lui restait de la fortune que le Seigneur avait mise entre ses mains, et qu'il ne se croyait pas obligé de laisser à sa famille, il l'employa à consolider un établissement qui, sans lui, nous en avons la conviction, n'existerait plus aujourd'hui. Si donc de pauvres enfants condamnés à une vie toute matérielle, pur suite de leur infirmité, reçoivent aujourd'hui une instruction chrétienne suffisante et qui leur permet de s'associer aux autres fidèles dans les actes les plus saints de la religion; si on peut leur appliquer le mot de notre divin Sauveur parlant de Laiare et dire que leur infirmUé, toule grande qu'elle est, toute irrémédiable qu'elle a paru pendant tant de sièoles, n'est plus pour la mort, mais plutôt pour la gloire de Dieu : Infirmiias no» es< ad mortem sed pro gloria Dû, nous l'affirmons ici avec une conviction profonde, c'est à M^ de Simony qu'on le doit*.
Voilà, Messieurs, de grands, de précieux monuments de la piété, de la charité de notre saint évéquel Celui qui va être inauguré dans cette église durera; n'a-t-* on pas vu souvent le Seigneur protéger miraculeuse*» ment la gloire de ses amis, dans mille circonstances. U durera et les habitants de cette cité, de ce diocèse,
* Par suite d*un arrangement tout récent, on espère que rétablissement de Saint-Médard sera conservé au diocèse. (Août 1861).
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en passant devant sa statue, le reconnaîtront et s'inelineront avec respect. Au grand séminaire, on a eu l'heureuse pensée d'écrire au-dessous de son portrait : Adhuc loquitur, il parle encore après sa mort. Ceux qui viendront considérer sa statue diront à leur tour : Après sa mort il prie encore^ adhuc precatur. Mais, Messieurs, cette chapelle qui relie, ainsi que nous l'avons dit, les deux extrémités d'une famille si recommandable, cette maison de campagne, don fait à nos seigneurs les évèques de Soissons et aux professeurs et élèves du grand séminaire; cette abbaye sortant de ses ruines, et retrouvant une partie, sinon de sa splendeur, au moins de son importance passée ; ces fondations que le pieux pontife à faites pour s'assurer des prières, dont cependant nous avons la confiance qu'il n'avait pas besoin, mais que son humilité lui faisait considérer comme nécessaires : voilà ce qui fera vivre sa mémoire éternellement : In memoria œtema eritjuHus; voilà ce qui le fera bénir jusqu'à la fin : Cujus memoria in benedicti&ne est.
^ En présence de cette double immortalité du ciel et de la terre que Dieu donne à ce pieux et saint pontife, je l'avoue sans peine, mes irès-chers frères, je n'ai pu qu'affaiblir dans ce discours son mérite et ses vertus,
1 M. Tabbé Ruellan n'aytût pu achever entièrement cet^ oraiaon funèbre. Nous nous sommes servi de quelques notes qu'il ayait jetées à la hâte et sans beaucoup d'ordre sur le papier, et qu'il nous a remises la yeille de la cérémonie, pour faire cette péroraison, et compléter, comme nous avons pu, ce remarquable discours. Nous nous serions fait conscience de joindre ici, sans en avertir le lecteur, cette péroraison que nous reproduisons du reste sans aucune addition, sans aucune correction, telle qu'elle a été prononcée le 6 mai 1852.
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OU du moins je n'ai pas su les relever à vos yeux comme vous Toussiez désiré. Ah 1 c'est que la sainteté comme le génie a le glorieux, Tincommunicable privilège qui est son plus magnifique éloge, de ne pouvoir être qu'affaiblie par les discours et par les louanges des hommes. Ce serait ^ vous maintenant, mes trèschers frères, de me secourir pour achever Féloge de votre saint évèque, chacun de vous, en racontant une de ses vertus ou quelques traits de sa vie, dont vous avez été témoin ; mais plutôt écouta la voix douce et paternelle de celui qui, durant un temps si considérable, fut à la fois votre pasteur, votre ami et votre père. a Soyez mes imitateurs, vous dit-il du haut des cieux, comme j'ai été moi-même l'imitateur de Jésus-Christ : Imitatores met estote; longtemps vous fûtes témoins de ma vie et vous savez comment j'ai vécu au milieu de vous sans vous donner aucun sujet de hlàme ou de plainte : Quomodo conversatus sum inter vos sine querela\ vous savez que je ne me suis épargné en rien : paroles amies, exhortations, prières, sacrifices, oubli de moi-même, j'ai tout employé; aucune crainte ne m'a empêché de vous adresser les instructions que je jugeai salutaires, non enim subierfugi qt^ominus docerem vos. Vous élevez un monument, non point à ma gloire, mais à la gloire de celui de qui vient toute grâce excellente et tout don parfait, de celui qui soutint ma faiblesse et me sanctifia par sa grâce. Ce monument, je m'en réjouis parce qu'il est un témoignage et un gage de votre affection filiale pour vos premiers pasteurs; je m'en réjouis surtout, parce qu'il peut servira glorifier Dieu; mais il est un autre monument plus cher à mon cœur dont je désire voir
DE MOlfSBIGirtUR DS SIMONT, 457
Férei^D parmi vous : c'est ane vie toute ckr^ieDne, une vie qui vous permette d'espérer qa'aii jour nous serons réunis dans le sein de Dieu sans crainte de nous séparer jamais. »
Et, en effet, dites-le-moi, mes très-chers frères, à quoi tient la vénération que vous professez si hautement pour UV de Simony? à ses vertus, à ses bonnes œuvres ; s'il eut été un lM)rome d'une vertu commune et ordinaire, s'il n'eut pas été un saint^ vous ne seriei pas réunis pour l'honorer. Eh bien ! ce que votre saint évèque demande de vous en ce moment, c'est que vous aussi vous deveniez des saints à son exemple : Soyez mes imitateurs , et qui pourrait vous empêcher d'en concevoir, d'en réaliser l'espérance? Serait-ce que vous craignez de ne pouvoir exécuter de grandes œuvres, de ne pouvoir faire des choses éclatantes? mais, vous le savez, sa vie pour être imitée n'exige ni grands talents, ni qualités brillantes, ni efforts extraordinaires. Après tout, qu'est-ce que les grands talents, qu'est-ce que les qualités les (riua brillantes, auprès des vertus du ciel; les uns égarent trop souvent et ne servent qu'à bouleverser te monde, les autres rédtfient et le sauvent. D'ailleurs, ne savez vous pas que Dieu se contente de ce que vous pouvez? ne savez vous pas que votre bonne volonté seule sera récompensée comme si vous aviez opéré le bien dont votre piété ou votre charité vous auront inspiré le dessein?
Oui, vénérable et pieux pontife, bous suivrons vos leçons et nous imiterons vos exemples; mats vous qui, nous en avons la confiance, avez reçu du prince des pasteurs la couronne de gloire qui ne se flétrit jamais,
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et qui avec sur son cœur cette puissance qu'il accorde à ses amis, ah! nous vous en prions, employez pour BOUS ce crédit puissant que vous avez maintenant près de Jésus-Christ. Du haut du ciel où nous avons la conviction que vous régnez avec lui, vous voyez réunis dans cette enceinte un bien grand nombre de ceux qui vous furent chers. Vous voyez celui qui était destiné à vous succéder comme un fils à son père, celui que l'estime et l'affection vous firent choisir pour occuper le tréne pontifical à votre place et qui, en héritant de votre charge pastorale a aussi hérité de votre sollicitude pour le peuple fidèle qui lui est confié. Vous voyez un grand nombre de prêtres qui vous doivent beaucoup, que vous avez enfantés pour la plupart au sacerdoce, que vous avez encouragés, soutenus tant de fois de vos conseils et de vos exhortations paternelles; vous voyez ces jeunes lévites, vos enfants de prédilection, aux prières desquels vous aimiez, dans vos derniers jours, à venir mêler vos prières et que vous édifiiez par le spectacle des plus humbles et des plus touchantes vertus. Vous voyez de nombreux fidèles qui furent et veulent demeurer toujours vos enfants, et qui, vous le voyez, jusqu'audelà du tombeau, entourent votre mémoire de tant d'amour, de respect et de vénération.
Ame heureuse et sainte, regardez-nous du haut des cieux. — Vénérable serviteur de Dieu, protégez-nous. — Notre père , notre père , vous , le char d'Israël , et celui qui l'avez conduit : Pater mi, pater mi, currus Israël et auriga ejus! Ah! continuez de nous diriger au milieu des épreuves pénibles de cette vie. En quittant celle terre, vous avez, comme Ëlie, laissé votre
manteau; je veux dire les reliques de voire àme, l'odeur de voire sainteté, la mémoire de vos vertus et des œuvres de voire charité ; joignez-y, nous vous en prions, tous les effets précieux de votre assistance auprès de Dieu; que nous soyons tous, comme vous Pavez été, des hommes pieux, des saints chacun dans notre état, dans noire condition, et qu'après avoir été ici-bas les imitateurs de vos vertus, comme des fils bien-aimés, nous ayons le bonheur d'être un jour associés à votre gloire dans les tabernacles éternels. Ainsi soit-il.