CHAPITRE XXII
TRADUCTION DE L'UlITATiON DE JESUS-CHRIST,
Le peu d'accueil que le public, cet ingrat bourreau de tous ceux qui travaillent pour lui , fit à Pertharite, fut, selon les uns, Tunique cause qui détermina Pierre Corneille à quitter le théâtre et à traduire en vers 1 admirable livre de Tlmitation de Jésus-Christ; les curieux ou plutôt cette classe d'hommes fureteurs de causes qui cherchent toujours aux événemens connus les occa-* sions déterminantes les plus vulgairçs et les plus petites, prétendent que Pierre Corneille, qui ne se cacha jamais , même quand il fit Clitandre , ayant composé une comédie intitulée U occasion perdue
et retrouvée, plate rapsodie qu'il faut dëcidëment laisser au sieur de Gantenac, en fut réprimande par le chancelier Séguier, qui lui dit que cette pièce ayant porté scandale dans le public et lui donnant la réputation d'un homme débauché, il fallait détromper le peuple en allant publiquement à confesse avec lui. Un père Paulin, du tiersordre de Saint-François, aurait confessé le grand homme, et la pénitence aurait été de traduire vingt chapitres de limitation. Charpentier avait imaginé cette fable , et comme les choses les plus absurdes trouvent facilement crédit, surtout si elles sont empreintes de calomnie, il ne manqua pas de gens qui doutèrent de la religion de Corneille, et peu s'en fallut même qu'ils ne le traitassent d'athée. Corneille ne répondit point à ces attaques, comme c'était son ordinaire en ces sortes d'occasions. Nous avons déjà eu occasion de remarquer, au chapitre de Rodogune, Go<nbien ce silence décidait peu en faveur de l'opinion de Voltaire. On a dit qu'il n'y avait pas de grand hotnme pour son valet-de-charabre« Aussi le public a-t-il voulu de tout temps se faire le yalet-de^chambre des hommes marquans : partout on a donné aux effets les plus simples, le» causes les plus absurdes , et les scènes d'intérieur les plus grotesques ont trouvé créance à proportion qu'elles étaient plus mensongères (i). .
(i) « Dans le BuUetin de tEurope, da lo nivAse , » dciÎTàit La- Unde y • on me reproche d'être athée , d'être aussi Udd qvie Socrate ,
S'il était besoin de prouver que Tinfluence de Séguier et d'un père de Nazareth ne furent point 1^ cause forcée de la traduction de Flmitation, et que Corneille était nourri dès son enfance des admirables préceptes que renferme ce livre, les preuves seraient nombreuses , soit qu'on les tirât du caractère de l'auteur, soit qu'on remontât aux autorités. Il en est une seule dont nous voulons nous occuper , plus frappante peut-être que toutes les autres : qu'on lise attentivement les œuvres de Corneille, et il sera facile, dans ses tragédies, dans ses préceptes mis le plus souvent dans la bouche de païens, de rencontrer des réminiscences de cette admirable Imitation de Jésus-Christ. Pour n'en citer qu'un seul exemple, prenons la traduction du chapitre VIII du livre premier , qui recommande d'éviter la compagnie trop familière des femmes ; comparons les préceptes traduits et le discours du vieil Horace sur le même sujet :
Non sis familiaris alicui mulierif dit le texte latin. Le vieil Horace est païen , voici ce qu'il dit :
Perdez*voas encor le temps avec les femmes !
prêts à verser da sang , regardet-vous des pleurs? Vuyet et laisses-les déplorer leurs malliears.
de maoger des araignées , d'appeler la docbesse de Goiha mon intime amie , de dire que Newton savait passablement la géométrie , d'avoir prédit nne comète qui n'est point arrivée , d'avoir fait ma conr aa pape» d'avoir servi la messe d'an jésuite -, tout cela ne vaut pas la peine d'y répondre , etc. »
508 HISTblBE
Leurs plainlei ont pour vous trop d'an et de tendresse» Elles vous feraient part enfia de leur faiblesse , Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.
Écoutons maintenant le traducteur de rimitation;
Évite avec grand soin la pratique des femmes , Ton ennemi par lit peut savoir ton défaut.
Mais le texte latin ajoute : Sed in communi omnes bonas mulieres Deo commenda : le poète chrétien achève la pensée en Tenihellissant :
Recommande en commun aux bontés du Très-Haut Celles dont les vertus embellissent les âmes , Et, sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu , Aime-les toutes , mais en Dieu.
A tout prendre , si le fait inventé par Cbarpentier pouvait être vrai, il ne prouverait qu'une chose : c'est que le grand Corneille allait à confesse et s'acquittait fidèlement de ses pénitences ; et si nous devions la traduction de Flmitation de Jésus-Christ à la réparation d'une faute , ce serait une faute bien heureuse que celle qui aurait occasionné un chef-d'œuvre.
Nous disons un chef-d'œuvre et nous ne craignons pas en cela de contredire la plupart des jugemens littéraires portés sur cet ouvrage par des gens qui ne Font probablement pas lu; car, bien qu'un auteur moderne (i) ait entrepris de venger
(i) M. Onésime Leroy. — Corneille et Gerson dans rimitation de Jésus-Christ. Paris. 1843, chez Adrien Lcdere.
le traducteur de ITinitatioii , c'est un ouvrage à peu près entièrement ignoré. L'anatbème porté par les ignorans et les curieux sur les premières et sur les dernières pièces de Corneille , a rejailli sur la traduction de Tlmitation, et peu de personnes en soupçonnent les beautés.
Que ce soit Gerson ou Gersen, ou même 4-Kempis, qui semble n'avoir plus pour lui que la pos* session d*état, à qui Ton doive l'Imitation de Jésus-Christ, c'est une discussion dans laquelle nous ne voulons point entrer. Nous aimons à croire avec les yeux dç la foi et Torgueil national, que Jean Gerson en est Fauteur; mais aussi uous ne pouvons nous empêcher de penser que cette question restera toujours irrésolue , celuirlà ayant été exaucé qui disait à Dieu : Da mihinesciri, et pour finir avec Corneille : Que ce soit Jean Gerson, que ce soit Thomas A-Kempis , ou quelque autre qu'on n'ait pas encore mis sur les rangs, ta*chons de suivre ses instructions, puisqu'elles sout bonnes, sans examiner de quelle main elles vien* nent (i).
Corneille dédia sa traduction de Tlmitation au pape Alexandre VII, et cette dédicace est un chefd'œuvre de respect sans servilité et de dignité polie. Ceux qui , majgré la défense du P. Tourne* mine, prétendent encore que Corneille ne regardait qu*à l'argent dans Ces sortes de choses, et qui
(i) Préface de la première ^ditioa.
SIO RISTOinE
tiennent pour la dédicace à Montauron , nont qu à la lire pour apprécier Corneille et ses préfo» ces. C'est ordinairement là, ainsi que dans ses examens de pièces, que l'on doit chercher la raison des choses et Texplii^ation de sa conduite qu'il expose souvent avec la naïveté la plus noble^ Aussi, si Ton veut savoir quel motif porta Corneille à traduire Flmitation , indépendamment de toute recherche, de toute comparaison, nous le trouvons exposé avec simplicité ; il parle au pape d'un recueil de poésies latines, ouvrage de Sa Sainteté, et le loue en tout point, a Mais,'» ajoute^ t*il , ic entre tant de choses excellentes, rien ne fit alors et ne feit encore tous les jours une si forte iknpression sur mon âme que ces jrares pensées de la mort que vous y avez semées si abondam-* ment. Elles me plongèrent dans une réflexion se* rieuse qu'il fallait comp&rattre devant Dieu et lai rendre compte du talent dont il m'avait fevorisé.> Je considérai ensuite que ce n'était pas assez de Favoir si heureusement réduit à purger notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avaient comme incorporées, et des licences que les derniers y avaient souffertes ; qu^il ne me de* vait pas suffire d'y avoir fait régner en leur place les vertus lâorales et politiques , et quelques unes même des chrétiennes ; qu'il fallait porter ma re^ connaissance plus loin et appliquer toute Tardeur du génie à quelque nouvel essai de ses forces qui n'eût point d'autre but que le service de ce grand
maître et Futilité du prochain. C'est ce qui m'a fait choisir cette sainte morale qui , par la simplicité àe son style, ferme la porte aux plus beaux omemens* de la poésie; et, bien loin d'augmenter ma réputation , semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j'en ai pu acquérir en ce genre d'écrire. »
Corneille avait tant de complaisance pour sa traduction, et il voulait la faire pour la gloire de Dieu avec tant de soin , qu'il mit trente ans à la revoir et à la corriger. Comment donc a-t-on pu confondre sa traduction avec les méchans vers de Desmarets et l'Imitation mise en cantiques de l'abbé Pellégrin? La traduction de Corneille est autant au-dessus des autres versions que son génie est au-dessus de celui de ses traducteurs rivaux. Les vers magnifiques et les strophes Malher- .biennes y fourmillent, qu'on me pardonne d'en citer quelques passages.
Et d'abord au chapitre premier cette antithèse superbe:
Dieu né s'abaisse point vers des âmes si liantes.
Et ces deux vers que j'ai déjà cités ailleurs :
Si tu veux vers le ciel marcher en sûreté , C'est d'affermir tes pas sur le mépri« du moyde.
Si ces vers semblent empruntés à la paraphrase de Malherbe , le chapitre II semble un chapitre échappé aux sages quatrains de Pibrac ; on y trouve ce quatrain :
312 HtSTOIRB
Un paysan tlupide et sans expérience , Qni ne tait qnc t'aimer et n*a que de la foi , Vaut mieux qu'un philosophe enflé de sa science ^ Qni pénètre les cieux sans réfléchir sur soi.
Et ces deux vers , proverbes empreints de giA ce et de simplicité :
Quiconque en sait beaucoup , en ignore encor plus... Fuis la haute science et cours après la bonne.
Je citerai encore ces vers du chapitre Xlf : .
Si de tant d'embarras T^me purifiée , Parfaitement eu elle était mortifiée.
Elle pourrait alors , comme libre des sens , Jusqu'au trône de Dieu porter des yeux perçans.
Mais ce qu'il faut remarquer et lire avec atten* tion, c'est le chapitre XXIII, le chapitre affectionné de Corneille et le motif de sa traduction , 8^il faut Ten croire, puisqu'il traite de la mort II est longuement paraphrasé et écrit avec la con* science d'un vieillard quasi arrivé au terme de son voyage , et puis les vérités et les préceptes exprimés de cette manière n'ont-ils pas quelque chose de fier qui leur sied et leur va bien :
Règle , épure ta conscience , Et lu pourras voir dans la mort L'aimable avant-coureur dHin sort Digne de ton impatience.
L'horrible pâleur de son teint , Les hideux traita dont on la peint Ne montreront à ton courage.
Loin d'en tronbler la fermeté , Qne la fin d'un triste esclavage Et rentrée à la liberté.
Et ces strophes, traduites fidèlement du latin, et dont les expressions sont prises dans Vlmpuris^ sima puritas de Pétrone, s'il faut en croire Desforges-Maillard :
Combien de fois entends-tu dire :
Celui-ci vient d'être égorgé , Celui-là d être submergé ; Cet autre dans les feux expire :
L'un , écrasé subitement Sous le^ débris d'un bâtiment , A fini ses jours et ses vices ; L'autre au milieu d'un bon repas ; L'autre, parmi d'autres délices S'est trouvé surpris du trépas ?
Combien de (bis entends-tu dire :
Un tel vient en pleine santé Par un malheur d'être emporté ; Par un autre coup l'autre expire !
Ainsi l'amas de maux divers Répandus sur cet univers.
Des mortels retranchant le nombre , L'ordre en ce point seul est pareil.
Qu'ils passent tous ainsi qu'une ombre Qu'efface et marque le soleil.
Les odes si vantées de Jean-Baptiste Rousseau valent-elles mieux que celte simple , fière et quel* quefois brutale traduction ?
Si Ton peut retrouver Jean-Baptiste Rousseant dans la traduction du chapitre XXIII, on ne s'at--
AH BISTOIRB
tendrait guère à retrouver les tiaits d'une des peintures les plus complaîsamment molles et satiriques de Despréaux dans le terrible chapitre XXIV, qui traite du jugement et des peines du péché. On croirait plutôt trouver un tableau empreint de la terrible couleur du Dante dans cette description des châtimens réservés aux sept péchés capitaux :
Dans an profond sommeil la paresse enfoncée ,
D'aigaillons enflammés s*y trouvera pressée»
Et les cœurs que charmait sa molle oisiveté ,
Gémiront sans repos toute réternîté.
L*ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices
Du souvenir amer de leurs chères délices ,
Et ces repas , traînés jusques au lendemain «
Mêleront leur idée aux rages de la faim.
L'amant des voluptés , dans le milieu d'un gouffre ,
Parmi les puanteurs de la poU et du soufre ( i).
Sentira de tous maux les traits les plus perçans
Au lieu des vains plaisirs qui chatouillaient ses sens (?).
L'envieux qui verra , du pli|s creux de l'abîme}
Le ciel ouvert aux saints et fermé sur son crime ,
D'autant plus furieux hurlera de douleur
Pour leur félicité plus que pour son malheur.
La colère , en éclats vainement exhalée ,
Hideuse, frémira de se voir muselée.
L'avare pleurera l*or qu'il aura perdu ,
Et l'orgueiHeax enfin se verra confondu.
(i) Corneille n'a point fait ici de l'horrible et du dégoûtant à plainr : le Uiio port» : LuKurioti et vo^upcatum aoiaiores ardeati pioe cC J^Biido sulfure porfundeatur.
(2) Encore un endroit où Corneille et Racine se sont rencontrés. On se rappelle ce vers d'Iphigénie et le verbe tant discaté du grammai-
Gltaioullbaeot de rata amwc r^rgueiUbit; Aulilgiac
et pourtant dans ce coin du tableau de Michel- Ange, traduit en vers magnifiques, ce premier vers :
Dans un profond sommeil la paresse enfoncée ,
et surtout les vers de la fin , dans lesquels Corneille dit que raustérité l'emportera sans peine
Sur la douce mollesse où flotte vagabonde
Une âme qui s'endort dans les plaisirs du monde ,
ne rappellent-ils pas ce tableau où Boileau nous montre la mollesse si profondément endormie sur de riches courtines, et le dernier vers cité n'est'il pas une onomatopée aussi langoureuse que Tadroit mélange de dactyles et de spondées :
Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.
Je ne puis m^empécher de citer dans le second livre le portrait du brouillon qui se trouve au chapitre troisième, et dont Corneille dit :
Il n'a point de repos et n'en laisse à personne ,
11 ne sait ce qu'il veut, ni même ce qu'il est.
Il tait ce qu'il doit dire, il dit ce qu'il doit taire ,
Il va quand il doit s'arrêter, Et son esprit troublé quitte ce qu'il faut faire Pour faire avec chaleur ce qu'il doit éTÎter.
S'il fallait citer tous les beaux vers et toutes les admirables pensées fidèlement traduites , on
en trouverait à tous les chapitres. Corneille , dans la traduction de Hmitation ^ se rencontre avec tous les auteurs, et ce serait vraiment chose curieuse de le comparer avec eux : Malherbe, Boileau, Racine, Lafontaine, Brébeuf et même Molière, ce grand observateur des travers humains, à qui Fauteur de rimitartion n était certes point inconnu. Ces vers des chapitres VII et VIII ne rappellent-ils point la naïveté et la grâce du Fablier :
Ne mcU point ton espoir sur un frêle roseau ,
Qui penche au gre' du vent , qui flotte au gré de Veau,
Sur le inonde en un mot , ni sur sa flatterie.
A la fin de la strophe, Corneille redevient Malberbien et il dit :
Sa gloire n'est qu'un songe , et ce qu'il en fait voir Pour surprendre un moment de folle rêverie ,
Comme la fleur de la prairie,
Tombera du matin an soir.
Mais il redevient Lafontaine dans ceux-ci :
Et songe qu'au printemps l'hiver sert de passage , Qu'un profond calme suit l'orage , El que la nuit fait place an jour.
L'homme juste est si pénétré de cette vérité, qu un pas de plus et nous avons cette déduction appliquée à la mort du juste :
C'est le soir d'un beau jour.
DE P. CORNÏÏLLE. 517
Ilest impossible de rendre en plus beaux vers une noble pensée que Ta fait Corneille dans le chapitre IV du livre III ; c'est Dieu qui parle :
D'autres paHent de moi si magnifiquement.
Avec tant de chaleur, avec tant d'ornement ,
Qu'il semble qu'en effet mon service les touche ;
Mais souvent leur discours n'est qu'un discours moqueur;
Et s'ils ont mon nom à la bouche.
Ce n'est pas pour m'ouvrir les porte» de leur cœur.
N'est-ce pas cette pensée que Fénelon exprime dans son premier Dialogue sur l'Eloquence, où il fait la critique de ces beaux prêcheurs antithétiques qui introduisaient avec finesse le trait et la pointe, qui savaient comment on met dans un sermon Artémise et David, la Bible et les Maximes de la Rochefoucault^ et n est-ce pas de ces gens quil faut dire avec lui : f J'aimerais bien mieux un discours qui,eùt plus de corps et moins d'esprit, il ferait une forte impression : on retiendrait mieux les choses. Pourquoi parle-t-on, sinon pour persuader, pour instruire et pour faire en sorte que l'auditeur retienne? »
Au chapitre X se trouve la fin de cette strophe sur la douceur de servir Dieu :
Ah ! ces ravissemens sans bornes et sans exemple , S'auQ[mentent d'autant pins que plus on te contemple , Nous n'avons rien en nous qui les puisse exprimer. Le cœur les goille bien , et l'âme les admire , Toat l'homme les sent croître à force de t'aimer. Mais la bouche ne les peut dire.
Brébeuf avait dit dans ses Entretiens solitaires, chapitre VII, livre III :
c'est un transport , Seigneur, bien solide et bien doni , De vous aimer sans cesse et d'être aimé de vous; Au prix de cette joie , an prix de ces délices , Tous les autres plaisirs ne sont que des supplices. Et qui d'un feu si pur a goûté les appas , Ferme bientôt son âme à tous ceux d'ici>bas.
L'aise surabondant que cet amour fait naître , Ne peut pas s'exprimer comme il peut se connaître.
Un auteur contemporain (i), à qui nous detons d'avoir tenté la résurrection de la traduction de rimitation de Jésus-Christ, s'est déjà plaint de Toubli profond dans lequel est tombé Brébeuf, ce poète si remarquable , qui , malgré trente ans de fièvre et de souffrances , travailla de sa plume à traduire Lucain et à honorer Dieu , et , de son argent et de ses peines , à lui ramener des Huguenots. On veut bien croire , sur la foi de Boileau , que,
Malgré son fatras obscur Souvent Brébeuf étincelle.
Mais on enveloppe le traducteur de la Pharsale dans le mépris que l'on fait du goût du grand Corneille, et toujours sur la foi du satirique on rejette un auteur
Qui jamais de Lucain n'a distiogné Virgile, (l) M. Onésime Lerpy.
DE P. GORNBILLE. SI 9
. £l pourtant sa traduction de la Pharêale sembla si bonne à Corneille, que celui-ci interrompit le même travail commencé, et ses Entretiens solitaire^ sont presque d'un bout à l'autre un cbef-d'œuvre. Si la traduction de l'Imitation est dédiée au Pa{)ie, les Entretiens solitaires sont dédiés au cardinal Mazarin : si Corneille proteste dans sa préface avoir travaillé pour la plus grande gloire de Dieu et pour lui payer la dtme de son génie , Brébéuf entend soumettre son ouvrage et lui-même au jugement de l'Église. Au chapitre IV du livre second on trouve des strophes comme celles-ci sur les inquiétudes d'une mauvaise conscience !
L'homme qui hors de vous à cru trouver sa joie. Qui de ses passions est devenu la proie , T trouve seulement sa honte ettoneontii) Des remords assassins , de noires épouvantes t
Des terreurs pénétrantes,
Qui vous vengent de lui.
Se voyant l'ennemi de son juge suprême , L'esprit plein de son crime et se craignant soi-même , A soi-tnéme à toute heure il devient odieux , Voyant souvent qu'en lui, tout contre lui s'irrite ,
En tous lieux il s'évite ,
Et se trouve en tous Ueiiz.
Aussi les vicaires-généraux de Farchevéque de Rouen, en donnant Y approbation à cet ouvrage, joignirent à la formule ordinaire cette phrase louangeuse : t Et si le mérite de l'auteur n'était connu par les excellens ouvrages qu'il a donnés au public^ celuirci mériterait un éloge particulier
tant pour les sentimens de piété qui s'y rencontrent que pour la noble et agréable expression des plus solides maximes de ]a perfection cbré* tienne. »
Le jour où la traduction de Corneille sera enfin remise en Thonneur qu'elle mérite, les Entretiens solitaires de Brébeuf sortiront aussi dé Foubli dans lequel ils ont été si longtemps plongés» n faut espérer que ce temps n'est pas loin, et que Ton n'en sera plus réduit, pour trouver delà poésie religieuse, aux éternelles odes-cantiques de J.-B. Rousseau, ce Pindare si glacial, et aux froideurs didactiques de Louis Racine , et que Jean Racine partagera bientôt le supplice glorieux qu'on lui inflige tous les jours en le faisant ëpeler et ânonner par les écoliers de tout âge et en les clébitant en pensunis de toute sorte.
Des pensées où Corneille a dépassé son modèle, comme dans ces deux vers au cbapitre XX :
Tire>inoi de la fange où ma chute m'engage , De ce Bonrbier, Seigneur, arrache ton image ! '
Des vers d'une charmante simplicité, tels que ceux-ci, au chapitre XXII :
Quelle était la fortune et de Jean et de Pierre ? —Une pauvre nacelle et des rets déchirés.
font de la traduction de l'Imitation une œuvre qui se soutient jusqu'au bout : si Tony trouve
des longueurs, des barbarismes, des phrases étranges, il ne faut point les supprimer pour cela ; sans doute une collection de morceaux choisis serait un bouquet d'une admirable fraîcheur; mais il pourrait pécher contre l'harmonie , et Corneille vaut bien la peine qu on Tétudie dans ses faiblesses et dans ses défauts.
Nous savons bien que la plupart des commentateurs, à propos de quelques pièces de Corneille, de sa traduction des Psaumes , des hymnes du Bréviaire , du poème de saint Uonaventure et enfin de sa traduction de l'Imitation , s'écrient en chœur qu'ils ne reconnaissent pas le grand Corneille à des enfans si dégénérés de leurs aînés, et si inférieurs à quelques-uns de leurs cadet». Pour eux, le Corneille qui a écrit ces choses, est un autre Corneille que celui du Cid et de Cinna : soit; mais cet autre Corneille, si on l'examine, a souvent une figure aussi noble et aussi hardie que le premier : cet autre Corneille semble de plus avoir le don d'être universel : puis il n'est point aussi collet-monté, aussi fier avec ses auditeurs : il passe avec bonheur du madrigal au sonnet et manie avec la même perfection toute espèce de strophe. Le Corneille qu'ils admirent est un , entier^ coulé en bronze d'un seul jet, sans fautes : il est si grand qu'il imprime le respect et qu'on n'ose l'aborder ; le Corneille que nous examinons et que nous avons à cœur de faire connaitre et de défendre; est presque une encyclopédie; à la
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satire près, il a réussi dans tous les genres. Il est souvent sévère et grand , parfois enjoué et observateur : il est toujours convenable ; mais il semble quelquefois se pencher sur son piédestal et sourire , alors il vous apparaît si bonhomme , si rond et si honnête , que vous prendriez avec bonheur la main qu'il semble vous offrir.
Ce fut pendant que Pierre Corneille , retiré du théâtre , travaillait dans la solitude à traduire rimitation de Jésus-Christ, qu^e s'accomplit un des événemens littéraires les plus impatiemment attendus qu'il y ait eu jamais; je veux parler de l'apparition de la Pucelle de Chapelain, si vantée d'avance par les beaux esprits, et dont il fut fait six éditions en dix-huit mois. On dit que la mère de Chapelain désirait à son fils les lauriers de Ronsard , qu'elle avait connu. Son vœa fut exaucé. Tous deux virent leur front ceint de couronnes de laurier : pour tous deux ce signe de la victoire se changea en couronne d'épines; et si Ronsard fut honoré jusqu'à la fin de ses jours, les sanglantes épigrammes et les admirables vers de François de Malherbe durent rudement stigmatiser son orgueil. Plus tard ils furent confondus dans la haine de Despréaux, qui déclara Ronsard jugé comme Théophile , et renvoya son langage grécolatin à la nomenclature des plantes.
Boileau maniait si bien la langue française, et ses caustiques harangues sentent l'huile de si loin , que long-temps la postérité n'a pas osé en
appeler des jugemens de FAristarqfie. Et puis , cet homme fier et de rude écorce , a un tel vernis d'austérité et semble si sûr de la justesse de sa critique ; il se dévoue si bien à son rôle de bourreau des ignares et des sots , qu'on dit après Tavoir lu ifscit ùidigiiatio versum. Mais à force d'indignation et d'habitude flagellante , Tesprit s'aigrit et le jugement se rétrécit. D'ailleurs Despréauiç était janséniste , ce qui le portait naturellement à de froids jugemens et à une étroite appréciation des i^hoses. Ses successeurs en critique, sa monnaie, comme on disait des généraux qui remplacèrent Turenne, s'aperçurent enfin de l'injustice réella qui parfois avait dicté certains vers, et tâcha timidement de réhabiliter certains auteurs maltraités. Chose étrange lie premier auteur réhabilité fi^t Quinault. L'élève de Tristan , si maltraité de son irivanti devint l'enfant gâté de la critique. Pourtant QiiinaultméritaiiPen partie la haine de Despréaux. Mais sa manière lâche et molle allait trop bien aux bourgeois du dix-huitième siècle pour qu'ils laissassent échapper l'occasion de le remettre en honneur. On se prit aussi à avoir pitié de ce pauvre abbé Cotin; on alla jusqu'à lui trouver du talent et de l'esprit; on oublia que Molièrç, pour écraser ^et abbé galant et madrigalesque, s'était iCru obligé de reprendre la satire d'Aristophane* Lui qui ordinairement était de ces honnêtes
Qui attacheni l«iir haine au pécbé seulement^
324 HlStOlRÈ
et qui se contentait d'uttaquer corps à corps les travers de son siècle , oublia sa réserve jusqu'à endosser sur la.scène un habit de l'abbé Cotin, et mit publiquement au pilori deux de ses madrigaux ; mais on négligea son compagnon de malheur^ Fabbé Cassaigne, probablement à cause deTéloge qu'en fait le P. Tournemine dans sa défense du grand Corneille; puis on réhabilita Boursault, qui avait eu le bon sens de se raccommoder avec Molière; on alla même jusquà trouver bon poète le fade et filandreux Perrault , et Ton plaignit ce pauvre Pradon , dont on alla jusqu'à lire la Statira et le Régulus, À tout prendre , Saint- Amand méritait la plupart des critiques de Boileau, et Colletet fils allait vraiment crotté jusquà Téchine; Sainte- Garde, Desmarets, Scudéry et le P. Lemoine étaient de plats entrepreneurs de poèmes épiques et de tristes aligneurs d'alexandrins; aussi, presque nous ces gens-là ont eu des défenseurs. Ronsainl même, estimé si barbare long-temps après le jugement de Despréaux , a repris faveur plus récemment, et à rheure qu'il est beaucoup de gens Festiment au moins l'égal de son rival Malheii>e, et pourtant Boileau avait encore raison d'appeler Ronsard barbare. Mais Théophile, Brébeuf, Chapelain et le grand Corneille sont restés fort longtemps sans vengeurs , et même à l'heure qu'il est personne ne lit la Pucelle , pas plus que la Pharsale ou le Pyrame etThisbé. Et cependant, s'il fut un homme méconnu de Boileaii^ ce fut l'auteur
DE P. COnNEILLE. 525
du Cid , témoin les ëpigrammes contre TAgésilas et PÂttila y et la première place que le critique donnait, sans plus de cérémonie, à son ami Racine. Nul ne ressentit plus les effets de sa critique partiale que Guillaume de Brébeuf, qu'il confondit dans la foule des poètes morts-nés, qu'un seul soufOe suffisait pour faire rentrer dans la poussière. Nuls surtout ne furent plus maltraités par le régent du Parnasse que Théophile et Chapelain ; il ne savait du premier que les deux vers si critiqués, qui constituent encore aujourd'hui la science des critiques à son égard :
Ah! voici ce poigojird, qui du tang île son aiaître S'est souillé lâchement ; il en rougit , le traître !
£t cependant il fut un temps où tous ceux qui se piquaient de quelque bel esprit savaient par cœur le Pyrame et Thisbé^ qui renferme, à défaut d'action et d'entente scénique , des vers charmans, et parfois des endroits vraiment remarquables ; et cependant Théophile Viaud, l'ami de Mairet, est auteur d'odes fort remarquables , et on lui attribue une très grande part dans la fameuse Sophonisbe. S'il lui fallait des titres plus classiques à l'attention dés savans , il composa en latin une certaine histoire de Larissa, de la pins grande fraîcheur et d'une si pure latinité, que Desforges- Maillard n'hésitait point à déclarer qu'on l'aurait facilement fait passer pour Touvrage d'un auteur
latin (i). Quant h Chapelain , il fut honoré d*une haine toute spéciale de la part de Despréaux, La Pucelle était son ennemie particulière , et Boileau voulait être reconnu à sa manière de regarder le poète infortuné ; il mit même sa satire en action , et Ton se souvient des punitions du café du quartier Saint-Jean. Il fit plus, il pa* rodia Corneille pour ridiculiser la perruque de Chapelain. Aussi il fit tant, que la postérité confirma son jugement, et que la Pucelle demeura bien et dûment proscrite, tellement que les quatre derniers chants n'ont jamais été imprimés. Une seule fois en parodiant la première ode de Pin* dare, soi-disant à la louange de Perrault, il se
(i) Veut-on savoir comment Théophile jugeait ce Ronsard qu'on élève tant an-deisus de lui et auquel Boileau l'accoupla dans la satire dn fiepas : « Ronsard , » dit-il au chapitre premier de son fragment d'une Histoire comique , c pour la vigueur de l'esprit et la seule imagination , a mille choses comparables k la magnificence des anciens Orecs et Latins , et a mieux réussi à leur ressembler, qu'alors qu'il « voulu les traduire et qu'il a pris plaisir ù les contrefaire. Comme en ces mots : Çytkerean, Patarearif par qui le trépied Thymbrean. Il sem* blc qu'il se veuille rendre inconnu pour paraître docte, et qu'il affecle vne fausse réputation de nouveau et hardi écrivain. Dans ces termes étrangers, il n'est point intelligible pour un Français. Ces extravagances ne font que dégoûter les savans et étourdir les faibles. On appelle cette façon d'usurper des termes obscurs et impropres , les uns b«rbiurie et rudesse d'esprit, les autres pédanterie et suftisance. Pour inoi , je crois que c'est un respect et une passion que Ronsard avait pour ces anciens, à trouver excellent tout ce qui venait d'eux et cliercber de la gloire à les imiter partout. •
IS'est*ce pas celle manière de parler grec et latin en français qae reprochait, avant Despréaux , à Ronsard ce Théophile auquel il dénie toute espèce de goût?...
DE P. COHNEILLE. 527
trouva pris d'une compassion subite et écrivit:
Un ver« noble , quoique dur, Peut s'offrir dans la Pucelle.
Ce jour-là il porta un jugement équitable; tant que Chapelain resta inédit, tant qu'il courut les salons où Ton s'empressait de l'inviter, et que son ouvrage à la main il fit les délices des beaux esprits, un concert de louanges s'éleva sur son ouvrage. Chapelain alors lisait ses vers, et comme il n'avait pas sur-ce point la lourdeur du grand Corneille, les alliances malheureuses de mots, les sonsrauques, les discordances de syllabes passaient inaperçus. Ses vers, remplis de pensées fortes, ne paraissaient alors que nobles : quant aux concetli, aux images forcées, aux comparaisons de mauvais goût, tout cela était trop dans lesprit^du temps pour être blâmé. Mais quand la Pucelle fut imprimée , on ne put dissim'uler aux yeux ce que Chapelain avait su dérober aux oreilles de ses auditeurs , et tous ces vers durs et rocailleux ne purent trouver grâce devant les épigrammes ; pourtant la réputation de l'auteur était si grande et le poème pouvait encore si bien plaire, qu'on en fit, comme nous l'avons dit, six éditions eu dix-huit mois; puis tout cela tomba devant, left attaques redoublées et victorieuses du satirique, et Chapelain depuis ne fut jamais vengé.
Il le fut si peu, que tous les jours encore*, quand on compare le chiffre des pensions données
par Louis XIV aux hommes de lettres, et qu'on trouve Chapelain inscrit pour 4000 livres à côté de Racine qui n avait que 800 livres, c'est sur Chapelain que tombe la col èVe ressentie pour une si grande injustice. S'il n'était pas le premier poète du monde, comme le soutient cette liste, Iode au cardinal de Richelieu prouve qu'il savait faire les vers harmonieux ; ses sentimens sur le Cid , qu'il rédigea, sont la preuve de sa loyauté; et si Ton veut avoir la preuve «qu'il remplissait ave^ exactitude le précepte de tous le pfus difficile à accomplir, rendre le bien pour le mal, on n'a qu'à consulter c'ette liste des auteurs à pension qu'il fut chargé de dresser par Colhert , et où il sejuge lui-même avec la même impartialité que ses en* neulis, à qui, chose rare, il ne donne presque toujours que des louanges méritées. S'il fut sur cette malheureuse liste pouf 4000 livrée, c'est que sa main n'avait pas la même impartialité que son esprit, et que, chargé de faire la liste de pensions et devenu avare par le besoin d'égoïsme que lui avaient fait Tinjustice et les persécutions, il lui fut facile de prendre une part léonine et d ajouter par là au trésor qui se trouva de ^cinquante mille écus à sa mort. Mais si l'on peut raisonnablement penser que Corneille avait assez de son ami Rotrou et de son propre courage pour marcher à la gloire , malgré le cardinal et l'Aca» demie , et par conséquent que la modération de Chapelain n'entra ])as pour beaucoup dans 1^
chefs-d*œuvre suivans, il n'en est pas de même de rencourageftnent que Chapelain «fît donner au jeune Racine pour son ode intitulée la Nymphe de la Seine : le timide élève de Port-Royal avait besoin d'être pou§séà l'immortalité, et les con-* seils de Chapelain, augmentés de cent louis de gratification, ne contribuèrent pas peu à Tencou- «rager. Ce qui ne Terapêcha pas de plaisanter plus tard son ancien protecteur avec son ami Despréaux, ce Chapelain de son âge çiiir.
Ce fut aussi pendant que Corneille était éloigné du théâtre, en Tannée 1654) V^^ Savinien de Cyrano-Bergerac , si coiïîiu* par son Voyage dans la Lune, fit représenter ses deux pièces de théâtre, le Pédant joué, comédie, et Agrippine, tragédie. Tout le monde connaît la singulière existence de ce fou spadassin qui se battait tous les jours pour la forme de son nez, et qui mourut à trente-cinq ans. Son Voyage dans la Lune est généralement connu, et pour la réputation , il est au niveau des Voyages de Gulliver ou des Aventures de Robinson Crusoé; mais le Pédant joué et Agrippine ne sont plus connus de nos jours. On va bien répétant certaines traditions qui attribuent à Cyrano l'invention de certains succès dont Molière aurait profité ; on sait encore que l'histoire de la Galère des Fourberies de Scapin en est entièrement copiée; on compare encore le Mathieu Gareau au Pierrot du Festin de Pierre ; mais ce que l'on .ignore, c'est la verve intarissable, le
dévergondage de mots induï et parfois sublime de cette comédie. Le dialogue est une fugue perpétuelle; on dirait un feu d'artifice continuel composé des feux les plus bizarrement croisés, les plus variés de couleur : on -est étonné de ces fusées perpétuelles qui varient à chaque page et ne tarissent jamais : toute la comédie a Fair dV voir été écrite sans poser la plume et à maiif levée. Nous avons vu , à Toccasion de Tlllusion comique, que «dans cette pièce se trouVeun capitan, comme c'était * encore la mode dans ce temps. D'ailleurs, Cyrano avait travaillé sa pièce de longue main , s'ilTaut en croire l'opinion , qui fait de Granger le pédant la caricature de son principal de collège. Le génie extravagant de l'auteur était là à son ai^e : aussi a-t-il .pris ses coudées franches et s'en est-il donné à cœur joie. Quelques exemples pris au hasard pourront donner une idée de ce que c'était que le rôle du ca»» pitan et la verve du sieur de Bergerac.
Au premier acte Chasteaufort s'étant créé luimême, fait un salmigondis de tous lès dieux et les mange à son dtner. c Aussi , depuis ce temps , dit-il, si je regarde, c'est en Basilic; si je pleure, c'est en Heraclite; si je ris, c'est en Démocrite; si j'aboie, c'est en Cerbère; si je dors, c'est en Morphée; si je veille, c'est en Argus; si je marche, c'est en Juif errant; si je cours, c'est en Pacolet; si je vole, c'est en Dédale; si je m'arrête, c'est en "dieu Terme ; si j'ordonne, c'est en Destio ;
DJS P. CORNEILLE. 33)
enfin, vou8 voyez celui qui fait que Thiistoire du Phénix n est pas un contç. /
Au quatrième acte le même Cfaasteaufort dit : e Certain fat avait marché dans mon ombre :
mon tempérament s*en alluma : je laissai tomber celui de mes revers qu'on nomme Tarchi-épouvantable a\ec un tel fracas que te vent seitl de ma tueuse ayant étouffé mdn ennemi, le coup alla foudroyer les omoplates de la nature : Tunivers, de frayeur, de carré qu'il était, s'en ramassa tout en une boule; les cieux en virent plus de cent mille étoiles; la terre en demeura immobile; l'air en perdit le vent; les nues en pleurèrent ; Iris en prit Técharpe; le Soleil en courut comme un fou; laXune en dressa les'* cornes; la Canicule en enragea; le Silence en mordit ses doigts; la Sicile en trembla; le Vésuve en jeta feu et * flamme; les fleuves en gardèrent le lit; la nuit en porta le deuil ; les fous en perdirent la raison ; les chimistes en gagnèrent la pierre; l'or en eut la jaunisse; la crotte en sécha sur le pied; le tonnerre en gronda; l'hiver en eut le frisson; l'été en sua; l'automne en avorta; le vin s'en aigrit; l'écarlate en rougit; les rois en furent échec et mat; les Cordeliers en perdirent leur latin ; et les noms grecs en vinrent au duel. »
Que sont auprès de ces extravagances accomplies , les folies mitigées de Scarron et le burlesque froid de dom Japhet d'Arménie. Peut-il entrer un instant en parallèle avec la plus médiocre
scène du Pédant joué? Scarron est en tout ^oiut inférieur à son cont^emporain ; aussi Boileau, qui poursuivait, comme on sait, de son mépris le violateur de l'Enéide, ne confond-il point Cyrano- Bergerac dans le même Snatfaème , et dit au quatrième chant de son art poétique :
J*aimc mieux 6er(][crac et'*sa burlesque audaee , Que CCS vers où Molin se tnorfonuct nous glace. .
En voyant cet enfant gâté de la folie aborder un sujet sérieux et faire en vers une tragédie d'Agrippine , ou devrait s^attendre à quelque affreuse parodie; point, le bouffon a repris son sérieux. Son enflure dénote bien encore son extravagance et Temphase continuelle rappelle encore de loin le matamore; mais Agrippine étincelle de beautés du premier ordre. Voici un passage de la scène seconde de Facte deuxième, entre Terentius et Timpie Sejanus.
SEJANUS.
J'ai six mois pour le moiiis à me moquer des dieux ,' Eu^uile je ferai ma paix avec les cieux.
TERENTIUS.
Ces dieux renverseront tout ce que tu proposes. "
SEJANUS.
Un peu d'enceus brillé rajuste bieu des cboses.
TEREKTIUS.
Qui Icscraiut, ne craint rien.
SEJAAUS.
Ces cufans de l'efFroî , Ces beaux riens qu'on adore et sans savoir pourquoi,
Ces altérés du sang des bétes qu'on assomme , .
Ces dieux que l'homme a fait et qui n ont point fait l'hommei
Des plus fermes États ce fantasque soutien,
Va , va , Tereniius, qui les craint t ne craint rien. ^
TERENTIUS.
Maiss*il n'en était point, cette machine ronde...