CHAPITRE VII. l5g
plus favorable qu’il pût saisir pour transformer son bâton de commandement comme premier Consul en un sceptre pareil à celui des anciens États d’Europe. Napoléon pouvait disposer de la France k son gré ; il ne lui restait plus qu’à régler la forme et les emblèmes de sa nouvelle dignité.
Le titre de Roi semblait s’offirir de lui-même; mais il avait trop de rapport avec les prétentions des Bourbons , dont Buonaparte , en adroit politique, ne voulait pas rappeler le souvenir. Celui d’Empereur donnait une idée de souveraineté plus étendue , et n’était réclamé par aucun rival. C’était une nouveauté bailleurs, qui flattait le goût du Français pour le changement ; et quoique par le fait , la création d’un empire fûl en contradiction avec tous les sermens prêtés contre la royauté , le mot par lui-même ne leur donnait pas un démenti direct comme eût fait le rétablissement de la monarchie. Il étaitencore agréable à certains hommes qui cherchaient peut-être non pas les moyens de tenir leur promesse , mais l’occasion d’éluder, dans les termes du moins, l’accusation d’y avoir manqué. A l’oreille de Napoléon lui-même, le mot de Roi sonnait mal , et semblait restreindre son pouvoir dans les limites de l’ancienne France. Celui d’Empereur, au contraire, comprenait une sou-
lGo VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
veraineté immense comme celle de l’ancienne Rome , et les bornes de la terre habitable pouvaient être considérées comme les seules qu’elle reconnût.
La nation presque tout entière se trouvant donc, ou volontairement ou forcément inactive , il restait peu de précautions à prendre avec les corps constitutionnels, dont les membres, choisis et payés par Buonaparte, qui pouvait les révoquer k son gré, avaient tout à espérer en favorisant ses projets , . tout k craindre en s’opposant k ses vues, et le moins était une destitution.
Le 3o avril 1804 1 , Curée , orateur médiocre, mais choisi tout exprès peut-être , afin qu'on pût désavouer au besoin sa proposition, prit l’initiative d’une mesure qui devait anéantir les derniers vestiges de liberté nominale dont la France pouvait jouir encore sous l’empire de sa constitution, ce II est temps, dit-il , de renoncer aux illusions politiques. La tranquillité est rétablie à l’intérieur de la France; la paix au-dehors est garantie par nos victoires ; les finances de l’Etat sont restaurées ; son code renouvelé et remis en vigueur. Assurons k la postérité la
1 Voir le Moniteur du 1 1 floréal an xn {i mai i8o4)- {Édit.)
jouissance de ces bienfaits. » Et l’orateur ne voyait d’autre moyen d’y parvenir qu’en rendant la suprême puissance héréditaire dans la famille de Napoléon. « La France, ajoutait-il, lui doit ce témoignage de reconnaissance ; tel est le vœu unanime de l’armée et du peuple. » Il invitait en conséquence le T ribunat à satisfaire l’attente générale et à saluer Napoléon du nom d’Empereur, nom le plus digne de la splendeur de la nation.
Ce fut à qui rehausserait le plus la gloire de Napoléon dans leTribunat, dont les membres rivalisèrent d’éloquence et de logique pour démontrer les avantages du pouvoir absolu sur les diverses combinaisons de gouvernement, populaire ou tempéré. Mais un homme (Carnot) eut le courage de s’opposer à cette masse de sophismes et de flatteries. On trouve malheureusement ce nom parmi les noms des collègues de Robespierre, dans le comité révolutionnaire, comme au nombre de ceux qui votèrent la mort du bon et infortuné Louis XVI ; mais sa conduite honorable dans la crise politique dont nous nous occupons en ce moment, prouve que cette ardeur de liberté qui l’égara d’une manière si funeste était du moins franche , véritable , et qu’il égalait en courage et en patriotisme ces antiques républicains qu’il avait pris pour
Vie db Nap. Buok. Tome 5.
« , modèles *. Son discours était remarquable à
la fois par la modération , l’énergie et l’éloquence. Il avouait que Buonaparte avait sauvé la France en s’emparant du pouvoir absolu; mais il en concluait seulement que les corps politiques sont sujets à des maladies qu’on ne saurait guérir que par des rémèdes violens, et qu’une dictature momentanée est quelquefois ¥ nécessaire pour sauver la liberté. Les Fabius, les Cincinnatus , les Camille sauvèrent la liberté romaine par le pouvoir absolu ; mais c’est qu’ils se dessaisirent de ce pouvoir aussitôt qu’ils le purent. C’est leur exemple que doit suivre Buonaparte ; car la motion de Curée tend à détruire les formes républicaines que Buonaparte luiméme jura solennellement de conserver quand il prit les rênes de l’État. Ce n’est point par la nature de leur gouvernement que les grandes républiques manquent de stabilité , c’est parce qu’étant improvisées au sein des tempêtes , c’est toujours l’exaltation qui préside à leur établissement. Une seule fut l’ouvrage de la philosophie organisée dans le cahne , et cette république subsiste pleine de sagesse et de vigueur ; tels sont
1 Moniteur du 1 4 floréal an xn (4 mai 1 804). Voyez le discours même de Carnot, que l’auteur n’a pas traduit littéralement. (Édit.)
CHAPITRK VII.
les États-Unis d’Amérique. En reconnaissant les vertus et les talens du Premier Consul , Carnot déclarait que ce n’était point une raison suffisante pour rendre le trône héréditaire. Il rappelait au Tribunat qu’un Domitien avait été le fils de Vespasien , un Caligula le fils de Germanicus, un Commode le fils de Marc-Aurèle. Il demandait si ce n’était pas compromettre la gloire de Buonaparte que de substituer un autre titre à celui qu’il avait tant illustré , et de l’inviter à détruire les libertés de ce pays même qui lui devait de si grands bienfaits. Enfin il posait ce principe incontestable : Quelques services qu’un citoyen ait pu rendre à sa patrie , il est des bornes que la raison impose à la reconnaissance nationale. Si ce citoyen a restauré laliberté publique, s’il a opéré le salut de son pays , sera-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté? Quelle gloire, demandait -il, reviendrait à l’égoïste qui exigerait de ses compatriotes le sacrifice de leur indépendance pour prix de ses services , et voudrait faire son patrimoine de l’Etat sauvé par ses talens?
Carnot termina ce discours mâle et patriotique , en déclarant que s’il avait cru devoir combattre la proposition faite , il serait le premier à conformer toutes ses actions au nouvel ordre de choses établi , du moment qu’il aurait
l64 VIE DE NAPOLÉON BUONATARTE.
reçu l’assentiment de la masse des citoyens : il tint parole , et vécut dans une pauvreté fort honorable pour rm homme qui avait exercé les plus hautes charges de l’État, et possédé les plus amples moyens d’amasser des
richesses.
Après ce discours , les orateurs serviles 1 se disputèrent l’honneur de réfuter les premiers les raisonnemens de Carnot. Il serait fastidieux de les suivre à travers leurs sophismes. Ils s’attachèrent surtout à proclamer les talens de Buonaparte , les services rendus par lui à la France , et la nécessité d’égaler la récompense au bienfait. Leur éloquence ressemblait beaucoup aux argumens d’une vile matrone 1 qui s’efforce de persuader à quelque simple jeune fille, que les services qu’elle a reçus d’un galant prodigue ne peuvent être récompensés que par le sacrifice de son honneur 3 . Ces déclamations , car on ne saurait voir ici un débat politique , ces décla-
1 Time-serving ; c’est-à-dire qui consultent le temps , la circonstance : ce n’est pas tout-a-fait l’équivalent du terme de ministériel. (Édit.) a Procuress. (Édit.)
3 Comparaison tout-à-fait dans le goût des Anglais , et qu’on voit souvent en action sur leur théâtre. Othello , par exemple, nomme le métier de la matrone par son nom. (Édit.)
mations se prolongèrent pendant trois jours , après quoi la motion de Curée fut adoptée par le Tribunat, à l’unanimité, sauf la voix de l’inflexible Carnot.
Ce projet d’établir le despotisme sous son véritable nom, les tribuns se hâtèrent de le présenter au Sénat , qui s’empressa lui-même de rendre un sénatus - consulte organique de la nouvelle constitution. Il serait inutile de reproduire dans tous ses détails un plan tracé sur le sable , et que devait effacer le premier flot politique ; en voici l’aperçu : 1
i°. Napoléon Buonaparte était déclaré empereur des Français. La dignité impériale devenait héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Buonaparte , de mâle en mâle, par ordre de primogéniture. A défaut d’héritiers directs, Napoléon pouvait adopter les fils ou petits-fils de ses frères , pour lui succéder dans l’ordre qu’il indiquerait. Les héritiers adoptifs venant à manquer, Joseph, et après lui Louis Buonaparte , étaient déclarés successeurs légitimes à l’empire. Lucien et Jérôme étaient exclus de ce riche héritage , parce qu’ils avaient mécontenté Napoléon en se mariant contre sa volonté.
1 Moniteur du 3o floréal an xn (ao mai 1804). ( Édit .)
2°. Les membres de la famille impériale prenaient le titre de princes du sang. Le sénatusconsulte créait aussi des charges de grand-électeur, d’archi-chancelier de l’empire, d’archichancelier d’Etat , de connétable , de grandamiral , comme accessoires nécessaires de la dignité impériale. Nommés par l’Empereur luimême , ces dignitaires étaient choisis parmi ses parens , ses alliés , ses plus dévoués partisans , et formaient son grand-conseil. Le rang de maréchal d’empire fut conféré à dix -sept des généraux les plus renommés, tels que Jourdan , Augereau et autres , jadis zélés républicains. Duroc fut nommé grand-maréchal du palais ; Caulaincourt , grand-écuyer de l’Empereur; Berthier, grand- veneur, et le comte de Ségur, noble de l’ancienne cour, maître des cérémonies.
C’est ainsi que les formes républicaines disparurent enfin et pour toujours devant les formes monarchiques ; et cette nation , que n’avait pu satisfaire aucune institution de liberté raisonnable , recevait maintenant avec joie , ou du moins sans se plaindre , le joug d’un despote militaire. La France, en 1792 , ressemblait à un éléphant furieux , qui écrase tout ce qui lui résiste. La France, en 1804, était l’éléphant soumis et dompté , qui se courbe et se
laisse monter par le soldat chargé de le conduire au milieu des batailles.
Ainsi qu’on l’avait fait en des occasions précédentes , des mesures furent prises pour obtenu’, en apparence du moins , le consentement du peuple à ce changement radical du système politique. Cette approbation n’était pas douteuse , et véritablement elle n’avait jamais été refusée à aucune de ces constitutions contradictoires qui s’étaient succédé avec tant de rapidité. Bien tranquille de ce côté,Buonaparte se fit proclamer Empereur avec la plus grande solennité , sans attendre que le peuple eût manifesté ses sentimens , favorables ou contraires. La proclamation fut froidement reçue ; la populace même montra peu d’empressement. On eût dit , selon l’expression d’un écrivain , que les ombres de d’Enghien et de Pichegru , présentes quoique invisibles , répandaient une froide influence sur la cérémonie. L’Empereur fut reconnu avec plus d’enthousiasme par les troupes; il visita le camp de Boulogne, dans l’intention sans doute de se faire élever sur le boucher, selon l’ancienne coutume des rois francs ; il prit place entre deux armées immenses , sur un siège de fer, qui avait appartenu, disait-on, au roi Dagobert , ayant en face le détroit et les côtes ennemies de la Grande-
l68 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Bretagne. Le temps , nous a-t-on assuré, avait été orageux toute la matinée ; mais l’Empereur était à peine assis pour recevoir les hommages et les acclamations de son armée , que le ciel devint pur, et que les vents s’apaisèrent , ne retenant d’haleine que ce qu’il en fallait pour agiter doucement les bannières. Les élémens semblaient eux-mêmes reconnaître la majesté impériale; tous, exceptél’Océan, qui se déroulait aux pieds de Buonaparte , avec autant d’indifférence qu’il en avait montré jadis à Canutle-Danois. ’
L’Empereur , accompagné de l’Impératrice , qui portait sa nouvelle dignité avec autant de grâce que de modestie , visita ensuite Aix-la- Chapelle et les frontières d’Allemagne ; ils reçurent les félicitations de toutes les puissances d’Europe , excepté de l’Angleterre , de la Russie et de la Suède. Les princes allemands , qui avaient tout à espérer et tout à craindre d’un voisin si redoutable , se hâtèrent de venir en personne saluer Napoléon, ce que les souverains trop éloignés firent par l’organe de leurs ambassadeurs.
1 Lorsque ce prince, pour répondre à ses courtisans qui -vantaient sa toute-puissance , feignit de commander à la mer de s’arrêter à ses pieds. (Édit.)
L’acte de reconnaissance le plus formel et le plus pompeux n’était point encore accompli. Nous voulons parler du couronnement. Napoléon prétendit déployer en cette occasion mie solennité sans exemple depuis les monarques les plus puissans des temps passés. On observe souvent, dans sa politique, le désir de faire revivre , d’imiter ou de rattacher k ses titres et à ses intérêts, certaines coutumes des anciens jours, comme si des prétentions récentes eussent été rendues plus respectables en les revêtant de formes antiques. C’est ainsi qu’un homme de basse extraction , devenu riche et puissant , cherche quelquefois k cacher son origine obscure sous de brillantes armoiries. Buonaparte se souvint que le pape Léon avait placé une couroime d’or sur la tête de Charlemagne , et qu’il avait proclamé ce monarque empereur des Romains; il voulut que Pie "MI en agît de même k l’égard d’un prince beaucoup plus puissant encore que Charlemagne. Mais Charles s’était rendu k Rome pour recevoir la couroime des mains du souverain pontife ; Napoléon prétendit que celui qui portait le titre superbe , quoique sacrilège aux yeux d’un protestant, de vicaire de Jésus-Christ, vînt sacrer en Fraftce l’heureux capitaine par qui le Saint-Siège avait été plus d’une fois
abaissé, pillé, appauvri; mais par lequel aussi Rome avait été relevée , non seulement en Italie, mais en France.
Cette déférence au désir de Buonaparte a pu sembler humiliante aux catholiques scrupuleux; mais Pie VII, pour obtenir le Concordat, avait déjà tant sacrifié de sa puissance et des privilèges de la papauté, qu’il eût été coupable, en quelque sorte, de s’exposer à perdre les avantages d’un traité si chèrement acheté, en se refusant à quelques embarras personnels , et même, on pourrait le dire, à quelque démarche de soumission directe. Le Pape et les cardinaux qu’il consulta implorèrent les lumières du Saint-Esprit ; mais c’était la voix sévère de la nécessité qui leur criait : Qu’à moins de susciter un schisme dans l’Église, ils ne pouvaient s’opposer aux prétentions de Napoléon. Pie VII partit le 5 novembre. Il reçut partout sur la route les témoignages du respect le plus profond. Les précipices des Alpes avaient été garnis de parapets dans tous les lieux où le vénérable père de l’Église catholique aurait pu courir quelque danger , ou seulement concevoir la moindre crainte. Le a5 novembre il rencontra Buonaparte à Fontainebleau. L’empereur Napoléon se conduisit à son égard avec un respect non moins étudié que celui de Char-
lemagne , qu’il se plaisait à nommer son prédécesseur, avait pu l’être à l’égard du pape Léon.
La cérémonie du sacre eut lieu le 2 décembre , à Paris , dans l’antique église de Notre- Dame, avec tout l’appareil dont il fut possible d’accompagner cette solennité. On nous a dit, néanmoins , que la multitude n’accueillit point cette fête avec l’ardeur ordinaire aux habitans d’une grande capitale, et surtout à ceux de Paris , dans les occasions de cette nature. Dans le court espace de quelques années , ils avaient assisté à tant de pompes, de cortèges, de spectacles fondés sur des principes contradictoires qu’on leur annonçait comme permanens et invariables, mais successivement renversés par de nouvelles doctrines, qu’ils voyaient dans la solennité du sacre une espèce d’appareil fantastique, pour ainsi dire, qui disparaîtrait bientôt à son tour. Buonaparte lui-même sembla distrait et soucieux, jusqu’au moment où il fut rappelé au sentiment de sa grandeur par les applaudisseinens des nombreux députés et fonctionnaires arrivés de tous les départ emens pour assister au couronnement. Ces députés avaient été choisis selon leurs opinions politiques; et comme un grand nombre d’entre eux tenaient leurs emplois du gouvernement, ou espéraient
des grâces de l’Empereur , ils suppléèrent , par la vivacité de leur zèle et de leurs acclamations, à la froideur des bons habitans de Paris.
L’Empereur, suivant l’usage, prononça le serment du sacre la main posée sur les Saintes Écritures , et selon la formule dont le Pape donna lecture ; mais l’acte du couronnement en lui -même fut remarquable par une dérogation à la coutume universellement établie , dérogation caractéristique de l’homme , du siècle , et de la circonstance. Jusqu’alors, dans les cérémonies de cette nature, la couronne avait été placée sur la tête du monarque par le personnage spirituel représentant la Divinité , dont les princes tiennent leur pouvoir. Mais Buonaparte ne voulut point recevoir comme une grâce , même du souverain pontife , le brillant symbole de sa souveraineté , qu’il savait ne devoir qu’à un enchaînement sans exemple de succès militaires et politiques. La couronne ayant été bénie par le Pape , Napoléon la prit sur l’autel et la plaça lui-même sur son front ; puis il ceignit le diadème à l’Impératrice, comme s’il eût voulu montrer que son autorité n’avait sa source qu’en lui-même Le Te Deum fut chanté ; les
1 C’était là un des articles du cérémonial auxquels le Pape avait consenti le plus difficilement. Napoléon pré-
hérauts , car la mode en était aussi revenue , crièrent que le très glorieux et très auguste Napoléon, empereur des Français, était couronné et intronisé. Ainsi finit cette fameuse solennité. Ceux qui en ont été les témoins doivent se demander aujourd’hui s’ils étaient bien éveillés alors , ou si ce n’est pas leur imagination qui aurait rêvé ce spectacle si brillant dans son appareil , si extraordinaire par son origine , si éphémère dans sa durée.
La veille même du couronnement , c’est-àdire le ier décembre, le Sénat remit à l’Empereur le résultat des votes recueillis dans les départemens, résultat qu’on n’avait point attendu pour agir. Plus de trois millions cinq cent mille citoyens avaient voté , et sur ce nombre , trois mille cinq cents seulement s’étaient prononcés pour la négative 1 . Le vice - président *, M. François de Neufchâteau déclara, en conséquence , « que le Sénat et le peuple s’accor-
tend qu’en retour Sa Sainteté avait voulu obtenir de lui la signature à un acte de renonciation des doctrines gallicanes. Voyez , à ce sujet , le Mémorial de Sainte-Hélène , tome v, page 3g 1. (Édit.)
* Moniteur du xi frimaire an un (2 décembre 1804). (Édit.)
* Le Moniteur dit : le président. (Édit.)
174 * VIE DE NAPOLÉON buonapahtk.
daient unanimement, et qu’aucun gouvernement ne pouvait être fondé sur un titre plus authentique. »
G’était là le style reçu de l’époque ; mais quand l’orateur, continuant sa harangue, ajouta que Buonaparte allait enfin faire entrer au port le vaisseau de la République , on aurait pu penser qu’il y avait, dans l’expression, plus d’ironie que de flatterie.
Napoléon, dans sa réponse, promit d’employer le pouvoir que lui déférait le consentement unanime du Sénat, du peuple et de l’armée, à l’avantage de cette nation, que du milieu des camps il avait le premier salué du nom de Grande. Il déclara en outre, au nom de sa dynastie , que ses descendans seraient les premiers soldats de l’armée , les premiers magistrats parmi les citoyens.
Comme chaque mot, dans ces sortes d’occasions, est scrupuleusement pesé, il parut à quelques personnes que cette promesse de Napoléon, en faveur d’cnfans à naître, indiquait un projet de divorce , puisqu’il n’avait plus d’espérance du côté de Joséphine. D’autres blâmèrent le ton prophétique dont il annonçait la fortune et la conduite d’enfans incertains , et ce mot de dynastie qu’il appliquait à im règne à peine commencé , quand on ne l’emploie ordinaire-
ment que pour une longue succession de princes. *
Discutons un moment cet acte d’adhésion du peuple ^au nouveau gouvernement. Là seulement, en effet, nous voyons une espèce de droit légal , en vertu duquel Napoléon pouvait exiger obéissance. Lui-même , plaidant sa cause à Sainte-Hélène , appuie constamment ses droits à être considéré et traité comme souverain légitime , sur ce fait, qu’il avait été appelé au trône par la voix du peuple.
Nous ne demanderons pas comment les registres destinés à recevoir les votes des citoyens, ont été tenus par les fonctionnaires chargés de cet emploi. Il suffit d’établir, en passant , que ces fonctionnaires en général étaient accessibles k l’influence du gouvernement, et qu’il n’existait aucun moyen possible de s’assurer de l’exactitude de leurs rapports. Nous ne répéterons pas non plus qu’au lieu d’attendre le résultat du vote populaire, Napoléon s’était laissé proclamer Empereur par le Sénat. Écartons toutes ces considérations ; mais souvenonsnous que la population de la France est ordi-
1 L’autçur résume ici les idées de plusieurs discours. Ce mot dynastie ne se trouve pas dans la réponse de Napoléon à M. François de Neufchàteau. II faudrait donc l’entendre dans le sens de postérité , au figuré. {Édit.)
uairement estimée à plus de trente millions d’habitans, et que trois millions cinq cent mille seulement exprimèrent leur vote. Ce n’était pas le tiers, déduction faite des femmes et des enfans , de ceux qui avaient qualité pour émettre leur opinion, et cette opinion devait décider du plus grand changement que l’Etat pût subir. Il faut accorder aussi que l’autorité d’une portion si minime du peuple était de beaucoup trop faible pour lier tout le reste. On a prétendu , à la vérité , que la question ayant été soumise à la nation tout entière , il était du devoir de chacun d’y faire une réponse catégorique, et que ceux qui n’avaient pas voté devaient être censés avoir acquiescé à l’opinion exprimée par la majorité des votans ; mais cet argument est directement contraire à la présomption légale dans tous les cas de même nature. Il n’est pas plus admissible que la défense de ce soldat qui, accusé d’avoir dérobé un collier à une image de la Vierge , répondit à ses juges qu’il avait d’abord demandé permission à la Madone, et que n’ayant pas reçu de réponse il avait pris son silence pour un consentement.
Remarquons encore que ce vote , au moyen duquel Napoléon réclamait pour lui l’abandon absolu et définitif des libertés de France, n’a-
CHAPITBE VII.
vait rien de plus solennel que tous les votes par lesquels le peuple avait antérieurement sanctionné la constitution de 179a, cellede l’an VIII, et celle du gouvernement consulaire. Eh bien ! ou ces votes précédens devaient être obligatoires et durables , ou le peuple pouvait les rétracter à son gré; dans le premier cas, le peuple n’avait plus le droit, en 1804 , de se rétracter et de fausser le serment prêté par lui aux institutions de 1792 : tous les gouvdriiemens sanctionnés depuis tenaient donc de l’usurpation, et surtout le dernier, puisque trois constitutions basées sur le consentement de la nation étaient renversées par lui, puisque trois sermens étaient abjurés en faveur du nouveau système. Au contraire , si le peuple , en jurant d’obéir à telle constitution, retenait le droit inaliénable d’en adopter une autre quand il le trouverait bien , la constitution impériale restait aussi précaire que les autres. Sur quoi donc alors Buonaparte fondait-il l’inviolabilité d’un pouvoir dont il se montrait si jaloux, et qu’il transmettait d’avance à ses héritiers , sans un appel futur à la volonté du peuple? La dynastie qu’il supposait déjà placée sur le trône ne ressemblait point , comme il se l’imaginait, au chêne vigourçux. Dépendante des caprices d’une nation volage , c’était plutôt le chardon dont la crête mobile
Vie pe Nap. Buoe. Tome 5. 1»
rie demeure sur sa tige qu’ autant qu’un Léger
souffle ne vient pas l’en détacher.
Mais nous laissons de côté ces considérations ; nous ne voulons pas même demander si parmi les trois millions et plus de votans , il ne s’en trouva pas un grand nombre qui donnèrent malgré eux une signature qu’ils eussent refusée s’ils l’avaient osé ; nous ne voulons pas rechercher s’il n’y en eut pas un plus grand nombre d’autres qui virent dans cette démarche un acte de pure complaisance qu’attendait à son tour chaque gouvernement, et qui ne hait les sujets qu’aussi long-temps que le chef possédait les moyens de se faire obéir. Il y avait à citer contre tout ce prétendu abandon que faisait la nation française des libertés nationales , une objection très pressante, qui le rendait nul , sans force et sans effet. Ce fut, dès l’origine , ce que les jurisconsultes nomment un pactum in illicito 1 , c’est-à-dire que le peuple donna ce qu’il n’avait point le droit de donner, et que Buonaparte prit ce qu’il n’avait .point le droit d’accepter. Dans le cas d’usurpation du pouvoir absolu , il arrive presque toujours , comme au temps de César, par exemple , que le peuple devient l’instrument de sa propre servitude, et
■ Contrat sur des choses illicites. ( Édit .)
forge lui-même ses chaînes à la voix astucieuse du démagogue qui agit en son nom ; mais si le • consentement de la nation, résultat d’un excès de confiance ou de gratitude , rend quelquefois l’usurpation plus facile , il ne la rend pas et ne saurait jamais la rendre plus légale. Les droits d’un peuple libre sont k lui pour en jouir et non pour les aliéner ou les vendre. Dans ce cas, le peuple est un mineur à qui la loi garantit sa propriété, mais qu’elle n’investit point de la faculté de s’en défaire ou de la dissiper. Les privilèges nationaux sont un bien substitué qui doit passer de génération en génération, sans pouvoir jamais être cédé ni échangé par ceux qui n’en ont que l’usufruit et la jouissance temporaire. Nul n’est maître de sa personne , en ce sens qu’il ne peut abandonner sa vie ni ses membres k un autre. Le contrat du marchand de Venise serait «aujourd’hui cassé par tous les tribunaux d’Europe ; k plus forte raison l’élection de Buonaparte , en 1 804 , doit-elle être déclaréè nulle, puisqu’elle entraînait, de la « part du peuple français, l’abandon d’un bien beaucoup plus précieux et bien moins aliénable qu’une livre de chair près du cœur , ou que le cœur lui-même. 1
1 L’auteur fait ici allusion au billet que Shylock le
180 VIE DE NAPOLÉON JBUON APARTE.
Par cela seul que la France n’avait point le * droit de renoncer à ses libertés , ni pour elle ni pour la génération future , Buonapartc ne pouvait se prévaloir légalement de cette cession imprudente. Qu’un aveugle donne une pièce d’or, en croyant en donner une d’argent , celui qui la reçoit n’acquiert point de titre à laplus-value ; qu’un ignorant, sans le vouloir, passe un acte illégal, sa signature, quoique volontaire , ne sera point obligatoire. Buonaparte , sans doute , avait rendu les plus grands services à la France , d’abord par ses campagnes d’Italie, puis par cette suite merveilleuse de victoires qui signalèrent son retour d’Egypte; mais les services rendus par un homme à sa patrie ne le constituent pas son créancier au-delà de ce qu’elle peut légalement lui offrir ; il en est de même d’un fils à l’égard de son père. Si la France avait reçil d’immenses bienfaits de Buonaparte, elle l’avait , en retour , élevé aussi haut qu’un sujet pouvaitl’étre. Sa reconnaissance fut même si prodigue envers lui qu’elle lui donna , ou lui laissa prendre , le pouvoir absolu, que le pacte • dont nous parlons devait consolider et sanc-
juif exige d’ Antonio en retour d’un prêt de trois mille . ducats. < Si au bout de trois mois , Antonio ne s’acquitte pas , il est condamné à payer une livre de sa chair. » Voyez le Marchand de Venise , actes I*' et IV*. (Édit.)
tionner sous le nom réel d’Empire. Concluons, en nous résumant, que le prétendu vote du peuple français était de toute nullité , soit pour les sujets qui renonçaient à leur liberté, soit pour l’Empereur qui acceptait la concession. Pour les uns , il était illégal de se dépouiller de leurs droits communs ; pour l’autre , Ide faire usage de la délégation.
Buonaparte lui-même et ses admirateurs exclusifs ont voulu préconiser , ou plutôt excuser son usurpation. Nous accorderons à leurs raisonnemens toute la force qu’on peut y trouver. Ils ont dit , et avec beaucoup de raison , que Buonaparte , considéré sous un point de vue général, n’était pas un usurpateur égoïste; et que les moyens dont il s’était servi pour arriver au pouvoir étaient, en quelque sorte, légitimés par l’usage qu’il en avait fait; cela est vrai ; car nous ne chercherons point à rabaisser le mérite de Napoléoh, en faisant observer, avec de savans publicistes , que les souverains dont les droits peuvent être contestés sont obligés , ne fût-ce que dans leur propre intérêt , de gouverner de manière à ce que le pays trouve ses , avantages à leur obéir : nous admettons volontiers que Buonaparte , dans son administration intérieure , montra souvent qu’il ne séparait point sa cause de celle de la Françe ; qu’il confon-
l8a VIE DK NAPOLÉON BU ON AP AB. TE .
dait, dans sa pensée , les intérêts du pays avec sa gloire personnelle, et qu’il employait ses trésors à l’embellissement de l’empire plutôt qu’à des dépenses dont lui seul eût profité : nous ne doutons pas qu’il ne vît avec plus de plaisir les chefs-d’œuvre des arts exposés dans le Muséum que suspendus aux lambris de son palais , et qu’il était sincère quand il reprochait à Joséphine d’acheter à grands frais des plantes précieuses pour l’ornement de ses jardins de Malmaison , parce qu’elle faisait ainsi tort au jardin botanique de Paris : nous accordons encore que Buonaparte s’identifia pleinement avec le pays dont il s’était rendu maître, et qu’il désirait , tant qu’il serait empereur, faire servir ses plans gigantesques à l’éclat extérieur et à la prospérité de la France. On pourrait dire, sans doute ( car le pays et le souverain ne faisaient véritablement qu’un) , que la France ne possédait rien qui n’appartînt* a son empereur ; Napoléon travaillait pour lui -même quand il ' couvrait l’empire de splendides monumens , et il ne perdait pas plus de vue ses intérêts que ne le fait un particulier qui néglige sop jardin pour orner son parc. Mais il y aurait trop de sévérité à poursuivre les sentiinens de l’homme jusque dans leurs derniers retrancliemens, où l’on pourrait toujours trouver je ne
sais quoi tepant de l’égoïsme; disons plutôt que l’égoïsme qui embrasse tout un royaume est d’une nature si libérale, si vaste, si épurée, • qu’il ressemble beaucoup au patriotisme. Les bonnes intentions de Buonaparte envers la France , sur laquelle il exerçait un pouvoir sans limites , ne sauraient être révoquées en doute , pas plus que la tendresse d’un père absolu , qui veut le bonheur de son fils , et qui n’impose à ce dernier , pour toute condition , qu’une obéissance passive à ses volontés. Il est malheureux toutefois que le pouvoir arbitraire qui s’étend sur un royaume ou sur une famille se règle quelquefois sur le caprice plutôt que sur la raison , et devienne ainsi , tout ensemble, un appât trompeur pour ceux qui le possèdent et un fardeau pour ceux qu’il régit. Un père , par exemple , cherche le bonheur de son fils , et veut assurer sa fortune ; mais pour y parvenir , il force le jeune homme à contracter un mariage dWgent , et fait violence à ses inclinations. Napoléon croyait aussi travailler à la prospérité et à la gloire de l’empire , lorsque , préférant l’éclat des conquêtes aux avantages de la paix , il conduisait a la mort , sur la terre étrangère , la fleur de la jeunesse française ; mais il ne réussit qu’à faire tomber le pays , décimé dans sa population , aux mains des en-
184 VIE DE NAPOLÉON JBUON APARTE, nemis dont son .ambition avait provoqué la colère.
Telles sont les réflexions que fait naître naturellement l’usurpation du pouvoir absolu par Napoléon, pouvoir qu’il possédait et exerçait en réalité depuis sa promotion au Consulat à vie. Il demeura bientôt évident que la France, avec cet accroissement de territoire et de puissance qu’elle devait à Buonaparte , était encore une sphère trop étroite pour' l’ambition de son monarque : l’Italie en fournit la première preuve.
Les États du nord de la péninsule avaient suivi l’exemple de la France dans toutes ses *■ variations politiques. Ils étaient devenus ré-
publicains avec le régime directorial , lorsque Napoléon les eut conquis militairement sur l’Autriche. Leur gouvernement avait été en quelque sorte consulaire , en même temps que celui de Paris, au 1 8 brumaire : ils allaient maintenant proclamer Roi celui qui .dernièrement exerçait sur eux l’autorité souveraine sous le titre de Président.
Les autorités de la République italienne (la veille encore Cisalpine) eurent un pressentiment de ce qui les attendait. Une députation se rendit à Paris , et démontra la nécessité de donner aux Italiens un gouvernement monarchique et hé-
réditaire. Le 17 mars les députés obtinrent audience de l’Empereur, et lui firent connaître le vœu unanime de leurs compatriotes, c’est-àdire que Napoléon, fondateur de la République italienne , prît le titre de roi d’Italie. Son successeur, dont la nomination lui était réservée, pouvait être Français ou Italien. Cependant, par une affectation d’indépendance et de patriotisme , les auteurs de cette humble requête demandèrent que la couronne d’Italie ne pût être réunie à celle de France que sur la tête de Napoléon, à l’exclusion de tous ses successeurs. Napoléon pouvait seul déléguer la souveraineté de l’Italie à l’un de ses héritiers, soit direct , soit adoptif; mais on eut grand soin de stipuler que cette délégation ne pourrait avoir fieu tant que les armées française^ occuperaient le royaume de Naples; l’armée russe, Corfou, et. les forces britanniques, Malte.
Buonaparte se rendit au vœu des peuples d’Italie , et voulut bien acquiescer à leurs scrupules. Il convint avec eux que la séparation des couronnes de France et d’Italie, qui pouvait être avantageuse à leurs descendans, serait fort dangereuse pour eux-mêmes. « Vous me déférez la couronne, ajouta-t-il, je l’accepte; mais seulement tout le temps «pie vos intérêts l’exigeront; et je verrai avec plaisir arriver le
l86 VIE DE NAPOJJÊON BUONAPARTE.
moment où je pouiTai la placer sur une plus jeune tête, qui, animée de mon esprit, soit toujours prête à se sacrifier pour la sûreté et le bonheur du peuple italien» '. En annonçant cette nouvelle acquisition, au Sénat français , Buonaparte se servit d’une expression si singulièrement audacieuse , qu’il lui fallut sans doute pour la prononcer autant de courage que pour l’expédition militaire la plus hardie. « La force et la puissance de l’empire français , dit - il , sont surpassées par la modération qui préside à toutes nos transactions politiques. »
Le 11 avril, Napoléon, accompagné de l’Impératrice , partit pour la cérémonie de son couronnement comme roi d’Italie. Cette solennité ressembla, presque en tout , à cellç de son sacre comme empereur. Le ministère du Pape, néanmoins , ne fut point requis en cette seconde occasion, encore bien que Pie VII, qui retournait alors à Rome , ne se fût sans doute pas refusé k passer par Milan si Buonaparte l’en eût prié. Peut-être parut-il trop dur d’exiger du Pontife la consécration d’un roi d’Italie, dont le titre seul donnait k entendre que scs États
1 Telles sont les expressions officielles , qu’on trouve # '
dans la traduction de Y Histoire d’Italie par M. Botta , tome y , p. 5. {Édit.)
pourraient comprendre quelque jour le patrimoine de Saint-Pierre ; peut-être aussi , et c’est ce qui nous paraît plus probable , quelque mésintelligence existait-elle déjà entre Pie VII et Napoléon. Quoi qu’il en soit , le ministère de l’archevêque de Milan parut suffisant, et ce fut lui qui bénit la fameuse Couronne de F er, qu’on dit avoir été portée par les rois lombards. Comme à Paris , Buonaparte prit cet emblème de la royauté , le posa sur sa tête , et prononça tout haut l’orgueilleuse devise des anciens pos- * sesseurs : Dieu me la donne, gare à qui la touche !
Le nouveau royaume, sous tous les rapports, fut organisé sur le plan de l’empire français. Un ordre appelé l’ordre de la Couronne de Fer, fut institué à l’instar de celui de la Légion d’Honneur. De nombreuses troupes françaises restèrent à la charge de l’Italie; Eugène Beauharnais, fils de Joséphine par son premier mariage, qui possédait et méritait la confiance de son beau-père , fut chargé de représenter, en qualité de vice-roi, la majesté de Napoléon.
Buonaparte ne quitta point l’Italie sans ajouter encore à son empire. Gênes, autrefois la Superbe et la Puissante , fit le sacrifice de son indépendance , et son Doge supplia l’Empereur de la considérer comme faisant partie de la
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France. Peu de temps auparavant, Buonaparte déclarait au Sénat que les limites de l’empire étaient définitivement fixées , et qu’elles ne s’étendraient plus au moyen de nouvelles conquêtes. Par un traité avec la France, Gênes avait mis ses arsenaux et ses ports k la disposition du gouvernement français; elle s’était obligée à fournir à son puissant allié, six mille marins et dix vaisseaux: de ligne , et son indépendance, ou du moins ce qui pouvait lui en ' rester de nom après son alliance avec cet empire formidable, avait été garantie par la France. Mais, ni la crainte de donner un démenti à ses déclarations publiques , ni le traité solennel qui reconnaissait la république ligurienne, n’empêchèrent Buonaparte de se prévaloir de la supplique du Doge ; il parut convenable Raccorder à la ville et au gouvernement de Gênes la faveur de devenir partie intégrante de la Grande Nation. Buonaparte n’ignorait pas qu’il ajoutait ainsi au mécontentement de la Russie et de l’Autriche , qui commençaient à prendre une attitude menaçante envers lui; mais pendant qu’il visitait la splendide cité des Doritf , qu’il admirait ses ports magnifiques et le majestueux amphithéâtre de ses palais de marbre , on l’entendit s’écrier que la possession d’un tel domaine valait bien que l’on courût, pour l’ob-
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tenir, les hasards de la guerre. Napoléon se montrait toujours plus hardi à mesure qu’il osait davantage. Il savait que l’Europe le regardait d’un œil jaloux et soupçonneux; mais il n’en donnait pas moins un libre cours à cette ambition qui ne pouvait qu’accroître et perpétuer l’inimitié générale dont il était l’objet.
igo VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Seconde Lettre de Napoléon au roi d’Angleterre. — Absurdité et inconvéniens de cette innovation. — Réponse du Ministre anglais Talleyrand. — Alliance de la Russie et de l’Angleterre. — La Prusse reste neutre ; l’emjjcreur Alexandre visite Berlin. — L’Autriche se prépare à la guerre , et fait entrer une armée en Bavière. — S04 imprudence à commencer trop tôt les hostilités , et sa conduite en Bavière. — Inhabileté du général autrichien Mack. — Les électeurs de Bavière, de Wurtemberg, et lé duc deBaden , se réunissent à Buonaparte. — Savantes manœuvres des généraux français , et défaites successives des Autrichiens. — Napoléon viole la neutralité de la Prusse en passant par les territoires d’Anspach et de Bareuth. — Nouveaux échecs éprouvés par les généraux autrichiens ; la désunion se met entre eux. — Mack est bloqué dans Ulm , — publie une proclamation formidable, le 16 octobre, — et se rend le lendemain. — Funestes résultats de sa faiblesse, de son
incapacité, peut-être de sa trahison.
Buonaparte, consul, avait affecté de donner une preuve positive de ses intentions pacifiques , en faisant une communication directe et personnelle au roi d’Angleterre. Buonaparte, empereur, avait, pour employer ici son propre langage, expié, par son avènement à la couronne, tous les crimes de la révolution et chassé pour toujours ces fantômes de liberté et d’égalité, sujets d’alarmes pour les gouvernemens
qui continuaient à invoquer les principes de la légitimité comme base de leur puissance ; il croyait, en un mot, avoir conservé dans son système tout ce que la République avait produit de bien, et avoir rejeté tout le mal qu’elle avait pu faire.*
■ Avec de telles prétentions , pour ne rien dite de son pouvoir immense , il se hâta de réclamer son rang parmi les souverains reconnus d’Europe ; etpour la seconde fois, le 27 janvier i8o5, il écrivit directement au roi Georges III une lettre avec le début de Monsieur mon frère. Il s’efforçait d’y prouver, par une suite d’aphorismes sur les avantages de la paix , sur les désastres de la guerre , sur la grandeur de la France et celle de la Grande-Bretagne , toutes deux parvenues au plus haut point de prospérité , que les hostilités entre les deux pays ne devaient pas durer plus long-temps.
Nous avons déjà signalé les inconvéniens nécessairement attachés à cette déviation des usages reçus entre les gouvernemens , et à cette manie d’établir, entre les chefs de la nation, des discussions ordinairement confiées à des agens inférieurs et responsables ; mais si Napoléon désirait sincèrement la paix , s’il avait quelque motif pour communiquer directement avec le roi d’Angleterre , plutôt qu’avec le gouverne-
19a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
ment britannique , il devait s’expliquer plus clairement que par une série de propositions générales, affirmées d’un côté, non contestées , de l’autre , et qui laissaient conséquemment la question entre les puissances belligérantes aussi indécise qu’auparavant. Il ne s’agissait pas de savoir si la paix était préférable à la guerré ; mais à quelles conditions on l’offrait, à quelles conditions on pouvait l’obtenir. Si Buonaparte, en même temps qu’il affirmait , comme on devait s’y attendre, que l’Angleterre avait' tort de s’inquiéter de sa puissance ; si Buonaparte , disons-nous , eût consenti alors , pour la tranquillité de l’Europe , le bien des deux nations , et par déférence envers le monarque anglais , à ce que Malte restât pour toujours , ou pour un temps déterminé, aux mains de l’Angleterre , il eût donné une apparence de sincérité à sa démarche, qui, sans cela, demeurait aussi vague- dans son objet qu’inusitée dans sa forme.
En réponse à cette lettre , le ministre anglais ht savoir à Talleyrand que le gouvernement britannique ne pouvait s’expliquer d’une manière précise sur la proposition de Napoléon , avant d’avoir consulté ses alliés du continent , et en particulier l’empereur de Russie.
Ces expressions donnaient à entendre ce que