CHAPITRE IJ
de la science du bien et du mal qui produit les fruits les plus sains et les plus savoureux , mais qui en porte d’autres à côté , dont la belle apparence et la douceur cachent un poison mortel.
Les Français, peuple le plus spirituel de l’Europe , et le plus sensible aux plaisirs qui naissent d’un entretien ou d’une discussion littéraire, s’étaient empressés de confier aux hommes de génie le soin d’ajouter au charme de leurs réunions. Les nobles, sans renoncer à leur suprématie aristocratique , que le contraste même rendait plus frappante , souffrirent que le talent littéraire servît de passe-port jusqu’à leurs salons. L’opulent financier, le riche négociant , en cela comme en d’autres circonstances où il fallait montrer du goût et de l’éclat, imitèrent l’exemple de la noblesse et admirent à leurs fêtes les gens de lettres , (fui sacrifièrent en beaucoup d’occasions leur indépendance à ces faveurs. Assurément cette espèce de patronage, qui ne venait souvent que de la vanité individuelle des protecteurs, n’était pas de nature à honorer le caractère des protégés. Reçus dans la société des nobles et des riches, à titre de tolérance , les hommes de lettres n’y tenaient pas un rang beaucoup plus élevé que les musiciens ouïes artistes dramatiques, parmi lesquels sesont trouvés souvent des hommes de talent et de ré-
putation que les meilleures sociétés attirent à elles , pendant que la profession à laquelle ils appartiennent, reste généralement exposée au mépris et à l’humiliation. Les dames de qualité, tout en accordant un sourire aux hommes de lettres, et les personnages titrés, en les admettant à leur intimité , n’en demeuraient pas moins persuadés que ces hommes n’étaient point formés comme eux, des élémens choisis de la terre 1 . De son côté , le savant favori , quoique l’objet de ces bontés et le compagnon de ces plaisirs , devait être souvent ramené malgré lui à cette réflexion pénible , qu’il n’était là qu’autant qu’on voulait bien l’y souffrir ; et que le caprice d’unemode nouvelle, ou une réaction de l’ancienne étiquette, pouvait l’exclure du cercle où l’on tolérait actuellement sa présence. Sous le poids accablant de cette infériorité humiliante, l’homme de lettres devait quelquefois aussi comparer d’un œil jaloux ces palais somptueux, ces tables splendides où on lui faisait la grâce de l’admettre , avec son modeste appartement garni, et ses moyens précaires d’existence. Celui dont le caractère avait plus d’élévation, dut souvent, après avoir payé à ses bien-
* Formés comme eux « des matériaux de la porcelaine, » from porcelain clay of earth. C’est une citation de Dryden. (Édit.)