SÉJANUS
Oui , mais s'il en était, serais-je encore au monde?
Ces vers ne remplirent-ils pas le lecteur d'une morne terreur, et le dernier n'est-il pas sublime?
Le rôle d'Agrippine est d'un bout à l'autre rempli de beaux vers et fourmille en situations intéressantes : mais ce qu'il y a de plus remarquable dans cette tragédie, c'est la façon ingénieuse et originale dont Cyrano-Bergerac a évité le récit de la fin. Tibère envoie au supplice Livilla et Sejanus; Nerva vient lui apporter la nouvelle de leur mort :
MERVA.
J'ai vu la catastrophe D'une femme sans peur, d'un soldat philosophe ; Sejanus, a d'un cœnr qui ne s'est point soumis Maintenu hautement ce qu'il avait promis, Et Livilla de même, éclatante de gloire, N'a pas d'un seul soupir offensé sa mémoire; Enfin , plus les bourreaux qui les ont menacés...
TIBÈRE (rinterrompanl)7~
Us sont morts l'un et l'autre ?
MERVA.
Ils sont morts.
TIBSRE.
C'est asses.
Il est certes peu de tragédies qai finissent d*une manière si heureuse. L'influence de Corneille se fait sentir d'un bout à Fautre de cette tragédie, et pendant que leur mattre se tenait éloigné du théâtre les disciples rivalisaient entre eux et obtenaient parfois d^éminens succès.
C'est ainsi que deux ans après FÂgrippine dont nous venons de parler, Thomas Corneille fit représenter sa fameuse tragédie de Timocrate, dont le succès fut si étonnant que Ton en a gardé la mémoire. On n'y tua pas quatre portiers comme au Thomas Morus de La Serre , mais on la joua durant tout un hiver au Marais; la pièce avait eu quatre-vingts représentations de suite : Taffluence était toujours aiissi considérable, et Ton ne cessait de redemander la pièce. Le roi était venu ap théâtre pour la voir; peu s'en était fallu que Thomas n'eût été nommé le grand Corneille, lorsqu'enfia les comédiens , de guerre Isrsse; envoyèrent Tun d'entre eux haranguer le public' en ces mots: c Messieurs, vous ne vous lassez point d'entendre Timocrate. Pour nous , nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres pièces ; trouvez bon que nous ne le représentions plus. V Et cependant les comédiens du Marais savaient si bien leur Timocrate et ils s'étaient si bien faits à leurs rôles , que quand les comédiens de l'hôtel de Bourgogne entreprirent de jouer le chef-d'œuvre à la mode , la comparaison leur fut si désavantageuse qu'ils furent obligés d'en cesser les représentations.