Œuvres de Napoléon Bonaparte. — Pankouke, tome le
général Clarke, chargé de cette singulière mission. Ce procédé eût été tout à fait dans les anciennes mœurs italiennes; mais Napoléon, qui en sentait les mouvements au fond du cœur, savait les corriger par l'empire de la raison ; il aima mieux gagner le général Clarke qui, plus tard, devint un des instruments de son gouvernement et de celui de Louis XVIII.
Vers la fm de la campagne de 1797, le Directoire fut dans le cas de traiter d'égal à égal avec Napoléon et lui dépêcha, à cet effet, M. Bottot * le favori de Barras.
Les Directeurs n'étaient, il est vrai, que des bourgeois, unis par toutes sortes de petites passions. Bonaparte est un grand homme ; mais il ne faut point oublier qu'il a fini par renverser le Directoire et la République elle-même; et que les Directeurs sont bien loin d'avoir usé, à son égard, de toute la sévérité de leurs devoirs.
Probablement, le lecteur pense que c'est aux choses que Napoléon fit après la première campagne d'Autriche, en 1805, qu'il faut attribuer tous les maux que la France a soufferts des Restaurations.
Mais Napoléon ne prévoyait point la Restaura-
1. Sous l'Empire^ M. Bottot, un peu exilé, vivait en philosophe et avec sa maîtresse, mère de deux jolies filles, dans une charmante habitation, à la porte de Genève. R. C.
I tion : il ne craignit jamais que les Jacobins. Son I éducation, restée extrêmement imparfaite, ne lui permettait point de voir les conséquences historiques des choses. Au lieu de les poser froidement, il avait le sentiment des dangers que lui, personnellement, pourrait courir et alors sa grande âme lui répondait par le mot : Alors comme alors.
On peut dire que dans les mesures qui ont le plus contribué à créer la possibilité du retour des Bourbons, Napoléon a agi purement par instinct militaire, pour se guérir de la peur que lui faisaient les Jacobins.
Plus tard, il agit par vanité puérile, pour se montrer digne du noble corps des Rois, dans lequel il venait d'entrer. Et, enfin, c'est pour ne pas encourir le reproche d'être un roi faible et cruel, qu'il est tombé dans l'acte de clémence excessive, qui a été la cause immédiate de sa chute.
Voici ce que tout le monde voyait en Itahe, au commencement de novembre 1796. Pour résister à soixante mille hommes. Napoléon n'en avait que trente-six mille, fatigués par le gain de neuf batailles et des marches énormes ; encore, chaque jour un grand nombre trouvait la fièvre dans les environs de Mantoue, si malsains à la fin de l'automne,et que pourtant il fallait occuper. Bonaparte écrivait sa position au Directoire ; il lui disait avec chagrin aue la RépubUque allait perdre l'Italie.
Bataille d'Arcole.
Pendani eesfleux nois, du 15 septembre au 15 novemore 17jo, les principales forces de l'armée française restèrent en observation sur la Brenta et l'Adige. La partie de cette armée qui bloquait Mantoue fut attaquée de fièvres épidémiques qui encombrèrent les hôpitaux et diminuèrent considérablement le nombre des combattants ; il y eut jusqu'à quinze mille malades ; la santé du général en chef donnait, elle-même, de grandes inquiétudes. Cette armée, sous tout autre commandant, «ût bientôt été sous Alexandrie, peut-être au Var.
Les renforts n'arrivaient qu'avec une extrême lenteur. Le baron de Thugut, au contraire, déployait une activité admirable ; il voulait absolument essayer encore de délivrer Mantoue. Le maréchal Alvinzi fut appelé au commandement en
2i6 VIE DE NAPOLÉON.
chef de l'armée autrichienne en Italie ; il eut pour
lieutenants Quasdanowich et Davidowich.
Le lecteur se souvient peut-être qu'après la défaite de Bassano, Quasdanowich ne pouvant passer la Brenta à la suite de son général en chef Wurmser, s'était replié sur Gorice : son corps fut porté à environ vingt-cinq mille hommes. Celui du général Davidowich s'éleva de nouveau à près de vingt mille.
Il faut admirer la fermeté et la constance du conseil aulique ou du ministre Thugut (je ne sais lequel des deux). Que n'eût pas fait Napoléon s'il eût été secondé par un tel gouvernement I mais sa gloire eût été moins grande, et le peuple français n'aurait pas à s'enorgueillir éternellement d'avoir produit l'homme qui osa ne pas se mettre en retraite la veille d'Arcole.
Le général en chef Alvinzi se rendit auprès du corps de Quasdanowich et reprit l'offensive en se dirigeant, par Bassano, sur "Vérone, où il espérait effectuer sa jonction avec Davidowich qui reçut l'ordre de descendre l'Adige.
Si Napoléon s'avançait à la rencontre d'Alvinzi et s'éloignait de Vérone, il donnait à Davidowich la possibilité de culbuter Vaubois, de se réunir à Wurmser sous Mantoue et d'établir ainsi, sur ses derrières, une armée supérieure en nombre à tout ce qu'il aurait pu réunir.
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Si, au contraire, il se déterminait à porter le gros de ses forces sur Hoveredo, il ouvrait au général Alvinzi le chemin de Mantoue; ce qui, en sens inverse, aurait amené le même résultat.
Si l'armée française se concentrait to'it entière sous Vérone, Alvinzi et Davidowich pouvaient se réunir par la vallée de la Brenta. Cependant, pour que les Français ne fussent pas anéantis, il fallait empêcher la jonction de ces deux généraux, non moins que la réunion de l'un d'eux avec Wurmser.
Le problème paraissait insoluble.
Vaubois était trop inférieur en nombre pour pouvoir défendre la ville de Trente ; Napoléon lui fit prendre l'offensive pour essayer d'intimider Davidowich. Le 2 novembre, Vaubois obtint quelques avantages à Saint-Michel, dans la vallée de l'Adige ; mais il fut obligé de battre en retraite le lendemain et se porta à Calliano. Le 4, Davidowich entra dans Trente ; le même jour l'armée d'Alvinzi arriva à Bassano. A l'approche de l'ennemi, Masséna se retira par Vicence et s'établit à Montebello.
La communication entre les deux parties de l'armée autrichienne semblait assurée ; mais, par bonheur, les généraux ennemis continuèrent à agir séparément. Davidowich marcha sur Calliano et Alvinzi sur Vérone.
Napoléon essaya de battre Alvinzi, S'il y parvenait
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il comptait remonter la Brenta, pour venir assaillir
en queue Davidowich.
Il s'avança vers la Brenta avec Augereau et Masséna ; l'ennemi était déjà en deçà de cette rivière.
Le 6 novembre^ Masséna attaqua à Garmignano la gauche d'Alvinzi commandée par Provera ; Augereau attaqua la droite à Lenove ; mais ils n'obtinrent qu'un demi-succès. Provera repassa la Brenta et l'aile droite autrichienne se rapprocha de Bas- §ano. Napoléon apprit que Vaubois était vivement pressé dans la vallée de l'Adige ; alors il sentit l'absence des renforts promis par le Directoire. Si dix mille hommes, pris parmi ceux qui se reposaient! derrière Strasbourg, eussent été avec Vaubois, rien n'était compromis.
Dans l'état actuel des choses, il fallut renoncer à tous les grands projets. Dès le 7 novembre, au grand étonnement des gens du pays. Napoléon battit en retraite et reprit le chemin de Vérone. Alvinzi le suivit et arriva le 11 à Villa-Nova. Vaubois se retirait, tout en soutenant de rudes combats et, enfin le 8 au matin, il était à la Corona.
Napoléon courut en toute hâte à cette division ; Il fit des reproches aux 39^ et 85^ demi-brigades, qui avaient faibli à Calliano.
Cependant l'armée commençait à être resserrée de trop près ; il fallait attaquer sous peine d'être cerné.
VIE DE NAPOLÉON. 2i9
Alvinzi était établi sur les hauteurs de Caldiero, à trois lieues de Vérone. Ce sont les derniers contreforts des Alpes ; elles descendent graduellement jusqu'à l'Adige, et la chaussée de Vérone à Vicence est établie à leur base. Ces hauteurs d'une pente fort raide, et couvertes de vignes, flanquées d'un côté par l'Adige et de l'autre par les hautes montagnes auxquelles elles se rattachent, forment une des positions militaires les plus remarquables ; Ahinzi les avait occupées avec beaucoup de talent. Le 12, Napoléon l'attaqua avec les divisions Masséna et Augereau ; pour la première fois de sa vie il fut repoussé.
Rentré dans Vérone, il se vit dans une position désespérée ; il était trop faible partout, et son armée, se croyant abandonnée par la mère patrie, se décourageait. Tout autre général, à sa place, n'eût songé qu'à repasser le Mincio, et l'Italie eût été perdue. Les Français ne parvenaient à battre l'ennemi, en n'étant souvent qu'un contre trois, que parce qu'ils se croyaient invincibles.
Le génie de Napoléon lui fit trouver un parti singulier, qui l'exposait à un grand danger ; mais enfin, c'était le seul qui laissât encore quelque chance de succès. Il résolut de couper Alvinzi.
Alvinzi, en se présentant devant Vérone^ par la route de Caldiero, avait à sa droite des montagnes impraticables ; à sa gauche l'Adige ; en face, une
place dont l'enceinte était à l'abri d'un coup demain. Le terrain qu'il occupait, fermé ainsi de trois côtés, ne lui offrait d'autre issue, du côté de Vicence, que le défilé de Villa-Nova.
En passant l'Adige à Ronco, Napoléon menaçait cette issue ; il forçait l'ennemi à combattre face en arrière, pour s'ouvrir un passage ; enfin, l'armée française serait placée dans un terrain marécageux, oîi l'on ne pouvait combattre que sur trois digues ; une qui, à partir de Ronco, remonte l'Adige, le long de la rive gauche ; la seconde qui le descend, et la troisième qui, de Ronco, conduit au village d'Arcole.
Sur ces digues. Napoléon pouvait, à volonté, se mettre sur la défensive; la question du nombre des combattants était écartée, et il tirait parti de la supériorité individuelle du soldat français sur le lourd Allemand.
Cette bataille eut trois journées : les 15, 16, 17 novembre, et la victoire ne fut obtenue qu'à la fin de la troisième. Napoléon ne songeait pas uniquement à l'armée d'Alvinzi, qu'il avait devant lui ; chaque soir il devait repasser sur la rive gauche de l'Adige et penser à se précautionner contre Davidowich qui pouvait fondre sur Mantoue. Non-seulement il s'agissait de toute l'Italie pour les Français ; mais la difficulté vaincue est telle, mais l'intérêt dramatique est si grand, quand on vient à pen-
ser qu'il s'agissait de la civilisation de l'Itaiie, avilie depuis 1530 sous le sceptre de plomb de la maison d'Autriche, que l'on me permettra, j'espère, de descendre aux détails les plus minutieux.
Napoléon avait retiré du blocus de Mantoue le général Kilmaine avec deux mille hommes ; il confia à ce détachement la défense de Vérone ; il fallait là un homme sûr ; la moindre faute eût permis à Alvinzi de donner la main à Dayidowich.
D'un autre côté, pour peu que Davidowich eût d'audace, il pouvait avec ses dix-neuf mille hommes pousser Vaubois et se précipiter sur Mantoue, ou attaquer et prendre Vérone. Ainsi, le résultat de tout ce qui allait se tenter dépendait d'une attaque de Davidowich.
Le 14 novembre au soir. Napoléon partit de Vérone avec les divisions Masséna et Augereau et la réserve de cavalerie, ce qui formait un tout d'environ vingt mille homro.es. Il descendit l'Adige et arriva au village de Ronco, oh il fit jeter un pont sur le fleuve. Après le pont, on rencontra des marécages impraticables et au delà la petite rivière de l'Alpon, qui vient des Alpes, court du nord au midi et passe par Villa-Nova, le point unique par lequel Alvinzi pouvait se retirer, en cas de revers. Masséna se porta par la digue de gauche qui remonte l'Adige, jusqu'à Porcil ; Augereau prit celle du centre, qui aboutit au pont d'Arcole, sur l'Alpon. C'est ce pont
qu'il s'agissait de passer et l'on n'y parvint point.
Une brigade de Croates, détachée en flanqueurs, sur l'extiême gauche d'Alvinzi,le défendit fort bien. Augereau fut repoussé. La surprise sur laquelle on comptait, ne put pas avoir lieu ; Alvinzi, inquiet pour ses derrières, envoya Provera, avec six bataillons, à la rencontre de Masséna à Porcil et, quant à lui, il abandonna les hauteurs de Galdiero, et avec le gros de son armée, il rétrograda sur San-Bonifacio.
Si le général français ne pouvait pas atteindre Villa-Nova, par la rive gauche de l'Alpon, il pouvait porter son armée à Porcil et agir directement sur la ligne de retraite d' Alvinzi; mais il fallait qu'il s'emparât du village d'Arcole, pour assurer sa droite et ne pas être enfermé dans ces marais.
Il fit de nouveaux efforts pour emporter le pont d'Arcole, la plupart des généraux français avaient été blessés, en voulant animer leurs soldats. Napoléon se jeta lui-même à la tête des grenadiers; ceux-ci criblés par la mitraille reculent ; Napoléon tombe dans le marais ; il est un instant au pouvoir de l'ennemi qui ne s'aperçoit point de la prise qu'il peut faire ; les grenadiers reviennent chercher leur général et l'emportent; il est décidément impossible, pour eux, de prendre le pont d'Arcole.
Cependant, vers le soir, les Autrichiens abandonnèrent ce village, à rapproche d'une brigade française qui, après avoir passé l'Adige au bac d'Alba-
YÎE DE NAPOLÉON. 223
redo, s'avançait en remontant la rive gauche de l'Alpon. Mais il était déjà trop tard ; on ne pouvait plus tomber avec avantage sur les derrières d'Alvinzi surpris. Napoléon ne voulut pas se hasarder à passer la nuit avec des troupes entassées dans des marais, en présence de l'armée ennemie, déployée entre San-Bonifacio et San-Stefano; d'ailleurs, Vaubois pouvait être attaqué et alors il fallait faire une marche forcée de nuit et arriver promptement sur le Mincio, pour empêcher la jonction de Davidowich avec Wurmser.
Toute l'armée française repassa donc sur la rive droite de l'Adige, le 15 novembre au soir. Napoléon ne laissa sur la rive gauche que les troupes nécessaires pour la garde du pont. Telle fut la première journée d'Arcole. Comme on voit, elle n'était pas favorable aux Français.
Certain que Vaubois n'avait pas été attaqué le 15 par Davidowich, le 16 au matin. Napoléon fit repasser son armée sur la rive gauche de l'Adige; les Autrichiens avaient occupé Porcil, Arcoleet Albaredo; ils s'avancèrent vers le pont des Français, qui les repoussèrent.
Masséna entra à Porcil ; puis rabattant une de ses brigades sur le centre, coupa sur la digue une colonne de quinze cents hommes qui furent faits prisonniers. Augereau marcha de nouveau sur Arcole ; mais les scènes de la veille se reproduisirent; les Fran-
çais essuyèrent des pertes et ne purent emporter ie pont. La nuit survint et, par les mêmes motifs que le jour précédent, Napoléon fît repasser l'Adige à son armée. On était bien loin, comme on voit, d'avoir gagné la bataille.
Davidowich avait attaqué la Coronalel6, et s'était emparé de Rivoli ; Vaubois s'était retiré en assez bon ordre sur Castel-Novo. Le 17, à la pointe du jour, les Français reprirent le cbemin du pont.
Au moment oh le passage allait s'effectuer, un des bateaux du pont s'enfonça. Cet accident pouvait tout perdre ; par bonheur, il fut promptement réparé ; l'armée passa l'Adige et repoussa de nouveau les Autrichiens jusqu'à Porcil et Arcole; mais ce fatal pont d'Arcole sur l'Alpon, ne fut attaqué ce troisième jour que par une seule demi-brigade; il fallait encourager l'ennemi à venir sur les digues vers les Français. Masséna, lui-même, conduisit une autre demi-brigade sur Porcil. Le reste delà division fut gardé en réserve près du pont.
La division Augereau alla jeter un pont sur l'Alpon, près de l'embouchure de ce ruisseau dans l'Adige; elle devait agir ensuite contre la gauche des Autrichiens et prendre ainsi Arcole à revers.
Les Autrichiens s'étaient renforcés à Arcole; le général Robert, qui conduisait la demi -brigade française, fut tué ôt sa troupe vigoureusement ramenée jusque pi es du pont de l'Adige; mais
l'ennemi la suivit avec imprudence ; c'était ce que désirait surtout le général français. Cette colonne profonde, fière d'un premier succès, vint donner sur le gros de la division Masséna ; une demi-brigade, embusquée dans les roseaux, fondit à propos sur son flanc et lui tua ou prit trois mille hommes ; le reste s'enfuit en désordre vers le pont d'Arcole ; le moment décisif était venu.
La division Augereau, après avoir passé l'Alpon, se trouvait enfin en présence de l'aile gauche des Autrichiens, laquelle appuyait sa gauche à un marais. Napoléon avait ordonné à l'officier commandant la garnison de Legnago de tourner cet obstacle et d'attaquer les derrières de l'aile autrichienne. Le canon de ces troupes ne se faisant point encore entendre, Napoléon ordonna à un officier intelligent de se glisser à travers les roseaux et de gagner la pointe de l'aile autrichienne a\ec une vingtaine de cavaliers et quelques trompettes.
Cette petite troupe se montra tout à coup et
chargea; l'infanterie autrichienne perdit enfin
l'aplomb qu'elle avait conservé jusque-là. Augereau
en profita pour l'attaquer à fond. A ce moment, les
huit cents hommes de Legnago arrivèrent enfin sur
les derrières de cette aile gauche autrichienne, qui
précipita sa retraite vers San-Bonifacio. Ce point
obtenu, la division Masséna passa le fatal pont,
désormais abandonné et déboucha par Arcole et
San-Gregorio. Alvinzi n'osa pas courir les risques d'une seconde bataille, avec une armée qui, déjà, ne comptait guère plus de quinze mille hommes sous les armes; enfin, le 18 il se retira sur Montebello, et, par là, s'avoua vaincu. Les Français avaient perdu presque autant de monde que lui ; mais ils avaient réussi à le chasser de Caldiero et ils avaient le loisir de se retourner contre Davidowich.
Ce général qui, pendant huit jours, avait perdu son temps devant les retranchements de la Corona, avait enfin attaqué Vaubois le 16; le 17, le général français se replia derrière le Mincio, qu'il passa à Peschiera; le 18, Davidowich s'avança jusqu'à Castel- Novo.
Napoléon avait si peu de monde, qu'il n'avait pu faire suivre Alvinzi que par sa réserve de cavalerie; le reste de l'armée se rabattit de Villa-Nova sur Vérone, oi!i nos soldats rentrèrent triomphants par la porte de Venise, trois jours après en être sortis mystérieusement par celle de Milan.
Augereau se porta de Vérone par les montagnes sur Dolce, afin de couper la retraite à Davidowich, menacé de front par Vaubois et Masséna, Le général autrichien qui, pendant trois jours, avait tenu dans ses mains le sort de l'armée française, n'échappa à une ruine complète qu'en se hâtant de gagner Roveredo; son arrière-garde fut fortement entamée.
Alvinzi voyant qu'il n'était suivi que par de la cavalerie, retourna à Villa-No^a; mais Napoléon en avait déjà fini avec Davidowich, et se ^nréparait à déboucher de nouveau par Vérone sur la rive gauche de l'Adige. Alvinzi isolé, n'osa tenir la campagne et se replia derrière la Brenta. S'il eût eu de l'opiniâtreté, il eût de nouveau livré bataille et fort embarrassé Napoléon.
Par une prudence excessive, ou plutôt par une absence de courage moral, tandis que les grands coups se frappaient sur TAdige et que la supériorité tenait à si peu, Wurmser, si brave de sa personne, était demeuré tranquille dans Mantoue. Alvinzi, en commençant ses opérations, avait calculé qu'il ne pourrait arriver devant cette place que le 23 et avait engagé Wurmser à ne faire de sortie que ce jour-là; mais ce jour-là Kilmaine était déjà revenu à son poste, et le corps de blocus eut ainsi la facilité de repousser les assiégés.
Tandis que ces événements se passaient en Italie, Beurnonville resta oisif pendant deux mois (novembre et décembre), avec quatre-vingt mille hommes, n'ayant devant lui que vingt-cinq mille Autrichiens. Quel général et quel gouvernement 1
Portraits des généraux : Berthier, Masséna, Augerea"&: Serrurier.
Vers la fin de sa carrière",' Napoléon se plaL à tracer le caractère de ses généraux de l'armés d'Italie. Nous allons reproduire ces portraits, en y ajoutant quelques traits.
Il s'agit de Berthier, Masséna, Augereau, Serrurier et Joubert. Trois généraux, de talents comparables à ceux de Masséna , n'étaient pas encore arrivés à commander en chef une division ; il s'agit de Lannes, de Duphot et de Murât. Davoust, dont on se moquait alors, parce que son caractère avait des qualités qui manquent ordinairement aux Français ; savoir : le sang-froid, la prudence et l'opiniâtreté, et Lassalle, servaient encore dans des grades inférieurs. Kilmaine eût été un des premiers généraux de division de l'armée ; mais il était toujours malade.
Tous ces généraux étaient également braves; mais, seulement, la bravoure de chacun prenait la couleur de son caractère. Toutefois, dans le cours des manœuvres que nous allons raconter, un général fut destitué pour cause de lâcheté; et un autre eût mérité de l'être à cause de sa légèreté.
Que n'eût pas fait Napoléon s'il eût eu à cette époque sous ses ordres les généraux Gouvion Saint- Gyr, Desaix, Kléber et Ney, et pour chef d'étatmajor, au lieu de Berthier, le général Soult.
Berthier était âgé d'environ quarante-deux ans; il était né à Versailles ; son père, ingénieur-géographe des rois Louis XV et Louis XVI, était chargé de faire les plans de leurs chasses. Berthier, jeune encore^ fit la guerre d'Amérique comme lieutenant ; il était colonel à l'époque de la Révolution, par une faveur spéciale du roi. Il commanda la garde nationale de Versailles, oi!i il se montra fort opposé au parti jacobin. Employé dans la Vendée, comme chef d'état-major des armées révolutionnaires, il y fut blessé. Après le 9 Thermidor, il fut chef d'étatmajor de Kellermann, à l'armée des Alpes, et, l'ayant suivi à l'armée d'Italie, il eut le mérite de faire prendre â l'armée la ligne de Borghetto, qui arrêta l'ennemi. C'est peut-être la seule idée militaire que Berthier ait jamais eue. Lorsque Napoléon vint comme général en chef à l'armée d'Italie, Berthier demanda la place de chef de l'état-major général.
qu'il a depuis toujours occupée. Nous verrons plus tard combien il contribua à gâter l'armée vers 1805, et à substituer, dans le cœur des offlciers, l'égoïsme à l'enthousiasme de la gloire.
Il avait en 1796 une grande activité, qu'il perdit depuis ; il suivait son général dans toutes ses reconnaissances et dans toutes ses courses, sans que cela ralentît en rien son travail de bureau. Après avoir passé la journée dans la calèche de son général, à discuter tous les mouvements possibles que l'on pouvait faire exécuter à l'armée et sans jamais se hasarder à donner un conseil, qu'après y avoir été formellement invité, il se rappelait fort exactement tout ce qui avait été arrêté par le général en chef,et, à l'arrivée au gîte, donnait des ordres en conséquence. Il savait présenter avec une grande clarté les mouvements les plus compliqués d'une armée. Il lisait fort bien la nature du terrain sur une carte; il résumait rapidement et avec une grande clarté les résultats d'une reconnaissance et dessinait, au besoin, les positions d'une façon fort nette. Son caractère indécis et dénué d'enthousiasme fut peut-être avec sa politesse parfaite et son infériorité de talents ce qui lui valut la faveur de son général.
Il fut une époque où l'envie qui animait les gens de l'ancien régime ne sachant qu'objecter aux victoires étonnantes du général Bonaparte, prit le parti de publier que Berthier était son mentor et
lui fournissait ses plans de campagne. Berthier eut grand peur de ces bruits, et fit tout ce qu'il put pour les faire cesser. Bonaparte fut sensible à ce procédé. Au total, Berthier était un homme de Tancien régime, agréable et poli dans les circonstar.ces ordinaires de la vie , et s'éteignant dans les grandes. Nous aurons souvent occasion de dire du mal de lui.
Masséna était un tout autre homme; c'était le fils de la nature. Il ne savait rien, pas même l'orthographe; mais il avait une âme ferme et était inaccessible au découragement. Le malheur semblait redoubler l'activité de cette âme énergique, bien loin de l'éteindre. Né très-pauvre il avait le malheur d'aimer à voler, et à Rome son armée fut obligée de le chasser ; mais sa valeur et son génie étaient tels, que, malgré cet horrible défaut, dont ses soldats étaient victimes, ils ne pouvaient cesser de l'aimer. Il avait toujours quelque maîtresse avec lui ; en général, c'était la plus jolie femme du pays où il commandait, et il cherchait toujours à faire trouver la mort à l'aide-de-camp qui plaisait à sa maîtresse. Il avait un esprit charmant quand il était à son aise. Mais il fallait lui pardonner ses mauvaises constructions de phrases. Le buste placé sur son tombeau au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, est ressemblant.
Au fait, c'était un Niçard (de Nice), plus Italien que Français; il n'avait jamais eu le temps de se
donner la moindre éducation. Né h. Nice, il étail entré jeune au service de France, daiio le régiment Royal-Italien; il avança rapidement et devint général de division. Son audace, son amour pour les femmes, son absence totale de hauteur, sa familiarité énergique avec les soldats, étaient faits pour leur plaire; il avait beaucoup du caractère que l'histoire donne à Henri IV. A l'armée ^'Italie, il servit sous les généraux en chef Dugommier, Dumerbion, Kellermann et Scherer. Il était fortement constitué, infatigable, jour et nuit à cheval au milieu des rochers et dans les montagnes; c'était le genre de guerre qu'il entendait spécialement. En 1799, il sauva la République, battue de toutes parts, par le gain de la bataille de Zurich. Sans Masséna, le terrible Suwarovv entrait en Franche-Comté, au moment où les Français étaient las du Directoire, et peut-être de la liberté.
Masséna, dit Napoléon, était décidé, brave, intrépide, plein d'ambition et d'amour-propre , son caractère distinctif était l'opiniâtreté; il n'était jamais découragé ; il négligeait la discipline et donnait peu de soins à l'administration ; il faisait assez mal les dispositions d'une attaque ; sa conversation semblait sèche et peu intéressante, quand il se trouvait avec des gens dont il se méfiait; mais au premier coup de canon, au milieu des boulets et des dangers, sa pensée acquérait de la force et de la clarté. On 3
souvent cru à l'armée et j'ai toujours soupçonné que Napoléon était un peu jaloux de lui.
Augereau,né au faubourg Saint-Marceau (à Paris), était sergent au moment de la Révolution. 11 fut choisi pour aller à Naples apprendre l'exercice aux soldats du pays, lorsque la Révolution éclata. M. de Périgord, ambassadeur de France à Naplss, le fît appeler, lui donna dix louis et lui dit : « RetCiiurnez en France, vous y ferez fortune. » Il servit daes la Vendée et fut fait général à l'armée des Pyrénées-Orientales. A la paix avec l'Espagne, il conduisit sa division à l'armée d'Italie. Napoléon l'envoya pour le 48 fructidor à Paris ; il y parut couvert de diamants.
Le Directoire, dit Napoléon, lui donna le commandement en chef de l'armée du Rhin. Il était incapable de se conduire; il avait peu d'étendue dans l'esprit, peu d'éducation, point d'instruction ; mais il maintenait l'ordre et la discipline parmi ses soldats ; il en était aimé.
Ses attaques étaient régulières et faites avec ordre ; il divisait bien ses colonnes, plaçait convenablement ses réserves, se battait avec intrépidité; mais tout cela ne durait qu'un jour ; vainqueur ou vaincu, il était le plus souvent découragé le soir, soit que cela tînt à la nature de son caractère, ou au peu de calcul et de pénétration de son esprit.
Il s'attacha au parti de Babœuf. Ses opinions, si
tant est qu'il eût des opinions, étaient celles des anarchistes les plus exagérés : il fut nommé député au Corps législatif, en 1798 ; se mit dans les intrigues du manège et y fut souvent ridicule.
Serrurier, né dans le département de l'Aisne, était major d'infanterie au commencement de la Révolution ; il avait conservé toutes les formes et la rigidité d'un major; il était fort sévère sur la discipline et passait pour aristocrate, ce qui lui a fait courir bien des dangers au milieu des camps, surtout dans les premières années. Comme général, il n'osait rien prendre sur lui, et il n'était pas heureux.
Il a gagné, dit Napoléon, la bataille de Mondovi et pris Mantoue ; il a eu l'honneur de voir défiler devant lui le maréchal Wurmser. Il était brave, intrépide de sa personne ; il avait moins d'élan que Masséna et Augereau ; mais il les surpassait par la moralité de son caractère, la sagesse de ses opinions politiques ou la sûreté de son commerce. Le caractère de ce général avait peu de sympathie avec celui des jeunes patriotes qu'il commandait.
Retour ae Napoléon à Milan, le 19 septembre 1796. — Sa profonde haine pour les fournisseurs.
A" son retour à Milan, après les batailles de Bassano et de Saint-Georges, Napoléon commença ce qu'il appelait la guerre aux voleurs. Ces chevaliers d'industrie, dont Paris abonde toujours, alors protégés par Barras qui, parmi eux, avait recruté une cour, étaient accourus en Italie, sur le bruit des richesses de ce beau pays. Ils étaient facilement parvenus à s'introduire dans les administrations de l'armée. Les commissaires du gouvernement Garrau et Salicetti, disposaient des contributions frappées sur les pays conquis. Ils disposaient, en quelque sorte, de l'emploi des troupes. Ils avaient la haute main sur les fournisseurs et entrepreneurs, soit des vivres, soit des charrois ; d'eux seuls dépendait la solde de l'armée. Enfin, ces commissaires avaient usurpé presque en entier les fonctions ordinairement
remplies à une armée par le commissaire ordonnateur en chef ou intendant général.
Tandis que la simplicité, la rudesse républicaine et une pauvreté noble, régnaient dans les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, un certain luxe et l'amour des plaisirs s'étaient emparés des officiers et même des simples soldats de l'armée d'Italie. A cette époque, ces armées eussent été fort bien représentées, quant à leur apparence extérieure, les unes par le sublime Desaix qui, souvent, n'avait pas même d'uniforme et se laissait tout yoler, même ses équipages. L'autre, par le général Augereau qui ne paraissait jamais que les mains et la poitrine couvertes de diamants.
Les soldats d'Italie bien vêtus, bien nourris, bien accueillis par les belles Italiennes, vivaient dans les plaisirs et l'abondance. Les officiers, les généraux participaient à l'opulence générale ; quelques-uns commençaient leur fortune.
Quant aux fournisseurs ou entrepreneurs, ils déployaient un faste qui frappait d'autant plus, que depuis plusieurs années personne n'avait l'idée d'une telle chose. Ce qui piquait le plus les officiers, c'est qu'avec le prix de leurs spéculations, ils se procuraient les bonnes grâces des cantatrices les plus brillantes.
Vers ce temps, Bonaparte, excité par les propos de l'armée qui tous lui étaient rapportés (jamais gé-
néral ne fut mieux instruit de tout), se mit à examiner les marchés et les autres conventions conclus par la République avec des fournisseurs.
Vers le commencement de la campagne d'Italie, le Directoire manquait tout à fait de crédit, les caisses étaient vides et la misère du gouvernement était parvenue à un tel point, qu'il faudrait un long chapitre pour rendre croyables au lecteur les détails singuliers qu'on mettrait sous sesyeux. Par exemple, le jour de son installation, le Directoire avait été obligé d'emprunter au concierge du Luxembourg une table, une écritoire et un cahier de papier à lettre. La suite avait répondu à ce début.
En janvier 1796, la République avait été trop heureuse de trouver des spéculateurs hardis qui voulussent fournir, à quelque prix que ce fût.
L'extrême incertitude du paiement devait être admise comme balance des bénéfices énormes qu'ils pourraient faire s'ils étaient payés. Voilà ce que Napoléon, dans sa haine instinctive contre les fournisseurs*, ne voulut jamais comprendre. Le crédit
I. Il faut avoir recoui's à l'activité de l'intérêt particulier, là oîi le gouvernement ne peut pas mener ses agents par l'honneur. Or, les entrepreneurs, fournisseurs, etc., moqués de tous à l'armée et non admis, en ce temps-là, au bénéfice du duel, ne pouvaient venir à l'armée pour acquérir de l'honneur. C'est une réflexion que, dans la retraite de Moscou, j'ai entendu faire par le prince major-général. La haine de Napoléon contre les fournisseurs provenait de leur lâcheté au feu ;
ayant reparu après les victoires de l'armée d'Italie, les prix qu'on payait aux fournisseurs semblaient excessifs: officiers et soldats étaient scandalisés de leurs bénéfices énormes. Personne ne songeait à l'incertitude des paiements, au moment de la signature des contrats. Bonaparte s'indigna de ces bénéfices,et ce sentiment alla chez lui jusqu'à l'excès. On peut dire que c'était l'un de ses préjugés, comme la haine pour Voltaire, la peur des Jacobins, et l'a- \ mour pour le faubourg Saint-Germain.
On voit par ses lettres au Directoire, qu'il ne voulut jamais comprendre qu'un fournisseur, en butte aux plaisanteries de tous et souvent aux vols du gouvernement *, ne fournît pas pour la gloire. II reproche aux fournisseurs d'abandonner l'armée les jours de péril. Il recommande au Directoire de choisirdes hommes d'une énergie et d'uneprobité éprouvées, sans songer que de tels hommes ne vont pas se fourrer dans ce guêpier. Dans sa colère, le général en chef va jusqu'à proposer l'institution d'un syndicat qui, jugeant comme un jury, pût, sur sa simple conviction, punir des déhts qui ne sont ja-
dans sou amour passionné pour la France, il était profondément blessé de lui voir produire des enfants aussi lâches ; à l'heure de la retraite qui précéda Castiglione, l'un de ces hommes prit la fuite, fit cinquante lieues en poste et mourut de peur en arrivant à Gênes.
1 Les marchands de drap de Lodève, vers 1808.
VIE DE rsAPOLÉON. 239
mais prouvables matériellement. Dès cette époque, Napoléon montre de la haine pour tout ce qui s'occupe à l'armée de donner du pain aux soldats. Nous verrons plus tard ce sentiment peu réfléchi amener les plus grands malheurs *. La lettre qui suit peindra mieux que tout ce qu'on pourrait dire, la manière d'agir du général en chef, à l'égard des fournisseurs. Les choses allèrent au point que les bourgeois raisonnables qui, sous le nom de Directeurs, gouvernaient la République, purent croire, d'après les rapports de leurs protégés et parents, qu'ils avaient fait employer à l'armée d'Italie, que le général en chef voulait s'emparer des fournitures pour faire de l'argent. Ce crime était un de ceux pour lesquels Napoléon avait le plus d'horreur. On peut dire que, dans son esprit, il venait immédiatement après le crime de Pichegru : faire battre ses soldats exprès. Le général Bonaparte avait eu le bonheur de rencontrer un commissaire des guerres qui joignait au talent si rare de faire vivre une grande armée, une probité républicaine (M.Boinod). Il eût pu lui donner la place d^ordonnateur en chef et
1. C'est à cette haine aveugle que l'on peut attribuer, en grande partie, les désastres de la retraite de Moscou. Le maréchal Davoust, (grand homme auquel on n'a pas encore rendu justice,) avait parfaitement organisé son corps d'armée ; il en fut blâmé. C'est une des grandes fautes de Napoléon.
réclamer auprès du Directoire sa confirmation dans ce grade; mais Napoléon était obligé, par des considérations du plus haut intérêt, de ménager les fripons et Barras qui les protégeait.
Intervalle d'Arcole à Rivoli (du 13 novembre 1796 au 14 janvier 1797.) — Situation politique de la France; attitude des différents partis ; faiblesse du Directoire. — Effroi occasionné à Vienne par la défaite d'Arcole ; grands efforts de l'Autriche pour en atténuer les résultats. — On croit Napoléon empoisonné; malgré de grandes souffrances, son activité redouble ; origine de sa maladie.
Voici la position des choses en décembre 1796. L'intérieur de la République était assez calme ; les partis avaient les yeux fixés sur les théâtres de la guerre, sur Kehl et sur l'Adige. La considération et la force du gouvernement augmentaient ou diminuaient selon les nouvelles que l'on recevait des armées. La dernière victoire, celle d'Arcole, avait frappé les imaginations françaises par le romanesque de son récit, l'incroyable fermeté d'âme du général Bonaparte et le danger extrême qu'il avait couru lorsqu'il tomba dans le marais, près du pont d'Arcole.
Toutefois, ces miracles de génie et de bravoure
n'avaient point rassuré sur la possession de Tltalie : on savait qu'Alvinzi se renforçait et que le Pape faisait des arniements. Les malveillanis disaient que l'armée d'Italie était épuisée ; que son général, accablé par les travaux d'une campagne sans exemple, et consumé par une maladie extraordinaire, ne pouvait plus se tenir à cheval. Muntoue n'était pas encore prise et on pouvait concevoir des inquiétudes pour le mois de janvier.
La liberté de la presse régnait alors en France, ce qui veut dire qu'on était libre, autant que l'inexpérience générale permettait de l'être. Les journaux des deux partis déclamaient avec emportement. La Révolution ne comptait encore que huit années d'existence, les hommes de trente ans avaient été formés par la monarchie incertaine de Louis XVI et l'encyclopédie, et ceux de cinquante par la monarchie corrompue de madame Dubarry et de Richelieu.
Les journaux de la contre-révolution voyant approcher le printemps, époque des élections, tâchaient de remuer l'opinion et de la disposer en leur faveur. Les royaUstes, depuis leurs désastres dans la Vendée, avaient résolu de se servir de la liberté elle-même, pour la détruire ; ils voulaient s'emparer des élections.
e Directoire voyait leur projet et en avait peur, mais ressentant une peur égale des patriotes qui
avaient gouverné et animé la France pendant la Terreur, il faisait du jusle-milieu\ Y oyant le déchaînement des journaux, il était saisi d'inquiétude, il se rappelait les passions qui s'étaient montrées en France pendant le gouvernement révolutionnaire. Aucun des membres du Directoire n'avait assez de génie politique pour voir que ces passions qui les effrayaient dormaient maintenant et qu'il fallait, pour les réveiller, des faits palpables et non de vains raisonnements de journaux. Il paraît que, tant que les hommes nés sous le régime de la censure seront de ce monde, il sera dans la destinée des gouvernements de la France d'avoir une peur exagérée de la presse et de donner du piquant aux quoUbets qu'on leur lance avec adresse, en ayant l'air piqué.
1. Expression qui sera peut-être obscure vers 1850; genre de gouvernement qui entreprend de mener une nation par la partie médiocre et sans passions des citoyens : ou plutôt à ■ l'aide des passions basses et de l'envie de gagner de l'argent, \ de cette partie médiocre. Le juste-milieu du Directoire se se- / parait avec un soin égal des gens à talents et des âmes gêné- l reuses du parti royaliste et du parti républicain. Le Directoire ) n'avait pour lui que les gens aux yeux desquels de bons appointements sont la première des raisons politiques, les timides dont la peur est la seule passion, et les fabricants et négociants, qui ne demandent pas à un gouvernement d'être juste, ' éclairé, honnête, mais d'assurer, fût-ce par le despotisme avec accompagnement de Spielberg ou de Sibérie, une tranquillité de dix années, pendant lesquelles on puisse faire fortune.
Le Directoire effrayé, demanda aux deux conseils des lois sur les abus de la presse. On se récria, on prétendit que, les élections approchant, le Directoire voulait en gêner la liberté ; on lui refusa les lois qu'il sollicitait ; on accorda seulement deux dispositions ; l'une relative à la répression de la calomnie privée, l'autre aux crieurs de journaux qui, dans les rues, au lieu de les annoncer par leur titre, les annonçaient par des phrases détachées, dont la brutale énergie rappelait quelquefois celle du Père Duchesne, et faisait peur au Directoire.
Par exemple, on vendait un pamphlet, en criant dans les rues : « Rendez-nous nos myriagrammes et f nous le camp, si vous ne pouvez faire le bonheur du peuple. » (Il faut se rappeler que les appointements des Directeurs étaient indiqués philosophiquement par la valeur d'un certain nombre de mesures de blé, ou myriagrammes. )
Le Directoire aurait voulu l'établissement d'un journal officiel. Les Cinq-Cents y consentirent, les Anciens s'y opposèrent.
La célèbre loi du 3 brumaire, mise une seconde fois en discussion en vendémiaire, avait été maintenue après une discussion orageuse. Le côté droit voulait faire révoquer la disposition qui excluait les parents des émigrés des fonctions publiques, et c'était celle que les républicains voulaient conserver. Après une troisième attaque, les républicains
eurent l'avantage, et il fut décidé que cet article serait maintenu. On ne fît qu'un seul changement à cette loi. Elle excluait de l'amnistie générale, accordée aux délits révolutionnaires, les délits qui se rattachaient au 13 vendémiaire. Cet événement, dont les analogues devaient se renouveler si souvent, était trop loin maintenant, pour ne pas amnistier les individus qui avaient pu y prendre part et qui, d'ailleurs, étaient tous impunis de fait. L'amnistie fut appliquée aux délits de vendémiaire, comme à tous les autres faits purement révolutionnaires.
On voit que le Directoire et ceux qui voulaient la République, avec la constitution de l'an III, parvenaient à conserver la majorité dans les conseils, malgré les cris de quelques patriotes follement emportés et de nombre de gens vendus à la contre-révolution.
L'ohgarchie de Vienne avait été consternée par la nouvelle de la bataille d'Arcole, venant immédiatement après de si belles espérances. Mais la peur donna à ces bons Allemands une activité qui ne leur est pas naturelle. L'immense majorité croyait que les Français traînaient partout la guillotine avec eux, et l'arrivée des républicains à Vienne semblait le pire des maux, même à la petite bourgeoisie si opprimée, en ce pays-là, par la noblesse. Le peuple
tout entier se résolut à tenter une nouvelle lutte et
fit des choses inouïes, pour renforcer l'armée
d'Alvinzi *.
La garnison de Vienne partit en poste pour le Tyrol, et l'Empereur ordonna une nouvelle levée parmi les braves Hongrois (esclaves mécontents de la maison d'Autriche).
Les Viennois qui chérissaient tendrement leur empereur François, fournirent quatre mille volontaires et l'on vit plus tard dix-huit cents de ces bourgeois inexpérimentés, se faire tuer à leur poste, chose dont on a souvent parlé ailleurs, mais que ces bons Allemands exécutèrent. Ils l'avaient promis à l'Impératrice, lorsqu'elle leur remit des drapeaux brodés de ses propres mains.
Le conseil aulique ou M. de Thugut avait tiré de l'armée du Rhin quelques milliers d'hommes, choisis parmi les meilleures troupes de l'Autriche. Par cette activité, vraiment remarquable au sein d'une vieille oligarchie (deux cents familles régnaient
1. La conduite militaire du gouvernement autrichien fut sublime, de mai 1796 à Léoben 18 avril 1797. Sans avoir les passions qui enflammaient les Français de 1793 et 1794, l'activité de ce gouvernement fut pareille à celle du gouvernement républicam. Mais qui avait le mérite de cette activité ; est-ce le vieux baron de Thugut ou le conseil aulique ? On l'ignore : juste punition des gouvernements ennemis de la pensée et de la publicité. Le peu qu'ils laissent imprimer passe pour mensonge et même leurs belles actions restent ignorées : Carent quia vate sacro.
alors à Vienne), l'armée d'Alvinzi avait été renforcée d'une -vingtaine de mille hommes, et portée à plus de soixante mille combattants. Cette armée reposée et réorganisée ne comptait qu'un petit nombre de nouveaux soldats.
Elle inspirait des appréhensions sérieuses au général Bonaparte ; mais il avait un autre sujet d'inquiétudes. A Paris, les nobles, les prêtres, les émigrés et tout ce qui souhaitait l'humiliation de nos armes, annonçaient qu'il se mourait d'une maladie inconnue. Il n'était que trop vrai, il ne pouvait plus monter à cheval sans un effort de courage, suivi d'un complet abattement. Ses amis le crurent empoisonné ; lui-même eut cette idée ; mais comme il n'y avait aucun remède, il continua à faire son devoir, sans trop penser à sa santé. Cette grande âme se rappela le Decet imperatorem stantcm mori (un général en chef doit mourir debout).
Après avoir été au plus mal, vers le temps d' Aréole, il fut mieux pendant la courte campagne de Leoben, et le repos de Montebello lui rendit des forces. Plus tard, il fut encore très- mal, et ce ne fat que bien des années après que M. Corvizart (un des premiers médecins du siècle et l'homme le moins courtisan, et le plus ennemi des hypocrites qui fû jamais), parvint à deviner la maladie de Napoléon et ensuite à la guérir.
Devant Toulon, Napoléon voyant une batterie
248 YIE DE NAPOLÉON,
dont le feu venait de cesser y courut ; il n'y trouva personne de vivant. Tous les canonniers venaient d'être tués par les boulets anglais. Napoléon se mit à charger tout seul une pièce de canon. Il prit l'écouvillon ; il se trouva que le canonnier servant qui avait tenu cet instrument, avant lui, avait la gale, et bientôt Napoléon en était couvert. Naturellement propre jusqu'au scrupule, il fut bientôt guéri. Ce fut un mal ; il eût fallu laisser son cours à la maladie. Le virus, nonsuffisammeRtexpulsé,se jeta sur l'estomac. En bivouaquant auprès d'un marais, vers Mantoue, il prit la fièvre et bientôt il se trouva dans cet état d'épuisement complet qui faisait le désespoir de son armée et la joie des royalistes.
Ce fut dans cet état d'épuisement, qu'à l'époque d'une de ses dernières batailles, trois des chevaux montés par lui moururent de fatigue. Ses joues caves et livides ajoutaient encore à l'effet mesquin de sa très-petite taille. Les émigrés disaient, en parlant de lui, « il est jaune à faire plaisir » et on buvait à sa mort prochaine.
Ses yeux seuls et leur regard fixe et perçant annonçaient le grand homme. Ce regard lui avait conquis son armée ; elle lui avait pardonné son aspect chétif, elle ne l'en aimait que mieux. Il faut se rappeler que cette armée était toute composée déjeunes méridionaux faciles à passionner. Ils comparaient souvent leur petit caporal avec le superbe Murât et
la préférenee était pour l'homme si maigre, déjà en possession d'une si grande gloire I Après Arcole, les forces physiques du jeune général semblèrent s'éteindre ; mais la force de son âme lui prêtait une énergie qui, tous les jours, étonnait davantage, et nous allons voir ce qu'il fît à Rivoli.
Fermentation révolutionnaire dans les États de terre-ferme de la république de Venise. — Bataille de Rivoli. — Bataille de la Favorite.
Après les rudes pertes que l'armée avait éprouvées à Calliano sur la Brenta et à Arcole, Napoléon avait fait les plus vives instances auprès du Directoire, afin d'obtenir les forces indispensables pour qu'il pût garder ses positions. Le Directoire lui envoya six mille hommes et en employa vingt-cinq mille à tenter une descente en Irlande. Il eût été plus simple d'envoyer ces vingt-cinq mille hommes en Italie, de battre l'Autriche, de faire la paix avec elle, et ensuite de tenter une descente en Irlande ; mais le Directoire ne savait guère gouverner et, d'ailleurs, il était jaloux de Napoléon.
La victoire d'Arcole avait retenti en France ; on commençait à comprendre à quoi avait tenu le sort de l'Italie. Forcé par le cri public, le Directoire annonça au général en chef, qu'il allait lui envoyer les
belles divisions Bernadotte et Delmas, tirées des armées du Rhin. En attendant l'arrivée de ces troupes qui, malgré l'hiver, devaient traverser les Alpes, Napoléon employa le mois de décembre à se mettre en garde contre Yenise. Cette vieille aristocratie, si formidable au moyen âge, avait toujours beaucoup d'esprit ; mais elle avait perdu toute énergie. De plus en plus indisposée par les charges de la guerre qui se faisait dans ses États, celte République augmentait ses armements.
Si elle eût voulu suivre les conseils du général français^ probablement elle existerait encore aujourd'hui, mais il était difficile que des vieillards faibles, étiolés par la vanité, les richesses et un siècle d'inaction. Tissent ce qu'il y avait de bon dans les conseils d'un jeune général dont les mouvements rapides étaient faits pour les choquer. Leur manque de tact alla jusqu'à voir en lui un républicain fougueux et un homme dont tous les projets ' étaient, ne pouvant espérer de faire des alliés, de chercher à leur susciter des embarras. Des sociétés patriotiques établies àBrescia, àBergame, à Crema, semèrent les germes de la démocratie dans les États de Venise. "De son côté, Venise armait à force et répandait de l'argent parmi les paysans fanatiques des montagnes du Bergamasque ; Ottolini, podestat de Bergame en soudoyait trente mille.
Bonaparte avait résolu de ne rien voir et différa
toute explication, jusqu'après la reddition de Mantoue. Toutefois, il fit occuper la citadelle de Bergame, qui avait garnison vénitienne, et donna pour raison qu'il ne la croyait pas assez bien gardée pour résister à un coup de main de la pari des Autrichiens. Dans la Lombardie et la Cispadane, il continua à favoriser l'esprit de liberté, réprimant le parti autrichien ainsi que les prêtres, et modérant le parti démocratique. Il maintint les apparences de l'amitié avec le roi de Sardaigne et le duc de Parme. Il alla à Bologne, pour terminer une négociation avec le duc de Toscane et imposer à la cour de Rome. A une certaine époque le grand duc de Toscane avait intenté quatre cents procès aux Jacobins de ses États où, ce me semble, il n'y en eut jamais. Mais bientôt ce prince philosophe prit le sage parti de tolérer la révolution française et ses effets.
Comme nous l'avons vu, les troupes de la République occupaient Livourne. De vives discussions s'étaient élevées entre l'administration financière de l'armée et le commerce de cette ville. Il s'agissait des marchandises envoyées à Livourne en commission (déposées pour être vendues), par des négociants anglais et sur lesquelles, comme i'I est d'usage, les négociants toscans avaient fait des avances. Ces marchandises qu'on arrachait avec peine aux négociants de Livourne, étaient ensuite fort mal ven-
dues et par une compagnie qui, suivant le général en chef, venait de voler cinq à six millions à l'armée.
Napoléon fit un abonnement avec le grand ^duc ; il fut convenu que, moyennant deux millions, payés comptant, les Français évacueraient Livourne. Il trouvait dans cet arrangement l'avantage de rendre disponible la petite garnison qu'il avait placée dans cette ville.
Parmi les idées qui se présentaient en foule à cette tête ardente et à la fois raisonnable, nous noterons la suivante : Il s'agissait de former une barrière entre le Pape et le siège de Mantoue. Les Anglais ne pouvaient-ils pas débarquer quatre mille hommes à Ancône ou à Givita-Vecchia ? Bonaparte voulait prendre les deux légions formées à Bologne et à Ferrare (la République cispadane), les réunir à la garnison de Livourne, y ajouter trois mille hommes et lancer ce petit corps sur la Romagne et la marche d'Ancône. On s'emparait de deux provinces de l'État romain, on y arrêtait les impôts, on se payait ainsi de la contribution qui n'avait pas été acquittée et surtout on rendait impossible le projet de jonction de Wurmser avec l'armée papale.
A la paix, on pouvait rendre la Lombardie à l'Autriche, et former une République puissante, en ajoutant au Modénois, auBolonais et au Ferrarais, la llomagne,la marche d'Ancône et le duché de Parme.
2o4 VIE DE NAPOLÉON.
Dans ce cas, on aurait donné Rome au duc de Parme, ce qui aurait fait grand plaisir au roi d'Espagne ; le Pape n'étant soutenu ni par l'Autriche ni par l'Espagne, pouvait être placé dans une île, la Sardaigne, par exemple.
Bonaparte avait commencé à exécuter son projet ; il s'était porté à Bologne avec trois mille hommes et menaçait le Saint-Siège ; mais Rome n'eut point peur. Le nonce Albani lui écrivait de Vienne les miracles que l'administration faisait sous ses yeux pour former une cinquième armée. Rome rassembla des troupes, espéra communiquer par le bas Pô avec Wurmser, et témoigna le désir de voir le général français s'avancer encore davantage dans ses provinces.
Le cardinal secrétaire d'État expliquait ses plans de campagne :
— S'il le faut, disait-il, le Saint-Père quittera Rome et ira passer quelques jours à Terracine, sur l'extrême frontière du royaume de Naples : plus Bonaparte s'avancera et s'éloignera de l'Adige, plus il s'exposera aux dangers d'une retraite désastreuse, et plus les chances deviendront favorables à la cause sainte.
Rien n'était plus sage que ce raisonnement. Mais Napoléon n'avait garde de trop s'éloigner de Mantoue. Il avait l'œil sur l'Adige et s'attendait à chaque instant à une nouvelle attaque.
Le 8 janvier 1797, il apprit que ses avant-postes avaient été attaqués sur toute la ligne ; il repa-sa le Pô, en grande hâte, avec ses deux mille hommes et courut de sa personne à Vérone. Alvinzi s'avançait pour débloquer Mantoue avec quarante et quelques mille hommes ; Mantoue en renfermait vingt raille, dont douze mille, au moins, sous les arme s*
C'était la quatrième fois que l'armée d'Italie devait combattre pour la possession de Mantoue. Les divisions Bernadotte et Delmas, qu'on attendait de l'armée du Rhin, ti'étaient pas arrivées et pourtant Alvinzi avait repris l'oEfensive.
L'armée occupait ses positions ordinaires : la division Serrurier devant Mantoue; Augereau sur l'Adige, depuis Vérone jusqu'au delà de Legnago ; Masséna à Vérone; Joubert avec une quatrième division à la Corona et à Rivoli, dont le nom devra son immortalité à la dernière des grandes batailles gagnées par Bonaparte en Italie.
Chacune de ces quatre divisions était forte d'à peu près dix mille hommes. Le général Rey se trouvait à Desenzano avec une réserve de quatre mille hommes.
L'ennemi avançait à la fois par Roveredo, par Vicence etpar Padoue, c'est-à-dire qu'il attaquait en même temps le centre et les deux ailes de l'armée française. Napoléon se détermina à garder ses posi-
tions jusqu'à ce qu'il eût deviné laquelle de ces trois
attaques était la véritable.
Le 12 janvier 1797, la colonne qui s'avançait par Vicence, s'approcha de Vérone et fit plier les avantpostes de Masséna; le reste de la division vint à leur secours, déboucha sur Saint-Michel, et l'ennemi fut repoussé avec perte ; le général en chef acquit la certitude qu'il n'était pas en force sur ce point.
Le lendemain, dans l'après-midi, il apprit que le général Joubert, attaqué de front par des forces supérieures et menacé sur ses deux flancs par de fortes colonnes, avait été obligé, dans la matinée, d'évacuer la position de la Corona (située entre l'Adige et le Monte-Baldo, au delà duquel se trouve le lac de Garde). Joubert s'était replié sur Rivoli, d'oii il comptait continuer sa retraite sur Castel- Novo. Il n'y eut plus de doute ; il était clair que la colonne de Vicence et celle qui se dirigeait sur le bas Adige, étaient destinées à opérer des diversions, pour faciliter la marche du corps principal, qui descendait par la vallée de l'Adige. C'était donc à ce corps qu'il fallait opposer le gros de l'armée.
Napoléon partit de Vérone, emmenant avec lui la plus grande partie de la division Masséna; deux mille hommes restèrent à Vérone pour contenir la colonne de Vicence; Rey reçut l'ordre de se diriger de Salo sur Rivoli, point de réunion générale. Napoléon avait deviné que, suivant la méthode autri-
VIE DE NAPOLÉON. 2o7
chienne, le maréchal Alvinzi aurait divisé en plusieurs colonnes le corps qui débouchait par la vallée de l'Adige. Il pensait qu'en occupant le plateau de Rivoli^ où venaient se réunir les différents sentiers qui sillonnent cette contrée montagneuse, il aurait la faculté d'agir en masse contre des colonnes séparées entre elles par des obstacles insurmontables.
Ce calcul était fondé, mais il réussit à peine. L'armée française était trop peu nombreuse pour faire face partout à des marches d'une rapidité incroyable. Napoléon se trouva sans cesse au milieu des balles, et à aucune de ses batailles il ne fut exposé pendant aussi longtemps au feu de la mousqueterie. Cette armée si peu nombreuse eût sans doute été anéantie si elle eût perdu son général en chef. Jamais Augereau n'eût voulu obéir à Masséna ; Lannes était encore dans les grades inférieurs et, d'ailleurs, la malheureuse loi de l'ancienneté eût peut-être donné le commandement en chef à Serrurier.
Napoléon ordonna à Joubert de se maintenir, à tout prix, en avant de Rivoli, jusqu'à son arrivée.
Alvinzi, au moment où il quittait Bassano et se mettait en marche pour remonter la Brenta et se jeter dans la vallée de l'Adige, avait envoyé Provera avec huit mille hommes sur Legnago, et Bayalitsch, avec cinq mille sur Vérone. Lui-même, à la tête d'environ trente mille hommes, déboucha par Roveredo
sur la Corona. Puis il eut l'idée vraiment allemande de subdiviser encore cette petite armée en six colonneSjtandis qu'il eût dû agir en masse avec trentehuit mille hommes ; cinq mille suffisaient de reste pour inquiéter l'Adige.
Pendant que trois de ces six colonnes d'Alvinzi, formant un total de douze mille hommes, pressaient Joubert de front, le général Lusignan, avec quatre mille hommes, alla passer sur l'extrême bord du lac de Garde, au couchant du Monte-Baldo : Lusignan prétendait, avec ses quatre mille hommes, tourner la gauche des Français.
Quasdanowich, avec une cinquième colonne de huit mille hommes, destinée à assaillir la droite, prit le chemin qui longe la rive droite de l'Adige. Il faut remarquer que l'artillerie et la cavalerie qui ne pouvaient suivre les autres colonnes, dans les mauvais chemins de montagne par lesquels elles devaient passer, marchaient avec cette dernière colonne, par la belle route qui côtoie TAdige. Enfin, pour éviter tout embarras, Wukasowich, avec une sixième colonne de quatre mille hommes, descendait par la rive gauche de l'Adige.
Si le lecteur veut se rendre compte de la singularité de ce plan, il peut vérifier sur une bonne carte géographique que, par une suite d'obstacles naturels et invincibles, aucune de ces colonnes ne pouvait communiquer avec sa voisine.
En commençant par la droite de l'armée ennemie, la crête du Monte-Baldo empêchait toute communication entre la colonn.e de Lusignan, qui longeait le lac, et les trois colonnes du centre ; celles-ci se trouvaient séparées de celle de Quasdanowich, oh étaient l'artillerie et la cavalerie, par les sommités impraticables de San-Marco, et, enfin, l'Adige se trouvait entre Quasdanowich et Wukasowich.
Ainsi, toutes les colonnes agissantes de l'ennemi, arrivaient par les montagnes et sans canons, tandis que réunie sur le plateau de Rivoli, l'armée française pouvait les recevoir successivement, même avec du canon de douze. Le génie de Bonaparte fut d'oser deviner un plan aussi singulier. Pour qu'il réussît, il fallait que toutes les colonnes autrichiennes pussent arriver au même instant et donner avec un ensemble parfait.
Au moment où Joubert reçut les ordres de son général en chef, vers une heure du matin, il était en pleine retraite. Il retourna sur-le-champ à la position de Rivoli, que fort heureusement l'ennemi n'avait point encore eu le temps d'occuper. Napoléon l'y rejoignit sur les deux heures après minuit ; il faisait un magnifique clair de lune ; les feux des bivouacs autrichiens étaient renvoyés par les cimes couvertes de neige du Monte-Baldo et Napoléon put s'assurer de l'existence de cinq camps ennemis séparés.
2C(y VIE DE NAPOLÉON.
Le 14 janvier au matin, le gros de la division Joubert marcha vers San-Marco, par Caprino et San- Giovanni ; elle attaqua le centre des Autrichiens ; pendant ce temps une demi-brigade placée dans des retranchements, en arrière d'Osteria, couvrait sa droite. Elle était destinée à arrêter Quasdanowich qui, probablement, tenterait de monter sur le plateau de Rivoli, des bords derAdige,où il était placé. Masséna, qui arrivait à marches forcées, reçut l'ordre de détacher une demi-brigade sur la gauche, pour contenir Lusignan qui, probablement, par un mouvement semblable, chercherait à monter des bords du lac sur le plateau.
Joubert se battait vivement ; mais les Autrichiens le recevaient avec une extrême bravoure ; c'est une des batailles qui leur fait le plus d'honneur. La gauche des Français, débordée, plia. A la vue de ce mouvement, la droite commandée par le général Vial, rétrograda aussi; par bonheur, le 14* de ligne se soutint admirablement au centre, et donna le temps de rétabUr les affaires. Napoléon courut à la gauche de Joubert, conduisant la colonne de Masséna qui venait d'arriver; l'ennemi fut repoussé, et la gauche se rétablit sur les hauteurs de Trombalora.
Pendant ce temps, les affaires allaient fort mal ailleurs ; la droite était vivement poursuivie par les Autrichiens, qui descendaient des hauteurs de San-
Marco. Quasdûnowich avait forcé les retranchements d'Osteria et sa colonne, arrivant du fond de la vallée de l'Adige, commençait à gravir la montée qui conduit au plateau de Rivoli. D'un autre côté, on voyait Lusignan qui, par Affi, se dirigeait sur les derrières de l'armée.
Ainsi, l'armée française était entourée. Napoléon ne fut point étonné ; il s'appliqua à culbuter Quasdanowich. Ce général était obligé de passer par un ravin très-profond et enfilé par nos batteries. A peine la tête de sa colonne parut-elle sur le plateau, qu'elle fut assaillie sur ses deux flancs par de l'infanterie et en front par de la cavalerie, que l'intrépide Lassalle (tué depuis à Wagram) mena à la charge. L'ennemi fut culbuté et rejeté dans le ravin. Le désordre y était déjà grand, lorsqu'un obus français vint faire sauter un caisson, dans le chemin creux qui longe l'Adige et oti les Autrichiens étaient entassés : la confusion et la terreur y furent au comble ; infanterie, cavalerie, artillerie rétrogradèrent pêle-mêle par Incanale.
Napoléon, débarrassé de Quasdanowich, put songer à secourir Vial (de l'aile droite de Joubert), qui était en'pleine retraite. Les Autrichiens s'étaient débandés en le poursuivant ; deux cents chevaux que Napoléon lança contre eux, les mirent dans une déroute complète qui, chose incroyable^ se commu-
niqua à tout leur centre. Alvinzi ne put rallier ces
fuyards que derrière le Tasso.
Restait Lusignan. Ce général ne trouvant pas de résistance sérieuse, vint s'établir sur le montPipolo, pour couper entièrement la retraite à l'armée française. Mais pour cela il eût fallu, d'abord, qu'elle fût battue.
Napoléon lui opposa une partie de la division Masséna qui entretint le combat jusqu'à l'arrivée de Iley. La tête de la colonne de ce dernier, ayant enfin débouché d'Orza, sur les derrières de Lusignan, celui-ci se vit entouré à son tour. Son corps de quatre mille hommes fut détruit ; il regagna le Monte-Baldo, avec quelques centaines d'hommes seulement.
La bataille était gagnée : ce qui suit est peut-être encore plus admirable.
Le soir même de la bataille de Rivoli, au moment 011 les généraux faisaient compter les prisonniers autrichiens et oti chaque demi-brigade s'assurait, par l'appel nominal, des pertes énormes qu'elle avait faites, Napoléon apprit que Provera, forçant le centre de la division Augereau, laquelle était répartie en petits détachements répandus tout le long de l'Adige, avait réussi à passer ce fleuve, le 13 janvier au soir ; Provera se dirigeait sur Mantoue, il allait débloquer la place. Napoléon calcula que Joubert réuni à Rey, serait assez fort pour pousser les débris
d'Alvinzi, et avec la division Masséna il repartit sur le-champ pour Roverbella, où il arriva le do au soir. Le 14, Augereau ayant eu le temps de réunir sa division, était tombé sur l'arrière-garde de Provera et l'avait fortement entamée.
Le 15, Provera arriva devant Mantoue ; il comptait y entrer par le faubourg de Saint-Georges ; mais il trouva ce faubourg occupé par les Français et retranché ; il ne put communiquer avec la place.