CHAPITRE PREMIER
ENFANCE DE M. OLIEE.
Faisant à Dieu cette demande : “ O mon Dieu, que voulez-vous faire de moi ? ” Il me répondit : “ Mon fils ! ”
(Ecrits de M. Olierj.
En écrivant le panégyrique du patriarche saint Joseph, saint Bernardin de Sienne fait une remarque qui va trop bien à notre sujet pour que nous la passions sous silence :
Chaque fois, dit-il, que Dieu accorde à une “ créature raisonnable une faveur insigne et “ particulière, et que sa grâce l’appelle à une ‘‘ mission de choix, et à quelque état sublime, “ c’est une règle pour la divine Providence de “ la munir de tous les moyens qui lui sont né- “ cessaires pour correspondre à la mission qui “ lui est confiée, et la mener à bonne fin. Elle prépare sa naissance, dirige son éducation, forme le milieu où elle doit vivre : il n’est pas “ jusqu’à ses fautes que la Providence ne fera “ servir à l’accomplissement de ses fins.”
Les prédestinés ne le sont pas seulement pour les jours éternels, mais la grâce de Dieu les poursuit dans tous les détails de leur vie, leur barre tous les chemins de perdition, met à leur portée tous les moyens d’accomplir leur œuvre, marche devant eux, les tient pour ainsi dire par ■la main, et soit en éclairant leur intelligence, ou
en remuant dans leur cœur les sentiments qui sont sûrs d’y triompher, elle les mène librement et sûrement au but qui leur est assigné.
La vie de M. Olier nous offre un exemple bien frappant de cette attention de la Providence envers ceux qu’Elle a marqués pour une de Ses œuvres : avant sa naissance, le ciel avait déjà aplani le terrain de sa mission, et tout disposé autour de son berceau pour l’accomplissement de ses volontés.
Il naquit à Paris, le samedi 20 septembre 1608, et fut baptisé le même jour à l’église Saint- Paul, où d’ailleurs les huit enfants de M. Olier de Verneuil reçurent successivement le baptême.
On l’inscrivit sur les registres de la paroisse sous le nom de Jean, que lui donna M. de Ligny,. son parrain ; mais l'enfant y joignit plus tard, à l’occasion sans doute de sa continuation, comme il se pratique assez souvent, un autre nom, celui du second fils de Zébédée, Jacques le Mineur.
Etait-ce par affection pour son père, Jacques Olier de Yerneuil, ou plutôt par le désir de ne point séparer dans sa prédilection et sa confiance ces deux frères si particulièrement chéris de Jésus-Christ ? nous ne saurions le dire. Mais, quoi qu’il en soit, sa vie fut une si parfaite imitation de la charité des deux Boanergès qu'il serait injuste de ne pas en faire hommage en partie à ces deux patrons, dont il eut l’esprit, le zèle et la tendresse pour Jésus.
Il était le second des trois fils de M. Olier ; François, son aîné, devint plus tard maître des requêtes et président au grand conseil ; le troisième, Nicolas-Edouard Olier de Fontenelle fut grand audiencier de France.
C’est dire que les traditions de famille rattachaient les Olier à la magistrature, et qu’ils
étaient au premier rang de la noblesse de robe en effet, M. Jacques Olier de Verneuil, conseiller au parlement de Paris, devint successivement secrétaire d’Henri IV, et maître des requêtes. Plus tard celui qui fait l’objet de ce récit, et qui se plaisait à dire avec l’apôtre “ qu’il il avait aucune attache de parenté, nemiaem novimus secundum carnem ,” ne pouvait s’empêcher d avouer à son directeur le père Bataille, les brillantes alliances qui l’unissaient aux premières familles de cette époque ; mais il le faisait avec une si touchante répugnance, et un désir si évident d’y montrer la disproportion qu’il y croyait trouver entre sa naissance et ses mérites,, que nous ne pouvons nous empêcher d’imiter sa modestie, et de passer brièvement sur ces détails : “Je ne sais, écrivait-il donc, si je ne “ rougirai pas de vous dire ici la parenté à qui “ Notre-Seigneur m’a allié, car il se rencontre “ que les trois personnes qui manient en ce “ temps-ci la justice, M. le chancelier (Pierre “ Séguier), M. le premier Président (Mathieu “ Molé), et M. le Procureur-Gfénéral (Biaise de “ Méliand), sont nos parents, et nous nomment “ leur cousin ! ”
Quoi qu'il en soit, son père, aussi pieux chrétien que magistrat distingué, se garda bien de développer les germes d’orgueil que ces circonstances auraient pu faire naître dans le cœur de ses enfants ; il s’efforça plutôt de leur faire partager sa tendre confiance en la Mère de Dieu, et il fut parfaitement secondé sur ce point par son épouse Marie Dolu, dame d’Ivoy, qui n’eut rien de plus à cœur que d’élever sa nombreuse famille dans la crainte de Dieu et l’amour du bien.
Elle a raconté elle-même une particularité assez remarquable qui se rattache à la naissance
de ce second fils dont nous racontons l’iiistoire : c’est que, comme la mère de saint Dominique, lorsqu’elle le portait dans son sein, elle crut voir en songe un flambeau qui répandait près d’elle un grand éclat, et dont la flamme se répandait sur le globe, et l’embrasait également. Si elle n’osa pas dès lors penser que son enfant serait un jour la lampe ardente et luisante de l’Ecriture ierit iucerna ardens et lucens ), elle se rappela plus tard, en voyant les fruits de son zèle enflammé, le songe où il avait plu à Dieu de les lui figurer.
Suivant l’usage du temps, elle ne garda pas son enfant près d’elle, et il fut nourri dans ce faubourg Saint-Grermain, et dans cette paroisse Saint-Sulpice qu’il devait un jour régénérer ; M. Olier n’a pu s’empêcher lui-même d’être frappé de cette circonstance, et d’y voir une nouvelle attention de cette Providence paternelle qui s’appliquait déjà à le détacher des siens pour ne lui montrer que l’œuvre à laquelle Elle le destinait : ‘‘ De tout temps, dit-il, Dieu m’a “ séparé de ma famille, Il m’a tenu de bonne “ heure éloigné de la maison, n’y ayant point “ été nourri, mais au faubourg Saint-Gfermain, “ dans la rue Saint-Sulpice, où il semblait “ que Dieu prenait plaisir à me faire respirer “ l’air de mon église, et au lieu où II désire que u je Le serve.”
On aime à retrouver dans l’enfance des hommes prédestinés des pronostics de leur future vocation, et à suivre, pour ainsi dire, l’action de la grâce dans la première touche qu’elle donne au cœur pour lui imprimer la direction qu’il plaît à Dieu. Ce sentiment est juste et naturel, car, bien que le Seigneur puisse choisir Ses instruments où II veut, et transformer tout à coup les cœurs qu’il a créés,
comme II le fit pour saint Paul, il faut cependant reconnaître que Sa Providence, qui ordonne tout avec douceur, mesure et suavité , Se plaît à préparer de longue main, et pour ainsi dire, à assouplir et dompter la nature sur laquelle Sa giàce doit opérer. Il donne à ces âmes, dès leur enfance, des touches si puissantes que, quel que soit plus tard 1 emportement de la jeunesse et 1 étourdissement des plaisirs, elles en restent profondément atteintes, et n’attendent qu’un nouvel appel de Dieu pour s'affranchir !
Cet enfant que Dieu appelait à renouveler le clergé par le culte du Saint-Sacrement montra, dès ses premières années, un respect plein de tendresse pour les divins tabernacles ; sa nourrice n’avait qu’à le porter à l’église de Saint- Sulpice pour faire cesser ses cris, et, sitôt qu’il eut quelque connaissance du redoutable mystère des autels, et de la sublimité des fonctions sacerdotales, il identifia si bien dans sa pensée les prêtres avec Jésus, dont ils sont la main et l’instrument, qu’il les croyait ravis en Dieu, et plongés dans une extase qui ne leur laissait de vie extérieure que pour achever l’action divine.
Lui-même plus tard ne put s’empêcher de reconnaître en ces sentiments les effets de la grâce prévenante qui l’appelait au sacerdoce : “Je pense que les premiers desseins de la bonté “ de Dieu sur moi ont toujours été de me faire “ vivre en Son Eglise en qualité de prêtre, vu “ que dès l’âge de 7 ans, j’avais une telle idée “ de la sainteté des prêtres, que, dans mon “ pauvre esprit d’enfant, les voyant à l’autel, je “ tes croyais ne pouvoir vivre que de la vie “ de Dieu, et qu’ils étaient si appliqués et con- “ sommés en Lui, que je m’étonnais de les voir cracher. Je souffrais une grande peine de les voir tourner la tête, croyant qu’ils eussent tout
“ à fait perdu l’usage de la vie, et qu’ils n en? “ avaient que pour Dieu et pour faire le divin “ sacrifice, comme les saints du ciel, qui sont en- “ tièrement séparés de tout ce monde, et moits “ aux choses d’ici-bas ! Enfin, je les croyais devoir “ être tout autres et tout changés, depuis qu ils “ étaient revêtus de leurs habits sacerdotaux et “ surtout depuis qu’ils étaient montés au saint
“ autel.” ^
Cette morale transformation en Jésus-Christ, cette intime communication à la vie delà Sainte Victime sera la pensée de toute la vie de M. Olier ; elle ira sans cesse s’éclairant, s agrandissant, prenant corps, pour ainsi parler,, dans son imagination et son cœur, jusqu à la réalisation admirable qu’il sut lui donner.
Qu’on ne s’imagine pas pourtant que ces prévenances de la grâce aient étouffé chez lui toutes les saillies du naturel : né avec un esprit vif, élevé, un cœur noble, courageux, d’une exquise sensibilité pour les souffrances des autres, il eut, comme on le dit vulgairement, les défauts de ses qualités : son courage alla jusqu’à la témérité, sa vivacité jusqu’à l’emportement, sa générosité jusqu’à l’imprudence, et son énergie jusqu’à l’impétuosité. Que de temps la grâce de Dieu allait mettre à dompter et maîtriser cette ardente nature, pour que lien ne fît plus obstacle à l’infusion des dons divins, et qu’ils s’y répandissent comme les eaux du ciel dans un réservoir creusé de la main de Dieu même.
Comme toujours, ce fut avec une attention, une tendresse, une patience maternelle que rien ne décourage, une sollicitude infinie enfin, qu’elle le préserva de lui-même : “ Au rapport “ de ma mère, dit-il dans ses écrits, mille et “ mille fois j’aurais dû périr sans le secours “ particulier de Dieu, à cause d'une humeur vio-
lente et bouillante qui m’empêchait de regarder où je marchais ni où j’allais, si bien que “ souvent je roulais du haut des montées, je me “ blessais, je me heurtais de toutes parts et à “ tous moments. Je me souviens qu'étant tout “ jeune, je tombai la tête la première dans une fontaine, où je devais périr; une autre fois, je “ tombai sous la roue d’une charrette qui devait
“ m’écraser, et qui s’arrêta tout-à-coup .
“ Etant écolier, je jouais un jour avec un “ oiseau, qui s’échappa de mes mains, et s’en- “ vola sur les toits. Aussitôt, ayant récité mon “ Angele Dei et fait le signe de la croix, je sautai “ sur le toit voisin avec tant de hardiesse que, “ quand j’y pense, je frémis encore : car je sautai “ d’une fenêtre qui était au troisième étage de “ la maison, sur un toit plus élevé que la fenêtre “ même. Mon maître, averti par le bruit, eut “ une telle frayeur, qu’il me traita ensuite “ comme je le méritais.
Dieu me fasse la grâce d’exposer un jour ma “ vie aussi librement pour son service que je le “ fis alors pour mon plaisir ! Je remercie l’in- “ finie bonté de Dieu de tant de soins, de ceux “ surtout qu’elle m’a prodigués dans ce temps “ où j’étais très incapable de les reconnaître.
Mon bon ange, qui le sait, et qui en a été “ témoin, veuille bien me faire la grâce de l’en 4‘ remercier pour moi ! ”
On croirait lire dans ces dernières lignes si humbles et si reconnaissantes un passage des Confessions de saint Augustin, lorsqu’il raconte, évêque et vieillard, quelque méchant tour auquel il s’était laissé entraîner aux environs de Tagaste, par quelques compagnons de son enfance.
C’est à Lyon, dont M. Olier venait d’être nommé intendant par Louis XIII, que ce der-
au
nier trait arriva. Il suivait alors les cours du collège de cette ville, dirigé par les pères Jésuites, et recevait avec son frère liéné les leçons particulières d’un maitre de pension. Tous ses instituteurs, en reconnaissant ses belles qualités, la pénétration et l’étendue de son intelligence, sa prodigieuse mémoire, étaient pourtant obligés de se plaindre de son ingouvernable impétuosité. C’était chaque jour nouvelle alarme et nouvelle tempête à la maison : “ On criait tou- “ jours après moi ; perpétuellement j’étais rebuté, “ maltraité, affligé, battu, fouetté, je n’avais pas “ un moment de repos auprès de ma mère. Il “ est vrai que je lui donnais bien sujet de me “ traiter ainsi ; j’en demande très humblement “ pardon à Dieu et à elle-même.”
Malgré le soin qu’il prend de l’excuser, peutêtre pourrait-on accuser Mme Olier de n’avoir pas compris le caractère de cet enfant : à la force surabondante de cette nature, elle opposait un déploiement de rigueur presque toujours sans effet sur ces sortes d’humeur ; si elle s’était adressée à la tendresse de son cœur, et s’était efforcée de combattre par d’autres belles qualités de sa riche nature cet excès de vivacité, peutêtre eût-elle mieux réussi, en opposant ainsi ses qualités à ses défauts, et lui-même à lui-même, à redresser, à diriger et à réformer entièrement cette exubérance de vie qui se dépensait en pureperte.
Une larme de sa mère, une douce prière, un visage plus triste qu’irrité, eussent produit sur J. Jacques tout ce que des corrections, très justes d’ailleurs, mais plus libérales que judicieuses, ne purent effectuer. Mme Olier 11e le comprit pas, malgré son mérite et sa piété, et sa constante rigueur commença à lui fermer le cœur de cet enfant, si avide d’affection, mais-
que Dieu voulait sevrer de bonne heure, même des affections les plus légitimes, pour le forcer à ne se retourner que vers Lui !
kSans doute les affections de la famille ne sont pas interdites au prêtre, mais il n’est pas bon aussi qu’elles le dominent, même dans sa jeunesse, et c est ce que le modèle des prêtres, Jésus, nous enseignait lorsque, sans souci apparent des larmes de la plus aimée des mères, il lui adressait après trois jours de recherches, ces paroles d une divine austérité : “ Ne saviez-vous “ donc pas que je dois avant tout m’occuper des “ intérêts de mon Père céleste ? ”
Appelé par Dieu à reproduire pour le clergé l’image de Jésus-Christ prêtre, ü fallait dès son enfance, au moment même où il semblait s éloigner de sa vocation, que des accidents extérieurs l’amenassent, sans qu’il s’en doutât, à un commencement de détachement si difficile à tous.
Un jour, comme il le raconte dans ses écrits, quelque temps après sa conversion, il demandait à Dieu : “ Seigneur, que voulez-vous faire de moi ? ” Et il entendit une voix lui répondre ces mots, qui le plongèrent dans la plus profonde confusion : “ Je veux faire de toi mon Fils,” c’est-à-dire je t’appelle à être un autre Jésus, et à rendre au monde, dans ton infirmité, les traits de Son divin sacerdoce. Dieu profitait déjà de ses fautes elles-mêmes pour discipliner ce cœur et le former à son gré.
Quoi qu’il en soit, les inquiétudes de sa fa- . mille allèrent en grandissant, et sa mère, après * l’avoir consacré à Dieu dans l’état ecclésiastique auquel elle le croyait appelé, commença à concevoir des doutes très sérieux sur sa vocation : la bouillante ardeur de l’enfant annonçait plutôt un soldat qu’un lévite, et comme on ne connais-
sait rien encore des trésors de tendresse et do compassion cachés au fond de ce jeune cœur, il était impossible à des yeux ordinaires d’y découvrir le futur pasteur des âmes.
C’était le regard d’un saint qui devait y lire le premier.
M. Olier, à peine arrivé à Lyon, s’était lié .d’une étroite amitié avec Mgr de Genève,^ le grand saint François de Sales. Le bon prélat visitait assez souvent cette ville, et son ami 1 intendant.
Mme Olier eut la pensée, un jour qu’il disait la messe aux filles de la Visitation de Belle- >Cour, de lui présenter ses enfants après le sacrifice, pour qu’ils lui fissent la révérence, et reçussent sa bénédiction.
“ Il les accueillit, dit un témoin oculaire, avec une tendresse paternelle, les embrassa 1 un “ après l’autre, et comme il les louait tous également, madame leur mère répondit à ce grand “ prélat que J. Jacques, le plus jeune, n’était “ point sage, mais discole et tellement déréglé “ dans ses déportements, qu’il donnait souvent •“ sujet à son père et à elle-même de pester “ contre lui. (1) ’’
Chose étrange ! saint François écouta les doléances de la mère, sans tristesse et sans inquiétude pour celui qui en était l’objet, et il lui rrepartit aussitôt par ces paroles rapportées par le père Nolay, et si bien empreintes de l’aimable tournure d’esprit de l’évêque de Genève : “ Ma- J“ dame, il faut pardonner quelque chose à la “ jeunesse ; les humeurs gaies ne sont pas les “ plus malignes ; je n’ai qu'à vous dire que j’ai “ consulté Lieu sur la vocation de votre fils,
,(l) M. Chaillard, docteur en théologie, curé de Villefranche.
soyez consolée : le ciel l’a choisi pour sa gloire “ et le bien de son Eglise.”
Un jour, un jeune homme s’était présenté à Notre-Seigneur ; il avait suivi les prescriptions de la loi, il était bon, il était pur: Jésus l’aima : “ Il ne te reste plus qu’une chose à faire, lui dit “ Jésus : va, vends tes biens, et suis-moi.” Et le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens, et le regard attristé du Maître suivit longtemps ce cœur, où il 11e manquait qu’un peu de générosité.
Nous avons ici un spectacle plus consolant : le jeune Samuel, qui paraît pour la première fois en la présence du nouvel Elie, n’a pas jusqu’ici, comme l’enfant d’Israël, consolé, par les vertus de son âge, la maison paternelle ; pendant quelques années encore, la nature et la grâce, la fougue de la jeunesse et l’amour naissant de Jésus-Christ vont se livrer dans ce cœur vin grand combat ; mais Jésus va triompher de ■cette nature indocile, et attirer frémissant sur son cœur cet enfant qu’il poursuit de Sa tendresse.
Saint François pénétra au fond de cette âme ■enfantine ; au travers de ces grands yeux si francs et si ouverts, qui le fixaient avec douleur et tendresse, il vit la foi ardente, la générosité incomparable qui s’y cachaient ; il aima cet enfant, et, éclairé d’une lumière prophétique, comme en tant d’autres circonstances, il connut ses hautes destinées, les annonça mystérieusement, et voulut même servir de maître au futur apôtre du clergé français. C’est ce que M. Olier rapporte lui-même dans ses mémoires : “ le bon “ prélat, écrit-il, témoignait à mon père vouloir ■“ me retirer près de lui pour m’élever à la “ piété.”
En effet, trois ans auparavant, M. Bourdoise,
que travaillait aussi cette grande pensée de la réforme de l’Eglise par l’éducation des jeunesclercs, d’après l’esprit du Concile de Trente et l’exemple de saint Charles Borromée, avait demandé à l’illustre prélat pourquoi il ne se mettait pas à la tête d’une si belle entreprise :
“ J’avoue, avait répondu François avec sa “ bonhomie et sa grâce habituelle, et je suis très “ persuadé qu’il n’y a rien de plus nécessaire “ dans l’Eglise ; mais après avoir travaillé moi- “ même pendant 17 ans à former seulement “ trois prêtres tels que je les souhaitais, pour “ m’aider à réformer le clergé de mon diocèse, “ je n’ai pu en former qu'un et demi , et je n’ai “ pensé aux filles de la Visitation, et à quelques “ séculiers, que lorsque j’ai eu perdu toute espé- “ pérance à l’égard des ecclésiastiques.”
Pourtant l’évêque de Genève était moins découragé que ces paroles ne sembleraient l’indiquer, et il songeait à consacrer ce qui lui restait de vie à cette œuvre grave et sainte entre toutes. Son intention était de remettre immédiatement l’administration de son diocèse à son grandvicaire, et de se retirer sur les bords du lac d’Annecy, où il avait déjà fait bâtir cinq ou six cellules pour lui et ses disciples. C’était là le cénacle où ce cœur rempli de Dieu allait verser dans les jeunes âmes sacerdotales qu’il voulait élever, les grâces amassées pendant les cinquante ans de sa vie de saint et d’apôtre ; c’était là qu’il se proposait d’appeler un jour le jeune Olier : aussi, depuis cette visite, ne cessa-t-il, en toutes circonstances, de lui donner les témoignages les moins suspects de sa paternelle tendresse, et, en retour, l’enfant conçut pour lui une affection si profonde et si filiale, que depuis ce jour il ne cessa jrlus de l’appeler son père, et
d’attribuer à ses conseils le bonheur de sa vocation sacerdotale.
Mais le projet du saint évêque ne devait pasréussir : pour lui, son œuvre était accomplie sans qu’il s’en doutât encore, il touchait à sa, fin. Dieu pourtant avait voulu lui montrer l’instrument dont II allait se servir pour son œuvre de prédilection, et, puisque les jours du nouveau Siméon étaient comptés, et que Dieu allait renvoyer en paix son serviteur, Il voulait lui montrer l’espérance d’Israël, et demander pour lui ses oracles et ses bénédictions.
Eien n’est fréquent et doux à la fois comme ces apparitions des saints près du berceau, ou dans l’enfance, ou même dans la vie des hommes prédestinés ; il semble qu’un instinct divin les guide vers ces fronts touchés de Dieu pour reconnaître la marque divine, et la montrer aux hommes. Elie laisse à Elisée son manteau ; Zacharie annonce Jean-Baptiste ; le Précurseur salue lui-même l’Agneau de Dieu ! Les apôtres ont leurs disciples, qui eux-mêmes forment les leurs ; Jean, Polycarpe, Irénée reçoivent pour ainsi dire des lèvres les uns des autres les paroles de l’initiation sacrée, et ainsi au travers des âges apparaissent les Paul et les Antoine,, les Ambroise et les Augustin, les Albert le Grand et les Thomas d’Aquin, les François d’ Assise et les Antoine de Padoue, les Philippe de Néri, etc.
Il y avait à côté des livres sacrés des Juifs un commentaire secret qui se conservait mystérieusement d’âge en âge parmi des docteurs privilégiés, par le moyen de la tradition orale : on dirait que la sainteté se transmet ainsi de siècle en siècle d’après les lois d’un mystérieux et saint héritage, et, qu’avant de s’éteindre, chaque flambeau de Dieu projette une étincelle
qui enflamme la lumière nouvelle destinée désormais à éclairer le monde : 1 Esprit-Saint, en ■se retirant d’un de ces tabernacles préférés, pour aller se reposer dans un temple nouveau, semble vouloir le reconnaître, le visiter et le préparer aux merveilles de sa présence par la vue de ■celles qu’il opérait dans son précédent séjour.
Quoi qu’il en soit, les entrevues du saint prélat et de son héritier présomptif allaient être brusquement interrompues ; l’évêque de Genève, après avoir refusé par humilité de descendre à Lyon dans l’hôtel de M. Olier, tout près cependant de son cher monastère de la Visitation, était venu s’installer secrètement dans la qrauvre maison du jardinier du couvent ; mais, .à peine avait-il accompli ce dernier acte d’abaissement qui mettait le dernier sceau à sa ressemblance avec son divin Maître, que Dieu voulut rappeler à lui cet ange que le ciel enviait depuis .si longtemps à la terre; François fut frappé ■d’apoplexie, et l’intendant apprit avec autant de surprise que de douleur que son saint ami se .mourait.
Il accourut recevoir sa bénédiction, ainsi que Mme Olier et ses enfants : le vénérable moribond leva avec peine son bras sur la tête de tous ces pieux enfants, et les bénit “ d’une façon contente ■et paisible.”
Cette suprême bénédiction du saint resta dans la mémoire et le cœur du jeune Olier avec une vivacité extraordinaire. Il n’eut pas de plus douce consolation pendant toute sa vie que de •se rappeler cette précieuse faveur, et nous pouvons croire en effet, puisque l’évêque de Genève avait conservé sa lucidité d’esprit “ que cette “ bénédiction a été la source de plusieurs grâces reçues depuis par M. Olier, et lui a obtenu de
“très grandes faveurs de Notre -Seigneur,”1 comme le remarque si bien M. de Bretonvilliers.
Il avait alors quatorze ans, et la fougue de son humeur et de son tempérament sanguin hâtait pour lui l’époque des dangers et de la lutte ; heureusement la vigilance de sa famille et une horreur naturelle pour le mal le préservèrent de l’habitude du vice, si elles ne le mirent pas à l’abri de toutes les surprises de cet âge. Sa conscience n’avait pas un instant de paix quand il croyait avoir offensé Dieu, qu’il n’eût lavé sa faute dans le sacrement de Pénitence, et demandé pardon. Ce sentiment était si vif qu’il lui était impossible, au milieu de son trouble, de se livrer à quelque occupation sérieuse r “ Etant au collège, raconte-t-il lui-même, dès “ que j’avais commis un péché, j’avais l’entende- “ ment tout bouché, tout aveuglé, et me trou- “ vais comme impuissant de rien apprendre et “ retenir, si bien qu’il me fallait aussitôt aller “ à confesse... Le plus grand étonnement que “ j’eusse en ces temps-là était de voir des gens “ dans le péché, qui néanmoins étaient savants, “ et apprenaient bien leurs leçons. J’admirais “ comment cela se pouvait faire, m’imaginant “ que tout le monde fût comme moi.”
Pour expliquer ce phénomène, ce ne serait pas. assez faire que de l’attribuer exclusivement à la vivacité de sa foi, il faut y reconnaître la main de Dieu qui s’appliquait à châtier par une peinesensible le mauvais usage de facultés précieuses, et à récompenser au contraire d’une façon éclatante ses efforts pour demeurer vertueux. Du moins, c’est l’explication qu’il en donnait luimême, et il aimait à s’animer par pensée de ces punitions ou récompenses immédiates à la générosité et à la victoire sur ses défauts.
11 en rapporte un trait trop significatif pour
cjue nous le passions sous silence : “ A l’âge de quinze ans, un jour que je me baignais, je tra- “ versai, dit-il, un bras de rivière à la nage, ce “ qui me mit hors d’haleine. Au moment d’aborder sur le rivage, j’y aperçus quelques per- “ sonnes qui me voyaient, et, n’osant paraître “ devant elles dans un état qui eût blessé la pu- <l deur, je voulus repasser à l’autre bord, sans “ prendre haleine ; mais, n’étant encore qu’au “ milieu, et déjà n’en pouvant plus, je comman- “ çais à enfoncer, lorsque miraculeusement je “ rencontrai un pieu caché dans l’eau et enfoncé “ dans le sable; je m’y appuyai d’un pied, en “ attendant qu’on me vînt secourir, ou que je *l prisse haleine, ce qui me tira de danger.”
“ Au milieu de ces combats, les sollicitations de la grâce se faisaient de plus en plus sentir ; mille généreux projets fermentaient dans son âme, et, sans qu’aucune résolution distincte se pût encore démêler, une aspiration plus marquée cependant l’entraînait vers l’ordre des Chartreux. Il avait souvent visité leur monastère pendant son séjour à Lyon, et depuis ce fut pour lui une coutume toute sa vie de visiter dans tous ses voyages les pieux déserts qu’il avait le bonheur de rencontrer sur le chemin, et de s’y retremper dans le silence et la retraite, comme dans une oasis de paix et de ferveur. La pauvreté des enfants de saint François l’attirait aussi ;
J’allais quelquefois, raconte-t-il, demander ‘‘ qu’on me reçût ; mais ce sentiment ne durant “ pas, j’abandonnai ma poursuite, conservant “ cependant une grande affection pour le fonda- “ teur et pour tout l’ordre.”
Dieu le réservait pour autre chose, et, comme il n’avait voulu confier à personne qu’à Luimême, pas même à saint François de Sales, la formation de ce prêtre modèle, il ne voulait pas
■aussi qu’il prît dans ces maisons austères des impressions incompatibles avec les conditions ordinaires de la vie cléricale. Pourtant, de ces aspirations à la retraite, au silence, à la pauvreté, se formait peu à peu cet esprit ecclésiastique qui réunit l’ensemble de toutes les vertus et de toutes les saintes disciplines sous des formes variées, peut-être même indéfinissables, mais vraies et reconnaissables partout.
Sa famille d’ailleurs n’était pas disposée à l’encourager dans ces dispositions. Elle était heureuse de le voir se vouer au service de l’Eglise, et sans trop examiner à quoi cet état engage, elle espérait le voir s’élever promptement aux plus hautes dignités ecclésiastiques, et s’efforçait déjà de lui en frayer le chemin. A peine avait-il achevé ses humanités à Lyon, que l’intendant le faisait pourvoir du prieuré de la Trinité de Clisson, et le maintenait dans son bénéfice par son crédit et sa science du droit.
Eappelé à Paris, et promu à la charge de conseiller d’Etat, M. Olier n’eut rien de plus à coeur que l’avancement du jeune prieur de Clisson. Il faut reconnaître d’ailleurs que le pieux et ■digne magistrat ne négligeait rien pour rendre son enfant digne de toutes les charges et capable de porter toutes les responsabilités : “ Feu mon
père, disait lui-même M. Olier, n’a jamais rien •“ épargné pour mon avancement dans les •“ études.” Outre son professeur de philosophie, l’illustre Pierre Padet, professeur au collège d’Harcourt, il eut à sa disposition les maîtres et les professeurs les plus distingués.
Aussi soutint-il avec un succès marqué un acte public en grec et en latin sur toute la philosophie. Il n’eut garde de négliger en Sorbonne ces études préliminaires qui lui permettaient de lire avec une égale facilité les Pères grecs et
latins ; d’ailleurs son précepteur particulier; M. Nicolas Lemaistre, prédicateur du roi, et plus tard évêque de Lambez, n’était pas hommeà lui laisser négliger d’aussi précieux avantages.
Cette connaissance des langues l’aida beaucoup dans l’étude de la sainte Ecriture, dont il tira pendant toute sa vie l’aliment de sa piété et la force de ses exhortations ; elle ne lui fut pas inutile non plus dans ses travaux de théologie scolastique, qui donnèrent à son esprit naturellement élevé et profond une simplicité et une précision admirables. Il était trop perspicace pour ne pas apprécier la puissance de cette méthode, les avantages de cette gymnastique intellectuelle à laquelle les plus grands génies de l’Eglise sont redevables de leurs plus belles qualités : “ J’estime la scolastique, disait-il, comme “ elle le mérite, et j’avoue que je lui suis beau- “ coup redevable pour l'intelligence et l’appui “ des mystères. Il est vrai que seule elle ne sau- “ rait les éclaircir et en donner les véritables “ ouvertures, à cause que, ces mystères étant “ cachés par l’ordre exprès de Dieu, si lui-même “ ne les révèle, on ne les peut connaître. Mais “ on ne doit pas s’en prendre à la théologie, qui,
“ tirant pour la raison ses conclusions des prin- “ cipes de la foi, ne prétend pas découvrir par “ là ce qui ne saurait être ouvert que par une “ clarté divine.”
M. le Conseiller était fier des succès de son fils : il ne rêvait qu’au moyen de le mettre en relations avec les personnes les plus propres à le faire réussir dans l’Eglise et à la cour, sûr à l’avance que la noblesse de ses manières, la grâce de toute sa personne, la chaleur de ses sentiments, et les qualités exquises de son cœur le feraient aimer et rechercher de tous. Il lui obtint, par la cession de Jacques d’Apchon, sei~
gneur de Chanteloupe, prêtre de l’Oratoire, l’abbaye commendataire de Pébrac, au diocèse de Saint- Flour ; mais Dieu voulut lui donner immédiatement à lui et à son fils un avertissement sur l’inanité de ces ambitieux projets, et le danger de semblables concessions : “Je pensai “ mourir sur-le-champ, dit-il, sans maladie ni “ incommodité précédente. Tout le temps que “ j’ai gardé ce bénéfice, il a été pour moi une “ source continuelle de peines et de traverses,
“ sans savoir ce que devenaient l’argent ni les “ revenus, et j’y ai souffert des persécutions “ étranges de la part de gentilshommes armés.
“ contre moi pour avoir mon bien.”
Le conseiller d’Etat ne comprit pas cet avis,, et l’année même (1626) où, à 1 âge de dix-huit ans, M. Olier prit possession de f abbaye de Pébrac, et du titre de chanoine-comte du chapitre de Brioude, qui y était attache, il le fit pourvoir d’un nouveau prieuré, celui de Bazainville, au diocèse de Chartres.
De son côté, sa mère, qui n’avait jamais eu pour lui cependant une affection bien marqu.ee, . était ravie de le voir briller dans la société, et s’avancer rapidement vers la fortune : Elle “ m’aimait beaucoup, dit-il, tandis qu’elle me “ voyait marcher dans la grandeur et l’applau- « dissement du monde, comme par exemple, “ quand j’avais du train, que je prêchais avec “ gentillesse, que je composais ces beaux^ ser- “ mons à la mode, tout pleins de vanité, de “ pointes d’éloquence et de curiosité , et que je “ ne disais rien contre les moeurs du monde, à “ savoir l’avarice et la superbe.”
Yoilà bien, prise sur le fait, et peinte en trait» ineffaçables, l’aveugle ambition des parents \ ignorants des terribles dangers de l’état ecclésiastique, n’ayant point grâce pour en apprécier
les responsabilités, ils ne songent qu’à avancer les enfants dans une route qui semble avoir “ les promesses de la vie présente et de la vie future,” et ils prennent tout cela pour le zèle du service de Dieu et les intérêts de sa gloire !
Le jeune abbé n’était ni assez expérimenté, ni assez âgé pour réagir contre cette tendance naturelle et égoïste de ses proches, et, avec une sorte d’illusion et de bonne foi qu’expliquent le milieu où il vivait, et la droiture de ses intentions personnelles, il suivait le courant de l’opinion et de la mode, menant grand train et vie mondaine. Il avait deux carrosses, un nombreux domestique et les plus hautes relations dans le monde ecclésiastique et civil : c’était enfin un de ces abbés à demi ecclésiastiques, à demi laïques, qui s’en allaient vêtus “ d’un juste-au-corps “ violet, indice de leur dignité, avec des bas de “ soie de même couleur, bien tirés, et une cra- ‘‘ vate de points les plus à la mode, sans intention bien arrêtée d’édifier la cour ou la ville, ‘‘et qui se rassuraient trop facilement parla ‘‘ pensée qu'ils n’étaient pas engagés dans les ordres sacrés, et n’avaient pas absolument charge d âmes.” Dieu sait quel eût pu être le réveil, si la Providence n’eût pas veillé !
Quoique peut-être plus réservé et plus naturellement porté à la piete que ses confrères, l’abbé Olier ne faisait pas exception ; son plaisir' comme celui de ses amis, était de se donner des chevaux et des équipages, de paraître aux courses, d y engager des paris, et de s’accorder -enhn toutes les satisiactions a peu près compatibles avec ce que le grand monde exigeait de ceux de son état.
Le peuple, avec son sens inné des convenances et des situations, gémissait de ces écarts, et ce
fut du peuple que lui vint le premier avertissement qui le ramena à Dieu.
Une pieuse fille du faubourg de Saint-Germain, Marie Rousseau, que nous retrouverons souvent au cours de ce récit, n’avait pas été sans être frappée péniblement d’une si triste contradiction entre une vie si mondaine et une vocation si sainte.
Un jour que M. Olier, avec quatre de ses amis, était allé à la foire de Saint-Germain, elle les aperçut vêtus de satin violet, s’amusant ensemble à la porte d’un cabaret, “ et remarquant M. Olier qu’elle voyait alors pour la première fois, elle se sentit portée à prier tout particulièrement pour leur sanctification.” (1)
On dit même qu’à leur retour, elle les aborda dans la rue, et leur dit : “ Hélas ! messieurs, “ que vous me donnez de peine ! Il y a long- “ temps que je prie pour votre conversion; j’es- “ père qu’un jour Dieu m’exaucera.”
Certes, les jeunes abbés avaient trop bon cœur pour faire de là peine à personne, mais ils étaient trop étourdis pour qu’une semblable sortie passât probablement sans quelque joyeux quolibet.
“ Quoi qu’il en soit, Dieu permit, dit M. Olier, “ que nombre d’abbés (nous étions cinq ou six, “ dont je suis le pire), allâmes à côté de l’église “ Saint-Sulpice, dans la maison voisine de la “ sienne, qui n’en est séparée que par une mu- “ raille. Et c’est chose bien remarquable comme “ tous ces jeunes messieurs, qui étaient conside- “ râbles dans le monde, ont depuis tout quitte “ pouir suivre Jésus-Christ, et faire profession “ de ses maximes. Pour moi, je reconnais être “ redevable de ma première conversion à cette “ sainte âme.... La sainte Vierge, sous la protec- “ tion de laquelle j’étais né, travaillait de toutes
(1) Vie de M. Olier, par M. faillon.
“ parts, et mettait en prières toutes ses servantes “ particulières pour ce sujet. Je commençais “ donc de naître à Dieu par désir et par affec- “ tion légère, sans pourtant quitter tout à fait le “ péché. J’avais peine à aimer le monde, et ne “ pouvais y trouver de divertissement véritable ; “ mais toutefois je retombais toujours malgré “ tous les attraits de Dieu, ses sollicitations perpétuelles et les punitions journalières que je “ sentais après mes fautes.”
Sa famille aussi commençait à s’alarmer ; elle avait cru, comme beaucoup d’autres, que la vocation ecclésiastique mettait à l’abri de tous les dangers, et maintenant qu’elle voyait l’effet de son imprudence et de sa vanité, elle faisait tout son possible pour réparer sa faute. Mme Olier priait avec larmes pour la conversion de son fils, tout en continuant de s’enorgueillir de ses succès. Il était bachelier en théologie, et venait de soutenir son acte de tentatives pour la licence. Tous ses maîtres l’engageaient à continuer, et il était assez désireux lui-même de joindre cette palme à celles qu’il venait de cueillir ; mais, pour le faire avec plus d’éclat, il voulut interrompre un moment ses cours de la Sorbonne, pour aller en Italie se perfectionner dans les sciences ecclésiastiques, et surtout dans l’étude de l’hébreu, qu’il désirait vivement posséder.
C’était là que la grâce l’attendait ; ce voyage, entrepris d’abord dans un esprit de curiosité et de vanité scientifique, allait lui donner l’unique nécessaire, un vrai amour de Dieu.
Sans doute, il n’excluait pas de son voyage ad limina apostolorum et aux sanctuaires d’Italie toute pensée d’édification et de profit spirituel ; M. de Lantages affirme même que c’était le soin de son salut et le désir de sa conversion qui le portaient à s’éloigner de la société dissipée de ses
■amis ; mais l’empire de la vanité et le désir de briller par la connaissance de cette langue igno- -rée alors de tant de savants semblent pourtant avoir été le principal mobile de sa résolution.
Son père l’approuva complètement, et ne vit -dans son séjour à Rome qu’une occasion de former de brillantes liaisons, soit avec les jeunes gens de sa condition qui s y rendaient, soit ai ec les savants et les grands personnages qui illustraient alors la capitale du monde chrétien.
Dieu souffla sur tous les grands projets du père et du fils : dès les premiers jours, le jeune homme fut atteint d’une ophtalmie si sérieuse, que toute pensée d’étude dut être immédiatement et décidément abandonnée.
Ce contre-temps l’affligea beaucoup, et le fit réfléchir ; il crut voir dans cet accident un de ces avertissements ordinaires, par lesquels la Providence manifeste son déplaisir, et, pour réparer sa faute autant qu’il était en son pouvoir, il fit vœu de changer son voyage en un pèlerinage aux tombeaux des apôtres, et surtout à Notre-Dame de Lorette.
Il ne fit que paraître à Rome, et sans craindre les chaleurs excessives de la saison, . il partit a la fin de mai (1630) pour Lorette, à pied, et vêtu d’un habit d’hiver. C’était un voyage de cinquante lieues que, malgré sa récente indisposition et sa faiblesse, il ne craignait pas d entreprendre ainsi; mais ses entretiens continuels avec Jésus et Marie le soutinrent le long de la route “ jusqu’à lui faire oublier en quelque sorte la fatigue du corps. Tantôt il récitait le “ Rosaire, repassant à chaque dizaine les diiie- “ rents mystères qui y répondent, tantôt il se •“ délassait en composant à la louange de a * Reine du ciel des cantiques qui ne montraient
“ pas moins la beauté de son génie que les ar- “ deurs de sa charité.”
Nous serions heureux de posséder aujourd’hui ces chants d’amour et d’aspiration vers la demeure de Marie, qui charmaient la route du jeune pèlerin de Lorette ; malheureusement ils n’existent plus ; M. Olier, en ayant entendu faire plus tard de grands éloges, les jeta au feu, de peur d’y trouver une tentation de vaine gloire.
A mesure qu’il approchait du sanctuaire de Lorette, ses consolations spirituelles augmentaient ; mais Dieu voulait lui faire payer par une nouvelle épreuve la grâce qu’il lui réservait dans sa sainte demeure. Il fut saisi d’une violente attaque de lièvre ; mais il avait tellement hâte d’arriver que, sans changer rien aux conditions de son dur pèlerinage, il repartit, aussitôt le premier accès terminé.
Du plus loin qu’il aperçut l’église de Lorette,
“ il sentit, dit-il, son cœur comme percé d’un “ coup de flèche, ce qui le remplit du saint “ amour de Marie.”
En vain, voulut-on l’empêcher, dans l’état d’épuisement où il était, de se rendre au sanctuaire le jour même ; médecins et amis comprirent que le mieux était de ne pas le contrarier, et le laissèrent satisfaire sa dévotion.
Il lit sur son chemin une assez étrange rencontre. Une femme possédée du démon lui cria au passage : “ Abbé français, si tu ne te con- “ vertis pour vivre en homme de Dieu, attends “ d’étranges traitements ! ”
“ En entrant dans l’église, ajoute-t-il, je fus “ touché jusqu’à verser des larmes en abon- “ dance. Je fus tellement attendri par les caresses “ de la sainte Vierge, et je ressentis des secours “ si puissants, qu’il fallut me rendre à mon Sau- “ veur, qui me poursuivait depuis un si long
“ temps. Je me trouvai si puissamment touché,
“ et je sentis des mouvements si vifs, que, tout “ baigné de larmes, je demandai avec instance “ à la très sainte Ÿierge, qu’elle m’obtînt la “ mort, quand elle prévoirait que je devrais “ tomber dans mes péchés passés, dans lesquels»
“ grâce à Dieu, je ne suis point retombé depuis.”
En même temps que s’ouvraient les yeux de son âme à la lumière divine, les yeux de son corps se trouvèrent complètement guéris, et la fièvre disparut. Cette circonstance ajoutant encore aux joies spirituelles qu’il ressentait, il continua longtemps ses colloques d’amour avec Jésus et Marie, sans pouvoir s’arracher à la contemplation de ces lieux vénérés.
Pourtant il ne pénétra point dans la Santa Casa ce premier jour, “ parce qu’il n’avait pu se ** confôssor ^
Il y revint le lendemain, et, au pied de ces murailles, témoins des mystères de l’Incarnation et de l’enfance de Jésus, il jura avec larmes de ne plus partager son cœur entre le monde et Dieu et offrit cette résolution à Notre Seigneur par les mains de sa très sainte Mère, av ec tous les sentiments de la plus vive et de la plus tendre dévotion.
Lorsqu’il quitta le sanctuaire, il n était plus le même homme ; un esprit nouveau s était em paré de lui, il était à Dieu à tout jamais : ” C’est “ dans ce saint lieu, raconte-t-il, que j’ai été en- “ o-endré à la grâce par les prières de la très “ sainte Yierge, et cette mère de miséricorde “ m’a fait renaître à Dieu dans le lieu même ou “ elle avait engendré Jésus-Christ dans ses
“ chastes entrailles.” .
Il convenait en effet que celui que Dieu appelait à reproduire aux yeux des hommes l image de Jésus-Christ prêtre, celui à qui il disait dans
une tendre et admirable familiarité : “ .Te yeux que tu sois mon fils,” naquît à la grâce dans la maison de Jésus, par la tendresse de la Vierge Marie.
Bien d’autres sont venus trouver à Lorette, et pour ainsi dire dans les bras de la sainte Famille, la lumière et l’amour divin, jusqu’à cet illustre Veuillot qui a parlé si noblement des merveilles de ce sanctuaire ; bien d’autres y viendront encore jusqu’à la fin des siècles; mais les prêtres qui le visiteront se rappelleront toujours que c’est en ce lieu que le fondateur des séminaires reçut, avec la guérison du corps, la grâce de -correspondre à sa haute vocation, et béniront la Reine du clergé par qui s’opéra cette merveille.