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MISSION DE M. OLIER

Dieu a tout fait pour lui-même, Omni ® propler semelipsum operatus est Deus.

Toute histoire universelle, générale ou particulière est une leçon que le passé donne à l’avenir. Mais pour que cet enseignement soit vrai, judicieux et profitable, il faut qu’il soit fait en dehors de toufe préoccupation systématique ou fantaisiste, sans préjugé, et sans parti pris. Si l’historien doit être en garde contre toute disposition à faire plier les faits à ses théories et à les arranger suivant ses vues personnelles, il y a un autre échec qu’il ne doit pas éviter moins soigneusement : c’est celui qui consiste à transformer l’histoire en une sèche nomenclature d’événements sans suite et sans liaison, sous prétexte d’être plus scrupuleusement exact et précis. Cette apparente impartialité est de fait la plus partiale et la plus stérile manière d’écrire l’histoire : elle surprend la bonne foi par son ton de franchise, sa froideur, et la stricte exactitude d’une multitude de détails ; mais, en isolant les faits, elle empêche les généralisations, et détruit par là la leçon des événements. C’est une injustice envers Dieu qui nous la donne, et un abus de confiance envers les hommes. L’histoire n’est

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plus alors qu’une chronique sans gloire pour la Providence, sans profit pour la société.

Pourtant l’écrivain n’a pas fait une seule erreur ni dit la moindre fausseté ? Entendons-nous, il y a deux manières de tromper : une, qui consiste à remplacer la vérité par des imaginations, et l’autre plus dangereuse, si elle est inconsciente, plus hypocrite, si elle est délibérée, et qui con-, siste à supprimer une partie des éléments du( jugement, en présentant les faits sous un jour faux ou incomplet, en évitant de mettre en lumière des circonstances qui expliquent tout. Un exposé sec, correct et matériellement exact peut être aussi injuste, et souvent plus, qu’un récit passionné et naturellement suspect.

Il nous semble donc que le devoir de l’historien doit être d’exposer les faits avec honnêteté et bonne foi, en mettant à la disposition de ses lecteurs tous les éléments du jugement, et en leur laissant le soin de tirer les conclusions.

Le public est une sorte de jury, dont les membres sont naturellement en défiance contre les avocats à charge ou à décharge, et qui d’ailleurs, pressés par leurs affaires, les soucis de famille et de situation, tourmentés par le sentiment de leur manque d’étude préalable, et quelquefois de leur incompétence, écoutent avidement le résumé de l’avocat général, et se hâtent ff’adopter ses considérants.

L’avocat général, c’est l’historien : il faut qu'il rappelle les faits, mais qu’il les mette sans passion comme sans faiblesse en regard des lois générales et des nécessités sociales : s’il n’excite que les passions ou la pitié, il trahit le coupable ou la société ; s’il ne voit que le droit strict sans circonstances atténuantes, il devient injuste à force de justice; il faut qu’il soit intègre dans

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■son réquisitoire, lumineux dans ses explications de la loi, juste et humain dans ses conclusions.

Si donc l’historien ou le biographe veut être vrai, impartial et complet, il faut, nous semblet-il, qu’il ne se contente pas de prendre les faits les uns après les autres dans ce pêle-mêle qui semble, pour le regard inattentif, l’état naturel de la société, mais qu’il apprenne à réfléchir sur les lois générales de la Providence divine et du gouvernement du monde, et qu’il approche à -cette lumière les événements qu’il a à raconter.

Sans doute, on peut être intéressant, impartial, éloquent même sans cela, mais on peut être tout cela, et à un degré supérieur, et posséder encore une qualité de plus, celle du philosophe qui s’applique modestement à dégager l’énigme du mystère, et à surprendre pour ainsi dire sur le fait la main de Dieu dans les effets de Sa miséricorde sur les générations humaines.

Un écrivain qui, comme Lucrèce, aveuglé par sa haine contre la Providence, se hasarde à dire “ que les yeux ne sont pas pour voir, mais qu’on s’avise de voir parce qu’on a des yeux,” nous semble se donner à lui-même un brevet d’incapacité, et prouver à tous qu’avec une prévention si ridicule, il lui est impossible de rien -comprendre dans l’histoire de l’humanité.

Tacite, profondément imbu des principes de la morale naturelle, pourra bien peindre, avec l’indignation de l’honnête homme, les turpitudes dont il est le témoin ; mais saint Augustin, Bossuet, du haut de leur science émue et pieuse, sauront seuls dérouler avec majesté la trame des événements humains, raconter les révolutions soulevées par les passions sociales et individuelles, indiquer l’intervention toujours voilée mais toujours réelle de cette Providence, qui mène les hommes au travers de toutes leurs;

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agitations vers le but qu’Elle s’est proposée- Fussent-ils moins doués naturellement pour l’histoire, ils resteraient plus grands, plus utiles* et plus vrais que leurs rivaux du paganisme. Mais n’y a-t-il pas à craindre l’illusion dans ces. interprétations des voies de la Providence, et ne vaudrait-il pas mieux rester simplement païen dans l’histoire ? Nous avouons volontiers que Dieu, n’ayant pas révélé les secrets de Sa marche divine au travers des âges, il est difficile parfois de démêler au milieu des faits les intentions de Sa sagesse infinie ; notre esprit, qui est toujours court par quelque endroit, est exposé à mettre ses visées à la place des vues de Dieu. Mais, dans ce danger de se tromper, je ne vois qu’un motif d’être circonspect, et non pas une raison de s’abstenir. Le physicien, le naturaliste, qui s’arrête saisi et palpitant d’admiration, au moment où il saisit une nouvelle loi de l’ordre général, ou met la main sur un nouvel anneau de la chaîne des êtres et s’écrie : “ Digitus Dei est “ hic ! il n’y a qu’une sagesse infinie qui puisse “ avoir ordonné ainsi les infiniment grands et “ les infiniment petits ! ” le philosophe qui saisit de nouveaux rapports de l’ordre moral, et découvre dans l’impuissance de la raison humaine et l’avortement de tous les systèmes la nécessité d’appeler, comme Socrate et Platon, la révélation de Dieu à son aide, doit-il, parce qu’il est exposé à se tromper sur des détails, renoncer à se rapprocher de l’Ouvrier universel, et à bénir Ses. intentions miséricordieuses que la science lui découvre dans toutes les parties de Son œuvre ? Ce serait aussi aveugle qu’ingrat !

L’historien non plus ne peut se désintéresser dans le récit des choses humaines de l’intervention divine : Dieu, qui est présent à tous les êtres, et se retrouve au fond de tous les secrets

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de la nature, n est pas absent de l’histoire et le premier devoir comme le plus grand boAheur de 1 écrivain est de suivre Sa main écrivant au iront des siècles les ordres de sa Providence, et de retrouver ensuite, cachées au milieu du tumulte de la vie humaine et des perturbationssociales, les traces de cette main divine, qui règle tout ce que les hommes croient arranger.

Pour rendre la chose plus sensible, prenons un exemple dans l’histoire des temps modernes.

Tout le monde connaît le soudain changement de fortune qui arrêta le cours des succès de Churchill, duc de Marlborough, au temps de la reine Anne d’Angleterre.

Trouvera-t-on bien supérieur le récit d’un historien qui, racontant le rappel subit et la disgrâce de ce général et la révolution qui en fut la suite, ira en chercher les motifs dans une impertinence plus ou moins authentique de son épouse, et dira que “ quelques gouttes d’eau l' tombées de l’aiguière de la reine sur les pan- “ toufles royales changèrent la face du monde et donnèrent la paix à la France ? ” trouverat-on, dis-je, l’écrivain qui enregistre ce fait bien plus judicieux que celui qui, arrivé à ce revirement de politique, dira “ que, des deux côtés,.. “ ou se sentait épuisés et qu’on désirait la paix,

“ que l’Angleterre était lasse de payer trop cher “ la gloire inutile désormais de ce général, et “ que son épouse, par sa hauteur impertinente à “ la cour, changea ce rappel en disgrâce et “ presque en exil,” et qui s’enhardira jusqu’à ajouter ‘‘ que la Providence, touchée des épreuves- “ de la France, et de la généreuse résistance du “ grand roi humilié et des prières de son peuple,,

“ permit qu’un événement presque insignifiant “ amenât tout à coup une paix qui semblait loin

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« encore, pour montrer comme la fortune des empires est toujours entre Ses mains ? ”

Tout pera-til perdu, parce qu’au récit des petites passions humaines, l’historien aura essayé de deviner le profit que Dieu sait en retirei . Non, au contraire, il nous semble que le premier récit, qui fait de la détermination royale plus qu’un caprice, presqu’une cruauté, n’est pas plus respectueux ou plus juste pour les hommes que pour Dieu, et que le second écrivain seul a ■donné sa part à chacun.

Sans doute, qu’il soit sobre de ces remarques, il le faut ; qu’il 11e cède ni à sa fantaisie, ni à son imagination, je le veux ; mais encore une fois qu’il ne chasse pas Dieu de l’histoire, car tout y devient alors incompréhensible et inexplicable, absurde et stérile.

Mais si cela est vrai pour toutes sortes de récits, il faut cependant convenir qu’il en est quelquesuns qui réclament plus spécialement de l’historien une connaissance plus complète des voies de la Providence et de toute l’économie des ■choses humaines. L’histoire de l’Eglise, de ses conciles, de ses œuvres, de son culte, les biographies des fondateurs et des réformateurs des ordres religieux, de tous ceux enfin qui ont concouru plus ou moins directement à la réalisation du plan divin, exigent de l’écrivain un attachement spécial à ce point de vue, et un soin particulier à initier ses lecteurs aux dispositions générales du gouvernement de Dieu.

Il importe ^donc infiniment de relier la mission particulière de chaque personnage important dans l’Eglise à la mission de l’Eglise ellemême, de rattacher la mission de l’Eglise à celle du Rédempteur, et de démontrer en même temps l’unité et l’enchaînement de l’œuvre de Dieu. Puisque nous croyons qu’il arrange les plus

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petites particularités de notre existence, qu’il règle le moment précis où un cheveu de notre tête blanchit ou tombe, qu'il préside enfin à 1 ensemble et a tous les détails de l’ordre physique, comment pourrions-nous croire qu’il se •désintéresse de l’ordre moral et surtout de 1 ordre surnaturel ? Dieu déterminerait sa place a chaque chose dans le monde, et elle serait celle qu’elle doit occuper pour la beauté et l'harmonie générales ; tout y serait réglé pour les lieux, les temps et les êtres ; et le monde supérieur, pour lequel il est fait, dont il n’est qu’une image sensible et une sorte de métaphore, resterait abandonné au hasard et n’occuperait pas la moindre place dans les sollicitudes de la Providence ? C’est insensé et contre nature.

Si donc la main de Dieu apparaît plus sensible dans la vie de ces grands auxiliaires de l'ordre moral, “ qui sont, comme le dit l’Ecriture,

‘‘ dignes d’être appelés plus éminemment les en- 4‘ fants de Dieu,” leur biographe, plus encore que l’historien des peuples et des nations, doit s’efforcer de retrouver les traces de l’action divine dans leur existence, et de discerner les opérations de la grâce “ dans ces vases d’élection.”

Le danger de prendre ses conjectures pour des réalités est moins grand aussi : tant parce que l'influence divine est plus sensible dans ces âmes privilégiées, que parce qu’il nous est plus facile de nous appliquer au particulier qu’à l’universel, et que nos idées deviennent plus claires à mesure qu’elles se dégagent des notions générales pour s’appliquer aux individus. Notre intelligence des choses devient moins nette à proportion qu’elle remonte plus haut dans les généralisations, et l’idée de l’être, la première de toutes, est de toutes aussi la moins claire. Dieu pénètre

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et embrasse dans l’acte pur de sa pensee tout cequi est dans sa substance, ses formes et ses accidents : nous, au contrairq nous ne voyons rien distinctement que dans le détail. Rien donc ne ueut nous honorer autant et nous être plus utile que de nous attacher à suivre l’action de sa grâce dans quelques âmes privilégiées et de voir comment elle se rapporte à la perfection de l^Gnscinblo.

De même donc que dans 1 ordre naturel, nous aimons d’abord à étudier les phénomènes particuliers que nous comprenons mieux d ailleurs,, ainsi dans l’ordre surnaturel il faut descendreau particulier et étudier dans les saints et la Vierge, par exemple, les effets de la grâce avant de nous attacher à la contempler elle-mêmedans son essence et dans ses lois. C est au moins la tendance générale, et c’est peut-être ce qui explique le grand bien qu’ont produit de tout

temps ces récits. .

C’est aussi ce qui nous a décidé à écrire la vie de ce saint prêtre, que Dieu a suscité poui la réforme de l’Eglise, et qui l’a poursuivie avec tant de zèle et de sagacité dans ce qu’elle a de plus délicat, l’éducation du jeune clergé ; mais, avant d’entreprendre le récit, il nous a paru utile, pour mieux faire comprendre sa mission, d’indiquer quelle part elle a occupée dans l’œuvre de l’Eglise, et de la rattacher au genre particulier de services par lesquels elle poursuit le salut du genre humain.

Nous ne croyons pas qu’un écrivain puisseraconter d’une façon intelligible et fructueuse l’histoire d’une ville ou d’un particulier, d’une province, d’une nation ou d une société, s il la laisse isolée et en dehors de la marche commune de l’humanité, s’il ne fait connaître ni son origine, ni l’état antécédent des lieux, ni les condi-

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tions de climat, de tempérament, de milieu, qui influent si profondément sur les individus et les sociétés ; nous ne croyons pas davantage qu’on puisse complètement dégager la mission d’un homme, si on l’isole de l’harmonie générale du plan providentiel et de la société, où il a dû en faire triompher une application.

Avant donc d’entreprendre ce récit, développons brièvement cette double considération.

Nous disions tout à l’heure que, pour raconter l’histoire, il ne suffisait pas seulement d’en considérer les éléments visibles, et ce qu’il y a de visible en eux, en un mot, ne voir que la terre, sans jamais se relever vers le ciel qui l’éclaire. Si donc, croyons-nous, nous voulons pénétrer dans les secrets de ces existences privilégiées, il 11e suffit pas de connaître les généralités de la morale chrétienne et naturelle, il faut essayer encore de pénétrer les desseins de Dieu sur ces âmes, et de voir comment ils découlent des intentions miséricordieuses de sa Providence pour le salut du genre humain, comment aussi ils s’y rattachent.

Quel est donc le but que Dieu s’est proposé en créant le monde, et qu’il poursuit en le laissant subsister? — C’est de faire éclater Son amour. Il se cache sous toutes les formes, se dérobe sous tous les faits, mais il est au fond de tout.

Mais la rosée du ciel tombe aussi partout ; pourtant, si nous voulons être justes, nous ne devons pas attribuer à la pluie seulement la fertilité de nos plaines, il faut songer aux réservoirs que Dieu cache dans les flancs des montagnes, aux sources qui jaillissent du sein de la terre, et qui, pour être moins visibles, n’en sont pas moins les agents de la fécondité générale et appartiennent au même dessein de Dieu.

Ainsi des phénomènes de la vie surnaturelle :

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ils sont variés dans leurs aspects, dans leurs effets partiels, dans leurs manifestations, mais ils ne font tous que servir au dessein de l’amour de Dieu sur nous.

Que veut donc cette bonté qui est l’essencede Dieu lui-même, cet amour qui est Dieu ? — Ce que veut le bien et ce que veut l’amour. Le bien veuf se répandre et l’amour veut s’incliner. C’est pour cela, dit saint Thomas, qu’il est de la nature du bien souverain de se communiquer aussi parfaitement qu’il se peut à sa. créature, et que l’amour infini doit unir les extrêmes : ima sumvüs, le ciel à la terre, l’esprit à la poussière. Ne craignez pas que par cette suprême expression de son amour, la Divinité ne soit rabaissée : plus la majesté descend, plus la puissance de l’amour éclate ; et l’amour, c’est Dieu (Thomassin de Incarn. Yerbi, Lib. Ier, ch. II), quô enivi descendet profundius majestas, eô assurget avions, id est, Deitatis potestas,

Le souverain bien s’est donc répandu dans la création, dans les anges et les hommes ; l’homme est né l’âme imprégnée de bonté, le cœur plein du céleste amour. Dieu avait imprimé son image sur son âme ; sa mémoire ne lui rappelait que les mystères de sa Providence, sa volonté ne voulait que l’aimer ; toutes les puissances de sa nature, dans une parfaite harmonie, ne cherchaient que le bien et n’agissaient que par amour ; nulle voix discordante n’éclatait dans ce concert des facultés humaines, nulle tempête ne bouleversait la sérénité calme et féconde de ce royaume du cœur humain, dont toutes les artères portaient à Dieu seul un tribut sans mélange d’adoration et d’unique tendresse, et la Trinité, triomphante au sein de ce cœur dont Elle diri geait tous les actes, se complaisait dans

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son image et s’y reflétait comme le soleil dan» un cristal.

L’intelligence de l’homme, dit saint Thomas ne pouvait pas même être trompée ! Non mais son cœur pouvait être séduit : il le fut, et dès lois toutes les puissances inferieures de son être, ié\ oltées contre sa raison, se liguèrent pour" 1 obscurcir et entraîner son cœur dans les abîmes du désordre qu’il venait de créer !

Il n avait qu un amour, Dieu ! la nature corrompue ne lui prêcha plus qu’un amour, luimême : la Bonté se répand, l’Egoïsme se concentre.

En vain le divin Amour sollicita-t-il cette image imparfaite de Lui-même à se réunir à son objet : 1 homme ferma son regard intérieur qui montrait la divinité réparatrice, et chercha à 1 extérieur tous les objets qu’il pouvait prostituer à son service exclusif et aux intérêts de son égoïsme ; il se fit de tous les vestiges de la Trinité epars sur la création des séductions et des illusions; il les souilla de ses adorations; les créatures furent son seul Dieu, parce qu’elles étaient faites pour lui, la dernière idole en définitive devant laquelle il se prosterna.

Il tua ceux qui lui rappelaient trop l’unique Tout-Puissant, et se sauvant sous le regard de Dieu qui le poursuivait, il alla cacher au désert,, au travers du monde, son désir d’asservir, de jouir, de tout rapporter à lui ; les langues se mêlèrent, les races, les tribus, les nations, les peuples se divisèrent, se fractionnèrent, se déchirèrent : l’égoïsme triomphant dissolvait partout les liens de la société.

Et pourtant, la divine Image, quoique obscurcie, vivait encore dans les entrailles de l’humanité, et le crépuscule de la Révélation primitive l’éclairait encore de ses feux mourants.

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L’obscurité s’épaissit ; elle fut bientôt presque complète, et les éclairs du grand cataclysme 11e la dissipèrent pas : après le déluge l’arc de Dieu brilla en vain dans les airs.

La malice des hommes rendrait-elle impossible l’union de Dieu avec sa créature, et ruinerait-elle tout le dessein de sa miséricordieuse Providence ? Non, Il se choisit un peuple pour l’obliger, à force de bienfaits, à se souvenir de Lui ; Il lui donna des rites sacrés qui parlèrent à son cœur, une loi qui dirigea ses mœurs, Il y .ranima l’espérance de la réhabilitation.

Il fut payé d’ingratitude, ses prophètes furent égorgés, ses envoyés méconnus, les meilleures intentions de sa bonté tournées contre Lui ; ce fut par la force et l’intérêt plutôt que par l’amour qu’il fut servi !

Cependant, l’union que l’amour de Dieu n’avait pu produire entre les hommes, s’accomplis- . sait par l’égoïsme : quelle monstrueuse union ! toute faiblesse était écrasée, toute pudeur avilie, toute ignominie triomphante, et celui qui fut homicide dès le commencement étouffait partout • où elle se trahissait la voix de la vérité ou de l’honneur.

Les trois quarts du genre humain étaient esclaves : Home appelait dans son sein toutes les passions, toutes les idolâtries, toutes les convoitises : elle avait pris leurs vices à tous les peuples, et quarante mille divinités impures rassemblées dans son Panthéon, pour glorifier et justifier toutes les inventions de l’égoïsme humain les plus odieuses comme les plus absurdes, disaient que le monde entier était souillé, que la déchéance humaine ne pouvait pas être plus complète, l’image de Dieu plus obscurcie, , puisque tout était Dieu, excepté Dieu lui-même !

Et c’était là le dernier trait de la malice in-

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fernale ; elle avait voulu ruiner à l’avance toute réhabilitation possible par la venue d’un Dieu, ■et par ses possessions, ses interventions et ses métamorphoses, ridiculiser à l’avance l’Incarnation réparatrice.

En descendant du ciel, le Très-Haut n’avait plus de marche pied dans cet univers ignominieux ; la faute d’Adam avait souillé jusqu’aux sources mêmes de la vie humaine, Satan était bien le prince de ce monde; la haine avec lui, dernier fruit de l’égoïsme, se ruait et triomphait sur la terre entière ; il croyait avoir tout ruiné, jusqu’à l’Espérance.

C’est cette heure de désespoir de la terre, d’expérience sans fruit, d’universelle abdication, que l’amour choisit pour reconsacrer à Dieu son temple et refaire Son image : “ Mnndum volens piissimo adventu consecrare ,” selon la grande et magnifique parole de l’apôtre saint Paul. Il vint, Il descendit dans l’arche sainte qui surnageait au-dessus de cet immense déluge de corruption, Il réconcilia en Lui la nature humaine à la nature divine, et rendit au monde la voie, la vérité et la vie : Son Amour !

En remontant au ciel, Il laissa à l’avant de tous les siècles chrétiens son Eglise, la colonne de lumière qui précède toutes les générations humaines, le fleuve de vie qui leur porte la sève de la vie surnaturelle.

“ Mais l’Eglise elle-même, dit saint Augustin “ (Tract. 124 in Joan) a un double mode d’exis- “ tence, une double vie : l’une, qui est assujettie “ aux vicissitudes du temps, l’autre qui parti- “ cipe à la stabilité, à la quiétude de l’éternité ; “ l’une qui agit, combat et travaille, l’autre qui “ se repose ; l’une qui marche vers Dieu, l’autre “ qui s’y repose ; l’une qui travaille, 1 autre qui ■“ contemple ; l’une bonne, mais éprouvée encore,

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“ l’autre meilleure et déjà heureuse ; l’une re- “ présentée par Pierre, l’autre par l’apôtre Jean.”

Pierre en effet est choisi pour être la tête du corps visible de l’Eglise, et l’organe visible de la puissance de Notre-Seigneur. La tête est la partie principale, saillante, dominante de ce corps mystique qui continue Jésus-Christ; il faut donc qu’elle soit apparente, accessible et visible à tous ; il faut que le centre lumineux apparaisse aux regards du monde, il faut que la Cité de Dieu soit sur la montagne.

Mais si la tête de l’Eglise doit se dresser tout entière au-dessus des sociétés, le cœur de l'Eglise, si nous pouvons parler ainsi, doit demeurer caché. Ce n’est pas après de publiques et solennelles protestations confirmées, réitérées, sanctionnées, comme pour le chef de 1 Eglise, que Jean reçoit sa mission : elle lui est communiquée dans l’extase durant la Cène, quand il repose sur le cœur de Jésus, sur la croix, quand Jésus lui confie Sa mère. Il est voué à la vie d’enfance divine, d’intimité céleste avec la mère de Dieu, chargé de continuer près d’elle les traditions du cœur de Jésus; et, quand elle a été transportée aux cieux, il reste au milieu de ses frères, qui tombent l’un après l’autre sous le glaive et les coups des persécuteurs, et lentement il insinue dans les églises cette vie mystique, intérieure et contemplative, dont il est le foyer principal.

“ Il restera jusqu’à ce que Jésus vienne encore,” il aura ses successeurs comme Pierre, non dans la participation d’une puissance incomparable, mais dans la communication d’inénarrables mystères.

Oh ! le cœur de l’Eglise, ce sont les larmes de Madeleine et les effusions de sainte Thérèse, la pauvreté de saint François d’ Assise, la charité

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fa

de saint Vincent de Paul, les contemplations de saint Bernard, les austérités de saint Bruno, leseffusions de saint Augustin ! Au travers destemps, l’ennemi se dresse pour frapper la tête vénérable qui conduit tout, et elle passe en effet, ensanglantée, couverte d’ignominies, couronnée; d’épines, toujours reine pourtant. Où prendelle donc tout ce sang divin qu’elle répand sur le chemin ? Dans les trésors mystérieux mais, inépuisables de son cœur.

Là sont toutes les fécondités et toutes les vertus du cœur de Jésus, et à l’heure où l’humanité, comme cette pauvre femme de l’Evangile, s’approche de Jésus pour demander la guérison de ses plaies les plus cachées, une vertunouvelle en sort, et la société est sauvée.

Tour à tour les saints de Dieu reçoivent de Son divin Cœur leur mission et leur mot d'ordre ; à un siècle qui s’éteint dans les ténèbres de l’hérésie, Dieu envoie Athanase ou Basile ; à une époque de violence, les apôtres de l’obéissance monacale ; à des temps de corruption et d’abdication morale, les vertus de l’austérité et de la charité.

Il n'oublie pas ceux qu’il aime avant tout, ses prêtres : et quand le souffle de l’hérésie ou de la persécution passe sur le sanctuaire et en fait vaciller les lampes, Jésus suscite ces foyers de lumière et de charité qui éclairent, réchauffent et animent l’Eglise entière.

C’était à une de ces époques tourmentées, où l'éclat du sacerdoce subit une éclipse momentanée, que Dieu suscita le saint prêtre dont nous avons entrepris d’écrire la vie. L’Eglise souffrait encore des déchirements de la réforme, et s’efforçait d’accomplir sans révolution, par la conviction, la science et la piété, la réformation des mœurs et la réparation des malheurs causés

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par l’hérésie : mais elle comprenait que c’était •du sanctuaire même que devait venir l’exemple, •et elle cherchait de toutes manières à exécuter l’œuvre rêvée par le concile de Trente : 1 établissement des séminaires pour la formation du

jeune clergé. # .

Ce qu’elle avait de plus saint s’était mis à l’œuvre, saint Charles Borromée seul avait réussi à réaliser en partie la pensée de l’Eglise ; mais sa tentative restait isolée et imparfaite. Les abus continuaient, la mondanité, la frivolité, la dissipation, l’abandon des saintes études et des devoirs plus saints encore se voyaient presque à tous les degrés de la hiérarchie cléricale ; l’Eglise gémissait et demandait à Dieu .son secours. Il le donna, mais cette fois encore Il choisit le génie pratique et propagateur de la France pour Son instrument dans cette œuvre, qui allait réformer le monde. Une pléiade de prêtres sages aussi bien que prudents parurent .alors, saint François de Sales, le cardinal Duperron, le cardinal de Berulle, saint "V incent de Paul, et pourtant ce ne fut à aucun de ces éminents personnages qu’il confia plus spécialement l’œuvre qu'il voulait avant tout ; mais tous y travaillèrent, et la plupart conseillèrent <et dirigèrent l’instrument qu’il s’était choisi.

C était M. Olier que Dieu appelait ainsi à ranimer dans Son Eglise le feu sacré, et qu’il allait remplir si abondamment de Son esprit intérieur, qu’il serait capable c? e le répandre sur les générations sacerdotales de Son Eglise en France.

C était à lui qu’il confiait la mission de rétablir le sanctuaire et d’y faire régner toutes les vertus ecclésiastiques : il vint à l’heure marquée par sa Providence entreprendre humblement, avec défiance de lui-même, mais avec un im-

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mense amour, une œuvre que n’avait pu réaliser saint François de Sales.

Le Seigneur se plut à le former Lui-même et à le préparer divinement pour cette œuvre providentielle, en l’initiant à cette vie d’intimité divine et de solitude intérieure, à cette vie mystique de Jean et de Marie qui est l’essence même de l’esprit sacerdotal, et où s’élaborent toutes, les inspirations du zèle et des dévouements héroïques. En un mot, Il en fit un des initiés dece cœur de l'Eglise dont nous parlions tout à. l’heure.

Maintenant que nous avons expliqué les voies de la Sagesse éternelle par rapport à la direction de l’Eglise, et que nous avons assigné à notre héros la place et la mission qu’il occupe dans le plan divin, nous allons passer au récit de sa vie,, sûr désormais d’être mieux compris et plus suivi par nos lecteurs.

En lisant les discours de saint Pierre, de saint, Paul et de saint Etienne aux Hébreux, nous sommes parfois surpris de les voir reprendreà l’origine toute l’histoire dir peuple de Dieu,, pour faire de l’exposé de toutes Ses faveurs un argument contre l’infidélité de leurs compatriotes. Mais, en y réfléchissant, nous voyonsque c’est cet enchaînement des divines merveillesqui frappait davantage les enfants de la promesse, et leur faisait mieux comprendre les. intentions miséricordieuses du Seigneur.

Il nous a semblé aussi que nous 11e pourrions,, par le simple récit d’une vie, quelque admirable qu’elle soit, faire comprendre la grandeur de l’œuvre qu’elle a exécutée, si nous l’isolions du. concert des œuvres de Dieu et de l’enchaînement du plan divin.

La vérité n’est pas tout entière dans les propositions, mais dans l’ordre aussi avec lequel

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elles se déduisent, et elle ne nous apparaît dans tour son éclat que dans son développement logique, graduel et achevé ; ainsi, raconter la vie de M. Olier, sans montrer le but final auquel il est appelé à concourir, la part et les limites de son action, c’était, nous semble-t-il, nous exposer à tromper sur la portée des diverses circonstances de sa vie elle-même, et c’est pour cela que nous avons préféré presser plutôt le récit des faits que les remarques qui les expliquent, afin de mettre dans toute sa lumière le tableau que nous présentons au public, et de faciliter l’étude de l’ensemble, si nous ne pouvons pas descendre dans les plus minutieux détails. (1)

p) Voir chapitre V : Silualion de l'Eglise à l'époque de la fondation du Séminaire de Saint- Sulpice.

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