Vie de Napoleon Buonaparte
Point de vue différent sous lequel les Ministres anglais et le Premier Consul envisagent l’exécution du Traité d’Amiens. — Trompé par les acclamations de la populace de Londres, Napoléon se méprend sur les véritables scntimens du peuple anglais. — Il continue de menacer l'indépendance de l’Europe. — Sa conduite à l’égard des Suisses. — Il intervient dans leur politique , et s’érige , de son propre mouvement, en médiateur de leurs intérêts. — Manifeste extraordinaire qu’il leur adresse. — Ney entre en Suisse & la tête de quarante mille hommes. — Le patriote Reding licencie ses troupes ; il est emprisonné. — La Suisse est contrainte de fournir à la France une armée auxiliaire de seize mille hommes. — Le Premier Consul prend le titre de grand Médiateur de la République Helvétique.
L’Europe avait désormais les yeux fixés sur Buonaparte comme sur l’arbitre des destinées du monde civilisé, qui pouvait à son gré maintenir l’univers dans un état de paix générale , ou le replonger dans les malheurs d’une
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a V1B DK NAPOLÉON BUON APARTE.
guerre plus affreuse que jamais. Les qualités éminentes que possédait Buonaparte faisaient espérer qu’il saurait les employer tout à la fois pour son honneur personnel et pour le bonheur des nations sur lesquelles il exerçait une si vaste influence. Quant aux taches de son caractère, elles se perdaient dans l’éclat de ses victoires , ou se faisaient pardonner , si l’on considérait les exigences de sa position. Le massacre de Jaffa était peu connu ; il avait eu lieu sur un théâtre éloigné, et ne se présentait guère à la pensée que comme un acte de sévérité militaire , qui portait son palliatif, sinon son excuse , dans les circonstances qui l’avaient fait commettre.
On supposait donc que Napoléon était rassasié de cette gloire militaire, par laquelle il avait surpassé tous les grands capitaines connus , et l’on s’attendait à le voir s’occuper des arts de la paix , au moyen desquels il pouvait se faire une renommée nouvelle , moins brillante peut-être , mais non moins honorable. La paix régnait partout autour de lui ; la paix eût continué s’il eût voulu la maintenir. C’était surtout le moment de suivre le conseil que Cinéas donnait jadis au roi d’Étolie , et de se reposer après tant de travaux. Mais Napoléon allait prouver que, depuis Pyrrhusjusqu’à lui-même,
l’ambition trouva toujours plus de charme dans les hasards et les agitations de la guerre que dans les résultats heureux de la victoire. L’immense pouvoir que possédait dès-lors Buonaparte n’avait de prix à ses yeux qu’autant qu’il lui offrait le moyen d’en acquérir davantage encore. Semblable à un joueur ardent et infatigable , il ne cessa de vouloir doubler son gain à chaque coup, jusqu’à ce que la fortune, qui lui était depuis si long- temps favorable , lui devînt enfin contraire , et l’entraînât dans une ruine complète. L’ambition était son défaut dominant ; nous aurions dit son défaut unique, si l’ambition , quand elle est fondée sur l’égoïsme, ne comprenait tant d’autres vices.
Sans perdre le fil du récit , il nous semble naturel de retracer d’abord les événemens qui vinrent tromper l’attente générale de l’Europe, et , après les incertitudes et les méfiances d’un armistice d’envir on une année, ramenèrent la guerre avec toutes ses horreurs : nous reprendrons ensuite l’histoire intérieure de la France et de son chef.
A la vérité , les deux pouvoirs contractans étaient parvenus à s’entendre sur les articles spéciaux du traité d’Amiens ; mais ils concevaient bien différemment la nature d’un état général de pacification , et les rapports qu’il
devait établir entre deux nations indépendantes. Homme d’un rare mérite personnel et d’une égide probité , le ministre anglais se persuadait , sans doute , que la paix devait produire son effet ordinaire , et rétablir le cours des relations amicales entre la France et l’Angleterre. Quant aux intérêts de leurs alliés mutuels , et k la situation générale des gouvernemens d’Europe , il se persuadait encore que l’Angleterre, en déposant l’épée, avait conservé le droit de conseil et de remontrances amicales ; mais M. Addington ne devait point espérer de rétablir en Europe cet équilibre qui avait déjà coûté tant de sang dans le dix-huitième siècle. Les bassins , aussi-bien que le fléau de la balance , étaient rompus , et Buonaparte en foulait aux pieds les débris. Toutefois , la Grande-Bretagne était debout ; elle tenait toujours en sa main le trident de Neptune; aucun échec , dans la dernière lutte, ne l’avait forcée d’abandonner le droit de protester contre la violence et l’injustice , et de protéger le faible autant que les circonstances le lui permettraient.
Mais Buonaparte comprenait tout autrement l’exécution du traité d’Amiens. Ce traité , selon lui , contenait tout ce que la Grande-Bretagne pouvait espérer pour elle-même et pour ses
alliés. Son acceptation lui interdisait, k entendre Buonaparte, toute intervention ultérieure dans les affaires de l’Europe. Il en taisait, une charte obligatoire , restreignant les droits de celui k qui on l’accorde dans des limites précises , et lui ôtant toute faculté de réclamer ou d’acquérir au-delà de ces limites.
L’Europe entière devait donc se trouver k la merci de la France; des États auraient pu être créés, détruits , changés, et changés encore , si l’Angleterre n’avait pu indiquer, dans le traité d’Amiens, l’article qui s’opposait k cette mesure. «L’Angleterre, disait le Moniteur d’un ton magistral , l’Angleterre aura le traité d’Amiens , tout le traité d’ Amiens , rien que le traité d’Amiens. » Au moyen de cette explication, le traité devait décider , par rapport k l’Angleterre, et en faveur de la France , toutes les questions qui auraient pu s’élever par la suite entre les deux pays ; mais , d’après les règles de la bonne foi, et même du simple bon sens, il ne pouvait être considéré que comme aplanissant , entre les deux parties, les difficultés existantes au moment de la pacification.
On mit en avant ce raisonnement absurde , que l’Angleterre, attendu sa position isolée, ne devait point se mêler de la politique continentale , comme si les relaflons des gouvernemens
entre eux n’étaient pas de même nature , qu’ils fussent séparés par un bras de mer ou par une chaîne de montagnes. C’était précisément à cause de cette position isolée qu’un de nos poètes réclamait, avec autant d’éloquence que de j ustesse , pour la Grande-Bretagne , le rôle de médiatrice comme moins exposée à ressentir les secousses d’une guerre sur le continent , et pouvant se prononcer avec plus d’impartialité sur des prétentions qui n’étaient pour elle que d’un faible intérêt. La France adopta le sens d’un autre poète , et s’en appuya pour rejeter l’Angleterre hors du monde européen , et lui refuser toute espèce d’intervention dans les affaires les plus importantes :
Penitus divisos orbe Britannos. Virg. Eg.
« Les Bretons séparés du reste de la terre. »
Il était impossible que l’Angleterre acceptât cette humiliation. Interprété de cette manière, le traité d’Amiens devenait le pendant des conditions proposées par le cyclopc Polyphénie à Ulysse , c’est-à-dire qu’elle serait dévorée la
1 Thrice happy Bretain , from the kingdom rent To set the guardi an of the continent. Addison.
» Trois fois heureuse l’Angleterre ! séparée des autres royaumes ,
Elle est comme la sentinelle qui veille sur le continent. »
dernière. Si le bras enchaîné et la bouche fermée comme avec un cadenas , l’Angleterre , témoin impassible , eût regardé paisiblement la France compléter la soumission du continent, quel autre sort pouvait-elle attendre que de se voir elle-même subjuguée à son tour? Nous dirons les démêlés que fit naître l’exécution du traité. Peut-être auraient-ils été apaisés par un accommodement , si l’interprétation absolue donnée par le Premier Consul à la stipulation , n’eût été incompatible avec l’honneur, le salut et l’indépendance de l’ Angleterre.
Il paraît plus que probable que l’extrême joie du bas peuple de Londres à la signature des préliminaires , l’honneur qu’il fit à Laurislon de traîner sa voiture , les cris de Buonaparte,for ever' qu’il fit entendre, avaient fait concevoir au chef du gouvernement français l’idée fausse que la paix était indispensable à la Grande-Bretagne. Comme d’autres étrangers , se trompant sur la nature de notre gouvernement populaire , Buonaparte put prendre les clameurs de la populace de Londres pour la voix de la nation britannique. D’un autre côté, nos ministres ne paraissaient alors conserver
1 Buonaparte pour toujours, c'est-à-dire vive à jamais Buonaparte. [Édit.')
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leur influence dans le Parlement qu’à condition de faire la paix et de la maintenir ; et Napoléon pouvait bien attribuer à leur faiblesse ce qui n’était chez eux que franchise et esprit de conciliation. S’il n’eût pas été dominé par une impression de cette espèce , il aurait probablement différé jusqu’à la ratification définitive du traité d’Amiens , le pas de géant qu’il fit , sans hésiter , après la signature des préliminaires , et pendant la durée des négociations.
Nous avons dit, dans le précédent volume , que Buonaparte avait accepté la présidence de la république cisalpine, à laquelle il donnait maintenant le nom de République Italienne, comme si le nouvel État devait comprendre, par la suite, toute la péninsule. Par un traité secret avec le Portugal , il avait acquis de cette puissance tout ce qu’elle possédait de la Guyane. Par une autre convention avec l’Espagne , le cabinet de Madrid lui avait cédé sa part de la Louisiane , et ce qui pouvait avoir des suites plus sérieuses , la réversion du duché de Parme et de l’ile d’Elbe, excellente station navale.
Dans la Diète qui se tint en Allemagne pour fixer les indemnités à accorder aux différens princes de l’Empire qui avaient éprouvé des pertes de territoire , par suite des derniers événernens , et surtout du traité de Lunéville , l’in-
fluence française avait dominé de manière à faire craindre l’anéantissement total de cette confédération antique. Une observation générale trouve ici sa place ; c’est que des villes , des territoires et des provinces passèrent de main en main comme des cartes sur une table de jeu , et que les puissances de l’Europe, une seconde fois après le partage de la Pologne , virent le scandale d’un gouvernement d’hommes libres transféré d’un État à un autre , sans plus d’égards à leurs vœux , à leurs intérêts et à leurs habitudes , que s’il s’agissait de bestiaux. Cette funeste imitation d’un précédent funeste engendra de grands maux : elle rompit tout lien d’affection entre les gouvemans et les gouvernés ; il n’exista plus entre les princes et les sujets qu’une alliance imposée par la force , acceptée par la nécessité.
Dans cet échange de territoire et de juridiction , le roi de Prusse obtint une compensation précieuse pour le duché de Clèves , et autres provinces cédées k la F rance , attendu qu’elles se trouvaient sur la rive gauche du Rhin. La neutralité de ce monarque avait été de la plus grande utilité à la France pendant les campagnes sanglantes qui venaient d’avoir lieu : il fallait bien l’en récompenser. Les petits princes de l’Empire , principalement ceux qui occu-
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paient la rive droite du Rhin , et qui s’étaient volontairement placés sous la protection de la France , obtinrent aussi des accroisscmens considérables de territoire. L’Autriche , au contraire , dont on n’oubliait point la résistance opiniâtre, lut considérée comme élevant de trop hautes prétentions au pouvoir et à l’indépendance ; ses indemnités furent d’autant plus restreintes, que celles des amis de la France furent plus étendues.
Ces avantages divers , cet accroissement de pouvoir et d’influence, la France le dut surtout k l’adresse de sa diplomatie ; mais , peu de temps après la signature du traité d’Amiens, Napoléon prouva au monde qu’à défaut de l’intrigue, son épée , comme précédemment , était toujours prête k appuyer son ambition.
L’invasion des Cantons suisses par le Directoire avait toujours été regardée comme une violation manifeste et grossière du droit des gens; Buonaparte lui-même ne la jugeait pas autrement. Il eut soin néanmoins de maintenir l’occupation militaire de la Suisse par les troupes françaises ; et ce peuple, quelle que fût son indignation k la vue de sa renommée déchue ■ et de ses libertés anéanties, ne pouvait opposer de résistance qu’au prix de son entière destruc-
L’article 11 du traité de Lunéville semblait offrir aux Suisses l’espérance d’échapper a l’esclavage ; mais cet espoir n’était qu’un vain mot. On déclarait que le traité s’étendait aux républiques batave , helvétique , cisalpine et ligurienne. «Les parties contractantes garantissent V indépendance de ces républiques , dit le traité, et aux peuples qui les composent , le droit d’adopter la forme de gouvernement qui leur plaira. » Nous avons vu quels avantages la république cisalpine retira de cette déclaration d’indépendance. On garda moins de mesure encore envers la Suisse.
Les Cantons n’étaient pas d’accord relativement au système politique qu’ils devaient adopter. La question fut solennellement débattue dans une diète tenue à Berne. La majorité se décida pour une ligue fédérative , base antique du gouvernement helvétique. Un projet de constitution , d’après ce principe , fut en conséquence rédigé et approuvé. L’exécution en fut confiée au sage Aloys Reding , également renommé par son courage et son patriotisme. Il sentit la nécessité d’obtenir l’aveu de la France, pour assurer à ses compatriotes la libre jouissance de la constitution qu’ils s’étaient donnée ; et se rendit lui-méme à Paris, afin de solliciter le consentement de Buonapartc. Ce consente-
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ment fut accordé à condition que le gouvernement suisse admettrait à ses délibérations six membres de l’opposition . Soutenus par la F rance , ces derniers voulaient la constitution une et indivisible , à l’imitation de celle de la république française.
Cette mesure , prise à la requête du Premier Consul, se termina par un acte de trahison, probablement prévu par Buonaparte. Saisissant le moment où la diète s’était ajournée à cause des fêtes de Pâques , le parti français convoqua une réunion où les autres membresne se trouvèrent point , et il décréta une forme de constitution qui renversait entièrement celle sous laquelle les Suisses avaient si long-temps trouvé la liberté, le bonheur et la gloire. Buonaparte les félicita sur la sagesse de leur choix ; et ce choix ne pouvait manquer de plaire à Buonaparte , puisque ce renversement des vieilles institutions nationales lui permettait d’introduire dans le nouveau système toutes les modifications que pourrait lui suggérer sa politique. Remarquons encore que le nouveau gouvernement devait avoir pour chefs des hommes redevables de leur élévation au Premier Consul, et par conséquent soumis à sa volonté. Les ayant donc complimentés de s’être donné une constitution libre et indépendante, il déclara son intention
de rappeler les troupes françaises , et les rappela en effet. L’équité apparente de cette mesure fit éclater beaucoup de reconnaissance M parmi les Suisses : ils se seraient épargné ces démonstrations , sans doute, s’ils avaient su que la politique de Buonaparte , plus que sa générosité, lui avait inspiré cette conduite. D’abord, et dans son propre intérêt , Napoléon devait paraître laisser la Suisse en possession de sa liberté ; ensuite il était bien certain qu’en abandonnant ce pays à lui-même , les événcmens ultérieurs lui offriraient bientôt un prétexte plausible d’y rentrer les armes à la main.
Les cantons aristocratiques de l’ancienne ligue helvétique approuvaient la constitution dernièrement adoptée par le parti français. . Il n’en était pas ainsi des cantons démocratiques, c’està-dire des petits cantons : ils déclarèrent qu’ils ne voulaient point s’y soumettre ; qu’ils se sépareraient de la ligue générale , attendu qu’elle était calquée sur celle de France , et qu’ils formeraient une confédération séparée , en renversant les anciennes lois nationales. C’étaient les cantons de Schwitz, d’Uri et d’Underwalden , pays de forêts et de montagnes , où les habitans ont moins dégénéré des mœurs simples et agrestes de leurs ancêtres. Une guerre civile éclata aussitôt; et il ne fut pas difficile de
l4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, s’apercevoir qu’en popularité, aussi-bien qu’en patriotisme, le gouvernement usurpateur établi sous l’influence française, était complètement inférieur à ces braves paysans. Leur principal « chef était l’intrépide Reding,qui s’efforça, mais en vain , d’affranchir sa malheureuse patrie. Le gouvernement intrus fut d’abord chassé de Berne; ses troupes battues sur tous les points, et le parti fédératif accueilli avec les démonstrations de la joie la plus vive. Les usurpateurs ne comptaient guère de partisans , que quelques individus qui leur étaient attachés par des motifs d’intérêt.
Mais au moment où Reding et ses braves Suisses se complaisaient dans l’idée de rétablir l’ancienne constitution avec tous ses privilèges et ses immunités , la main de fer d’un pouvoir supérieur était tendue déjà pour comprimer leurs efforts patriotiques.
La fatale nouvelle de l’intervention arbitraire de la France fut répandue par l’arrivée subite de Rapp , adjudant -général de Buonaparte. Il apportait une déclaration adressée aux cüxhuit cantons. Ce manifeste était d’une nature fort extraordinaire. Buonaparte reprochait aux Suisses une discorde civile de trois années , oubliant que cette discorde n’eût point existé sans l’invasion opérée par la France. Il leur
disait qu’aussitôt après que le gouvernement français eut consenti à retirer ses troupes de leur pays , ils avaient tourné leurs armes les uns contre les autres. Ce raisonnement, adressé par une nation indépendante aune autre nation, est déjà très singulier par lui-même ; mais ce qui suit l’est bien davantage encore :
« Vous vous êtes disputé trois ans sans vous entendre : si l’on vous abandonne plus longtemps à vous-mêmes , vous vous tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d’ailleurs que vos guerres intestines n’ont jamais pu se terminer que par l’intervention efficace de la France.
« Il est vrai que j’avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos affaires; j’avais vu constamment vos différens gouvernemens me demander des conseils , et ne pas les suivre , et . quelquefois abuser de mon nom , selon leurs intérêts et leurs passions.
« Mais je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous êtes en proie ; je reviens sur ma résolution , je serai le médiateur de vos différends; mais ma médiation sera efficace , telle qu’il convient aux grands peu- * pies au nom desquels je parle. » 1
1 Le lecteur trouvera cette pièce officielle dans le Moniteur de l’an xi , n° 1 o de vendémiaire. {Édit.)
Ce langage insultant par lequel le Premier Consul, sans y avoir été invité , et comme s’il eût accordé une grâce, prenait sur lui d’exercer le pouvoir le plus absolu sur un peuple libre et indépendant, se reproduit d’une manière également remarquable vers la fin du manifeste. Il ordonne au sénat suisse d’envoyer une députation à Paris , afin de se concerter avec le Premier Consul, qui ajoute : «De mon côté, j’ai le droit d’attendre qu’aucune ville , aucune commune , aucun corps ne voudra rien faire qui contrarie les dispositions que je vous fais connaître. » A l’appui de cette dialectique d’un manifeste que le dernier écolier aurait pu confondre, Ney entra par differens points enSuisse, à la tète de quarante mille hommes.
Dans l’impossibilité de résister à de telles forces , Aloys Reding congédia les siennes , après avoir adressé une proclamation touchante à ces braves gens. La diète de Schwitz se sépara également, attendu, ainsi qu’elle le déclara, l’intervention des troupes étrangères, auxquelles l’état d’épuisement du pays ne permettait pas de s’opposer.
La Suisse fut donc occupée une seconde fois par les soldats français. On poursuivit et l’on mit en prison les patriotes qui s’étaient fait remarquer dans la revendication des droits du
pays. On pressait Aloys Reding de se cacher ; il ne le voulut pas ; et quand l’officier français qui vint l’arrêter lui reprocha de s’être mis à la tête de l’insurrection , il répondit avec dignité : « J’ai obéi à la voix de ma conscience , k celle de ma patrie ; pour vous , exécutez les ordres de votre maître.» Il fut envoyé au château d’Arsbourg.
La résistance de ces dignes patriotes, leur attitude câline, noble et fière ; la simplicité touchante de leurs réclamations contre la violence et le despotisme , ne furent point perdues pour le monde et pour la cause de la Überté , malgré l’inutilité de leurs efforts en faveur de la patrie. Leurs plaintes pathétiques étaient lues jusque dans le fond des vallées ; elles soulevaient la haine contre l’usurpation française, chez les individus qui jusqu’alors avaient vu avec étonnement, sinon avec admiration, les victoires de la République. On a pu, dans certaines invasions, prétexter la rapidité d’une révolution, les extrémités de la guerre , la loi rigoureuse de la nécessité ; mais celle de la Suisse était aussi gratuite et arbitraire qu’elle était injuste et condamnable. Le nom des Cantons auxquels se rattachaient tant de souvenirs de loyauté et de valeur antique , de simplicité et de mâle indépendance , faisait prendre plus d’intérêt encore
Vie »k Nm*. Buow. Tome 5. ■*
18 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, aux souffrances de ce pays. Jamais acte public de Buonapartene compromit plus son caractère aux yeux de l’Europe , que sa conduite envers la Suisse.
La noble résistance de ses habilans , leur réputation de courage, firent quelque impression sur le Premier Consul lui-même. Il était prudent d’ailleurs de ne pas les pousser à bout ; et , dans l’acte définitif de médiation , au moyen duquel il leur évitait les embarras de songer k leur constitution , il permit que le fédéralisme fut conservé comme une des bases fondamentales. Par un traité définitif subséquent, les Cantons consentirent k refuser le passage , sur leur territoire , aux ennemis de la France , et s’engagèrent k maintenir sur pied un corps de quelques milliers de soldats , pour l’exécution de cette promesse : de plus, la Suisse fournissait k la France une armée auxiliaire de seize mille hommes, dont l’entretien restait à la charge du gouvernement français. Quoi qu’il en soit , ces montagnards déployèrent une si grande énergie dans la discussion de ce traité , qu’ils échappèrent au système de la conscription imposé aux autres Etats tombés sous la domination de la France.
Malgré ces modifications, néanmoins, il était évident que l’homme qui s’érigeait arbitraire-
* î CHAPITRE I. J 9
ment en médiateur de la Suisse régnait despotiquement sur ce pays , aussi-bien que sur la France et le nord de l’Italie ; mais pas une voix n’osait s’élever contre cet accroissement formidable de puissance. L’Angleterre seule voulut intervenir ; elle accrédita un agent, M. Moore, auprès de la diète de Schwitz , afin de s’informer par quels moyens la Grande-Bretagne pourrait appuyer leurs réclamations à l’indépendance ; mais cet envoyé n’était pas encore arrivé, que les opérations de Ney avaient déjà rendu toute résistance impossible. L’Angleterre adressa , en outre , au gouvernement français , des remontrances sur cette violation manifeste des libertés d’un pays indépendant; on ne daigna point y répondre : le Moniteur seul s’en chargea pour vouer au ridicule et au mépris les prétentions de la Grande-Bretagne à intervenir dans les affaires du continent. Depuislors, Buonaparte adopta et continua de porter le titre de grand Médiateur de la République Helvétique , sans doute en témoignage du droit qu’il s’arrogeait, et qu’il exerçait en effet, de se mêler des affaires de cette nation , toutes les fois qu’il le jugerait convenable.
La mésintelligence s’accroît entre la France et l'Angleterre.
— Empiétemcns et insultes nouvelles de la part du gouvernement français. — Instructions singulières données par le Premier Consul à ses agens commerciaux dans les ports de la Grande-Bretagne. — Ordres des ministres anglais , pour l'expulsion de tout individu qui se présenterait en vertu de ces instructions. — Violences de la presse des deux côtés du détroit. — L’Ambigu, fameuse publication royaliste de Peltier. — Buonaparte répond dans le Moniteur. — Note , en forme de remontrance , communiquée par M. Otto. — Réponse de lord Hawkesbury. — Peltier cité en jugement pour un pamphlet contre le Premier Consul. — Il est déclaré coupable; — mais la sentence ne reçoit point d’exécution. — Mécontentement toujours croissant de Napoléon. — Discussions amères relativement au traité d’Amiens. — Malte.
— Rapport injurieux du général Sébastiani — Résolution du gouvernement anglais en conséquence. — Conférences entre Buonaparte et lord Whitworth. — Message du roi au Parlement pour demander un surcroît de forces. — Altercation entre Buonaparte et lord Whitworth , à un lever. — Détails à ce sujet. — Ressentiment de l’Angleterre. — Nouvelles discussions relatives à Malte. — Motifs qui ont pu faire désirer à Buonaparte la rupture des négociations. — L’Angleterre déclare la guerre à la France, le 1 8 mai 1 8o3.
Le pas que faisait Buonaparte vers la domination universelle, à l’instant même où les mesures pacifiques adoptées dans les prélitninai-
res, et confirmées depuis parle traité d’Amiens, allaient être définitivement mises à exécution , excita une inquiétude légitime chez le peuple anglais. Il n’avait point été accoutumé à compter beaucoup sur la sincérité de la nation française 1 ; et le caractère de son chef actuel , son extrême ambition , la hardiesse de ses entreprises , et le succès dont elles avaient été jusqu’alors couronnées , n’étaient pas de nature à faire naître plus de sécurité que par le passé. Il paraît aussi que Buonaparte regarda comme une offense personnelle la défiance de l’Angleterre ; et au lieu de la faire évanouir, ainsi que la politique le voulait , par des concessions et des voies conciliatrices , il laissa percer une envie de la réprimer ou même de la punir , qui décela, de sa part, emportement et colère. Toute cordialité cessa dès-lors dans les relations des deux gouvernemens : ils commencèrent à chercher, dans leur conduite respective , des sujets de mécontentement plutôt que les moyens de les écarter.
Sans parler des atteintes continuelles que la
1 Phrase empruntée au vocabulaire des antipathies nationales ; malheureusement pour l’auteur , la bonne foi anglaise serait plutôt la foi punique; mais il est temps de ne plus juger les peuples par les seuls actes de leurs gouvernemens. ( Édit .)
France ne cessait de porter à l’indépendance de l’Europe, l’Angleterre avait plusieurs motifs de plainte contre cette puissance. Au temps du règne de la terreur , une loi avait été rendue qui déclarait de bonne prise tout navire, au-dessous de cent tonneaux, chargé de marchandises anglaises , et rencontré à moins de quatre lieues des côtes de France. Buonaparte jugea convenable d’aller chercher les premiers fruits du nouveau traité de paix dans l’exécution plus sévère d’une loi déjà si hostile , d’une loi passée pendant une guerre d’un acharnement sans exemple. Plusieurs navires anglais furent saisis, les capitaines emprisonnés, les chargemens confisqués, et toute restitution refusée. Plusieurs de ces vaisseaux avaient été jetés sur les côtes de France par le gros temps; mais la tempête même n’était point un cas d’exception. On cite l’exemple d’un navire anglais entré dans la Charente, sur son lest, pour y prendre un chargement d’eau-de-vie. Il se trouva naturellement que la vaisselle, les couteaux , les fourchettes , et autres ustensiles kl’usage du capitaine, étaient de fabrique anglaise; il n’en fallut pas davantage : la saisie du bâtiment fut déclarée bonne et valable. Les plus pressantes remontrances ne diminuèrent point , que nous sacliions , la fréquence de ces agressions ; et la France agis-
sait déjà d’après ce système de vexation et d’insulte qui souvent précède la guerre , mais qui , d’ordinaire, ne suit pas immédiatement la paix.
Les procédés de la France parurent d’autant plus déraisonnables et d’autant plus injustes que toutes les entraves imposées à son commerce, pendant la guerre , avaient été levées par la Grande-Bretagne aussitôt après la conclusion de la paix. Ajoutons qu’un article du traité d’Amiens affranchissait du séquestre dont elles avaient été frappées les propriétés des sujets français ou anglais dans les deux États belligérans ; que la Grande-Bretagne avait fait exécuter sans délai cette disposition , et que la France n’y avait point eu d’égard.
Cette conduite vexatoire et injurieuse annon- » çait peu de considération pour le gouvernement britannique, et nul désir de cultiver son amitié. Peut-être le Premier Consul espérait-il ainsi déterminer l’Angleterre à certains sacrifices, pour prix desquels il lui eût accordé un traité de commerce : faveur spéciale , dont les avantages, selon l’opinion qu’il s’était faite de la nation anglaise , devait la décider à pardonner aisément ces mêmes restrictions humiliantes dontson commerce serait par là affranchi. Si telle était la politique de Buonaparte , il connaissait bien peu le caractère du peuple auquel il en
24 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, faisait l’application : l’aiguillon n’est fait que pour le bœuf paresseux. Mais ce qui indisposait particulièrement , ce qui alarmait surtout la Grande-Bretagne, était qu’en même temps qu’il refusait de donner au commerce anglais les facilités d’usage , Napoléon prétendait néanmoins établir un agent commercial dans tous les ports d’Angleterre. Les fonctions ostensibles de ces agens étaient de surveiller ce même coimnerce que le Premier Consul montrait si peu d’empressement à encourager, tandis que leur mission réelle ressemblait beaucoup à celle d’espions officiels et privilégiés. Conformément k leurs instructions , ils devaient non seulement recueillir toute espèce de renseigneinens relatifs au commerce, mais encore dresser un plan des ports de chaque arrondissement , en indiquer les profondeurs ; par quels vents il était facile d’y entrer ou d’en sortir, et à quelle hauteur de la marée de grands vaisseaux pouvaient y pénétrer. Les craintes inspirées par ces nombreux agens devinrent plus vives que jamais , quand on sut qu’ils étaient militaires et ingénieurs.
Ces prétendus consuls étaient arrivés en Angleterre , mais n’avaient point encore , en général , occupé le poste qui leur était assigné , lorsque le gouvernement britannique , informé de
la nature de leurs fonctions , fit savoir que tout individu qui se présenterait dans un port de mer anglais, en cette qualité, recevrait à l’instant l’ordre de quitter l’île. Tel était le secret recommandé à ces agens , dans leur conduite , que l’un d’eux, nommé Fauvelet, envoyé à la résidence de Dublin , où il était arrivé avant que la nature de ses fonctions fût connue, ne put être trouvé par quelques personnes qui désiraient faire une déclaration sous serment devant le consul de France. Il ne faut donc pas s’étonner que la Grande-Bretagne ait conçu les plus fâcheux soupçons relativement aux projets ultérieurs de la F rance , qui profitait é videmment du retour de la paix pour se procurer, par des moyens indirects et fort suspects, des renseignemens qui lui eussent été si utiles à ellemême , et si funestes à l’Angleterre , dans le cas de nouvelles hostilités.
En même temps que ces motifs d’inquiétude agitaient de plus en plus la nation anglaise , la presse périodique qui agit si puissamment sur l’opinion, et qui en reçoit à son tour l’influence, se répandait en violentes invectives. Elle jugeait sévèrement le caractère personnel du Premier Consul; condamnait ses ambitieux projets ; mettait au grand jour les atteintes qu’il portait à la liberté de la France, de lTtalie, et particulière-
ment de la Suisse. Elle notait les petites vexa- t tions qu’il multipliait contre le commerce anglais , et les mesures oppressives dont il frappait les sujets britanniques; en faisant ressortir, de cette manière, la haine profonde qu’il portait au pays, qui seul avait la volonté, aussi-bien que le pouvoir, de l’arrêter dans sa marche vers la monarchie universelle de l’Europe.
Il existait alors, en Angleterre, un fort parti de Royalistes français . Les uns refusaient de rentrer en France, les autres se trouvaient exceptés par l’amnistie; tous voyaient en B uonaparte leur ennemi personnel , et le principal obstacle au rétablissement des Bourbons. En effet, n’eût-ce été la crainte qu’inspirait Napoléon , la France se fût alors prononcée en faveur de ses princes, avec plus d’empressement qu’a aucune autre époque de la révolution. Les Royalistes dont nous parlons trouvaient, pour leur cause, un avocat actif et habile dans M. Peltier, émigré , ardent royaliste lui-même , doué de cette vivacité d’esprit et de cette promptitude de composition qui conviennent surtout dans les écrits périodiques. Au commencement de la révolution , il avaitcombattu les démocrates dans sa publication intitulée les Actes des Apôtres. Il y vouait au ridicule et k l’exécration , les actes , les prétentions et les principes des chefs républicains ;
? et il le fit avec tant de succès , que Brissot l’accusa d’avoir fait plus de mal à la cause de la République, que toutes les a rmé es alliées ensemble . Il publiait alors , a Londres , en français , un journal hebdomadaire, appelé V Ambigu. En tête de la feuille , était une vignette représentant le buste de Buonaparte sur un corps de sphinx. Après l’émission des deux ou trois premiers numéros , et sur quelques objections adressées au rédacteur, le sphinx parut sans la tête qui le surmontait auparavant; mais toujours paré des ornemens consulaires , et continuant ainsi de faire allusion k l’Egypte et au caractère ambigu du Premier Consul. Les plus vives attaques contre Buonaparte et le gouvernement français remplissaient les colonne^ de ce journal , et comme il était éminemment populaire, eu égard aux sentimens de la nation anglaise envers la France et son chef, il trouva partout de nombreux lecteurs.
Ce torrent de satires et d’injures vomies chaque jour par la presse anglaise et anglo-gallicane, ne pouvait manquer d’irriter et d’exaspérer celui qui en était l’objet principal. En Angleterre, nous sommes tellement accoutumés à voir les personnages les plus irréprochables, et même les plus dignes de respect, continuellement attaqués dans les journaux , que nous plaindrions
la folie de l’homme de mérite qui accorderait à ces outrages plus d’attention que n’en ferait un passant aux aboiemens d’un chien jappant au moindre bruit. Nous sommes redevables de cette indifférence , et à l’habitude , et à notre conviction que les insultes éphémères ne sauraient produire aucune impression sur l’esprit public. Il n’est pas donné aux étrangers de se retrancher dans cette insouciance : on pourrait les comparer à ces étalons qui , amenés pour la première fois dans un pays boisé , sont exposés à la piqûre d’une espèce de taon qui les fait entrer en fureur, tandis que les chevaux élevés dans la contrée y sont à peu près insensibles.
S’il en est ainsi des étrangers en général , on doit bien penser que Napoléon Buonaparte , naturellement impatient de la censure , devenu plus irritable encore depuis ses victoires, ne supporta pas de sang froid les attaques violentes que les journaux anglais et V Ambigu de Peltier dirigeaient contre sa personne et son gouvernement . De tout temps , nous l’avons déjà dit, il attacha beaucoup d’importance aux effets de la presse. Aussi l’avait-il prise , à Paris , sous sa surveillance particulière , au point qu’il ne dédaignait pas de composer lui-même ou de corriger des paragraphes entiers. Ainsi assailli par le corps entier des journaux anglais, presque aussi nom-
breux que les vaisseaux de notre marine, il pei'dit enfin toute patience, et s’abandonna plus que jamais, contre l’Angleterre, auxsentimeas hostiles que cette puissance avait elle-même conçus contre la France et son chef, par les causes que nous avons rapportées.
Napoléon répondait donc sur le même ton , et les colonnes du Moniteur contenaient maints articles dirigés contre la Grande-Bretagne. Les . attaques et les répliqués traversaient incessamment le détroit, enflammant toujours déplus en plus la haine que les deux pays s’étaient vouée l’unàl’autre. Mais Buonaparte avait cet extrême désavantage , qu’il ne pouvait , comme l’Angleterre, rejeter le scandale de cette guerre sur les écarts d’une presse libre : tout le monde savait que les journaux de France étaient soumis à une censure très sévère, et que rien ne paraissait qu’avec l’aveu du gouvernement. Ainsi, toutes les attaques dirigées contre l’Angleterre , par les journaux français, étaient réputées l’expression des sentunens particuliers du Premier Consul ; et puisqu’il avait anéanti la liberté de la presse, il s’était rendu personnellement responsable des abus qu’il lui laissait commettre.
Napoléon s’aperçut bientôt qu’il ne sortirait point vainqueur d’une lutte où il s’agissait de sa propre cause , et qu’il 11e pouvait se mainte-
3o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, nir, dans cette gueiTe de plume, contre des adversaires anonymes. Il s’adressa donc au gouvernement anglais; et, après quelques représentations assez modérées , chargea M. Otto d’exposer, dans une note officielle, les grie£s suivans : i°. L’existence d’un plan systématique d’injures contre le Premier Consul , eL tendant à empêcher l’effet de ses mesures publiques, par le moyen de la presse; 2°. la permission accordée à plusieurs princes de la maison de Bourbon, et à leurs adhérens, de résider en Angleterre , afin , disait la note , qu’ils pussent ourdir et encourager des complots contre la vie et le gouvernement du Premier Consul . C’était pourquoi il demandait, d’une manière formelle : d’abord, que le gouvernement britannique fit cesser les publications qu’il lui dénonçait comme injurieuses au chef de la république française ; secondement , que les émigrés résidans à Jersey, fussent renvoyés des Etats britanniques , aussi-bien que les prélats qui avaient refusé de résigner leurs sièges ; que Georges Cadoudal fût déporté au Canada; que les princes de la maison de Bourbon fussent invités à se retirer à Vai'sovie , où résidait alors le chef de leur famille ; enfin , que tout émigré qui continuerait de porter les insignes et décorations de l’ancienne cour de France, reçût
également l’ordre de quitter l’Angleterre. Et de peur que les ministres anglais ne prétextassent que la constitution de leur pays les empêchait de se rendre aux désirs du Premier Consul , M. Otto leur rappela que V A üen Act leur donnait tout pouvoir d’exclure les étrangers de la Grande-Bretagne .
A cette demande péremptoire, lord Hawk.esbury *, alors ministre des affaires étrangères , chargea M. Merry, l’agent britannique, de faire une réponse s la fois ferme et conciliatoirc , en évitant le ton d’amertume et de mauvaise humeur qui régnait dans la note française , et en maintenant , toutefois , la dignité de la nation qu’il représentait. Il fut donc répondu : que si le gouvernement français était fondé à se plaindre de la licence des journaux d’Angleterre , le gouvernement britannique , de son côté , pouvait exprimer son mécontentement des sorties virulentes des journaux de Paris; avec cette différence , que le ministre anglais n’était investi d’aucun contrôle sur la liberté de la presse; qu’il ne pouvait pas , et ne désirait pas en avoir ; tandis que le Moniteur, où avaient paru les attaques dirigées contre l’Angleterre, était le
' Fils du comte de Liverpool, et connu d’abord sous le nom de M. Jenkinson. [Édit.)
journal officiel du gouvernement français ; mais que Sa Majesté britannique ne sacrifierait jamais la liberté de la presse aux prétentions d’une puissance étrangère. Si les journaux , ajoutait le ministre anglais, ont publié des articles diffamatoires et de nature à être déférés a la justice, qu’on accuse les imprimeurs et les auteurs j toutes facilités seront données pour les poursuivre. Quant aux demandes hautaines relatives aux émigrés , lord Hawkesbury fit une réponse spéciale pour chacune des classes dont ils se composaient; mais en concluant par cette allégation générale : que Sa Majesté n encourageait aucun complot contre le gouvernement de F rance ; qu’il ne croyait même pas qu’il en existât; qu’ aussi long-temps que ces infortunés princes et leurs adhérens vivraient conformément aux lois de la Grande-Bretagne, et ne donneraient aux nations avec qui elle était en paix aucun sujet réel et suffisant de se plaindre, Sa Majesté jugerait incompatible avec sa dignité , son honneur et les droits de l’hospitalité, de leur retirer une protection dont leur conduite seule pourrait les priver.
Un ministre anglais ne pouvait faire d’autre réponse aux réclamations de la France. Afin de décider Buonaparte à s’en contenter plus facilement, Peltier fut cité en justice, à la requête
de l’attorney-général ', pour un libelle contre le Premier Consul. Il fut défendu par M. Mackintosh (aujourd’hui sir James *,) dans un des plus brillans plaidoyers qu’on ait jamais entendus à la tribune ou au barreau. L’avocat rappelait aux juges que la presse était alors enchaînée partout sur le continent, depuis Païenne jusqu’à Hambourg , et qu’ils avaient à défendre le droit, dont l’Angleterre fut toujours jalouse, de parler des hommes, étrangers ou anglais , sans avoir égard à leur puissance , quand il s’agissait de leurs crimes.
1 Les fonctions de ce magistrat correspondent à celles du procureur général en France. ( Édit .)
* Sir James Mackintosk après avoir été un wkig prononcé , remplit des fonctions judiciaires dans l’Inde , et fut créé baronnet peu de temps après. Sir James est encore un des orateurs les plus remarquables de l’opposition anglaise ; son plaidoyer pour Peltier a été traduit dans le recueil intitulé le Barreau anglais. On en trouve aussi l’analyse avec des extraits et l'historique du procès, dans le tome il du Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse. Parmi les morceaux de prose et de vers cités dans l’accusation , était une ode contre le Premier Consul , qu’il ne faut pas confondre avec la célèbre Napoléone de Charles Nodier, composée vers la même époque. La Napoléone restera dans nos fastes, comme pièce de haute poésie et l’expression d’un acte de courage. (Édit.)
Vib de Nsr. Bcoif. Tome 5. 3
34 VIE DK NAPOLÉON BUON APARTE.
L’accusé fut déclaré coupable ; mais sa condamnation pouvait être considérée comme un triomphe 1 . Aussi toute la procédure de cette cause offensa Buonaparte. Il avait demandé à être vengé non par les lois anglaises , mais par une mesure vigoureuse en dehors de la loi. La publicité des débats , l’esprit et l’éloquence de l’avocat , n’étaient point de nature à calmer la colère de Napoléon, qui connaissait trop bien le cœur humain, et l’illégitimité de sa puissance , pour supposer qu’une discussion publique pût lui être avantageuse. Il avait appelé les ténèbres, et le gouvernement britannique lui avait apporté la lumière. Comme ceux qui se sentent coupables , il avait voulu faire cesser toute censure de ses actes; et, au moyen du jugement de Peltier, les ministres anglais en avaient rendu l’investigation une nécessité légale. Le Premier Consul comprit que lui-mêine, bien plus que Peltier , était cité devant la nation britannique, et avec un éclat qui ne pouvait manquer de rejaillir au loin. Il ne se crut donc point obligé par l’espèce de satisfaction qui lui avait été offerte : il y vit même une injure beaucoup plus
1 Le jugement ne reçut point d’exécution; nos démêlés avec la France ayant amené , bientôt après , une rupture complète.
CHAPITIUi II.
grave que la première , et l’attribua directement aux ministres anglais. Ceux-ci ne purent jamais lui faire entendre qu’ils avaient pris, en sa faveur , le seul parti qu’il leur fût permis d’adopter.
Le Moniteur redevint hostile. Des réfugiés irlandais publièrent à Paris , avec l’autorisation du gouvernement, un journal anglais , intitulé V Argus, qui seconda les violences de la feuille officielle. Les batteries anglaises renvoyèrent le feu avec deux fois plus de vigueur et dix fois plus de succès : sinistres présages de la paix promise, ou plutôt avant-coureurs terribles d’une guerre imminente.
Les nouvelles altercations roulaient principalement sur le traité d’Amiens, que le gouvernement anglais montrait peu d’empressement à exécuter. La plupart des colonies françaises avaient été rendues, k la vérité ; mais le cap de Bonne-Espérance, plusieurs établissemens hollandais , l’ile de Malte surtout , se trouvaient encore retenus par la Grande-Bretagne. Devant les tribunaux ordinaires , pour parler ainsi , l’Angleterre eût été obligée de remplir ces conditions du traité , et d’acquitter sa promesse en remettant ces différentes possessions. Sous le point de vue d’équité , elle avait de bonnes raisons pour ne point le faire, puisque son intérêt,
36 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, et celui de l’Europe entière lui imposaient la loi de s’y refuser k tous risques.
Les acquisitions récentes de la France sur le continent taisaient naître ce droit d’équité. Il était fondé sur le principe consacré par le traité d’Amiens , que la Grande-Bretagne pourrait retenir , de ses propres conquêtes , autant qu’il en faudrait pour faire contre-poids, en quelque sorte, au pouvoir acquis par la France en Europe. Ce principe une fois posé , il s’ensuivait que le traité d’Amiens se rapportait à l’état de choses alors existant : mais , depuis cette époque , la France ayant étendu son empire sur l’Italie et le Piémont , l’Angleterre se trouvait autorisée à retenir une plus grande part de ses conquêtes , en conséquence des nouvelles acquisitions de la France. Telle était la position simple et vraie de la question. La France avait changé l’état de choses existant au moment du traité : l’Angleterre pouvait donc , à juste titre , déroger au traité lui- même , en gardant ce qu’elle avait promis de rendre , sous l’empire de circonstances différentes. Peut-être eût-il été mieux que l’Angleterre se
1 Reste à discuter jusqu’à quel point L’intérêt de l’Europe était mis dans la balance en cette occasion comme en tant d’autres. (Édit.)
fût appuyée sur ce principe clair , en disant qu’elle ne remettrait les conquêtes encore en sa possession , qu’autant que la France renoncerait au pouvoir usurpé par elle sur le continent. A la vérité, cette déclaration eût amené tout à coup la guerre , et les ministres hésitaient naturellement à répudier tout espoir de prolonger une paix si récemment établie, en biffant le traité d’Amiens, lorsque l’encre en était en quelque sorte encore humide. Ils se déterminèrent donc à de grandes concessions. Le cap de Bonne-Espérance et les colonies hollandaises furent rendus ; Alexandrie évacuée , et les ministres bornèrent le différend à File de Malte. Ils allèrent plus loin encore, et déclarèrent qu’ils étaient prêts à céder sur ce point unique de la discussion , si on leur donnait une garantie suffisante que cet important boulevard de la Méditerranée serait remis en main neutre. L’ordre de Malte n’offrait point cette garantie. Le Premier Consul proposait une garnison napolitaine (celle qui méritait le moins de confiance sous tous les rapports); mais, par suite de ses empiétemens en Italie , la France était devenue un voisin si formidable pour le roi de Naples, qu’à la première menace d’envahir la capitale de ce royaume , elle eût obtenue du monarque l’évacuation
prompte de Malte. La Grande-Bretagne fit valoir toutes ces considérations. Le ministère français, de son côté, réclamait vivement l’exécution littérale du traité. Après quelques pourparlers diplomatiques , il semblait que la remise allait s’effectuer , lorsque le Moniteur publia un document qui réveilla au plus haut point l’inquiétude et l’indignation de l’Angleterre.
Ce document était un rapport du général Sébastiani * . Cet officier avait été envoyé par le Premier Consul dans les diverses cours mahoinétanes d’Asie et d’Afrique , et il paraît avoir eu constamment pour objet, non seulement d’exalter la puissance de son maître , mais encore de donner une fausse idée de l’Angleterre, et d’insulter à sa dignité. Il avait visité l’Égypte, en examinant soigneusement les forteresses et leur état militaire. Il s’était fait présenter à Djezzar-Pacha; il entrait dans des détails sur l’accueil distingué qu’il en avait reçu , et sur les sentimens de haute estime que Djezzar portait au Premier Consul , dont il avait tant de raisons de cultiver l’amitié. Aux îles Ioniennes, le général Sébastiani avait harangué les principaux du pays , en leur disant qu’ils
1 Voyez le Moniteur du 10 pluviôse an xi (3o janvier i8o3). ( Édit .)
pouvaient compter sur la protection de Buonaparte. Son rapport était plein des expressions les plus hostiles contre l’Angleterre. Le général Stuart y est accusé d’avoir excité les Turcs à l’assassiner, lui Sébastiani. Cet officier se présente toujours comme médiateur entre les partis opposés des pays qu’il a visités. Il s’était informé du nombre de leurs troupes , avait renouvelé d’anciennes liaisons , et en avait établi de nouvelles avec les principaux personnages ; il parlait emphatiquement du pouvoir de son maître , promettait avec libéralité le secours de la France ; enfin fauteur de ce rapport terminait par dire « qu’une armée française de six mille hommes suffirait k la conquête de l’Égypte , et que les îles de la iner ionienne se % déclareraient françaises dès qu’on le voudrait. »
En publiant ce rapport , Buonaparte semblait vouloir afficher , aux yeux de l’univers , sa volonté inébranlable de conquérir et de coloniser l’Orient. Les ministres anglais seraient devenus coupables de haute trahison , si , par la cession de Malte , ils lui eussent fourni , d’une manière plus ou moins directe, les moyens d’exécuter les plans d’une imagination gigantesque, dont l’objet final, et le plus désiré peut-être, était l’anéantissement du commerce anglais dans les Indes.
A la môme époque parut un tableau dressé avec soin , des avantages de la France. C’était une espèce de corollaire du rapport fanfaron de Sébastiani : et , pour qu’on ne se méprît pas sur le but de cette autre publication, dans un moment si critique , ce nouvel écrit se résumait dans cette conclusion positive : « Que l’Angleterre n’était point de force à lutter seule avec la France. » Ce ton d’arrogance, que l’on prenait officiellement, accrut de beaucoup l’indignation du peuple anglais , qui ne sait pas plus refuser un défi que supporter une injure.
A l’apparition de cet exposé de l’état de la France, et du rapport de Sébastiani, rapport rédigé et signé par un agent officiel, rempli ♦ d’allégations dénuées de tout fondement , révélant des démarches subversives de la paix , et le plan qu’on s’était proposé en le faisant , le ministère anglais déclara que le roi suspendait toute discussion relativement à l’île de Malte , jusqu’à ce que Sa Majesté eût reçu la plus ample satisfaction pour cette nouvelle et singulière hostilité.
La catastrophe avançait rapidement à son terme ; une rupture semblait inévitable. Le Premier Consul prit alors la résolution insolite d’avoir une conférence personnelle avec l’ambassadeur britannique; il agissait probahle-
ment , dès-lors , d’après le même principe qui le détermina , au mépris des formes accoutumées , à établir , ou du moins à vouloir établir une correspondance directe entre lui et les princes avec qui , par la suite , il eut besoin de traiter. Cette déviation à l’usage devait faire voir en lui un homme au-dessus des règles ordinaires, et lui fournir, ainsi qu’il se l’imaginait, les moyens de réduire au silence l’ambassadeur anglais, par un de ces emporteinens subits qui lui avaient si souvent réussi.
Il eût été plus sage à Napoléon d’abandonner la conduite de cette affaire à Talleyrand. Un souverain ne peut entamer de négociations personnelles de cette nature , sans la détermination préalable de ne rien changer à l’ultimatum qu’il propose : sa dignité est déjà compromise s’il marchande , capitule ou discute. Il ne peut donc manier aucune des armes ordinaires , et , pour ainsi dire , indispensables aux négociateurs. Peut-être Napoléon espérait-il , par une de ces déclarations brusques et emphatiques de sa volonté , confondre tous les argumens , réduire toute opposition au silence; mais il aurait dû réfléchir qu’il n’était point ici, comme en d’autres circonstances , général victorieux sur un champ de bataille, dictant des lois à l’ennemi vaincu. Il aurait dû se dire qu’il trai-
4a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, tait d’égal à égal avec la Grande-Bretagne , dominatrice des mers , à la tête d’une force non moins imposante que les siennes , quoique d’espèce différente ; avec la Grande - Bretagne , dont le prince et le peuple étaient plutôt d’iiumeur à s’indigner qu’a s’effrayer d’une menace.
Le caractère de l’ambassadeur anglais était d’ailleurs aussi peu favorable aux vues de Napoléon , que celui de la nation que représentait ce diplomate. A beaucoup d’expérience et de sagacité, lord Wliitworth réunissait une loyauté reconnue et un honneur intact. Doué d’une fermeté à l’épreuve, il était encore d’un sangfroid imperturbable , admirablement calculé pour lui procurer l’avantage dans toute discussion avec un antagoniste hautain , impatient et emporté.
Nous ne chercherons point à excuser l’étendue des détails que nous allons donner sur les conférences du Premier Consul et de lord Wliitworth; on y trouve une idée aussi frappante que vraie du caractère de Buonaparte, et d’ailleurs le résultat de ces conférences décida de son destin et de celui du monde.
La première entrevue politique eut lieu aux Tuileries, le 17 février i8o3. Buonaparte commença par déclarer que son intention était de
faire connaître ses sentimens d’une manière claire et authentique au roi d’Angleterre ; et il se mit à parler, sans interruption, pendant près de deux heures. Ce ne fut pas sans une grande incohérence ; sa colère s’allumant a mesure qu’il énumérait ses prétendus sujets de plainte qu’il avait contre l’Angleterre. Il eut la précaution néanmoins de garder le ton ordinaire de la politesse envers l’ambassadeur.
Il se plaignit des retards apportés par la Grande-Bretagne à l’évacuation d’Alexandrie et de Malte; et coupa court à toute discussion sur le dernier point, en déclarant qu’il aimerait autant voir l’Angleterre en possession du faubourg Saint- Antoine que de cette île. Puis, il rappela les outrages à lui prodigués par les journaux anglais , et surtout par les journaux français publiés à Londres. Il affirma que Georges, et plusieurs autres chefs de Chouans, qu’il accusait d’en vouloir à ses jours, étaient protégés par l’Angleterre ; et que deux assassins, envoyés par les émigrés français pour le poignarder, avaient été arrêtés en Normandie. Ce fait, ajouta-t-il , sera bientôt prouvé pubüquement devant les tribunaux. De là, il passa brusquement à l’Égypte , assura qu’il pourrait s’en rendre maître quand il le voudrait , mais qu’il attachait trop peu d’importance à cette con-
44 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, quête pour en faire le sujet d’une guerre nouvelle. Ici , néanmoins, il lui échappa d’avouer que son projet de recouvrer cette colonie favorite , était différé, et non pas abandonné. « L’Egypte , ajouta-t-il, appartiendra tôt ou tard à la France, soit par la chute du gouvernement turc , soit par suite d’une convention avec la Porte. » Pour prouver que ses intentions étaient pacifiques, il convint qu’il n’avait rien à gagner à la guerre puisqu’il était sans moyens d’attaquer la Grande-Bretagne , si ce n’était par une descente dont il reconnut les périls dans les termes les plus formels. Mais, quoique les chances, dit-il, fussent k son désavantage, dans la proportion de cent contre une , il n’hésiterait pas à les tenter si on le forçait à la guerre. Il exalta la puissance des deux pays. L’armée française allait être portée à quatre cent quatrevingt mille hommes ; et la marine anglaise était telle qu’il ne devait pas espérer d’en avoir une pareille avant dix ans au moins; que si les deux pays voulaient réunir leurs forces et leur volonté, ils régneraient sur le reste du monde. Si la Grande-Bretagne lui eût montré la moindre cordialité , elle eût obtenu de lui des indemnités sur le continent , des traités de commerce , tout ce qu’elle aurait désiré ; mais il avouait que la mésintelligence s’accroissait
de jour en jour, «parce que le vent qui soufflait d’Angleterre n’apportait rien que haine et inimitié contre lui. »
Si livrant alors à une longue digression , il passa en revue les différens États d’Europe , et affirma que l’Angleterre ne devait espérer l’appui d’aucun d’eux dans une guerre avec la France. En se résumant, à la fin, il demanda l’exécution prompte du traité d’Amiens , et la suppression des injures qu’on lui adressait dans les journaux anglais. La guerre était l’alternative.
Le Premier Consul déclama ce long plaidoyer avec une grande rapidité; et quoique l’entrevue durât depuis deux heures , lord Whitworth put à peine glisser quelques mots de réponse ou d’explication. Comme il s’efforçait d’établir les nouveaux motifs d’inquiétude qui déterminaient le roi d’Angleterre à demander des conditions plus avantageuses , et qu’il les appuyait sur l’accroissement de territoire et d’influence que la France venait d’acquérir : «Je suppose, dit Napoléon en l’interrompant, que vous voulez parler du Piémont et de la Suisse : ce sont des bagatelles qu’on a dû prévoir pendant le cours de la négociation. Vous n’ètes point fondés à vous en prévaloir aujourd’hui ». Quant aux indemnités que l’Angleterre
eût obtenues dans la dépouille générale de l’Europe, en cultivant l’ainitié de Napoléon, lord Wliitworth répondit noblement que l’ambition de Sa Majesté britannique se bornait à conserver ce qui lui appartenait, et ne lui faisait point désirer le bien d’autrui. L’entrevue se termina d’une manière polie ; mais lord Whitworth resta convaincu que Buonaparte ne renoncerait jamais à la possession de Malte.
Le ministère anglais partagea cette opinion : la Chambre des Communes reçut du roi un message par lequel Sa Majesté exposait le besoin qu’elle avait d’un surcroît de forces , pour être en état de défendre ses domaines dans le cas où la France viendrait à les attaquer : cependant le motif allégué par les ministres nuisit à leur propre cause , parce qu’ils s’appuyèrent sur des faits controuvés. Leurs craintes , disaient-ils, venaient des apprêts maritimes quisefaisaientdansles différens ports de France; mais ils n’avaient élevé aucune réclamation à cet égard, pendant les discussions entre les deux gouvernemens ; et, en effet, il n’existait nulle part de préparatifs inquiétans. Sous ce rapport, les ministres anglais donnèrent l’avantage à leurs adversaires , en ne prenant point pour base de leurs mesures l’exacte vérité. Tout le monde , néanmoins , sentait la justice réelle
de leur démarche , fondée sur l’ambition démesurée du Premier Consul , et les sentimens ' de colère et de haine qu’il semblait avoir voués à la Grande-Bretagne.
L’accusation de préparatifs maritimes ayant été victorieusement réfutée par la France , Talleyrand fut chargé de faire connaître à lord Whitworth les moyens que Buonaparte possédait de frapper l’Angleterre , non pas directement , il est vrai , mais en attaquant certains Etats d’Europe qu’elle désirait surtout voir, sinon parfaitement libres , au moins à l’abri du despotisme militaire. « Il est naturel , disait Talleyrand dans une note, puisque l’Angleterre prend les armes en conséquence du message du roi, il est naturel que la France les prenne aussi ; qu’elle envoie une armée en Hollande ; qu’elle forme un camp sur les frontières du Hanovre , maintienne les troupes en Suisse , dirige des forces vers le midi de lTtalie , et enfin qu’elle établisse une ligne d’observation sur ses côtes. » Toutes ces menaces , excepté la dernière , avaient pour objet des nations éloignées , des nations neutres , que la France n’accusait d’aucun tort envers elle ; mais la Grande-Bretagne voulait leur bonheur et leur indépendance; elle devait voir avec déplaisir leur paix troublée , leur liberté compromise ; il n’en fallait
48 VIB DE NAPOLÉON BUON APARTE, pas plus pour les dévouer aux malheurs d’une occupation militaire. C’était une tactique toutk-fait neuve que d’opprimer des États inoffensifs , et de s’en faire un moyen légitime d’agression contre une puissance ennemie qu’il n’était guère possible d’attaquer directement.
Peu de temps après l’envoi de cette note , Buonaparte , exaspéré par le message du roi au Parlement , parut vouloir terminer tout d’un coup cette longue négociation entre l’Angleterre et la France ; mais le temps , le lieu et le mode furent également extraordinaires. Dans un cercle tenu aux Tuileries le i3 mars i8o3 , le Premier Consul s’avança , d’un air fort agité , vers lord Whitworth , et lui dit assez haut pour être entendu de toutes les personnes présentes : «Tous êtes donc déterminés à la guerre ! » puis, sans écouter les observations de l’ambassadeur britannique , il continua: «Nous avons été en guerre pendant quinze ans ; vous voulez la guerre quinze autres années encore : c’est vous qui m’y forcez. » S’adressant ensuite au comte Marcow et au chevalier Azzara : « Les Anglais veulent la guerre ; mais s’ils tirent les premiers l’épée, je serai le dernier à la remettre dans le fourreau. Couvrons d’un crêpe funèbre les traités , puisqu’ils ne savent pas les respecter ! » Puis revenant à lord Whitworth : « Pourquoi
ces arméniens? Contre qui prenez-vous ces mesures? Je n’ai pas un seul vaisseau de ligne dans les ports de France ; mais , si vous prenez les armes, je les prendrai; si vous voulez vous battre , je me battrai : il est plus facile de détruire la France que de l’intimider.
— «Nous ne voulons ni l’un ni l’autre, répondit lord Whitworth avec calme ; nous désirons vivre en bonne intelligence avec elle.
— « Respectez donc les traités, répliqua Buonaparte d’un ton sévère. Malheur à ceux qui les auront violés ! ils répondront à l’Europe des conséquences qui vont en résulter. »
Il répéta cette phrase deux fois , et sortit , laissant toutes les personnes présentes étonnées du manque de décence et de dignité qui avait fait naître cette scène. 1
Cette sortie violente s’explique d’elle-même, si nous la rapportons uniquement à l’impatience d’un caractère emporté , devenu plus irritable encore , après une suite de triomphes extraordinaires , quand le moindre obstacle contrariait l’exécution d’un plan fa vori.L’mi des plus grands inconvéniens du pouvoir absolu est que celui qui le possède apporte naturellement ses sentiinens de colère , de vengeance ou de fierté ,
1 Cette scène est démentie par Buonaparte. ( Edit .)
Vie de Nap. Bijou. Tome 5. 4
5o VIE DE NAPOLÉON BUONAPAKTE.
dans les affaires qui devraient être traitées avec sang-froid , avec impartialité , et dans le but exclusif de l’intérêt général. Mais il est demeuré constaiit, d’après ceux qui ont été le mieux à même de coimaître Buonaparte, que ces accès auxquels il se livrait de temps en temps étaient moins les effets naturels d’une irritabilité maladive que des moyens calculés d’avance pour intimider et pour étourdir ceux avec qui il voulait traiter. Il est donc possible que la politique ait eu quelque part dans l’indignation du Premier Consul , et qu’il se soit rappelé , en présence de lord VY hitworth , le succès complet de la scène violente où il brisa le service de porcelaine de Cobentzel , et qui précéda la signature du traité de Campo-F ormio ; mais la position de la Grande-Bretagne ne ressemblait en rien à celle de l’Autriche, et Napoléon aurait pu mettre en pièces toute la porcelaine de Saint- Cloud sans produire la moindre impression sur l’impassibilité de lord Whithworh. Ce langage de colère ne servit donc qu’à détruire un reste d’espoir pour la paix , en montrant l’obstination invincible de l’homme du caprice ou du jugement duquel le sort de l’Europe dépendait malheureusement en ce moment critique. L’entrevue des Tuileries , où la Grande- Bretagne s’estima insultée dans la personne de
CHAPITHJi II.
sou ambassadeur , et devant les représentant de toute l’Europe , accrut de beaucoup l’irritation générale en Angleterre.
Talleyrand, à qui lord Whitworth demanda l’explication de cette scène étrange , se contenta de répondre que le Premier Consul se voyant publiquement outragé , avait voulu se disculper en présence de tous les ambassadeurs de l’Europe. La question de la guerre ou de la paix revint alors au sujet de Malte. La conservation de cette forteresse , par les Anglais , n’avait rien qui dût alarmer la France. Si la Grande-Bretagne , au contraire , la remettait sans une garantie certaine , l’extrême probabilité que l’île retomberait au pouvoir du Premier Consul , était un sujet d’inquiétude fort légitime pour l’Angleterre , qui dut toujours regarder l’occupation de Malte comme un premier pas vers une nouvelle conquête de l’Egypte. Il semblent donc que Buonaparte eût agi prudemment en cédant sur ce point. De cette manière , il ménageait à la France les délais dont elle avait besoin pour recouvrer ses colonies, rétablir son commerce , et renouveler sa marine , presque entièrement détruite pendant la guerre. Il la mettait à même enfin de saisir plus tard une occasion favorable d’attaquer l’Angleterre sur l’élément qu’elle nommait plus particulière-
5a VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE.
ment le sien. On attribua donc à Talleyrand cette opinion , que Buonaparte , en cédant à l’Angleterre, au sujet de Malte, aurait dû endormir les soupçons de sa rivale.
D’un autre côté , outre l’humeur belliqueuse de Buonaparte , il existait de fortes raisons pour faire désirer au Premier Consul la rupture des négociations. Sa puissance avait pour base l’opinion générale qu’on s’était formée de l’inflexibilité de son caractère et du bonheur qui s’attachait constamment à ses opérations, soit dans le cabinet, soit sur le champ de bataille. En cédant à l’Angleterre , dans la question qu’elle agitait avec lui en face de l’Europe , il abjurait en quelque sorte ses prétentions à l’autocratie du inonde civilisé. Sous ce rapport, il ne pouvait rien accorder. Reconnaître que son invasion en Suisse et en Piémont rendait nécessaire la cession de Malte à la Grande-Bretagne , à litre de compensation , c’était avouer que l’Angleterre avait encore le droit d’intervenir dans les affaires de l’Europe, et la désigner aux nations disposées à secouer le joug de la France comme le seul pouvoir auquel il devait encore quelques égards. Déjà puissans par euxmêmes , exagérés d’ailleurs par le caractère impétueux de Buonaparte , qu’irritaient continuellement les attaques des journaux anglais,
ces motifs déterminèrent probablement chez lui ces boutades violentes , au moyen desquelles il voulait couper court aux débats , comme il aurait chargé à la tête de sa garde pour décider le sort d’une bataille long-temps disputée.
On fit encore , sans espoir de réussir , quelques faibles tentatives pour renouer les négociations. Le ministère anglais ne demanda plus k retenir Malte à perpétuité , mais seulement pour dix années. De son côté, Buonaparte ne voulut consentir à aucune modification du traité d’Amiens ; mais il offrit , au lieu de troupes napolitaines , dont la garantie ne paraissait pas suffisante , une garnison russe ou autrichienne. L’Angleterre refusa; lôrd Whitworth quitta Paris, et le 18 mai i8o3 la Grande- Bretagne déclara la guerre à la France. *
Avant d’entrer dans les détails de cette lutte terrible , portons nos regards en arrière sur quelques grands événemens arrivés en France depuis la conclusion du traité d’Amiens.
* De tout ce qui précède, il résulte que l’Angleterre mit tous les torts de son côté ; mais la question semblait être tout entière dans la cession de Malte , dont l’importance était également reconnue des Anglais et du Premier Consul. {Édit.)
Coup d’œil sur les événemens antérieurs. — Saint-Domingue. — Les Nègres, victorieux des Blancs et des Mulâtres, se divisent en plusieurs partis, sous différens chefs. — Toussaint- • Louverture, le plus distingué d’entre eux. — Ses plans pour l’amélioration du sort de ses sujets. — A l'imitation de la France , il établit un gouvernement consulaire. — La France envoie une expédition contre Saint-Domingue , sous le commandement du général Leclerc ,en décembre 1801 ; — elle réussit, et Toussaint se soumet ; — peu de temps après il est envoyé en France, où il meurt misérablement en prison.— Les Français, en proie à la fièvre jaune, sont attaqués par les Nègres, et la guerre recommence avec fureur. — Leclerc est enlevé par la maladie, et remplacé par Rochambeau. — Les Français sont enfin obligés de se rendre à une escadre anglaise, le i" décembre i8o3. — Plan de Buonaparte pour consolider son t pouvoir en France. — La garde consulaire est portée à six mille hommes : — description de cette garde. — Légion d’Honneur. — Détails à ce sujet. — Opposition formée , à l'instar de celle d’Angleterre, contre le gouvernement consulaire. — Elle combat l’établissement d’une Légion d’Honneur, qui cependant est créée. — Proposition au comte de Provence (Louis XVIII) de renoncer à la couronne ; elle est rejetée.
Le traité d’Amiens paraissant avoir rendu la paix à l’Europe , une des premières entreprises de Buonaparte fut de reconquérir la partie française de cette vaste, riche et pré-
cieuse colonie de Saint-Domingue , dont le.« désastres forment un épisode effroyable dans l’histoire de la guerre.
La révolution française était parvenue jusqu’à Saint-Domingue, et comme une flamme approchée d’élémens combustibles, elle y avait allumé une violente discorde entre les blancs et les mulâtres de l’ile. Ceux-ci voulaient entrer eux-mêmes en partage dans les privilèges et les immunités des premiers, attendu, disaient-ils , que les droits de l’homme , récemment promulgués, ne faisaient point acception de la couleur. Les blancs et les mulâtres se trouvant engagés dans une guerre civile , les esclaves nègres , partie la plus nombreuse et la plus opprimée de la population, se soulevèrent, et firent de l’ile entière un théâtre de carnage et de désolation. Le petit nombre de colons qui restaient encore sollicita l’appui des armes britanniques, qui remportèrent sans peine une victoire momentanée; mais le climat opéra tant de ravages parmi les troupes européennes , que, en 1798, l’Angleterre se hâta d’abandonner une île devenue le tombeau de ses plus braves soldats , expirant sans combat et sans gloire.
Abandonnés à eux-mêmes , les nègres se divisèrent en différons partis , sous l’autorité de
56 VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE, chefs plus ou moins indépendans les uns des autres, et dont plusieurs firent preuve d’un talent remarquable. Le premier de tous était Toussaint - Louverture. Après avoir fait la guerre k la manière d’un sauvage, il usa du pouvoir que lui donna le succès , avec beaucoup d’habileté politique. Nègre lui-même , il eut cependant assez d’intelligence pour apprécier, dans ses projets de civilisation, l’importance de fournir k ses sujets l’occasion de s’instruire, et de profiter des exemples d’industrie que leur offraient les blancs . Il protégea donc ces derniers ; il décida, comme une chose juste et raisonnable , que les noirs , désormais libres , continueraient de cultiver les plantations des colons blancs, et que le produit de l’exploitation serait partagé dans une certaine proportion, • entre le propriétaire blanc etle cultivateur noir.
La plus légère infraction k ces réglemens était punie avec une sévérité tout africaine. Un jour, il arriva qu’une femme blanche, propriétaire d’une plantation, fut assassinée par les nègres cultivateurs , qui avaient été autrefois ses esclaves : T oussaint se rendit sur les lieux , k la tête d’une partie de sa garde à cheval , rassembla les nègres appartenant k la plantation , les fit entourer par sa cavalerie noire , qui , après une courte information de l’affaire , reçut ordre de
les mettre en pièces. Nous tenons le fait d’un témoin oculaire. Au moyen d’une rigueur constante , et d’une sagacité naturelle, Toussaint parvint bientôt au commandement en chef de l’ile , et profita de la paix maritime pour affermir sa puissance. Il établit un gouvernement sur le modèle de la constitution dernièrement promulguée en France, c’est-à-dire celle de l’an VIII , et par conséquent un gouvernement consulaire. O11 pense bien que Toussaint n’oublia point de retenir pour lui l’autorité suprême, avec le droit de nommer son successeur. C’était en tout une espèce de parodie de la conduite de Buonaparte , qui sans doute n’en fut pas grandement satisfait ; car il est telle circonstance où l’imitation de nos actes par les autres est bien moins une agréable flatterie qu’une satire amère. La constitution de Saint- • Domingue fut mise en vigueur sans délai , encore bien que, par un reste de déférence envers la France, le consentement de cette république eût été formellement réclamé. Il demeurait évident , néanmoins , que l’Africain , tout disposé qu’il pût être d’ailleurs à reconnaître une certaine souveraineté nominale de la part de la France , n’en était pas moins résolu à retenir le gouvernement effectif de la colonie. Mais Buonaparte ne l’entendait nullement ainsi ;
58 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, impatient comme il était de rendre à la France les avantages dont la supériorité navale de l’ Angleterre l’avait privée depuis si long-temps, c’est-à-dire des colonies , une marine , un commerce.
Les ports de Brest , de Lorient et de Rochefort virent équiper une expédition redoutable , destinée à réduire Saint-Domingue sous la domination absolue de la France. La flotte s’élevait à trente-quatre vaisseaux portant chacun quarante pièces de canon , sans compter plus de vingt frégates, et bon nombre de petits bàtimens armés en guerre. Ils avaient à bord vingt mille hommes , sous le commandement en chef du général Leclerc , beau-frère du Premier Consul, et dont l’état-major se composait d’officiers plems d’expérience , de talent et de bravoure.
On dit que Buonaparte eut l’art d’employer une grande partie des troupes de l’armée du Rhin 1 à cette expédition lointaine, sous un climat insalubre ; il ne voulut pas cependant qu’on supposât l’existence du moindre danger ; et il exerça sur un membre de sa famille , à cette occasion , un acte d’autorité tendant à prouver que tel était son sentiment à lui -même.
1 C’est-à-dire des soldats qui avaient servi sous Moreau. ( Édit .)
CHAPITRK HI. 5f)
Sa sœur, la belle Pauline , depuis mariée au prince Borghése , montrait la plus grande répugnance à suivre , dans cette expédition , le général Leclerc, alors son époux , et ne s’embarqua que sur un ordre positif du Premier Consul. Pauline était cependant sa sœur favorite; mais il aima mieux l’exposer au danger commun , que de laisser croire, en lui permettant de rester, que lui-même il augurait mal de l’expédition.
L’expédition appareilla le 1 4 décembre 1 801 . Une escadre anglaise d’observation, incertaine du but proposé , la suivit dans sa marche vers les Indes occidentales. La Hotte française se présenta devant le cap Français, le 29 janvier
Sommé de se soumettre , et probablement efïrayé à la vue de cette formidable expédition , que les nègres ne pouvaient espérer de combattre avec succès, qu’à la faveur du temps et du climat , Toussaint ne se montra pas d’abord éloigné d’en venir à un accommodement. Une lettre , conçue en termes honorables pour sa personne , lui fut remise de la part du Premier Consul. Le général Leclerc lui offiit en même temps les conditions les plus avantageuses , et le titre de vice-gouverneur. En définitive, cependant, Toussaint ne put prendre
6o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, sur lui de se confier aux Français, et se résolut à la guerre , qu’il conduisit avec beaucoup d’habileté. Mais la tactique des Européens et leurs savantes combinaisons militaires , ne tardèrent pas à triompher de l’énergie de Toussaint et de ses partisans. Les chefs se soumirent les uns après les autres au général Leclerc. Toussaint lui-même parut désespérer enfin de pouvoir résister plus long-temps ; il céda , et reçut son pardon du général Leclerc , à la condition qu’il se retirerait à Gonaives, dans une plantation dont il ne sortirait point sans la permission du commandant en chef.
Peu de temps s’était écoulé depuis la victoire des Français, lorsqu’ils découvrirent , ou supposèrent avoir découvert un projet de conspiration parmi les nègres; et Toussaint, sur les plus légers motifs , fut accusé d’encourager la révolte. Sur cette allégation, dont la preuve unique était une lettre susceptible d’interprétation favorable, l’infortuné chef fut saisi , avec toute sa famille, et embarqué pour la France. Depuis , aucun renseignement officiel ne fut donné sur son sort. On apprit seulement que Toussaint avait été enfermé au château de Joux , en Franche-Comté, où le malheureux Africain était mort victime d’un climat auquel il n’était pas accoutumé , et des rigueurs d’une
étroite prison. Cette action a été souvent citée comme l’une des plus indignes de Buonaparte , qui aurait dû , sinon par justice , au moins par générosité , avoir compassion d’un homme dont les aventures , sous plusieurs rapports , ressemblaient beaucoup aux siennes. Preuve trop irrécusable que si l’humanité était souvent dans la bouche de Napoléon , quelquefois même dans ses actions , cette vertu le portait rarement à épargner aux objets de sa haine ou de sa crainte , le sort ordinairement réservé par la tyrannie à ses victimes : un enlèvement secret, puis une prison étroite comme une tombe, d’où leurs gémissemens ne peuvent être entendus , et où elles attendent la lente approche de la mort, comme si elles étaient enterrées vivantes.
Cette perfidie des Français envers Toussaint fut suivie d’un prompt châtiment. Le fléau des Européens, la fièvre jaune, éclata parmi les troupes , et enleva, avec une rapidité incroyable , le général Leclerc, plusieurs de ses meilleurs officiers, et un grand nombre des plus braves soldats. Indignés de la conduite du gouverneur à l’égard de Toussaint , encouragés d’ailleurs par l’épidémie qui régnait dans l’armée 'française , les nègres se soulevèrent de tous côtés. Il en résulta une espèce de guerre
6a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
dont nous nous estimons heureux de n’avoir point k rappeler les déplorables et affreux dé- h tails. Les sentiniens de cruauté qu’on pouvait attendre de sauvages Africains nouvellement affranchis des fers de l’esclavage, se communiquèrent aux Français, quelque civilisés qu’ils fussent. Ceux-là arrachaient les yeux de leurs prisonniers avec des tire-bouchons ; ceux-ci noyaient les leurs par centaines, etilsnommaient cette imitation du baptême républicain de Carrier la déportation k la mer. Quelquefois , on entassait les nègres sur des pontons, où on lesétouffait par la vapeur du soufre allumé. Le résultat de cette guerre infernale fut que la cruauté des Français exaspéra au lieu d’intimider leurs sauvages adversaires , et que le nombre des premiers, diminuant incessamment par suite de la maladie et des combats journaliers, ne fut plus suffisant pour la défense des villes , bien loin de l’être pour la conquête de l’ile. Enlin , le général Rochambeau , qui avait succédé k Leclerc en qualité de commandant en chef, fut obligé, pour sauver quelques débris de cette belle armée , de se rendre k discrétion à une escadre anglaise, le i*r décembre i8o3. 'C’est ainsi que la plus riche des colonies dans les Indes occidentales , fut définitivement perdue pour la France. Désormais, dans la possession
exclusive de la population noire , Saint-Domingue montrera un jour jusqu’à quel point les naturels d’Afrique étant à même de profiter de la civilisation européenne, sont capables de former un État , d’après les règles ordinaires de gouvernement 1 .
En même temps qu’il s’ efforçait de rendre cette belle colonie à la France, Buonaparte, on le pense facilement, ne négligeait pas les moyens d’asseoir sa propre puissance sur une base plus solide. Sa condition présente, connue il arrive toujours dans la vie, ne satisfaisait pas à beaucoup près ses désirs , encore bien qu’il fût déjà parvenu à un degré de pouvoir infiniment audessus de celui auquel son ambition avait pu aspirer dans l’origine. Il exerçait toutes les prérogatives de la royauté ; et depuis le consulat à vie il avait chaque jour emprunté quelque chose de la pompe et du cérémonial attaché à l’autorité souveraine. Une garde veilla de nouveau à la grille extérieure des Tuileries; les
1 Quoique la reconnaissance récente de l’indépendance de Saint-Domingue paraisse n’avoir été qu’une affaire de bourse, cette indépendance est devenue un fait qui a décidé une des plus hautes questions de la politique , et qui , dans scs conséquences , mérite en effet , comme le dit Walter Scott, d’être étudié attentivement par les hommes d’Ktat. (Édit.)
64 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, cercles recommencèrent dans les appartenions du château; l’étiquette de cour reparut; et Buonaparte , qui jugeait bien l’homme , ne négligeait aucune des circonstances minutieuses au moyen desquelles les princes de la terre ne manquent jamais d’ajouter à leur autorité : mais il restait beaucoup à faire. Buonaparte ne jouissait guère de la souveraineté qu’à titre de rente viagère. A la vérité, il pouvait en disposer par testament, mais la dernière volonté des rois eux-mêmes a souvent été méconnue; et, dans tous les cas, le privilège était peu de chose, comparé à celui d’une couronne héréditaire, qui se transmet par droit de naissance, d’un possesseur à un autre, et confère, sous certain rapport , une espèce d’immortalité «à une dynastie. Buonaparte savait aussi quel est le pouvoir des noms : le titre de Premier Consul ne comportait pas nécessairement l’idée d’un droit souverain ; il pouvait signifier tout , ou ne rien signifier. Le mot, dans son acception usuelle, indiquait à la fois ces chefs de la république romaine , dont les faisceaux commandaient au monde , et ces résidens chargés de veiller aux affaires commerciales dans un port de mer : il ne donnait point l’idée d’un pouvoir ou d’un droit qui y fût attaché d’une manière nécessaire et inaliénable. Buonaparte avait d’ailleurs
d’autres objections contre son titre actuel de Premier Consul , qui rappelait toujours l’existence des deux autres. Ils étaient loin , sans doute , de marcher les égaux de Napoléon; mais ils occupaient une place trop élevée sur les degrés du trône, et se trouvaient plus près de lui qu’il n’aurait voulu. De plus, le mot rappelait à celui qui l’entendait prononcer, même dans sa nouvelle acception , qu’il appartenait à un gouvernement de création récente et d’origine révolutionnaire. Or, Napoléon ne voulait point présenter ces idées à l’esprit public ; car, ce qui n’existait que d’iiier, pouvait être aisément détruit le lendemain; c’était à ses yeux un pouvoir encore révolutionnaire qui avait trop peu de consistance pour ne pas céder à un pouvoir plus fort , comme dans la fameuse scène de Macbeth une apparition en chasse une autre ' . La politique lui conseillait d’adopter le système depuis si long-temps établi en Europe ; d’en revenir à la forme de gouvernement la mieux connue dans la plus grande partie du monde ; de se donner le titre et les droits d’un monarque , et de prendre place parmi les anciens et légitimes souverains d’Europe.
1 L’auteur a déjà emprunté, dans son premier volume, une image analogue, ou, comme on dirait en anglais , une illustration à cette scène de magic de Shakespeare. (Édit.)
Vie nn N.vr. Boov. Tome 5. 5
L’innovation projetée demandait la plus grande prudence; car si elleréussissait,laFrance tombait dans l’inconséquence flagrante d’avoir mis a mort le descendant de scs rois, d’avoir commis des forfaits sans nombre et supporté des malheurs sans exemple, pour briser un diadème qu’elle posait maintenant sur le front d’un soldat parvenu ! Avant donc que de tenter cette hasardeuse entreprise, dans laquelle il était certain de rencontrer une opposition vigoureuse, ne fût-ce que par un sentiment de pudeur natio- • nale , Buonaparte s’efforça , par tous les moyens en son pouvoir, de consolider sa domination.
Il prit soin de réorganiser l’armée, de manière a la rendre sienne, autant que possible. Les soldats français , qui regardaient le pouvoir de Buonaparte comme le fruit de leurs victoires, étaient en général dévoués à sa cause, malgré la réputation de Moreau, qui conservait parmi eux un certain nombre de partisans. La garde consulaire , corps d’élite, objet de tant de privilèges , fut portée à six mille hommes. Ces légions formidables avaient été formées et successivement augmentées sur le plan du corps des guides, créé par Buonaparte pendant les campagnes d’Italie, pour rester constamment auprès de lui, et prévenir le retour de certains accidens qui lui étaient arrivés une fois ou deux, dans
des rencontres imprévues avec des corps en retraite de l’ennemi. Mais le service de la nouvelle garde était beaucoup plus important : elle se composait d’hommes choisis qu’on accoutumait à se croire supérieurs au reste de l’armée , qui recevaient une paie plus forte, et jouissaient de privilèges particuliers. On leur épargnait, avec le plus grand soin, les privations imposées aux autres corps. Toutes les mesures étaient prises pour qu’ils fussent constamment prêts pour l’action. On 11e les employait que dans les occasions de la dernière importance , et rarement au commencement d’une bataille , où ils formaient toujours la réserve , sous les yeux de Napoléon lui-même. Ils portaient ordinairement le coup décisif, et cette tactique de Buonaparte détermina souvent la victoire , à l’instant même où elle paraissait incliner pour l’ennemi. Se considérant de beaucoup supérieure au reste de l’armée, accoutumée d’ailleurs à n’obéir qu’à Napoléon en personne, sa garde lui était toute dévouée. En un mot ce corps pouvait être regardé comme un boulevard formidable autour du trône où le Premier Consul se proposait de monter.
L’attachement de ces légions d’élite, et de l’armée en général, formait la base dupouvoù'de Napoléon, et l’on peut dire de lui, plus que de
68 VIE UE NAPOLÉON BUON APARTE, tout autre souverain, qu’il régna par la force de son épée et de la victoire. Mais il s’entoura encore d’une autre espèce de partisans. La Légion d’Honneur avait pour objet de créer une classe distincte et particulière d’individus privilégiés , qu’il résolut d’intéresser à sa cause par des distinctions et par des faveurs.
Cette institution, qui obtint une grande importance politique, naquit de l’usage introduit dès le commencement par Napoléon, de décerner aux militaires de tout grade, soit une épée , soit un fusil , soit une autre arme , au nom de la patrie, en reconnaissance de quelque acte particulier de bravoure On se persuade sans peine que ces récompenses nationales produisirent un grand effet. Elles excitaient ceux qui les avaient méritées à tout faire pour conserver la réputation qu’ils s’étaient acquise , et de plus éveillaient chez mille autres l’ardent désié de les obtenir. Buonaparte conçut donc le projet de réunir les individus déjà en possession de ces marques d’honneur, par mie association qui ressemblait , sous plus d’un rapport , à ces ordres ou confréries chevaleresques dont les souverains féodaux s’entouraient au moyen âge ,
’ Nous pensons que l’institution des armes d’honneur avait précédé sa promotion au commandement en chef. (Édit.)
et qui subsistent encore aujourd’hui sous une autre forme. Établis sur des bases féodales, ces anciens ordres conféraient des honneurs limités, ou supposés tels, à des personnes d’une certaine qualité ; mais le plan de Buonaparte consistait à étendre les nouvelles distinctions à tous les rangs et dans les proportions convenables k chaque individu. C’est ainsi que l’on distribue dans les diverses classes de la société des médailles frappées sur un métal différent, mais avec le même coiu. Voici les bases principales de l’institution : 1
« La Légion d’Honneur sera composée d’un grand-conseil d’administration, et de quinze cohortes dont chacune aura son chef-lieu particulier.
« Le grand-conseil d’administration sera composé de sept grands-officiers , savoir : des trois Consuls et de quatre autres membres , dont un sera nommé entre les sénateurs par le Sénat; un autre entre les membres du Corps Législatif, par le Corps Législatif; un autre entre les membres du Tribunat,par le Tribunat ; et un enfin, entre les conseillers d’État , par le Conseil d’État. »
L’ordre pouvait être acquis par des services militaires ou des vertus civiles. Différentes
1 Moniteur du a6 floréal an x. ( Edit .)
70 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, règles furent établies pour le choix des membres à nommer.
Le Premier Consul était , de droit , chef de la Légion , et président du grand-conseil d’administration.
Chaque cohorte se composait de sept grandsofficiers , de vingt commandans , de trente officiers , et de trois cent cinquante légionnaires. »
La nomination était à vie , et ses traitemens considérables : 5,ooo fr. k chaque grand-officier; 2,000 fr. k chaque commandant ; 1,000 fr. k chaque officier; 2Ôo fr. k chaque légionnaire.
Les membres admis juraient sur leur honneur de se dévouer au service de la République, k la conservation de son territoire dans son intégrité, k la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu’elles ont consacrées ; de combattre , par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent , toute entreprise tendant k rétablir le régime féodal, ou k reproduire les titres et qualités qui en étaient l’attribut; enfin, de concourir de tout leur pouvoir au maintien de la liberté et de l’égalité.
Ces dernières expressions , dans leur acception propre, contenaient sans doute une haute vérité politique et morale ; mais c’était au nom de la liberté et de l’égalité que d’abominables cruautés avaient d’abord été commises en
France. Plus tard, elles devinrent des mots vides de sens : les amis de la liberté ne s’y trompèrent pas , et virent clairement le but de l’institution nouvelle. Ils étaient maintenant moins nombreux; mais ils avaient profité des leçons de l’expérience. Abandonnant donc ces prétentions exagérées , illusoires et absurdes , causes de tant de désordres , ils semblaient vouloir se dévouer sérieusement , mais avec modération, à la cause d’une liberté pratique et raisonnable , en opposant au pouvoir la résistance que la constitution autorisait , par le moyen du Tribunat et du Corps Législatif.
Formée sur le modèle de l’opposition constitutionnelle d’Angleterre, celle de France devait en agir, à l’égard du pouvoir exécutif, comme avec un ami qui s’égare et qu’on veut ramener dans la bonne voie , et non comme avec un ennemi dont on cherche à se débarrasser. Parmi les hommes d’État qui se réunirent à cet effet , on remarquait Benjamin Constant , qui se distingua de bonne heure par ses talens et son éloquence ; Chénier, auteur de X Hymne de la Marseillaise ' ; Savoye-Rollin , Chauvelin et autres , entre lesquels Carnot ne fut pas le moins célèbre. Ils comprenaient maintenant qu’il vaut
1 L’auteur se trompe ici , en attribuant à Chénier cet hymne dont l'auteur est M. Rougez. ( Édit .)
7 2 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, mieux s’attacher à des avantages moindres, mais possibles , que d’aspirer à une perfection qu’on ne peut atteindre. La plupart de ces hommes regardaient le gouvernement de Buonaparte comme un mal nécessaire, croyant que sans un pouvoir assez fort pour dominer les factions intestines , la France redeviendrait la proie de ces gouvernemens anarchiques dont elle avait failli être la victime. Ils ne conçurent donc aucune idée de conspiration ; ils voyaient dans la patrie, forcée pour un temps de renoncer à ses droits , un guerrier blessé obligé de quitter un moment son armure; mais ils espéraient que la France , après un intervalle de repos , reprendrait sa force avec son courage, et pourrait alors, sous de meilleurs auspices, réclamer à bon droit l’affranchissement du joug militaire. En attendant , ils crurent qu’il était de leur devoir, tout en professant le plus profond respect pour le gouvernement et son chef, d’entretenir, autant qu’ils le pourraient, le patriotisme national, et de s’opposer aux empiétemens du Premier Consul. On ne leur permit pas long-temps de marcher vers ce but utile ; mais les discussions publiques ne présentèrent jamais plus de décence et de dignité qu’à cette époque. '
1 Voyez , pour plus de détails, l’ouvrage déjà cité sous le titre de Mémoires sur le Consulat. (Édit.)
L’opposition , 011 peut la nommer ainsi , n’avait point combattu la nomination de Buonaparte au consulat à vie. Probablement, elle ne voulut point paraître lui faire une insulte personnelle ; elle ne comptait pas non plus sur un appui suffisant , et savait d’ailleurs qu’une lutte pour arriver à un but qu’elle ne pouvait atteindre, ne produirait, en définitive, aucun bien réel.
Le conseiller d’État Rœderer, qui fut chargé de présenter le projet de loi au Tribunat ’ , s’efforça de le montrer sous le jour le plus favorable. Il était fondé, dit-il, sur l’article 87 de la constitution , concernant les récompenses militaires. « C’est une institution morale, continua-t-il , qui ajoute de la force et de l’activité à ce ressort de l’honneur qui meut si puissamment la nation française. C’est la création d’une nouvelle monnaie d’une bien autre valeur que celle qui sort du trésor public ; d’une monnaiç dont le titre est inaltérable , et dont la caisse ne peut être épuisée , puisqu’elle réside dans l’honneur français. » *
1 L’auteur embrasse ici l’ensemble de la discussion dans les différens Conseils ; ce fut au Corps Législatif et non au Tribunal, que Rœderer prononça le résumé des motifs cité ici. ( Moniteur du 26 floréal an x.) (Édit.)
1 Ce rapport, du Moniteur du 26 floréal anx, ajoute ce
Ces argumens spécieux furent combattus par Savoye- Rollin et autres , qui déclarèrent que le projet de loi était alarmant pour les libertés publiques. C’est une fausse interprétation, disaient-ils , de l’article constitutionnel sur lequel on s’appuie, puisque la mesure épuise tout d’un coup , par la création d’un corps nombreux , la masse de récompenses que l’article invoqué veut qu’on décerne avec réserve aux grandes actions. Si vous donnez tout à des services déjà bien connus, que restera-t-il pour les actes futurs de bravoure , si ce n’est une admission tardive dans le corps, à mesure des vacances éventuelles? Mais l’opposition se récriait encore davantage sur l’établissement d’un corps militaire , distinct des forces de terre et de mer par des fonctions et des prérogatives extraordinaires, ce qui constituait une violation directe des principes sacrés de l’égalité '. D’autrestrouvàientune autre objection dans la participation des officiers civils de l’État, aux avantages d’une institution militaire. Quelques uns affirmaient que le ser-
demier membre de phrase : « d’une monnaie qui peut seule être la récompense des actions régardées comme supérieures à toutes les récompenses. » ( Édit .)
1 Berlier avait dit au Conseil d’État : « L’ordre proposé conduit à l’aristocratie ; les croix et les rubans sont les hochets de la monarchie. » (Édit.)-
ment exigé était superflu, sinon ridicule. Les membres de la Légion d’Honneur , disaient-ils , peuvent-ils être obligés de servir l’État , ou de défendre la constitution plus que les autres citoyens? Et quel moyen emploieront-ils pour parvenir à ce but? Plusieurs autres argumens furent encore proposés ; mais le plus fort, de l’aveu général , fut plutôt compris que développé ; c’était l’accroissement du pouvoir immense que le Premier Consul allait acquérir , par la faculté de distribuer les nouveaux honneurs, et de se créer ainsi un corps de satellites, dans sa dépendance exclusive , choisis parmi les plus braves militaires et les plus habiles citoyens.
L’institution de la Légion d’Honneur fut enfin adoptée au Tribunat par une majorité de cinquante-six voix contre trente-huit, et sanctionnée au Corps Législatif par cent soixante-six voix contre cent dix. Les deux oppositions, comme on le voit, montrèrent beaucoup d’énergie dans la discussion de cette question délicate ; mais elles se trouvaient tellement isolées , tellement privées de toutes garanties constitutionnelles pour la défense de la liberté, que leur résistance , quelque honorable qu’elle fût pour ses membres , ne produisit aucun effet avantageux pour la nation. '
1 La Légion d’Honneur fut adoptée au Conseil d’Elatf
Pendant ce teuips-là , Buonaparte se livrait à plusieurs genres d’intrigue , afin d’asseoir sa souveraineté sur une base moins irrégulière , et plus analogue à celle des autres monarques d’Europe. Dans ce dessein, M. de Meyer, président de la régence de Varsovie , proposa, de la part du ministre de Prusse Haugwitz , au comte de Provence, depuis Louis XVIII, de céder ses droits à la couronne de France au général victorieux qui occupait le trône. A cette condition , les princes exilés devaient être investis de domaines en Italie , et rendus à mie brillante existence. La réponse de Louis fut marquée tout ensemble au coin de la modération , de la raison, et d’une fermeté de caractère digne de son illustre origine et de ses droits.
par 14 voix contre 10
Tribunat 56 38
Corps Législatif 166 1 10.
On lit dans les Mémoires sur le Consulat: « Une victoire si vivement disputée et péniblement arrachée ne flatta pas beaucoup le Premier Consul; le conseiller d’État N.... lui dit : Vous voyez que les conseillers d’État qui votaient l’ajournement avaient quelque raison. C’est toujours une chose fâcheuse qu’une aussi forte opposition; il répondit: C’est vrai il eût mieux valu attendre ; on n’a pas donné assez de temps ; cela n’était pas si urgent. Les orateurs qui ont défendu le projet n’ont pas donné les bonnes raisons. » (Édit.)
«Je ne confonds pas M. Buonaparte, dit le prince banni, avec ceux qui l’ont précédé. J’estime son courage et ses talens militaires. Je lui sais môme gré de plusieurs actes de son gouvernement ; car le bien que l’on fait à mon peuple ne saurait m’être indifférent; mais il se trompe s’il pense que je puisse transiger sur mes droits. La démarche qu’il vient de faire en établirait seule la validité, s’ils pouvaient jamais être révoqués en doute. J’ignore ce que la Providence me réserve, à moi et à ma famille ; mais je connais les devoirs que m’impose le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces devoirs jusqu’à mon dernier soupir; descendant de Saint-Louis, je saurai comme lui me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux toujours pouvoir dire avec lui : Tout est perdu fors l’honneur. »
Tel est le rapport généralement donné par les princes de la maison de Bourbon , relativement à cette communication , qui aurait eu heu le ü6 février i8o3. A la vérité, Buonaparte a prétendu n’avo ir j amais provoqué cette transaction . Il a dit, avec raison, que chercher à se faire céder le droit des Bourbons , par un compromis, c’eût été, de sa part, reconnaître que son propre droit , qui , selon lui , dérivait du
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peuple, était imparfait, et avait besoin d’être consolidé. Il nie donc avoir jamais fait au cune démarche dont les conséquences auraient pu donner lieu à une interprétation de cette nature.
Mais d’abord , il est impossible de supposer qu’une telle proposition eût été divulguée par la famille royale de France, si réellement elle n’eût pas été faite par Meyer. Il est également improbable que Haugwitz et Meyer se fussent chargés d’une pareille négociation , si ce n’est à l’instigation de Buonaparte, qui seul pouvait en réaliser les offres et en recueillir les avantages. En second heu, sans nous arrêter à rechercher si le droit que Buonaparte s’arrogeait au pouvoir suprême n’eût pas acquis plus de force par l’abdication du comte de Provence en sa faveur, c’eût toujours été un grand avantage politique, d’obtenir le désistement des Bourbons, qu’un parti considérable dans le royaume regardait encore comme les souverains légitimes. Il n’était donc pas sans intérêt pour Buonaparte d’entamer une négociation qui pouvait amener les plus grands résultats; encore bien qu’après le rejet de sa proposition il ait désavoué , par d’excellentes raisons , toute participation à une démarche qui impliquait de sa part une certaine défiance dans son titre , et la recon-
naissance, en quelque sorte, des droits du prince exilé.
Remarquons encore que, jusqu’à ce moment, Napoléon n’avait montré aucun sentiment de haine envers la famille des Bourbons. Au contraire, il avait parlé de leurs droits avec décence, et traité leurs partisans avec douceur. Mais on a supposé , non sans raison , que le refus de traiter avec monsieur Buonaparte, quelque modéré qu’il fût dans son expression', l’affecta vivement, et donna lieu peutêtre à une catastrophe sans exemple, le meurtre du duc d’Enghien. Avant d’entrer dans ces détails afïligeans de l’histoire de Napoléon , il convient de retracer les événemens qui suivirent la reprise des hostilités.
1 Sauf l’expression un peu dédaigneuse de monsieur tout court. (Édit.)
Sculimens réciproques de Napoléon et de la Grande-Bretagne au renouvellement de la guerre. — Premières mesures hostiles des deux cotés. — L'Angleterre met un embargo sur tous les navires français dans ses ports. — Buonapartc se venge en retenant en France les sujets britanniques. — Effets de cette mesure extraordinaire. — Le Hanovre et autres contrées occupées par les Français. — Nouveau projet d’invasion. — Nature et étendue des préparatifs de Napoléon. — Mesures défensives de l’Angleterre. — Réflexions.
La guerre sanglante qui suivit la courte paix d’Amiens eut son origine , pour nous servir des expressions du poète satirique « dans les gros mots, les rivalités et les craintes. » La querelle n’avait point de cause spéciale ou détertninée que l’on pût écarter par une explication , une excuse ou une concession.
Les pas de géant que faisait Buonaparte vers la domination universelle inspiraient à l’Angleterre de justes alarmes sur les projets ultérieurs du Premier Consul : elle demandait des garanties contre les einpiétemens qu’elle redoutait , et Buonaparte jugeait contraire à sa dignité de les accorder. Une extrême violence avait présidée à la discussion de ces intérêts opposés ; et comme Napoléon voyait dans le peuple anglais
un ennemi personnel ; celui-ci , de son côté , commençait à voir , dans la puissance de Buonaparte, un obstacle invincible à la paix de l’Europe et à l’indépendance de la Grande-Bretagne. Ces marchands et ces boutiquiers , selon ' l’expression de Napoléon, s’arrogeaient en Europe une importance qui ne leur appartenait pas. Il était comme Aman voyant Mardochée assis à la porte du roi; indifférent k tout le reste , tant que l’Angleterre se maintiendrait dans un rang si élevé , et ne daignerait pas s’incliner respectueusement devant lui. Le peuple anglais , à son tour , regardait Buonaparte comme le tyran superbe qui voulait du moins , s’il ne le pouvait pas, effacer la Grande-Bretagne de la liste des nations , et la réduire à un état d’ignominie et d’esclavage.
Lors donc que les deux peuples se levèrent l’un contre l’autre , ils ressemblaient k deux rivaux dont la haine jalouse a d’avance été vivement excitée par de mutuelles invectives. Chacun d’eux porta les coups qu’il croyait être les plus funesteS k son ennemi.
Une arme terrible était dans les mains de l’Angleterre , nous voulons dire sa marine imposante. La promptitude des mesures répondit k l’urgence des cas. L’ordre fut donné non seulement de garder les colonies non encore resti-
Vie de N*r. Bijou. Tome 5. 6
tuées , et qui devaient l’étre conformément au traité d’Amiens, mais encore de ressaisir, par un coup de main, tous les établissemens rendus à la France ou occupés par elle. La France, de son côté , dont la supériorité sur terre égalait celle de la Grande-Bretagne sur l’Océan , réunit le long de ses côtes une armée formidable , comme prête à réaliser ses projets d’invasion : en même temps , Buonaparte occupait , sans autre formalité, le territoire de Naples, la Hollande, et autres États que l’Angleterre devait voir avec une vive appréhension au pouvoir de son ennemi : c’était l’accomplissement des menaces contenues dans la fameuse note deTalleyrand.
Non content de nuire par tous les moyens que les règles ordinaires lui offraient , N apoléon eut recours à des représailles étranges, inaccoutumées , et inconnues dans le code des peuples civilisés , qui ne pouvaient satisfaire que sa vengeance personnelle, et ajouter aux calamités déjà si nombreuses de la guerre.
Selon l’usage universellement établi , et au moment de la déclaration de guerre , les Anglais avaient mis un embargo sur tous les navires français qui se trouvaient dans leurs ports ‘.La
• Suivant t 'usage universellement établi : il faudrait
France y fit une perte considérable. Buonaparte imagina un singulier mode de représailles ; ce fut d’arrêter tous les Anglais sans distinction , alors à Paris , ou voyageant en France , qui , pleins de confiance dans le droit des gens jusqu’alors observé par les nations policées , ne s’attendaient à rien moins qu’à cette violation de leur liberté individuelle. Plusieurs de ces hommes , disait le gouvernement français , pouvaient être employés dans l’armée anglaise , et devaient , en conséquence , être considérés comme prisonniers de guerre ; motif absurde d’une infraction sans exemple aux lois de la justice et de l’humanité; prétexte dérisoire qui ne pouvait faire excuser l’arrestation des Anglais de tout rang, de toute condition , de tout âge. La mesure fut prise sans la participation des ministres du Premier Consul; nous devons le croire du moins , puisque Talleyrand luimême décida plusieurs individus à rester, après le départ de l’ambassadeur britannique , par des promesses de sûreté qu’il n’eut sans doute pas le pouvoir de réaliser. Il ne faut donc voir ici qu’un acte de vengeance de la part d’un chef
ajouter par tes Anglais. Cette question a été traitée par Napoléon lui-méine , d’une manière victorieuse. ( Voyez Je Mémorial de Las- Cases , tome vu, p. 1 /, i ). (Édit.)
84 VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE.
orgueilleux , dont le caractère , comme nous l’avons souvent fait observer , était devenu plus irritable encore , par une suite non interrompue de triomphes , et chez qui la résistance déterminait des accès de colère voisins de la démence.
Les individus victimes de cet abus capricieux et tyrannique du pouvoir absolu , furent soumis , à tous égards , au traitement des prisonniers de guerre , et emprisonnés comme tels , à moins qu’ils ne donnassent leur parole d’habiter les villes à eux assignées , et de ne point franchir certaines limites.
La niasse des calamités personnelles occasionnées par cette cruelle mesure fut incalculable. Douze années, c’est-à-dire une grande partie de la vie , furent retranchées de l’existence de chacun de ces détenus, ainsi qu’on les appelait , en tant qu’il s’agissait de leurs intérêts domestiques. A l’égard d’un grand nombre , cette lacune eut le fatal résultat d’anéantir toutes leurs espérances. D’autres s’accoutumèrent à une oisiveté de tous les jours , et furent pour jamais détournés d’une étude habituelle ou d’une industrie utile. Séparer violemment, et pour si long-temps, les fils et les pères, les maris et les épouses, c’était briser les liens de l’union la plus tendre , c’était blesser
cruellement la nature dans ses affections les plus douces; en un mot, si Buonapartc voulut punir avec tant de cruauté un certain nombre d’individus , poux- le crime unique d’être nés en Angleterre, il atteignit son but assurément ; mais s’il espéra y gagner autre chose , il le manqua tout-à-fait : et quand il impute avec hypocrisie les souffrances des détenus à l’obstination du ministère britannique , il argumente comme ce chef de brigands d’Italie qui assassine son prisonnier, et rejette l’odieux du forfait sur les amis de la victime , qui ont négligé de lui envoyer la rançon exigée. Sa justification n’est pas meilleure quand il prétend que la mesure avait pour but d’empêcher l’Angleterre de saisir dorénavant , d’après un ancien usage ', les vaisseaux mouillés dans ses ports. Nous le répétons, cet excès de rigueur n’eut pas d’autre cause que l’opiniâtreté naturelle à Buonaparte , à laquelle il se laissait aller aux dépens de son honneur, et même de son véritable intérêt.
L’arrestation de particuliers de l’ordre civil et inoffensifs, sans moyens de défense®, était
1 Encore une fois, il n’y a pas de prescription pour l’injuslice. Il y eut de part et d’autre obstination et cruauté. {Édit.)
* Telle était aussi la position des vaisseaux marchands saisis par l’Angleterre. (É dit.)
86 VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE, une infraction à ces égards qui doivent rester sacrés , puisqu’ils adoucissent les horreurs de la guerre. L’occupation du Hanovre eut lieu en violation de la constitution germanique. Dans les anciennes guerres , ce patrimoine de nos rois avait été admis au bénéfice de la neutralité , parce qu’on faisait une distinction raisonnable entre l’électeur de Hanovre, comme grand-feudataire de l’Empire , et le même personnage en sa qualité de roi d’Angleterre. Ce dernier seulement, et non l’autre, était en guerre avec la France: mais Buonaparte se souciait peu de ces distinctions métaphysiques ; aucune des puissances d’Allemagne ne se trouvait d’ailleurs en position de s’exposer à lui déplaire , en invoquant la constitution et les privilèges de l’Empire. L’Autriche avait payé trop cher ses premiers essais de lutte avec la République , pour se permettre autre chose qu’une faible remontrance. La Prusse écoutait depuis trop long-temps une politique vacillante et soumise , pour qu’il lui fût possible de rompre brusquement avec Napoléon , et de chercher à mériter un titre, jadis réclamé par un de ses rois, celui de protecteur du nord de l’Allemagne.
Tout, dans ce dernier pays, se trouvant donc favorable aux projets de la France , Mortier, qui avait déjà réuni une armée en
Hollande et sur la frontière germanique, se dirigea sur le Hanovre. Une force considérable fut rassemblée contre lui , sous le commandement de son altesse royale le duc de Cambridge et du général Walmoden; mais il fut bientôt démontré que , réduit à ses propres ressources, et ne recevant aucun secours ni de l’ Angleterre ni de l’Empire, l’Electorat ne pouvait opposer de résistance efficace , et que de vains efforts pour le défendre ne feraient qu’aggraver le malheur du pays , en exposant les habitans a toutes les calamités de la guerre. Par un sentiment d’humanité envers les Hanovriens, le duc de Cambridge résolut de quitter les États héréditaires de sa famille , et le général Walmoden eut la mortification de souscrire , malgré lui , à une convention portant que la capitale de l’Électorat, ainsi que toutes ses places fortes , seraient remises aux Français, et que l’armée hanovrienne se retirerait de l’autre côté de l’Elbe , en promettant de ne point servir contre la France et ses alliés avant l’échange.
Le gouvernement anglais ayant refusé de ratifier la convention de Suhlingen, ainsi qu’on l’appelait , l’armée hanovrienne fut sommée de se rendre prisonnière de guerre, condition dure, que W almoden ne voulut pas recevoir , et à laquelle Mortier ne renonça néanmoins qu’autant
que ces troupes fidèles se débanderaient , et remettraient leurs armes, artillerie, chevaux et bagages militaires. Dans une lettre au Premier Consul, Mortier déclare qu’il a ainsi modifié ses premières prétentions , par égard pour un ennemi brave et malheureux. Il parle, en termes qui lui font honneur , de la douleur du général Walmoden et du désespoir du beau régiment des gardes hanovriennes , au moment où les soldats descendirent de leurs chevaux pour les remettre aux Français.
Indépendamment de l’occupation du Hanovre, les Français profitèrent de leur victoire en imposant des emprunts et autres réquisitions aux villes anséatiques.
Le prince royal de Danemarck fut le seul souverain qui se montra sensible à tant d’outrages. Il assembla dans le Holstein une armée de trente mille hommes j mais aucune autre puissance ne venant à son appui , il quitta bientôt l’attitude hostile qu’il avait prise.
L’Autriche accepta , comme raison valable , cette déclarationde laFrance, qu’elle n’occupait point le Hanovre à titre de conquête, mais qu’elle retiendrait l’Electorat uniquement comme un gagepour l’ile de Malte, que l’Angleterre, disaiton , gardait contre la foi des traités. Quant à la Prusse , encore bien qu’elle vît de mauvais œil
ces excursions des Français dans son voisinage, elle dut se contenter de la même protestation.
Le Premier Consul ne se borna point à l’occupation du Hanovre. Il se saisit de Tarente , et de plusieurs autres ports de mer du royaume de Naples, toujours à titre de garanties pour la restitution de Malte. L’avantage réel qu’y trouvait Buonaparte , c’était de distribuer ses troupes sur des territoires neutres , qui étaient obligés de les payer et de les vêtir; il trouvait ainsi dans la guerre les ressources dont il avait besoin pour la conduire , et il épargnait à la France, en grande partie, l’entretien de son immense armée. D’énormes réquisitions , non seulement sur les villes anséatiques, mais sur l’Espagne, le Portugal, Naples , et autres pays neutres , venaient , sous le nom d’emprunts , remplir son trésor , ët le mettaient k même d’exécuter ses projets dispendieux.
Chacune de ces manœuvres, avant cette guerre effroyable, aurait paru devoir être l’objet d’une longue campagne; mais Buonaparte n’y voyait que des coups indirects portés à la Grande-Bretagne , soit en occupant le patrimoine héréditaire du monarque anglais , soit en gênant le commerce du royaume, soit en détruisant ce qui restait d’indépendance aux États du continent. Restait maintenant k jouer
le coup décisif qui devait terminer la partie, ce plan d’invasion sur lequel il avait si fortement appuyé dans sa conversation animée avec lord Whitworth. Ici, peut-être poiu la seule fois de sa vie , Buonaparte, écoutant la prudence, prit le temps nécessaire pour assurer, autant que possible , le succès de son entreprise hasardeuse.
Les contemporains se rappelleront sans doute que jamais peut-être la Grande-Bretagne ne fut moins préparée contre une invasion qu’au commencement de cette seconde guerre. Une expédition qui serait partie des ports de la Hollande , immédiatement après la déclaration , eût probablement échappé à nos escadres de blocus, et l’on aurait vu, au moins, de quoi eût été capable une armée française sur la terre britannique dans un moment d’alarme générale , et quand le pays était surpris à l’improviste. Mais il est probable que Buonaparte n’était pas mieux préparé que l’Angleterre à cette brusque rupture du traité d’Amiens ; car l’événement fut le résultat de la passion bien plus qu’une combinaison de la politique; de sorte que ni Buonaparte ni l’ Angleterre n’avaient pu en calculer d’avance les effets. D’ailleurs, le Premier Consul ne s’était pas dissimulé les dangers d’une entreprise désespérée où il
eût joué tout ensemble, sa gloire militaire, cette puissance , qu’il devait surtout à ses succès , et sa vie peut-être ; mais, quoiqu’il eût déjà décidé deux fois la partie , il n’avait point encore osé la tenter.
Il s’y déterminait à la fin , et prétendait employer à cette grande entreprise toute la puissance de son génie et .toute la force de son empire. Dans le cours des premières hostilités , ses chaloupes canonnières avaient causé des dommages considérables aux vaisseaux de guerre anglais dans la baie de Gibraltar , où les calmes sont fréquens , et la manœuvre à la voile impossible. On supposa donc que ces petits bâtimens pourraient favoriser la descente projetée : on en construisit dans dilférens ports ; ils se réunirent ensuite en longeant les côtes de France, sous la protection des batteries de terre. Point de promontoire, en effet, qui n’eut la sienne. Les côtes de France , dans le détroit, ressemblaient pour ainsi dire aux retranchemens d’une ville assiégée, dont il eût été imprudent de laisser un seul point dégarni de canon. Le rendez-vous général fut à Boulogne , d’où l’expédition devait mettre à la voile. Après d’incroyables efforts, Buonaparte était parvenu à mettre ce port et sa rade en état de recevoir deux mille vaisseaux de toute espèce. Les ports moins
considérables de Yimereux, d’Ambleteuse , d’Étaples, de Dieppe, du Havre, de Saint- Valéry, de Caen, de Gravelines et de Dunkerque étaient également remplis de navires. Une flottille séparée occupait ceux de Flessingue et d’Ostende. Tout ce que la France possédait de gros vaisseaux attendait dans les ports de Brest, de Rocliefort et de Toulon.
Une armée de terre fut réunie ; armée formidable , soit par la valeur des soldats , soit par leur nombre et leur immense matériel. Elle couvrait toute la côte française, depuis l’embouchure de la Seine jusqu’au Texel. Soult, Ney , Davout et Victor, noms qui étaient alors 1 l’honneur et l’effroi des batailles , devaient commander l’armée d’Angleterre (car elle avait repris cette désignation menaçante) et mettre à exécution les plans tracés par Buonaparte, dont le but était de rayer la Grande- Bretagne du tableau des nations indépendantes.
Loin de s’alarmer de ces démonstrations terribles , l’Angleterre se prépara pour la résistance avec une énergie digne de son antique renommée , et surpassant de beaucoup tout ce que ses annales militaires peuvent rappeler à cet
' Depuis, d’autres noms non moins grands ont été associés à ceux-là. (j Édit.')
égard. A environ cent mille hommes de troupes réglées qu’elle possédait, elle en ajouta plus de quatre-vingt mille de milices, qui ne le cédaient guère aux premiers sous le rapport de la discipline. Tout citoyen eut la faculté et reçut même l’invitation de contribuer personnellement à la défense commune ; et cette force volontaire fut beaucoup .plus nombreuse, mieux dirigée , plus efficace que pendant les dernières hostilités. Elle montait à trois cent cinquante mille hommes , qui , eu égard au peu de temps et à la nature du service , maniaient déjà leurs armes avec une dextérité remarquable. D’autres classes d’individus furent incorporés comme pionniers, charretiers et autres emplois de cette nature. Le pays sembla tout à coup transformé en un camp immense, la nation entière en armée, et le bon vieux roi lui-même en général en chef. Toutes les occupations de la paix semblèrent momentanément oubliées. La voix qui appelait le peuple à la défense de ses plus chers intérêts se faisait entendre non seulement dans le Parlement et dans les assemblées convoquées pour seconder les mesures de résistance, elle éclatait encore dans les théâtres, elle tonnait du haut des chaires , et c’était certes convenable : défendre notre pays , c’est défendre notre religion.
Des signaux furent élevés sur des éminences correspondantes, tout autour et à l’intérieur de l’île. Matin et soir, pour ainsi dire , les regards de la population entière y épiaient le terrible signal. Quelques fausses alertes eurent lieu sur différens points, car les méprises sont inévitables dans ces circonstances; mais l’empressement et l’énergie que montrèrent alors les troupes de toutes armes, firent concevoir les plus heureuses espérances, et donnèrent la certitude que chaque individu portait sa patrie dans son cœur. 1
Indépendamment de ces apprêts sur terre , la Grande-Bretagne prit aussi ses mesures sur l’élément qu’elle appelle le sien. Cinq cent soixant<%dix vaisseaux de guerre de toute espèce couvrirent l’Océan. Des escadres bloquèrent tous les ports de France dans le détroit ; et l’armée destinée à envahir nos rivages put voir le pavillon britannique flotter dans toutes les directions à l’horizon, épiant la sortie de l’expédition comme les oiseaux de proie planent dans les airs au-dessus de l’ennemi sur lequel ils vont s’élancer. De temps en temps les fré-
1 Ce tableau général de l’Angleterre , à l’époque de l’invasion projetée , fait voir la puissance de l’esprit public d’une nation libre. (Édit.)
gates anglaises et les sloops de guerre se rapprochaient des côtes et jetaient des boulets ou des bombes dans le Havre, Dieppe, Granville et Boulogne même. De temps en temps aussi les marins anglais débarquaient sur le rivage , maltraitaient les vaisseaux ennemis, détruisaient leurs signaux et démontaient leurs batteries. Ces événemens étaient peu importans par euxmêmes , et il faut regretter qu’ils aient coûté la vie à de braves gens ; mais s’ils ne produisirent point de grands résultats , ils ne furent pas non plus sans utilité. Ils augmentèrent la confiance des marins anglais , et diminuèrent celle de l’ennemi , qui devait désormais concevoir plus d’inquiétude que d’espérance de ses projets de descente sur les côtes d’Angleterre , puisque malgré la plus exacte surveillance , il se voyait lui-même insulté sur ses rivages.
Pendant tous ces apprêts d’attaque et de défense , Buonaparte vint à Boulogne , où il parut se donner beaucoup de mouvement pour exciter l’ardeur de ses troupes. Il passait des revues extraordinaires, accoutumait les soldats aux manœuvres de nuit; on les exerçait à s’embarquer vivement sur les bateaux plats , à s’y placer d’une manière facile et à en sortir sans confusion. On eut recours aux présages pour entretenir l’enthousiasme naturel qu’inspi-
rait la présence du Premier Consul. Une hache d’arme romaine fut trouvée , dit-on , en creusant le terrain où devait être élevée la tente de Buonapartc ; des médailles de Guillaume-le- Conquérant furent aussi découvertes dans ce terrain consacré. C’étaient là de flatteurs présages, sans doute ; mais peut-être ne dissipaientils pas entièrement la défiance où étaient les soldats dans l’attente de se voù* entassés sur ces misérables chaloupes, et exposés au feu d’un ennemi bien supérieur sur la mer. En effet , pendant une revue que le Premier Consul faisait des fortifications , dés frégates anglaises osèrent s’approcher du rivage , et dirigèrent leurs boulets sur le général et sa suite , comme on vise à un but déterminé. Ceux qui avaient bravé les sommets des Alpes et les déserts de l’Égypte , pouvaient bien ressentir quelque crainte à la vue d’un danger inévitable , qu’ils n’avaient pas les moyens de repousser.
Ce qui paraissait devoir faire désespérer de l’expédition , c’était la facilité avec laquelle les Anglais pouvaient surveiller, et surveillèrent constamment les opérations de leurs adversaires , dans le port de Boulogne. La moindre apparence d’embarquement, et le plus léger mouvement des troupes vers la mer, étaient aussitôt connus en Angleterre, au moyen de signaux
convenus , et les nombreuses croisières anglaises se trouvaient toujours prêtes au besoin. Déjà, pendant la dernière guerre, Nelson avait déclaré qu’une expédition hostile, partant de Boulogne , était une entreprise d’insensé , à cause du croisement des marées, sans parler d’autres obstacles encore , et de la perte assurée de la flotte, pour peu que le vent souillât ouestnord-ouest. « Quant à la rame , ajoutait ce juge excellent des aff'aires maritimes, l’emploi en est impossible. Il est très bien de se mettre en garde contre un gouvernement insensé ; mais avec la force qui m’a été donnée , je puis déclarer que son invasion est à peu près impraticable. »
Buonaparte affirma jusqu’à la fin qu’il songeait sérieusement à envahir l’Angleterre, et que son projet était exécutable. Plus tard cependant il ne parlait pas de se frayer un passage au moyen de ses chaloupes canonnières et de ses petites embarcations armées , quand les forces respectives des deux pays rivaux étaient en présence : cette bravade , qu’il avait proférée devant lord Whitworth , était d’une exécution trop incertaine pour qu’il tentât de la réaliser. Dans ces derniers temps , s’entretenant avec ses compagnons d’exil , il attribuait à de faibles obstacles la non-réussite de ses pro-
VfE de Nap. Buuir. Tome 5. 7
g8 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
jets d’invasion 1 ; mais quand il en parle sérieusement et avec détail , on voit qu’il n’espérait arriver à son but qu’en réunissant une flotte assez forte pour assurer momentanément la liberté du détroit. Cette flotte devait se composer de cinquante vaisseaux, qui seraient sortis de différens ports de France et d’Espagne. Leur rendez-vous général était à la Martinique, d’où ils auraient cinglé pour la Manche , afin de protéger la flottille où devaient être embarqués cent cinquante mille hommes L’effet trompa les calculs de Napoléon; car lord Comwallis se tint en station devant Brest ; Pellew observa les ports d’Espagne; Nelson surveilla ceux de Toulon et de Gênes ; de sorte que les vaisseaux français et espagnols auraient été obligés de se frayer un passage à travers ces escadres , pour effectuer leur jonction à la Martinique.
C’est une chose bien étonnante que cette facilité avec laquelle les génies les plus élevés se font illusion sur les causes qui ont fait avorter leurs plans favoris , quand il y va de leur intérêt personnel et de leur vanité ! Napoléon di- %
1 Si de légers dérangemens n’avaient mis obstacle à mon entreprise de Boulogne, que pourrait être l’Angleterre aujourd’hui? (Las-Cases , tome n , 3e partie, p. 335.)
* Mémoires écrits à Sainte- Hélène, sous la dictée de l’Empereur, tome u, p. 227.
sait donc gravement à Las-Cases , en lui parlant de sa mésaventure : « Les obstacles qui m’ont fait échouer ne sont point venus des hommes; ils sont tous venus des élémens. Dans le Midi , c’est la mer qui m’a perdu ; et c’est l’incendie de Moscou , les glaces de l’hiver qui m’ont perdu dans le Nord. Ainsi l’eau , l’air et le feu , toute la nature, et rien que la nature ; voilà quels ont été les ennemis d’une régénération universelle, commandée par la nature môme. Les problèmes de la Providence sont insolubles. » 1
Sans parler de cette vanité d’un homme, doué du plus grand génie , sans doute , mais enfin né d’une femme , qui se place lui-méme au-dessus du reste des hommes , et ne voit que les élémens qui aient pu l’arrêter dans sa carrière ; sans parler de cette vanité , disonsnous , l’inexactitude du raisonnement est digne de remarque. Était-ce la mer qui l’empêchait d’aborder en Angleterre ? N’était-ce pas plutôt la flotte anglaise et les marins qui la montaient? Il aurait pu tout aussi bien accuser les hauteurs du Mont-Saint- Jean, les bois de Soignies, et non l’armée de W ellington , de lui avoir fermé la route de Bruxelles.
1 Las-Cascs , toine I , 2' partie, page 278.
ÎOO VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Avant de quitter ce sujet , remarquons encore que Buonaparte paraissait assuré du succès , pourvu qu’il eût réussi à débarquer son armée. Une seule action générale , selon lui , eût décidé du sort de l’Angleterre, « Quatre jours m’eussent suffi pour me rendre à Londres. Je n’y serais point entré en conquérant, mais en libérateur. J’aurais renouvelé Guillaume III; mais avec plus de générosité et de
désintéressement J’aurais dit aux habitans
de s’assembler, de travailler eux-mêmes k leur régénération ; que nous venions les rendre k la liberté, k leurs droits, et anéantir la faction oligarchique. Quelques mois ne se seraient pas écoulés , que ces deux nations , si violemment ennemies , n’eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs principes , leurs maximes , leurs intérêts. » On trouve l’explication de ce galimatias , car on ne peut mieux le qualifier, dans la bouche même de Napoléon, dans un autre endroit où il p aile un langage plus sincère que celui du Moniteur et des bulletins, et Avec ma France , dit-il , l’Angleterre devait nécessairement finir par êtr e un appendice. La nature l’avait faite une de nos îles aussi-bien que celles d’Oléron et de Corse. » 1
' Las- Cases , toine u ..partie 3e, p. 335.
lot
Nous ne pouvons nous empêcher de suivre fiuonaparte dans sa conversation avec scs compagnons d’exil, sur le rocher de Sainte-Hélène.
Lorsque l’Angleterre eût été conquise et identifiée avec la France en doctrines aussi-bien qu’en principes , selon l’une de ses Expressions , ou devenue un appendice , d’après une autre phrase, Napoléon, comme le lecteur pourrait le supposer, aurait-il jugé sa mission terminée? Hélas! elle eût été commencée à peine, a Je serais parti de là, dit-il (Insoumission de l’Angleterre), pour opérer, du Midi au Nord, sous les couleurs républicaines (j’étais alors Premier Consul ) , la régénération européenne ( c’est-à-dire l’extension de sa tyrannie ), que plus tard j’ai été sur le point d’opérer, du Nord au Midi, sous les formes monarchiques. » 1 Si nous réfléchissons que ces idées occupaient encore l’imagination de Buonaparte, et qu’il les exprimait après un revers irréparable , nous nous écrierons , malgré nous : l’ambition fit-elle jamais un rêve plus extravagant ; jamais vision plus absurde se termina-t-elle par une catastrophe plus désastreuse et plus humiliante ! *
Il est naturel que nous disions ici quelque
1 Las-Cascs , tome u , partie 2e, p. 278.
3 Guillauinc-lc-Conquérant, le prince d’Orangc , avaient (
aussi révé. {Édit.)
chose des chances de succès que possédait la Grande-Bretagne contre l’armée d’invasion. Nous reconnaissons toute la grandeur du péril. Buonaparte , avec son génie et scs légions , aurait pu faire beaucoup dé mal à un pays accoutumé depuis si long-temps aux bienfaits de la paix intérieure. Mais aussi la nation était unanime dans la volonté de se défendre ; et sa force se composait d’élémens que Buonaparte apprécia quand il les connut mieux. Des trois peuples britanniques , les Anglais ont prouvé , depuis , qu’ils étaient toujours animés de cette fermeté et de cette valeur qui remporta les victoires de Crécy, d’Azincourt, de Blenlieim et deMinden ; les Irlandais n’ont rien perdu de cette noble exaltation qui les a constamment distingués parmi les nations de l’Europe ; et les Ecossais n’ont point dégénéré de ce courage indomptable avec lequel leurs aïeux résistèrent , pendant deux mille ans, à un ennemi supérieur en forces. En supposant même la prise de Londres , ce malheur ne nous eût point fait désespérer de la liberté du pays ; car la guerre , alors , eût pris , k n’en pas douter, ce caractère populaire et national qui finit toujours par l’expulsion de l’armée envahissante. La persuasion où était Buonaparte qu’il gagnerait la première bataille , ne reposait pas non plus sur des fon-
CHAF1TRE IV.
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demens bien solides. Nous pouvons affirmer du moins que l’Angleterre était décidée à soutenir vigoureusement cette épreuve. N ous invoquons ici le témoignage de tous ceux qui se rappellent cette époque. Ils diront que le peuple désirait généralement voir les Français tenter l’entreprise, parce qu’il avait toute raison d’espérer un résultat tel, que l’ennemi n’aurait pa£ même osé, par la suite , prononcer le mot d’invasion.'
1 II y a ici an peu d’exaltation , mais c’est celle du patriotisme ; nous ne saurions réclamer. Voyez, du reste, la discussion impartiale de cette question dans le Précis des Événement militaires, du général Mathieu Dumas. { Édit. )
Premier mécontentement des soldats contre Napoléon. — Projet de lui opposer Moreau. — Caractère de ce général. — Causes de son éloignement pour Buonaparte. — Pichegru. — Le duc d'Enghien. — Georges Cadoudal, Pichegru et d’autres Royalistes , débarquent en France. — Entreprise désespérée de Georges ; — elle manque son effet. — Arrestation de Moreau ; — de Pichegru ; — de Georges; — du capitaine Wright. — Le duc d’Enghien saisi à Strasbourg ' ; — conduit & Paris ; — transféré à Vincennes; — jugé par une commission militaire ; — condamné — et exécuté. — Indignation générale en France et en Europe. — Buonaparte justifie sa conduite. — Examen de cette justification. — Pichegru est trouvé mort dans sa prison. — On l’accuse de suicide , — ainsi que le capitaine Wright, h qui on avait coupé La gorge. — Georges et autres conspirateurs , jugés , condamnés et exécutés. — Les Royalistes rédnits au silence. — Moreau exilé.
Pendant que Buonaparte méditait ainsi la régénération de l’Europe en soumettant, d’abord la Grande-Bretagne , puis les gouvernemens du Nord, une opposition se formait contre le sien; et les soldats élevaient contre lui des griefs personnels. On regardait sa nomination au consulat à vie , comme un coup mortel porté à la
1 A Ettcnheim, pays de Bade, à environ dix lieues de Strasbourg. (Édit.)
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République ; et ce mot de République souriait encore à beaucoup d’officiers supérieurs de l’arinée , qui devaient leur avancement à la révolution. Le mécontentement de ces militaires était d’autant plus naturel, que quelques uns pouvaient ne voir dans Buonaparte qu’un heureux aventurier qui s’arrogeait l’autorité sur ses camarades , et les forçait à lui rendre hommage. Des murmures, ils passèrent bientôt à la menace ; et dans un banquet où les convives dépassèrent les bornes de la sobriété, un colonel de hussards se proposa pour être le Brutus de ce nouveau César. Habile à tirer le pistolet , il prétendait frapper son homme à cinquante pas, pendant une de ces revues journalières que passait le Premier Consul. La police fut instruite de l’affaire; mais Fouché l’assoupit adroitement, sachant le tort que pouvait causer a Buonaparte la seule publicité d’une menace proférée même sans intention de la réaliser.
Le mécontentement se propagea, et fut secrètement excité par les agens de la maison de Bourbon. D’un autre côté, outre l’opposition constitutionnelle qui élevait de temps en temps la voix dans le Corps Législatif et au Tribunat , il existait dans la nation deux partis de mécontens, dont l’un regardait Napoléon comme l’ennemi des libertés publiques, et dont l’autre
lo6 VIE DE NAPOLÉON DUONAPARTE.
voyait en lui le seul obstacle au rétablissement des Bourbons. Les exaltés de ces deux partis se demandaient déjà s’il n’était pas possible de se défaire de Buonaparte; et pour y parvenir, tous moyens leur eussent semblé bons , les plus violens comme les plus secrets. Les Républicains furieux , les Royalistes enthousiastes qui nourrissaient de pareils scntimens , s’y croyaient sans doute autorisés en voyant Napoléon détruire les libertés nationales et usurper le pouvoir absolu ; mais ils ne pouvaient trouver que des palliatifs pour un crime que rien d’ailleurs ne saurait justifier.
Il existait un bien plus grand nombre de Français qui , quelque indignés qu’ils fussent de l’usurpation de Buonaparte, et disposés à la renverser s’il était possible, croyaient néanmoins devoir s’abstenir d’attenter à ses jours p aides moyens détournés. Voulant détruire le pouvoir de Napoléon de la même manière qu’il l’avait obtenu , ce parti sentit la nécessité de chercher d’abord un chef militaire dont il pût opposer la réputation à la sienne ; et nul autre que Moreau ne pouvait revendiquer cet honneur. Si ses campagnes n’avaient point l’éclat de celles de son rival ; si elles n’étonnaient pas au même degré par la rapidité des mouvemens et la hardiesse des combinaisons, elles avaient
élé exécutées avec une moindre perte de soldats et sur des plans mieux calculés, dans le cas possible d’une défaite. Moreau n’était pas moins célèbre par sa retraite de 1796 dans les défilés de la forêt Noire , que par sa victoire brillante et décisive de Hohenlinden.
Moreau était d’un caractère naturellement doux, poli et facile à persuader; homme de grand talent , sans doute ; mais ne possédant point cette hardiesse de décision, indispensable à celui qui veut , k de semblables époques , se placer k la tête d’une faction politique. On eût dit que l’opinion générale, et la force des choses, bien plus que sa volonté personnelle, l’érigeaient en chef de parti. Fils d’un jurisconsulte de Bretagne , il devait sa fortune k la révolution; la cause des Bourbons ne pouvait donc être la sienne '. Quoi qu’il en soit, quelques lettres interceptées lui ayant découvert les relations de Pichegru avec la famille royale, en 1 796 , il garda le secret pendant plusieurs mois, et jusqu’au moment où les projets de Pichegru et de ses partisans furent déjoués par la révolution du 18 fructidor, qui produisit le dircctorat
‘ Celle des Bourbons de l’ancien régime, non sans doute, mais pourquoi pas celle des Bourbons constitutionnels , tels que le siècle les réclame ? ( Édit .)
de Barras, Rewbcll et LaRéveillcre. Depuis cet événement, Moreau ayant épousé une dame royaliste, parut flotter lui-même dans ses opinions politiques.
Au 18 brumaire, Moreau avait soutenu Buonaparte de ses discours et de son épée; mais l’ambition , toujours plus avide , du nouveau chef de la France, ne tarda pas à l’indisposer ; et peu à peu il y eut entre eux de la froideur. Ce ne fut point la faute de Buonaparte , qui, désirant naturellement s’attacher un général si habile , le comblait de prévenances et se plaignait de la réserve que celui-ci lui montrait. Un jour qu’on avait envoyé au Premier Consul une magnifique paire de pistolets : « Us arrivent à propos», dit-il, et il les offrit à Moreau qui entrait à l’instant même. Moreau reçut la politesse , comme un homme qm eût voulu s’en défendre , se contenta de s’incliner froidement , et se relira aussitôt.
Après l’institution de la Légion d’Honneur, une des grand’eroix fut offerte à Moreau. «Le fou! s’écria le général; ne sait— il pas que depuis douze ans je figure dans les rangs de l’honneur? » On fit, au même sujet, une autre plaisanterie à laquelle Buonaparte fut très sensible. Des officiers qui dînaient chez Moreau , votèrent une
casserole d’honneur au cuisinier du général ,
à cause du talent qu’il avait montre dans la préparation de certains mets. En s’éloignant ainsi de Napoléon, Moreau finit par être regardé comme le chef des mécontens de France ; et tous les ennemis du gouvernement de Buonaparte jetèrent les yeux sur son rival, comme sur le seul individu dont l’influence pût balancer celle du Premier Consul.
La paix d’Amiens étant rompue , l’Angleterre , écoutant une politique naturelle , voulut se prévaloir de l’esprit public en France, et poussa les partisans de la royauté à de nouvelles attaques contre le gouvernement consulaire. Il est probable que les ministres anglais reçurent des renseignemens peu exacts relativement à la force des Royalistes , dont Buonapartc avait eu l’art de réduire le nombre, et qu’ils accueillirent avec trop de facilité les promesses et les plans d’individus qui, trop exaltés pour apprécier le véritable état des choses, exagérèrent encore leurs espérances auprès du gouvernement britannique. On reconnut apparemment qu’il fallait peu compter sur la réussite, à moins que Moreau n’entrât dans la conjuration. L’y amener ne parut pas impossible; et malgré l’éloignement personnel , non moins que politique , qui jusqu’alors avait existé entre lui et Piehegru , ce dernier entreprit de se rendre le
lio VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE .
point de communication intermédiaire entre Moreau et les Royalistes. Échappé des déserts de Cayenne, où il avait été exilé, Pichegru trouva dans Londres un asile et des amis; il professa ouvertement ses principes royalistes , d’après lesquels il avait long-temps agi en secret.
On agita le projet de soulever les Royalistes dans l’Ouest, où le duc de Berri devait faire une descente sur la côte de Picardie , et favoriser l’insurrection. Le duc d’Enghien, petit-fils du prince de Coudé , fixa son séjour, sous la protection du margrave de Bade , au château d’Ettenheim , afin sans doute d’être toujours prêt à se mettre à la tête des Royalistes de l’Est, ou même , si l’occasion s’en présentait , de ceux de Paris. Ce prince de la maison de Bourbon , l’héritier futur des titres du grand Condé , était dans la fleur de l’âge , beau , brave , plein de grandeur d’âme. Il s’était distingué par sa valeur dans l’armée des émigrés que commandait son grand-père. La victoire de Bortsheim fut le fruit de son courage; et comme ses soldats voulaient venger sur leurs prisonniers la cruauté des Républicains envers leurs prisonniers royalistes, il se jeta au milieu d’eux et les en empêcha : « Ces hommes sont Français , leur ditil : ils sont malheureux; je les place sous la garde de votre honneur et de votre humanité. » Tel
était ce jeune prince , dont le nom se trouve écrit en caractères de sang dans celte partie de l’histoire de Napoléon.
Pendant que les princes français attendaient sur les frontières l’effet des.soulèvemens intérieurs, Pichegru, Georges Cadoudal , et environ trente autres Royalistes déterminés , débarquaient secrètement en France , et se dirigeaient vers la capitale, où ils parvinrent à tromper long-temps les yeux perçans de la police. Nul doute que ces agens , et Georges en particulier , ne vissent dans Buonaparte le plus grand obstacle à leur entreprise , et qu’ils n’eussent résolu de l’assassiner tout d’abord. Constamment dans la compagnie de Georges , Pichegru connaissait assurément son projet , plus digne , toutefois , d’un farouche capitaine de Chouans , que du conquérant de la Hollande.
Pichegru parvint k s’aboucher avec Moreau, qui passait alors , ainsi que nous l’avons dit, pour le chef des mécontens de l’armée , et l’ennemi déclaré de Buonaparte. Ils se virent deux fois; et il est certain que, dans l’une de ces conférences , Pichegru se fît accompagner de Georges Cadoudal ; mais Moreau exprima son horreur pour cet homme et pour ses desseins , et pria Pichegru de ne plus amener ce sauvage avec lui. Il faut chercher la cause de cette in-
dignation dans la nature des mesures proposées par Cadoudal, les dernières assurément qu’un brave et loyal militaire , comme était Moreau , aurait voulu adopter. Buonaparte , de son côté, dans son prétendu récit des entrevues de Moreau et de Pichegru , présente la conduite du premier sous un point de vue tout différent. D’après cette relation, Moreau aurait déclaré à Pichegru qu’aussi long-temps que le Premier Consul existerait, il n’exercerait (lui Moreau) aucune influence dans l’armée, et que ses aidesde-camp même ne le suivraient pas contre Napoléon ; mais qu’il fixerait tous les regards , si Napoléon était une fois écarté ; qu’il réclamait d’avance , pour lui , la place de premier consul , et que Pichegru serait le second : que Georges Cadoudal aurait alors interrompu la conversation avec rage, en reprochant aux deux généraux de s’occuper de leur grandeur personnelle au lieu du rétablissement des Bourbons ; qu’il aurait déclaré que s’il fallait choisir entre bleu et bleu, épithète que les Vendéens donnaient aux Républicains, il aimait autant voir Buonaparte que Moreau à la tête des affaires ; et il finit par dire qu’il réclamait pour lui -même la place de troisième consul. Moreau, selon cette version , bien loin de repousser l’horrible projet de Cadoudal, aurait, le premier,
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reconnu la nécessité de le mettre k exécution, et que , s’il avait été choqué , c’était des prétentions du chef de Chouans dans le partage des dépouilles.
Nous n’ajoutons aucune foi k ce récit. Quoi- • qu’il fut de la dernière importance pour le Premier Consul de prouver la participation directe de Moreau au complot d’assassinat , aucune preuve n’en fut jamais donnée. Nous ne doutons guère , en conséquence , que l’exposé n’ait été fait après coup, et qu’il ne contienne ce que Buonaparte jugeait probable , et ce qu’il voulait faire croire aux autres, mais non ce qu’il savait d’information certaine, ou ce qu’il aurait pu prouver par des témoignages authentiques.
La police prit l’alarme et se mit aussitôt en chemin : elle avait été informée qu’une troupe de Royalistes était entrée dans la capitale ; mais il se passa du temps avant qu’elle pût les saisir. Georges cependant, poursuivait l’exécution de ses projets contre le Premier Consul. On croit qu’il parvint un jour à s’introduire , déguisé en domestique, dans les Tuileries , et jusque dans les appartemens de Buonaparte; mais qu’il ne trouva point l’occasion de frapper le coup , gue sa force extraordinaire et sa résolution désespérée auraient rendu décisif. Toutes les barrières furent fermées : une division de la
Vie de NiP. Buon. Tome 5.
garde veilla strictement à ce que personne ne pût sortir de la ville. Le gouvernement recueillit bientôt assez de notions positives pour faire au public une communication sur l’existence et le but du complot; ce qui devenait particulièrement nécessaire quand l’arrestation de Moreau lui-même eut été résolue. Cet' événement eut lieu le i5 février 1804. Le général fut saisi sans difficulté , et sans résistance de sa part, dans sa maison de campagne. Le lendemain, un ordre du jour signé Murat, alors gouverneur de Paris , en informa la capitale , en déclarant que Moreau était engagé dans une conspiration avec Picliegru , Georges et autres , vivement poursuivis par la police.
La nouvelle de l’arrestation de Moreau produisit la plus profonde sensation dans Paris; et les bruits qui circulaient à cette occasion n’étaient nullement favorables à Buonaparte. Les uns ne croyaient nullement à l’existence du complot ; d’autres , moins incrédules , voyaient, dans le projet avorté de Pichegru , le prétexte dont se servait le Premier Consul pour perdre Moreau, son rival en réputation militaire, et l’ennemi avoué de son gouvernement. On alla jusqu’à prétendre que des agens secrets de Napoléon avaient fortement encouragé les premiers desseins des conspirateurs , à Londres ,
dans le but de compromettre un homme que le •Premier Consul haïssait et craignait tout ensemble. Nous n’avons point de preuve k cet égard ; mais des soupçons de cette nature , et d’autres non moins sinistres , s’étaient emparés de tous les esprits, et chacun attendait avec anxiété le résultat de l’instruction légale qui allait avoir lieu.
Le 17 février * , le grand-juge ministre de la justice, dans un rapport communiqué au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat , dénonça Pichegru , Georges , et d’autres individus , comme étant revenus de leur exil , en France , dans le dessein de renverser le gouvernement , et d’assassiner le Premier Consul . Il accusait aussi Moreau de complicité avec eux. Après la lec-, ture du rapport, dans le Tribunat, le frère de Moreau prit la parole , rappela les talens et les services du général , se plaignit de la cruauté d’une accusation dénuée de pre#res, et réclama pour l’accusé la faveur d’un jugement public.
« Yoilà un beau mouvement de sensibilité ! » dit le tribun Curée, qui voulut tourner en radicule une démarche si naturelle en ce moment pénible.
« C’est un mouvement d’indignation», répliqua le frère de Moreau ; et il sortit aussitôt.
1 Moniteur du 28 pluviôse an ni ( 1 8 février 1804). (Édit.)
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Les corps publics firent ce qu’on pouvait attendre d’eux. Ils déposèrent tous au pied du* trône consulaire l’expression la plus exagérée de leurs vœux pour la conservation de celui qui l’occupait.
A force de vigilance et d’activité , la police parvint à saisir presque tous les membres de la conjuration. Un faux ami, possesseur de tous les secrets de Pichegru, trahit sa confiance moyennant une grosse somme , et introduisit les gendarmes dans la chambre du général, alors au lit. Us s’emparèrent d’abord des armes qu’il avait à côté de lui , et ensuite de sa personne , malgré sa vigoureuse résistance. Une capture plus importante encore peut-être , fut celle de .Georges Cadoudal, qui tomba lui-même bientôt après dans les mains de la police. Il était suivi de si près qu’il finit par ne plus oser entrer dans aucune maison , et il passait une grande partie du jour et de 11 nuit en cabriolet , dans les rues de Pîiris. Il tua d’un coup de pistolet l’un des gendarmes qui l’arrêtèrent, en blessa mortellement un second, et fut sur le point d’échapper aux autres. Le reste des conjurés , y compris ceux qu’on accusait de favoriser le complot , fut arrêté , au nombre de quarante individus de toute condition. Quelques uns étaient les affidés de Georges, d’autres appar-
tenaient à l’ancienne noblesse. Parmi ces derniers se trouvaient MM. Armand et Jules de Polignac , Charles de Rivière , et plusieurs Royalistes de distinctibn. Le hasard fit encore tomber au pouvoir de Buonaparte une autre victime. Le capitaine Wright , commandant un brick de guerre anglais , s’était chargé de débarquer, sur les côtes du Morbihan, Pichegru et quelques uns de ses compagnons. Peu de temps après , son brick fut pris par un vaisseau français supérieur en force. Sous le prétexte que sa confrontation était nécessaire pour convaincre les conjurés , il fut amené à Paris, enfermé au Temple, et traité avec une rigueur que devait bientôt suivre mie sanglante catastrophe.
On a pu croire que , parmi tant de prisonniers, un certain nombre de victimes serait choisi et désigné pour expier , par leur mort , la révolte qu’ils étaient accusés de méditer , même le projet d’assassiner le Premier Consul. Malheureusement pour sa gloire, Napoléon pensa autrement , par des motifs dont nous essaierons tout k l’heure d’apprécier le mérite ; il voulut étendre sa vengeance ami plus grand nombre d’individus que n’en comportait la liste de ses prisonniers , encore bien que cette liste contînt plusieurs personnages de haute distinction.
Nous avons fait observer que la présence du
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duc d’Enghien sur la frontière se liait k l’entreprise de Pichegru , niais seulement sous le rapport d’une insurrection royaliste à Paris. Nous puisons cette induction dans l’aveu fait par le prince : qu’il résidait k Ettenheim , parce qu’il espérait avoir bientôt un grand rôle k jouer en France. 1
Sa situation , ses intérêts de famille , expliquaient parfaitement cet état de choses ; mais que le duc ait participé le moins du monde au complot tramé contre la vie de Buonaparte , c’est une imputation qui ne lui a jamais été faite; que rien n’appuie, que tout repousse, au contraire , et surtout les sentimens qu’il tenait de son grand-père le prince de Condé *.
' On trouvera ce renseignement dans le Mémoire Justificatif du duc de Rovigo (Savary). Mais il n’existe aucune trace de cet aveu dans les interrogatoires du prince. On affirme aussi que le duc d’Enghien , alors à Ettenhehn, entendant parler pour la première fois de la conspiration de Pichegru, déclara que le fait ne pouvait être réel. « S’il se fût agi d’une conspiration de cette nature , ditil , mon père et mon grand-père m’en auraient confié quelque chose, pour ma sûreté personnelle. » Ajoutons que s’il eût été réellement engagé dans cette conjuration, il eût sans doute quitté la frontière de France, en apprenant que le complot était découvert.
* Le prince de Condé écrivit au comte d’Artois, le 24 janvier. 1802 , une lettre remarquable dont nons cite-
Le duc d’Enghien menait une vie fort retirée; la chasse occupait presque tous ses loisirs , et il n’avait d’autres moyens d’existence qu’une pension que lui faisait l’Angleterre.
rons le passage suivant : « Le chevalier de Roll vous fera part de ce qui s'est passé ici hier. Un homme d’un extérieur fort simple , mais distingué , est arrivé la nuit dernière; il avait fait a pied, disait-il, le trajet de Paris à Calais. Je le reçus vers onze heures du matin ; il m’offrit , en termes fort clairs , de nous débarrasser de l’usurpateur de la manière la plus expéditive. Je ne lui laissai pas le temps de continuer, et rejetai sa proposition avec horreur, l’assurant que vous agiriez de même , à ma place. Je * lui déclarai que nous serions toujours les ennemis de l'homme usurpateur des droits et du trône de nos souverains , à moins qu’il ne les restituât; que nous l’avions combattu à force ouverte ; qüe nous le ferions encore si l'occasion s’en présentait; mais que nous n’aurions jamais recours à des moyens dignes du parti jacobin : que cette faction pouvait méditer un pareil crime ; mais que nous ne serions jamais ses complices. » Le prince répéta ces expressions à l’inconnu , en présence du chevalier de Roll, confident intime du comte d’Artois, et l’invita sérieusement à quitter l’Angleterre , parce que dans le cas où il serait arrêté , il ne ferait rien en sa faveur. Celui à qui le prince de Condé tenait un langage si digne de luiméinc et de son illustre aïeul , fut reconnu depuis pour un agent de Buonaparte. Il était chargé de sonder l’opinion des princes de la maiso/i de Bourbon , et de les entraîner, s’il était possible , dans une entreprise odieuse , de nature à exciter contre eux l’indignation publique.
120 VIJB EUS NAPOLÉON BÜON APARTE.
Le 14 mars au soir , un corps de soldats français et de gendarmes , entra tout à coup sur le territoire de Bade , duché en paix avec la France , et cerna le château qu’habitait le malheureux prince : ils étaient commandés par le colonel Ordenner, sous la direction de Caulaincourt, depuis duc de Yicence , envoyé exprès à Strasbourg pour surveiller l’opération1. Le descendant de Condé prit ses armes ; mais une personne de sa suite l’empêcha d’en faire usage, en lui représentant que ses adversaires étaient trop nombreux pour qu’il fût possible de leur résister. Les soldats se précipitèrent dans l’ap- . partement , le pistolet à la main , et demandèrent qui était le duc d’Enghien. « Si vous êtes chargés de l’arrêter , dit le duc , vous devez avoir son signalement sur votre ordre. — Eh bien! nous 'vous arrêtons tous», répliqua l’officier qui commandait; et le prince, avec le peu de monde qui composait sa maison, fut transporté non loin du château , dans un moulin où il lui fut permis de se faire apporter quelques habits et autres objets indispensables. S’étant fait connaître alors, il fut transféré, avec sa suite , dans la citadelle de Strasbourg.
* « On ne ment pas devant la mort : je déclare avoir été étranger à l’arrestation du duc d’Enghien. » Testament du duc de Ficence , mort en février 1827. (Édit.)
Là il fut séparé de ses gens , à l’exception du baron de Saint-Jacques, son aide-de-cainp. On prit en même temps les plus grandes précautions pour l’empêcher de communiquer avec qui que ce fût. On le garda étroitement pendant trois jours. Le 18, entre une heure et deux du matin, des gendarmes entrèrent dam sa chambre , et l’obligèrent de s’habiller à la hâte, se bornant à l’informer qu’il allait se mettre en voyage. Il réclama les services de son valet de chambre ; on lui répondit que cela n’était pas nécessaire. Tout le linge qu’on lui permit d’einjiorter se réduisit à deux chemises, tant on avait calculé juste ce dont il pouvait en avoir encore besoin jusqu’à sa dernière heure. Il fut conduit avec la plus grande célérité , et le plus profond secret, à Paris , où il arriva le 20. On le déposa au Temple pour quelques heures seulement ; puis il fut transféré à l’antique château de Yincennes, situé à trois milles environ de Paris. Cette ancienne prison d’Etat n’avait point encore reçu de victime plus illustre et plus innocente. Là quelque repos lui fut permis ; mais comme si l’on n’eut accordé la faveur que pour la retirer aussitôt , on l’éveilla à minuit pour lui faire subir un interrogatoire dont sa vie allait dépendre.
Il comparut devant une commission mili-
J 22 VIE DE NAPOLÉON BlION APARTE, taire composée de huit, officiers , présidés par le général Hullin ; ils étaient nommés par Murat, alors gouverneur de Paris, et beau- IVére deBuonaparle. Accablé de fatigue, épuisé par l’insomnie , le duc d’Enghien ne se montra pas moins , dans ce cruel moment , le digne rejeton du grand Condé ; il avoua son nom , sa qualité , et la part qu’il avait prise dans la guerre contre la France; mais il affirma ne rien savoir de la conspiration de Pichegru. L’interrogatoire terminé , il demanda qu’on l’admît à l’audience du Premier Consul. « Mon nom , dit-il , mon rang , mes sentimens , et sur- * tout le malheur que j’éprouve, me font espérer qu’on fera droit à ma requête. »
Les juges réfléchirent , et ils semblaient hésiter ; bien plus , et quoiqu’ils eussent été choisis , sans doute , comme devant bien s’acquitter d’un tel emploi , ils étaient touchés de la contenance , et surtout de la noble fermeté du malheureux prince. Mais Savary, alors chef de la police , se tenait derrière le fauteuil du président , et en imposait à la pitié des juges. Lorsqu’ils proposèrent de solliciter, pour le prisonnier , une audience du Premier Consul , Savary trancha la discussion en disant que cela était inutile. Enfin , le prince fut déclaré ebupable d’avoir porté les armes contre la Répu-
blique, intrigué avec l’Angleterre, et entretenu des intelligences dans Strasbourg, pour s’emparer de la place.: ces allégations pour la plupart, et notamment la dernière , étaient en contradiction expresse avec la seule preuve qui existât , c’est-à-dire l’aveu du prisonnier luimême. Le rapport ayant été envoyé à Buonaparte , pour qu’il fît savoir sa volonté dernière, les juges reçurent pour toute réponse leurpropre lettre, souscrite de cette phrase laconique : «Condamné à mort. » Les satrapes de Napoléon lui obéirent avec une fidélité persane. La sentence fut prononcée ; le prisonnier l’entendit avec cette fermeté qu’il avait montrée dans tout le cours de ce drame sanguinaire : il demanda un confesseur. « Voulez-vous mourir comme un capucin?» Telle fut, dit-on, l’insultante réponse qu’il obtint. Sans faire autrement attention à cet outrage , le duc se mit à genoux pendant une minute , et parut profondément recueilli.
« Marchons», dit -il en se relevant. Tout était prêt pour l’exécution , et comme si l’on eût voulu imprimer au jugement le cachet de la dérision , la fosse avait été creusée avant le prononcé de la sentence \ En sortant de l’appartement où avait eu lieu cette prétendue pro-
1 Savary a nie ce fait , d'ailleurs assez peu important ;
124 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, cédure, on fit descendre le prince, à la lueur des torches , par un escalier tournant qui semblait conduire au souterrain du château gothique.
« Dois-je passer aux oubliettes? » dit-il naturellement , au souvenir de ces tombeaux * * quelquefois réservés aux vivans. « Non , Monseigneur, répondit en sanglotant le soldat à qui il s’était adressé ; à cet égard , soyez tranquille. » L’escalier conduisait à une poterne qui s’ouvrait sur le fossé du château , où était rangée une compagnie de gendarmes d’élite : c’est là qu’avait été creusée la fosse dont nous avons parlé. Il était environ six heures du matin ; le jour commençait à poindre ; mais comme un brouillard épais couvrait la terre , on avait allumé des torches et des lampes, qui mêlaient, aux premiers rayons du jour, leur clarté pâle et sinistre. De là, sans doute , ce faux rapport qu’une lanterne avait été fixée sur la poitrine du prince, afin que les meurtriers pussent viser plus sûrement et plus juste. Savary se trouvait encore là, sur un parapet qui commandait le heu de l’exécution. La victime est
rillégalité de l’arrêt , la précipitation d’un jugement dérisoire , l’incohérence des preuves , et la promptitude de l’exécution , tout se réunit pour démontrer que le mal-' heureux prince était condamné à mourir , long-temps avant de comparaître devant ses juges.
là ; le futur duc de Rovigo donne l’affreux signal; les soldats font leu ; le prince n’est plus. Le corps , tout habillé , sans qu’on observât le moins du monde les bienséances ordinaires de . la sépulture, fut jeté dans la fosse, et recouvert de terre , avec aussi peu de cérémonie que les assassins de grande route en font pour les cadavres de leurs victimes.
Paris apprit , avec autant d’effroi que de surprise , la catastrophe qui venait d’avoir lieu si près deson enceinte. Jamais événement n’excita une indignation plus universelle, soit en F rance, soit à l’étranger; jamais action de Buonaparte n’imprima sur sa mémoire une tache plus ineffaçable. S’il était nécessaire de mieux établir encore l’opinion générale à cet égard , le3 soins que se donnèrent Savary, Hullin et les autres agens subalternes pour diminuer leur part dans ce honteux stratagème , prouveraient suffisamment que chacun d’eux se sentait accablé d’une effrayante responsabibté. 1
Maintenant , voyons connnent Buonaparte *
1 Ceux à qui il resterait des doutes sur la distribution fatale des rôles dans cette catastrophe sanglante consulteront l’extrait du Mémoire du duc de Rovigo, et la brochure du général Hullin. M. de Chateaubriand a aussi parlé plusieurs fois de cette mort avec son éloquence accoutumée. (Édit.)
se défendait à Sainte -Hélène. La justice le veut , d’autant plus que le comte de Las-Cases, l’un de ses compagnons , se trouva pleinement convaincu par cette justification. Ajoutons que M. de Las-Cases, réconcilié avec la plupart des actions de son maître , avait néanmoins jusqu’alors regardé la mort du duc d’Enghien comme un événement si funeste à la gloire de Napoléon, qu’il rougissait toutes les fois que celui-ci amenait la conversation sur ce sujet. 1
La justification de Buonaparte prenait un caractère différent , et même contradictoire , selon les auditeurs auxquels il s’adressait. Avec ses amis intimes , il disait que cette affaire n’était point le résultat de sa volonté ; mais que son consentement avait été surpris par ses ministres. « J’étais à table, dit-il, seul, et je finissais de prendre mon caf é , lorsqu’ils vinrent m’annoncer la découverte d’une nouvelle conspiration ; ils me représentèrent qu’il était temps de mettre fin à ces horribles attentats, en me baignant moi-même dans le sang d’un Bourbon , et ils désignèrent le duc d’Enghien comme la victime qu’il convenait de sacrifier. » Buonaparte dit encore qu’il ne savait pas précisé-
' Ces détails sont tirés de l’ouvrage de M. de Las-Cases , tome tv , partie 7e , p* 249. Ils y sont développés fort au long.
ment où était le duc d’Engliien , encore moins qu’il résidât si près de France, c’est-à-dire à trois lieues du Rhin. On s’en informa. « En ce cas, ajouta-t-il, il faut l’arrêter. » Sesprudens ministres avaientprévu la réponse. Toutes leurs mesures étaient prises ; les ordres n’attendaient plus que la signature de Buonaparte ; tellement que , d’après ce rapport , il aurait été entraîné à cet énorme attentat , par le zèle trop ardent de ceux qui l’entouraient, ou peut-être par suite de leurs vues intéressées et de leurs intrigues mystérieuses. Buonaparte accuse aussi T alleyrand d’avoir intercepté et gardé une lettre que lui avait écrite le malheureux prince , et dans laquelle il lui offrait ses services, ci Si cette lettre m’eût été remise à temps, dit-il, j’aurais épargné les jours du prisonnier. » Afin de rendre cette assertion probable , Buonaparte nie que Joséphine l’eût supplié de laisser la vie au prince ; quoique ce fait ait été affirmé par des personnes qui le tenaient de la bouche même de l’impératrice.
Malheureusement pour cette assertion et la justification qu’ell^ contient, ni Talleyrand, ni personne au monde, excepté Napoléon, n’était intéressé à la mort du duc d’Enghien. Que Napoléon ait été furieux en apprenant le complot de Georges et de Pichegru ; •
qu’il ait voulu les punir; qu’il ait désiré intimider les Bourbons en se baignant , comme il le dit , dans le sang d’un membre de leur famille ; tout cela est vraisemblable. Mais que l’adroit Tallcyrand ait commis une action cruelle, quand il n’avait aucun intérêt à la commettre, c’est ce qu’il est impossible de supposer; admettons qu’il en ait eu l’intention , il est encore impossible de "croire qu’il eût obtenu de Buonaparte les moyens nécessaires pour un acte de cette importance, sans que le maître eût examiné l’affaire dans tous ses rapports , et avec la plus sérieuse attention. Remarquons aussi qu’en se disculpant, au moins d’une partie du forfait, l’exilé de Sainte-Hélène a bien pu vouloir se venger de Talleyrand, en le chargeant d’un crime abominable aux yeux de Louis XVIII , son nouveau souverain. Enfin , l’existence de la lettre n’a jamais été prôuvée; elle serait d’ailleurs en contradiction manifeste avec les sentimens du duc d’Enghien. De plus, on a dit qu’elle était datée de Strasbourg ; mais le baron de Saint-Jacques, aide-de-camp du prince, a déclaré qu’il n’avait pas jrn seul instant quitté son maître pendant sa captivité dans la citadelle de cette ville , et que le duc n’avait écrit ni à Buonaparte ni à personne. Après tout, s’il est vrai que Buonaparte ait agi, dans cette
scène de meurtre, à l’instigation de Talleyrand, on conviendra toujours, qu’en sa qualité d’homme capable de distinguer le juste de l’injuste, il n’a pu rejeter sur son conseiller l’odieux d’une mesure qu’il adoptait à sa sollicitation. La mort du prince , aussi-bien que la révolte d’Absalon , n’en serait pas moins un crime, alors qu’elle eût été provoquée par les perfides avis d’un moderne Achitopheli 1
Aussi Napoléon ne s’arrête pas à ce moyen de défense; mais après avoir prétendu qu’il avait été poussé à cette action par Talleyrand , il se contredit manifestement quand il déclare que la mort du prince était juste et. nécessaire ; qu’elle avait été prononcée et accomplie conformément à la loi.
Il est facile de prouver que , même sous l’empire des lois françaises , quelque sévères qu’elles fussent en pareille matière , rien n’au-
1 L’Ecriture ne dit pas précisément , qu’Achitophel conseilla la révolte d’Absalon ; mais seulement qu’il embrassa le parti de ce dernier, quand il eut été déclaré roi ; mais Dryden , dans un de ses poèmes politiques , a peint sous le nom d’Achitophel, et en exagérant un peu les traits du personnage original , un de ces hommes que notre Racine appelle :
Présent le plus funeste ,
Que puisse faire aux rois la colère céleste. {Édit.)
Vie ue Nav Buon. Tome. 5. 9
]3o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, torisait le meurtre du duc d’Enghien. Il était émigré, à la vérité, et la loi punissait tout émigré qui rentrait en France les armes à la main : mais le duc n’y revint point ainsi ; son retour n’était même pas un acte de sa volonté , mais le résultat de la violence exercée contre lui. Il se trouvait, légalement, dans une position plus favorable que ces émigrés jetés par la tempête sur les côtes de France, et qui, pour Buonaparte lui-même, avaient été des objets de pitié bien plus que de colère. Le prince avait porté les armes contre la France, d’accord ; mais en sa qualité de Bourbon , il n’était pas et ne devait pas être compté au nombre des sujets de Buonaparte. On ne pouvait non plus le considérer comme contumace, puisque la famille royale et lui, par conséquent, était spécialement exclue du bienfait de l’amnistie qui rappelait les émigrés des classes inférieures. Les moyens employés pour le faire rentrer en France, ce qui ne le replaçait pas sous l’autorité des lois françaises, fut une violation directe du droit des nations, comme la précipitation du prétendu jugement, aussitôt après l’arrestation , et l’exécution, furent un outrage à l’humanité. Aucun témoin ne fut appelé aux débats; l’instruction se réduisit à l’interrogatoire du prisonnier; de sorte que tous les chefs d’accusa-
lion qui ne furent point confirmés par l’aveu du prince doivent être réputés non prouvés. Cependant , ce tribunal inique déclara le duc coupable, non seulement d’avoir porté les armes contre la France , ce qu’il avoua sans balancer, mais encore de s’être placé à la tête d’un parti d’émigrés français à la solde de l’Angleterre, et d’avoir cherché, par de sourdes manœuvres, à s’emparer de Strasbourg, ce que le prince niait positivement , et ce qui n’était appuyé sur aucune preuve.
Buonaparte, qui connaissait parfaitement l’irrégularité de cette procédure extraordinaire, paraît, en quelques occasions, avoir sagement renoncé à défendre une cause qu’il savait bien n’être pas soutenable, et il a cherché sa justification dans des motifs qui méritent d’être examinés. Quand il parle de la mort du duc d’Enghien à ses compagnons de Sainte-Hélène, il la représente comme un cas ordinaire du ressort des tribunaux, où la régularité fut observée ; ajoutant que si l’on peut le taxer de sévérité , on ne saurait l’accuser d’avoir violé la justice. Il pouvait tenir ce langage à des hommes de qui il n’attendait assurément aucune objection ; et l’on voit ici l’individu, consciencieusement coupable, s’efforçant d’établir une innocence démentie par les faits. Mais avec des
l32 vie de napoléon buonapaute.
étrangers qui auraient pu réfuter son langage , Napoléon plaçait sa justification sur un terrain plus vaste. Il prétendait que la mort du duc d’Engliien était un acte de défense personnelle , une mesure politique, conforme aux droits naturels de l’humanité, qui autorisent un homme à sauver sa vie en tuant celui qui le menace de mort. « J’étais assailli de tous côtés, dit-il, par les ennemis que me suscitaient les Bourbons; exposé à leurs pistolets k vent, k leurs înacliines infernales, à tous les pièges qu’ils tendaient continuellement sous mes pas. Il n’y avait point de tribunal sur la terre k qui je pusse demander protection; je devais donc me protéger moi-même; je pouvais imprimer une terreur salutaire k ines ennemis , en faisant périr un de ceux dont les partisans menaçaient mon existence. »
Nous ne doutons pas que cet argument, très développé dans le livre de Las-Cases, ne contienne les motifs réels de Buonaparte. Le seul que nous pourrions y ajouter, ce serait un ressentiment opiniâtre , une vengeance implacable. Mais tout le raisonnement se fonde sur cette prétendue nécessité d’État, justement nommée l’excuse des tyrans , et qui servit toujours k justifier, ou plutôt k pallier les plus grands forfaits des despotes. Plaignons le prince
CHAPITRK V.
que des troubles civils exposent au poignard de l’assassin; mais le danger qu’il court ne l’autorise nullemcntàse servir d’une pareille arme , même contre celui qui l’en menace; bien moins encore les complots des partisans de la maison de Bourbon donnaient-ils au Premier Consul le droit de faire mourir, au moyen d’une condamnation surprise et précipitée, un jeune prince qui ne fut pas meme accusé d’avoir trempé dans les conjurations dont se plaignait Buonaparte. Sous tous les rapports , sa mort fut un assassinat, et le sang de la victime a hiissé sur la vie de Na* poléon Buonaparte ime tache ineffaçable.
Ce fut par les mêmes sophismes qu’il essaya d’excuser la violation du territoire neutre de Bade ; violation commise par ses émissaires , dans le but de se saisir du malheureux prince. Ce grief, selon Buonaparte , ne regai’dait que le souverain de Bade ; et comme ce prince n’avait point réclamé contre la violation , personne , disait Napoléon, n’avait le droit de réclamer. Ce langage était celui d’un homme qui a le pouvoir de mal faire. A qui le duc de Bade pouvait-il se plaindre? quelle satisfaction eût-il obtenue en se plaignant? Il était dans la situation d’un homme pauvre, endurant les vexations d’un voisin riche, parce qu’il n’a pas le moyen de plaider; mais l’injustice qu’on est obligé de
1 34 VrE DE NAPOIiÉON BUON APARTE.
souflrir ne reste pas moins une injustice ; et l’invasion du territoire de Bade ne perdait pas pour cela son caractère d’iniquité. Ce fait démontre la malheureuse disposition de Buonaparte à envisager les mesures publiques, non d’après les règles immuables du juste et de l’injuste , mais selon les avantages qu’un État puissant peut retirer de la faiblesse d’un autre État.
Ajoutons, sans craindre de nous tromper, que l’argument commode de la nécessité politique çst loin de légitimer cette action funeste. Retenir le duc d’Enghien prisonnier, comme un otage responsable des complots royalistes, c’eût été une mesure jusqu’à un certain point politique ; mais l’assassinat secret d’un jeune et vaillant prince produisit une profonde impression morale sur le monde européen, et souleva la haine contre son auteur, partout où la nouvelle en parvint. Selon l’expression bien connue de Fouché , le meurtre du prince fut pire qu’un crime moral , ce fut une faute politique. Il eut cette conséquence, très malheureuse pour Buonaparte , qu’on ne vit plus en lui qu’un homme sanguinaire et implacable ; qu’il disposa les esprits aux impressions les plus fâcheuses et autorisa les plus funestes soupçons, quand d’autres catastrophes , plus mystérieuses encore,
suivirent celle du dernier prince de la branche de Condé. *
L’exécution du duc d’Enghien eut lieu le 21 mars; le 7 avril suivant % le général Pichegru fut trouvé mort dans sa prison. Une cravate noire était fortement serrée autour du cou , à l’aide d’un tourniquet passé dans l’un des bouts. Il fut déclaré que le général avait lui-même tourné le bâton, jusqu’à ce que la strangulation eût lieu; et qu’en plaçant alors sa tête sur l’oreiller, il avait fixé le tourniquet dans cette position. Il n’échappa point au public que ce genre de mort paraissait bien plus l’effet d’une violence étrangère que de la volonté du défunt. On trouva des chirurgiens , honnnes de peu de réputation, a-t-on dit , qui examinèrent l’état du cadavre , et affirmèrent dans leur procès-verbal que Pichegru s’était suicidé. Mais, comme il avait dû perdre connaissance au moment de la strangula-
1 Ce fut en apprenant la mort du duc d’Enghien , que M. de Châteaulmand , alors ministre en Valais, envoya sa démission. ( Édit .)
* Il est dit, dans le Moniteur du 18 germinal an xn ( 8 avril 1804 ) , sous la date 16 germinal , que Pichegru s’est suicidé la nuit dernière , c’est-à-dire la nuit du 1 5 au 16 ; or le 16 germinal répond au 6 avril. D’où il résulte que le suicide aurait eu lieu dans la nuit du 5 au 6 avril; et non le 7 , comine le dit l’auteur. (Édit.)
tion , on s’étonne qu’il n’ait pas lâché le fatal tourniquet, dont il se servit pour se détruire. Par conséquent, la pression devait cesser, et l’étranglement ne pas avoir lieu. Les yeux de l’homme ne sauraient voir tout ce qui se passe dans les réduits ténébreux d’une prison d’État; mais le suicide de Pichegru trouva grand nombre d’incrédules. On se disait que le Premier Consul n’avait point osé traduire devant un tribunal public, ni soumettre k un interrogatoire , un homme de la hardiesse et de la présence d’esprit de Pichegru; que sa comparution aux débats eût été décisive en faveur de Moreau ; qu’un grand nombre de Parisiens étaient personnellement attachés k Pichegru ; que l’armée n’avait point oublié sa réputation militaire : o» se disait , enfin , qu’attendu ces circonstances , on avait pensé qu’il valait mieux se défaire de lui en prison. On alla jusqu’à désigner, comme agens du crime, quatre de ces mainelucks ramenés d’Egypte par Buonaparte , et qu’il faisait marcher en parade à ses côtés. Ce dernier bruit, surtout, s’accrédita chez la multitude, qui aime k parler des muets et du cordon du despotisme oriental. — Cette imputation , toutefois, semblera peu probable aux gens éclairés. On eût trouvé, dans les prisons d’Etat de France, assez d’agens impitoyables et non moins habiles k ces
sortes d’exécutions que ces mamelucks, dont la présence inaccoutumée dans ces sombres demeures eût décelé un projet sinistre que tout le monde aurait pu attribuer à Buonaparte.
Un autre événement tragique, à peu près du même genre , vint ajouter aux soupçons funestes qu’avait fait naître la mort de Pichegru.
Le capitaine W right , qui avait débarqué Pichegru et ses compagnons sur la côte de France, se trouvait prisonnier de guerre, ainsi que nous l’avons dit , son vaisseau ayant été capturé par un navire français beaucoup plus fort , et après une résistance désespérée. Sous prétexte que sa présence était nécessaire pour convaincre Georges et Pichegru , il fut amené à Paris et déposé dans une étroite prison, auTemple. Le capitaine Wright avait servi , en qualité d’officier, sous sir Sidney Smith ; et Buonaparte ne pardonnait pas à quiconque avait contrarié scs plans favoris , ou porté atteinte à sa réputation militaire, qu’il mettait au-dessus de tout. Il y aurait eu de la sévérité dans le traitement réservé au capitaine Wright , même si l’on s’était borné à le retenir en prison ; mais le bruit se répandit que la torture avait été mise en usage pour obtenir de ce brave marin des aveux favorables aux desseins du gouvernement français. Cette opinion devint générale , quand on apprit
l38 VIE DE NAPOLÉON BUONAPAHTE.
que le capitaine, aussi-bien que Picliegru, avait été trouvé mort -dans sa prison , et la gorge coupée, d’une oreille k l’autre; résultat, selon le rapport du gouvernement , d’un acte de désespoir. La nouvelle officielle du second suicide, qui ressemblait si fort au premier, confirma l’opinion qu’on s’était faite de la mort de Pichegru. On supposa que l’infortuné capitaine Wright avait été sacrifié par Buonaparte , peut-être à un sentiment de basse vengeance , rmiis particulièrement à la nécessité d’ensevelir dans les murs du Temple les preuves irrécusables qu’il portait sur sa personne , des moyens atroces et ténébreux employés pour extorquer des aveux à sa victime.
Buonaparte affirma constamment que Wright et Pichegru , autant qu’il pouvait le savoir, avaient péri par leurs propres mains , et non sous les coups d’un assassin. Il n’existe point de preuve qui détruise cette assertion : de violens soupçons peuvent donc seuls trouver place ici contre lui. Il est bien singulier que cette fureur de suicide se soit emparée des prisonniers d’État, à Paiis ; et que deux hommes, ennemis jurés de Napoléon , aient pris la résolution de se tuer, précisément quand il était si avantageux k leur oppresseur qu’ils mourussent. 11 faut reconnaître , surtout, que, par sa conduite envers le
duc d’Enghien , Buonaparte avait perdu cette intégrité de réputation , dont il n’eût pas manqué de se faire une égide contre les présomptions qui s’élevaient contre lui. L’homme qui, sous le prétexte de la nécessité d’État, ose violer si ouvertement les lois de la justice, ne peut se plaindre quand on le juge capable , au premier soupçon, d’avoir sacrifié les droits de l’humanité à ses passions et à ses intérêts. Buonaparte est convenu que Wright était mort long-temps avant que le public en fût informé ; mais il n’a jamais fait connaître les motifs du silence observé sur cet événement. Le duc de Rovigo reconnaît aussi que la mort de Wright fut environnée d’une mystérieuse obscurité, et donne à entendre que Fouché savait le mot de cette aflreuse énigme. Les Mémoires, réels ou supposés, de Fouché, ne font aucune mention du fait. Nous laissons dans les ténèbres qui l’entourent cette effroyable catastrophe, dont les détails ne seront probablement connus qu’au jour où le secret de toutes les consciences sera dévoilé.
Débarrassé de Pichegru , soit par un suicide, soit par la main des geôliers , le gouvernement de Buonaparte n’eut plus à faire qu’à Georges avec ses complices, et au général Moreau . Quant au premier , la tâche était facile , car le chef de
Chouans conserva (levant ses juges le ton d’audace et d’insulte qu’il avait pris depuis son arrestation. Il avoua qu’il était venu à Paris avec des projets personnellement hostiles à Napoléon ; et s’il paraissait regretter son arrestation , c’était parce qu’elle déjouait ses desseins. Il traita ses juges avec un froid mépris, s’amusant aussi à donner à l’ancien jacobin Thuriot , qui présidait le tribunal, le nom de Tue-roi. La peine de mort fut donc prononcée sans difficulté contre Georges et dix-neuf de ses coaccusés. Parmi eux se trouvait Armand de Polignac , dont le frère oilrit généreusement de racheter sa vie par la sienne. Mais Armand de Polignac et sept autres , reçurent leur pardon dcBuonaparte, c’est-à-dire que le bannissement pour ceux-ci, la prison pour ceux-là, furent substitués à la peine capitale. Georges et les autres furent exécutés ; ils moururent avec la plus grande fermeté.
La découverte du complot et la punition des conjurés semblèrent produire une grande partie des effets que Buonaparte en attendait. Les Royalistes se soumirent; et sans les railleries, les bons mots et les sarcasmes que leur inspirait , dans leurs réunions du soir, la haine qu’ils portaient au gouvernement de Napoléon, on eût à peine soupçonné l’existence de leur parti. On
offrit à Napoléon do se défaire du reste des Bourbons , moyennant une grosse somme d’argent ; il refusa , mieux avisé alors qu’il ne l’avait été précédemment. Il voyait qu’une politique qui réduirait à un état insignifiant la famille exilée, lui serait plus avantageuse que l’emportement et la violence , qui devaient nécessairement attirer l’attention des hommes , les intéresser en faveur du faible opprimé , et provoquer leur haine contre l’oppresseur puissant. Dans ce dessein, et peu de temps après l’époque dont nous parlons, le nom des princes français fut soigneusement supprimé dans toutes les publications périodiques. Une ou deux occasions exceptées, il est à peine fait mention de leur existence dans le journal officiel de France. Cette politique était sage, sans doute, à l’égard d’un peuple aussi léger, et aussi fortement attaché aux intérêts du moment, que le Français, pour qui le présent est beaucoup, l’avenir peu de chose, le .passé rien du tout. '
Le procès de Moreau présentait bien plus de difficultés que celui de Cadoudal. Il fut impossible de se procurer la moindre preuve contre
1 N’est-ce pas là le portrait que les moralistes tracent généralement de tous les peuples ; pourquoi l’appliquer plus spécialement à la France ? (Édit.)
lui, excepté l’aveu qu’il fit. d’avoir vu deux fois Pichegru , mais en repoussant fortement l’accusation d’avoir pris part à ses projets. La majorité des juges paraissait pencher pour un acquittement absolu, lorsque le président Héinart leur fit entendre qu’ils forceraient ainsi le gouvernement à des mesures violentes. Ils comprirent ce langage, et adoptèrent un terme moyen. Moreau fut déclaré coupable , mais pas assez pour que la peine capitale s’ensuivît. Il fut condamné à deux années de prison. L’armée , néanmoins , continuant de manifester l’intérêt qu’elle prenait au sort du général , Fouché, alors ministre de la police, intercéda vivement en sa faveur, et appuya la requête de madame Moreau pour une commutation de la sentence prononcée contre son mari. L’exil fut donc substitué à la prison , genre de punition moins dangereux pour Moreau , attendu ce qui venait de se passer au Temple; plus avantageux aussi à Buonaparte , qui enlevait ainsi aux Républicains et aux soldats un chef dont la réputation militaire faisait ombrage à la sienne , et qui eût fixé l’attention du peuple , si quelque cause de mécontentement politique l’eût engagé à porter ses regards d’un autre côté. Ce fut ainsi que Buonaparte échappa aux conséquences de cette alarmante conspiration ; ce
fut comme une crise qui vient rendre au corps les forces de la santé en révélant l’existence d’un mal qui réclamait la main sévère du cliirurgien. 1
1 Voyez , dan» le recueil intitule Barreau Français, les détails du procès de Moreau et le discours qu’il prononça lui-méme devant ses juges. [Édit.)
l44 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Le meurtre du duc d’Enghien excite une indignation générale en Europe. ■ — La Russie se plaint de la violation du territoire de Bade ; et , conjointement avec la Suède , fait remettre une note de remontrance, à la Diète germanique ;
— mais sans effet. — Accusation portée par Buonapartc contre M. Drake , et M. Spencer Smith, — qui sont , en conséquence , renvoyés des cours de Stuttgard et de Munich.— Arrestation, emprisonnement et renvoi, de sir Georges Rumbold , envoyé britannique en Basse-Saxe.
— Stratagèmes coupables des agens de Buonaparte , à l’égard de lord Elgin. — Détails. — L’extrême prudence du noble lord déjoue la trahison. — Le chancelier de l’échiquier réfute victorieusement , devant la Chambre des Communes , les accusations contre le gouvernement britannique.
La puissance de Buonaparte , ainsi que nous l’avons dit, s’était accrue par le résultat de la conspiration de Pichegru; mais la réputation du Premier Consul avait souffert de l’enlèvement du duc d’Enghien, de l’assassinat du prince , et des sinistres soupçons provoqués par la mort mystérieuse de Pichegru et de Wright. Désormais , il n’avait plus droit à ce respect qu’aurait pu réclamer un conquérant législateur. Il avait prouvé que la violence de ses passions ou le sentiment honteux d’une haine personnelle ,
pouvait l’entraîner aux actes les plus vils et les plus sanguinaires de la vengeance. Une indignation profonde éclata partout sur le continent, quoique la Russie et la Suède osassent seules exprimer leur mécontentement sur des actes si contraires aux lois des nations. La cour de Saint-Pétersbourg prit le deuil à l’occasion de la mort du duc d’Enghien ; le ministre russe , à Paris , se plaignit , dans une note remise à M. de Talleyrand , de la violation du territoire de Bade ; et le résident de la même puissance à Ratisbonne, eut ordre d’adresser aussi des remontrances à la Diète. Le ministre suédois prit les mêmes précautions. La réponse du ministre français fut hostile et offensante. Il trouva déplacées les prétentions de la Russie à se mêler des affaires de France et d’Allemagne , et accusa ce gouvernement de vouloir rallumer la guerre en Europe. Ces explications accrurent beaucoup la mésintelligence qui existait déjà entre les deux Etats, et furent une des principales causes qui entraînèrent la France dans une nouvelle guerre avec ce puissant ennemi.
Les notes russes et suédoises ne produisirent aucun effet à la Diète. L’Autriche était trop affaiblie, la Prusse trop étroitement liée k la France, pour qu’il en fût autrement ; et il ne fallait pas s’attendre à voir les petits États s’expo-
V ie dxNaf. Bdow. Tome 5. Jo
ser au ressentiment du Premier Consul , en se plaignant eux-même# de la violation du territoire de Bade. Toutefois , le sang du duc d’Enghien ne devait pas rester long-temps sans vengeance , dans les obscurs souterrains de Vinccnnes. Le duc de Bade , k la vérité , demanda le premier qu’on ne s’occupât plus de ses intérêts; m,ais la plupart des souverains allemands ressentirent, comme hommes, un outrage que leur faiblesse ne leur permettait pas alors do punir comme souverains. On le leur rappela toujours efficacement; et ils saisirent, toutes les fois qu’elle se présenta, l’occasion de résister au despote de l’Europe. La perfidie et la cruauté d’un tel acte suscitèrent constamment k Napoléon de nouveaux ennemis , jusqu’à ce qu’enfin ils devinrent assez forts pour le renverser. Les raisons diverses et contradictoires que Buonaparte fit valoir pour sa défense , tantôt en essa^fpnt de se justifier , tantôt en approuvant , tantôt en rejetant sur les autres un crime auquel il était seul intéressé , et qu’il avait seul le pouvoir de commettre , nous prouvent qu’il voyait lui-même , dans le meurtre du duc d’Engliien , l’acte le plus répréhensible et le plus impolitique de sa vie.
Bientôt convaincu de l’impopularité qui s’attachait à cette affaire , Buonapartc voulut per-
suader au monde que l’Angleterre , en tramant d’horribles complots contre sa vie , l’avait forcé à ces imesures extraordinaires, qu’il représenta comme des représailles. Il eut recours à de singulières manœuvres pour confirmer l’opinion qu’il voulait répandre enEurope. L’imprudence (comme il semble que nous pouvons l’appeler), l’imprudence de M. Drake, résident britannique à Stuttgard, mit Buonaparte à même d’accuser l’Angleterre avec quelque apparence de raison. Cet agent du gouvernement anglais avait lié une correspondance secrète avec un individu méprisable, nommé Méhée de la Touche. Ce dernier, qui affectait les sentimens d’un royaliste, et d’un ennemi de Napoléon, était, en effet , employé par le Premier Consul , pour provoquer, de la part de M. Drake , un langage de nature à compromettre les ministres anglais , dont il tenait ses pouvoirs, et à légitimer l’accusation de Buonaparte à leur égard. Il paraît certain que M. Drake cherchait, par l’intermédiaire de Méhée de la Touche, les moyens de soulever les Royalistes , ou autres ennemis de Napoléon, avec qui la Grande-Bretagne était alors en guerre. En cela , il agissait conformément aux usages établis entre nations belligérantes, qui se ménagent toujours des intelligences avec les mécontens du gouvernement
ennemi. Mais, à moins de torturer étrangement la phrase et l’expression , il est impossible de trouver, dans les lettres de M . Drake , la moindre preuve qu’il excitait le parti avec lequel il se croyait en relation , s< it à l’assassinat, soit à toute autre mesure incompatible avec les lois des nations, et réprouvée par les gouvernemens civibsés *. Si M. Drake commit une faute , ce fut de croire légèrement à la sincérité de son correspondant. M. Spencer Smith, l’envoyé anglais à Munich, se trouva < ngag dans une intrigue de même nature , et c’était encore là , probablement , un piège tendu par le gouvernement français.
Buonaparte ne manqua pas de tirer tout le parti possible de ces prétendues découvertes , dont le grand-juge Régnier proclama emphatiquement la nouvelle. Napoléon invoquait la bonne foi des nations , comme si le duc d’Enghien eût encore habité paisiblement le château d’Ettenheim , sous la garantie de la neutralité. Il criait à l’assassinat , comme si les échos de ses prisons d’État ne pouvaient pas révéler le secret de la mort de Pichegru. Les souverains de Munich et de Stuttgard ordonnèrent complai-
1 II est toujours fâcheux qu’un gouvernement ait à se justifier sur de telle* accusations. ( Ldit .)
samment que Siuitli et Drake quitteraient leur cour sans délai. Ce dernier fut obligé de partir à pied, et par des chemins détournés, pour ne pas tomber entre les mains des gendarmes français.
Le sort que redoutait M. Drake, et auquel il n’avait échappé qu’avec peine , atteignit sir Georges Rumbold , résidant k Hambourg en qualité d’envoyé de sa majesté britannique dans le cercle de la Basse-Saxe. Pendant la nuit du a5 octobre , il fut arrêté , en violation du caractère des ambassadeurs et des droits sacrés de la neutralité, par un détachement de soldats français qui passèrent l’Elbe k cet effet. Les papiers de sir Georges furent saisis , lui-même il fut transféré comme prisonnier k Paris , et jeté dans la fatale prison du Temple. Les ministres de Buonaparte craignirent que cette détention ne fût regardée comme un prélude k de nouvelles violences. Talleyrand et Fouché employèrent tout ce qu’ils pouvaient avoir- d’influence sur l’esprit de Napoléon , pour prévenudes actes qu’on était en droit d’appréhender ; et sir Georges , après deux jours de captivité , fut envoyé en Angleterre , sous promesse de ne point revenir k Hambourg. Il ne paraît pas , d’ailleurs , quoique le Moniteur traite cet agent diplomatique de digne associé de Drake et de Spencer Smith, et parle de découvertes faites
x5o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, parmi ses papiers , qui devaient éclairer le public sur la politique de l’Angleterre, il ne paraît pas , disons-nous , qu’on ait jamais rien allégué de précis contre lui, même pour pallier l’outrage qu’il avait reçu du Premier Consul.
Faisons connaître les procédés de Buonaparte envers un autre personnage anglais de haute distinction. Encore bien que la sagacité du noble lord ait déjoué tous ces artifices , ce fut un exemple frappant du genre d’intrigues familier à la police française ', et qui nous met à portée de bien juger l’espèce de preuves sur lesquelles Buonaparte appuyait ses accusations calomnieuses contre la Grande-Bretagne et les Anglais.
Contrairement aux usages reçus chez les nations civilisées , le comte Elgin , qui avait été notre ambassadeur en Turquie , fut arrêté , lui et toute sa famille , à son passage sur le territoire français. A l’époque dont nous parlons, il résidait, comine détenu sur parole , à Pau , dans le midi de la France. Peu de temps après l’arrestation de Moreau et de Georges , l’ordre arriva d’enfermer sa seigneurie, en représailles,
1 Certes ! nous ne prétendons pas plaider ici pour notre police , mais la police anglaise est-elle donc si » morale ? N’a-t-elle pas aussi scs agcns provocateurs , ses abus de pouvoir, etc. ? (Édit.)
CHAPITRU VI.
disait-on, de la sévérité exercée en Angleterre contre le général français Boyer. La vérité est que l’affaire du général Boyer avait été expliquée d’une manière satisfaisante au gouvernement français. Dans les journaux de Paris , au contraire, la détention de sa seigneurie fut attribuée aux prétendues démarches qu’elle aurait faites pour obtenir qu’un traitement barbare lût infligé aux prisonniers de guerre français en Turquie. Cette allégation n’avait pas le moindre fondement. Néanmoins, lord Elgin fut transféré dans la forteresse de Lourdes , au pied des Pyrénées , où le commandant le reçut avec la froide réserve d’un étranger, quoiqu’il le connût particulièrement et depuis long-temps. Ce gouverneur et son lieutenant cherchèrent à exaspérer les esprits, déjà naturellement aigris, d’un homme que l’on arrachait à sa famille pour le confiner dans un château isolé , dont l’intérieur était aussi misérable que l’extérieur était terrible. Ils échouèrent ; le prisonnier ne laissa échapper aucun signe d’impatience, quoiqu’il y fût autorisé par le traitement qu’on lui faisait subir.
Lord Elgin était au château de Lourdes depuis quelques jours, lorsqu’un sergent de la garnison lui remit une lettre. Celui qui l’avait écrite informait sa seigneurie qu’étant prisonnier comme
elle , et retenu dans un appartement isolé , il regrettait de ne pouvoir se présenter chez elle ; mais qu’il pourrait entretenir sa seigncui'ie quand elle se promènerait dans la corn', sous les fenêtres de sa prison. Cette communication parut justement suspecte à lord Elgin; il déchira la lettre , et dit au sergent , en lui remettant un louis d’or, que si lui, ou quelque autre de ses camarades lui apportaient des lettres secrètes, il en informerait aussitôt le commandant. Peu de temps après , le commandant s’entretenant avec lord Elgin, parla du prisonnier coimne d’une personne dont la santé souffrait du manque d’exercice. Le lendemain , sa seigneurie vit l’individu se promenant dans la cour, sous sa fenêtre ; il paraissait fort disposé k lier conversation , ce que lord Elgin réussit à éviter.
Quelques semaines après , et non sans avoir éprouvé, dans l’intervalle, des vexations de plus d’un genre, lord Elgin eut la permission de retourner à Pau. Mais il n’était pas encore sorti des pièges où la politique frauduleuse du gouvernement français voulait l’embarrasser. Un matin , la portière de l’hôtel remit à sa seigneurie un paquet apporté, disait-elle, par une t femme de la campagne qui viendrait chercher la réponse. Aussi prudent qu’il l’avait été k
Lourdes , lord Elgin retint la portière dans son cabinet , ouvrit le paquet , et trouva une lettre du prisonnier en question. Il y faisait connaître les motifs de son arrestation , qu’il attribuait au dessein, par lui conçu, d’incendier la flotte française ; il parlait de son plan , comme un homme qui n’y avait point renoncé, et le présentait sous les couleurs les plus propres, selon lui, à séduire un Anglais. Le paquet contenait aussi quelques lettres adressées au comte d’Artois , et à divers étrangers de distinction. Sa seigneurie était priée de les faire tenir, dès qu’elle le pourrait. Lord Elgin les jeta au feu , en présence de la portière, qu’il força de rester jusqu’à ce qu’elles fussent entièrement consumées ; l’avertissant aussi que toute lettre qui lui parviendrait par une autre voie que la poste, serait à l’instant remise au préfet. Il jugea encore qu’il était de sou devoir d’informer ce magistrat de la conspiration détaillée dans la lettre ; mais il le fit , sous la condition qu’aucune mesure ne serait prise en conséquence de sa déclaration, et seulement si l’affaire venait à être connue par d’autres que par lui.
Peu de temps après , Buonaparte étant sur le point de poser sur son front la couronne impériale, on s’attendait à une amnistie générale „ qui eût vidé les prisons ; et le compagnon de
1 54 VIE DE NATOLÉON BUON APARTE, captivité de lord Elgin au château de Lourdes, prisonnier réellement et espion tout ensemble , espérant mériter une part dans cette mesure de clémence, fit l’aveu complet de tout ce qu’il avait entrepris ou médité contre les intérêts de Napoléon. Lord Elgin fut naturellement curieux de lire cette déclaration , qui parut dans le Moniteur ; mais quelle fut sa surprise de rie trouver, dans ce récit d’ailleurs minutieux , aucune trace de projet ou de correspondance relative à l’embrasement de la flotte de Brest. Sans perdre de temps , il transmit à un ami de Paris le détail de ce qui lui était dernièrement arrivé. Cet ami communiqua le tout k M. Fargucs , sénateur de Béarn , que le complot intéressait particulièrement puisqu’il était tramé dans le ressort de sa sénatorerie. M. Fargues changea de visage en lisant la lettre de sa seigneurie , et s’écria , dans un premier mouvement, que la Providence elle -même avait sauvé lord Elgin. Il avoua ensuite, quoique en hésitant, que tout cela n’était qu’un piège tendu au noble lord ; que les lettres avaient été écrites à Paris, et portées en Béarn par un agent secret , dans l’espérance qu’on les retrouverait parmi les papiers de sa seigneurie. C’est ce qui fut confirmé par le commandant de Lourdes, qui s’expliqua depuis sans réserve
avec lord Elgin, dans une conversation où il quitta le rôle de geôlier pour reprendre le caractère de galant homme. Il attiibuait la mise en liberté de lord Elgin au rapport favorable que lui et son lieutenant avaient fait , de la dignité calme avec laquelle sa seigneurie avait repoussé toutes les tentatives dirigées contre elle, dans le but d’aigrir son ressentiment et de la forcer pour ainsi dire à quelques expressions équivoques contre la France et son chef. On s’en serait fait un prétexte, ajouta le commandant, pour traiter sa seigneurie avec sévérité, et rendre le gouvernement anglais responsable de l’imprudence de l’un de ses nobles , revêtu d’un caractère diplomatique. 1
Ce qui précède jette uh grand jour sur les imputations adressées à MM. Drake et Spencer Smith, puis à sir Georges Rumbold; c’est encore une explication frappante de la détention du malheureux capitaine Wright. Avec un peu moins de prudence et de présence d’esprit, lord Elgin tombait dans le piège tendu avec tant de perfidie sous ses pas ; qu’il eût engagé une conversation de dix minutes avec cet espion in-
1 Ces détails sont extraits d’un manuscrit authentique et circonstancié, que lord Elgin nous a fait l’honneur de nous communiquer.
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cendiaire infâme, le misérable pouvait en rendre compte à sa manière ; que sa seigneurie eût gardé le paquet de lettres seulement une demi-heure en sa possession , ce qu’elle aurait pu faire très innocemment , on les eût probablement saisies dans ses mains , et il devenait impossible au noble lord de se disculper des accusations que Buonaparte n’eût pas manqué de fonder sur une position si suspecte. 1
Pendant que Napoléon cherchait par ces moyens astucieux à faire tomber sur un ambassadeur britannique d’un si haut rang , l’accusation d’avoir tramé des complots contre sa persoime, les ministres anglais repoussaient avec une généreuse indignation les imputations honteuses qu’on avait répandues contre eux en Europe. Lord Morpeth ayant fait , dans la Chambre des Communes , une motion relative à la correspondance de Drake , le chancelier de l’échiquier répondit : «Je remercie le noble lord de l’occasion qu’il me fournit de désavouer hautement l’une des plus grossières et des plus atroces calomnies qui aient jamais été forgées chez un peuple civilisé contre un autre peuple.
* Toute cette intrigue nous semble bien mesquine : nous n’en comprenons pas le but aussi facilement que l’auteur. ( E<lit .)
J’affirme qu’aucun pouvoir n’a été donné , qu’aucune instruction n’a été transmise à un individu quelconque d’rgir d’une manière contraire aux lois des nations : j’affirme encore, en mon nom et au nom de mes collègues , que nous n’avons autorisé personne à tenir une conduite qui pût compromettre l’honneur de ce pays, ou faire rougir l’humanité. »
Cette déclaration solennelle , faite par les ministres anglais dans un moment où la découverte d’un mensonge eût mis en danger ses auteurs, nous l’opposons à ces paquets de correspondance que les Français s’étaient procurés par des moyens violemment subversifs du droit des gens; ces correspondances étaient le résultat d’intrigues qui n’eussent jamais existé, sans les perfides . uggestions de leurs agens.
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Napoléon s’apprête à changer son titre de Premier Consul en celui d'Empereur. — Une motion est faite à ce sujet dans le Tribunat; — Carnot s’y oppose ; — le Tribunat et le Sénat l’adoptent. — Aperçu de la nouvelle Constitution , froidement reçue par le peuple. — Napoléon visite Boulogne, Aix-la-Chapelle, et les frontières d'Allemagne, où il est accueilli respectueusement. — Le sacre. — Pie VH est invité à 'venir à Paris pour accomplir la cérémonie. — Détails.— Réflexions. — Changemens en Italie. — Napoléon nommé Roi d’Italie , couronné à Milan. — Gênes réunie à la France. '
Buonaparte jugea que le temps était venu de précipiter le dénoûment des grandes scènes politiques où il avait figuré jusqu’alors avec autant d’habileté que de hardiesse et de bonheur. Les partis contraires étaient, pour ainsi dire, prosternés à ses pieds. La mort du duc d’Engliien épouvantait les Royalistes ; et les Républicains n’avaient plus de chefs depuis l’exil de Moreau.
Si l’on estimait moins Buonaparte depuis ces événemens , on se faisait mie idée plus grande de sa puissance et de sa résolution à l’employer sans réserve contre ses ennemis. Ce moment de soumission et de crainte générale était donc le