LE THEATRE FRANÇAIS AVANT P. CORNEILLE
Le temps était depuis longues années passé où le peuple romain faisait ou défaisait les empereurs pour avoir des spectacles, et où son mot d'ordre était Panem et Circenses; de nouveaux peuples avaient été charriés sur Fancien, et les habitudes de la guerre, l'ignorance et le mépris dans lequel vivaient ceux qui occupaient des emplois civils , ne laissaient point au théâtre la possibilité de se glisser dans les habitudes des peuples et des Fran*
çais moins que de tout autre. En effet , un théâtre suppose une capitale , de Toisiveté et surtout des spectateurs attentifs. Or, les provinces étaient en guerre, les capitales incertaines et le peuple et les grands fort peu érudits ; le savoir était tout retiré dans les couvens; là seulement le récit des malheurs d*un héros de Rome ou la traduction d'une comédie grecque eussent pu trouver des cœurs compatissans et des oreilles intelligentes. Les seuls spectacles dignes des chevaliers étaient les tournois, et c'étaient là certes de beaux et bons drames, moins sérieux quune guerre véritable, mais beaucoup plus meurtriers qu'un duel moderne; c'étaient des sortes de tragi-comédies qiïi faussaient les meilleures armures, tuaient les meilleurs chevaux et éclopaient les plus vaillans chevaliers. Ces spectacles sérieux et périlleux s'en allaient à mesure que la civilisation venait et qu'on pouvait aussi sans trop de dérision être chevalier de par FÉcritoire, quand la mort de Henri II et la maladresse de Montgomery vinrent y mettre fin pour jamais.
Les Grecs accordaient la gloire d'avoir commencé leur théâtre à un certain Thespis qui, se sentant d'humeur gaie après une vendange satisfaisante , se serait barbouillé de lie ou plutôt de raisin non foulé sur son tombereau, et eût ainsi prouvé au dieu du vin sa reconnaissance et aux vendangeurs ses nombreuses libations à la Divinité. Les guerres de la république ne laissaient
DE P. CORNEILLE. il
pas aux sénateurs et aux laboureurs de Rome le temps de s'occuper de fictions poétiques et théâtrales. Ennius et Lucilius ne remontent point à des temps anciens.
L'origine de notre théâtre est fort différente de celle-ci. Quand le spectacle commença à être en vogue et à la mode, la science était encore où j'ai dit, réfugiée chez les moines, et les seules choses qui fussent à la portée des auditeurs étaient la religion que tous connaissaient, et Fesprit grossier résultant d'une pointe ou d'une équivoque. Mais en France où, comme on l'a dit depuis long-temps, le ridicule est une arme mortelle, la satire, qui, mise en action, est la parodie, se ^issasur la scène le plus tôt qu'elle put. La sottie prit place à côté du mystère , de la moralité et de la Êurce.
On a été fort long-temps en peine de connaître Tétymologie de ce mot sottie, mais on paratt maintenant fixé sur ce point. Les ^ot^tes étaient des satires sans frein , et leurs auteurs ne se nommaient pas; on les connaissait par des acrostiches intercalés dans leurs pièces ou par desépithètes en façon de pseudonymes qu'eux-mêmes se donnaient.
Ainsi Jehan Bouchet s'appelait le Traverseur de voies périlleuses; François Habert s'appelait le Banni de Liesse ; Pierre Gringoire se cachait sous le pseudonyme de la Mèi^e sotte ; Gringoire était satirique et mordant : on a donc dit une sottie comme on aurait dit une gringoriade , comme plus
tard on a dit une pasquinade, une escobarderie , une rodomontade, etc.
Nous avons avant i552, sans époque précise et sans auteur connu y les Mystères de la vie etmiracles de saint Andryk quatre-vingt-six personnages; de V Assomption de la glorieuse Vierge Marie à trentehuit personnages ; le Miroir et texemple des enfans ingrats^ qui rappelle par la simplicité et la punition du fils ingrat plusieurs contes de fées; Bien avisé et Mal avisé, où Hogarth semble avoir pris sa suite de gravures sur Goodchild et Idle ; seulement la fin diverse de ces deux derniers héros est relative aux biens de ce monde, et Bien avisé se trouve transporté au ciel , tandis que Mal avisé est précipité en enfer; V histoire de t Enfant prodigue konze personnages; le Mystère de sainte Hostie à vingtsix personnages avec ce couplet de complainte en forme de titre :
Lises ce fait , grand et petit , Comment un faux et maudit juif Lapida moult cruellement De l'autel le très saint sacrement*
Le Mystère de tinstitution des Frères prêcheurs à trente-six personnages ; la Vie de monseigneur saint Laurent à cinquante-six personnages : on y voit saint Laurent brûler sur son gril ; la Vie de sainte Madeleine à vingt-deux personnages; le Mystère de monseigneur saint Pierre et saint Paul, et Tbistoire de sainte Suzanne à quatorze personnages.
le, si ce Jean-Michel était véritablement l'ëvéque d'Angers ou le médecin du roi Charles VIII. Ses
tet Mystères d'ailleurs n'ont rien de remarquable
les comme progrès dramatique.
de De 1 49 » jusqu'en 1 5o5 , le théâtre retombe dans
e- la représentation ordinaire des mystères. C'est ainsi que nous avons la Vengeance de Notre-Sei^ gneur Jésus-Christ , et puis tout le Vieil Testament en plusieurs mystères.
En 1 5o5 , une légende est mise sur le théâtre , encore dans une grande simplicité d'intrigue et d'ac« tion : mais au moins là nous retrouvons l'invention, puis, comme dans un mélodramemodeme, la vertu récompensée et le vice attrapé dans la personne de Satan. La pièce est intitulée [Homme qui donne ^o. femme au diable. C'est un de -ces bons vieux contes populaires où Satan se brûle les doigts au feu qu'il a allumé lui-même.
En i5o6, encore des vérités pratiques; mais cette fois c'est la philosophie et le sermon mises sur le théâtre. C'est une moralité intitulée ilftm-> dus , Caro , Doemonia,
En i5o8, une autre moralité du même genre, de Simon Bourgoin, valet de chambre de Louis XII, intitulée PHomme juste et r Homme mondain.
Gomme on voit, Molière n'était pas le premier auteur dramatique, valet de chambre du roi*
En i5ii florissait Pierre Gringoire, ou plutôt Gringore , héraut d'armes du prince de Lorraine, C'est lui qui se donnait à lui-même le titre de
Mère-Sotte 9 et dont la devise était : Tout par foison, raison partout , partout raison.
Nous avons de lui le Jeu du prince des sots, la moralité de f Homme obstiné, la force Faire vaut mieux que Dire, puis une autre pièce intitulée les Menus propos.
Cest là la vraie comédie populaire , la vraie satire des choses contemporaines. Le vaudeville , avec ses flons-flons, a continué cette espèce de comédie qui descend d'Aristophane. Mais^ hélas ! ce genre de théâtre ne se charge plus de donner des enseignemens au peuple , et puis la diplomatie moderne ne permettrait pas qu'on introduisit CléoUy la guerre de Sicile et Lamachus, comme le feisait Aristophane, pas plus que le droit des gens international ne souffrirait qu on mtc en scène le pape Jules II, comme foisait Gringore , fidèle sujet de Louis XII, dans THomme obstiné. Aussi Ton en est réduit à se moquer de quelques ridicules et à tourner en dérision la coupe d'un habit ou la forme d'un chapeau. Cest Tétemelle fable des grands et des petits voleurs.
Voici bien une autre moralité du même temps, d'un certain Nicolas de la Chesnaye, ou se trouve clairement Forigine de nos sociétés de Tempérance , si en vogue dans certains pays. Cette moralité intitulée la Condamnation des Banquets de Diète et Sobriété pour le profit du corps humain, moralité qui finit par la pendaison du sieur Ban-quet et la condamnation du sieur Souper à une
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On trouve encore, du même temps, le Mystère de GriselidiSy marquis de Saluées, à trente-cinq personnages, intitulé je ne sais trop pourquoi mystère, car on n'y parle point de miracles ni de religion; c'est une action toute civile qui finit par une pastorale.
Puis les moralités :
Du Los de t amour divin à huit personnages.
La Moralité nouvelle du mauvais riche et du tadre.
La Mort de Narcissus, moralité à trois personnages.
La Rèfotmatiàn des tavernes et cabarets à douze personnages.
La Moralité de la vendition de Joseph à quarantelieiif personnages.
La Nouvelle moralité dune villageoise à la
louange et honneur des chastes et honnêtes filles, à quatre personnages.
Puis les farces :
La Farce nouvelle du médecin qui guérit toutes sortes de maladies , à quatre personnages.
Un conte de Lafontaine et quelques bêtises populaires du conte de Jean-le-Sot, semblent avoir pris naissance dans cette farce.
La Farce de Colin ^ fils de Thénot le Maire.
La Farce nouvelle de deux savetiers,
La Farce nouvelle des femmes. Ce serait une moralité si la fin répondait au commencement.
La Farce nouvelle de V Antéchrist et de trois fem-^
mes^ colloque de poissardes, où Ton peut trouver l'origine du théâtre de la foire et des pièces de Vadé.
La Farce joyeu$e et récréatrice à cinq personnages.
La Farce nouvelle , contenant le débat d'un jeune moine et d*un vieil gendarme. Cest une satire contre les chanoines , qui , quoique plus ancienne , sent sa Ménippée et son Rabelais.
Ces farces doivent être de la fin du quinzième siècle, et ne semblent pas du même auteur, quoiqu on les ait imprimées ensemble.
U y a encore une moralité et une satire attribuées par les frères Parfait à Pierre Gringovie , mais qu'on doit plus justement, avec l'auteur de la Bibliothèque du Théâtre Français , attribuer à Jean Bouchet,le Tra verseur des voies périlleuses.
La moralité est tout entière sur la Pragmatique, sujet ordinaire des pièces de Jean Bouchet.
La farce, ainsi que la moralité, est remplie de personnages allégoriques, non point voilés par des noms grecs > ainsi qu'on a coutume de le faire de nos jours, et comme le fit Molière quand il voulut désigner les quatre médecins, mais appelés par leurs noms en français. Ainsi les personnages se nomment Abus, Avarice, Simonie, Sot-Dissolu, etc. Louis XII assista à la représentation de cette farce, ou plutôt de cette sotiie, et l'applaudit fort, bien que le Traverseur des voies périlleuses, usant de la liberté du temps, eût fait reprocher en face au
roi son avarice. Il est vrai qu*il mit la sottie dans la bouche de Sot-Corrompu.
Vers 144^9 on joua le Mystère de sainte Barbe à quatre-vingt-dix-huit personnages, dont le titre est imprimé en latin : Fùa vel tragœdiœ beatœ Barbarœy et le Mystère du roi Avenir.
C'est vers ce temps que vivait Jean du Prier, dit le Prieur.
Un manuscrit de Tan i45o environ renferme neuf mystères , vraisemblablement du même auteur, tous sur des sujets sacrés, comme la Passion, la Résurrection , la Vie et les Miracles de madame sainte Geneviève, sujet cher aux Parisiens et où Ton voit percer Fenvie satirique de l'auteur. Sainte Geneviève, entre autres dons, a celui de connaître la vie intérieure de chacun > et elle dévoile la fourberie d'une nonne qui veut se faire passer pour chaste. Mais ce qu'il y a de plus i*emarquable, c'est que, dans le septième de ces mystères, intitulé la Vie ou Mystère de monseigneur saint Fiacre, la pièce tout d'un coup s'interrompt au milieu, et Ton joue une farce fort libre qui n'a aucun rapport au sujet. C'est là évidemment l'origine de l'entr'acte et des intermèdes créés pour le remplir, intermèdes dont Molière nous a laissé dans ses comédies une foule d'exemples.
En i45o, Jacques Millet fit représenter l'histoire' de la destruction de Troie, ouvrage attribué faussement à Jehan de Meung , l'auteur du
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Roman de la Rose. Quoique cet ouvrage ne.soit divisé quen quatre journées , toute Tlliade y passe , et même les faits sont repris de bien plus baut et menés jusqu'à la prise de Troie. Les poètes modernes qui nous ont peint, d après l'antique, le fougueux Achille comme le modèle des guerriers, n'ont pas suivi Topinion de Jacques Millet, qui lui fait tuer Hector par derrière, pendant que celui-ci se bat contre Âjax.
En 1 468 , un auteur inconnu donna le Mystère du trépassement Notre-Dame.
En 1478, nous trouvons ï Histoire de Job ^ également sans auteur connu.
En i479> V Incarnation et Nativité de Notre-Sei^ gneur Jésus-Christ y en deux journées.
Enfin, en 1480, apparaît Pierre Blanchet, de Poitiers, d'abord robin , puis auteur, puis prêtre.
C'est Tauteur de la farce de Pathelin, la comédie la plus populaire peut-être qui soit, dont il y a onze éditions avec un texte différent. Les scènes du marchand de drap et d'Agnelet ne sont point indignes de la plus divertissante comédie, et Ton sait comment on les joue tous les jours sous le nom de Brueys et Palaprat , bien que l'abbé Brueys s'en soit toujours prétendu le seul auteur.
En i486, nous avons les Mystères de la Con^ ception, de la Passion et de la Résurrection de Notre- Sauveur Jésus-Christ ^ d'un certain Jean-Michel , poète Angevin. Nous n'examinerons point si la Croix-du-Maine ou les frères Parfait ont raison.
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ait occasionné une dépense comparable à celle qu'il faudrait faire pour la représentation de cq mystère.
En 15399 fut joué à Lyon le Mystère du sacri-^ fiée d'Abraham, déjà représenté devant le roi en . rhôtel de Flandre à Paris.
En ce temps-là vivait Barthélémy Aneau^ homme d'une grande science comme d'un zèle aveugle pour Thérésie de Luther. Il était principal du collège de Lyon, et le peuple le massacra le 21 juin i565, comme il venait d'insulter le Saint-Sacrement ; il avait composé le Mystère de la Nativité et la satire de Lyon marchand. Jjà satire est froide, ennuyeuse, mêlée d'histoire et incompréhensible. Le mystère au contraire présente une particularité remarquable : c'est qu'il est tout en chansons avec des refrains. Ainsi les bergers venant adorer le Sauveur, ont pour re-» frain : Gloria in excelsis Deo ; les mages , celui-ci : Où est^il afin que je Fadore ?
En i54i 9 Louis Choquet mit en mystère la vie de saint Jean sous ce titre : l'Apocalypse de saint Jean Zébédée.
En 1543, fut représenté le beau Mystère de Notre-Dame. Voilà un vrai mélodrame : fille réduite à la plus profonde misère, forêt obscure, brigand, accusation injuste pesant sur la tète de l'innocence , rien n'y manque. Mais le mélodrame ancien va plus loin que le mélodrame moderne*
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Le voleur étant découvert, on le pend sur le théâtre.
En 1544; vivait Jean d'Abondance, basochîen et notaire au Pont-Saint«Esprit ; il composa plusieurs ouvrages dramatiques , entre autres, le joyeux Mystère des trois Bois, la farce nouvelle très bonne et très joyeuse de la cornette^ et une moralité et figure sur la Passion de Notre Seigneur JésuS' Christ. C'est dans cet ouvrage que se trouve cette belle pensée, que Ton a depuis tant admirée dans un opéra de Métastase :
la corps s'en va» mais le cceur vous demeure.
Marguerite de Navarre, cette reine si amie des belles-lettres, dont la cour avait devancé iTiôtel de Rambouillet, composa plusieurs ouvrages dramatiques; six sont parvenus jusqu'à nous. La comédie de la Nativité de Jésus^Christ, la comédie de F Adoration des trois Rois, la comédie des Innocens, la comédie du Désert ^ la comédie de Deux filles et de Deux Mariées et la farce de Trop, Peu, Prou, Moins.
Guillaume des Autels, en 1629, est auteur de deux Dialogues Moraux, l'un représenté en i548, l'autre en i549* Le second de ces dialogues moraux est remarquable par un exemple de rime redoublée, puérilité qui plaisait beaucoup alors, origine de ces échos qui furent tant à la mode quelque temps avant Corneille et dont quelques
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uns de nas auteurs lyriques n'ont pas dédaigné d^essayer la forme.
Voici encore, en iSSo, une femme auteurnon plus comme Marguerite de Valois, reine etreTetue de la puissance , mais cette fois-ci simple bourgeoise, de mœurs peu régulières, la belle Gordière, Louise Labbé , belle à soi comme disait son anagramme peu scrupuleux sur l'exactitude des lettres.
Elle est auteur d'une moralité intitulée Débat de Folie et d* Amour ^ divisée en cinq discours , ce qui se rapproche beaucoup de l'ancienne et nouvelle division en cinq actes, Louise Labbé devait être familiarisée avec la lecture de» anciens auteurs et la théogonie grecque : car, outre cette observation des cinq actes alors peu à la mode » on voit dans cette moralité paraître et se débattre entre eux tous les dieux de TOlympe qui en sont les personnages.
En i55i , Théodore de Bèze donna son Abraham sacripant et mit ainsi fin aux mystères , mpralités , etc. Après lui on s'essaya dans le genre antique.
Comme on le voit ^jusqu'ici les représentations dramatiques avaient toutes choisi leur sujet dai^s les livres sacrés, et, excepté quelques farces et sotties, la moralité de la belle Cordière et la pièce de Narcissus, c'étaient toujours des miracles, des vies de saints où la bonne intention remplaçait souvent le bon goût, et où le poète avec la 1^-
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gende et la vie authentique n avait qu à mettre en ordre une suite de tableaux.
Etienne Jodelle , sieur de Lymodin , né à Paris en i532, entreprit de donner un nouvel essor à Tart dramatique et comprit que
Jouer lesiainu, la Vierge et DienparpUtë«
pouvait bien aller à un siècle de foi pure et d^ignorance littéraire, mais que dans une civilisation plus avancée, la morale pouvait aussi bien ressortir du jeu des passions humaines , et que d'ailleurs ce spectacle-là pouvait intéresser davantage que le Dem ex machina que le faiseur de mystères avait toujours à son service pour étonner le spectateur et lui fournir des miracles à foison.
Aussi donna-t-il sa Cléopàtre, ouvrage tout nouveau pour le temps. Les confrères de la Passion ne voyant ni miracles ni saints, et d'un autre côté point de dégoûtantes et obscènes farces, en conclurent que Jodelle était un impie qui n'avait du reste rien de comique au service de sa plume , et comme autrefois Aristophane aux jeux de la Grèce , Jodelle fut obligé de jouer lui-même sa Cléopâtre avec la Péruse, Rémi Belleau et quelques autres de ses amis. La pièce fut jouée devant Henri II à Fbôtel de Reims , et le succès en fût prodigieux ; n'était Cléopâtre qui donne à Tun de ses sujets imposteurs cent coups de pied au
espèce de galères à perpétuité, avec un ban qu^il ne saurait rompre, et qui lui interdit tout voyage dans un pays qui ne serait pas au moins à $ix lieues de Dîner.
En Tan i523 , on devait jouer une sottie à Genève , sur la place du Molard , le dimanche des Bordes, mais le plus grand adversaire des réjouissances publiques , le mauvais temps , vint troubler la fête. Aussi Fauteur improvisa-t-il une sorte de prologue satirique contre le mauvais temps, et remit-il sa sottie au dimanche suivant.
Bontemps eut pitié de lui , et le dimanche suivant reparut plein de vie et de santé. Alors le poète n é« pargne personne ; grand'mère Sotte fait défiler devant elle les métiers qui prévariquent tous; le mé* decin tâte le pouls au monde et tâche même de lire sa maladie, comme le docteur de la femme liydropique. Mais, hélas! le médecin croyait le monde malade de la conscience de ces crimes, et ce n'est qu'une lubie passagère. La peur de la mort Qt la crainte du feu qui doit le consumer, lui donnent seules cette fièvre printanière. Aussi fait-il habiller le monde de Thabit des fous et s'en va-t-il avec eux.
Kn 1 527, Jean Parmentier, bourgeois de la ville de Dieppe, fit représenter dans sa ville natale la Moralité très excellente à Flionneur de la glorieuse Assomption Notre-Dame^ même sujet que les mystères de FAssomption.
En iSSo, Antoine Chevalet, gentilhomme dau-
pbÎDois, fit la Vie de saint Christophe. Cest rhistoii de la légende du géant Reprobe, devenu Porte- Christ et faisant des miracles avant et après ssi mort.
En i532, Guillaume Coquillard, officiant de Rjeims , composa plusieurs ouvrages en vers , parmi lesquels on trouve deux pièces dialoguées intitulées le Plaidoyer d entre la Simple et la Ru* sécy et C Enquête d'entre la Sùnple et la Rusée y piè«ces dont le titre promet plus qu^elles ne valent réellement.
En i536, Roger de Collerye, secrétaire de Tévêque d'Évreux, fit une «Satire pour les habitans dAuxerre h t entrée de la reine en cette ville , pièce fort courte et de nulle portée.
Amoul Greban , cbanoine du Mans , commença le Mystère des actes des Apôtres. Simon Greban, enterré dans la cathédrale de Saint-Julien, aa Mans , et en son vivant chanoine de Saint-Richer en Ponthieu, l'acheva. Pierre Caret, autre cha-noine du Mans , y fit quelques corrections*
C'est là ce qu on peut appeler un mystère à grand spectacle. La pompe d^aucun opéra mo* dernene saurait approcher du luxe dénuées et de décorations nécessaires pour cet ouvrage, et la féerie la plus compliquée du Cirque-Olympique ne saurait avoir autant de trappes et de change* mens à vue que ce mystère. Je doute même que la représentation de la Mirame de Desmarets, qui coûta cent mille écus au cardinal de Richelieu,
derrière , la pièce esc digne et bien conduite. On y remarque une singularité : le premier acte en Ters dissyllabiques est tout entier en rimes féminines : le second , le troisième et le quatrième également en vers dissyllabiques sont en rimes mêlées ; le cinquième, en rimes mêlées, est également en alexandrins.
Mais la Cléopâtre est en tout point fort inférieure à la Didon, pièce vraiment excellente, la meilleure que Ton ait faite sur ce sujet, de beaucoup supérieure même telle qu'elle est à celle de Lefranc de Pompignan et à celle de Bois-Robert. Jodelle est encore auteur d'une farce intitulée Eugène, tentative de comédie en cinq actes, un peu meilleure que les farces du temps , mais en somme peu remarquable en comparaison de sa Didon.
Nous retombons ensuite dans la confusion des actes et des scènes dans le Jeu de Mars, en i553, dans le Mystère avec la tragi-comédie française de Homme justifié par foi de Henri de Barran , en i554î dans la farce avec le Discours facétieux des hommes gui font saler leurs femmes à cause gu elles sont trop douces, titre qui promet cependant des développemens- plus graveleux qu'ils ne le sont réellement. Mais nous voilà tout à fait dans la Farce grivoise avec la Trésorière et les Ébahis de Jacques Grévin, que Tamour avait fait poète à quinze ans et que le dépit amoureux rejeta de
nouveau dans Tétude des lettres dans un âge plus avancé.
L'obscénité de ces farces est due aux mœurs du temps , puisque les Ébahis furent représentés au collège de Beauvais le 5 février 1 558 , à la sui(e de la tragédie de César, du même Jacques Grévin. Cette tragédie dont nous venons de parler, est une œuvre très remarquable; on y sent Tami de Jodelle qu il a peint dans sa Pastorale sous le nom de Renot La phrase y est tragique, surtout fort heureuse, et les vers très bons pour le temps. Je ne sais si Jacques Grévin était républicain , mais voici un morceau d'une tirade qu au second acte Brutus fait contre la tyrannie :
Et quand on parlera de César et de Rome ,
Qu'on se souvienne aussi qu'il a éxé un liomme ,
Un Brute, le vengeur de toute cruauté ,
Qui aura d'un seul coup (;agnc la liberté ;
Quand on dira : César ftit maître de l'empire » '
Qn*on dise quant et quant Brute le fit occire.
Quand on dira : César fut premier empereur,
Qu'on dise quant et quant Brute en fut le vengeur.
Le vers quatrième et les deux derniers n'onl-ils pas par leur coupe et leur vigueur de Thémistiche, quelque avant-goût lointain de la facture du grand Corneille?
Encore une froide moralité dans le goût antique, moins la naïveté et Tabandon, dans le CoUo- (jue de paix ^ justice , miséricorde et vérité ^ de Jean de la Maisonneufve , en i558.
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C'est en ce temps que vivait François Habert , lé Banni de Liesse^ connu par ses fables et par une pièce intitulée la Comédie du Monarque, La pièce ne vaut pas les ftibles; la confusion d'actes y est remise en honneur et le style est froid.
£n 1 559, nous trouvons imprime un épithalame de Joachim du Bellay, archidiacre en Téglise No«tre^Dame de Paris, et plusieurs autres pièces-'hat lets. Les pièces de du Bellay ne sont pas remarquables; c'était pour le drame le Benserade de son temps, et, sans ses auti^s poésies, il n'eût pas mérité que la Croix-du-Maine dtt de lui que ses œuvres vivront autant que dureront les langues èsquelles il a écrit , et que Vauquelin la Fresnaye s^eiprimait ainsi sur son compte dans son art poé«* tique:
Remarque du Bellay
Suis coroine il a suivi la marque des vieux pas, Mêlant sons un doux pleur entremêle de rire , Les joyeux ëguillons de Taigrette saiirp.
Jacques Dubois de Péronne fit, dans le même temps , une comédie sur les mariages du roi d'Espagne et du prince du Piémont, pièce sans art, sans charpente ; il y a trois épitbalames. Celui de l'université, qui ressemble pour le fond à une leçon de matrone, tant il est libre, est charmant de style.
En i56o , nous avons de Gabriel Bounin , premier avocat au parlement de Paris, etc. , une tra*
gédie de la Soltane , première excursion dans les mœurs turques dont on a tant abusé depuis. La tragédie de la Soltane est probablement la grand^« mère de Bajazet et de Zaïre. La Soltane est suivie d'une pastorale. Le même auteur fit encore une tragédie en cinq actes , précédée d^un prologue sur la défaite de la Piaffe et de la Picorée. Mars^ la Paix et la Justice paraissent dans cette pièce , et nous sommes retournés au Deus ex machina.
Avec Antoine de la Croix, en i56i, nous retombons dans les anciens mystères , quoiqu'il ait intitulé tragi-comédie Fhistoire de Daniel et des Trois Ënfans, qu il a mis en scène avec des chœurs , sans distinction d'actes. Bien que cette disposition sente Tenfance de Fart et marque un pas ré-» trogade , la versification est très soignée et le cantique des Babyloniens renferme des strophes d'une facilité remarquable. Voici la troisième :
Qae sert-il que l'on propose Faire telle on telle chose , Sauver sa vie on son bien , Défendre un tel , un tel détruire , Quand ponr aider on pour nuire De soi-même on ne peut rien ?
Nous avons encore une pièce du même temps , intitulée Tragédie Française^ de Jean Breton, petite farce ou paraissent Vénus et Jalousie.
II en est autrement d'un fragment d'une tragé-^ die de Gilbert Cousin, dit Cognatus y intitulée l'Homme affligé, bon travail, mais inachevé.
En i562) vivait Jean de Lataille; il était élève de Marc-Antoine Muret. Tour à tour avocat , soldat et poète, ii composa quatre tragédies ou co* médies : ce sont Saûl le furieux ^ les Gabaonites, les Corrivaux et le Negromant, sujets tirés de T^riosie. En cette année i562, un frère lui survé^ eut, Jacques de Lataille, qui avant dix-huit ans était auteur de plusieurs pièces de théâtre. II nous reste de lui Daire et Alexandre^ tragédies. Ce sont bien là des sujets anciens , et la division en cinq actes est fidèlement observée.
En i563, nous avons une églogue à quatre personnages, attribuée à Ferrand de Bez, puis une autre églogue où Dieu le Père , Jésus-Christ et rÉglise, figurent sous des noms allégoriques.
Dans ce même temps , Claude Rouillet de Beaune fit en vers latins , puis en vers français » une pièce intitulée PhUamire. C*est le conte popu* laire d'une délivrance de prison au moyen de son honneur sacrifié, fait par une femme, trait que Ton retrouve au drame de M arion Delorme , et dans une foule de romans et mélodrames modernes.
Nicolas Filleul, de Rouen, fit représenter aa collège d'Harcourt une tragédie d'Achille, avec chœurs, le 21 décembre i556; et devant le roi Charles IX , à Guillon , le 29 septembre 1 566 , une tragédie de Lucrèce, suivie d'une comédie en cinq actes, intitulée les Ombres.
Le tout est régulier, mais Faction est en partie remplacée par des récits : la comédie finit par des
vers fort libres , que la cour de Charles IX dut trouver fort à son gré.
. Nous voici encore une fois revenus aux mystères et aux sujets sacrés avec Jacques Grezin, curé de Condac en 1 565 , sous le titre à' Avertissement faits à l'homme par les fléaux de Notre-Seignetir*
En i566 , Louis Desmazures fit représenter une trilogie, Z^ai^icf combattant^ David triomphant^ Da^ vid fugitif] toutes trois, tragédies avec prologue, plus une bergerie et une églogue spirituelle/ G est tout à fait là le goût des anciens mystères. Point de distinction d'actes ou de scènes : un dialogue décousu, une infinité de personnages paraissant et disparaissant sans motif, voilà ce que c est que la trilogie de David.
Le mystère allait reprendre le dessus avec André de Rivaudeau et son Aman , quand parut Jean-Antoine de Baïf , fils naturel de Lazare de Baïf , ambassadeur à Venise. Il revint tout à fait au goût des anciens et se contenta de les traduire : »insi il nous a laissé VAntigone^ traduction de Sophocle, le Taillebras^ traduction du Miles gloriosus de Plante, et ÏEunugue, comédie de Térence. Son père avait déjà traduit VElectre de Sophocle vers pour vers. Je ne sais pourquoi La Fresnaye-Vauquelin donne à Baïf la préférence 0ur Joddle dans son art poétique où il dit :
Jodelk, moi présent, fît voir sa Clëopàtrc |::ii France dps premiers an tragiqne théAtrc ,
DE Pé CORNEILLE. SI
Kneôr que de Ééif un tî brave argnnient Entre nous eût été choisi premièrement.
Nous avons encore de la même époque le Jugement de Paris j représenté à Nogent-le-Rotrou , et la tragédie de Philoxène, d* Antoine Duyerdier, sieur de VaupriTas.
Je n'ai point parlé de plusieurs traductions de pièces latines ou grecques autres que celles des deux Baïf et qui firent pourtant le plus grand honneur à leurs auteurs. Ainsi La Péruse que nous avons vu assister Jodelle pour la représentation de sa Cléopâtre, traduisit Médée de Senèque qu'imita plus tard Pierre Corneille, Scévole de Sainte-Marthe , fit aussi de son côté une traduction de Médée, ou plutôt comme semblent l'indiquer les vers de La Fresnaye-Vauquelin , corrigea la Médée de La Péruse. Charles Toutain, sieur de La Masière , traduisit FAgamemnon de Sénèque , ce qui donna lieu à La Fresnaye-Vauquelin de continuer ainsi rénumération des poètes tragiques après les vers cités plus haut.
Péntse ayant depuis cette Masc guidée Sur les rives du Clain , fît incenser Médée ; Mais la mort cnrieuse avançant son trépas, Fit que ses vers tronqués parfaire il ne sut pas ; Quand sainte MarUte , ému de pitié naturelle , De cet deux orphelins entreprit la tutelle:
Savant les réagença, leor patrimoine accrut.
Et grand'peine et grand soin pour ses pupilles eut; Puis Toutam nous fit voir de la couche royale Du prince Âgamemnon la Tratson déloyale , etc.
Plus loîn La Fresnaye-Vauquelin continue aînsî :
Et maintenant Gantier, savant et copions Tragique,' a surmonté les nouveaux, et les veux Montrant par son parler asseï doucement grave Que notre langue passe aujourd'hui la plus brave.
En effet 9 Robert Gamier entra franchement dans la voie ouverte par Jodelle, et sans traduire servilement les anciennes tragédies grecques et romaines , lui-même il fit des tragédies tirées de rbistoire. Comme Racine , il traita des sujets tirés de l'histoire des Romains , de celle des Grecs et de celle des Juifs , et il a fait de plus Bradamante , sujet tiré de TArioste ; les tragédies sont : Forcie, Hippolytey Cornélie^ Marc-Antoine y la Troadcy Antigone, Bradamante et Sedécie,
Le récit domine encore dans les pièces de Gamier et, excepté la Troade , ses pièces ont bien peu d'action. Dans Hippoly te, le messager qui remplace le Théramène de Racine, fait comme lui un récit à Thésée déplorant ses malheurs. Gomme Théramène, il fait la description du monstre : mais si Fénelon a reproché à Racine le peu d'opportunité de son récit, le caractère de Thésée ne permettant pas qu'il puisse l'écouter, qu'eût-il dit de Gamier qui fait, en effet, interrompre le messager par Thésée , mais c'est pour lui demander quelle figure a le monstre dont on lui fait la description. Voici du reste quelques vers de cette description :
DE P. COIINEII.LK. 55
li iiiarcIiG à grand secousse, el la vague quîl fcnJ Bouillonnant dans le ciel , comme foudre descend. L'eau se creuse en dessons en une large fosse. Et de flots recourbés tout à l'entour se bosse. Elle bout , elle écume et fuit en mugissant Le monstre qui se va sur le bord élançant.
Ces deux derniers vers ne sont-ils pas li source évidente de la métaphore de Racine, que les puristes taxent de mauvais goût :
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Dans Marc-Antoinç , il y a un autre récit. Cest celui de la mort d'Antoine que Direct, un de ses gardes, fait à Auguste : ceux qui ont accusé Corneille de néologisme pour ce vers ;
Ton bras est invaincu , mais non pas invincible,
n'avaient pas lu Gamier, et ne connaissaient pas ces vers :
. . . Pernaut, suant, ainsi que cette pauvre dame , Toutefois invaincue , au travail dura tant, etc.
Dans la Troade, il y a une scène d'Andromaque et d'Ulysse, touchant le sacrifice d'Astyanax, qui peut hien avoir donné à Racine l'idée d'Iphigénie ; mais je ne vois rien dans Sedécie qui puisse , comme on Ta dit, lui avoir fourni Tidée d'Esther. Cette pièce, du reste, renferme un morceau fort
remarquable. C'est Amiral, nièce deSedécie, qui se jette aux pieds de Nabuchodonosor, et lui demande la grâce de son fils. Gamier est, du reste, le premier qui ait employé régulièrement les rimes plates et croisées régulièrement et alternativement de masculines et deféminines.
En 1 57 1 , nous avons deux tragédies , Panthée et Tobie, toutes deux sous le nom de mesdames des Roches , mère et tille , quoique la première de ces pièces soit véritablement de Jules de Guersans qui, amoureux de la fille, voulut faire la cour aux dames des Roches, en mettant sa pièce sous leur nom. Au reste , le sujet de la femme d'Abradate était assez bien choisi pour une tragédie faite par une femme, et le P. Le Moine , dans sa Galerie des femmes fortes , a oublié de faire un sonnet à la louange de mesdames des Roches , lui qui se complaisait tant à en tailler à pointes sur les femmes fortes de l'antiquité.
Dans la pièce de Tobie, les interlocuteurs se parlent entre eux comme Démosthène aux Athéniens dans les traductions de ceux qui font la version de av^pgç AÔJîvaiot, par Messieurs, On dit M. Auguste , madame Anne , etc. Celte bizarre et ridicule appellation moderne , appliquée à des héros anciens, s*est vite effacée de la scène, et les mots de prince, héros, seigneur, ont remremplacé le monsieur. Mais c'est peut-être à mes* dames des Roches et à Tobie que nous devons ce mot de madame^ que continuent à s'adresser
les princesses antiques dans les pièces de Corneille et de Racine.
Voici maintenant les bergeries qui montent snr la scène avec Jean*Baptiste Bellaud et Pierre de Montchault , tous deux, auteurs de bergeries tra* giques; Tune, sur les guerres civiles, Fautre, snr la mort de Charles IX.
Les pastorales ou bergeries remontent assez haut dans rhistoire du théâtre. Nous les verrons avoir leur apogée avec les bergeries du marquis de Racan, peu faites pour le théâtre, il est vrai , mais que le goût de l'époque y fit monter malgré Tauteur. Molière lui-même sacrifia au goât de Féglogue dans Mélîcerte et quelques autres pièces de ce genre. Mais Guérin, le fils de sa femme, échoua quand il voulut refaire cette œuvre d*un homme de génie. La pastorale n'était plus de mode, et ne pourraiton pas voir dans les paysans de Dancourt, dans nos vaudevilles campagnards , dans les Jeannot, les Colas, les Rose et les Nanette de tous les temps, la queue dégénérée de cette comète pastorale qui rayonna long-temps de son éclat emprunté aux églogues de Virgile , et qui fit dire d'une façon hypocrite aux gens de la ville et de la cour le vers du poète latin :
O forttta»l08 nimiutn , sua si bona norint Agricolas !
C^était alors le temps des guerres civiles et religieuses. La Saint-Barthélemy venait d'avoir liea^
et Ton ne débitait point encore ces fables absurdes qu on a depuis faites ù plaisir pour charger encore le caractère de Charles IX. Personne ne se vautrait d'avoir chargé le mousquet avec lequel il tira sur son peuple. C'était bien assez de la vérité sans y ajouter encore la calomnie. Charles IX n^était point un Néron, mais sa mère ne valait pas Âgrippine. Néron mit le feu à Rome , mais rhistoire n a pas mentionné quil eût même égorgé un chrétien de ses propres mains. Néron tua sa mère : la mère de Charles IX le tua. Quant à la calomnie, je n'aurais pas besoin de remonter biea haut pour en trouver en France des exemples aussi forts et aussi déplorables. Charles IX , dit la tradition populaire , tira sur son peuple d^une des fenêtres du Louvre , et des gens même ont connu celui qui chargeait le mousquet (i). Si vous
(i) Trois letlrcs de (Jliarles IX, écriics le jour même de Ja saini llariiiélemy et quelques jours après , et publiées dans le n» de XAr^ tiste du 3o juillet 18.^3, offrent une siogiuiière auulogie avec celte tragédie.
Dans ces trois lettres* adressées à Pierre Levavasseur, seiçMmr d'Eguilly, et aux notables de la ville de Chartres , il prétend que la mort de l'amiral ne fut point un fait religieux, et il prétend conser» ver le traité de paix fait avec les protestant. Voici an passade de la seconde de ces lettres :
« Sa Majesté , désirant faire savoir et connoitre à tous seigneurs , gentilshommes et aau'es ses sujets , la cause et occasion de la mort de l'amiral et autres ses adhérens et complices dernièrement en cette •ville de Paris» le a4* de ce présent mois d'août, d'autant que ledit fait leur pourroit avoir été déguisé autrement qu'il ii*est.
• Sa dite Majesté déclare que ce qui en est ainsi avenu a esté par ion exprrs commandement et non pour caose aucune de religion ne-
avez laissé aller votre oreille, arbilrio popularis aurœ, un autre Charles, certes, le plus doux et le moins cruel des princes, devait prendre tous les matins un bain de sang. Quoi qu'il .en soit, tout le monde n'avait pas, en ce temps-là^ les opinions de Voltaire sur Tainiral de Coligny. La calomnie s^attaqua aussi à Tautre parti , et un nommé François de Cbantelouve , gentilhomme bordelais , fit la tragédie de feu Gaspard de Coligny. Sans respect pour la tombe et la mort que Tamiral avait soufferte en martyr, François de Cbantelouve le représente conspirant la mort du roi. Le roi veut lui pardonner, mais il est obligé de prévenir le complot. Mercure vient l'avertir de la part de Jupiter, et comme Coligny veut égorger tous les papistes , l'auteur a trouvé moyen de rendre Mercure et Jupiter catholiques. C'est, du reste, une des plus déplorables pièces de théâtre qu'il y ait au monde, tant pour le fond que pour la forme.
La pièce de Pharaon , du même aute.ur, n'a pas de bien plus;, grandes qualités, mais au moins le sujet n'en est pas odieux.
Vers le même temps ,. Pierre le Loyer donna
contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu comme encure entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier et prévenir Texéculion d*ane malheureuse et détestable conspiration , £aite par ledit amiral , chef et autres d'icelle et ses adhérens, complices en sa personne, dudit seigneur roy, la reine, sa raèrc , et roesseignenrs tes frères , le roy de Navarre , et autres princes et seigneurs étant près d'eus. »
38 HisTOinÊ
le Muet insensé et la Néphelococugië ; là première, comédie en cinq actes, la seconde, imitation d'Aristophane , sans actes , ni scènes j m^is ayec strophes , anli - strophes , alléo - strophes , pauses, etc.
Pierre Le Loyer semble s'être si bien inspiré . d'Aristophane , qu'il Fégale en obscénité. C'est là le signal de ces comédies licencieuses qui viennent souvent salir la scène jusques et y compris les pièces de Corneille de Blessebois, écueil qu'ont toujours scrupuleusement évité nos grands auteurs. Nous verrons quel mérite et quel instinct de génie il a fallu à Pierre Corneille pour s'en abstenir entièrement.
En 1676, fut imprimée pour la première fois Lucelle , tragédie en prose, de Louis le Jars, secrétaire de la chambre de Henri III. C'est encore un vrai mélodrame que cette tragédie. Je crois que c'est là qu'on a employé pour la première fois,' comme moyen dramatique, le poison changé en breuvage somnifère. Reconnaissance , mariage secret, prince déguisé, vengeatice pour le moins espagnole d'un père , enfin le Deus sous la fornie d'tin apothicaire, qui vient mettre tout le monde d'accord et ressusciter les morts. La fille et son amant se jettent dans les bras du père ci-devant barbare et maintenant'iouché jusqu'aux larmes, et la toile tombe.
Du même temps, il y a une comédie provençale sans intrigue ni action , et parfaitement insi-
(jnifiante, intitulée: Comédie de Seigne Peyre et Seigne Joan, dialogue sur la paix entre deux paysans^^u Daupbiné.
En 1677, nous avons de Gérard de Vivre, natif de Gant, la comédie des amours de Theseus et de Dianira, et la comédie de la Fidélité Nuptiale : ces deux pièces font assez d'honneur à la moralité de Tauteur, qui dans la seconde était souvent sur la pente d'un sujet glissant ; mais, littérairement parlant, elles n'ont rien de remarquable.
En cette année 1571 , mourut Rémi Bellefiu, né à. Nogent-le-Rotrou , en 1527. Noiîs Favons vu, ami de Jodelle, jouer avec lui sa Cléopâtre devant le roi Henri II. Rémi Belleau est auteur d'une comédie, intitulée la Reconnue, Cette fois-ci on ne peut pas reprocher à la pièce de manquer d'intrigue et d'action. La religieuse enlevée par le capitaine Rodomont et rendue à la vie séculière , a trois amoureux , le capitaine Rodomont d'abord, puis deux avocats, l'un vieux, lautre jeune. La victoire finit par rester à la robe, et le jeune avocat épouse la ci-devant religieuse Antoinette. Cette pièce est fort bien conduite.
Nous ne pouvons pas en dire autant de la farce des trois suppôts de l'imprimerie , imprimée en 1578, sans nom d'auteur; pièce qui n'a rien de plaisant malgré son titre de farce et qui procède pour la liberté du langage des comédies de Pierre le Loyer.
Nous voici revenus aux églogues etauxpasto-
raies avec Jacques de Fonteny, confrère delà passion qui donna la Chaste Bergère y la Galatée divinement délivrée et le Beau Pasteur, Celle-ci est la traduction dialoguée de la seconde églogue de Virgile.
Jacques de Fonteny est aussi auteur des Bra^ vacheries du capitaine Spavente^ ouvrage traduit de ritalien, dialogue peu fait pour le théâtre; mais c'est vraisemblablement l'origine des matamores introduits depuis par Tusage dans une foule de comédies et de tragédies, et que Corneille Im-même mit avec succès dans une de ses premières pièces. C'est aussi ce nom de Spavente qui fait dire dans une pièce moderne :
J'irai croiser le fer Avec don Spaveuto , capitan de l'enfer.
Adonis y tragédie en cinq actes, avec chœurs de Guillaume-le-Breton , fut imprimée en 1679.
C'est un des plus piètres ouvrages dramatiques qui aient jamais été faits.
Pierre de la Rivey fit lui-méine imprimer en 1679 six comédies en prose qii'il avait composées ; ce sont : le Laquais , la Veuve , les Esprits ; le Morfondu , le Jaloux , les Ecoliers , la Constance , les Tromperies , le Fidèle.
Quelques unes de ces pièces sont assez ennuyeuses; les mœurs en sont basses et le style souvent obscène; la morale finale y est souvent
peu respectée et les aphorismes qu'on y remarque, malgré leur esprit et le trait qui souvent y est heureusement lancé, peuvent mieux que les opéras de Quinault être traités de
Lieas communs, (le morale lubrique.
Cependant, au milieu de tout cela, il y a de la science de comédie, des caractères bien tranchés. Mais c'était vers ce temps que Régnier le satirique commençait à poindre à l'horizon , et tout se sentait de la crapule où vivaient les gens de lettres de cette époque; il était donné seulement à quelques hommes privilégiés, comme Malherbe, Racine et Corneille , de les en tirer.
La comédie de la Veuve n'a que le titre de commun avec la comédie que Pierre Corneille fit représenter en i634; mais dans la comédie intitulée les Esprits, il y a un admirable caractère d'avare. Molière qui prenait son bien où il le trouvait, et qui connaissait parfaitement l'ancien théâtre, pourrait bien s'être servi de Pierre de la Rivey, comme il s'est servi de Plante, dans son admirable comédie.
En i58o, outre la tragédie d'Holopfierne^ d'Adrien d'Amboise , et les Plaisants devis des suppôts du Seigneur de la Coquille , faible et inepte ^rapsodie, il faut encore signaler YJvare Cornu de François Chapuis, comédie en cinq actes et en vers de quatre pieds , moins libre que son
42 histoire;
titre ne pourrait le faire supposer, facilement écrite, et dans laquelle se trouve une scène de séduction avec un diamant dont Molière î| reproduit le moyen dians son Bourgeois Gentilhomme; puis encore une tragédie patriotique de Fronton du Duc, Jésuite de Bordeaux, intitulée : Histoire tragique de la Pucelle de Domrémy , autrement i! Orléans,
Ce sujet , sans contredit, le plus tragique et le plus théâtral qui soit dans notre histoire avec celui de Sainte- Geneviève, est un mélodrame dans le genre de la Pie Voleuse; il est du rpste à remarquer qu'aiicun ,de ces sujets n'a été traité convenablement. Le drame de Schiller même et la tragédie de d'Avrigny ne sqnt pas plus à la hauteur du sujet que la pièce du Jésuite de Bordeaux.
Les miracles ^X Tinl^rvention nécessaire cju ciel dans cette pièce inspirèrent Thomas-le-Coq^ prieur de la Sainte-Trinité de Palaise, et lui firent composer un mystère dans le goût des pièces anciennes, intitulé [Odieux et sanglant meurtre cani' mis par le tmudit Caïn à Rencontre de son frère Abely ouvrage fort mal fait et qui ne put inspirer 4ucun intérêt , habitué que Ton était au jeu des passions humaines et aux pièces intriguées.
C'est encore un sujet avec lequel on n a jamais pu intéresser au théâtre : le dénouement prévu, le crime odieux en sont probablement la cause. Toujours est-il que l'abbé Aubert ne put intéres-
ser en 1765 avec son drame en trois actes, imité de Gessner, intitulé la Mort d'Jbel, et que j'ai vu le public bâiller avec indifférence à un petit drame en deux actes sur le même sujet.
En opposition avec les pièces morales, il nous reste d'Odet de Tournebu, fils du fameux Adrien Twmèbe , une comédie en cinq actes et en prose 9 intitulée les Contents,dont le style est fort libre et où les plaisanteries des valets sont fort indécentes , malgré le rang de Fauteur qui fut président de la Cour des Monnaies. .
En 1 58:i, Guillaume de la Grange, périgourdin, donna une Didon en tout point fort inférieure au hel ouvrage de Jodelle. Le quatrième livre de Virgile semble n'avoir inspiré à ce la Grange qu'une traduction dans le genre d^TEnéide Travestie de Scarron , auquel Fauteur ressemble beaucoup par son style.
Dans le même temps, Jean de Beaubreuil, limousin, fit iipprimer un Régulus, tragédie sans femmes, tragédie fort inférieure au Régulus de Pradon, et Pierre Heyns donna deux tragédies sacrées intitulées, Fune le Miroir des Veuves^ histoire d'Holopherne et de Juditb , et Fautre Jokebed j miroir des mères, tirée de Fenfance de
Moïse.
En i583 et en i586, on imprima aussi, sous le pseudonyme de Messer Philone, deux tragédies sacrées, intitulées Josias et Adonias; on les attribue à Louis Desmazures , auteur de la Trilogie de
David; mais on ne voit pas la raison qui lui eut fait prendre ce pseudonyme..
En i584, fut imprimée une comédie de François d'Amboise, frère de l'auteur d'Holopherne ; elle est en prose, intitulée les Napolitains, fort spirituelle, mêlée de proverbes à la façon de Sancho et du Figaro de Beaumarchais; mais elle est fort libre, et les paroles ne pourraient passer que dans une langue comme la latine , qui dam les mots brave Ihonnêteté»
Nous retombons maintenant dans les pastorales avec le célèbre Honoré d'Urf é, Fauteur de FAstrée ; il composa Fépithalame pudique en Fhonneur de M. et de M™« deTournon, et y représenta lui-même Apollon, vêtu d'une grande robe de taffetas cramoisi orangé^ garnie d'argent , un mantelet d'ar-, gent flottant sur ses épaules , une perruque , un visage doré çt un soleil rayonnant autour de sa tête.
Il composa en outre la Sylvanire , fable bocagère en cinq actes, où paraissent les bergers du Lignon , et où Fon remarque des chœurs qui chantent les vers les plus coquets et vraiment les plus jolis du monde. C'est une pastorale dans le genre italien; n'étaient les fadeurs qui nous semblent ridicules, il y a véritablement de fort jolies choses , et Fon comprend la vogue qu'eut de son temps Fauteur de FAstrée.
En 1 584 9 ^Q imprima aussi une pastorale de Joseph Duchesne^ sieur de la Violette , de Genève, également auteur de l'Ombre de Garnier Stoffa^
DE P. COfiNElLLE. 45
cher:, tragi-comédie en trois actes et en vers , toutes deux faites pour célébrer la paix et le bon accord de la Suisse et Talliance de divers cantons.
Avec la Thébaïde, tragédie sans distinction de scène, de Jean Robeliriy bourguignon, il nous est encore parvenu du même temps deux pièces de JeanrEdouard du Monin^ assassiné à vingt-sept ans, intitulées Tune la Peste ^e la Peste ^ tragédie allégorique, et l'autre Orbec-Oronte. Cette pièce, pleine de latinismes où Fauteur a Bonsardisé, quant au style, comme disait Malherbe lorsqu'il lui échappait quelque bizarre épithète , passe en tragique la situation d'Atrée et de Thyeste , et même celle d'OEdipe: inceste, parricide, infanticide, suicide, rien n'y manque.
Dans l'année i585 , nous mentionnerons le pseudonyme Olenix ou plutôt Olanix de Montsacré , pour rendre Tanagramme exact ^ nom sous lequel Nicolas de Montreux fit représenter nombre de pièces , si Ton en croit les recherches de Beauchamps sur le théâtre; celles qui sont imprimées sont Athlette, pastorale ou pastourelle, Diane idem , Arimène , aussi pastorale , les tragédies di Isabelle et de Sophonisbe , et la Comédie de Joseph,
Mellin de Saint-Gelais avait déjà introduit la Reine de Numidiesurla scène, dans sa traduction de la Sophonisbe deTrissin ; la même Sophonisbe fut traduite par Claude Mermet. Antoine de Mont- Chrétien donna aussi , en 1596, une Sophonisbe.
46 'HISTOmE
Enfin on connaît les deux Sophonisbes de Mairet et de Corneille et ]a prédilection singulière de Voltaire pour la première. Nous nous réservons de parler plus au long de ces diverses pièces, quand qops examinerons la SophQ)!)isbe de Corneille.
Piprre Mathieu, principal du collège de Vercejl , en Piémont , donna, vers le même temps , plusieurs tragédies : Estfier^ Fasthi, /tman^ qui ne sont que des dédoublemens les unes des autres. Lq. Guisiade e$t une pastorale que Ton trouve ^ la fin d'Esther.
Les tragédies sacrées n'ont aucune espèce de rapport avec la tragédie d'Esther de Racine. L'auteur a surtout une façon à lui d'insérer dans ses tragédies les proverbes les plus populaires, comme celui-ci :
Celui qui vers le ciel ievaDt sa face crache > De soi; baveux crachat, il reçoit l'orde t^che.
Ce proverbe se trouve dansEsther; il est plus fort sur la plaisanterie. Voici deux vers de Vasthi :