‹ Vie de Pierre CorneilleChapitre 1 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pien^e Corneille naquit à Rouen le 6 juin 1606, du mariage de Pierre Corneille, maître des eaux et forets en la vicomte de Rouen , et de Marthele-Pesant, fille d'un maître des comptes. Son père , récemment ennobli , habitait une maison , loin du commerce de Rouen, dans une. rue miaristocratique et mi-bourgeoise, la rue de la Pie, où les cicérones gagés montrent encore aux touristes et aux Anglais la maison oiji naquit PieiTC

Corneille. Comment s'écoula sa première en-

fance? Cest ce que nulle biographie et nul souvenir intime de famille ne peuvent dire; mais la position des parens du jeune Pierre permet les conjectures et Ton pourrait même avec certitude en affirmer la plupart de^ détails. Chrétiens et honnêtes conune les hommes des anciens jours, M. et M*"' Corneille prodiguèrent à leur fils unique ces mille soins physiques et moraux dont Dieu a si bien donné la science à ceux qui croient en lui. Probablement gâté par sa mère, à qui revenait de droit la première éducation, et plus sévèrement traité par son père que les devoirs de sa charge éloignaient journellement de la rue de la Pie , son cœur d'enfant se développa sous ce double rayon de Famour de la mère et de la crainte du père , ce double élément que Ton retrouve au berceau de toute éducation. Plus tard à la crainte se mêla la tendresse, et elle devint respect ; mais les traces de ces premières impressions d'enfant se retrouvent dans Pierre Corneille au moment solennel et imposant, où il lui fallut décider ce qu'il serait dans le monde. Les vœux de son père l'appelaient au barreau de Rouen , et la charge d'avocat-général à la Table de Marbre lui promettait une vie calme et paisible, agréablement abritée sous les dossiers des plaideurs normands. La chicane devait, au bout de quelques années, donner à son protégé cette voix aigre et criarde, si souvent nécessaire au bon droit, et cette figure refrognée,

apanage indispensable de tout défenseur des intérêts d'aatrui; au demeurant honnête homme, bon chrétien , honorablement marié , ne sachant d'antre chemin que celui de la rue de la Pie au palais et celui de TÉglise, tel était l'avenir que rêvait pour son fils, le maître des eaux et forêts. Cette perspective, bien que douce aux cœurs droits qu'accompagne une intelligence modeste , devait sembler bien noire au jeune homme qui devait faire le Cid et Horace , et mille étranges désirs , révélations intermittentes de son génie , devaient fermenter dans son cerveau. Cependant, ces souvenirs d'éducation première dont nous parlions tout à Theure agirent avec tant de force sur son âme qu'il brava courageusement toutes ses répugnances, et plaida une cause. On sait qu'il fallut un événement, bien simple sans doute, mais notable dans la vie du fils d'un bourgeois de Rouen, pour vaincre les incertitudes et la pudeur native du jeune poète et pour produire Mélite. Pour préparer à Pierre Corneille la carrière à laquelle il le destinait, le père de notre héros chercha à lui donner une bonne éducation, sa position de noble d'hier ne lui ayant point heureusement fait désirer pour son fils le parti des armes, presque inséparable en ce temps-là de l'ignorance, surtout dans les grades peu élevés. £n ce temps-là, le collège de Rouen était dirigé par les Jésuites : on y mit le jeune Corneille, qui puisa là de bonne heure le goât des études

classiques. Presque tous les Jésuites d'alors se livraient avec ardeur à la composition des vers latins, et, n'étaient la trop grande pureté de langage et la peur de s'écarter des lisières de Virgile ou d'Ovide, on se serait cru au temps d'Auguste. Le jeune Corneille dut adopter ce genre d'étude avec amour, lui qui plus tard, parvenu au faite de la gloire, traduisait le P. de La Rue et San* teuil , et s'amusait encore parfois à aligner le distique boiteux des latins. L'amour des bons Pères pour la latinité allait si loin que , lorsque venait la distribution des prix. Plante et Térence étaient mis à contribution et Ton jouait souvent une pièce latine , fruit des labeurs du régent de rhétorique ou de quelque autre professeur, passé maître en la langue de Cicéron. Mais parfois aussi la comédie et la tragédie étaient écrites en français , et bien que l'intrigue en fût simple et que l'on dût bannir de la vue comme du $ou« venir des écoliers un des ressorts du drame les plus nécessaires et les plus dangereux, l'amour, Pierre Corneille dut sans doute à ces représentations les premières révélations de son génie, et cette fois, devant la gloire du poète, le bon BoUin aurait eu tort, lui qui bannissait avec tant de sévérité et de si bonnes raisons les représentations dramatiques de son collège. Lorsque Corneille fit Mélite , je doute que jamais de sa vie il eût assisté à une tragédie ou à une farce- donnée par de vrais comédiens, la sévérité de mœurs de

sa famille et le peu de valeur des auteurs et des acteurs de ce temps qui couraient la province , ne faisant point de ce genre de divertissement un attrait pour les cœurs honnêtes et chrétiens. A part la volonté paternelle et le désir maternel, Corneille était donc dans toutes les conditions de famille et d'éducation requises pour faire un grand homme complet. N'étant point obligé par sa naissance d'aller chercher la gloire au milieu des camps ou de demander son pain quotidien au travail mercantile de la boutique, son antique bourgeoisie et sa noblesse récente le mettaient en état de se présenter à la cour sans forfanterie et sans bassesse; il n'eut point besoin de faire le capitan comme Scudéry ou de rougir de son père comme Voiture. Mais il put arriver chez le cardinal le front haut et la tête levée avec son nom, moitié bourgeois moitié romain, et faire porter les regards de tout ce qui s'appelait ami des lettres et des arts vers cette province d^où il venait, en ce temps, à pied ou tout au plus par le coche , et qui devait fournir tant de grands | hommes à ce grand siècle qui eut Louis-le-Grand ; pour Auguste et pour Mécène. Déjà Malherbe et < Bertaut avaient fait retentir les échos du sonl mâle et harmonieusL de la muse normande; en \ 1601 était né dans la même province que Corneille ce Scudéry , tant estimé de ses contemporains, et qui devait être jaloux de la gloire de notre héros et en iSga, elle avait mis au jour

Vabbé de Bois*Roben qui fut son collègue cbe» le cardinal; en i6o5, Sarrasiu y naquit, Sarrasin, l'ami de Scarron, dont les œuvres littéraires sont' dignes d'estime et qui eut la lâcheté ou plutât la prudence de nommer Hardy avec éloges , sans oser louer Corneille , tant était grande la crainte qu'inspirait le cardinal tout-puissant.

Après la naissance de Corneille, le spl nor« mand , si fertile en illustrations , se montra près*

^' que inépuisable. Ce furent, en 1607, Madeleine ^^ ' Scudéry, le fameux auteur de la Clélie , et le géographe de la carte de Tendre; en 161:2, Isaac de Benserade, Tintrépide fabricant de rondeaux; en

\ . 161 3, le voluptueux Saint-Ëvremond, qui ne put s'empêcher de payer son tribut d'hommages à la gloire de notre héros , son compatriote. En 1610, c'avait été François de Mézeray, long-temps le seul historien français; en 161 5, ce fut Tanneguy Lefèvre, le père de madame Dacier; en 1618»

Guillaume de Brcbeuf , si bon catholique et si bon poète; en 1624, Regnaultde Segrais, le traducteur de Virgile et l'auteur d'Athys; en i63o, Huet, évéque d'Avranchès, et jusqu'en i63a, le pauvre Pradon , ce dernier fléau du grand Germanicus à qui la postérité a fait trop cruellement peut-être expier les bravos achetés par la du» chesse de Bouillon ; Chaulieu y naquit en 1639, et s'il faut parler des peintres qu'elle produisit , Jouvênet y vint au monde en 1644? ^^ Nicolas Poussin y était né en 1 594 9 la même année que

Gérard de Saint-Amand, le poète crotté qui n^en a pas moins fait l'ode sur la solitude.

S'il fut au inonde deux existences semblables, ce fut celle de notre héros et celle do grand bomme que nous venons de nommer. Tous deux nés sur les bords de la Seine, Nicolas Poussin et Pierre Corneille, furent en France tous deux créateurs, l'un de la peinture , l'autre de Tart dramatique. La condition de leurs deux familles fut pareille, et tous deux à leur début dans la carrière furent obligés d'aller demander aux nations étrangères le secret de leur art et leurs premières inspirations. Tous deux furent en butte à la jalousie, et si le poète eut son Mairet et son d'Auhignac, le peintre eut son Vouet et son Fouquières. Dix ans environ séparèrent leur naissance ; dix années environ séparèrent leur mort ; tous deux vécurent pauvres, chastes et honorés; et s'il fallait un point de comparaison de plus , n'y a-t-il pas un Guaspre Poussin comme il y a un Thomas Corneille ?

Ce fut donc du milieu de celte province qui avait déjà conquis l'Angleterre avec Guillaumele-Bâtard , sillonné les mers avec Ango et inventé la vapeur, cette folie sublime, avec son pauvre insensé Salomon de Caus, que Pierre Corneille vint à Paris , débarrassé des entraves de la robe d'avocat, sa tunique de Nessus, et précédé du succès de sa Mélite qui l'y avait devancé.

On a tant parlé de l'état pitoyable dans lequel

8 HISTOIKË DE P. CORNEILLE.

le grand Corneille trouva Fart théâtral en France, son enfance fut dans notre pays si longue et si difficile, qu'il nous a paru impossible de faire apprécier tout le mérite de Pierre Corneille, sans faire connaître ce que c'était que le théâtre en France avant lui , et quel il était quand il le tira de la fange où il demeurait accroupi.

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