CHAPITRE II
faiteurs un tribut légitime de reconnaissance, envisager avec douleur sa position personnelle :
Condemned as needjr supplicants to wait While ladies interpose and slaves debate. 1
« Condamné , comme un suppliant dans le besoin , à faire antichambre, pendant que des dames sont introduites et que les valets se querellent. »
Il résulta de ce genre de protection que beaucoup d’hommes de lettres devinrent ennemis de la personne aussi-bien que du rang de leurs protecteurs. Nul homme, par exemple, dans le cours de la révolution, ne témoigna plus de haine pour la noblesse que Cliamfort , le confident et secrétaire favori du prince de Condé. De fréquentes occasions durent aussi se présenter, où le protégé se trouva dans la nécessité forcée d’établir le parallèle entre ses talens naturels ou acquis , et ceux de la société dans laquelle il était admis. Le résultat de la comparaison, dans l’esprit du savant, ne pouvait être qu’un vif sentiment de dégoût pour des institutions qui le plaçaient si fort au-dessous d’individus qu’il eût dépassés dans la carrière des honneurs et du mérite , sans les barrières établies par ces institutions mêmes.
De là , ces recherches fréquentes et critiques * Ver» de Pope. (Édit.)
56 VIE DE NAPOLÉON JBUON APARTE, de l’origine des distinctions parmi les hommes; ce système d’opposition violente au régime existant; ces appels à l’état primordial de la société, ces revendications de l’égalité primitive : de là , ces ingénieux argumens , ces éloquentes tirades en faveur de la sauvage indépendance des premiers temps. Les patriciens lisaient ces écrits , et leur accordaient volontiers ce sourire de compassion qu’ils eussent donné aux rêveries d’un poète en délire; mais la classe inférieure, imbue des nouvelles doctrines, s’enflammait de l’ardeur d’un écrivain éloquent; et quittait le livre, toute prête à réaliser, par des actes, la brillante chimère qui occupait ses esprits. 1
On aurait pu s’attendre à voir au moins les classes privilégiées, s’alarmer de doctrines si dangereuses pour leurs propres intérêts, avouées avec tant d’audace , et soutenues avec un talent si remarquable. On aurait pu supposer qu’elles auraient tressailli , quand Raynal osa proclamer que le bonheur et la liberté des nations ne pouvaient sortir que des débris de tous les trônes , et du renversement de tous les autels. Il n’en fut point ainsi. La noblesse considéra les prin-
1 L’essai sur les révolutions de M. de Châtcaubriand , tel qu’il est commenté aujourd’hui, vient à l’appui de ce tableau. [Edit.)