Paroisse, commune
village allemand. Le plus petit propriétaire d'une pieve ne fait nullement la cour au grand propriétaire, son voisin; seulement, il vient le joindre avec son fusil sur l'épaule, qEand sa vanité est blessée par la même cause que celle de ce voisin. Si Paoli fut puissant dans la guerre contre les Génois et ensuite contre les Français de Louis XV, c'est qu'il avait beaucoup de picve pour lui.
Dès 1755, Pascal Paoli appelé au commandement en chef par les mécontents, chercha à s'emparer des parties montagneuses de l'île ; il réussit et parvint à reléguer les Génois dans les places maritimes.
Ces tyrans de la Corse, désespérant de la dompter, appelèrentles Français à leur aide, et ceux-ci finirent par faire la guerre aux mécontents pour leur propre compte ; de façon que les patriotes de Corse se mirent à détester les Français, héritiers de leurs tyrans et tyrans eux-mêmes *.
Le duc de Choiseul dirigeait alors la Guerre et les Affaires étrangères de Louis XV.
Parmi les chefs les plus passionnés de l'insurrection de Corse et les compagnons les plus fidèles de Paoli, on distinguait Charles Buonaparte, père de Napoléon. Il avait alors vingt-quatre ans, étant né à Ajaccio en 1744, d'une famille noble, établie dans
1. Mémoires de Dumouriez, I^r volume. — Histoire de Corse, de Cambiao-i.
l'île vers la fin du xv* siècle. Charles Buonaparle héritier d'une fortune médiocre, administrée par deux oncles prêtres et gens de mérite, avait étudié les lois àPise, en Toscane. A son retour dans sa patrie, il épousa, sans le consentement de ses oncles, Laetitia Ramolini, qui passait pour la jeune fille la plus séduisante de l'île ; lui-même était fort bel homme et fort aimable.
En 1768, la querelle entre les Français et les Corses ayant atteint le dernier degré d'exaspération, et les Français ayant fait passer dans l'île des troupes extrêmement nombreuses, Charles Buonaparte se rendit à Corte auprès de Pascal Paoli et, ne voulant pas laisser d'otages aux Français, emmena avec lui ses oncles et sa femme.
Paoli avait beaucoup de confiance en lui. On attribue à Charles Buonaparte l'adresse à la jeunesse corse, publiée à Corte en juin 1768, et insérée, depuis, dans le iv^ volume de l'histoire de Corse de Cambiagi.
Après la sanglante défaite de Ponte Novo, qui dissipa toutes les illusions d'indépendance conçues par Paoli et partagées par la majorité de la nation corse, Charles Buonaparte fut du nombre de ces patriotes fermes, qui ne désespérèrent point encore et voulurent accompagner Clémente Paoli, frère du général, à Niolo. Ils espéraient pouvoir soulever la population de cette province belliqueuse et la lancer
contre l'armée française, qui s'avançait à grands pas ; mais cette tentative ne produisit aucun résultat.
Clémente Paoli, toujours accompagné de Charles Buonaparte, passa de Niolo àVico; il voulait engager une dernière lutte. Mais la marche rapide des événements rendit inutiles d'aussi nobles efforts, et Clémente Paoli, ainsi que son illustre frère, furent obligés de fuir une patrie quMls avaient voulu soustraire au joug de l'étranger.
Pendant les désastres de ces malheureuses expéditions de Niolo et de Vico, Charles Buonaparte fut constamment suivi par sa jeune et belle compagne. On la vit affronter les dangers de la guerre et partager toutes les fatigues des mécontents, dont les mouvements avaient lieu sur les montagnes les plus sauvages et au milieu de rochers escarpés. Madame Buonaparte ne songeant, comme son mari, qu'à sauver sa patrie de la domination étrangère, préférait supporter des souffrances au-dessus de son sexe et de sa position, à l'asile que le conquérant de l'île lui faisait offrir. C'était un oncle à elle, membre du conseil supérieur nouvellement institué par le général français, qui était l'intermédiaire de ces offres, dont le prétexte était l'état de grossesse avancée de madame Buonaparte.
Au mois de juin, quand, après le départ des deux Paolij tout espoir fut définitivement perdu pour les
patriotes, Charles Buonaparte qui, de Vico, s'était réfugié au petit village d'Apple Lto, rentra dans sa maison d'Ajaccio, avec sa jeune femme grosse de sept mois.
Le 15 août 17G9, jour delà fête de l'Assomption,
madame Buonaparte était à la messe, lorsqu'elle
fut saisie de douleurs si pressantes, qu'elle se trouva
obligée de revenir chez elle en toute hâte ; elle ne
f put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son
1 enfant dans l'antichambre, sur un de ces tapis anti-
\ ques à grandes figures de héros. Cet enfant reçut le
' nom de Napoléon, en mémoire d'un oncle que
Charles Buonaparte avait perdu à Corte, dans sa
fuite, l'année précédente.
Au milieu du malaise général et de tous les désordres qui suivent la fin d'une longue guerre civile, et l'établissement d'une domination nouvelle ; au sein d'une famille peu riche et qui s'augmentait tous les ans, Napoléon dut recevoir surtout l'éducation ( de la nécessité. On se figure peu en France, la sévérité de manières de l'intérieur d'une famille italienne. Là, aucun mouvement, aucune parole inu- \ tile, souvent un morne silence. Le jeune Napoléon ne fut sans doute entouré d'aucune de ces affectations françaises qui réveillent et cultivent de si bonne heure la vanité de nos enfants et parviennent à en faire des joujoux agréables à six ans et à dix-huit de peti-te hommes fort plats. Napoléon a dit
de lui-même : « Je n'étais qu'un enfant obstiné et curieux. »
Des récits, assez peu authentiques, je l'avoue, nous le représentent, dans sa première enfance, comme un petit être turbulent, adroit, vif, preste à l'extrême. Il avait, dit-il, sur Joseph son frère aîné, un ascendant des plus complets. Celui-ci était battu, mordu ; des plaintes étaient portées à la mère ; la mère grondait, que le pauvre Joseph n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche. Joseph était fort jaloux de la supériorité de son frère et des préférences dont il était l'objet.
Des philosophes ont pensé que le caractère d'un homme lui est donné par sa mère, que ce caractère se forme dès l'âge de deux ans, et qu'il est parfaitement établi à quatre ou cinq. Cela serait vrai surtout des hommes du Midi, au caractère sombre et passionné. Ces êtres-là, dès la première enfance, ont une certaine façon de chercher le bonheur qui, par la suite, s'applique à des choses différentes, mais reste toujours la même.
Quelles circonstances entourèrent le berceau de Napoléon ! Je vois une mère remarquable par un esprit supérieur, non moins que par sa beauté, chargée du soin d'une famille nombreuse. Cette famille, assez pauvre, croît et s'élève au miheu des haines et des agitations violentes, qui durent survivre à trente ans de mécontentement ou de guerre
civile. Nous verrons plus tard l'horreur profonde
qu'inspire à Napoléon le colonel BuUafoco, qui n'a
d'autre tort, pourtant, que d'avoir fait la guerre à
Paoli, et suivi le parti contraire à celui des Buona-
parte.
Le nom de Paoli retentissait en Corse. Cette petite île vaincue et si orgueilleuse, était toute fière de voir le nom de son héros répété et célébré en Europe. Toute grandeur, toute habileté, fut donc représentée à l'esprit de Napoléon enfant, par ce nom : Pascal Paoli. Et, par un hasard étrange, Paoli fut comme le type et l'image de toute la vie future de Napoléon.
Il débute, à vingt-neuf ans, par commander en chef, il a sans cesse à la bouche les noms et les maximes des Plutarque et des Tite-Live, qui sont le catéchisme de Napoléon.
Paoli fait en Corse et en petit, tout ce que Napoléon devra faire parmi nous, lorsqu'il aura succédé au plat gouvernement du Directoire. D'abord la conquête, puis l'organisation. Comme Napoléon conquiert l'indépendance de la France à Marengo, Paoli conquiert les montagnes de Corse sur les Génois ; puis, il y organise l'administration, la justice et tout jusqu'à l'instruction publique.
Longtemps Paoli est autant administrateur et politique que guerrier. Il faut qu'il se tienne en garde contre le poison des Génois, comme Napoléon
contre la machine infernale des royalistes et le poignard de Georges Cadoudal. Enfin, renversé et arraché à un peuple qui l'aimait, par l'étranger, arrivant avec des forces sans proportion avec les siennes, Paoli doit s'embarquer et chercher un refuge loin de sa patrie.
Tous ces nobles efforts d'un homme supérieur faisaient la conversation habituelle des Corses.
Ainsi, par un bonheur étrange, et que les enfants ^ des rois n'ont point obtenu, rien de mesquin, rien de I petitement vaniteux n'agite les êtres qui entourent ( le berceau de Napoléon.
Supposons-le né en 1709, second fils d'un marquis de Picardie ou de Languedoc, lequel a vingt-cinq mille livres de rente. Qu'entendra- t-il autour de lui ? Des anecdotes de galanterie, des récits mensongers sur l'antiquité de sa race, la pique du marquis son père contre un petit gentilhomme voisin qui, sous prétexte qu'il avait reçu trois blessures, a été fait capitaine deux ans avant lui ; mais, en revanche, le marquis, par la protection du prince de Conti, a eu la croix de Saint-Louis trois ans avant l'autre. Le marquis ne tarit pas sur son mépris pour les gens d'affaires^ et surtout pour l'intendant de la province, dont l'équipage l'emporte sur le sien ;
1. Mémoires de Mirabeau, par M. Lucas de Montigny, tomes I et II. Comparer l'enfance de Mirabeau à celle de Napoléon.
mais, par compensation, il obtient une place d'honneur, comme premier marguillier de la paroisse dans laquelle se trouve l'hùtel de l'intendant, ce qui doit mettre celui-ci au désespoir.
Au lieu de ces misères. Napoléon n'entend parler que de la lutte d'une grande force contre une autre grande force : les gardes nationales d'une petite île { de cent quatre-vingt mille habitants, conduites par un jeune homme, élu par elles, osant lutter contre i le royaume de France qui, humilié d'abord, et battu, finit par envoyer en Corse vingt-cinq mille I hommes et le comte de Vaux, son meilleur général.
. Ces choses sont racontées à Napoléon enfant, par jœe mère qui a fui souvent devant les coups de fusil lançais ; et, dans cette lutte, toute la gloire est pour le citoyen qui résiste ; le soldat n'est qu'un vil mercenaire qui gagne sa paie.
De nos jours, lorsque tant de personnages se démentent, parce qu'on joue la, comédie et que personne n'ose agir franchement et marcher aux jouissances de vanité, les seules réelles au xix^ siècle, da.ns f le Nord de la France, peu d'existences ont été aussi : pures d'hypocrisie et, selon moi, aussi nobles, que I celle de madame Laetitia Buonaparte. Nous l'avons * vue dans sa première jeunesse braver de grands périls, par dévouement pour son parti. Plus tard, elle eut à résister à des épreuves plus fortes peut-être, en ce
qu'elle n'était pas soutenue par l'état d'excitation et d'enthousiasme général, qui accompagne la guerre civile. Ilexiste en Corse une loi terrible, assez semblable au fameux hors la loi, delà Révolution française. Lorsque cette sorte de clameur de haro est proclamée contre une famille, on incendie ses bois, on coupe ses vignes et ses oliviers, on tue ses chèvres, on brûle ses maisons; la ruine est complète et sans remède, dans un pays pauvre, oti il n'existe aucun moyen de remonter à l'aisance. Trois fois, depuis son retour dans l'île, comme général français, et sa révolte en faveur des Anglais, Pascal Paoli menaça de cette redoutable loi madame Buonaparte, veuve, pauvre et sans soutien ; trois fois elle lui fit répondre qu'il n'é- , tait au pouvoir d'aucun danger de lui faire aban-j donner le parti français. Sa fortune fut détruite, des dangerspersonncls la forcèrent à se sauver à Marseille avec ses jeunes enfants. Elle croyait être accueillie en France comme une martyre du patriotisme ; elle fut méprisée parce qu'elle était pauvre et que ses filles étaient obligées d'aller au marché.
Rien ne put troubler cette âme élevée, pas plus les mépris des Marseillais en 1793, que les honneurs si imprévus delà cour de son fils, sept ans plus tard. Parvenue au dernier terme de la vieillesse, réfugiée chez des ennemis de son nom et de sa patrie, au milieu de la joie que leur inspire la mort de son fils et de son petit-fils, elle supporte ce malheur avec une
dignité naturelle et facile, comme jadis les menaces de Paoli. Jamais de plaintes, jamais elle ne tombe dans aucune des misères de vanité, qui tarissent tout enthousiasme pour les princes et princesses, que de nos jours nous avons vu tomber du trône. Cette âme ferme s'est interdit même de nommer ses ennemis et de parler de son fils *.
La mère de Napoléon fut une femme comparable aux héroïnes de Plutarque, aux Porcia, aux Cornélie, aux madame Rolland, Ce caractère impassible, ferme et ardent, rappelle encore davantage les héroïnes italiennes du moyen âge, que je ne cite point parce qu'elles sont inconnues en France ^.
C'est par le caractère parfaitement italien de madame Lsetitia, qu'il faut expliquer celui de son fils.
Suivant moi, on ne trouve d'analogue au caractère de Napoléon que parmi les condottieri et les petits princes de l'an 1400, en Italie : les Sforza, les Piccinino, les Castrucio-Castracani, etc., etc. Hommes étranges, non point profonds politiques, dans le sens où on l'entend généralement, mais,au contraire, faisant sans cesse de nouveaux projets, à mesure que leur fortune s'élève, attentifs à saisir les circons-
1. Madame Laetitia est morte à Rome, le l^r février 1S36, dans le palais de Venise. La police de Grégoire XVI fait siffler son cercueil, dans le court trajet qu'il a à parcourir, pour aller de son palais à l'église de Santa Maria in via lata.
2. Dictionnaire des femmes célèbres, du professeur Levati. Milan, 1820.
VIE DE NAPOLÉON. i:
tances et ne comptant d'une manière absolue que sur eux-mêmes. Ames héroïques, nées dans un siècle où tout le monde cherchait à faire et non pas à écrire, inconnues au monde, carent quia vate sacro *, et expliquées seulement en partie par leur contemporain Machiavel. Il n'entrait pas dans le plan de ce grand écrivain, qui donne un traité de VArl d'escamoter la liberté aux citoyens d'une ville, de parler des excès de passion folle qui, tout à coup, viennent gâter le talent du Prince. Il passe sous silence et avec grande sagesse, ces bouffées de sensibilité qui, à l'improviste, font oublier toute raison à ces hommes en apparence calculateurs et impassibles. Quand la présence continue du danger a été remplacée par les plaisirs de la civilisation moderne -, leur race a disparu du monde. Alors, comme usage sensible de ce grand changement moral, les villes bâties sur les montagnes par prudence, sont descendues dans les plaines par commodité ; et le pouvoir est
1. On ne les retrouve en entier que dans les historiens originaux : Villani, etc. On les entrevoit fort bien dans l'abrégé de Muratori, historien du premier ordre, inconnu en France, comme ses héros. Voir les Annali d'Italia. Chaque chapitre ie douze pages environ, contient les événements d'une année; ie l'an 1er à l'an 1750.
2. De là l'horreur profonde de Napoléon pour les mœurs de la Régence fort préférables, suivant moi, à l'hypocrisie moierne. On méprisait en 1737 les gens qui se vendaient ; on •espectait autre chose que l'argent.
18 VIE DE NAPOLÉOxN.
passé du seigneur féodal intrépide, au procureur
fripon et au manufacturier patient.
Ce fut donc au milieu des passions et des événements les plus semblables à ceux du xiv® siècle, qu'il ait été donné aux siècles modernes de reproduire, que Napoléon naquit. Ces événements terribles pouvaient écraser un génie médiocre et faire du j eune Corse un plat esclave de la France ; mais tel n'était pas Napoléon.
Dès la première enfance, le sentiment de sa supériorité est nourri dans ce jeune cœur par les égards de sa famille. Pour faire face aux frais de son éducation, la famille se détermine au plus grand sacrifice que puisse faire un Corse : on vend un champ. Et l'on n'a pas même l'idée de faire une semblable dépense pour son frère aîné Joseph, qui en sèche de jalousie.
Charles Bonaparte mourant, avait dit à Joseph : « Tu es l'aîné de la famille, mais souviens-toi que c'est Napoléon qui en est le chef. » Il faut savoir que dans le Midi, pays de haine et d'amour, là où il n'est pas gâté par une demi-civilisation, cette idée de chef de la famille a une importance extrême et donne des privilèges et des devoirs, dont il ne reste plus d'idée dans nos contrées du Nord raisonnables et calculatrices.
Arrivé à quatorze ans, au commencement de la jeunesse, le danger le plus pressant pour Napoléon
n'est pas de mourir sous le poignard d'un ennemi, il n'y a plus d'ennemis en France ; mais le danger de mourir de faim. Avant de songer aux passe-temps de la folle jeunesse, ou à être aimable auprès des dames, il doit songer à ne pas manquer de pain.
Tell^r fat sa pensée constante à Brienne ; on conçoit dès lors le sérieux de son caractère et son amour pour les mathématiques, moyen certain d'avoir du pain.
Ainsi, ce que dans la première enfance l'admiration pourPaoli avait commencé, ne périt point dans les distractions de la jeunesse^ comme il n'arrive que trop souvent.
On commence à voir en Europe que les peuples \ n'ont jamais que le degré de liberté que leur audace , conquiert sur la peur. L'enthousiasme patriotique et la longue révolte de Charles Bonaparte et de ses compagnons forcèrent le gouvernement de Louis XV à donner à ce petit pays ce que les plus belles provinces de France n'avaient plus : des États provinciaux.
Soit par l'efiet du génie de M. le duc de Choiseul, soit par la force des circonstances, les Français ne persécutèrent point, dans Charles Bonaparte, le patriote qui leur avait résisté jusqu'au dernier moment. Il faut savoir aussi que, suivant l'usage d'Italie, M. le comte de Marbeuf, gouverneur de l'île, faisait la cour à madame Bonaparte.
Par arrêt du conseil supérieur de l'île, du 23 septembre 1771, Charles Bonaparte fut reconnu noble.
Trois ans plus tard, M. le comte de Marbeuf le fait nommer conseiller du roi et assesseur de la ville et province d'Ajaccio.
En 1779, il est député de la province de Corse à la cour, et enfin devient, en 1781 , membre du conseil des douze nobles de l'Ile.
A Paris, Charles Bonaparte, député de la Corse, fut utile, à son tour, à M. le comte de Marbeuf. Par des plaintes fâcheuses les députés de la précédente session des États de Corse avaient ébranlé son crédit.
Il y avait alors dans l'île deux généraux français fort divisés entre eux; c'étaient M. de Marbeuf, doux et populaire, et M. de Narbonne-Pellet,, haut et violent. Ce dernier, d'une naissance et d'un crédit supérieurs, était dangereux pour son rival ; on dit que Charles Bonaparte ainsi que la députation de Corse furent favorables à M. de Marbsnf ; le fait est que la cour lui donna raison.
Un M. de Marbeuf, neveu du général, était archevêque de Lyon et ministre de la feuille des bénéfices ; le député qui avait été utile à son oncle obtint trois bourses.
Une pour Joseph, son fils aîné, au séminaire d'Autun.
VIE DE NAPOLÉON. 2i
La seconde pour Napoléon, à l'École militaire de Brienne.
Et la troisième pour sa fille, Marie-Anne, à Saint- Cyr.
Le séjour de Charles Bonaparte en France se prolongea jusqu'en 1779. Cinq ans après son retour en Corse, il eul à soutenir deux contestations importantes contre l'administration, et ce qui aggravait sa position, c'est qu'il était mal avec l'intendant.
La première affaire ne fut terminée qu'en 1786, par son fils Joseph, qui obtint gain de cause. Quant àlaseconde, il put la terminer lui-même d'une façon également favorable pour sa famille.
En 1785, Charles Bonaparte se rendit à Montpellier pour consulter les médecins de cette Université célèbre sur un cancer d'estomac dont il était attaqué; mais les soins furent impuissants et il mourut à Montpellier le 24 février 1785.
C'était un homme doux et aimable, et qui passait en son pays pour avoir beaucoup d'esprit ; il parlait en public avec facilité et avait obtenu des succès en ce genre. Il n'était rien moins que dévot; mais dans sa dernière maladie, il fit appeler un grand nombre de prêtres. C'est ce qu'on voit chez la plupart des Italiens ; mais c'est pourtant ce qui n'arriva pas à l'archidiacre Lucien, grand oncle de Napoléon et qui, p?jc la mort ds Charles, était resté chef de la famille.
C'était un homme d'église très-régulier, qui ne mourut que longtemps après son neveu et dans un âge fort avancé. Au moment de s'éteindre, il se fâcha vivement contre M. Fesch qui, déjà prêtre, était accouru en étole et en surplis. L'archidiacre le pria fort sérieusement de le laisser mourir en paix et il finit entouré de tous les siens, et leur adressant des conseils pleins de raison.
Quelquefois, dans les moments de retour sur le passé, Napoléon parlait avec attendrissement de ce vieil oncle, qui lui avait servi de père et dont il admirait la haute sagesse. C'était un des hommes les plus considérés de l'île. Son caractère ferme et prudent et sa place d'archidiacre d'Ajaccio, qui était une des premières dignités ecclésiastiques, le faisaient bien venir de tout le monde et lui donnaient une haute influence.
Par son économie furent rétablies les petites affaires de la famille, que les dépenses et le luxe de Charles avaient fort dérangées. L'archidiacre Lucien jouissait surtout d'une grande autorité morale dans sa. pieve de Talavo et dans le bourg ûeBoccognano, où étaient situés les biens de la famille Bonaparte.
La mère de madame Lfetitia étant devenue veuve, s'était remariée à un capitaine Fesch, d'un des régiments suisses que les Génois entretenaient dans l'île. De ce second mariage vint M. Fesch *, aujour-