Ordonnance de M. de Ségur en
avait point de service militaire à Milan ; les Lombards payaient un impôt pour en être exempts. Enfin, la noblesse de Milan était fort éclairée. Elle comptait dans son sein les Beccarria, les Verri, les Melzi, et cent autres moins célèbres , mais aussi instruits. Le peuple milanais est naturellement bon, et l'armée en eut une preuve singulière dans ce premier moment; beaucoup de curés de campagne fraternisèrent avec les soldats. Dès le lendemain^ ils en furent sévèrement réprimandés par leurs chefs.
Ce fut au moment où Napoléon quittait Lodi, pour faire à Milan cette entrée triomphante, qu'il reçut du Directoire un ordre qui fait peu d'honneur au directeur Carnot, chargé du mouvement des troupes: l'armée devait être divisée en deux : Kellermann, avec une moitié dite armée d'Italie, observerait les Autrichiens sur le Mincio ; Bonaparte, avec vingtcinq mille hommes qui formeraient l'armée du Midi, se porterait sur Bome et au besoin sur Naples. Un traître n'eût pu donner un ordre plus favorable aux intérêts de la coalition. Comment le Directoire ne comprit-il pas que les troupes françaises allaient avoir à combattre sur l'Adige toutes les forces de la maison d'Autriche? Qu'était-ce que la possession de Milan, tant qu'on n'avait pas Mantoue? En quinze jours, un général, même beaucoup plus habile que Kellermann, eût été ramené à la Bocchetta. Diviser
l'armée, n'était-ce pas amener la nécessité d'une seconde bataille deFornoue?
Qu'on juge de ce qui dut se passer dans cette âme de feu, à la réception d'un ordre si étrange! Le jeune général répondit par la lettre suivante :
Au quartier général à Lodi, le 25 floréal an l'V (14 mai 1796).
« Au Directoire exécutif,
» Citoyens directeurs,
» Je reçois à l'instant le courrier parti le 18 de » Paris. Vos espérances sont réalisées, puisqu'à » l'heure qu'il est, toute la Lombardie est à la Répu- )) blique. Hier, j'ai fait partir une division pour cer- » nerle château de Milan. Beaulieu est à Mantoue » avec son armée ; il a inondé tout le pays environ- » nant; il y trouvera la mort, car c'est le plus mal- » sain de l'Italie*,
» Beaulieu a encore une armée nombreuse; il a » commencé la campagne avec des forces supé- » rieures; l'Empereur lui envoie dix mille hommes » de renfort, qui sont en marche. Je crois très-impo-
1. Phrase du style révolutionnaire, nécessaire en ce tempslà; le peuple était en colère, et c'est pour cela qu'il était fort.
» litique de diviser en deux l'armée d'Italie ; il » est également contraire aux intérêts de la Ré- » publique d'y mettre deux généraux dilTé- » rents.
» L'expédition sur Livourne, Rome et Naples est )) très-peu de chose : elle doit être faite par des di- » visions en échelons, de sorte que l'on puisse^ par )) une marche rétrograde, se trouver en force contre » les Autrichiens et menacer de les envelopper, au » moindre mouvement qu'ils feraient. Il faudra » pour cela non-seulement un seul général, mais en- » core que rien ne le gêne dans sa marche et dans » ses opérations. J'ai fait la campagne sans consulter » personne, je n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu n me concilier avec la manière de voir d'un autre. » J'ai remporté quelques avantages sur des forces » supérieures et dans un dénûment absolu de tout, » parce que persuadé que votre confiance se repo- » sait sur moi, ma marche a été aussi prompte que » ma pensée.
». Si vous m'imposez des entraves de toute espèce; » s'il faut que je réfère de tous mes pas aux com- » missaires u gouvernement ; s'ils ont droit àe )) changer mes mouvements, de m'ôter ou de m'en- » voyer des troupes, n'attendez plus rien de bon. Si » vous affaiblissez vos moyens en partageant vos for- » ces; si vous rompez en Italie l'unité de la pensé > » militaire, je vqusle dis avec douleur, vous aure;:
» perdu la plus belle occasion d'imposer des lois à
» l'Italie.
» Dans la position des aflaires de la République en » Italie, il est indispensable que vous ayez un géné- » rai qui ait entièrement votre confiance : si ce n'é- » tait pas moi je ne m'en plaindrais pas ; mais je » m'emploierais à redoubler de zèle, pour mériter » votre estime, dans le poste que vous me confieriez. » Chacun a sa manière de faire la guerre ; le général » Kellermann a plus d'expérience et la fera mieux » que moi : mais tous les deux ensemble nous la » ferons fort mal.
» Je ne puis rendre à la patrie des services essen- » tiels qu'investi entièrement et absolument de votre » confiance. Je sens qu'il faut beaucoup de cou- » rage pour vous écrire cette lettre, il serait si facile )) de m'accuser d'ambition et d'orgueil ! Mais je vous )) dois l'expression de tous mes sentiments, à vous » qui m'avez donné, dans tous les temps, des témoi- » gnages d'estime que je ne dois pas oublier. . .
» Le parti que vous prendrez dans cette circons- » tance est plus décisif pour les opérations de la » campagne, que quinze mille hommes de renfort, » que l'Empereur enverrait à Beauiieu.