CHAPITRE XVI
THlÊODOttC, TIER«E ET MARTYRE.
Le but àe cette histoire n^est point de faire des anecdotes du temps , un romaa ou une série de nouvelles historiques : je ne veux point mettre en scène Thotel de Rambouillet , ni rassembler les beaux esprits pour faire une pacotille de leurs bons mots ; je veux tout simplement être historien fidèle y si je puis^ et appréciateur impartial clés choses. Mais je ne puis m^empêcher de citer ici la fin d'un chapitre des Mémoires de madame de Sévigné , par M* le baron WalLenaer, chapitre ^i décrit la solennité littéraire ayant lieu chez la marquise de Rambouillet , à l'occasion de la
lecture de Théodore, Vierge et Martyre, par Fauteur , Pierre Corneille.
Après avoir décrit d'abord l'impatience de l'auditoire attendant le grand homme, puis la honte d'être surpris par lui dans la pensée d'une partie de Colin-Maillard, éclose à la suite d'un madrigal du jeune Montreuil , l'auteur ajoute :
c Corneille lut sa nouvelle production intitulée Théodore, Vierge et Martyre, comédie chré^ 4ienne... 11 lut... comme 11 lisait toujours, c'est-àdire fort mal , s'appesantissant sur chaque vers et déclamant d'une voix rauque et monotone. Quand il eut fini, l'auditoire fut très surpris d'avoir été peu ému par cette lecture. Le sujet semblait théâtral et cependant les caractères étaient froids .et languissants. On fut choqué de plusieurs iniconvenances , de certaines expressions et de queh cgues images que le sujet n'indiquait que trop et qoe les précieuses avaient particulièrement en aversion. Cepeadant les hommes de lettres, dont les décisions comptaient dans cette assemblée et entraînaient les autres suffrages, se souvenaient aussi de Polyeucte , autre tragédie chré* tienne qu'ils avaient jugée peu propre à réussir au théâtre et pour laquelle l'admiration publique allait toujours croissant ; la réputation de Corneille, alors à son apogée , leur imposait et les faisait douter de leur propre opinion. Aussi, mal- .gré l'impression qu'avait faite sur eux la tragédie de Théodore f le jugement qu'ils portèrent sur
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cette pièce fut en général favorable : toutefois ils s^accordèrent à blâmer quelques vers et certaines tirades qui furent depuis retranchées par Fauteur; c'étaient précisément les passages qui choquaient le plus la délicatesse de nos précieuses. Mais, comme pour consoler Corneille de la rigueur de ces critiques, chaque personne de l'assemblée se mit à réciter, Tune après l'autre , les vers de la pièce qu elle avait retenus et adoptés.
Le duc de la Rochefoucault, en regardant mademoiselle de Condé, dit :
L'objet oit vont mes vœux serait digne d*an dieu.
Gondi : ^
Qui commence le ntieox ne fait rien s'il n'achève. î
Montausier :
Un moment est bien long à qui ne sait |>as feindre*
Madame de Ghevrêuse :
Ah ! lorsqu'un grand obstacle k nos fureurs s'oppose^ Se venger à demi , c'est du moins quelque chose.
Le Inarquis de Sévigné :
On retire souvent le brasjpour mieux frapper.
Balzac :
Je fuis l'ambition , mais je hais la faiblesse.
Benserade :
Tout Cuit peop h ramonr,'^ c'est un enfant timide.
Julie d'Angenaes :
Un bieofail perd sa ^cc'5 le trop publier; Qui veut qu'on s'en souTienue , i) le doit oublier.
Mais cette suite de citations fut tout4t»coup in» terrompue par Faction de Tabbé Bossuet , qu'on vit s avancer vers Fabbesse d'Yères et qui en rougissant (il n'avait que dix-sept ans) la pria de vouloir bien communiquer à rassemblée ce quMl lui avait vu écrire sur ses tablettes pendant que M. Corneille lisait, présumant que c'étaient des vers de la tragédie. Glarice d'Angennes so.urit en regardant le jeune abbé et lui remit ses tablettes avec un air de nonchalante résignation.
Tout le monde dirigea ses regards vers l'ecclésiastique adolescent : personne ne Favait remarqué, et il n'avait pas encore proféré une seule parole ; il lut :
L'amour va rarement jusque dans un tombeau S* unir au reste affreux de l'objet le plus beau. Qui. s'apprête à mourir, qui court à ces supplices, N'abaisse pas son âme à ces niottesB délice»; Et près de rendre compte à son juge éternel , Il craint d'y porter mê»e un désir criminel.
Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice, C'est courir à la vie et non pas au supplice.
Un obstacle c terne 1 à vos désirs s'oppose ; thrétienae» et sous le$ lois d'iia plus pni^nt ^fwji,..
Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez point jaloux, Qnelqae haute splendeur que voas teniez de Rome , 11 est plus grand que vous ;'ttiais ce n*esi i>oint un homme , Cqst le Dieu des chcéticns, c'est le maître derrois; C'est lui qui lient ma foi , c'est lui dont j'ai fait choix.
Après la lecture de ces vers , on s'empressa autour de la jeune abbesse ; on loua son bon goût et Ton convint que c'était elle qui avait choisi les plus beaux vers de la pièce : ceux, dit Sarrasin, qui dans leur application offraient le plus de motifs d'admiration et de regrets. Mais ce qui surtout frappa de surprise toute l'assemblée , ce fut l'organe sonore, tragique et pénétrant du jeune abbé en déclamant ces vers. Ce fut la beauté de ses traits et cet air imposant qui contrastait si singu* lièrement avec son air d'extrême jeunesse. L'impression qu'il produisit fut courte et subite , mais profonde et durable, et chacun en se retirant resta convaincu que la nouvelle tragédie chrétienne de Corneille pour intéresser à l'égal dePofyeucte, n'aurait eu besoin que d'être lue par le jeune Bossuet, au lieu de l'être par son auteur. » Le grand Corneille formant Bossuet, n'est-ce pas là dtie noble filiation? Les vers de Théodore, tragédie chrétienne que Voltaire trouvait si mauvaise , déclamés par un génie naissant qui sentait se développer ses ailes aux rayons d'un autre génie à son midi, n'est-ce pas là une tradition touchante et que l'on est tout disposé à adopter, si Ton compare l'auteur de Polyeucte et de Théo-
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dore à Fëcrivain qui a fait le Discours sur Thistoire universelle? Tods deux ont volé de leurs propres ailes loin des sentiers battus , contemplant en face les rayons du soleil. Si Bossuet fut nonfmé Taigle de Meaux, je me souviens d^un parallèle de Corneille et de Racine y où le premier est comparé au roi des airs et son rival à la colombe. Tous deux ont donné aux hommes des enseignemens sévères et puissans , et s'il fallait encore un point de rapprochement , le tendre et modeste Fénelon ne peut-il pas être comparé au sensible et élégant Bacine? On a nommé Malherbe le tyran des mots et des syllabes ; Corneille et Bossuet en furent les rois et les guides parfaits. Leur peuple leur fut toujours soumis et ils le rendirent capable de grandes choses. Leurs néologismes hardis , leurs ellipses admirables, ne sont-ils pas des exploits et des coups de main dont sont seuls capables les bataillons conduits par des capitaines adorés et expérimentés? et si cette comparaison et cette paternité peuvent sembler étranges entre Tliomme qui dut sa gloire au théâtre et celui qui proscrivit ce genre d'amusement et d'instruction, souvenonsnous que si toutes les pièces du théâtre- eussent été des Polyencte et des Théodore, Bossuet ne les eût pas proscrites, et que Pierre Corneille a traduit rimitation de Jésus-Christ ; dans cette traduction, à laquelle je consacrerai plus tard un chapitre particulier, j ai trouvé deux vers des plus beaux,
certes y qui soient dans la langue française; les voici :
Si tu veux vers le ciel marcher en sûreté , Cest d'affermir tes pas sur le mépris du monde.
Gerson était seul digne de penser ces choses. Corneille de les mettre .en vers et Bossuet de les sculpter en prose.
On raconte qu'un plaisant étant un jour allé trouver le vieux Fontenelle, lui demanda son sentiment sur ces deux vers :
On la verrait offrir d'une âme résolue
A répoux sans macule une épouse impollue.
Le vieillard , choqué des latinismes redoublés du second vers, s'écria : c Quel est donc le Ronsard quia pu écrire ainsi? > «C'est, lui répliqua le citateur triomphant, votre cher oncle, le grand Corneille , dans sa tragédie de Théodore. »
Sans vouloir défendre ce ronsardisme qui, pris tout seul et détaché de sa tirade, ne peut offrir à Foreille qu un assemblage de mots barbares , tom« bant complaisamment et lourdement à la fin de chaque hémistiche , on pourrait répondre victorieusement en récitant la tirade tout entière, fort belle assurément, et qui renferme des vers que le grand Corneille était seul capable de faire. Aussi n est-il point dit que les beaux esprits de Vhôtel de Rambouillet, si grands ressasseurs de
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iDOts et si méticuleux éplucheurs de syllabes^ aient
trouvé à redire à ce vers et en aient fait des observations à Fauteur, bien que , comme nous lavons vu, ils ne lui ménageassent pas leurs critiques.
Je ne sais s'il n^ faudrait point modifier un peu l'avis de Corneille sur sa propre tragédie, quand il félicite son siècle de la pureté de mœurs qui lui fait rejeter même Fidée de Tinfamieà laquelle on veut exposer son héroïne, si dans ce compU^ ment n entrait point un peu.d'ironie, ironie sans fiel assurément, puisqu'il prend soin de la défendre quelques lignes plus bas.
« Dans ma disgrâce, dit-il, j'ai de quoi congratuler la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise se trouve trop licencieuse pour être supportée, t
Puis il analyse Je récit de saint Ambroise, et avoue avoir mis toute son industrie à voiler ce que la modestie de notre temps ne saurait sup« porter.
Ce n'est point ici le lieu de renouveler ce qui a tant de fois été dit, et de faire un parallèle entre Pimmoralité et la liberté de langage. Souvenonsnous seulement que saint Ambroise, dont nous parlions tout à l'heure, ne reprochait au satirique Perse que son obscurité, et que saint Jean Cbrysostome avait toujours sous son chevet un exemplaire des œuvres d'Aristophane.
Aussi, la tragédie de Théodore est-elle une des productions les plus chastes qu'on puisse lire : si la pensée de certaines choses a pu sembler impure à quelques précieux et psécieuses du temps, ce ne peut être certes qu^à ces pédantes anagram* matisées et à ces savans en us que nous a montrés Molière dans ses Femmes savantes, dont la pudeur grammaticale demande à grands cris à limer des radicaux et à racler des désinences.
Corneille trouvait en outre le caractère de Théodore froid ; il n'est que digne ; Tamour terrestre de la femme chrétienne est la tendresse de réponse et point rattachement de Famante. Elle attend de grandes choses de son époux, puisque Théodore lui demande comme une chose toute naturelle de la tuer pour lui éviter le déshonneur. Cette froideur va bien à une âme énergique et résolue, et je ne saurais me ranger à l'avis de l'auteur, qui finit en disant que , pour parler sainement , une vierge et martyre sur un théâtre n'est autre chose qu'un terme qui n'anijambesnibras, et par conséquent point d'action. Théodore est le parallèle de Polyeucte , et nous ne pouvons être de Tavis des biographies et des commentaires où on lit des phrases telles que celles-ci : « Lorsque après Rodogune on ouvre Théodore , on est confondu d*étonnement,etron se croirait parvenu au temps de l'entière décadence de Corneille , si l'on ne se hâtait d'ouvrir Héraclius. »
Une chose étonnante et à laquelle n'ont peut-
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être pas réfléchi les détracteurs de Théodore , c'est que cette pièce est de toutes les pièces de Corneille celle qui est le mieux conduite, or^ donnée et agencée , selon les règles d'Aristote. Autrement Tabbé d'Aubîgnac, que nous verrons si acharné contre Sertorius, n'aurait pas écrit que Théodore est la meilleure pièce de Corneille , lui qui était si grand partisan du philosophe grec. et qui avait fait Zénobie.
Ce fut peut-être au sujet des tracasseries ridicules que lui attirèrent, de la part de certaines gens, Polyeucte et Théodore , que Corneille conçut ce projet qu'on lui attribue de faire un livre intitulé : la Défense du Théâtre; dans son épttre dédicatoire il appelle le théâtre le plus utile dtver« tissement de Tesprit humain. Là-dessus, grande clameur de Voltaire qui prend fait et cause pour les comédiens et veut les défendre théologîque* ment.
Nous n'entrerons point dans une discussion au sujet de laquelle nous reconnaissons notre 'incapacité. Nous ferons seulement observer qu'il est hors de doute que Corneille ne crût , en composant de^ tragédies , faire non seulement des chefs-d'œuvre, mais de bonnes actions : au^si personne ne songea-t-il jamais à les lui imputer à crime. Les cardinaux Richelieu et Mazarin, dont le premier faisait lui-même des pièces de théâtre, le protégèrent ; le pape Alexandre VU ne sut jamais mauvais gré à Fauteur de Cinna et du Cid
de lui dédier sa traduction de rimilation, et les Jésuites 9 ses mattres , qui le virent briller si fort dans l'art dramatique , non feulement ne le blâmèrent point, mais ils l'encouragèrent et le k)uèrent ; et pourtant si Polyeucte et Théodore avaient choqué les conciles, si les décisions prises contre des pièces immorales et impies avaient pu toucher Pierre Corneille, ils Teussent d abord averti, puis enfin abandonné.
Une chose remarquable , c'est que la tragédie de Théodore, si mal accueillie sur la scène de Paris, réussit merveilleusement dans les provinces, contrairement, dit Corneille à la suite du Menteur, dont les comédiens de province ne voulurent point se charger, malgré le succès qu'avait eu cette pièce à sa reprise.
Les causes énoncées par Corneille et toutes celles que l'on peut tirer de la nature du sujet, ne me semblent point légitimer la chute de Théodore; mais je trouve la véritable cause du peu de retentissement qu'elle eut , si on la compare au triomphe ordinaire de toutes les pièces du grand Corneille, dans la représentation du Scévole^ de Pierre du Ryer, dont l'histoire est trop curieuse et dont la vie se trouve trop souvent mêlée à celle de notre héros pour que nous n'en fassions pas ici quelque mention.
11 était né à Paris, un an avant Corneille. Un an avant lui, il entra ù l'Académie Française, sa seule qualité de Parisien lui ayant donné cet
avantage, au dire des biographes. Son mérite pouvait y être pour quelque chose , car ce n'était point un homme nîediocre que du Ryei% et contre tout autre que Corneille , il eut certes mérité la préférence. Aussi gueux que Rutebœuf , son célèbre compatriote et devancier, du Ryer n''en montrait pas moins une égalité d'àme parfaite. II se maria pauvrement et il se mit à raboter des vers et des traductions pour les libraires : raboter est le mot ; il se fit ouvrier en vers ; on lui avait coté le cent d'Alexandrins à quatre francs et le cent de petits vers à quarante sous. Son libraire lui payait- ses traductions un écu la feuille. Il vivait de ces ressources dans un petit village aux environs de Paris, et je ne sais rien au monde de plus touchant que le récit d'une yisite que lui fit Vigneul de Marville(i). Voici comme il la raconte :
t Un beau jour d'été nous allâmes plusieurs ensemble lui rendre visite. Il nous reçut aVec joie , nous parla de ses desseins, et nous montra ses ouvrages ; mais ce qui nous toucha, c'est que , ne craignant pas de nous laisser voir sa pauvreté, il voulut nous donner la collation. Nous nous rangeâmes sous un arbre ; on étendit une nappe sur Fherbe : sa femme nous apporta du laïc et lui des cerises , de Teau fraîche et du pain bis. Quoique ce régal nous parût très bon, nous ne
(i) Dom Bonaventiire d'Ârgonnc.
pâmes dire adieu h cet excellent homme $ans pleurer de le voir si maltraité de la fortune. •
Scévole, sans contredit la meilleure de ses tra» gédies, eut un succès prodigieux en 1646 ; elle fut jouée à rhâtel de Bourgogne ; Bellerose remplissait le rôle de Scévole, une comédienne nommée Duclos jouait Junie. Les autres principaux rôles étaient confiés à des comédiens nommés Bellefleur, Bandimare et Beausoleil (1). En 1 73 1> cette pièce fut reprise et Baron joua le rôle de Scévole.
Cette tragédie, pour sa versification , ne serait pas indigne de Corneille. Des récits un pou longs , mais magnifiques, des vers tels que celui-ci, en parlant de Codés :
Il emplit tout le pont de sa f ciilc personne ^
justifient le succès qu'eut cette tragédie , même aux dépens de Théodore, dont les dehors n'étaient pas aussi séduisants. Cependant , si la pudeur française reprocha à Théodore les objets qu'elle faisait imaginer au lecteur, on reprocha à du Byer d'avoir pris pour sujet un héros dont Faction d'éclat consiste dans un assassinat.
Ce qui paraîtrait confirmer ce que nous avançons au sujet de Scévole et de Théodore, c'est que ce fut en cette même année 1646 que Pierre
(i) Ne sont-cc pas là d'admirables noms de comédiens? Rapprochez-les de Destin, la Rancune ei la Caverne» et vous aurez udc idée de la bizarrerie des pseudonymes des comédiens du temps.
du Ryer et Pierre Corneille se présentèrent h rAcadémie. Pierre du Ryer, comme nous l'avons dit, fut reçu en sa qualité de Parisien; mais la comparaison de Scévole et de Théodore dut aussi être d^un grand poids dans la balance et influencer certains votes. Héraclius répara tout aux yeux de ces gensJà, et Corneille fut académicien en 1647, comme nous le verrons au chapitre suivant.