‹ Vie de NapoléonChapitre 29 sur 40 · BONAPARTE · texte numérisé non relu

BONAPARTE

Comme dans tout ce qui va suivre, la Lombardie et Milan seront les bases morales sur lesquelles le général Bonaparte appuiera ses opérations, j'ose espérer que le lecteur me permettra d'arrêter un instant son attention sur ce beau pays.

En mai 1796, lors de l'entrée des Français, la population de Milan ne s'élevait guère à plus de cent vingt mille habitants.

On avait eu soin de faire savoir aux soldats et ils se répétaient entre eux, que cette ville avait été fondée par les Gaulois d'Autun, Fan 580, avant Jésus- Christ ; que souvent elle avait été opprimée par les Allemands, et qu'en combattant contre eux pour la liberté, elle avait été détruite trois fois.

Le peuple de cette ville était alors le plus doux de toute l'Italie. Les bons Milanais, occupés à jouir des plaisirs de la vie, ne haïssaient personne au monde ; en cela bien différents de leurs voisins de Novare, de Bergame et de Pavie. Ceux-ci ont été civilisés depuis par dix-sept années d'une administration raisonnable et non taquine. L'habitant de Milan ne faisait jamais de mal inutile. L'Autriche ne possédait cette ville aimable et la Lombardie, que depuis 1714 et, chose qui paraîtra bien étonnante aujourd'hui, elle n'avait point cherché à hébéter ce peuple et à le réduire aux appétits physiques.

L'impératrice Marie-Thérèse avait administré la

Lombardie d'une façon raisonnable et vraiment paternelle. Elle avait été admirablement secondée par le gouverneur général, comte de Firmian, lequel, loin de jeter en prison ou d'exiler les premiers hommes du pays, écoutait leurs avis, les discutait et savait les suivre. Le comte de Firmian vivait avec le marquis Beccaria (l'auteur du Traité des délits et des peines), avec le comte Verri, le père Frisi, le professeur Parini, etc., etc. Ces hommes illustres cherchèrent de bonne foi à appliquer à la Lombardie ce qu'on savait, en 1770, des règles de l'économie politique et de la législation.

Le bon sens et la bonté de la société milanaise respirent dans l'Histoire de Milan, du comte Pietro Verri. On ne publiait point de tels ouvrages en France vers 1780, et surtout la France n'était point administrée comme la Lombardie. On a trop oublié, au milieu de notre bonheur actuel, toutes les persécutions que Turgot eut à souffrir, pour avoir voulu introduire dans l'administration des communes de France et dans celle des douanes intérieures, de province à province, quelques-unes des règles dont le comte de Firmian et le marquis Beccaria faisaient les bases de leur administration en Lombardie. On peut dire qu'en ce pays le despotisme était exercé par les hommes les plus éclairés, et cherchait réellement le plus grand bien des sujets ; mais dans les commencements on n'était pas accoutumé à cette

mansuétude du despotisme qui, depuis 1530 et Charles-Quint, avait toujours été si féroce à Milan *.

Le triomphe deBeccaria n'était pas sans dangers; il craignait toujours et avec raison, d'être envoyé dans le Spielberg du temps. Il résulte de cet ensemble de faits que, comme il n'y avait point d'abus atroces en Lombardie, vers 1796 , il n'y eut pas lieu à une réaction sanguinaire, à une terreur de

Il faut avouer que le despotisme s'est éclairé ; il se trompait en employant à Milan des hommes tels que Beccaria et Parini ^. C'est aux sages conseils du premier, c'est à l'excellente éducation donnée par le second à toute la noblesse et à la riche bourgeoisie, c'est à leur sage administration que le peuple milanais dut de pouvoir comprendre ce qu'il y avait de sincère dans les proclamations du général Bonaparte. Il vit tout de suite qu'on n'avait pas à craindre, avec le jeune général, de voir la guillotine élevée en permanence sur les places publiques, ainsi que l'annonçaient les partisans de l'Autriche. J'ai oublié de dire que le despotisme ayant eu peur,

1. Voir les terreurs de Beccaria dans ses lettres. — Voir dans les Sposi pwmessi de M. Manzoni, la description du gouvernement de Milan en 1628.

2. Voir les Vies de Beccaria, de Custodi, de Frisi, dans les Vies de cent Italiens illustres de M. Betoni.

en 1793, avait repris toutes ses anciennes allures et

s'était fait détester.

L'enthousiasme fut donc sincère et général dans les premiers temps ; quelques nobles, quelques prêtres, élevés en dignité, firent seuls exception. Plus tard l'enthousiasme diminua : on en a vu la cause dans l'extrême pauvreté de l'armée. Le bon peuple milanais ne savait pas que la présence d'une armée, même libératrice, est toujours une grande calamité.

Il n'y a d'exception que pour les jolies femmes, qui sont guéries du mal de l'ennui. Or, une armée, toute de jeunes gens et dans laquelle personne n'avait d'ambition^ était admirablement disposée pour faire tourner les têtes. Il se trouva, par un hasard qui ne se renouvelle qu'à de longs intervalles, qu'il y avait alors à Milan douze ou quinze femmes de la beauté la plus rare, et telles qu'aucune ville d'Italie n'a présenté de réunion pareille depuis quarante ans.

Écrivant après ce long intervalle de temps, j'ai l'espoir, hélas 1 trop fondé, de ne choquer aucune convenance, en plaçant ici un souvenir affaibli de quelques-unes de ces femmes charmantes, que nous rencontrions au Casin délia Cittàei plus tard au bal de la casa Tanzi.

Par bonheur, ces femmes si belles et dont les étrangers peuvent trouver quelque idée dans la

forme des têtes des Hérodiades de Léonard de Vinci, ne possédaient aucune instruction ; mais, en revanche, la plupart avaient infiniment d'esprit et un esprit très-romanesque.

Dès les premiers jours, on ne s'occupa dans l'armée que de la folie étrange oîi était tombé le général qui lui transmettait tous les ordres du général en chef et qui passait alors pour son favori*. La belle princesse Visconti avait essayé, dit-on, de faire perdre la tête au général en chef lui-même ; mais s'étant aperçue à temps que ce n'était pas chose facile, elle s'était rabattue sur le second personnage de l'armée et il faut avouer que son succès avait été complet. Cet attachement a été le seul intérêt de la vie du général Berthier, jusqu'à sa mort arrivée dix-neuf ans plus tard, en 1815.

On cita bientôt beaucoup d'autres folies moins durables, sans doute, mais tout aussi vives. Il faut se rappeler encore une fois qu'à cette époque personne, dans l'armée, n'avait d'ambition et j'ai vu des officiers refuser de l'avancement pour ne pas quitter leur régiment ou leur maîtresse. Que nous sommes changés ! Oi!i est la femme maintenant qui oserait prétendre même à un moment d'hésitation?

On citait alors à Milan, parmi les beautés, mesdames Ruge, femme d'un avocat devenu plus tard l'un

1. Nous avons appris cette histoire dans la biographie universelle, tome 58, article Alexandre Berthier.

des Directeurs de la République, Pietra Grua Marini, femme d'un médecin; la comtesse Are... son amie, et qui appartenait à la plus haute noblesse ; madame Monti , romaine, femme du plus grand poëte de l'Italie moderne; madame Lambert qui avait été distinguée par l'empereur Joseph II, et qui quoique déjà d'un certain âge, offrait encore le modèle des grâces les plus séduisantes et pouvait rivaliser, en ce genre, avec madame Bonaparte ellemême. Et, pour finir par l'être le plus séduisant et les plus beaux yeux que l'on ait jamais vus, peutêtre, il faut citer madame Gherardi de Brescia,sœur des généraux Lecchi et fille de ce fameux comte Lecchi *, de Brescia, dont les folies d'amour et de jalousie ont été remarquées même à Venise.

C'est lui qui, une fois, à Pâques, se revêtit du capuchon et de la barbe d'un capucin, en odeur de sainteté, et acheta la permission de se cacher dans son confessionnal, afin d'y entendre la marquise C... sa maîtresse. C'est lui qui, se trouvant enfermé sous les plombs à Venise, en punition des foUes insignes qu'il avait faites pour la marquise C..., consigna six mille sequins dans les mains du geôlier,

1. Les anecdotes sur le comte Lecchi, ont été imprimées, à peu près dans les mêmes termes, mais sous le nom du comte Viteleschi, dans Borne, Naples et Florence, 3« édition, T. I, pages 89 à 92. Pour ne pas scinder ce fragment, il m'a paru convenable de la reproduire intégralement. R. C.

lequel, à cette condition, lui donna la liberté pour trente-six heures. Ses amis lui avaient préparé des relais; il courut à Brescia, oh il arriva un jour de fête en hiver, à trois heures après midi, comme tout le monde sortait de vêpres. Là, en présence de toute la ville, il tira un coup de tromblon au marquis N.... qui lui avait joué un mauvais tour et le tua.

Il repartit en toute hâte pour Venise et rentra sans différer, dans sa prison. Trois jours après il fit solliciter une audience auprès du sénateur chef de la justice criminelle; il l'obtint et se plaignit amèrement de la cruauté inouïe du geôlier à son égard.

Le grave sénateur, après l'avoir écouté, lui donna communication de l'étrange accusation d'assassinat que la Quarantia criminelle venait de recevoir contre lui.

— Votre Excellence voit la rage de mes ennemis, répliqua le comte Lecchi, avec une modestie parfaite. Elle sait trop où j'étais il y a huit jours.

Enfin, le comte eut cette gloire si précieuse pour un noble de terre ferme, de tromper l'admirable police du sénat de Venise, et il revint triomphant à Brescia d'où quelques jours après il passa en Suisse.

La comtesse Gherardi, fille du comte Lecchi, avait peut-être les plus beaux yeux de Brescia, le pays des beaux yeux. Elle joignait à tout le génie de son père

une douce gaieté, une simplicité réelle, et que n'altéra jamais le moindre soupçon d'artifice.

Toutes ces femmes d'une ravissante beauté, n'auraient manqué pour rien au monde de paraître chaque soir au Corso, qui se tenait alors sur la bastion de la Porte-Orientale. C'est un ancien rempart espagnol, élevé d'une quarantaine de pieds audessus de la plaine verdoyante qui ressemble à une forêt, et planté de marronniers par le comte Firmian.

Du côté de la ville, ce rempart domine des jardins et au-dessus des grands arbres de celui qui, depuis, a été appelé la Villa Bonaparte, s'élève cet admirable dôme de Milan, construit de marbre blanc, en forme de filigrane. Ce dôme hardi n'a de rival dans le monde que celui de Saint-Pierre de Piome et il est plus singulier.

La campagne des environs de Milan, vue des remparts espagnols qui, dans une plaine aussi unie, forment une élévation considérable, est tellement couverte d'arbres, qu'elle présente l'aspect d'une forêt touffue, dans laquelle l'œil ne saurait pénétrer. Par delà cette campagne, image de la plus étonnante fertilité, s'élève à quelques lieues de distance, l'immense chaîne des Alpes, dont les sommets restent couverts de neige, même dans les mois les plus chauds. Du bastion de la Porte-Orientale, l'œil parcourt cette longue chaîne, depuis le mont Viso

et le mont Rose, jusqu'aux montagnes de Bassano. Les parties les plus rapprochées, quoique distantes de douze ou quinze lieues, semblent à peine à trois lieues. Ce contraste de l'extrême fertilité d'un bel été, avec des montagnes couvertes d'une neige éternelle, frappait d'admiration les soldats de l'armée d'Italie qui, pendant trois ans, avaient habité les rochers arides de la Ligurie. Ils reconnaissaient avec plaisir ce mont Viso, qu'ils avaient vu si longtemps au-dessus de leurs têtes, et derrière lequel maintenant ils voyaient le soleil se coucher. Le fait est que rien ne saurait être comparé aux paysages de la Lombardie. L'œil enchanté parcourt cette admirable chaîne des Alpes pendant un espace de plus de soixante lieues, depuis les montagnes au-dessus de Turin, jusqu'à celle de Gadore dans le Frioul. 4 ^^--^^-^ Ces sommets âpres et couverts de neige forment ? -' un admirable contraste avec les sites voluptueux de la plaine et des collines, qui sont sur le premier plan et semblent dédommager de la chaleur extrême, à laquelle on vient chercher un soulagement, sur le bastion de la Porte-Orientale. Sous cette belle lumière de l'Italie, le pied de ces montagnes, dont les sommets sont couverts de neige d'une blancheur ■ si éclatante, paraît d'un blond foncé : ce sont absolument les paysages du Tilien. Par l'effet de la pureté de l'air auquel, nous gens du Nord, nous n'étions pas accoutumés, on aperçoit avec tant de

netteté les maisons de campagne bâties sur les derniers versants des Alpes, du côté de l'Italie, qu'on croirait n'en être éloigné que de deux ou trois lieues. Les gens du pays faisaient remarquer aux jeunes Français ravis de ce spectacle, la Scie de Lecco (le Rezegonde Lek) et plus loin, toujours vers l'Orient, le grand espace vide, formant échancrure dans les montagnes, occupé par le l^c de Garde. C'est de ce point de l'horizon que les Milanais, réunis sur le bastion de la Porte-Orientale, entendirent venir avec tant d'anxiété, deux mois plus tard, le bruit du canon de Lonato et de Castiglione; c'était leur sort qui se décidait. Non-seulement, il s'agissait de la destinée de toutes les institutions qui, à cette époque, formaient leurs espérances passionnées ; mais encore chacun d'eux pouvait se dire: dans quelle prison d'État serai-je jeté, si les Autrichiens reviennent à Milan?

A cette époque, leur passion pour les Français était au combJe et ils avaient pardonné à l'armée toutes ses réquisitions.

Mais, pour revenir au Corso de Milan, dont l'admirable situation nous a entraîné dans ces descriptions, il faut savoir qu'en Italie il serait de la dernière indécence de manquer à la promenade en voiture, que l'on appelle le Corso, et pour laquelle la Itonne compagnie se donne rendez-vous chaque jaur. Toutes les voitures se rangent à la file, après

avoir fait une fois le tour du Corso, et restent ainsi une demi-heure. Les Français ne pouvaient revenir de i'étonnement que leur causait ce genre de promenade sans mouvement. Les plus jolies femmes venaient au Corso dans des voitures fort peu élevées au-dessus de terre, nommées bastardelles, et qui permettent fort bien la conversation avec les promeneurs à pied. Après une demi-heure de conversation, toutes ces voitures se remettent en mouvement à la nuit tombante (à Y Ave Maria), et, sans descendre, les dames viennent prendre des glaces au café le plus célèbre; c'était alors celui de la Corsjo de Servi.

Dieu sait si les officiers de cette jeune armée manquaient de se trouver, à l'heure du Corso, sur le bastion de la porte orientale. Les officiers de l'étatmajor brillaient, parce qu'ils étaient à cheval et s'arrêtaient auprès des voitures des dames. Avant l'arrivée de l'armée, on ne voj'ait jamais que deux rangs de voitures au Corso ; de notre temps on en vit toujours quatre files, occupant toute la longueur de la promenade, et quelquefois six. C'était au centre de ces six rangs de voitures, que celles qui arrivaient faisaient leur tour unique au trèspetit trot.

Les officiers d'infanterie qui ne pouvaient pénétrer dans ce dédale maudissaient les officiers à cheval et, plus tard, allaient s'asseoir devant le café à

la mode ; là, ils pouvaient parler aux dames de leur connaissance, pendant qu'elles prenaient des glaces. La plupart, aprèscemoment de conversation, retournaient pendant la nuit à leurs cantonnements, quelquefois distants de cinq ou six lieues.

Aucune récompense, aucun avancement n'eût été comparable, pour eux, à ce genre de vie si nouveau. De Milan ils rejoignaient leur cantonnement dans une sediole qui leur avait été prêtée par quelque ami. La sediole est une voiture à deux roues très-hautes, emportée au grand trot par un cheval maigre qui fait souvent trois lieues à l'heure.

Ces courses que les officiers faisaient sans permission, mettaient au désespoir l'état-major de la place et le général Despinois, commandant. On affichait sans cesse des ordres du jour qui menaçaient les officiers voyageurs de destitution ; mais on se moquait parfaitement de ces ordres du jour. Les généraux commandant les divisions, à l'exception du vieux Serrurier, étaient indulgents.

Tel officier venait à cheval, de dix lieues, pour passer une soirée à la Scala, dans la loge d'une femme de sa connaissance. Pendant cet été de 1796 qui, après deux ans de misère et d'inaction sur les rochers voisins de Savone, fut pour l'armée un mélange admirable de dangers et de plaisirs, c'était devant le café de la Corsia de Servi que se retrouvaient les officiers des régiments les plus éloignés.

Beaucoup, pour se soustraire à l'exhibition du permis donné par le colonel et visé par le général de brigade, laissaient leur sediole hors la porte et entraient en promeneurs. Après les glaces, les dames allaient passer une heure chez elles et peut-être recevoir quelq-ue visite ; puis, elles reparaissaient dans leurs loges à la Scala. Ce sont, comme on sait, de petits salons, où chacune recevait à la fois huit ou dix amis. Il n'était guère d'officier français qui ne fût admis dans plusieurs loges. Ceux qui, étant tout à fait amoureux et timides, n'avaient pas ce bonheur, se consolaient en occupant au parterre une place bien choisie et toujours la même ; de là, ces guerriers si hardis adressaient des regards fort respectueux à l'objet de leurs attentions. Si on leur rendait ce regard, en plaçant près de l'œil le côté de la lorgnette qui éloigne, ils s'estimaient très-malheureux. De quoi n'était pas capable une armée déjeunes gens à qui la victoire donnait de telles folies.

Le vendredi, jour où il n'y a pas de spectacle en Italie, en mémoire de la passion, on se réunissait au Casino de CAlberge délia Città (Corsia de Servi) ; là il y avait bal et conversation.

Il faut l'avouer, au bout de quelques jours, la popularité de l'armée eut un peu à souffrir : presque tous les cavaliers servants régnant à l'époque de l'arrivée des Français, prétendaient avoir fort à se

plaindre. La mode des cavaliers servants n'a été détruite que vers 1809, par une suite de mesures morales, adoptées par le despotisme du roi d'Italie. Ces liaisons étaient un autre sujet d'étonnement pour les Français ; beaucoup duraient quinze ou vingt ans. Le cavalier servant était le meilleur ami du mari qui, lui-même, remplissait semblable fonction dans une autre maison.

Les officiers français eurent besoin de beaucoup de temps pour comprendre que loin de prendre ombrage de l'assiduité du cavalier servant, la vanité du mari milanais eût été fort choquée de n'en point voir à sa femme.

Cette mode qui semblait si étrange, venait d'un peuple grave : les Espagnols qui ont gouverné Milan de 1326 à 1714. Il ne fallait pas que la femme d'un Espagnol parût à la messe conduite par son mari ; c'eût été un signe de pauvreté ou, tout au moins, d'insignifiance; le mari devait être retenu ailleurs par ses grandes affaires. Une dame devait donner le bras à un écuyer. Il arriva de là que dans la classe bourgeoise qui n'avait pas d'écuyers, un médecin pria son ami Tavocat, de donner le bras à sa femme dans tous les lieux publics, tandis que le médecin conduirait la femme de l'avocat. A Gènes, dans les familles nobles, le contrat de mariage porta le nom du futur cavalier servant. Bientôt il fut du meilleur ton d'avoir un cavalier servant non marié et cet

emploi fut dévolu aux cadets des familles nobles. Peu à peu l'amour s'empara de cet usage, et une 1 femme, un an ou deux après le mariage, remplaça par un cavalier de son choix l'ami de la maison choisi par le mari.

Dans les Calabres, de nos jours, l'homme d'esprit d'une famille se fait prêtre, il marche à la fortune, et donne pour femme à un de ses frères la jeune fille qu'il préfère. Si, plus tard, cette jeune femme se hasardait à faire un choix hors de la famille, il y aurait un coup de fusil assuré pour l'étranger téméraire. J'ai été autorisé à expliquer cet usage sévère, parce que durant nos campagnes de Naples, il aura bien coûté la vie à deux cents officiers français.

Cet usage des cavaliers servants était général en Lombardie, quand l'armée française y arriva, enmai 1796, et les dames le défendaient comme très-moral. Le bail d'un cavalier servant dure trois ou quatre ans et fort souvent quinze ou vingt; il dure parce que chaque instant peut le rompre. Ce qui serait bien autrement difficile à expliquer, c'est le naturel parfait, la simplicité admirable des façons d'agir milanaises. Les explications seraient tout à fait inintelligibles, ou même révoltantes, dans le nord de la France. Les gens de goût trouveront quelque image de ces façons dans certains libretti d'opera-buiîa; par exemple, la première scène de la Prova d'un opéra séria, et quelques scènes des Cantalrici Villane.

ioO VIE DE NAPOLÉON.

La bonne compagnie est presque partout comme le peuple ; elle n'aime un gouvernement que par haine pour un autre ; serait-ce qu'un gouvernement n'est qu' un mal nécessaire ? La haute société de \ Milan éprouvait un tel dégoût pour le gros archiduc qui, à ce qu'on nous dit, vendait du blé en cachette et profitait des disettes ou les faisait naître, qu'elle accueillit avec enthousiasme l'armée française, qui lui demandait des chevaux, des souliers, des habits, des millions, mais lui permettait de s'administrer elle-même. Dès le 16 mai, on vendait partout une caricature qui représentait l'archiduc vice-roi, lequel déboutonnait sa veste galonnée et il en tombait du blé. Les Français ne comprenaient rien à cette figure.

Ils étaient arrivés à Milan si misérables, tellement dépourvus d'habits et de chemises, que bien peu s'avisèrent de se montrer fats dans le vilain sens du mot; ils n'étaient qu'aimables, gais et fort entreprenants.

Si les Milanais étaient fous d'enthousiasme, les officiers français étaient fous de bonheur, et cet état d'ivresse continua jusqu'à la séparation. Les relations particulières durèrent également jusqu'au départ et souvent avec dévouement des deux côtés. A la suite du retour, après Marengo en 1800, plusieurs Français rappelés en France eurent la folie de donner leur dér^ission pour vivre pauvres

VIE DE NAPOLÉON. 15i

à Milan plutôt que de s'éloigner de leurs affections.

On peut répéter ici, parce que cela fait un étrange contraste avec l'esprit que le consulat fit régner dans l'armée, qu'il eût été difficile de désigner à Miîan vingt officiers, dans les emplois subalternes, qui eussent sérieusement l'ambition des grades. Les plus terre-à-terre étaient fous de bonheur d'avoir du linge blanc et de belles bottes neuves. Tous aimaient la musique; beaucoup faisaient, nous l'avons dit, une lieue par la pluie, pour venir occuper une place du parterre à laScala. Aucun, je pense, quelque prosaïque, ambitieux et cupide qu'il ait pu devenir par la suite, n'a oublié le séjour à Milan. Ce fut le plus beau moment d'une belle jeunesse.

Et ce bonheur général eut un reflet militaire : dans la triste situation ou l'armée se trouva avant Castiglione et avant Arcole, tout le monde, excepté les officiers savants, fut d'avis de tenter l'impossible pour ne pas quitter l'Italie.

En attendant la décision du Directoire, qui pouvait être assez aveugle ou assez jaloux de la gloire du jeune général, pour accepter sa démission et le remplacer par Kellerman, Moreau ou Jourdan, Napoléon résolut d'essayer de chasser Beaulieu jusque dans le Tyrol. Il fournit à la conversation de ses soldats, chose fort essentielle avec des Français et de jeunes patriotes, par une proclamation, dans laquelle

il leur parlait d'eux en termes faits pour redoubler

leur enthousiasme.

Si cette proclamation produisit un bon effet dans l'armée, elle en fit un meilleur encore parmi les ennemis. Signée par le même homme qui venait de passer le pont de Lodi et d'occuper Milan, elle commença à Rome et à Naples cette terreur du nom français que Napoléon y a fait régner si longtemps.

Le général en chef fît commencer le siège de la citadelle de Milan avec du gros canon amené d'Alexandrie et de Tortone. Il mit son armée en mouvement vers le Mincio, et enfin le 24 mai partit pour Lodi.

Mais ce jour-là le tocsin sonnait sur les derrières de l'armée, dans tous les villages voisins de Pavie^ et cette ville elle-même fut occupée par dix mille paysans fanatisés par les prêtres. La moindre hésitation de la part du général en chef pouvait rendre ce soulèvement universel en Lombardie. Et que n'eût pas fait l'armée piémontaise dans le cas d'un soulèvement heureux ?

Les demi-brigades françaises étaient toutes en mouvementets'éloignaient rapidement de Pavie. Les prêtres auraient dû différer la révolte de trois ou quatre jours, jusqu'après les premiers engagements avec Beaulieu.

Napoléon fut aussi admirable dans cette surprise que dans ses plus belles batailles; sans interrompre

le mouvement général de son armée, il enleva Pavie et punit les révoltés.

Il est un devoir dont il semblera cruel même de parler. Un général en chef doit faire fusiller trois hommes, pour sauver la vie à quatre ; bien plus, il doit faire fusiller quatre ennemis, pour sauver la vie à un seul de ses soldats. Mais, d'un autre côté, les agents autrichiens et les prêtres qui cherchèrent à faire soulever la Lombardie firent fort bien. Et plût à Dieu qu'en 1814 et 1815, on se fût conduit ainsi en France contre les Prussiens, Autrichiens, Russes, etc.

A Pavie, la clémence eût été un crime envers l'armée ; elle lui eût préparé de nouvelles vêpres siciliennes ; le commandant de la garnison française de Pavie fut fusillé ainsi que la municipalité. Pour calmer Pavie, Napoléon y avait envoyé l'archevêque de Milan, ce qui est plaisant.

Napoléon apprit que le Directoire venait de signer la paix avec le roi de Sardaigne. Cette paix était fort bonne, mais la négociation fut conduite avec une insigne maladresse, ou plutôt avec une colère d'enfant contre les rois. Il fallait promettre au roi de Sardaigne une part de la Lombardie et en obtenir quatre ou cinq régiments qui, à peine arrivés à l'armée, eussent rivalisé d'enthousiasme avec les demi-brigades françaises.

Beaulieu occupait le Mincio, rivière rapide dont le

courSj entre Peschiera et Mantoue, forme une ligne assez forte. Il était flanqué à sa droite par Peschiera, le lac de Garde et les hautes montagnes qui entourent le nord du lac et touchent aux Alpes du Tyrol. Sa gauche était appuyée à cette place de Mantoue qui, désormais, va être comme le centre moral de toutes les opérations militaires en Italie.

L'armée voulait passer le Mincio ; il n'eût pas été raisonnable d'aller se heurter contre les deux places fortes des ailes ; Bonaparte résolut d'attaquer par le centre ; mais en même temps, il voulut donner de vives inquiétudes à Beaulieu du côté de Peschiera. Sous le canon de cette place passaient ses lignes de retraite sur le Tyrol et de communication avec l'Autriche.

Pendant que Napoléon domptait Pavie et se préparait à une nouvelle bataille, on peut donner un instant d'attention à l'état d'une âme douée d'une sensibilité aussi dévorante et aussi peu susceptible de distraction. Quoi, pour le récompenser de victoires presque incroyables et qui, on peut le dire, avaient sauvé la République, le Directoire le met dans le nécessité d'offrir sa démission ! Et cette démission il pouvait, à chaque instant, recevoir l'avis <\e son acceptation, puisqu'il l'avait envoyée le 14 mai. Il faut avoir connu les tempêtes qui agitaient sans relâche cette âme de feu, pour pouvoir se figurer la plus petite partie des projets passionnés,

suivis de moments d'abattement et de dégoût absolus, qui durent agiter violemment cette nature vraiment italienne. J'entends par ce mot, peu intelligible pour qui n'a pas séjourné en Italie, une âme absolument contraire aux âmes raisonnables et sages , de Washington , de Lafayette , ou de Guillaume III.

Le 30 mai, Bonaparte arriva à Borghetto, avec le gros de son armée. Une avant-garde ennemie qui se trouvait sur la rive gauche du Mincio fut culbutée et repassa la rivière au pont de Borghetto, dont elle brûla une arche. Sur-le-champ l'ordre fut donné de réparer le pont ; mais ce travail exécuté sous les boulets ennemis, n'avançait que lentement : une cinquantaine de grenadiers s'impatientent : ces braves se jettent dans le Mincio, tenant leurs fusils sur la tête : ils ont de l'eau jusqu'aux épaules.

Les soldats autrichiens croient revoir la redoutable colonne du pont de Lodi; ils s'ébranlent, reprennent la route du Tyrol et ne songent plus à mettre obstacle au passage du Mincio par l'armée française.

Beaulieu essaya de tenir ferme sur les hauteurs entre Villafranca et Valeggio; mais, ayant appris que la division Augereau marchait sur Peschiera, il comprit que les Français pourraient occuper, avant lui , la vallée de l'Adige, le plateau de Rivoli et le couper du Tyrol. Il se retira sans délai au delà

de l'Aclige, dont il remonta la rive droite par Dolce,

jusqu'à Caliano.

Au milieu de ce beau mouvement de troupes, le général en chef fut sur le point d'être pris à Valeggio, ce qui eût terminé d'une façon bien ridicule sa carrière militaire. Beaulieu, en se retirant, avait laissé treize mille hommes dans Mantoue,

YIIl

Réflexions sur i'état moral de l'armée française en Italie. — Venise : ses habitudes sociales, son gouvernement. — Masséna entre à Vérone le 3 juin 1795. — Le général Serrurier est chargé du blocus de Mantoue.

Napoléon vit fort bien que tant que Mantoue n'aurait pas été prise, on pourrait dire que les Français avaient parcouru, mais non pas conquis l'Italie. Rien n'était plus facile que de poursuivre les soldats de Beaulieu; ils étaient tellement démoralisés par l'imprévu et la rapidité de leurs revers, qu'un bataillon français attaquait sans hésiter et mettait en déroute trois bataillons ennemis. Malgré cet immense avant •:îge, qui se perdait en ne se hâtant pas d'en profiter. Napoléon ne se trouva pas assez fort pour s'enfoncer dans le cœur des États autrichiens, tandis que les armées du Rhin se trouvaient encore derrière ce ileuve.

Aujourd'hui, en 1837, les paysans et le bas peuple de tous les pays civilisés de l'Europe ont à peu près compris que la Révolution française tend à les faire

i58 VIE DE NAPOLÉON,

propriétaires, et c'est Napoléon qui leur a donné cette éducation. En 1796, ils étaient tout à fait dans la main des prêtres et des nobles, et fort disposés à s'irriter profondément des vexations et des petites injustices, inséparables de l'état de guerre. Une armée française d'alors était obligée de garder soigneusement ses derrières, si elle ne voulait voir assassiner ses malades et ses isolés. Ce genre de soins minutieux impatientait Napoléon, et il faut avouer qu'il s'en acquittait assez mal. Il eût eu besoin d'un bon chef de partisans, chargé de parcourir ses derrières et de punir sévèrement les assassinats. Les paysans et le bas peuple de la Lombardie, où les soldats français avaient été si bien accueillis par la haute bourgeoisie et une bonne partie de la noblesse, venaient de prouver, à Pavie, qu'ils étaient pour le moins fort divisés d'opinion à l'égard de leurs prétendus libérateurs. Le roi de Sardaigne, les ducs de Parme et de Modène, avaient déposé les armes; mais les rapports des espions ne laissaient aucun doute sur leur vif désir d'attaquer les Français au moindre revers sérieux. La cour de Rome, dont les décrets de l'Assemblée constituante attaquaient le pouvoir, ne cherchait point à cacher sa haine furibonde. Naples pouvait la secourir, et, ce qui était bien autrement important, les Anglais, maîtres de la Corse, pouvaient jeter six mille hommes à Givita-Vecchia ou à Ancône, rassembler vingt

mille soldats italiens et marcher au secours de Mantoue, ou, du moins, occuper la rive droite du Pô.

Napoléon n'avait que quarante-cinq mille hommes tout au plus. Mantoue renfermait une garnison de douze mille Autrichiens ; Beaulieu, réuni aux Tyroliens, avait trente mille hommes dans la vallée de l'Adige et trente mille soldats aguerris venant du Rhin étaient en marche sur Inspruck et venaient le joindre.

S'il se fût trouvé à Venise un seul homme, tel que ceux qu'elle produisait en foule vers l'an 1500, du temps de la bataille d'Aignadel, cette république eût suffi, à elle seule., pour assurer la supériorité aux armes autrichiennes et délivrer l'Italie des Français. Quant aux motifs de guerre, elle en avait de suffisants : les Français ne s'étaient-ils pas emparés de Peschiera et de Vérone? Ne vivaient-ils pas au moyen de réquisitions en nature frappées sur le pays, ou dont il était obligé de se racheter, en faisant fournir des denrées par un juif?

Mais depuis la perte de la Morée, abandonnée aux Turcs vers 1500, les nobles de Venise, n'ayant plus besoin d'énergie, étaient tombés dans la mollesse,. Cette ville aimable était devenue le centre de la volupté en Europe. On s'y amusait avec esprit, dans le temps que Paris n'était encore qu'une réunion assez grossière de marchands et de soldats, se vo-

lant les uns les autres*. Jusque vers la fin du règne de Louis XIV, Venise fut la ville d'Europe la plus agréable à habiter. Les citoyens qui ne s'occupaient pas directement à blâmer le gouvernement étaient beaucoup plus libres qu'on ne l'était à Paris en 1715, et même en 1740. On n'y connaissait rien de semblable à la bulle Unigenitus, et les prêtres ne pouvaient y faire persécuter personne. La République avait eu le courage d'employer contre la cour de Rome un homme de génie, Fra Paolo Sarpi qui, à Paris, eût été mis à la Bastille ^.

Lorsque l'irruption du général Bonaparte vint effrayer les petits princes d'ItaUe, Venise ne comptait qu'un homme énergique, le procurateur Pesaro.

1. Mémoires de Bassompierre, Lettres du cardinal Bembo et de TArétiû.

2. On trouverait mille preuves de tout ceci dans l'Histoire de Venise, du comte Daru, et surtout dans les Mémoires de Goldoni, de Casanova et de G. Pietro Gozzi. il y a un ouvrage admirable et digne de Plutarque; c'est la Vie de Fra Paolo Sarpi, théologien de la République, écrite par son successeur. — Un volume in-12. — Les Français sont, en général, tellement préoccupés de leur manière de faire, en toutes choses, qu'ils ne comprennent pas le sens des phrases générales décrivant les moeurs des autres peuples. Ils n'ont de ressource que celle de lire des mémoires particuliers, comme ceux de Pietro Gozzi, par exemple. Là, tout est expliqué si clairement qu'il n'y a pas moyen de se méprendre ; on ne peut confondre la manière d'aller à la chasse du bonheur de tons les jours , dans la Venise de 1760, avec notre vie de Paris , du temps des Mémoires de madame d'Epinay.

Il est vrai que tous les sénateurs, tous les magistrats influents, n'avaient que de l'envie et de la haine pour cet homme singulier. Cette aristocratie était de bien loin la plus aimable, mais aussi, peut-être, la plus imbécile de toutes celles qui dirigeaient leurs colères contre la République française. C'est qu'elle ne pouvait pas, comme la pairie anglaise, comme la noblesse de France, acheter un homme de mérite, né dans les basses classes et lui faire une place dans son sein. Demandez comment s'appelaient, à vingt ans , tous les pairs d'Angleterre qui ont eu de l'énergie contre Napoléon, et voyez qui défend l'aristocratie en France.

Le générai français, parfaitement servi par des ; espions qu'il payait bien, connaissait toute la pusillanimité du gouvernement de Venise; mais la prudence lui faisait une loi de ne pas trop compter sur cette erreur d'une puissance très-forte contre son armée. L'Angleterre ne pouvait-elle pas leur envoyer un de ses généraux formés dans l'Inde ?

Venise avait trois millions de sujets et un revenu de trente millions de francs; la peur pouvait lui donner un emprunt forcé de pareille somme. Elle ne comptait, il est vrai, que douze mille soldats, formant sept régiments d'infanterie et six de cavalerie ; mais avec de l'argent elle eût pu avoir huit ou dix régiments suisses et un grand nombre de Dalmates, naturellement fort braves. Enfin, ce gouvernement

i62 VIE DE NAPOLEON.

pouvait mettre à la mer vingt-quatre vaisseaux de

ligne et sa capitale était imprenable.

On voit que pour peu que Napoléon manquât de rapidité dans ses mouvements, une partie de ses ennemis pouvaient se réveiller de leur stupeur et le rejeter en désordre jusque sous les murs d'Alexandrie. C'est une l'érité qu'il se gardait bien de laisser soupçonner. Il n'ignorait pas que le ministre de Venise à Paris pouvait acheter toutes ses lettres au Directoire.

Il sut imposer aux alliés douteux et même aux ennemis par la fermeté de sa contenance. De tous 1 les généraux que la Révolution a fait connaître, pas un seul n'eût été capable d'une telle conduite.

Après la retraite de Beaulieu dans le Tyrol, Napoléon dirigea toute son attention sur Mantoue ; le peu d'artillerie de siège que l'armée d'Italie avait pu réunir était alors employé contre la citadelle de Milan et il fallut se contenter d'investir Mantoue. Mais pour venir à bout, même d'un simple blocus, il fallait être maître de Vérone et du cours de l'Adige, qui sont la clef de la position (occupée par les troupes du blocus). Toutes les insinuations du provéditeur Foscarelli, pour s'opposer à la marche sur Vérone, furent vaines. Le 3 juin, Masséna s'empara de cette ville située à trente-deux lieues de Milan, vingt-cinq de Venise, seize de Trente ; elle a trois ponts de pierre sur l'Adige et une bonne enceinte.

Si Mantoue eût été une place comme Lille, l'armée d'Italie n'eût pas pu à la fois en faire le siège et le couvrir. Mais, par une circonstance heureuse et bien en rapport avec le petit nombre des soldats de l'armée, les lacs marécageux qui font la force de Mantoue, ne permettent à la garnison de sortir de la place que par cinq digues, dont une seule, celle de la Favorite, était défendue par un fort, en 1796. Napoléon fit attaquer la garnison, l'obligea bien vite à rentrer dans la place, et au moyen de quelques redoutes construites à l'extrémité des digues, il put, avec quatre mille hommes, empêcher douze mille soldats de déboucher du côté du Pô. L'investissement de la citadelle exigeait aussi un corps de quatre mille hommes. Serrurier, général méthodique, sévère, ferme, ne prenant rien sur lui, fat chargé du blocus et du commandement de ce corps de huit mille hommes. Augereau, placé sur le bas Adige, vers Legnago, protégea le siège.

Bonaparte entre à Bologne, — Armistice signé à Foligno. — Occupation d'Ancône et de Livourue. — Bonaparte va visiter le grand-duc de Toscane à Florence.

Vers le temps de la retraite de Beaulieu, dans le Tyrol, le roi de Naples eut peur et sollicita un armistice ; Napoléon en ressentit un vif bonheur, car c'était dans l'intérêt de ses vues ultérieures.

Le Directoire avait pour le Pape une haine d'enfant et cette haine le rendait incapable de toute politique, ainsi que le prouvèrent plus tard les sottises et les désastres de 1799.

Toutefois, il ne faut point oublier que Bonaparte était dans la nécessité d'obéir aux ordres réitérés de son gouvernement, et il se détermina à lancer une colonne mobile sur Ancône, sauf à la rappeler au plus vite, sur le Mincio, si besoin était. Il pensa qu'Augereau pourrait, sans trop de danger, s'avancer au midi de Mantoue, jusqu'à Bologne.

Ce fut le 19 de juin 1796, que Bonaparte arriva

dans cette ville, si digne d'être un jour la capitale de l'Italie. Il y trouva de l'instruction et de l'énergie ; si toute la péninsule eût été avancée à ce point, ce pays serait aujourd'hui une puissance indépendante et passablement administrée.

A l'arrivée de son libérateur, Bologne fut dans l'ivresse ; elle organisa spontanément une garde nationale de trois mille hommes, et bientôt après cette garde se battit avec bravoure contre les Autrichiens *.

Ferrare fut occupée et une colonne partie de Plaisance pénétra en Toscane. Ces démonstrations, accompagnées de tout le bavardage convenable, consternèrent la cour de Rome ; elle se hâta de solliciter un armistice qui fut signé à Foligno le 24 juin. L'armée d'Italie obtint l'imm.ense avantage d'avoir une garnison à Ancône et n'eut plus la crainte de voir les Anglais y débarquer quelques milliers d'hommes, ce qui eût pu changer toute la face des affaires.

Rome céda les légations de Bologne et de Ferrare et promit de l'argent. Des conditions aussi modérées furent loin de plaire au Directoire. Mais, toutefois, la folie de ce corps gouvernant fut cause d'une témérité heureuse.

1. Réponse aux Parisiens qui se moquent de la bravoure pes Italiens.

Augereau se hâta de venir reprendre sa position protectrice sur le bas Adige, après avoir dissipé quatre mille paysans que les prêtres avaient fait révolter à Lugo, ce dont je suis loin de les blâmer ; toute révolte contre l'étranger conquérant est légitime et c'est le premier devoir des peuples.

Des troubles du même genre éclatèrent dans les fiefs impériaux, petits pays enclavés dans l'État de Gênes, sur le versant de l'Apennin qui regarde le Piémont. Des paysans organisés entre Novi et la Bocchetta égorgaient les soldats isolés. Lannes détruisit ces bandes et saccagea Arquata, leur quartiergénéral; on eut le tort de ne pas prendre des otages.

Napoléon ne put refuser au Directoire d'occuper Livourne. Cette opération fut conduite avec tant de promptitude et si secrètement, qu'il ne s'en fallut que de deux heures que les Français ne surprissent dans le port vingt navires anglais. Les troupes françaises oublièrent d'attendre, pour se mettre en marche, l'apparition du vent de Libeccio. On saisit toutes les marchandises et propriétés anglaises, ce qui enrichit un nombre infini de voleurs e^^woyés de Paris à l'armée.

Le grand-duc de Toscane Ferdinand avait observé la neutralité à laquelle il s'était obligé l'année précédente, avec une bonne foi dont tous les princes de l'Europe se croyaient dispensés envers la Répubhque. Aussi le général Bonaparte chercha-t-il 1*00-

casion de donner à ce prince une marque d'estime : il vint le voir à Florence, sans se faire accompagner d'aucune escorte. Il ne craignit point le traite- I yj^âjT. Lment que trente mois plus tard les hussards de * ,f

l'archiduc Charles firent subir à Roberjot et aux ^-^^^ ^ , autres plénipotentiaires de Rastadt. in^*4-C v^if è^r- '^

Le général se donnait la peine d'expliquer luimême au grand-duc que la position de Livourne, port de mer considérable situé en face de la Corse, alors au pouvoir des Anglais, rendait l'occupation de cette place indispensable à la sûreté de l'armée française.

Bonaparte dînait chez le prince, lorsqu'il reçut le courrier qui lui apportait la nouvelle de la reddition du château de Milan ; la garnison avait capitulé le 29 juin. Il avait donc un parc d'artillerie pour assiéger Mantoue. La tranchée fut ouverte devant cette place le 18 juillet.

Serrurier continua à y commander ; malheureusement, il ne pouvait rien sur l'imprudence de ses soldats accablés par les chaleurs brûlantes de la journée; on était au mois de juillet, ces jeunes gens s'exposaient avec délices à la fraîcheur des nuits et ils tombaient malades , par centaines , au miUeu de ces marécages empestés du Mantouan.

Le reste de l'armée était en observation sur l'Adige et le lac de Garde. Masséna, avec quinze mille hommes, formait le centre à Rivoli et Vérone ; le

général Sauret, avec quatre mille, était à la gauche et occupait Salo, petite ville située sur la rive occidentale du lac de Garde. La réserve, fort/: de six mille hommes, se trouvait entre la droite et le centre. Enfin, Augereau, avec ses huit mille hommes, formait la droite à Legnago.

Par cette position, savamment calculée, le général en chef, qui se voyait entouré d'ennemis déclarés ou secrets, avait la faculté de réunir la totalité de son armée, au moyen de mouvements concentriques intérieurs sur l'une ou l'autre rive du Mincio, selon que l'ennemi attaquerait par Salo ou par la vallée de l'Adige ; car tout le monde voyait bien que sous peu l'armée autrichienne essayerait de secourir Mantoue.

Description du lac de Garda et de ses environs. — Gaîté des soldats français. — Le génie militaire de Napoléon se développe. — Wurmser remplace Beaulieu dans le commandement de l'armée autrichienne en Italie. — Napoléon lève le siège de Mantoue. — Madame Bonaparte manque d'être prise par les Autrichiens. — Surprise de Lonato. — Bataille de Castiglione.

Nous allons entrer dans le récit d'opérations admirables ; mais pour qu'il puisse être sensible à ce qu'elles ont de sublime, je supplierai le lecteur de regarder une fois une carte passable du lac de Garde. Les bords de ce lac, avec leurs contnastes de belles forêts et d'eau tranquille, forment peutêtre les plus beaux paysages du monde, et les jeunes soldats de l'armée d'Italie étaient bien loin d'être insensibles à leurs beautés. Vers le nord, du côté de Riva, le lac se resserre et se perd au milieu de hautes montagnes, dont les sommets restent couverts de neige toute l'année; tandis que, vis-à-vis la jolie petite ville de Salo, il forme une inappe d'eau admirable, de trois lieues de large au moins, et le voyageur peut embrasser d'un coup d'œil une

iO

170 VIB DE NAPOLÉON.

étendue de plus de dix lieues, de Desenzano au

midi, où passe la route de Brescia à Vérone.

Les bords du lac et les collines tout autour sont couverts d'oliviers magnifiques qui, en ce pays, sont de grands arbres, et de châtaigniers sur toutes les rives exposées au midi et abritées du vent du nord par quelque colline qui vient se terminer au lac en précipice. On distingue le feuillage sombre de beaux orangers croissant ici en pleine terre ; leur couleur forme un admirable contraste avec celle des montagnes du lac qui est aérienne et légère.

Vis-à-vis Salo et au levant du lac, s'élève une énorme montagne de forme arrondie et dépouillée d'arbres, ce qui, je pense^ lui a valu le nom de Monte-Baldo. C'est derrière ce mont, à quelque distance et à l'orient du lac, que coule dans une gorge profonde l'Adige^ cette rivière devenue célèbre par les batailles que nous allons raconter.

Ce fut sur un plateau^ ou plaine élevée, situé entre l'Adige, le Monte-Baldo et la ville de Garda, qui donne son nom au lac , qu'eut lieu , au mois de janvier suivant, l'immortelle bataille de Rivoli.

Au midi du lac, les collines boisées et fertiles qui séparent le gros bourg de Desenzano de la petite ville de Lonato sont peut-être les plus agréables et les plus singulières de toute la Lombardie, pays si célèbre pour ses belles collines couronnées de bois»

Le mot ameno semble avoir été créé pour ces paysages ravissants.

Du haut de ces collines de Desenzano, que la route parcourt en s'élevant, à mesure qu'elle s'avance vers Brescia, on domine assez le lac pour jouir de l'aspect de ses bords. Le voyageur dislingue à ses pieds la presqu'île de Sermio, célébrée par !es vers de Catulle et remarquable, même encore aujourd'hui, par ses grands arbres. On aperçoit plus loin et un peu sur la droite du côté de Vérone, la triste forteresse de Peschiera;, noire et basse, bâtie comme une écluse de moulin aux lieux où le Mincio sort du lac. En 1796 elle appartenait aux Vénitiens qui, lorsque la ligue de Cambrai leurfitpeur, avaient jadis dépensé vingt millions de francs pour la construire.

Lonato s'annonce au loin sur la route de Brescia par le dôme blanc de son église. Plus vers le midi, on aperçoit Castiglione, triste petite ville située sur un pli de terrain, au milieu d'une plaine de graviers stérile et rocailleuse ; c'est le seul endroit de tous ces environs qui ne soit pas charmant.

Derrière Castiglione et Lonato, et par conséquent au couchant du lac, coule la petite rivière de la Chiese(Kiéze), que la moindre pluie d'orage, en été, change en un torrent magnifique. Elle descend des Alpes parallèlement au lac et souvent les Autrichiens attaquèrent la gauche de l'armée française, ci sui-

vant ses bords. Après avoir été repoussés, ils cherchaient d'ordinaire un refuge au milieu des montagnes de Gavardo, couvertes de châtaigniers.

Quoi que pussent dire leurs officiers, les soldats abandonnaient les maisons de paysan où ils étaient logés, pour s'établir au frais, sous les arbres de Gavardo et des environs. Souvent, toute une i ompagnie bivouaquait sous un immense châtaignier et le lendemain quelques-uns avaient la fièvre. Ce n'est pas que le pays soit malsain, comme la plaine de Mantoue ; mais la transition de l'extrême chaleur des jours avec la fraîcheur des nuits, augmentée encore par le vent des Alpes, est trop forte pour des santés françaises.

Ce fut pendant le mois où les rives du lac sont le plus agréables, durant les chaleurs brûlantes d'août, que les noms de deux petites villes situées dans le voisinage, Lonato et Gastiglione, furent immortalisés par les batailles de ce nom. A cette époque de l'année, les vallons et les plaines étaient couverts au loin par les plantations de maïs, plante qui en ce pays s'élève à huit ou dix pieds de hauteur et dont les tiges sont tellement touffues que les surprises en devenaient faciles. D'ailleurs, les plaines et les coteaux sont couverts d'ormes de vingt ou trente pieds de haut et chargés de vignes, qui passent d'un arbre à l'autre, ce qui donne à la campagne l'aspect d'une foret continue ; souvent, en été, le regard ne

peut guère pénétrer à plus de cent pas de la grande route.

Les soldats, riches de tant de mois de solde payés à la fois, jeunes, joyeux, se voyaient admirablement accueillis par les jolies paysannes des environs du lac.

On peut dire qu'à cette époque il se commettait bien des étourderies, mais pas une noirceur dans l'armée. Les vols vilains étaient le lot des employés de toute espèce qui arrivaient en foule de Paris et se disaient parents de Barras. Il ne pouvait convenir au général Bonaparte, protégé par Barras, de les châtier avec trop de sévérité. Il y avait déjà un assez grand nombre de points sur lesquels le général en chef n'était pas d'accord avec le Directoire. Devait-il se charger encore d'empêcher de faire fortune les petits cousins des Directeurs ?

Ces messieurs se chargeaient des folies brillantes, en faveur des prime donne; car la plupart de ces petites villes, occupées par l'armée, avaient des troupes d'opéra biiffa. Gros qui, dans ce temps-là, peignait la miniature et qui était fort aimé à l'armée, dont il était peut-être la tête la plus folle, faisait les portraits de toutes les belles.

On peut dire que depuis l'entrée à Milan, le 15 mai, jusqu'aux approches de la bataille d'Arcole, en novembre, jamais armée ne fut si gaie. Il faut avouer aussi qu'il y avait peu de subordination ;

l'égalité républicaine ôtait beaucoup du respect pour les grades, et les officiers n'étaient strictement obéis qu'au feu ; mais ils ne s'en souciaient guère et, comme leurs soldats, ne chercb'^ient qu'à s'amuser. Le général en chef était peut-être le seul homme de l'armée qui parût insensible aux plaisirs, et, pourtant, la passion malheureuse qu'avait prise pour lui l'actrice ' la plus célèbre et la plus séduisante de l'époque n'était un secret pour personne.

Jusqu'à Lonato, les batailles de Napoléon montrent un excellent général du second ordre. Le passage du Pô à Plaisance fut enlevé avec rapidité, le passage du pont de Lodi montra une brillante audace, mais jamais l'armée française ne fut en péril. Si elle fut un moment voisine d'une position dangereuse dans les plaines du Piémont, la cour de Turin se hâta de l'en tirer, en se séparant de Beaulieu, et sollicitant l'armistice de Cherasco.

Les affaires que nous allons raconter sont d'une îout autre nature. Si, à Lonato et à Castiglione, Napoléon n'eût pas été vainqueur, l'armée était létruite. Ni ses jeunes soldats n'étaient faits pour se tirer d'une guerre malheureuse, toute de retraites et de chicanes, ni lui n'avait le talent de les diriger.

1. Madame Grassini^ dont tous les spectateurs raflolaient dans i'opéra des Vierges du soleil R. C.

VIE DE NAPOLÉON. il'6

C'est la seule grande partie du génie militaire qui lui ait manqué. Sa campagne de France en 1814 est tout agressive ; il a désespéré après Waterloo ; après la retraite de Russie, en 1813, il ne fallait quitter la ligne de l'Oder que forcé.

L'on peut dire qu'à sa place, le 29 juillet 1796, aucun autre des généraux en chef de la République n'eût eu le courage de tenir. Le flanc gauche de son armée était tourné, en même temps que des forces supérieures l'attaquaient de front.

Nous allons voir successivement les batailles de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli, placer Napoléon au premier rang des plus grands capitaines. Castiglione et Rivoli ont l'audace du plan ; Arcole réunit à ce mérite l'habileté et l'incroyable opiniâtreté dans l'exécution des détails.

L'étrange fermeté de caractère dont Napoléon fit preuve à deux reprises différentes, en ne se mettant pas en retraite avant Lonato et avant Arcole, est peut-être le plus beau trait de génie que présente l'histoire moderne. Et remarquez que ce ne fut point le coup de désespoir d'une tête étroite ; mais la résolution d'un sage, auquel l'imminence d'un danger extrême n'ôte pas la vue nette et précise de ce qu'il est encore possible de tenter. Ce sont là des choses que la flatterie elle-même ne peut gâter ; car il n'y a rien au monde de plus grand. Ce sont aussi de ce? choses et, à vrai dire, c'est la seule au

monde, qui excuse le despotisme, soit à l'égard de celui qui le tenta, soit à l'égard de ceux qui le souffrirent.

Ce qui manque à Annibal, à César, à Alexandre, c'est que nous ne connaissons pas leur histoire avec assez de détails, pour savoir si jamais ils se sont trouvés réduits à un état aussi misérable que Napoléon, avant Arcole.

Dans ses batailles de Montenotte, de Millesimo et du pont de Lodi, Napoléon dirigeait lui-même ses divisions ; maintenant que le danger est centuplé et qu'une négligence, une distraction, un moment de faiblesse, peuvent entraîner l'anéantissement de l'armée^ il va être forcé de faire agir de grands corps de troupes, quelquefois fort loin de ses yeux. Il faudrait du moins qu'il eût des généraux sur lesquels il put compter ', et par un malheur qui augmente sa gloire, un seul peut-être, Masséna, était digne d'exécuter les plans d'un tel chef. Lannes, Murât, Bessières, Lasalle, étaient dans son armée, mais cachés dans des grades inférieurs.

Pour achever la sublime beauté de l'opération de Lonato et de Castiglione, elle fut précédée par des événements que tout le monde prit pour d'éclatants revers et qu'eue parvint à réparer.

1. Par exemple. Kléber, Saint-Cyr, ou Desaix, commandant dans le Tyrol, à la place de Vaubois, pendant Arcole.;

Brescia fut surprise, et à Milan les plus chauds partisans des Français crurent l'armée entièrement perdue.

M. de Thugut, justement alarmé des progrès de Napoléon et des périls de Mantoue, résolut d'opposer aux Français une nouvelle armée et un nouveau général. En conséquence, le maréchal Wurmser partit de Manheim avec vingt mille hommes d'élite et remplaça Beaulieu.

Wurmser, né en Alsace d'une famille noble, servait depuis cinquante ans en Autriche ; il s'était distingué dans la guerre de sept ans et dans celle de Turquie. Il eut ainsi la gloire de se battre contre Frédéric le Grand et contre Napoléon. En 1793, il avait forcé les lignes de Wissembourg. En 1795, il battit Pichegru à Heidelberg et envahit le Palatinat; c'était un vieux hussard encore plein d'énergie.

Dans les derniers jours de juillet 1796, la force de l'armée autrichienne réunie à Trente était de soixante mille combattants, et Napoléon n'avait à lui opposer que trente-cinq mille hommes. Toutes les aristocraties de l'Europe avaient l'œil sur l'Italie et crurent fermement que l'armée française allait être anéantie.

Wurmser ne perdit point de temps ; à la tête de trente-cinq mille hommes, il déboucha du Tyrol par la vallée de l'Adige qui, ainsi que nous l'avons vu, est parallèle à la rive orientale du lac de Garde

et séparée de ce lac par le Monte-Ealdo. Quas-

danowich suivit la rive occidentale du lac, et avec

vingt cinq mille hommes se porta sur Salo et

Brescia.

Dans la soirée du 29 juillet, à Vérone, et dans le courant de la nuit suivante^ Napoléon apprit que ce même jour, à trois heures du matin, Masséna attaqué par des forces énormément supérieures, avait été chassé du poste important de la Corona sur l'Adige , et que quinze mille Autrichiens avaient surpris à Salo la division du général Sauret, lequel dans une circonstance si importante, manquant de sang-froid, s'était replié sur Desenzano, au lieu de couvrir Brescia.

Tous les généraux alors connus se seraient estimés perdus dans la position de Napoléon ; pour lui, il vit que l'ennemi, en se divisant, lui laissait la possibilité de se jeter entre les deux parties de son armée et de les attaquer séparément.

Mais il fallut prendre sur-le-champ un parti décisif; c'est là la qualité sans laquelle on n'est point général.

On voit, en passant, pourquoi il est si facile d'écrire sur la guerre des choses raisonnables et d'inf diquer de bons partis à prendre, après y avoir ré-

'ttV fléchi mûrement.

Il fallait éviter à tout prix que Wurmser ne vînt se réunir à Quasdanowich sur le Mincio, car alors il était irrésistible. Napoléon eut le courage de lever

le siège de Mantoue et d'abandonner dans les tranchées cent quarante pièces de gros canon. C'était tout ce que l'armée en possédait.

Il osa faire le raisonnement suivant et y croire : Si je suis battu, à quoi me servira cet équipage de siège ? Il faudra l'abandonner sur-le-champ. Si je parviens à battre V ennemi, je retrouverai mon canon dans Mantoue. Il restait une troisième possibilité : battre l'ennemi et se trouver hors d'état de continuer le siège de Mantoue ; mais ce malheur était moindre que celui d'être chassé de l'Italie.

Probablement, Napoléon voulut produire un effet moral sur ses généraux, les connaître et s'en faire connaître, car il assembla un conseil de guerre. Kilmaine et les généraux savants opinèrent pour la retraite; le jacobin Augereau, animé d'une belle ardeur, déclara que, pour lui, il ne s'en irait pas sans s'être battu avec sa division.

Bonaparte leur dit que si l'on reculait on perdrait l'Italie et qu'ils ne seraient pas en état de ramener dix mille hommes sur les rochers de Savone; qu'à la vérité, l'armée de la République était trop faible pour faire face à la totalité de l'armée autrichienne; mais qu'elle pouvait battre séparément chacune de ses deux grandes divisions. Et par bonheur, pendant trente ou quarante heures, ces divisions ennemies seraient encore séparées par la largeur du lac de Garde.

Il fallait rétrograder rapidement, envelopper la division ennemie, descendre sur Brescia, la battre complètement. De là, revenir sur le Mincio, attaquer Wurmser et l'obliger à repasser dans le Tyrol. Mais, pour exécuter ce plan, il fallait, dans vingt-quatre heures, lever le siège de Mantoue ; il n'y avait pas moyen de retarder de six heures. Il fallait, de plus, repasser sans nul délai sur la rive droite du Mincio, faute de quoi on était enveloppé par les deux corps d'armée ennemis.

Sur ces entrefaites, madame Bonaparte, qui avait suivi son mari à Vérone, voulut retourner à Milan, par la route de Desenzano et Brescia; mais l'ennemi venait de l'intercepter. Elle se trouva ainsi tout près des grand'gardes des Autrichiens et au milieu de leurs patrouilles. Elle crut son mari perdu, pleura beaucoup et, enfin, dans sa terreur, elle regagna Milan, mais en allant passer par Lucques. L'accueil rempli de respect qu'elle reçut partout la consola un peu.

Le 30 juillet au soir, les divisions Masséna et Augereau ainsi que la réserve marchèrent sur Brescia; mais la division autrichienne qui s'était emparée de cette ville, s'était mise en marche aussitôt pour attaquer Napoléon et était déjà arrivée à Lonato.

Le 31, le général Dallemagne reprit Lonato, à la suite d'un combat longtemps indécis et oii la 32^ de ligne s'immortslisa; elle était commandée oar le

brave colonel Dupuy (tué depuis, étant général, au Caire) : c'est le premier combat de Lonato.

L'armée française s'établit sur la Ghiesa; (juasdanowich se retira par les montagnes sur Gavardo. Le i" août, à dix heures du matin, la division Augereau, conduite par Napoléon, entra dans Brescia.

Les affaires des Autrichiens n'étaient point encore en trop mauvais état; mais pour déjouer le plan si hardi de Napoléon, il eût fallu que Wurmser se fût hâté de passer le Mincio, sous Peschiera, le 31 juillet. Il eût pu facilement arriver à Lonato; la jonction avec Quasdanowich se fût opérée et l'armée française n'eût eu d'autre parti à prendre que de regagner, en toute hâte, le Tésin ou Plaisance ; Wurmser eût pu ensuite triompher à son aise dans Mantoue.

Au lieu de songer à rejoindre son lieutenant, avec toute la promptitude possible, Wurmser alla faire son entrée à Mantoue au son des cloches, et ne passa le Mincio à Goïto, que le 2 août au soir, se dirigeant sur Gastiglione. Quasdanowich, favorisé dans son mouvement rétrograde par les montagnes et les bois de Gavardo, était bien en retraite, mais il n'avait pas été entamé sérieusement.

Le 2 août, Augereau retourna à Monte-Chiaro, âîasséna prit position à Lonato et à Ponte-San- Marco.

Ce même 2 août, sur le soir, le général Valette

(destitué bientôt après), chargé de défendre Castiglione et de retenir l'avant- garde de Wurraser loin de l'armée, abandonna Castiglione avec la moitié de sa troupe et vint à Monte-Chiaro jeter l'alarme dans la division Augereau.

Le 3 août, cette division appuyée de la réserve, se porta sur Castiglione, la division Masséna étant toujours à Lonato.

Pour déterminer Quasdanowich à continuer sa retraite, le général français menaça ses communications avec le Tyrol et envoya l'ordre au général Guyeux de filer surSalo.

Rien de ce qui avait été prévu n'arriva ; Napoléon avait cru attaquer Wurmser et il tomba, au contraire, sur la gauche de Quasdanowich, qui s'était mis en mouvement pour chercher de nouveau à opérer, par Lonato, sa jonction avec son général en chef. Suivant la méthode des Autrichiens, Quasdanowich avait divisé son corps en plusieurs colonnes : l'une d'elles vint donner à Lonato sur l'avant-garde de Masséna qui, s'étant engagée avec trop d'ardeur, éprouva quelques pertes. Mais le général en chef qui arrivait avec le gros de la division, rétablit le combat, enleva Lonato et fit poursuivre vivement cette colonne de Quasdanowich.

Mais par un hasard heureux pour l'ennemi, une petite colonne autrichienne qui était arrivée à Salo avant Guyeux, n'y trouvant personne, avait pris le

parti d'avancer par le chemin qu'avait suivi celle que la division Masséna venait de battre. Elle rencontra ses débris et contribua à la rallier.

Ce soir-là (3 août), Quasdanowich fit reprendre à ses colonnes leurs premières positions à Gavardo. Or, pendant que Napoléon battait Quasdanowich, tout en voulant marcher sur Wurmser, Augereau attaquait et défaisait à Castiglione l' avant-garde du maréchal. Ce jour-là et le surlendemain, Augereau fut grand général, ce qui ne lui arriva plus de sa vie.

Le 4, après cet échec reçu la veille, Wurmser n'avançant point avec résolution, Napoléon profita de la journée qu'on lui laissait pour lancer Guyeux et Saint-Hilaire contre Quasdanowich. Ces généraux eurent l'adresse d'arriver, sans être aperçus, jusque derrière Gavardo qu'occupaient les douze ou quinze mille hommes de Quasdanowich. Menacé à revers, ce général se détermina enfin à reprendre le chemin de Riva, à l'extrémité septentrionale du lac.

Napoléon se trouva ainsi débarrassé de ce corps d'armée encore très-menaçant la veille ; sa force était aussi dangereuse que sa direction ; s'il y eût été fidèle, il pouvait faire une guerre de chicane derrière la gauche de l'armée française et l'empêcher d'avancer jusqu'au Mincio.

Ce fut dans ces circonstances (le 4 août à 5 heures

du soir) et pendant que Quasnadowich prenait la résolution de se retirer sur Riva, qu'eut lieu cette fameuse surprise de Lonato, dont le général français sut se tirer avec tant de présence d'esprit.

Deux mille Autrichiens, menacés d'être fusillés, eurent la bonhomie de mettre bas les armes ; ils avaient quatre pièces de canon.

On voit bien ici la différence du génie des deux peuples : au moment même oh ce corps de deux mille hommes se rendait prisonnier, sans avoir l'idée de tenter la fortune des armes, le camp de Gavardo était attaqué à l'improviste, par Guyeux et Saint-Hilaire. La surprise de Gavardo entraîna la fuite d'un corps de douze à quinze mille Autrichiens ; tandis que la surprise du quartier général de Napoléon lui valut plus de prisonniers qu'il n'avait de soldats avec lui.

Toutes les manœuvres dont nous venons de rendre compte étaient habiles, audacieuses, mais il n'y avait rien encore de définitif. Si Quasdanowich n'eût pas eu l'idée singulière de fuir plus loin qu'on ne le poursuivait, il eût pu correspondre avec son général en chef, par Garda ou même par Dezenzano. Les deux corps autrichiens pouvaient attaquer ensemble et se donner rendez -vous à Lonato.

Mais rien de pareil n'eut lieu ; Wurmser manquait d'activité et Quasdanowich d'audace.

Le combat qui devait décider le succès final de toute l'opération se livra le o août.

Wurmser fit plusieurs détachements et enfin eut l'esprit de n'arriver sur le champ de bataille décisif, qu'avec vingt-cinq mille hommes. Les divisions Masséna et Augereau, réunies à la réserve et que Bonaparte avait placées près de Castiglione, présentaient à elles seules, une force égale à celle de l'ennemi, et le général français attendait encore la division Serrurier, qui devait déboucher sur les derrières de la gauche autrichienne.

« Le 5 août, à la pointe du jour, nous nous trou- » vâmes en présence, dit Napoléon dans son rap- )) port au Directoire *, cependant il était six heures :) du matin et rien ne bougeait encore. Je fis faire » un mouvement rétrograde à toute l'armée, pour » attirer l'ennemi sur nous. »

Le combat commença ; mais les Français se battaient sans chercher à pousser l'ennemi ; tout à coup les troupes de Serrurier paraissent au loin dans la plaine, près de Cavriana ; Bonaparte engage sérieusement sa droite et son centre.

Wurmser se voit tourné par sa gauche ; il craint d'être culbuté dans le lac de Garde ; il juge, enfin, qu'une prompte retraite peut seule le sauver ; il

1, Œuvres de Napoléon, 4. vol. chez Pankouke, 1826, tome I«f, page 104.

repasse le Mincio, en abandonnant vingt pièces de

canon.

Mais il pouvait appeler à lui le corps de Quasdanowich et s'établir solidement sur le Mincio ; rien ne l'empêchait d'appuyer sa gauche à Mantoue, dont la garnison, forte de quinze raille hommes de troupes fraîches, était maintenant libre d'agir.

Le 6 août, tandis que le gros de l'armée française occupait les Autrichiens sur le Mincio par une vive canonnade, Masséna se hâte de passer cette rivière à Peschiera, et ^ient fondre sur l'aile droite de Wurmser, établie en face de cette place. Des retranchements à peine ébauchés furent emportés avec valenr, et les ennemis prirent enfm le parti de rentrer dans la vallée de l'Adige ; le général Victor se distingua dans cette affaire.

Le 7 août, à dix heures du soir. Napoléon rentra dans Vérone et, à cette occasion, le provéditeur vénitien joua le rôle le plus comique : il se prétendait neutre et manquait de bonne foi; il voulait montrer de la force contre une armée victorieuse, et n'avait pas un soldat qui voulût se battre.

Wurmser marcha vite pour la première fois; il remonta la vallée de l'Adige jusqu'à Alla. Le général Bonaparte ne manqua pas de le faire poursuivre et, enfm, au 12 août, l'armée française avait repris tous les postes qu'elle occupait avant le mouvement cfiensif du maréchal autrichian.

Des succès si étonnants avaient été achetés par la perte irréparable de tout le gros canon que l'armée avait réuni avec tant de peine sous les murs de Mantoue. La division Serrurier^ commandée par le général Fiorella, retourna devant cette place ; mais il ne fut plus question du siège, il fallut se contenter d'un simple blocus ; le général Sahuguet en fut chargé.

Loin d'avoir rejeté les Français sous Alexandrie, le maréchal Wurmser était rentré dans le Tyrol, affaibli de dix ou douze mille hommes et de cinquante pièces de canon ; mais, ce qui était bien plus important, il avait perdu Thonneur des armes .

Si ce général eût eu autant d'instruction que de bravoure personnelle, il eût pu trouver des avertissements utiles dans l'histoire militaire. C'est, en effet, sur le théâtre même de sa défaite, que le prince Eugène de Savoie fit, en 1703, son admirable campagne contre M. de Vendôme. Ce général qui passaitpour un des plus vifs parmi ceux de Louis XIV, avait Mantoue pour lui et il laissa déborder sa gauche. Le prince Eugène eut l'incroyable audace de transporter son infanterie de la rive gauche du lac à Gavardo, au moj^en de bateaux naviguant sur un lac qui est agité par les vents comme la mer. Ce mouvement singulier ne dura pas moins de six jours; il n'eût pas fallu la moitié de ce temps à Napoléon pour détruire une armée qui eût osé tenter une telle

entreprise en sa présence. Il faut avouer qu'entre 1705 et 1796, le grand Frédéric a paru et qu'il a introduit la rapidité de marche dans l'art militaire.

Bataille de Roveredo.

Le 19 août 1796, le roi d'Espagne conclut axec la République un traité d'ailliance offensive et défensive. Cet événement eut une influence salutaire sur les gouvernements de Naples et de Turin. Il faut se rappeler ce qui ne cessa pas d'être vrai : le roi de Sardaigne pouvait détruire l'armée française, en cas de revers sur l'Adige. Par suite de l'impéritie du Directoire, l'armée piémontaise ne se battait pas sous les ordres de Bonaparte ; elle était intacte et , une intrigue de cour pouvait la lancer contre lui. *

A peine les Autrichiens furent-ils rentrés dans le Tyrol, que Wurmser ayant été joint par quelques bataillons, se trouva de nouveau supérieur en nombre aux Français. Ce maréchal reçut l'ordre positif de délivrer Mantoue, et il connaissait si peu le ca-

ractère de son adversaire, qu'il s'imagina pouvoir atteindre ce but sans combats.

Davidowich, avec vingt mille hommes, fut chargé de la défense du Tyrol ; Wurmser lui-même^ avec les vingt-six mille restant, passa les montagnes qui forment la vallée de l'Adige vers la source de la Brenta, et suivit le cours de cette rivière, dans le dessein de déboucher par Porto Legnano, sur les derrières de l'armée française .

Le hasard voulut qu'au moment où Wurmser s'enfonçait dans la vallée de la Brenta, le général français qui venait de recevoir un renfort de six mille hommes^ s'avançait de son côLé dans le Tyrol. 11 voulait tâcher de faire sa jonction avec l'armée du Rhin. Quelques mois auparavant, après la paix avec le roi de Sardaigne, Napoléon avait présenté cette idée au Directoire, mais Jourdan s'était fait battre ; Moreau, compromis, se mit en retraite et ne put plus songer à pénétrer dans le Tyrol.

Napoléon ignorait la défaite de Jourdan, aussi bien que les mouvements de Wurmser sur Bassano, lorsque le 2 septembre il s'avança dans la vallée de l'Adige. Il y eut de brillants combats à Mori, à Calliano et une bataille à Roveredo. Les Autrichiens ne s'instruisaient point par leurs défaites et commettaient les mêmes fautes. Leurs généraux étaient vieux , fidèles au système de la vieille guerre, ils éparpillaient leurs troupes en petits détachements

VIE DE NAPOLÉOiN'. 191

devant un homme qui agissait en masse. Une tactique nouvelle eût été d'autant plus nécessaire aux Autrichiens que l'armée française, remplie d'enthousiasme pour la liberté, d'orgueil militaire et de confiance dans son chef, arrivait à des traits presque incroyables de bravoure et d'audace.

De i'art militaires

Pendant ce long repos de l'armée d'Italie, qui dura deux mois, du 15 septembre au io novembre 1796, nous allons nous permettre une réflexion.

Ce livre, je le sens, présente trop souvent, des récits de bataille; mais comment éviter ce défilé, si notre héros a commencé par là, si le plaisir d'acquérir de la gloire en commandant à des soldats et de vaincre avec eux a formé son caractère?

Ces récits de combats sembleront un peu moins dénués d'intérêt, si l'on veut prendre la peine de juger les idées suivantes. Après tout, on parle sans cesse de guerre dans nos sociétés modernes. On ne se battra plus à l'avenir pour la possession d'une province, chose assez peu importante au bonheur de tous; mais pour la possession d'une Charte ou

d'un certain gouvernement. Enfin, dans ce siècle d'universelle hypocrisie, les vertus militaires sont les seules qui ne puissent être remplacées avec avantage par l'hypocrisie.

L'art militaire, si l'on veut être de bonne foi et le dégager des grands mots, est bien simple à définir ; il consiste, pour un général en chef, à faire que ses soldais se trouvent deux contre un sur le champ de bataille.

Ce mot dit tout ; c'est la règle unique ; mais souvent l'on n'a que deux minutes pour l'appliquer. C'est une difficulté qui ne se surmonte nullement en faisant d'avance provision de réflexions sages et de faits bien racontés. Il faut inventer des choses raisonnables en deux minutes et souvent au milieu des cris et des émotions. Le maréchal Ney devenait, dans ces circonstances-là, un volcan d'idées raisonnables et fermes ; ailleurs, il parlait peu et mal, et même semblait troublé par timidité.

Il faut de l'enthousiasme, si l'on veut, pour exposer sa vie; il faut de l'enthousiasme pour un capitaine de grenadiers, pour Gardanne se précipitant dans le Mincio, àBorghetto; mais pour un général en chef, la guerre est un jeu d'échecs.

Au coin de ce château gothique, vous voyez cette tour élevée ; sur le toit d'ardoise si glissant qui la couronne, vous apercevez un couvreur qui semble petit tant il est haut placé ; s'il tombait il serait

moulu. Mais là-haut, il a bien autre ciiose à faire

que de penser au péril qu'il court; son affaire est de

bien riouer son ardoise, de ne pas la faire éclater en

cnfoiu-ant son clou et, en un mot, de l'attacher bien

solidement.

Si, au lieu de songer à bien fixer ses ardoises, il vient à penser au péril qu'il peut courir, il ne fera rien qui vaille.

Ainsi, pour peu qu'un général ait la faiblesse de songer au péril auquel sa vie est exposée, il n*a plus qu'une demi-attention à donner à son jeu d'échecs. Or, il faut une attention profonde ; car il s'agit à la fois d'inventer de grands mouvements et de prévoir les inconvénients les plus petits en apparence, mais qui peuvent tout arrêter.

De là, 1j profond silence qui régnait autour de Napoléon; on dit que dans les plus grandes batailles, excepté le bruit du canon plus ou moins rapproché, on eût entendu voler une guêpe au lieu oii il était ; on se gênait pour tousser.

Il faut, chez le général en chef, une extrême attention à la partie d'échecs, et cependant il ne lui est pas permis d'être naturel ; il faut qu'il soit comédien, et là comme ailleurs, le degré de grossièreté de la comédie est calculé sur le génie de ceux pour qui elle est jouée.

On connaît les admirables singeries du grand Suwarofl. Catinat, le seul général raisonnable des

dernières années de Louis XIV, avait l'air d'un froid philosophe au milieu du feu, ce qui ne convient pas au caractère français. Il faut frapper les soldats de cette nation par quelque chose de physique, de facile à saisir: être un magnifique comédien comme le roi Murât (fort ressemblant dans le tableau de la bataille d'Eylau de Gros), ou un homme singulier, unique en son espèce, environné de généraux accablés de broderies et portant une redingote grise, non d'uniforme ; mais cette redingote grise sera proscrite par la comédie, comme les panaches infinis fiu roi Murât, comme l'air altier du sous-lieutenant de hussards. On adorait à l'armée d'Itahe jusqu'à l'air maladif du général en chef.

L'amour n'est pas difficile sur les circonstances auxquelles il se prend ; lorsqu'il y a émotion, il ne faut plus que du singulier.

C'est en général vers l'âge de vingt- deux ans, que l'homme a le plus la faculté de se décider en deux minutes sur les plus grands intérêts. L'expérience de la vie diminue cette faculté, et il me semble évident que Napoléon était moins grand général à la Moscowa, et quinze jours avant ;la bataille de Dresde, qu'à Arcole ou à Rivoli.

Pour un général de division, [l'art de la guerre consiste à faire, avec sa division, le plus de mal possible à l'ennemi et à en recevoir le moins de dommage qu'il se peut. Le talent d'un général de divi-

sion s'augmente par l'expérience, et si le corps n'a

pas contracté des infirmités trop fâcheuses, c'est

peut-être vers cinquante ans que ce talent est à son

maximum.

On voit combien il est absurde de faire des généraux en chef avec de vieux généraux de division ; c'est pourtant ainsi qu'en agit la Prusse à léna. Kalkreuth, Mollendorf et le duc de Brunswick n'étaient que de vieux généraux de division de Frédéric. Pour comble de misère, plusieurs de ces vieux généraux étaient courtisans ; c'est-à-dire, sentaient chaque jour de la vie, depuis trente ans, combien facilement la plus petite circonstance peut casser le cou à un homme.

Cette règle de faire le plus de mal et d'en recevoir le moins possible descend toujours la même, du général de division jusqu'au moindre sous-lieutenant commandant un corps de vingt-cinq hommes.

Quand un général français attaque dix mille Autrichiens avec un corps de vingt mille hommes, peu importe qu'à quelques lieues du champ de bataille les Autrichiens aient un second corps de quinze ou vingt mille hommes, si ces hommes ne peuvent arriver au secours du corps premier attaqué que lorsqu'il sera détruit.

L'expérience montre que mille hommes qui se croient sûrs de vaincre en battent deux mille ou même quatre mille qui, fort braves individuellement,

VIE DE NAPOLÉOiN. 197

ont des doutes sur l'issue de l'affaire. Un régiment de hussards sabre fort bien six mille fantassins qui fuient ; qu'un général de sang-froid rallie ces fuyards derrière une haie, fasse abattre huit ou dix arbres et tourne les branches vers la cavalerie, celle-ci fuit à son tour.

Mais cette exception ne détruit nullement la règle principale et l'on peut dire unique, qui consiste, pour un général en chef, à se trouver deux contre un sur le champ de bataille.

Le principe du général en chef est absolument le même que celui des voleurs qui, au coin de la rue, se trouvent trois contre un autour du passant, à cent pas d'une patrouille de dix hommes. Qu'importe la patrouille qui arrivera dans trois minutes au malheureux volé !

Toutes les fois que Napoléon a coupé une aile de l'armée ennemie, il n'a fait autre chose que se trouver deux contre un.

A Roveredo, à Bassano et dans tous les combats de la campagne du Tyrol, mille Français battaient toujours trois mille Autrichiens. (Napoléon se conformait donc à la règle, en plaçant mille Français vis-à-vis mille Autrichiens.)

La grande difficulté de la marche de flanc, c'est qu'en supposant toujours les soldats des deux armées aussi lestes et aussi braves les uns que les autres, l'armée qui exécute la marche de flanc peut

voir un de ses corps de huit mille hommes enveloppé par seize mille ennemis.

Le même accident peut arriver dans le passage de l'ordre défensif à l'ordre offensif. Une armée qui, dans l'ordre défensif, occupe la rive gauche de la Seine, de Paris à Honfleur, aura quatre-vingts ou cent postes de cent hommes chacun et cinq ou six corps de deux ou trois mille hommes. Pour passer à l'ordre offensif contre une armée venant de Chartres, par exemple, il faut qu'elle se réunisse en un seul corps ou en deux tout au plus. Si, pour cette opération, chacun des petits corps suit la ligne la plus courte, qui est celle du front de bandière, il est clair que cette armée, si elle attend trop tard pour son mouvement, opère réellement une marche de flanc sous les yeux de Tennemi ; ce qui donne à celui-ci l'occasion d'attaquer deux mille hommes avec quatre mille.

Peu importe qu'à cinq lieues du champ de bataille, les deux mille hommes attaqués aient six mille camarades ; ceux-ci ne pourront arriver que lorsque les deux mille attaqués seront détrints (c'està-dire deux cents tués, six cents blessés, quatre cents prisonniers et six cents découragés, ou démoralisés, en langage militaire.)

Ainsi, le général Mack, dans sa campagne contre Championnet (1799), avait raison; son erreur unique lorsqu'il vint de Naples attaquer les Français dans

Rome, consista à se figurer qu'il avait des soldats. Ce point admis partout, six mille Napolitains attaquèrent trois mille Français ; un général en chef ne pouvait faire plus.

Une chose jette la confusion dans tous les discours de guerre, les langues modernes n'ont que le même mot armée, pour exprimer une armée rassemblée de façon à pouvoir donner bataille dans une heure et une armée disséminée pour vivre et occupant vingt lieues de terrain. Par exemple, on appelle une armée, cent mille hommes rassemblés, savoir : vingt mille à l'arc de l'Étoile, quarante mille dans le bois de Boulogne, vingt mille à Boulogne et vingt mille à Auteuil ; ou bien le même nombre de soldats disséminés dans tous les villages de Boulogne à Rouen.

Il est évident que cette seconde armée ne peut donner bataille qu'autant qu'elle sera réunie ; mais pour que cette armée se rassemble dans un espace de deux lieues, en tout sens, comme le bois de Boulogne et les environs, il faut: 1° vingt-quatre heures de temps ; 2° que le général en chef lui ait fait prendre des vivres d'avance, ou réunisse dans cet étroit espace cent mille rations toutes les vingtquatre heures.

De là, pour le dire en passant, un moyen sûr de faire mouvoir les Autrichiens, c'est d'attaquer la ville où ils ont leurs magasins ; cette ville est toujours pour une armée autrichienne ce que Mantoue fut

pour l'armée du général Bonaparte à la fin de 1796 :

le centre de toutes les pensées.

Tous les trente ans, selon que la mode fait donner plus d'attention à telle ou telle recette pour battre rennemi, les termes de guerre changent et le vulgaire croit avoir fait un progrès dans les idées quand il a changé les mots'.

On peut voiries admirables réflexions de Napoléon sur les campagnes d'Annibal, Turenne, Frédéric II, César, etc. Napoléon était assez sûr de ses pensées pour oser être clair. Ces réflexions font sentir le ridicule de la plupart des phrases sur l'art de la guerre.

Page 1