CHAPITRE XVII
HI^BACLIUS.
Qui des deux a imité 1 autre, Pierre Corneille ou don Diego Caldéron de la Barca? — Héraclius est-il antérieur à la famosa comedia du poète espagnol y ou devons-nous notre tragédie à Fimbroglio espagnol intitulé : en esta vida todo es verdad ytodo mentira? C'est là une question oiseuse qui pourtant partagea long-temps les esprits et engendra de vives disputes, si nous en croyons Voltaire.
Laissons à Caldéron Thonneur d'avoir Inis le premier Héraclius en scène et d'avoir fourni à Corneille l'idée d'une admirable scène. Caldéron
n'a jamais imité les auteurs étrangers, et pour cela il y a^ait de bonnes raisons. En fait de littérature ancienne comme d'histoire, Çaldéron était le plus ignorant des hommes, et comment trouver dans sa vie, si occupée à confectionner des poèmes de toute espèce , le temps nécessaire pour lire les littérateurs contemporains? Çaldéron, comme Lopez de Véga , était de ces grands ramasseurs d'idées qui s'inspirent de la richesse de leur imagination et qui glanent sans choix tout autour d'eux les pensées et les phrases. Aux jours d'inspiration, ils produisent d'admirables choses. G est la récolte du génie. Aux jours d'impuissance et de marasme, leurs œuvres sont-plus que médiocres. Cest le fumier où les Virgile et les Corneille sont obligés d'aller déterrer les perles.
Le nombre des comédies de Galdéron est immense. Lopez de Véga en a composé plus de mille, sans compter les pièces fugitives, entremets proportionnés aux pièces de résistance, et qui contiennent souvent un nombre de stances capable de défrayer une demi-douzaine d'odes de notre siècle dégénéré. Tous deux composaient pour le public et se souciaient peu de la posté-, rite. Écoutons plutôt Lopez de Véga, dans son épître intitulée : nouvel art de faire des comédies en ce temps. J'en emprunte la traduction à i'abbé de Charmes :
c J'avoue que j'ai travaillé quelquefois selon les règles de l'art ; mais quand j'ai vu des rnons-
très spécieux triompher sur notre théâtre, et que ce triste travail remportait les applaudissemens des dames et du vulgaire , je me suis remis à cette manière barbare de composer, renfermant les préceptes sous la clef toutes les fois que j^ai entrepris d'écrire, et bannissant de mon cabinet Térence et Plaute pour n'être pas importuné de leurs raisons : car la vérité ne laisse pas de crier dans plusieurs bons livres. Je ne fais donc plus înes cothédiesque selon les règles inventées par ceux qui ont prétendu s'être attiré par là les applaudissemens du peuple, et n'est-il pas juste de s'accommoder à son goût, et décrire comme im ignorant, puisque cela plaît à ceux qui paient (i)?» Les gens qui travaillent de cette sorte n'imitent point; si leur façon de faire et de parler a plu à
(i) Voici le texte:
Verdad es, que yo he cscrilo alganas vczcs Siguiendo el arie qoe conoscen pocos.
Bfai laego qu« salir |)or ocra parte Veo los raonstruos des aparenclas llenos A donde acado el vtilgo, y les Mugeres Que este triste ezercicio canonizaa.
A aqnel habito barbaro me buelro :
Y qnando he de escrivir una comedia Encierro los preceptos con seis Hâves :
Saeo aTerenciô, y Planto , de mi estudiot Para que uo me den vozes, que suele Dar* gritos la verdad en libros muchos
Y escrivo por al arte que inventaron Los qae el ^algar aplauso pretendieroo »
Porqae corne las paga el vulgo, et justo Hablarlc ea Necio , para darle gnsto.
leur idole, le public , ils lui donnent la même ma« nière et le même ton jusqu'à ce qu'ils s'en lassent : les génies au contraire imposent leur opinion au public et se consolent avec eux-mêmes du mépris et de laveuglement des sots; puis le public finit toujours par admirer ce qui est beau. Les Précieuses Ridicules tuèrent Tbôtel de Rambouillet et arrachèrent un cri d'admiration à Ménage.
Malgré les marquis et les pédans, Molière mourut riche , et Ton a dit que notre hévos qui , moins que personne, consultait en faisant ses pièces le bon plaisir du public, estimait ses ouvrages à largeât qu'il en retirait.
Quoi qu'il eu soit, pour en finir avec cette éternelle question de plagiat et d'antériorité d'idées, tout le monde sait le mot de Molière : c Je prends mon bien où je le trouve, i Pour l'idée du Tartufe prise dans les Hypocrites de Scarron et pour un empiunt au Pédant joué de Cyi*ano*Bergerac ^ Molière en est-il moins un génie original? Qui songe à trouver dans la discussion bouffonne de Moron avec l'Écho au premier intermède de la Princesse d'Élide, la traduction de la scène des fêtes de Cérès et de Proserpine, où Aristophane fait jouer à Euripide le rôle d'Écho pour la délivrance de Mnésilochus? Qui , dans la Comtesse d'Escarbagnas, s'amuse à penser, pendant la scène entre le jeune comte et son pédagogue , à la le* çon de latin des joyeuses commères de Windsor? Et cette même comtesse d'Ëscarbagoas n'a*
t-elle pas dans son valet Criquet, qui transpose et casse les assiettes et les verres, le type de tous les Jocrisses passés , présens et futurs?
Si Corneille a imité quelqu^un dans Uéraclius, il est ailé chercher ses inspirations à ses sotft*ces ordinaires, je veux dire à Tétude des grands caractères antiques , des admirables historiens qui nous les ont conservés, ou des poètes 'qui les ont inventés, c Pouvez-vous nier, » écrivait, en 1700, Boileau Thomérique à Perrault Tanti-pindarique, c que ce ne soit dans Tite-Live, dans € Dion-Cassius , dans Plutarque , dans Lucain et € dans Sénèque , que M. de Corneille a pris se^ € plus beaux traits , a puisé ces grandes idées qui € lui ont fait inventer un nouveau genre de tra* t gédie inconnu à Aristote? v
Corneille pouvait donc dire , à juste titre , dans son examen : c Héraclius a encore plus d'effort d'exécution que Rodogune. »
Dans la pièce de Caldéron, il y a je ne sais quel amalgame d'enchantemens , de paysans bouffons, de caractères contradictoires qui rendent la pièce fort difficile à comprendre. Ajoutez à cela une reine de Sicile contemporaine de Phocas, un duc de Galabre, et tranchant sur le tout comme les Suisses au tombeau de Jésus-Christ de ce peintre italien, une bataille à coups de canon.
Puis de temps à autre des pensées comme celle-ci :
Pi!6CA8 temlaiiit les bras k Ubia dëfailladle.
« Ta 0e nottiras pas; Je te soiailendrai : je serai l'atlas du etel de k ta beauté. •
Q{; celle-ci :
PHOCAS à terre, à uéraclius.
ff Non, tu n'es pas le fils de Maurice.
ON SOtBAT.
« Qttf est«il donc?
PUOQÀ$ «D moiurapi.
« Un bydropique de sang qui ne pouvaot boire celui des autrei , • apaise sa soif dans le sien propre. )»
Tout ceci ressenible-l-il à YHéraclius de Corneille? Mais venons à la fameuse scène où les jeunes gens se disputent Thonnèur d*élre HéracHus pour mourir fils d'empereur légitime et ne pas vivre enfans d'usurpateur. Gomme cette scène est fort belle dans Caldéron, la voici tout entière, et Ton pourra voir ce que Corneille en a pris.
Léonide et Héraclius se sont opposés à ce qu on visite une grotte où est caché le vieillard Astolphe , et ils vont payer de leur vie leur généreuse conduite, quand Astolphe sort dé la caverne, en s^écriant :
« !fe tirez pas ces floches sur eui , i&ais sur moi ; il vaut mlefti qoe « ce soit moi qui meure ; tuez-moi et qu'ils vivent. »
A cette apparition , Phocas demeure stupéfait. Les gracieux s'occupent à faire des lazzis et de$
réflexions saugrenues sur la magie : Gintia s'étonne de la léthargie où le discours d'Astolphe a plongé Phocas, quand celui-ci sort tout d'un coup de sa stupeur, et s'adressant à Astolphe :
« Cadavre ambulant, en dépit de la marche rapide du temps, de tes cheveux blancs et de ton visage brûIë par le soleil , je garde pour* tant dans ma mémoire les traces de ta personne. Je t*ai vu ambassadeur auprès de moi ; comment es-tu ici ? Je ne cherche point à t'effrayer par. des rigueurs ; je te promets %u ^ntraire ma faveur et mes dons • lère-toi et dis-moi si Tun de ces deux jeunes gens n'est pas le fib de Maurice que ta fidélité sauva de ma colère?
AITOLPflE,
Ooî , 3<iQiietir, l'un est U fils de mon empereur que j*ai élevé dans ces montagnes, sans qu'il sache qui il est ni qui je suis : il.m'd paru plus convenable de le cacher ainsi que de le voir en votre pouvoir ou
dans celui d'une nation qui rendait obéissance à un tyran.
PUOGAS.
Eli bien ! vois comment le destin commande aux précautions des hommes. Parle, qui des deux est le fils de Maurice?
ASTOLPHE
Que c'est l'un des deux , je vous l'avoue ; lequel c'est des deux , je ne vous le dirai pas.
PHOCAS
Que m'importe que tu me le eèles? empécberas-tu qu'il ne meure, puisqu'en les tuant tons deux je suis sûr de me défaire de celui qui peut un jour troubler mon empire.
BBRACLlUe.
Tu peux te défaire de ta crainte à moins de frais.
PHOCAS
Comment ?
LEONIDE.
En assouvissant ta fureur dans mon s^uq; ce sera pour moi le comble des honneurs de mourir fils d*un empereur, et je te donnerai volontiers ma vie.
260 H18T0IRB
BimACLIOS.
Seigneur, c'est Tambilion qui parle eo lui , maît en moi c'est U vérité.
PHOCAI.
Pourquoi?
HÂRAGLICS.
Parce que c'est moi qui suis Héraclius.
• PHOCAS
Enes-tnsûr?